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The Fabelmans, le dernier coup d’éclat de Spielberg

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Dire que Spielberg est en forme ces dernières années tient de l’euphémisme. Après un Ready Player One très réussi (bien qu’un tantinet sous exploité), c’est avec West Side Story que le réalisateur de certains des plus grands chefs d’œuvre du cinéma a renoué avec l’excellence. Avec The Fabelmans, le cinéaste de 76 ans revient à un genre plus intimiste et surtout, plus personnel. Verdict ?

La liste de Spielberg

Plus personnel ? Oui, car The Fabelmans n’est ni plus ni moins qu’un récit autobiographique.  Sammy Fabelman (Samuel étant le nom hébraïque de Spielberg), est un jeune enfant juif, dévoré d’une passion pour le cinéma, la réalisation et le montage. Si le récit débute avec un Sammy enfant, c’est sa période adolescente qui occupe l’essentiel du long métrage. Dépassé par une relation familiale compliquée, le jeune homme va réaliser que son amour pour le cinéma n’est pas qu’une passion. Il y voit un moyen d’aider les autres, s’aider soi même et surtout, comprendre le monde. Si Gabriel LaBelle occupe une place non négligeable dans les fabuleux atouts du long métrage, ce sont surtout ses parents qui se révèlent extraordinaires. Sans trop en dire, la relation entre eux et Sammy est réellement bouleversante. Si les acteurs, nombreux, sont tous impeccables, ce sont surtout Paul Dano et Michelle Williams qui se révèlent absolument exceptionnels. Le premier, connu pour ses rôles angoissants, sort de sa zone de confort et se révèle impérial. Michelle Williams, déjà plus dans son élément, offre au spectateur les meilleures scènes du film.

Pour ce qui est des personnages, The Fabelmans frôle le sans faute. Tout le monde est à sa place. Le film étant séparé en deux actes bien distincts (par littéralement), la seconde partie voit arriver un nouveau groupe de protagonistes, véritablement intéressants. On notera d’ailleurs une seconde moitié bien plus légère et comique, grâce à ce nouveau groupe de personnages, dont un en particulier. Steven Spielberg parvient à trouver un équilibre parfait entre l’humour de situation et le dramatique. Les passages drôles décochent de vrais rires, les moments tristes font couler de vraies larmes. Plein d’espoir, de messages d’acceptation de soi, des autres et d’amour, le film se montre touchant et excelle dans tout ce qu’il entreprend.

Rencontre du 7ème Art

Evidemment, le véritable défi du long métrage, c’était de transmettre au spectateur l’amour que porte Spielberg au cinéma. Est-ce réussi ? Oui. Oh oui. Dès les premiers plans du film, on entre dans le récit. Les dialogues fonctionnent (dont un cours sur la persistance rétinienne), les choix de cadrages sont tous parfaitement pertinents et l’acting du jeune Sammy, qui découvre son premier film au cinéma, nous décoche un réel sourire. Spielberg n’attend pas et rentre directement dans le vif du sujet, dès les premiers instants. Vite, très vite, le jeune surdoué va filmer tout et n’importe quoi, avant de se trouver une passion pour le montage et la réalisation.

Dans la première partie, The Fabelmans laisse la place à de nombreux films… dans le film, à la manière d’un Once Upon A Time In Hollywood. Sammy évolue, ses idées aussi et son talent grandit. Ses projets deviennent plus ambitieux et c’est un réel plaisir de le voir réaliser ses films, avant d’assister à sa projection. La mise en abime fonctionne parfaitement, le spectateur découvrant le rendu final en même temps que l’entourage de Sammy, pour le même sentiment d’admiration. Pour la suite, je vous laisse découvrir comment la vision du personnage évolue. C’est beau, surprenant, avec une réelle évolution entre le début et la fin du récit. Non, décidément, aucun défaut à l’horizon pour ce nouveau Spielberg. On pourrait lui reprocher de n’être finalement destiné qu’aux mordus de cinéma. Toutefois, le projet se révèle si bon qu’il pourrait bien emporter avec lui les plus grands néophytes. A voir à sa sortie, donc.

Bande-annonce : The Fabelmans

Fiche Technique : The Fabelmans

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Tony Kushner et Steven Spielberg
Acteurs principaux : Michelle Williams, Paul Dano, Seth Rogen, Gabriel LaBelle, Jeannie Berlin…
Musique : John Williams
Direction artistique : Andrew Max Cahn
Décors : Rick Carter
Costumes : Mark Bridges
Photographie : Janusz Kamiński
Montage : Sarah Broshar
Sociétés de production : Amblin Entertainment et Amblin Partners
Société de distribution : Universal Pictures
En salle : 22 février 2023 / 2h 31min / Biopic, Drame

Note des lecteurs5 Notes
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Controverses artistiques (II) : le rap français assigné à comparaître, Orange mécanique, Crash et La vie d’Adèle

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Attention, sujet inépuisable. C’est parce qu’elles peuvent se prévaloir d’une pluralité qui n’a d’égale que leur abondance que les controverses artistiques font l’objet d’un dossier permanent, régulièrement alimenté par nos rédacteurs. Cinéma, peinture, littérature, art contemporain, théâtre, musique… Partout et en tout temps, les artistes n’ont cessé de heurter les sensibilités, de bousculer l’ordre établi, d’interroger les sociétés, leurs valeurs et travers. Et quelquefois, ce sont eux qui se sont pris les pieds dans le plat. Épisode deux.

Le rap français assigné à comparaître, par Jonathan Fanara
Sur France 24, Ekoué s’épanche, sans faux-semblant : « Ça ne s’est jamais produit dans l’histoire de France qu’un ministre de l’Intérieur et président de la République en exercice assume à ce point une plainte. On est tout à fait conscients de la portée politique de La Rumeur. On sait qu’on dit des vérités qui dérangent. (…) Le ferment de notre conscience politique, c’était de nous dire que lorsqu’on nous explique une guerre, on essaie de voir ce qu’il y a en dessous. On a toujours eu ce réflexe-là depuis qu’on est jeunes. » Celui qui est visé par les propos du rappeur français, fils d’un intellectuel togolais et lui-même titulaire d’un doctorat, n’est autre que Nicolas Sarkozy, qui déposa en 2002 une plainte contre Hamé, le collègue d’Ekoué, en qualité de ministre de l’Intérieur. L’artiste serait coupable, aux yeux de Nicolas Sarkozy, d’avoir diffamé la police nationale dans un fanzine. Huit années de procédures judiciaires s’ensuivront, mais Hamé se verra finalement relaxé. Cette affaire est doublement symptomatique : elle met au crédit du rap français une dimension contestataire prêtant à la controverse et témoigne de l’acharnement de l’ancien chef de l’UMP contre un courant musical qui fait parfois grincer des dents en haut lieu. Ainsi, Nicolas Sarkozy, toujours lui, qualifiera les membres du groupe Sniper de « voyous qui déshonorent la France », avant de les traîner eux aussi devant les tribunaux, leur reprochant les paroles du morceau « La France ». Nouvelle relaxe du Procureur. Quelques années plus tard, c’est au tour de Manuel Valls d’estimer que « les paroles de ces chansons non seulement s’en prennent aux symboles de la Républiques et aux forces de l’ordre, mais aussi donnent souvent une image dégradée de la place de la femme au sein de la société ». Déjà en 1995, Jean-Louis Debré s’insurgeait contre Ministère A.M.E.R. et son « Sacrifice de poulet », composé pour la bande originale du film La Haine. Furieux, les syndicats policiers demandent alors au ministère de l’Intérieur de porter plainte. Cette fois, le groupe est reconnu coupable d’incitation au meurtre et doit verser une amende de 250 000 francs. NTM, Mr R, Orelsan, Morsay : on ne compte plus les rappeurs faisant l’objet des récriminations, politiques ou judiciaires, des autorités publiques. Les médias, de leur côté, en soulignent volontiers les clashs, les dérives, la glorification de l’argent ou du pouvoir, les guerres d’ego, dans une veine éminemment sensationnaliste. La spontanéité, la radicalité, l’outrance d’artistes se présentant souvent comme des écorchés vifs et se faisant les porte-voix des minorités et des déshérités ont quelque chose de profondément dérangeant. Les textes de rap, qui traduisent souvent une humeur plus qu’une opinion arrêtée et rationnelle, sont sortis de leur contexte artistique, découpés en tranches, surinterprétés, parfois au pied de la lettre. Il y a là, au mieux, une incapacité répétée à saisir les fondements d’un courant musical urbain. Au pire, une volonté de créer des controverses artificielles pour mieux détourner le regard des vrais enjeux : le fond derrière la forme, le message derrière la punchline.

Orange mécanique, scandaleusement libre ?, par Jonathan Fanara
Du Beethoven en fond sonore, de la violence débridée et esthétisée à l’écran, des Droogies iconiques, une classification R quasiment inédite pour un candidat à l’Oscar du meilleur film, une expérience Ludovico mise en scène de manière glaçante, un point de vue renvoyant dos à dos criminels et institutions chargées de les réprimer… Le scandale fut tel à la sortie d’Orange mécanique que Stanley Kubrick lui-même décida de retirer son film des salles plus de 60 semaines après sa sortie, malgré un succès indéniable. Lassé par les récriminations et les menaces que lui adressent ses détracteurs, vent debout comme son œuvre, le réalisateur de 2001, l’Odyssée de l’espace jette l’éponge. Montrez la lune à un idiot, il regardera votre doigt. Ainsi, bien qu’il considère son adaptation d’Anthony Burgess comme « une satire sociale » questionnant « la psychologie comportementale et le conditionnement psychologique » en tant que « nouvelles armes dangereuses pouvant être utilisées par un gouvernement totalitaire », Stanley Kubrick fait face à un mur d’incompréhension dont ses outrances cinématographiques constitueraient les briques. Satire d’une société violente aux solutions pires que le mal, Orange mécanique et ses clowns tragiques ont été considérés comme « déments », voire « épouvantables ». Il suffit de consulter certaines archives de l’INA pour mesurer à quel point l’œuvre a jadis divisé les spectateurs. Avant de s’imposer, unanimement, comme l’un des meilleurs longs métrages de son temps.

Crash : du voyeurisme à la mortalité, l’œuvre très controversée de David Cronenberg, par Charlotte Quenardel
Sur la Croisette, en 1996, on pouvait lire des caractères comme « la colère des festivaliers », « le président du jury, Francis Ford Coppola, choqué », « le plus gros scandale cannois de la décennie ! ». Le sujet de tout cet éclat : Crash, le premier film présenté en compétition officielle au Festival de Cannes du réalisateur David Cronenberg. Adaptation cinématographique de l’œuvre éponyme de J.G. Ballard écrite 23 ans auparavant, ce drame érotique et métallique aux talents prestigieux comme Holly Hunter, James Spader ou encore Rosanna Arquette scandalisera une bonne partie du public et de la presse cannoise, au point que celle-ci insultera directement l’équipe du film lors de la conférence de presse en le qualifiant de pornographique et obscène. Face à cette mer d’esclandres et particulièrement contre l’insistance d’un journaliste sur la différence de traitement de la nudité homme/femme et en dépit des réponses contraires et exaspérées du réalisateur, James Spader prônera de A à Z une allure gandine et répliquera franchement que bien qu’ils baisaient dans toutes les scènes, on ne voyait jamais de pénis et qu’il était donc question que de géographie. Tout au long de sa carrière et dans la plupart des cas, les films du réalisateur ont été sujets à débats, décrits comme difficiles à regarder et pourtant dotés d’une irrésistible attraction, ce qui est d’autant plus le cas avec Crash. Sous des airs de fétichismes morbides et d’attirances nécrophiles, cet esthétisme charnel n’a pas pris une éraflure et cette intelligence en tout point subversive bien qu’effrayante est d’autant plus fascinante. C’est sans doute cette fascination inavouable qui bousculera les mœurs et forcera aux premiers abords à taper du poing et à détourner le regard comme Deborah Kara Unger, incapable d’admettre que ce « voyage existentiel à travers l’esprit humain », comme aime le décrire Cronenberg, nous transportera nous aussi dans la course. Le réalisateur conseillera d’ailleurs à ceux à minima happés par le film de le redécouvrir dans une seconde lecture, afin d’en apprécier toute la substance et la complexité. Au mépris des huées en masse, le film aura toutefois droit (au grand désarroi de Coppola) au prix spécial du jury pour son « audace, son sens du défi et son originalité ». L’expérience sera d’ailleurs renouvelée 25 ans plus tard avec Titane de Julia Ducournau, qui cette fois-ci remportera la célèbre Palme d’Or. On ne peut le nier, Cannes adore le scandale. Encore aujourd’hui, le sujet est soumis à une pluie d’avis divers et variés. Au-delà du fait qu’une partie du public l’estime au plus haut point en le considérant comme l’un des meilleurs films du cinéaste, il était encore difficile pour d’autres que cette œuvre libidineuse et cabossée soit restaurée en 2020 au point d’en appeler une fois de plus au bannissement. En tout cas, comme le disait Ballard pendant son séjour à Cannes, on espère que vous apprécierez la balade !

Le tournage et la réception de La vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche, par Chloé Margueritte
Après la Palme d’or remise non pas au seul réalisateur, mais à ce dernier et ses actrices, est venu le temps de la polémique. Abdelatif Kechiche avait montré une version du film sans générique, sans mention des équipes techniques et autres techniciens, malmenés pendant le tournage, comme en témoignait un technicien le lendemain de la projection du film à cannes : « On n’a même pas été invités à la projection. Il paraît, aussi, qu’il n’y a pas de générique de fin. C’est comme si nos noms avaient été effacés, on n’existe plus ! » (Voir Le Monde du 24 mai 2013.) Le tournage a duré plus longtemps que prévu (cinq mois au lieu des deux prévus) et la « méthode Kechiche » demande une présence et une implication totale que les équipes techniques ne pouvaient décemment observer sur une durée aussi longue. On se souvient aussi des actrices qui décrivaient des scènes refaites à l’infini, des repas tournés qui n’en finissent pas. À l’écran, cela donne une impression de vérité inégalée, mais cela demande des sacrifices et une implication morale qui sont parfois intenables. De cette improvisation permanente naît un sentiment d’urgence que le réalisateur reporte sur des équipes fatiguées de répondre à ses caprices, entre journées non payées et temps gâché, tout s’emmêle pour créer des conditions entre non-respect du droit du travail et toute puissance du réalisateur également co-producteur. La fameuse journée où Kechiche décide, après avoir réuni toutes ses équipes pour tourner, de boire du champagne et de manger des huîtres avec ses actrices, restera gravée dans les mémoires. Cette méthode très carnivore qui demande une implication totale de tous n’est pas sans faire écho au tournage des Amandiers tel que décrit dans Des Amandiers aux Amandiers (encore visible sur ArteTV depuis novembre 2022), le film étant lui aussi plongé dans la tourmente. Dans le documentaire, on voit des acteurs apprécier une méthode à la fois totale, qui va fouiller dans l’intime, et cassante, quand une autre actrice décrit sa peur de la réalisatrice, ses paroles parfois très dures, qui la rabaissaient, elle voulait cependant tout faire pour « plaire » à la réalisatrice. Les Pires, actuellement en salle, explore cette part d’ombre des tournages, interrogeant la place de l’art et jusqu’où un réalisateur est prêt à aller au nom de sa création, racontant les excès à travers une figure de réalisateur passionnante autant que borderline.

Une seconde polémique vient entacher le film, la fameuse scène de sexe entre les deux protagonistes interprétées par Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. La scène dure 12 minutes à l’écran mais a mis une dizaine de jours à être tournée, sans égard pour la pudeur des actrices. Cette scène d’ailleurs pose aussi question, non pas par sa durée qui s’inscrit dans celle du film, de sa voracité, mais par la manière dont elle représente l’amour lesbien. À coup de postiches et autres faussetés, elle vient plaquer un regard d’homme sur ce corps à corps féminin à coups de grandes claques sur les fesses et autres cris démesurés. Les actrices sont revenues sur leurs propos, avant que la scission se fasse définitivement entre Léa Seydoux, accusée d’avoir grandi dans « du coton » et d’avoir par sa difficulté à entrer dans le rôle augmenté le temps de tournage, et le réalisateur décrit comme un tyran sans égard pour ses équipes. Cette Palme d’or en trio n’a donc été « qu’un bref moment de bonheur » (voir Télérama) pour un réalisateur qui depuis enchaîne les polémiques. On repense notamment à la sortie de Mektoub my love : canto uno dont la projection à Cannes avait été houleuse, les scènes de sexe très crues, la manière de filmer les corps féminins notamment avaient divisé la Croisette. Depuis, c’était le silence complet du côté du réalisateur, jusqu’à sa prise de parole récente, lors d’une masterclass en octobre 2022, où des militantes féministes ont scandé : « Ici aussi, on se lève et on se casse » (en référence à une plainte à l’encontre du réalisateur pour agression sexuelle de 2020, classée sans suite depuis). Il semblerait tout de même que les deux prochains volets de sa trilogie soient prêts… à savoir s’ils seront un jour en salles. Kechiche a conclu en disant que « ses films parlent pour lui » et n’avoir pas besoin d’en dire plus pour se faire comprendre.

Maudite baleine, selon Giovanni

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Cet album présente l’histoire à double entrée de Giovanni, jeune soldat italien déjà marqué. Son affectation étonnante lui vaudra un nouveau plongeon dans la cruelle réalité de la Seconde guerre mondiale, mais également des perspectives exaltantes inattendues.

Marin sorti de l’hôpital (on considère qu’il n’a rien, alors que manifestement il est un peu ailleurs, marqué par les horreurs de la guerre), Giovanni est affecté sur un navire, l’Accadia (lui parle du Saccadia et au bistrot on évoque le Kosbörg), où il va faire office de cuistot. Mais il intègre un équipage surprenant, avec notamment le capitaine qui ne semble pas mesurer la gravité de la situation (avec la guerre, le bateau risque de se trouver en plein combat, surtout que les attaques aériennes se rapprochent). En effet, Giovanni comprend rapidement que si le nombre de repas commandés excède le nombre de personnes officiellement présentes sur le bateau, c’est tout simplement parce que le capitaine est avec sa fille, Liliana, qui occupe une cabine à l’insu de l’équipage. Le capitaine réalise-t-il qu’il pourra difficilement conserver le secret auprès de Giovanni ? Toujours est-il qu’il lui demande d’apporter un plateau repas à la jeune fille qui a besoin de voir du monde. Mais, si on ne connait pas l’âge du capitaine, ce dernier indique à Giovanni celui de sa fille : 15 ans, comme s’il voulait lui faire sentir qu’il doit se méfier (en gros : « Pas touche ! »).

Entre lucidité et délires

Mais cette histoire nous est contée selon le point de vue d’un Giovanni mal en point sur son lit d’hôpital (situation forcément postérieure à sa rencontre avec Liliana). On peut se demander s’il ne serait pas victime d’hallucinations, surtout quand on constate qu’il dialogue avec une mouette (qui parle !). Nous avons donc droit à la rencontre de Giovanni avec Liliana, jeune fille dont le comportement apporte un doute sur son âge réel. Il faut dire que Liliana se montre charmante et charmeuse et surtout qu’elle n’a pas froid aux yeux. Giovanni pourra-t-il résister à la tentation ? Ceci dit, on peut se demander ce que Giovanni fait sur un lit d’hôpital. Par la même occasion, on peut se demander ce que devient Liliana à ce moment-là. Et comme la situation de Giovanni est un peu floue à cause de son état, les questions ne font que s’accumuler.

Étrangeté assumée

Avec ce roman graphique, l’Italien Walter Chendi étonne, à défaut de produire un chef-d’œuvre. D’abord, il prend son temps pour raconter son histoire (142 planches), et n’hésite pas à aérer le récit (parfois sans dialogue), sur un format relativement grand (30,4 x 23,2 cm). Et puis, il introduit le doute dans l’esprit du lecteur (de la lectrice), dès la première planche, en introduisant une touche de fantastique avec cette mouette qui parle. Il renforce la sensation de monde flottant en narrant cette histoire comme une succession de souvenirs de Giovanni qui alterne les moments de lucidité et les moments où son esprit divague (visiblement, il ne s’agit pas que de simples périodes de sommeil). Surtout, le dessinateur réussit à faire un parallèle étonnant entre la vie de Giovanni à l’hôpital et les souvenirs qu’il évoque. Tout cela renforce l’impression d’étrangeté, car les souvenirs de Giovanni soulignent son désordre mental (ça se mélange entre les souvenirs récents, ceux de son enfance, son arrivée sur le bateau et ce qu’il se souvient de Liliana).

Giovanni et Liliana

Entre eux, une complicité particulière s’établit, un peu hors du temps, puisqu’ils doivent continuellement se cacher. Mais Liliana est une observatrice finaude, qui sait comment s’y prendre, aussi bien pour entraîner Giovanni dans ses initiatives que pour investir les lieux qui l’intéressent sur le bateau quand personne n’y traîne. Et puis, elle s’arrange rapidement pour exercer sur Giovanni un pouvoir dû à sa séduction, faite d’un mélange de charme, de naturel et d’espièglerie. Ceci dit, elle affiche également une belle présence d’esprit lorsque c’est nécessaire. On peut considérer que, sur son lit d’hôpital, Giovanni peut la remercier. Pourtant le jeune homme n’en a jamais l’occasion et surtout il n’est pas à l’hôpital par hasard. D’ailleurs, il observe très régulièrement l’infirmière, madame Orphin, qui s’occupe de lui ainsi que de son voisin de chambre, dont il sent bien qu’il est en plus mauvais point que lui.

Pour conclure

À noter que Walter Chendi s’inspire pour cette histoire des souvenirs de son père, jusque dans la chute de l’album. Quant à la baleine du titre, elle me semble symbolique du malaise propre à Giovanni alors qu’il s’approche du navire où il est censé trouver une affectation relativement tranquille, lui permettant de retrouver ses esprits.

Maudite baleine, Walter Chendi
Mosquito, février 2022
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3

« Journal de Bolivie » : les notes du Che

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Découvert dans son sac à dos lors de sa capture dans les montagnes boliviennes en octobre 1967, le journal de Che Guevara a été publié par la CIA dans une première version falsifiée avant que le régime cubain de Fidel Castro – à qui l’on doit l’introduction du présent ouvrage – n’en communique, au bout d’un important travail d’authentification, le contenu originel.

Le Journal de Bolivie de Che Guevara a longtemps servi d’outil de propagande : le gouvernement américain a cherché, par son truchement, à justifier l’arrestation d’activistes en Amérique latine et à mettre à mal l’image de la guérilla et de la révolution cubaine. Plus tard, le régime de Fidel Castro y a vu l’opportunité de réhabiliter la cause communiste et ses combattants. Si cette lecture idéologique apparaît aujourd’hui quelque peu désuète, les ultimes notes du chef militaire argentin n’en demeurent pas moins édifiantes. Elles replacent dans leur contexte historique les divisions politiques, les rapports de domination, mais surtout l’obstination d’une poignée d’hommes retranchés dans la clandestinité et luttant pied à pied contre une armée structurée les surpassant en nombre comme en armes.

Tandis qu’il rapporte chaque jour les événements les plus marquants de son quotidien, Che Guevara dessine dans le même temps les contours d’une guérilla mise à rude épreuve. Tenaillés par la faim, exposés à des conditions météorologiques souvent difficiles, souffrant des tensions internes et du manque de soutien des paysans boliviens, les combattants révolutionnaires explorent des territoires inconnus, s’y épuisent, subissent des embuscades et voient leur moral alterner entre des hauts vertigineux et des bas abyssaux. Les bulletins radiophoniques rapportent des nouvelles dont la véracité est constamment questionnée, le contact s’avère régulièrement rompu avec les troupes alliées, le détachement guérillero doit repousser à la fois la maladie, l’abattement (notamment nourri par les pertes humaines) et les tirs ennemis.

L’Armée de libération nationale de Bolivie contre le pouvoir de René Barrientos. Un mouvement révolutionnaire marxiste-léniniste contre les troupes d’un président autoritaire, issu d’un coup d’État. Des guérilleros agissant dans la clandestinité la plus absolue, pourchassés par des militaires souvent inefficaces mais dont l’opiniâtreté est réaffirmée par les humiliations subies. Et au cœur de cet attelage explosif : la figure du Che, fraternel mais exigeant, doté d’une grande capacité d’analyse et d’écoute, cramponné à ses idées mais victime des divisions internes (dès Mario Monje et la scission du parti communiste de Bolivie), ainsi que de rapports de force asymétriques. Dans des descriptions où l’anecdotique côtoie le spectaculaire et le tragique, le Journal de Bolivie constitue un précieux témoignage, sur les conditions matérielles de la guérilla mais également sur son pouvoir catalyseur.

Au fil des pages, on découvre un Che Guevara souffrant d’asthme, soucieux du procès de Régis Debray, éprouvant dans sa chair chaque perte humaine. Un idéologue doublé d’un stratège, évaluant sans cesse les hommes et leurs comportements. Ses pérégrinations militaires boliviennes passent par des campements rudimentaires et provisoires, des piqûres d’insectes infectées, des oedèmes dus à la faim, des tunnels creusés pour y dissimiler des biens, des relevés topographiques, des terrains défrichés à la machette, des nominations, des combattants greffés, d’autres disparus à jamais, et enfin une condamnation dans l’école du village de La Higuera. Les positions bombardées, les contrôles effectués par l’armée bolivienne, les conseillers américains dépêchés sur place, la démoralisation qui guette après la perte de contact avec le groupe Joaquin : Che Guevara et ses hommes n’ont finalement que leur courage et une foi inébranlable en leurs idées pour lutter et continuer à avancer. Au fond, derrière l’épaisseur géopolitique, c’est probablement cela que le Journal de Bolivie énonce avec le plus d’évidence. Et qui rend sa lecture si précieuse, des décennies après les faits contés.

Journal de Bolivie, Che Guevara
Au Diable Vauvert, décembre 2022, 368 pages

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4

Le parfum vert de Nicolas Pariser: l’insoutenable légèreté du polar

2.5

Inspirée des grands films d’espionnage, la comédie Le Parfum vert se veut un pastiche non plombé par ses écrasantes références. Dommage que le film ne suive pas, jusqu’au bout, l’énergie de ses débuts. Au final, une comédie policière légère et plaisante, sans plus.

Hitchcock sans Hitchcock

Sandrine Kiberlain et Vincent Lacoste forment un duo dynamique dans les premières séquences du Parfum vert, elle en grande naïve, lui en acteur pris dans les filets d’une histoire qui le dépasse. Autour d’eux, des références à n’en plus finir, l’inspiration Hitchcock n’est jamais loin. Quand ils se prennent au jeu, lui effrayé, elle enthousiaste, tout fonctionne à merveille. Au début, le rythme est là, l’incompréhension du personnage principal face à sa situation ajoutant au burlesque de scènes qui auraient pourtant très bien pu virer au drame. Or, plus on avance dans l’intrigue, moins on est convaincu par son efficacité, la stabilité du scénario. On va dans tous les sens, sauf vers une résolution et au fur et à mesure acteurs, mise en scène et scénario commencent sérieusement à donner l’impression d’être en roue libre. Résultat, Sandrine Kiberlain rejoue à outrance le rôle de la naïve et Vincent Lacoste cabotine à mort. Si le film se veut un hommage, les acteurs se pastichent eux-mêmes…

Il y a trois ans pourtant, son précédent film, Alice et le maire avait amorcé une vraie force scénaristique, un duo de contraires qui fonctionnait à merveille, alors que dans Le Parfum vert même l’amourette entre les deux héros semble forcée. L’autre inspiration du film : la bande dessinée. Vincent Lacoste se confond bien vite à un Tintin moderne, complètement paumé dans son époque, en décalage, et baladé dans tous les sens. Il réussit l’exploit, tel un inspecteur gadget, de tout réussir alors qu’il foire tout ! Un joli paradoxe qui entraîne des vrais moments drôles. Sauf que ce fil de la BD n’est pas assez exploité, la mise en scène n’en tire pas assez profit, l’histoire non plus (on avait pourtant de belles pistes à travers cette auteure de BD ou ce collectionneur fou…). L’intrigue se perd dans ce qu’elle cherche à pasticher, même si elle se relance sans cesse par de nouvelles découvertes et connaît des moments de bravoure comme lors de la scène au théâtre, seul fil narratif véritablement exploité.

Le Parfum vert, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes 2022, se veut un divertissement pur au détriment d’une réelle prise de risque après le succès d’Alice et le maire. Le film se déroule, ronronne et s’entremêle, en faisant rire parfois, mais sans jamais surprendre ou accrocher véritablement le spectateur. Oubliable.

Le Parfum vert : Bande annonce

Le Parfum vert : Fiche technique

Synopsis : En pleine représentation, un comédien de la Comédie-Française est assassiné par empoisonnement. Martin, membre de la troupe témoin direct de cet assassinat, est bientôt soupçonné par la police et pourchassé par la mystérieuse organisation qui a commandité le meurtre. Aidé par une dessinatrice de bandes dessinées, Claire, il cherchera à élucider ce mystère au cours d’un voyage très mouvementé en Europe.

Réalisation : Nicolas Pariser
Scénario : Nicolas Pariser
Interprètes : Sandrine Kiberlain, Vincent Lacoste, Rüdiger Vogler, Léonie Simaga, Arieh Worthalter, Jeanna Thiam, Alexandre Steiger
Photographie : Sébastien Buchmann
Montage : Christel Dewynter
Distribution : Diaphana
Durée : 1h41
Genre : Comédie
Date de sortie : 21 décembre 2022

Quatre couleurs, celles du stylo bille

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Cette BD relève du défi, puisque son auteur, Blaise Guinin (dessin, scénario et… couleurs), a décidé de la réaliser avec rien d’autre que son stylo quatre couleurs, celui que nous connaissons bien pour l’avoir toutes et tous utilisé.

Étudiant en fac, Grégoire ne fiche pas grand-chose, ce qui agace prodigieusement son père. Celui-ci lui pose donc un ultimatum : s’il ne réussit pas enfin à valider sa première année, il lui coupe les vivres. Pour gagner du temps (cela se passe au téléphone), Grégoire s’engage à se mettre enfin au travail. En réalité, il n’a pas vraiment l’intention de changer d’attitude et d’état d’esprit. Son gros point faible, c’est la géo. Coup de bol, son pote Pierre est en fac d’histoire ; il a donc de bonnes connaissances dans le domaine. Inversement, Pierre n’y connait rien en histoire de l’art, où Grégoire est inscrit. Bon, d’après ce qu’on voit du personnage, on (Pierre) peut douter du niveau réel de Grégoire, mais celui-ci se montre suffisamment convaincant avec les arguments qu’il avance, pour que Pierre accepte ce qu’ils considèrent juste comme un échange de bons procédés. D’ailleurs, les deux enseignements en question ne sont que des options, alors…

Quelques imprévus

Bien évidemment, la situation va se compliquer. En effet, il ne s’agit pas uniquement d’échanger des identités pour passer un examen, mais d’assister à des cours et donc de côtoyer du monde. Sans compter que l’un comme l’autre se révèlent incapables de se contenter d’assister à ces cours. Ils observent les enseignants et les autres étudiants et ils se mettent même à interagir avec ces personnes. Quand Grégoire (qui assiste au cours sous le nom de Pierre) voit Chloé qu’il connait entrer dans l’amphi, il ne trouve pas d’autre solution pour s’en sortir que de mentir (maladroitement) et donc de s’enfoncer dans ses mensonges. De l’autre côté, la situation dérape également pour des raisons de séduction… Et tout va encore se compliquer avec l’irruption de la police qui enquête sur la mort suspecte d’une étudiante.

Choix technique assumé

Avec cet album à la conception technique originale, Blaise Guinin se prend au jeu et ne se contente pas d’aller au bout de son choix. Il raconte une vraie histoire qui apporte son lot de surprises. Il décrit le milieu étudiant en exploitant visiblement des souvenirs personnels, ce qui contribue à crédibiliser l’album. Les protagonistes sont jeunes et se cherchent encore. Leurs comportements le montrent régulièrement, aussi bien dans leur façon de percevoir les cours que dans leurs vies sentimentales. Les différences d’état d’esprit (et de psychologie) entre filles et garçons reflètent ce qu’on observe dans la réalité et l’auteur y glisse astucieusement une pointe de mystère qui pique la curiosité.

Utilisation du stylo

Techniquement, c’est étonnant de maitrise, car Blaise Guinin tire bien parti de son stylo. On le sent dès l’illustration de couverture, avec ses quatre zones, une pour chaque couleur, le bleu restant cantonné à quelques touches, contrairement au noir qui domine souvent, probablement pour faire sentir la dominante de son histoire (les fonds de pages sont également noirs). Sa maitrise se sent avec sa façon de remplir certaines zones par des petits groupes de hachures. Et puis donc, il fait avancer son histoire par chapitres ou sous-chapitres qu’il intitule de la couleur qui va dominer, le noir pour les aspects sombres, le vert couleur de l’espoir pour tout ce qui apporte de la fantaisie et le rouge pour tout ce qui concerne la passion, la séduction, mais aussi le sang (exemple flagrant avec celui de l’étudiante morte). Petite remarque qui a son importance, Blaise Gunin ne se contente pas d’utiliser son stylo pour tracer des traits ; il remplit également des zones entières et sans que le résultat soit désastreux comme vous ou moi l’obtiendrions. On a l’impression qu’il parvient à faire en sorte de s’affranchir totalement des bavures qu’on croyait inhérentes à l’utilisation d’un tel stylo.

Références

Et puis, le dessinateur affiche l’originalité de son tempérament artistique avec de judicieuses déformations des décors, pour faire sentir l’ivresse de son personnage. On remarque aussi quelques hommages ou références picturales à des œuvres de peintres tels que Botticelli, Toulouse-Lautrec, van Gogh, Courbet, Klimt, Hopper, Fragonard, Munch et Picasso pour les plus évidentes. Tout cela pour illustrer un scénario qui permet d’aborder de nombreux thèmes, comme la séduction et l’amour (et ses corolaires que sont la fidélité, la trahison et la vengeance), l’amitié, les relations parents-enfants, l’art, les faux-semblants, etc.

Conclusion

Une BD qui, sans prétendre au rang de chef-d’œuvre immortel, dépasse le simple cadre d’un défi à la Perec réussi. En d’autres termes, on pourrait la rapprocher de l’OuBaPo : Ouvroir de Bande dessinée Potentielle.

Quatre couleurs, Blaise Guinin
Vraoum ! (collection Autoblographie) : sorti le 28 mai 2014
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3.5

Les 1000 livres qui donnent envie de lire, de Sarah Sauquet – Glénat

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L’autrice et professeure de lettres Sarah Sauquet publie chez Glénat Les 1000 livres qui donnent envie de lire. Ce beau livre de type encyclopédique est à mettre entre les mains de tous les lecteurs, et de tous les écrivains ou écrivains en devenir et à la recherche de l’inspiration. Un grand vadémécum à la présentation claire et agréable, un ouvrage très complet, à l’organisation ponctuée d’interviews de professionnels du monde du livre. Découvrez les mille livres qui donnent envie de lire, mais aussi d’écrire !

Une présentation qui donne envie de lire

Les 1000 livres qui donnent envie de lire est un ouvrage agréable. La présentation soignée, mais aussi dynamique, permet de le feuilleter avec plaisir, ou de le lire dans l’ordre. Elle encourage à s’y replonger pour approfondir, chercher ou découvrir à nouveau. Le découpage, mais aussi la forme des textes, témoignent d’une didactique particulièrement appréciée pour ce type de livres, et qui découle tout naturellement du métier de professeure de français de l’autrice. Plaire, instruire et émouvoir sont ici les trois grands piliers de ce sommaire qui part à la découverte de livres marqués par des émotions et des thèmes aussi divers que la peur, la découverte, l’exploration, le rêve, le voyage, la réflexion, etc. Les 1000 livres qui donnent envie de lire est un manuel très bien construit, entre les chapitres duquel se sont glissées quelques interviews et analyses lui ajoutant une indéniable plus-value, comme on le verra par la suite.

Un contenu qui donne envie de lire 

Intéressons-nous avant cela au contenu de ce livre bien présenté, comme on l’a dit. Sans être exhaustif, car un tel exercice serait, on le sait, impossible, Les 1000 livres qui donnent envie de lire se démarque par un travail de recherche poussé et donc des pages extrêmement fournies. Difficile de ne pas y trouver ses ouvrages préférés, difficile aussi de ne pas y dénicher, page après page, de nouveaux titres s’annonçant passionnants et venant rejoindre notre liste de lecture.
Les 1000 livres qui donnent envie de lire est aussi très intéressant pour qui cherche à se documenter pour écrire sur un sujet ou simplement trouver l’inspiration en tant qu’auteur. Les livres qui font voyager, les livres qui font frissonner… autant de catégories permettant de découvrir un panel d’ouvrages de toutes époques et tous lieux qui n’attendent plus que d’être ouverts.

En plus-value, des interviews 

Enfin, en plus d’un livre organisé et complet présentant une sélection d’oeuvres de manière encyclopédique, Les 1000 livres qui donnent envie de lire offre une plus-value certaine par le biais des interviews qui ponctuent ses différentes chapitres. Le premier entretien questionne les idées de Philippe Labro, écrivain, et s’intéresse, par exemple, aux différences entre littérature française – plutôt tournée vers l’auto-fiction- et littérature américaine – plutôt versée dans le romanesque, l’aventure, etc. Toutes ces analyses supplémentaires permettent d’orienter le livre vers encore plus de richesse et d’informations en ce qui concerne le monde merveilleux de la lecture.

Qu’on soit lecteur, auteur publié, écrivain amateur à la recherche d’idées ou critique littéraire, Les 1000 livres qui donnent envie de lire de Sarah Sauquet est le livre des amoureux des histoires et des mots. 

Les 1000 livres qui donnent envie de lire, Sarah Sauquet
Editions Glénat, novembre 2022, 304 pages

Passe-passe de Martine Lombard

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Martine Lombard est une auteure originaire de Dresde, en Allemagne, et qui vit aujourd’hui à Strasbourg, en Alsace. Elle a connu la fracture de son pays, entre la RDA et la RFA — la nation était alors scindée en deux entre le côté est et ouest. Cette femme qui a beaucoup voyagé a été amenée à travailler pour la chaîne de télévision Arte, mais aussi à se consacrer à l’écriture. Avec son parcours atypique et unique, l’auteure choisit de présenter un recueil de treize nouvelles, à la croisée des chemins.

Le principe de la nouvelle tient souvent sur quelques codes qu’il convient de suivre ou de détourner. Peu de personnages, une action qui se déroule en peu de temps… Et une chute finale, où le lecteur prend conscience que l’écrivain l’a dupé. Pour ce recueil de nouvelles, Martine Lombard a décidé de planter son décor dans des lieux différents. D’ailleurs, les histoires de l’auteure ne semblent pas interconnectées, même si elles sont toutes dénonciatrices de quelque chose. Ce ne sont pas des portraits idéalisés de grands personnages nobles et riches, mais plutôt le destin de gens qui ont dû se battre pour en arriver là.

Se battre pour survivre

Dans ce groupe de textes, le poids du passif de Martine Lombard est décisif. C’est lui qui va l’inspirer à écrire sur des sujets comme l’année 1989, qui symbolise la chute du mur de Berlin et la fin du bloc soviétique. La nouvelle retrace le parcours de Kristina, une étudiante qui ne se sent pas à sa place. Avec tous ces bouleversements, la jeune femme peine à s’en sortir. Une claque d’émotion, qui annonce un recueil qui tourne autour de la discrimination et de décisions qui dépassent l’humain. Un des atouts de ce recueil de nouvelles est la multiplicité des points de vue. Martine Lombard parvient à se mettre à la place de nombreux personnages : une famille qui se lance vers l’inconnu, des filles étudiantes envoyées en mission, un malade chronique qui doit affronter la mort…

Globalement, ce livre suscite de vives émotions chez son lecteur, du fait de ses sujets tabous, traités avec une plume poétique et un angle tantôt fataliste, tantôt empli d’espoir.

Un recueil mélancolique aux airs de tableau vivant

Passe-Passe, ça veut dire quoi ? Dans le monde de la magie, cela signifie un « tour d’adresse », où l’on doit cacher un objet en particulier. C’est donc une tromperie, une illusion amenée de manière subtile et sournoise. Il est difficile de présenter un recueil de nouvelles sans « spoiler » l’issue de chaque récit. Cependant, certains textes sortent du lot, dont « L’héroïne du jour ». La sixième de l’ouvrage a pour thème le voyage et le climat tendu et militariste. En effet, les filles étudiantes s’ennuient, obligées d’honorer une mission qui doit durer soixante-et-onzième jours. Elles écrivent des lettres à leurs familles pou les fêtes, tandis que les sentiments se décuplent. Les instructeurs hommes exigent qu’elles se sacrifient : ils leur promettent monts et merveilles, leur font entrevoir un mensonge au nom de la guerre.

Mention spéciale à « La mendiante et la princesse », où la narratrice se lie avec une personne vivant dans la rue, Daria, originaire du Monténégro.

Finalement, est-ce vraiment de la fiction ?

Avec autant de situations crédibles et parfois glaçantes, le lecteur en vient à se demander si toutes ces nouvelles ne sont pas, en réalité, des anecdotes vécues par l’auteure elle-même. De toute évidence, Martine Lombard s’est inspirée de la réalité, pour reconstituer ces récits.

La dernière nouvelle du recueil s’intitule « La candidate ». Le texte affiche une mise en page très atypique pour une nouvelle, car elle ressemble à un rapport judiciaire officiel. Celui-ci traite d’une certaine Blondie. Dans ce texte très technique, l’auteure dénonce le protocole français, quand il s’agit d’appartenir à la société, pour une étrangère. Comment intégrer ce pays, qui se réclame défenseur des Droits de l’Homme ? N’est-il donc pas dépositaire d’une volonté d’aider et d’accueillir ceux qui demandent asile ?

En définitive, Passe-passe est un recueil bouleversant, qui rend hommage à l’humanité tout entière. Les personnes qui osent s’opposer au courant sont souvent celles qui souffrent le plus. Martine Lombard parvient à créer des atmosphères tendues et réalistes, qui crispent le lecteur et le font parfois découvrir des problématiques éloignées des siennes.

Passe-passe, Martine Lombard
Éditions Médiapop, septembre 2021, 200 pages

 

L’art comme élément secondaire d’une œuvre : Quelques minutes après minuit, l’art thérapeutique

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Juan Antonio Bayona a un don. A l’instar de son ami Guillermo Del Toro, il a la manière de mettre en scène de grandes histoires, des contes très beaux mais tragiques. Dans Quelques minutes après minuit, il ne déroge pas à la règle, puisque le film repose avant tout sur les rêves, les histoires et la mort. Poursuivons notre cycle du mois et explorons comment l’art sert ici d’élément secondaire à l’œuvre, étant le terreau fertile duquel le deuil pourra naître.

Le deuil a été représenté de bien des façons au fil des ans dans l’histoire du cinéma. A Ghost Story, Alabama Monroe, The Fountain… Tous ont leur particularité, leur empreinte, leur moteur pour illustrer le plus terrifiant des sentiments. Quelques minutes après minuit compte lui sur une approche plus innocente, plus délicate, au travers des yeux d’un enfant. Pour traverser la maladie qui hante sa mère, Conor plonge dans ses dessins, des dessins créateurs d’un imaginaire qui l’amènera à créer un ange gardien sous la forme d’un If, étrange voisin des Ents, venu à lui pour le guider dans la plus grande souffrance qu’un enfant puisse connaître.

D’une mère à son fils, l’amour de l’art s’est transmis. Cette parcelle de créativité est le lien ultime qui les unit et c’est ce qui va permettre au travers des lignes peintes, des coups de crayon et des rêves, de donner naissance à cet arbre géant, un monstre comme il y en a peu, un conteur d’histoires dont la voix n’aurait pas pu être mieux dirigée que par celle de Liam Neeson. Par ses histoires, des éléments clés apparaîtront, des morales précises et parfois difficiles en raison de sa réflexion sur le bien et le mal mais qui toutes, auront pour but d’aider le jeune Conor à accomplir la tâche qui lui est due, à savoir reconnaître son rapport au monde, sans l’être qui lui est le plus cher.

Non seulement cette ouverture d’esprit guidera le jeune homme aux travers d’histoires qui étaient autrefois celles de sa mère, mais qui plus est, déterminera leur relation à tout jamais, même au-delà de l’inconscient. Conor deviendra plus fort et plus enclin à s’ouvrir à ce qui se passe autour de lui, même quand il s’agira d’accepter que sa grand-mère devienne son nouveau foyer. Car si jusqu’à présent Conor détestait la grande Sigourney Weaver, ce n’est pas tant que celle-ci est monstrueuse, bien que c’est ce qu’il veut nous faire croire, mais plutôt l’idée que si elle est présente, c’est que sa mère ne le sera plus.

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Le long-métrage de Juan Antonio Bayona tient sa force dans ses récits, donnant vie à des peurs ignorées sous forme de fables en aquarelle qui interviennent brusquement et sans ménagement. L’œuvre s’en retrouve changeante et ambivalente où tout du long de l’aventure et au travers des différentes histoires de l’If, le jeune Conor potassera les vérités du monde telles que la justice ou l’égoïsme mais aussi des valeurs fondamentales pour un enfant comme la passion et l’acceptation qui à leur tour, l’aideront face à la colère, l’impuissance et aux sentiments refoulés.

Cette fresque poétique aux plaies universelles est d’une justesse incroyable. Un pèlerinage étrange au travers des fameuses étapes du deuil mais divinement mis en lumière sous sa forme la plus thérapeutique, avec comme voie de guérison : l’art.

Et puis, quoi de plus proche d’un film que l’art, que des peintures, des dessins. Après tout, comme se plaît à le dire David Lynch, les films ne sont que des peintures qui prennent vie. Quelques minutes après minuit se trouve être la parfaite corrélation entre les deux.

Bande annonce – Quelques minutes après minuit

L’Âme soeur de Fredi M. Murer (1985) : quand la poésie et l’extrême naissent du rien

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En 1985, Fredi M. Murer dévoilait L’Âme sœur, un long-métrage suisse qui s’intéressait à l’isolement, la famille, le désir, l’amour et la fraternité, mais aussi l’interdit, le tout situé dans une vie au cœur de la nature, puisque les quatre protagonistes vivent toute leur existence ou presque dans une ferme sur les pentes désertées d’une montagne.
Le 21 décembre 2022, L’Âme soeur ressort au cinéma, en version restaurée. C’est l’occasion pour nombre d’entre nous de se plonger ou se replonger dans cette œuvre singulière et extraordinairement subtile…

Ce qui marque en premier dans L’Âme soeur, c’est la douceur qui émane de cette vie rurale qui pourtant ne s’éloigne jamais longtemps d’un labeur ne pouvant être repoussé au lendemain. Et pourtant, malgré les tâches à accomplir pour les animaux, la terre ou la maison, la vie semble ici incroyablement juste et à sa place. Jusqu’à un certain point cependant. Car derrière un père doux mais peu bavard, derrière une mère gentille mais dévote, la tâche d’élever un petit frère sourd-muet échoit à Belli, la soeur aînée. Le Bouèbe, comme on l’appelle, n’est pas tellement plus jeune que sa soeur, et les deux enfants sont déjà quasi adultes. Une tendresse et une complicité naissent naturellement à la fois de l’isolement de ces êtres, seules jeunes personnes à des kilomètres à la ronde, ainsi que de la protection que Belli montre souvent au Bouèbe, l’abritant de la colère d’un père qui est las des bêtises du jeune homme. Le Bouèbe est en effet un individu très passionné, tout en ressentis. Sa surdité, en le frustrant, lui a fait prendre un regard particulier sur le monde qui implique parfois chez lui des comportement excessifs.
Malgré des différences manifestes de caractère et d’aspirations, le spectateur n’aura aucun mal à percevoir l’amour qui unit les membres de cette famille dont les conditions de vie sont finalement plus difficiles – tant pour le corps que le mental – qu’elles ne paraissent.

Toutes ces informations nous sont dévoilées çà et là, L’Âme sœur étant une œuvre particulièrement efficace sans en faire trop. Les informations passent à l’écran, par le biais des gestes et des paysages, ou nous parviennent dans les conversations des personnages entre eux (en VOST), notamment dans le discours des grands-parents. On apprécie tout particulièrement le minimalisme de ce film qui n’use d’aucun effet, et dans lequel transparaît pourtant l’infini d’une poésie posée sur l’œuvre comme sur le paysage.
Et, sans crier gare, tandis que les signes auront été inexistants pour certains, subtils pour d’autres, L’Âme sœur entame un virage duquel on ne revient pas. Très brutalement, dans le secret de la nuit, le film assume enfin son titre, quand le frère et la sœur deviennent soudain amant et amante.
Dès lors, tout recommence, la vie quotidienne, les rapports familiaux, le travail, avec cette fois ce secret qui plane au-dessus et qui angoisse le spectateur, autant que la mère, mise en alerte par la clairvoyance de son regard qui capte les subtils changements intervenus entre ses enfants, à la lumière du jour, cette fois. Au-delà du simple secret d’une relation interdite plane aussi celui de l’inceste, du péché, et cette impression d’impossible retour à une situation normale…

Sans dévoiler la fin, on dira que L’Âme sœur s’achève dans une passion qu’évoquait déjà son titre. Une fin qui marque son spectateur comme ce film qui semblait si doux et poétique, mais qui portait aussi le double tranchant de cette existence, complexe, belle et impitoyable. 

Bande-annonce : L’Âme sœur 

Fiche technique :

Titre : L’Âme sœur
Réalisation : Fredi M. Murer
Casting : Thomas Nock, Johanna Lier, Dorothea Moritz, Rolf Illig
Scénario : Fredi M. Murer
Pays d’origine : Suisse
Genre : drame
Durée : 120 minutes
Date de sortie : 1985, ressorti au cinéma le 21 décembre 2022
Grand Prix de l’Union de la critique de cinéma
Léopard d’or au Festival de Locarno

 

Donnie Brasco (1997) de Mike Newell : Tu quoque fili

Dans le genre assez balisé du « film de mafia », Donnie Brasco occupe une place à part. Sorti à la fin des années 1990, le film mené par le tandem Johnny Depp-Al Pacino réussit le tour de force de s’être imposé à la fois comme un classique du genre et comme une œuvre incomparable. Le revoir aujourd’hui, qui plus est dans une version director’s cut agrémentée de vingt minutes de métrage supplémentaire, nous rappelle les immenses qualités de cette œuvre authentique et attachante. Al Pacino y livre une de ses meilleures performances – ce qui n’est pas peu dire – avant une longue traversée du désert qui débutera quelques années plus tard. 

Rarement la figure familière de l’infiltré aura paru aussi vraisemblable à l’écran. S’il faut porter cette qualité au crédit, notamment, du réalisateur et des comédiens, elle est avant tout due à la source du scénario. Donnie Brasco est en effet le nom que porta Joseph Pistone, un agent du FBI, pendant plusieurs années passées au sein de la famille mafieuse new-yorkaise des Bonanno. Cette infiltration inédite par sa durée (cinq années) eut des résultats retentissants, puisqu’environ 200 personnes furent arrêtées et plus de la moitié condamnée sur base des preuves rassemblées par Pistone. C’est le témoignage écrit par l’intéressé en 1988 qui servit de base au scénario du film, écrit par Paul Attanasio. Par ailleurs, comme nous l’apprenons dans les bonus de cette édition, Pistone lui-même fut très impliqué dans le film, y jouant le rôle de conseiller, ce qui a sans nul doute contribué au réalisme de l’œuvre. Le premier quart d’heure situe parfaitement l’infiltré (Johnny Depp) dans son rôle. Il y reste en effet dans l’ombre, tandis que l’attention du spectateur est portée sur le groupe de wiseguys qui, eux, ne s’embarrassent d’aucune discrétion. Maîtres sur leur territoire, ils blaguent, vocifèrent et se charrient sur des sujets bénins. Partant de ce tableau familier, Donnie Brasco brouille ensuite malicieusement les pistes. A peine le spectateur pense-t-il trouver ses marques, que l’action se détourne lentement vers Brasco, qui demeure en marge du groupe, guettant l’opportunité. Surtout ne pas s’imposer, ne pas brusquer les rencontres. C’est bien Lefty (Al Pacino) qui initie le contact, non l’inverse. Là, il faut jouer crânement sa chance. L’agent réussit un coup de bluff – il prétend reconnaître un faux bijou au premier coup d’œil – et il met le pied dans la porte : il a désormais l’attention de Lefty.

La suite va confirmer cette envie de s’écarter des sentiers battus et des figures imposées, et le film de peindre une image bien plus nuancée et humaine d’un milieu régulièrement caricaturé et/ou romantisé. La réalisation confiée à un Européen (le Britannique Mike Newell, qui hérite d’un projet initialement dévolu à son compatriote Stephen Frears), qui plus est novice en matière de films de mafia (il avait fait un carton trois ans plus tôt avec la comédie romantique Quatre Mariages et un enterrement), explique sans doute que rarement l’aspect émotionnel aura joué un rôle aussi important dans un film du genre. Newell ose même lorgner du côté du mélodrame pour renforcer la relation père-fils qui s’instaure entre Lefty et Donnie Brasco. Le résultat est très réussi car non seulement cette relation renforce l’attachement aux personnages, mais encore crédibilise-t-elle davantage le scénario. En effet, c’est parce que Lefty, déçu par son propre fils toxicomane, s’attache à son jeune protégé qu’il baisse immanquablement la garde et ne peut concevoir la trahison de ce dernier. L’autre originalité de ce film est qu’il ne s’intéresse pas à l’aristocratie du crime mais aux éternels aspirants. Ici, pas de mafieux en costumes trois pièces qui privatisent des boîtes de nuit et se réunissent dans des salons chics pour causer business, mais de petites frappes éternellement fauchées, qui cherchent à gagner quelques billets à travers n’importe quelle combine. Ils prennent tous les risques et respectent les ordres, que ce soit pour assassiner des amis ou se rendre à leur propre exécution. Ils respectent encore un code d’honneur, mais celui-ci résiste de plus en plus difficilement à l’évolution des mœurs mafieuses et aux éclats de violence qui rebattent fréquemment les cartes. Bref, le milieu dépeint est banalisé, et c’est ce qui rend les criminels aussi humains, voire aussi touchants.

Efficacement mis en scène, Donnie Brasco est porté par un casting phénoménal, dont un duo Depp-Pacino très complice. Le premier y accomplit, à 34 ans, sa mue vers des rôles plus virils et mûrs, tandis que le second, alors dans une période faste (il a récemment tourné dans L’Impasse de De Palma et Heat de Mann, avec lequel il s’apprête à tourner le formidable Révélations), est totalement investi dans sa performance et brille de mille feux. Autour de ce binôme attachant, gravitent une brochette de seconds rôles parfaits, de Bruno Kirby à Anne Heche (tragiquement décédée, à l’âge de 53 ans, il y a quelques mois à peine), sans oublier Michael Madsen qui livre là une de ses meilleures performances dans le rôle du capo récemment promu qui peine à tenir son nouveau rang. Bien rythmé, truffé de séquences marquantes, tour à tour attachant, drôle et brutal, Donnie Brasco n’a rien perdu de ses qualités, et se revoit aujourd’hui avec une indubitable délectation cinéphile.

Synopsis : En 1978 à New York, l’agent spécial Joe Pistone est designé par le FBI pour infiltrer le clan Bonanno, une des familles mafieuses les plus puissantes de la côte Est. Il contacte un modeste porte-flingue de l’organisation, « Lefty » Ruggiero, auprès duquel il se fait passer pour un spécialiste en joaillerie du nom de Donnie Brasco. Coupé de son milieu, Donnie va peu à peu s’identifier à ceux qu’il doit détruire.

SUPPLEMENTS

Le digipack proposé par ESC Distribution jouit d’un packaging quelque peu trompeur. En effet, si les jolis visuels qui l’ornent et les deux disques qu’il contient promettent une myriade de suppléments, la réalité est bien plus maigre. Hormis un livret d’à peine une vingtaine de pages (mais intéressant car reprenant notamment des témoignages de Mike Newell, Stephen Frears, Joseph Pistone et du scénariste Paul Attanasio), l’édition n’inclut que deux bonus vidéo. Le premier est un entretien récent, réalisé pour les besoins de cette nouvelle édition, avec Fabrice Rizzoli. Signalons tout d’abord la curieuse habitude de ne pas présenter formellement l’invité, qui est docteur en sciences politiques et spécialiste de la grande criminalité. Compte tenu de son expertise, Rizzoli se livre logiquement à un commentaire sur le contexte historique dans lequel s’inscrit le film, plutôt que sur l’œuvre elle-même. Si le spécialiste fournit quelques informations intéressantes, l’entretien aurait gagné à être structuré autour de grandes questions qui ramènent régulièrement au film et permettent de mieux l’appréhender, ce qui aurait évité un aspect décousu et quelques sujets plus éloignés. Le second bonus n’a rien de nouveau puisqu’il date de 2000 et était déjà inclus dans les premières éditions spéciales du film, mais il s’avère le plus passionnant grâce aux nombreux intervenants qui y apparaissent. Johnny Depp, le directeur du casting Louis DiGiaimo, Paul Attanasio et, cerise sur le gâteau, Joseph Pistone lui-même, commentent en détails la genèse du film, l’écriture, le casting, la mise en scène, l’apport des comédiens principaux, etc. Manque à l’appel Al Pacino, qu’on voit très rarement dans ce genre d’exercice, et nous aurions tenu là un complément parfait au film. Il n’empêche que les 24 minutes passent très rapidement !

Si nous aurions espéré davantage de bonus pour un film aussi important que Donnie Brasco, ne boudons pas notre plaisir de découvrir le film dans une copie impeccable et, surtout, dans un montage director’s cut qui offre vingt minutes de métrage supplémentaire. Il va de soi que nous vous conseillons chaudement de privilégier cette version au montage cinéma, également inclus dans le coffret – cela, même si aucune différence structurelle n’est à mentionner, autant le savoir… 

Suppléments de l’édition collector 2 Blu-ray :

  • Film en deux versions : version cinéma et director’s cut
  • Entretien avec Fabrice Rizzoli

Note concernant le film

5

Note concernant l’édition

3

La Guerre de Miguel : Soi-même comme un autre

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Vainqueur du Grand Prix du documentaire lors du Festival Chéries Chéris, La Guerre de Miguel revisite les codes de l’autobiographie littéraire. En résulte, un biopic d’un nouveau genre qui met en scène l’existence d’un être qui a fait de la performance de genre un récit à la première personne.

Miguel or not Miguel: that is the question

Vous avez sans déjà entendu parler du biopic. Vous savez, c’est ce genre cinématographique qui consiste à raconter la vie d’une personne ayant réellement existé. Aujourd’hui, on parle davantage de sa petite-sœur l’autofiction. Quelle est-elle ? Elle renvoie à un genre littéraire qui consiste à injecter à l’autobiographie – le fait de raconter sa vie à la première personne – des éléments ouvertement romancés. Au premier abord, le documentaire La Guerre de Miguel semble être un combo des trois genres sus-cités. Son histoire amène du moins à le penser. Sa réalisatrice Éliane Raheb revient sur la vie d’un dénommé Michel. On apprend qu’il est né au Liban au début des années 60. Ce dernier vit désormais en Espagne où il a émigré voilà bientôt une trentaine d’années. Un tel synopsis paraît assez banal. Le film nous prouve qu’il l’est beaucoup lorsque l’on se plonge véritablement dedans. D’une part, parce que la vie de Michel – rebaptisé Miguel Alonso – est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. D’autre part, parce que le cadre narratif et cinématographique démonte tous les codes du traditionnel biopic documentaire.

Le récit ne se fait pas sans le héros qui en est l’origine. Il ne s’agit pas de raconter l’existence de Michel avec lui – et non sans lui. Celui-ci participe à sa mise en scène. Idem pour la cinéaste Éliane Raheb qui passe devant la caméra (qu’elle dirige) afin d’interroger le héros. Michel se prête au jeu de la confession. Il ne cache rien, répond à toutes les questions que se pose la réalisatrice, y compris lorsque celles-ci sont inquisitrices. Depuis ses fantasmes sexuels à sa façon de concevoir le sexe, en passant par ses plans d’un soir –, Michel dévoile sans fard sa sexualité. Ces révélations étonnent plus qu’elles ne choquent. Question sexualité, le biopic s’avère assez frileux. Ici, c’est tout l’inverse. L’objectif est de (re)donner la parole à celui dont on parle –, plutôt que de parler pour lui. Michel est interviewé par Eliane Raheb.

Michel est interviewé par Eliane Raheb.

À la recherche du temps perdu

La confession est doublement (re)mise en scène. Si Michel parle librement face caméra, sa parole reste soumise à celle de la réalisatrice, libre de couper (ou non) au montage certains de ses propos. Il n’est pas non plus avéré que la parole conservée (et montée) soit entièrement véridique. Il y a donc autant d’autobiographie que d’autofiction dans le récit livré par Michel. Son histoire revit sous nos yeux. On l’imagine autant qu’elle est imaginée par la réalisatrice qui la scénarise sous forme de tableaux vivants ou animés. Des acteurs et actrices (re)jouent ainsi certaines clés de la vie de Miguel. Ces derniers sont d’ailleurs « castés » par le héros et seront ensuite amenés à interpréter. Ces scènes de casting constituent autant de mises en abyme qui viennent s’ajouter à l’interview-fleuve qui structure le documentaire.

La Guerre de Miguel revisite la manière de « faire récit ». Comment raconter sa vie ? Comment se dire ? Comment mettre en scène l’existence d’un être singulier avec ses vicissitudes, ses joies, ses doutes autant que ses atermoiements. Miguel revient sur ses traumatismes d’enfance. Il revit la guerre du Liban, l’homophobie vécue et la quête désespérée d’être (enfin) soi – en dépassant la honte que la société impose à celles et ceux qui vivent en dehors des normes. C’est ainsi que le genre documentaire devient un exercice de psychanalyse collective où l’histoire d’un homme devient celle de toute une communauté. Eliane Raheb invente une forme de narration nouvelle où le « je » de celui qui raconte est tout à la fois héros, metteur en scène et comédien dans un jeu de chaises musicales faisant s’interférer les rôles et les histoires. Le cinéma est né avec les facéties et tour de magie d’un Méliès. Avec La Guerre de Miguel, le septième art renoue avec ses origines et prouve qu’avant d’être un objet de divertissement, il reste d’abord l’œuvre de magiciens prêts à en découdre avec les fantômes du passé, comme un douloureux exorcisme vers une lumière retrouvée.

Bande-annonce – La Guerre de Miguel

Fiche technique – La Guerre de Miguel

Réalisation : Éliane Raheb
Écriture : Éliane Raheb
Image : Bassem Fayad
Son : Chadi Roukoz
Montage : Éliane Raheb
Animation : Fadi El Samra
Musique originale : Mazen Kerbaj
Sound design : Victor Bresse
Production (structure) : Itar Productions
Coproduction : Kabinett Filmproduktion, Zeitun Films
Sortie : prochainement

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3.8