À l’occasion du centenaire de la naissance d’Howard Zinn, les éditions Au Diable Vauvert publient un volume de quelque 430 pages regroupant les deux tomes d’Une Histoire populaire des États-unis pour les ados. Synthèse idoine de la pièce maîtresse de l’historien américain, l’ouvrage, accessible à tous, permet une relecture circonstanciée de la construction américaine, du point de vue des minorités et des dominés.
Répétons-le, une énième fois : Une Histoire populaire des États-Unis est une œuvre fondamentale, passionnante, qui entreprend une analyse critique de l’histoire américaine, en adoptant le point de vue de tous ceux qui y sont habituellement réduits au silence, ou du moins marginalisés. Publié pour la première fois en 1980, souvent célébré pour la clarté et la clairvoyance de son propos, l’ouvrage ne tait ni les oppressions ni les hypocrisies qui ont présidé à l’édification de l’actuelle première puissance mondiale.
Il était une fois les Amérindiens…
Le massacre des Amérindiens nourrit de manière significative le premier tiers d’Une Histoire populaire des États-unis pour les ados. Howard Zinn examine comment les colons européens ont envahi les terres des peuples autochtones et systématiquement violé leurs droits et leur dignité. Quand Christophe Colomb rejoint les Caraïbes pour le compte des Espagnols, il s’imagine avoir atteint la Chine. Il a pour mission de rapporter de l’or et des esclaves. Les populations locales ont beau l’accueillir avec bienveillance, elles s’apprêtent à subir les pires ignominies. En l’espace de deux ans, 125 000 personnes meurent ainsi sur le territoire d’Haïti. Ailleurs, l’histoire est sensiblement la même : les conquistadors espagnols Hernan Cortés et Francisco Pizarro anéantissant les Aztèques du Mexique et les Incas d’Amérique du Sud. Perçus comme des sauvages dont le massacre se justifie au nom de la civilisation, les Indiens voient leurs tribus décimées par les maladies, les assassinats, les vilenies. En Virginie comme au Massachusetts, leur population diminue à mesure que les colons européens s’installent… Howard Zinn rapporte avec force détails que les Amérindiens ont été forcés de céder leurs terres aux colons. Il fait le récit d’une conflictualité qui s’étend dans le temps, puisque dans les années 1960, les Indiens cherchent toujours à faire entendre leur voix et à renégocier les traités (continuellement bafoués) en s’emparant de l’île d’Alcatraz.
… et les Afro-Américains
Les populations noires, malmenées de tout temps, figurent évidemment en bonne place dans l’ouvrage d’Howard Zinn. Ce dernier retrace l’histoire de l’esclavage aux États-Unis et explique comment l’exploitation économique et le racisme ont façonné, ensemble et de la pire des façons, la vie des Africains-Américains dans le « Nouveau-Monde ». Les Indiens se défiant tôt des Blancs et se montrant particulièrement réfractaires à leur domination, l’esclavagisme s’est développé sur base d’une importation de populations en provenance d’Afrique. La traite négrière s’est matérialisée par des marches exténuantes et mortifères jusqu’aux côtes africaines, des voyages éprouvants dans les cales asphyxiantes des navires, puis un labeur inhumain sous la domination de maîtres blancs tout-puissants. Howard Zinn mentionne la dilution de l’identité africaine, sa résilience dans l’épreuve, l’exploitation des Noirs dans la production de tabac exporté en Angleterre, puis de coton. Jusqu’en 1800, entre 10 et 15 millions d’Africains furent transportés aux États-Unis. Les marrons – les esclaves en fuite – étaient sévèrement réprimés. Des soulèvements ont lieu, à l’instar des révoltes de Bacon ou de Nat Turner, les dominants craignent de plus en plus une association de circonstance entre les pauvres blancs (tantôt serviteurs, tantôt menacés par l’indigence ou par les Indiens proches des Frontières) et les esclaves noirs. Entre 1700 et 1760, les colonies se multiplient et leur population passe de 250 000 personnes à plus d’un million et demi. À Boston, en 1770, 1 % des propriétaires les plus riches détiennent 44% des terres. Les inégalités exacerbent (déjà) les tensions. Le racisme est employé à dessein, afin que les Blancs ne s’unissent pas aux Noirs dans une opposition concertée aux dominants.
Hypocrisies historiographiques
L’indépendance américaine a maintes fois été saluée comme un élan démocratique né de la volonté d’un peuple de s’affranchir de la domination coloniale. Une Histoire populaire des États-unis pour les ados rappelle à quel point cette lecture est biaisée ; elle cache en effet des inégalités sociales déjà écrasantes. La Révolution permet d’ailleurs aux élites locales américaines de s’approprier les terres des loyalistes et de s’enrichir encore davantage. La Constitution offre un cadre légal idéal pour protéger les riches et leurs avoirs. Le vote est d’ailleurs souvent conditionné au fait d’être propriétaire. Bref, préserver l’ordre et le système économique semblait alors prévaloir sur les droits humains. Cette jeune Amérique exploite les Noirs, invisibilise les femmes, exproprie et massacre les Indiens. Les unes se marient en échange de leur voyage à travers l’Atlantique, les autres se mettent en grève dans les usines pour manifester contre leur précarité. Howard Zinn va plus loin et verbalise une suite ininterrompue d’hypocrisies historiographiques : la libération de Cuba afin d’en exploiter les ressources, l’engagement dans les guerres mondiales pour asseoir son hégémonie et obtenir de nouveaux marchés, une abolition de l’esclavage loin de signifier la fin de la discrimination raciale, les mensonges éhontés du Vietnam ou de la guerre contre le terrorisme, une industrie militaro-industrielle passablement dopée par un anti-soviétisme primaire…
L’Amérique des scandales
C’est celle de la Piste des Larmes, de Sacco et Vanzetti, du massacre de Ludlow, du Watergate, des Barons voleurs, des Hoovervilles, du maccarthysme, de l’affaire de Haymarket, de l’amendement Platt ou de l’espionnage des activistes noirs par le FBI ou la CIA. Celle contre laquelle se dressent W.E.B. Du Bois, Emma Goldman ou les IWW. Une Amérique que l’historien Howard Zinn radiographie en clerc dans Une Histoire populaire des États-Unis et dont on retrouve l’essentiel des travers dans cette version allégée et vulgarisée. Quelques faits méritent certainement d’être rappelés. Durant les quatre premières années de la présidence Reagan, l’armée américaine a reçu plus de 1000 milliards de dollars, une somme vertigineuse qui a été compensée… en procédant à des coupes drastiques dans les programmes sociaux. Il a fallu attendre une décision de la Cour suprême datant de 1954 pour que la ségrégation ne cesse enfin dans les écoles publiques, preuve des conservatismes racialistes sous-jacents. Abraham Lincoln aspirait certes à appliquer à l’ensemble du territoire américain le système économique qui prévalait au Nord, consistant à libérer les hommes (et la main-d’œuvre), mais il ne voyait pas pour autant les Noirs comme les égaux des Blancs. Theodore Roosevelt entretient la réputation d’être un casseur de trusts mais ses politiques ont été réalisées sur les conseils d’hommes au service du multimillionnaire JP Morgan, qui s’assurait par leur entremise que les mesures décrétées n’aillent pas trop loin. En 1924, le Congrès vote une loi qui favorise l’immigration de Blancs originaires d’Angleterre ou d’Allemagne, au détriment des autres populations (européennes ou non). Dans ces mêmes années 1920, le Ku Klux Klan fait son retour en force. En 1924, il comptera ainsi pas moins de 4,5 millions de membres.
Une lecture indispensable
Comme son aîné, dont il reprend d’un même geste la pertinence et l’impertinence, Une Histoire populaire des États-unis pour les ados constitue une démonstration magistrale, à mettre (véritablement) entre toutes les mains. Portant un regard critique – et nécessaire – sur le capitalisme et l’impérialisme américains, Howard Zinn y revient sur toutes les conflictualités qui ont contribué à la formation de l’actuelle première puissance mondiale. Il libère chaque fait de ses prismes les plus avantageux, de manière à en problématiser les tenants et aboutissants en considérant les opprimés, les exclus, les dominés. Indispensable, on vous dit.
Une Histoire populaire des États-unis pour les ados, Howard Zinn
Au Diable Vauvert, février 2023, 432 pages
Celle qu’il n’attendait pas. Est-ce parce qu’elle nourrit le besoin impérieux d’une filiation putative que Camille passe ses journées devant la bâtisse imposante d’un auteur à succès, ancien amant de sa défunte mère ? Ou faut-il voir dans la démarche scénaristique de Makyo et Luca Casalanguida une attraction indicible et opportune en adéquation avec les mystères de leur album ? Cette question, difficile à trancher, ne trouve pas de réelle réponse dans Celle qu’il n’attendait pas. Toujours est-il que cette jeune femme, Camille, serveuse dans un bar, va se livrer à une expérience inattendue. En acceptant de travailler pour le vieil écrivain Roland Mars, elle va pousser ses sens à incandescence, sa conscience à une hauteur insoupçonnée, jusqu’à endosser des comportements empruntés à d’autres. Ce sont ses zones d’ombre et sa dimension initiatique qui font le sel de ce one-shot. L’éveil de la jeune héroïne va en sus produire ses effets les plus spectaculaires sur des prédateurs sexuels aux actes trop souvent banalisés. En ce sens, le récit se tapisse d’une vision émancipatrice d’empowerment des femmes. Elles auraient pu n’être que victimes, elles se dressent contre leurs bourreaux. Mais là où le bât blesse, c’est avant tout dans la construction dramatique d’un album qui manque d’ampleur et d’une véritable ligne rouge. Si Camille fait l’objet d’une caractérisation soignée, les autres protagonistes demeurent lacunaires, souvent fonctionnels, et les agissements des uns et des autres ne répondent pas toujours à une logique évidente… Dommage.
Les Cinq Îles. La collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat accueille un nouvel album intitulé Les Cinq Îles. Jean-Yves Delitte et Fabio Pezzi nous replongent dans le conflit qui opposait le Prince Louis et le Roi Henri III dans l’Angleterre du début du XIIIe siècle. Intervenant à la suite de la guerre des barons, à une époque où les banalités, les corvées et le servage étaient encore monnaie courante, le récit est partagé entre trois camps : celui de l’Église, en recomposition et caractérisé par ses ambiguïtés ; celui des Anglais, en voie d’apaisement après les révoltes ayant rythmé le règne du Roi John ; celui, enfin, des Français, dont les intérêts sont menacés de l’autre côté de la Manche par une transition royale. Les auteurs parviennent sans mal à restituer la barbarie qui planait alors sur l’Europe occidentale. Convoqué par Gui D’Athies, l’émissaire du Prince Louis, Eustache le Moine s’apprête à diriger un cortège de navires armés mais n’en oublie pas cependant de participer au viol et au meurtre d’une jeune paysanne. Présenté par ses rivaux comme une « répugnante personne sans honneur », il se fond parfaitement dans une collection de fourbes et de vils, laquelle comprend un traître copiste, un comte de Pembroke sournois ou des ecclésiastiques prêts à manger à tous les râteliers. Graphiquement soigné, Les Cinq Îles ne nous épargne rien de la violence des guerres de l’époque et permet, à la faveur d’un important dossier historique, de creuser plus avant le contexte de ces affrontements maritimes passés à la postérité.
Choujin X (T.03). Souvenez-vous : au début de Choujin X, Tokio et Azuma ne pouvaient être appréhendés l’un sans l’autre. Le premier, assimilé à un vautour, semblait vivre par procuration à travers le second, quant à lui renvoyé au lion. Ce qui aurait pu rester anecdotique prend tout son sens à l’occasion d’un troisième tome haletant, au sein duquel Tokio est enlevé pour le compte d’un revendeur de drogues et Azuma connaît une initiation aussi soudaine que spectaculaire. Bien que ces rebondissements constituent la ligne directrice de ce nouvel épisode, toujours dessiné de manière expressive et dynamique, Sui Ishida n’oublie pas de donner du relief à ses protagonistes. Ainsi, toujours aussi incertain, Tokio semble souffrir de la comparaison avec Ely, qui apparaît en avance sur lui dans les apprentissages. Le récit est aussi l’occasion de découvrir un nouveau méchant aux pouvoirs spéciaux très bédégéniques. Même si l’action l’emporte cette fois sur l’introspection, Choujin X continue d’exploiter habilement les mutations physiques pour narrer, par analogies, les transformations inhérentes à l’adolescence, ainsi que les dilemmes moraux et les doutes qui peuvent en découler. Et si leurs deux univers demeurent dissemblables, on ne peut s’empêcher de voir en Tokio une sorte d’ersatz de Peter Parker, tant dans la vulnérabilité que dans les responsabilités qui leur incombent.
Comment faire changer d’avis n’importe qui. Professeur de marketing à l’Université de Pennsylvanie et consultant pour plusieurs grandes entreprises, Jonah Berger explore dans Comment faire changer d’avis n’importe qui les facteurs qui conditionnent les décisions importantes des individus, qui permettent de changer leurs comportements ou d’exercer sur eux une force de persuasion. Selon lui, il est primordial de bien comprendre les mécanismes bloquants et de mettre ensuite en place des stratégies adéquates pour contourner les résistances au changement. Il énonce cinq grands principes déterminant la formation d’une opinion ou d’un comportement : la réactance, l’attachement au statu quo, la distance, l’incertitude et la nécessité d’apporter des preuves. Il les met en exergue à travers une multitude d’exemples concrets – psychologiques, commerciaux, politiques, sociaux… Ainsi, l’auteur souligne l’importance de laisser à l’individu le choix de la voie à emprunter. Il insiste sur la juste appréhension de la position de l’interlocuteur, de ses sentiments et de ce qui le motive. Il met en évidence le phénomène de la réactance, qui se déclenche dès qu’une personne sent que l’on cherche à l’influencer. Il explique comment initier la fin de l’inertie. Il verbalise la nécessité de trouver des compromis acceptables, par petites touches, pour qu’une solution auparavant rejetée d’un revers de main entre, peu à peu, dans une zone de validation potentielle. Il revient sur le principe de l’essai (ou de l’échantillon), qui permet de se familiariser à peu de frais à quelque chose qui, dans d’autres circonstances, aurait pu brusquer. Jonah Berger envisage la prise de décision comme un écheveau dont chaque fil, une fois tiré judicieusement par le « catalyseur », permet de convaincre et de briser le statu quo. Séduisant à l’écrit, mais complexe dans la pratique.