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« Aléa Drumman » : dans le sillage de Barbe Noire

Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque Aléa Drumman, intitulé « L’Héritage de Barbe Noire ». Le scénariste Dobbs et la dessinatrice Siamh reviennent sur la légende de Barbe Noire, qu’ils perpétuent en mêlant récit historique et fantastique.

Au crépuscule du XVIIème siècle, dans un monde où les voiles blanches s’étendaient à perte de vue, un homme, d’une apparence sombre et inquiétante, se détachait de la foule. Son nom : Edward Teach, mais tous le connaissaient sous le pseudonyme de Barbe Noire, un pirate dont la renommée dépassait les frontières des océans. Son navire, le Queen Anne’s Revenge, jadis français, fut arraché aux mains du destin pour voguer sous pavillon noir. Quarante canons pour cracher la mort, une flotte pour l’accompagner, et des centaines d’âmes pour le servir… Il incarnait le cauchemar des mers des Antilles et de l’Amérique du Nord. Dans l’ombre de Benjamin Hornigold, un autre pirate illustre, Barbe Noire apprit les ficelles du métier, et en 1717, il hérita du flambeau de la terreur. Ses exploits se succédèrent, faisant trembler les navires marchands et les puissances coloniales, témoins médusés de la puissance d’un homme caractérisé par une barbe épaisse et des mèches de chanvre embrasées.

En 1718, l’audace de Barbe Noire atteignit des sommets inégalés, paralysant pendant une semaine le port de Charleston, en Caroline du Sud. Pris en otage, les habitants ne furent libérés qu’en échange d’une rançon. Mais toute légende a une fin, et celle de Barbe Noire ne fait pas exception. Alexander Spotswood, gouverneur de Virginie, lassé de voir l’ombre du pirate planer sur ses côtes, envoya le lieutenant Robert Maynard à sa poursuite. Le 22 novembre 1718, les deux forces s’affrontèrent lors de la bataille d’Ocracoke, où le sort funeste de Barbe Noire fut scellé. Le trépas du pirate légendaire marqua la fin d’une ère et le début d’une autre. Son héritage perdura et se perpétua à travers les récits et les légendes, qui ont traversé les siècles et les frontières, gravant à jamais dans les mémoires l’image d’un homme qui régna en maître sur les mers et les océans, symbole de l’âge d’or de la piraterie.

Avec « L’Héritage de Barbe Noire », premier tome du diptyque Aléa Drumman, Dobbs et Siamh y vont eux aussi de leur proposition graphique pour prolonger le mythe d’Edward Teach. Ils décident de convier sa fille Aléa dans une quête mâtinée de fantastique, censée la mener à une figure paternelle qu’elle pensait disparue à jamais. Cette dernière porte en elle un esprit de vengeance et sur elle un pendentif mystérieux. C’est dans l’ombre des récits d’aventures que ses péripéties maritimes vont s’inscrire, la menant à une découverte glaçante : la tête de son père, Barbe Noire, est toujours en vie, prisonnière d’une malédiction macabre, sous la coupe d’un capitaine l’appréhendant tout au plus comme une relique précieuse.

Aux côtés de Robert, bourreau repenti, Aléa se lance dans une quête périlleuse pour retrouver et libérer son père. Mais les vents du destin soufflent souvent en des directions imprévues, et ses désirs ne trouveront pas toujours écho dans les faits. L’ambiance est travaillée, soignée, envoûtante. Et les dessins de Siamh, habillant des planches très ingénieusement agencées, font le lit de ces aventures maritimes nappées de fantastique. Dobbs et Siamh prennent appui sur un personnage féminin fort, résilient, capable de duplicité. Ils la confrontent à des épreuves douloureuses – et des créatures monstrueuses –, auxquelles elle fait face avec une détermination qu’elle semble partager avec son illustre géniteur. De bon augure pour la suite, malgré un déficit relatif de surprises.

Aléa Drumman : L’Héritage de Barbe Noire, Dobbs et Siamh
Glénat, avril 2023, 56 pages

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3.5

« Sale flic » : les dédales sombres de la police belge

Dans un ouvrage édifiant intitulé Sale flic, les journalistes Philippe Engels et Thomas Haulotte explorent les méandres des dysfonctionnements et des tensions qui minent la police belge. À travers une enquête approfondie de cinq années, ils mettent en lumière la désaffection croissante de la population envers les forces de l’ordre, l’insuffisance des moyens et les dérives fâcheuses, tout en appelant à une réforme urgente et nécessaire du système policier.

Lorsque l’on aborde la question de la police en tant qu’institution garante de la sécurité et de la justice, on ne peut passer sous silence certaines problématiques significatives, souvent dissimulées sous un vernis de respectabilité. C’est précisément la mission que se sont assignés les deux journalistes Philippe Engels et Thomas Haulotte dans leur œuvre très documentée Sale flic. Fruit d’une investigation de cinq années, cet ouvrage brosse un tableau inquiétant des coulisses de la police belge, révélant d’importants dysfonctionnements structurels et des tensions croissantes entre les forces de l’ordre et la population. Bien que particulièrement critiques envers la police, les auteurs demeurent toutefois prudents en évitant tout amalgame. Ils en appellent avant tout à davantage de tempérance, à mettre l’accent sur la formation et la communication avec les populations civiles et insistent sur la nécessité de déployer des moyens accrus à l’endroit de certaines missions aujourd’hui négligées, dont celles relatives à la corruption financière et au crime organisé. Leur tour d’horizon apparaît glaçant et empreint d’une certaine urgence.

Désaffection de la population envers la police
Abordant d’emblée la désaffection croissante de la population envers la police, l’ouvrage met en exergue une série de scandales retentissants tels que les affaires Mawda, Adil ou Chovanec. Le contexte sanitaire de la Covid-19 a contribué, ces dernières années, à exacerber les tensions et le sentiment d’injustice, tandis que les violences policières, évoquées à de nombreuses reprises dans Sale flic, ont semblé se démultiplier. Les auteurs illustrent à cet égard la difficulté d’intégration des jeunes policiers encore peu aguerris dans les quartiers difficiles de Bruxelles, en soulignant leur appréhension face à des situations redoutées et leur propension à surréagir, dans l’outrance, pour garder la face, voire s’imposer. L’exemple de la succession ratée de David Yansenne est symptomatique : son modèle de police de proximité décentralisée avait fait ses preuves à Bruxelles, mais la pacification a cédé la place aux tensions, aux abus de pouvoir et à la méfiance réciproque entre les forces de l’ordre et les populations. Ces constats permettent de mieux saisir les enjeux soulevés par les auteurs quant aux ressources allouées à la police.

Insuffisance des moyens
Tout au long de leur ouvrage, Engels et Haulotte mettent en lumière l’insuffisance des moyens accordés à la police, et a fortiori à certains services. La Computer Crime Unit souffre cruellement de ressources insuffisantes. Les enquêtes financières internationales ne sont quant à elles traitées qu’à la marge, et la police financière pâtit du manque d’enquêteurs, de moyens humains et matériels. Cette situation profite évidemment au crime organisé, qui a fait de la Belgique une véritable plaque tournante. Les auteurs énoncent que la tendance est au bouclage rapide de petites affaires pour faire du chiffre à bon compte, tandis que les gros dossiers, chronophages, plus pointus, nécessitent des enquêtes de longue haleine et des équipes étoffées, finissant de ce fait, faute de moyens, dans les tiroirs poussiéreux de la police belge. Un constat alarmant, signe de dysfonctionnements structurels, et faisant office d’appel d’air aux criminels.

Fâchés, fâcheux ou fascistes ?
Sale flic relate bon nombre d’anecdotes fâcheuses. Parmi elles, on trouve des policiers commettant des faux en écriture publique en falsifiant leurs procès-verbaux, d’autres s’arrogeant des heures supplémentaires purement fictives pour arrondir leurs fin de mois, d’autres encore développant des synergies coûteuses avec des services de l’ordre africains, synonymes de frais exorbitants engagés lors de missions à l’étranger. Les provocations, les ratonnades, les abus de pouvoir, les conditions de détention inhumaines succédant aux arrestations de masse de certaines manifestations constituent autant d’exemples qui illustrent les dérives dénoncées par les auteurs. La problématique du détournement de moyens technologiques non discutés démocratiquement est également soulevée dans l’ouvrage, avec l’exemple édifiant des caméras de surveillance dans le quartier des Diamantaires d’Anvers, initialement destinées à protéger les commerces, mais finalement utilisées pour constater les infractions aux règles Covid pendant la pandémie et le confinement. Cerise sur le gâteau, les auteurs soulignent que les policiers incriminés (pour racisme, violence, faux en écriture publique, corruption…) ont tendance à s’en sortir plutôt bien lorsqu’ils font face aux juges, avec des peines clémentes, du sursis ou des amendes dérisoires. La justice ne peut en effet se passer de ses petites mains qui, depuis le terrain, l’alimentent en affaires.

Des défis et une nécessaire reconstruction
Philippe Engels et Thomas Haulotte nous offrent un regard éclairant et sans concession sur les coulisses de la police belge. Au-delà des scandales et des dysfonctionnements, cet ouvrage souligne la nécessité d’une réforme en profondeur du système policier, ainsi que d’un dialogue renouvelé, apaisé, entre les forces de l’ordre et les populations. Plongeant au cœur des tensions et des enjeux qui traversent la police belge, Sale flic constitue une lecture indispensable pour quiconque souhaite comprendre les défis auxquels cette institution doit faire face dans un contexte complexe et en constante évolution…

Sale flic, Philippe Engels et Thomas Haulotte
Kennes, avril 2023, 192 pages

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3.5

« Enfin je vole ! » : existentialisme

Les éditions Marabulles publient Enfin je vole !, de Brahm Revel et Ronald Wimberly. Les deux auteurs y reviennent sur l’histoire d’Eugene Jacques Bullard, premier Noir pilote de chasse dans l’armée française.

Eugene Bullard a grandi dans une Amérique marquée par un racisme systémique et institutionnalisé, principalement en raison des lois Jim Crow qui prévalaient à cette époque. En vigueur dès la fin du XIXe siècle, elles visaient à maintenir la ségrégation raciale et l’inégalité entre les citoyens noirs et blancs, dans les États du Sud. Elles imposaient la séparation des races dans tous les aspects de la vie quotidienne et couvraient de ce fait des domaines aussi divers que l’éducation, les transports publics, les lieux de loisirs, les établissements publics ou le mariage.

La famille Bullard a été profondément affectée par ce contexte et les attitudes racistes qui en découlaient. La tentative de lynchage du père de famille, mise en scène dans Enfin je vole !, en est un exemple emblématique et douloureux. De telles violences étaient alors courantes, et les Afro-Américains vivaient dans la peur constante de représailles pour toute action perçue comme un défi à l’ordre social établi. Ce qui transparaît à travers le récit de Brahm Revel et Ronald Wimberly résulte d’un double mouvement : le racisme, omniprésent, a significativement influencé les aspirations et les rêves d’Eugene Bullard, et il a fait naître chez lui une résilience telle qu’il a pu rebondir partout et en toutes circonstances.

Liftier, boxeur, jockey, cible vivante dans des spectacles de foire, fantassin, pilote de chasse : Eugene a eu plusieurs vies condensée en une seule et, comme il l’énonce lui-même, il existe de multiples façons de les raconter. Enfin je vole ! se développe à partir d’une conversation fortuite, dans l’attente que des réparateurs interviennent sur un ascenseur en panne. Bullard, qui a déjà tout vécu dans la vie, occupe un emploi typique des Afro-Américains. Il conserve sur lui la médaille honorifique attestant de son glorieux passé. Car sans elle, comment pourrait-il raconter son histoire rocambolesque sans qu’on le taxe de menteur ?

Eugene Bullard, c’est un jeune garçon qui a tôt quitter son foyer, puis les États-Unis, pour échapper à la discrimination et aux injustices dont il était témoin et victime. Quelqu’un qui, plus tard, à force de détermination, fut l’un des premiers pilotes militaires afro-américains. Surnommé « L’Hirondelle noire », ce fils d’anciens esclaves chercha en dehors de sa Géorgie natale des lieux de vie où les barrières raciales étaient moins prononcées. Dans Enfin je vole !, on le voit embarquer clandestinement sur un navire allemand en direction de l’Écosse. Arrivé à Londres, il se met à la boxe et au théâtre dans une troupe afro-américaine. Lors d’un séjour à Paris, il décide de s’installer en France et s’engage dans la Légion étrangère lors de la Première guerre mondiale.

Dessiné à traits fins, de manière expressive et tricolore, le roman graphique de Brahm Revel et Ronald Wimberly ne se distingue pas seulement pour sa dimension biographique et éducative, mais aussi pour sa problématisation du racisme dans l’Amérique du début du XXe siècle et pour la sensibilité avec laquelle les auteurs portraiturent un homme obstiné, fort et accompli, capable de résilience et incarnant à lui seul une véritable ode à la liberté. Parmi les nombreuses subtilités d’Enfin je vole !, on notera par ailleurs la mise en miroir des conditions de vie des Noirs en Europe et aux États-Unis. « Tu penses qu’il suffit qu’ils te laissent t’asseoir sur le même banc qu’eux pour que ce soit mieux ? », se verra questionner Eugene, avant qu’on lui assène : « C’est juste une question de nuance. »

Enfin je vole !, Brahm Revel et Ronald Wimberly
Marabulles, avril 2023, 336 pages

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4

Shelter market, une idée de l’apocalypse nucléaire

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Cet album est une nouvelle version de Shelter (Les Humanoïdes Associés – 1980), titre inspiré à Chantal Montellier par celui d’une chanson figurant dans l’album Let It Bleed (1969) des Rolling Stones, sur le thème de l’apocalypse sociale. À l’époque, Shelter valut à la dessinatrice un passage – maladroit – dans l’émission TV Apostrophes qui fut néfaste à sa carrière. Presque 40 après, elle le reprend entièrement en le redessinant avec des couleurs, y ajoutant 30 pages dont une nouvelle fin.

Dans un futur relativement proche, la société occidentale a mal tourné. À force de dérives (violences diverses et émeutes accompagnant la montée de l’insécurité), la société est devenue hyper policée et contrôlée, au détriment des libertés. Nous voyons ainsi un couple qui, un soir, va au supermarché pour acheter un cadeau de dernière minute à destination des personnes chez qui ils sont invités. Le supermarché est sur plusieurs niveaux en sous-sol (l’idée étant de se protéger des risques atomiques). Au 8è sous-sol une sirène d’alarme retentit. Bientôt le directeur du supermarché prend la parole pour annoncer que ce qui devait arriver vient d’avoir lieu : une catastrophe nucléaire, suite à un attentat sur une centrale, en conséquence de quoi les portes du supermarché se sont automatiquement fermées hermétiquement et resteront bloquées tant qu’une menace persistera. Voilà une bonne centaine de personnes (il était relativement tard et l’heure de la fermeture quotidienne approchait), en vase clos pour une durée indéterminée (association d’idées… le loft, à plus grande échelle). Rapidement, ce petit monde s’organise, sous la direction de l’équipe du supermarché, avec répartition raisonnée des vivres et des vêtements. Rassurant, le directeur assure que le groupe pourra vivre ainsi pendant de longues années. Fait notable : l’argent n’a plus court.

Autarcie forcée

Chantal Montellier imagine donc une situation où un groupe isolé du reste du monde (peut-être tout simplement anéanti) s’organise pour survivre. L’intérêt, c’est que ce groupe représente une mini-société, sorte de modèle réduit de celle dont elle est issue. Cette mini-société s’organise et cela fonctionne… jusqu’à un certain point. Les soucis apparaissent lorsque certains comprennent que la direction s’arrange pour que les individus (ses anciens clients) évitent de trop se poser de questions. Il faut que chacun reste à sa place et poursuive ses activités (d’intérêt général), sans jamais en dévier. Ceux qui n’adhéreraient pas à cette volonté, la direction finit par décider que si vraiment ils considèrent que le lieu est devenu une sorte d’enfer (des scènes de l’enfer tel qu’imaginé par Jérôme Bosch occupent souvent une sorte de toile de fond, rappelant que « L’enfer c’est les autres » et aussi que « L’enfer est pavé de bonnes intentions »), le mieux est qu’ils rejoignent l’enfer théorique de l’extérieur. Remarque immédiate : c’est possible dans cette mini-société à l’intérieur d’une plus importante. Mais dans une société à l’échelle d’un pays, il ne reste que la solution de l’enfermement, ce qui présente un aspect ironique puisque dans le cas de la BD, les individus dont il est question sont précisément enfermés, sans même savoir pour combien de temps.

Fondements d’une société

La BD peut être vue comme une invitation à une réflexion de nature philosophique : quel est le but d’une société (ou d’une civilisation) ? À première vue, je dirais que le but devrait être de trouver un point d’équilibre pour se perpétuer. Cela devrait vouloir dire que chacun de ses membres peut y trouver sa place pour s’épanouir personnellement. Il faut également tenir compte des changements (ou évolutions) perpétuels inhérents à la vie. Quel qu’il soit, un groupe ne peut donc garder sa cohésion que si ces évolutions ne perturbent pas ses fondements. L’idéal serait au contraire que l’accomplissement d’objectifs réalisés en commun contribue au renforcement de la cohésion.

Le cas Shelter

Ici, on constate que les dés sont pipés puisque, d’emblée, le pouvoir est accaparé par la direction du magasin (le logo de Shelter détourne celui de Superman) et n’est jamais remis en question. Cette direction exerce une forme de manipulation tristement classique parce qu’elle fonctionne très bien du fait de l’absence de réaction au moment où il le faudrait (dès l’origine, sinon celles et ceux qui la subissent risquent d’illustrer la théorie du poisson dans la casserole qui supporte l’augmentation progressive de la température de son eau et meurt avant de se rendre compte de ce qui lui arrive) et parce que dès lors qu’un pouvoir se met en place, celles et ceux qui le détiennent ne pensent qu’aux moyens de le maintenir et le renforcer. Or, on constate également que le pouvoir exercé par la direction s’appuie sur les principes qui s’exerçaient dans la société d’avant l’isolement. Ce que décrit Chantal Montellier, c’est donc une société vouée à l’échec du fait même de ses fondements. Sachant aussi que la peur renforce les inhibitions, la direction insiste sur tout ce qui peut rassurer le citoyen lambda. Focalisée sur sa critique de la société de consommation (de nombreux détails font mouche), Chantal Montellier fait de McDonald’s sa principale tête de turc, ce qui était certainement symboliquement révélateur en 1980, mais trop réducteur aujourd’hui (les GAFA devraient désormais se retrouver comme principales cibles de notre courroux). Elle se rattrape un peu avec le savoureux détail du McRon. Quant à l’ajout annoncé de 30 pages, j’imagine qu’il correspond essentiellement au cauchemar dont la présence ou l’absence ne change pas fondamentalement le scénario (mais il renforce la tension).

Causes et effets

Sinon, Chantal Montellier se fait plaisir dans cette version en éclaboussant de couleurs chaque planche (ce qui colle assez bien avec les images pleine planche qui illustrent la confusion de l’époque et de la situation, mais monopolise dans l’album de la place qui pourrait étoffer la réflexion), le sous-entendu étant probablement qu’il faut se méfier de tout ce qui est trop voyant (à l’image du clown de McDo qui répète à l’infini qu’il est heureux, application simpliste de la méthode Coué à destination des consommateurs). Quant au style graphique adopté ici par Chantal Montellier, il me laisse un peu perplexe malgré son inventivité, notamment avec certains visages comme dessinés d’après photographies. Et si la dessinatrice s’inspire, avec un certain bonheur, de réflexions de nature philosophique dues à Jacques Rancière, elle nous laisse deviner où les situer. D’autre part, elle commence sa BD en décrivant une société hyper surveillée car sous la menace de violences multiples, mais se contente de dénoncer les moyens de contrôle et de surveillance mis en place car ils mettent à mal la liberté individuelle. Elle pourrait faire sentir que cette société dystopique a fait le choix de s’attaquer aux effets plutôt qu’aux causes des diverses menaces violentes, agissant comme la mauvaise médecine qui s’attaque aux symptômes plutôt que de chercher les causes de la maladie. Bien évidemment, il s’agit de la solution de facilité consistant à dire qu’on agit alors qu’on est déjà dépassés et parce qu’agir sur les causes demande du temps et des efforts du côté de l’éducation, des soins et des activités diverses à proposer aux individus pour qu’ils puissent s’épanouir.

En conclusion

On peut se demander si la possibilité d’arriver à une société organisée de façon satisfaisante est encore possible sur cette Terre. Certains y verraient la faute au péché originel. Ne faut-il pas plutôt y voir la tendance naturelle de l’homme à vouloir exercer une domination sur son entourage ? D’ailleurs, peut-on envisager une société sans dominants et dominés ?

Shelter market, Chantal Montellier
Les Impressions nouvelles, août 2017
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4

Bettica Batenica, une personnalité

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D’une originalité certaine (format, esthétique et thème principal), cette BD, signée Romane Granger (sa première) et sortie pour le festival d’Angoulême 2023, se révèle prometteuse.

Sur une route de montagne en Ardèche, une voiture se dirige vers l’institut du RAZEDE. À son bord, un duo constitué de l’agent spécial Anna Devemy et de son adjoint Bram (comme Bram Stoker, l’auteur de Dracula ?). Depuis huit mois, on signale des disparitions du côté de cet institut. Nos enquêteurs considèrent que le RAZEDE, où l’on vient se déconnecter d’un monde trop agressif, n’est qu’une sorte de secte où les adeptes, sous couvert de relaxation selon un principe secret, sont en fait invités à se délester de leur fortune.

Première approche d’un univers personnel

La première partie de l’album instaure une ambiance particulière, avec l’arrivée des inspecteurs à l’institut et la rencontre avec Bettica Batenica qui le dirige. La dessinatrice en profite pour se lâcher dans tout ce qui relève des décors. Visiblement, elle aime les formes et les couleurs, ce qui nous vaut une belle série de dessins originaux. Mais tout cela ne prend vraiment son intérêt qu’au moment où on comprend quelle est l’idée directrice de l’album. Liée à la notion de mémoire, cette idée nous emmène du côté du fantastique et de la science-fiction où Romane Granger se sent dans son élément et donne libre court à son inspiration dans le domaine graphique.

Pour aller plus loin

Si son idée de base s’avère originale, Romane Granger montre avec cet album qu’elle s’intéresse avant tout aux recherches graphiques que le thème lui permet. Certes, elle accumule un beau paquet de détails pour enrichir son scénario, mais elle se contente de lancer quelques pistes de lectures au lieu d’explorer en profondeur un thème qui le méritait. Résultat, les aspects inquiétants sont comme oubliés (l’enquête s’avère un prétexte), au profit d’aspects plus positifs et l’album laisse une impression de légèreté colorée, comme s’il suffisait de se convaincre que la vie est belle pour oublier tout ce qui menace notre monde. Bref, il manque juste un petit quelque chose à cet album pour en faire une lecture vraiment marquante. Au lieu de cela, il laisse cette impression d’originalité, tout en peinant à se démarquer d’un objet de consommation, alors que Romane Granger affiche des qualités artistiques réelles. En effet, son dessin (elle utilise photoshop) est élégant et elle parvient avec son goût pour les couleurs, les cadrages et les décors, à montrer quelque chose qui sort de l’ordinaire, pas seulement pour son aspect général : une BD petit format (14,9 x 10,8 cm) qui limite les effets graphiques et fait quand même 254 pages (qu’on tourne rapidement). Parmi les regrets, on peut dire que seul le personnage de Bettica Batenica intéresse la dessinatrice. Malheureusement, la dernière partie justement centrée sur elle, très belle visuellement et riche de symboles (dont formes et couleurs récurrentes), ne convainc pas pleinement. Comme Romane Granger le dit dans une interview, elle a souvent remanié son histoire et bénéficié à chaque fois de nouveaux avis (dont celui d’Ugo Bienvenu), craignant sans doute que l’album affiche une signification trop personnelle impossible à déchiffrer par le public (voir la signification du RAZEDE, par exemple). Il reste probablement une partie de cet aspect dans l’album, version éditée, même si cela présente l’avantage de laisser une marge d’interprétation personnelle aux lecteurs.rices.

En attendant mieux

Détail à mon avis révélateur, la présentation éditeur (rabat de la quatrième de couverture) à côté d’un autoportrait de la dessinatrice, dit que « Romane Granger s’est formée au graphisme à l’école Olivier de Serres, puis au cinéma d’animation à l’ENSAD. Elle travaille dans l’industrie du dessin animé. » Le mot industrie laisse entendre qu’elle affiche des velléités d’indépendance dans son travail, ce qui pourrait coïncider avec ce qui ressort de la lecture de cet album : son dessin arrive à maturité. Elle doit donc commencer à se sentir un peu à l’étroit dans un univers dominé par la notion de productivité. Elle a trouvé le temps et l’inspiration pour achever cette BD, au point de retenir l’attention d’un éditeur, effectuant un passage désormais assez classique de l’animation vers la BD. Concevoir une BD présente l’avantage de pouvoir travailler de façon personnelle et selon un rythme propre. On ne s’en plaindra pas ici et on souhaite à Romane Granger de poursuivre dans cette voie avec réussite.

Bettica Batenica, Romane Granger
Éditions Réalistes – Collection n°2, janvier 2023
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3

« La Petite Lumière » : esseulés

La Petite Lumière est une adaptation graphique du roman éponyme d’Antonio Moresco, publiée aux éditions Delcourt. Grégory Panaccione y raconte l’histoire d’un homme vivant en solitaire dans un hameau abandonné et intrigué, chaque soir, par une petite lumière perdue dans la forêt, juste en face de chez lui…

La Petite Lumière est un récit d’une rare poésie qui, sous des apparences simples, évoque des thèmes universels et profonds. La transposition du style minimaliste et poétique d’Antonio Moresco en images s’effectue sans accrocs. Coutumier des bandes dessinées muettes, Grégory Panaccione trouve un équilibre subtil entre la dimension contemplative et méditative de son récit et les échanges naissants entre un vieil homme et un enfant surnommé « Mastic ».

La relation entre ces deux (et presque seuls) personnages est explorée avec sensibilité. Isolés dans une solitude qui leur est propre, ils vont s’éveiller l’un à l’autre. Leur rencontre, mâtinée de mystère et de fragilité, met en exergue la curiosité et la prévenance du vieil homme envers « Mastic », un enfant esseulé qui se prend entièrement en charge, cela allant de la nourriture à l’entretien du domicile en passant par la vie scolaire.

Avec ses dessins expressifs et ses jeux sur les contrastes, Grégory Panaccione enfante une atmosphère douce-amère, qui semble porteuse d’intentions contraires. Plus généralement, il invite à interroger la place de l’homme dans une nature qui l’englobe et le surplombe, tout en sondant le sens de la vie et notre rapport aux autres.

Ainsi, la nature, véritablement omniprésente (ses bruits inquiétants, ses couleurs envahissantes, ses animaux déstabilisants), tantôt inquiétante tantôt réconfortante, s’érige en personnage à part entière, offrant le cadre propice dans lequel les deux protagonistes évoluent et se rencontrent. Son immensité pourrait s’appréhender comme un rappel constant de notre petitesse et de notre vulnérabilité face au monde environnant.

Grégory Panaccione parvient à aborder des thèmes complexes et universels sans jamais alourdir son récit. La simplicité de l’histoire et de la construction dramatique rendent la lecture de La Petite Lumière fluide et agréable, mariant avec succès une certaine légèreté et une poésie indéniable. Il est par ailleurs à noter que les ovnis et les fantômes se voient convoqués dans un récit d’un réalisme et d’une pudeur pourtant remarquables. Ces deux derniers points transparaissent d’ailleurs clairement quand il s’agit de se pencher sur l’état émotionnel du jeune garçon, apparaissant inconsolable… en raison de ses piètres résultats scolaires. De la hauteur et du terre à terre, en somme.

La Petite Lumière, Grégory Panaccione
Delcourt, mai 2023, 248 pages

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4

Sakra, la légende des demi-dieux : la voie du guerrier

Le Wuxia peut espérer renaître sur nos écrans. Sakra en démontre ses qualités et ses limites, en dépit de séquences d’action magistrales et acrobatiques, où Donnie Yen se donne à cœur joie de frapper avec la paume ouverte. Telle est la voie du guerrier.

Si la France commence à déterrer les œuvres d’Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan), la Chine prévoit un projet tout aussi ambitieux du côté de son romancier de prestige, Jin Yong, plus connu sous le pseudonyme de Louis Cha. Cet auteur nous a quitté fin 2018, mais son esprit hante toutes les pages qu’il a laissées derrière lui, à la fois comme le testament de toute une vie et comme les promesses d’une vie de rédemption, en écho à ses héros.

Il arbore le Wuxia, genre littéraire populaire et largement ancré dans la culture chinoise, où ses héros diffusent l’esprit confucéen à travers leur éloquence et leurs actes. On traduit tout cela par une volonté de surmonter des épreuves chevaleresques, ramenant chaque coup de poignards volants au registre du cape et d’épée qui balise les récits d’aventure en tous genres. Dans le cas de cette énième adaptation des Demi-dieux et semi-démons, Donnie Yen fait le choix de recréer une zone de turbulences pour un homme qui défie ses mentors, ses amis et sa famille entre une guerre de clans et une crise identitaire à digérer.

The Battle Wizard

« N’est-ce pas un plaisir d’étudier et de pratiquer ce que vous avez appris ? » Donnie Yen répond avec mille éclats à Confucius, qui ne s’attendrait pas forcément à une telle stylisation de l’image pour se convaincre. Sakra découle directement de ses prédécesseurs, qui ont déjà posé des bases solides pour une narration toute en voltige. Le film de kung-fu a longtemps souri à Yen, lui donnant ainsi des seconds rôles physiques et qui l’ont mené à camper l’un des maîtres d’une génération en conflit avec divers étrangers dans la saga Ip Man. Son talent martial n’est plus à démontrer, car il l’a gravé dans de gros blockbusters hollywoodiens (Rogue One : A Star Wars Story, Mulan, John Wick 4). Si sa vision n’était pas limpide dans ces œuvres, il n’en reste pas moins clairvoyant quand il s’agit de revenir aux sources d’un cinéma hong-kongais dans la lignée de Tsui Hark (The Blade), d’Ang Lee (Tigre et Dragon) ou encore Wong Kar Wai (The Grandmaster).

Pas besoin de se trémousser trop longtemps, Yen nous lance dans un récit d’aventures épique d’un Qiao Feng adulte, mais qui n’est pas arrivé au bout de sa maturité, un peu comme son interprète, farouche dans l’âme. À la tête d’une meute de mendiants, il semble déjà avoir dépassé ses aînés, autant dans le combat que dans la sagesse. L’accent est évidemment mis sur chaque duel et autres affrontements de masse que le cinéaste peut nous offrir. Les effets spéciaux ont la tâche de rendre crédible chaque coup porté au corps, quitte à en exagérer la chute. Cette belle rencontre du kung-fu au Wuxia permet d’amplifier l’impact des coups, sans oublier un langage visuel qui régale nos pupilles. Les combats sont de loin les séquences les plus stimulantes du film, qui doit alors gérer les transitions et une narration qui se fait rapidement submerger par un paysage surpeuplé de figures à développer, que ce soit pour ce volet ou d’éventuelles suites.

Briser la tasse

Par ailleurs, Confucius souligne qu’apprendre sans la pensée est peine perdue ; que la pensée sans l’apprentissage est périlleuse. Le cinéaste se trouve sur tous les fronts afin d’expérimenter le fardeau d’une telle besogne. Cela ampute une certaine fluidité dans un récit suffisamment tentaculaire pour perdre les six scénaristes et le spectateur par la même occasion. On détourne le revenge movie en une quête initiatique, mais pour un « super-héros » aussi accompli que Qiao Feng, on peut trouver la démarche lassante et à contre-temps de la tragédie qu’il vit. Il peut aussi bien se (faire) poignarder à de multiples reprises, ce ne seront que des cicatrices de plus pour ce dernier, assez convaincu de sa légende avant même qu’il ne la construise.

Il en va de même pour une romance sortie d’un chapeau, alors qu’Azhu (Chen Yuqi) possède tout du personnage romantique. Son visage peut aussi bien percer à jour les quatre vérités de Qiao Feng que de forcer l’accès aux connaissances des érudits. Hélas, ce ne sera ni le sujet ni le moteur d’une évolution psychologique pour le héros, qui se heurte sans cesse à sa bonne conduite, ce qui trahit davantage d’éventuels doutes qui peuvent planer sur lui. Pour les mêmes raisons qui font qu’on reste stoïque la plupart du temps, il est difficile d’évaluer les enjeux géopolitiques chez les différents clans, car une sous-intrigue d’espionnage manque à l’appel. Soit nous avons des bribes de réponses, soit le tout est rajouté de force à la toute fin, à la manière d’une scène post-générique. Cet épisode est donc loin de fonctionner indépendamment de ce qui doit suivre.

Pourtant, on sent une réelle envie d’évasion, d’un cinéma certes codifié et sifflant la plupart du temps les westerns qui inspirent la patine boisée du cadre, mais la volonté de bien faire est là. Si toutes les compétences techniques ont été réunies autour des joutes acrobatiques, on constate qu’il en manque cruellement en matière de dramaturgie, chose qui fait d’un Wuxia une aventure aussi inspirante qu’émouvante. On arrive alors à mi-chemin de ces deux critères sur presque toute la seconde moitié de l’intrigue obsolète. L’envie d’y croire pour les plus optimistes se verra malgré tout écraser par un épilogue qui en dit long sur les difficultés d’adaptation qu’ont rencontrées Donnie Yen et son équipe. Si Sakra ne saura pas convaincre sur la durée, soyez néanmoins rassuré de sa générosité et de la qualité de ses phases les plus mouvementées. Nous sommes sans doute bien loin de révolutionner le genre, mais on peut dorénavant se pencher sur la face cachée d’une œuvre qui aura mis près de deux maladroites heures pour aligner ses arguments.

Bande-annonce : Sakra

Fiche technique : Sakra

Réalisation : Donnie Yen
Scénario : Sheng Lingzhi, Zhu Wei, He Ben, Chen Li, Shen Lejing, Xu Yifan
Photographie : Chi-Ying Chan
Chorégraphie : Kenji Tanigaki, Yan Hua
Montage : Ka-Wing Li
Costumes : Thomas Chong
Production : Wishart Interactive Entertainment
Pays de production : Hong-Kong, Chine
Distribution France : Eurozoom
Durée : 2h10
Genre : Animation
Date de sortie : 10 mai 2023

Synopsis : Royaume de Chine, Xème siècle. Deux clans ennemis s’affrontent : les Song, dynastie royale, et les Khitan, peuple nomade guerrier. Qiao Feng du clan Song est un héros chevaleresque respecté, maître en arts martiaux. Accusé à tort d’avoir tué un chef de son propre clan, Qiao Feng est banni. Pour prouver son innocence, il s’engage dans un long périple, parsemé de combats extraordinaires, entre demi-dieux et semi-démons.

Sakra, la légende des demi-dieux : la voie du guerrier
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Sages-femmes de Léa Fehner : urgence permanente

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Sages-femmes de Léa Fehner suit le quotidien de deux sages-femmes nouvellement arrivées et surtout du service dans lequel elles évoluent. Un quotidien très rythmé, où le temps est l’ennemi, où le sens est à retrouver. Une fiction quasi documentaire portée par de jeunes comédiens du Conservatoire national supérieur de Paris. Le film est diffusé sur Arte.tv jusqu’au 10 août 2023.

Qu’une seule tienne et les autres suivront ?

Sages-femmes est le troisième film de Léa Fehner, réalisatrice notamment des Ogres en 2014.  Déjà dans ce deuxième film, elle avait mis en avant le groupe et l’individu en son sein, sa solitude. Sages-femmes est le récit d’un collectif embarqué dans la même galère : faire tenir debout l’hôpital public. Mais c’est aussi l’histoire intime de Louise,  Sofia, Valentin, Reda (…). Louise et Sofia sont les héroïnes annoncées de Sages-femmes. Deux nouvelles recrues qui débarquent dans le service. Louise est d’abord perdue, maladroite quand Sofia en veut, surtout pas des préparatifs, mais de la salle de travail. Par des scènes très simples, précises, quasi documentaires, la réalisatrice présente les personnages, l’ambiance. On est littéralement immergés au sein de la maternité.  Ce souci de réalisme se prolonge jusque dans les scènes de naissance, cœur du film et du métier, qui sont de vrais accouchements. Des accouchements vécus dont les parents (qui ont accepté d’être filmés) sont ensuite devenus des acteurs du film, acceptant de jouer d’autres scènes, nécessaires à l’avancée du scénario.

Ce que Sages-femmes raconte le mieux, c’est l’état de l’hôpital. Les jeunes qu’on forme à peine, qui doivent être opérationnels tout de suite. On le voit avec Valentin, ce personnage de grand naïf un peu perdu, qui n’ose pas déranger et qui se trouve pris dans le tourbillon. Sofia et Louise de leur côté bataillent pour tenir, même quand la mort débarque dans leur quotidien de vies à naître, elles n’ont pas le temps de s’en remettre. Leur fragilité a beau être exacerbée,  elles doivent la mettre de côté. Le discours militant est discret mais fort. Léa Fehner, au-delà d’une expérience personnelle d’un accouchement difficile, a voulu aussi raconter un hôpital dans lequel les soignants n’ont plus le temps d’être attentifs. Dans le film, cela se traduit par ce couple venu accoucher d’un enfant mort-né et qui attendra des heures avant d’être réellement écouté, entendu, accompagné. Un des médecins dit même « il va pas mourir une deuxième fois », quand une collègue se plaint de ne pouvoir aller auprès des parents.

Lien

La déshumanisation semble en marche avec des tableaux remplis des gardes à faire, des patients qui ne sont que des numéros, des sigles en témoignent.  Et puis il y a ces mères en détresse, toute cette angoisse qui monte, comme la joie, des sentiments qui ne peuvent s’exprimer avec les soignants tant le temps leur manque. Pour montrer ce délitement de l’hôpital, Léa Fehner a choisi un service bien particulier : « Les sages-femmes soutiennent les familles pendant la période intime et bouleversante de l’accouchement. A travers les moments les plus beaux et les plus douloureux. À l’époque, les sages-femmes alarmaient déjà sur leurs conditions de travail. Elles  se sont décrites comme involontairement « maltraitantes » (notamment avec la #jesuismaltraitante) par manque de temps et de moyens*. » Là encore, la réalisatrice fait suite à une immersion et une histoire intime, comme pour son précédent film où jouait sa famille.

Ensemble

De ces instants douloureux, souvent tendus, Léa Fehner retient des visages, des corps, des moments forts. Elle filme autant la joie que les doutes et raconte ce déchirement entre la volonté de bien faire son travail, le désir de combat et la réalité de sa vie personnelle également. Une œuvre portée par de jeunes comédiens du Conservatoire national supérieur de Paris (comme A l’Abordage, autre fiction Arte), tous superbes, fougueux, vivants et par de vrais professionnels. Ce double regard (réalité/fiction) a été amorcé dès l’écriture (Léa Fehner est également scénariste): « Nous avons mis en place des ateliers d’écriture sur le plateau avec les sages-femmes, et les comédiens improvisaient des scènes à partir de leurs histoires. (…). Il y avait beaucoup de joie, bien sûr, mais aussi des souvenirs douloureux, de la colère, et parfois même du désespoir. La situation actuelle est tellement difficile. Mais quand même, ce qui galvanisait, c’était le sens de la réciprocité : quand les sages-femmes découvraient les scènes improvisées par les comédiens, elles riaient, elles s’énervaient, mais surtout, ça les faisait réfléchir. Aussi déstabilisant que cela puisse paraître, elles m’ont souvent dit que cette expérience leur avait permis de remettre en question leur pratique, ce qu’elles ne font généralement jamais, car elles n’ont tout simplement pas le temps*! » Sages-femmes est autant un film documentaire qu’une œuvre de fiction portée par des héroïnes romanesques, dont la vie s’écrivant sous nos yeux est bousculée, bouleversée, mais qui tentent de tenir bon. Des héroïnes qui veulent défendre des valeurs fortes, et une expérience unique qu’est celle de l’accouchement,. Le film est une expérience de mères, une expérience peu abordée au cinéma, sinon avec des histoires caricaturales : « La maternité porte des valeurs qui devraient être au cœur de toute notre société, mais qui sont marginalisées, rendues invisibles ou reléguées au rang de « trucs de vieilles femmes » : attention aux plus faibles, solidarité, respect de la dignité d’autrui, lien , partage*. »

Le travail de Léa Fehner consiste à parler du groupe, du collectif et sa mise en scène va dans se sens. On vibre avec Sages-femmes au rythme des naissances, mais aussi en empathie totale avec ceux qui, plus que de tenir, tentent de valoriser un métier essentiel, puissant, auquel la réalisatrice rend un témoignage vibrant tout en faisant du cinéma.

* Toutes les citations sont tirées du dossier de presse du film.

Bande annonce : Sages-femmes

Fiche technique : Sages-femmes

Synopsis : Après 5 ans de formation au métier de sage-femme, Louise et Sofia se lancent dans le monde du travail. “Le plus beau métier du monde”, l’expression les fait marrer depuis les premiers stages. Les toutes jeunes femmes plongent dans la féroce réalité d’une maternité et de leur métier. Des vocations s’abîment, d’autres se renforcent. Leur amitié saura-t-elle résister à pareille tempête ?

Réalisation : Léa Fehner
Scénario : Léa Fehner, Catherine Paillé
Interprètes : Khadija Kouyaté, Héloïse Janjaud, Myriem Akheddiou, Quentin Vernede, Tarik Kariouh, Lucie Mancipoz
Production :  Geko Films, Arte France
Diffusé du 14/04 au 10/08/2023 sur Arte.Tv
Genre : Drame
Durée : 1h30

Disco Boy : Les soldats-rêveurs de l’ailleurs

Pour son passage à la fiction, Giacomo Abbruzzese réussit avec Disco Boy une œuvre originale, inclassable, charismatique, un film dense. 

Une seule scène pourrait résumer toute l’ambition de Disco Boy, celle où le personnage principal passe l’entretien préliminaire pour entrer dans la légion. On lui demande : « où avez-vous appris le français ? ». Il répond : « dans les films ». Dès l’abord le geste de Giacomo Abbruzzese s’inscrit dans l’imaginaire du cinéma, son anthologie et ses reviviscences les plus vibrantes. On sent que chez lui tout fait signe vers les images, vers leur charisme et leur fascination.

Avec Disco Boy, on entre dans un univers visuel et sonore magnétique (la bande originale ouatée, géniale est signée Vitalic), hypnotique, habité, insolite et majestueux. On entre dans la peau de la jungle.

Rêve collectif et narration enivrée

Le film saisit dès l’entrée par son atmosphère plastique, son esthétique envoutante conviant le spectateur à un rêve collectif, une transe chaloupée, un exil dans la jungle fantastique. Surtout le film arpente une narration dérivée  et enivrée (laissant tous les accents des acteurs – allemand, russe, belge, italien etc. – parler leur français, un français enchanté, nourri de tous les autres pays, un français du Tout-Monde, ouvert aux métamorphoses, vivant et vital) qui épellerait : le droit de chacun à s’imaginer une vie meilleure ! 

Ce qui est très beau dans Disco Boy  ce sont les glissements multiples dans l’accent, dans le fleuve qu’il soit la Seine ou le Delta du Niger, les glissements dans les yeux vairons d’un mort, dans le rêve d’un autre, dans son corps, sa danse. Ces glissements chorégraphiques dans l’étrange étranger sont toujours épris candidement et oniriquement de la langue de l’autre, de tous les autres, une langue-souffle dont la grâce du film resplendit.

La photographie (somptueux travail d’Hélène Louvart) au même titre que la bande sonore composent une mélopée fluviale, mélancolique et ensorcelante prenant ses sources dans Apocalypse Now de Coppola et tout autant dans les images d’Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Ces références nappent le film sans jamais occulter sa propre puissance, son charisme à part et sa quête onirique.

Car c’est là le souffle et le motif interne de Disco Boy : toujours aller ailleurs que là où l’on croirait être (ailleurs que dans le réel de la guerre, ailleurs que dans la tête d’un soldat, ailleurs que dans le corps d’un légionnaire, ailleurs que dans un bus de migrant). Aller ailleurs  dans une boîte de nuit ou une piste de danse géante qui confondrait tous les réels pour les cristalliser dans une porosité entre les états réel/virtuel, les nationalités, les pays, les langues, les postures ou fonctions soldats/danseurs.

Le film narre et entrelace deux destinées. D’une part, Alekseï (Franz Rogowski proche d’un Joaquin Phoenix qui serait passé par l’univers de Carax, innocent, profond et enfantin), jeune biélorusse s’engage dans la légion étrangère. Il part combattre dans le delta du Niger un mouvement de forces révolutionnaires. Il y croise celui qui ne cessera de le hanter : Jomo (Morr Ndiaye) chef de la lutte armée pour l’indépendance du Delta du Niger. Jomo dans un dialogue mémorable demande à l’un de ses frères d’armes : « quel serait son rêve s’il était né parmi les blancs ? » Et Jomo répond : » Danseur de disco ».

Avec vos muscles et vos cœurs

Beaucoup de plans majestueux traversent le film. D’une majesté qui tient du lyrisme, de la fulgurance chatoyante, immobile ou fantomatique de l’apparition. Des plans fixes de visages, des scènes de danse-transe, des scènes jamais vues filmées ainsi d’entraînement poetico-ascétique à la légion étrangère.

Il faut voir ce sergent-chef instructeur parler à ces futurs citoyens français : « faites vos preuves avec vos muscles et vos cœurs ! ». Son personnage tient du sage, du philosophe stoïcien davantage que de la caricature stéréotypée de ce genre d’officier. De fait toutes les scènes d’apprentissage à ce métier de légionnaire sont traitées à rebours des clichés, avec la même intensité poétique et la même valeur inattendue que l’ensemble.

Indéniablement, Giacomo Abbruzzese nous emporte dans un cinéma ample et jouissif, poétique et halluciné, hors convention et lumineux, un cinéma qui nous regarde, faisant confiance aux sens des spectateurs pour être éblouis et captivés, entraînés dans une cérémonie de possession, de communion avec l’impalpable et de réincarnation.

Bande-annonce : Disco Boy

Fiche Technique : Disco Boy

Réalisateur : Giacomo Abbruzzese
Par Giacomo Abbruzzese
Avec Franz Rogowski, Morr N’Diaye, Laetitia Ky…
3 mai 2023 en salle / 1h 31min / Drame
Distributeur : KMBO

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4

« Docteur Strange » : l’alchimie d’un héros mystique et philosophique

L’ouvrage Docteur Strange, de Charline Lambert, publié aux Impressions nouvelles dans l’excellente collection « La Fabrique des Héros », explore l’univers captivant du célèbre sorcier. L’auteure effeuille les thématiques métaphysiques et philosophiques qui façonnent ce personnage complexe et en constante évolution, tout en dévoilant ses liens étroits avec les arts martiaux, les philosophies extrême-orientales et les notions d’identité. Un voyage passionnant à travers l’imaginaire Marvel, qui enrichit notre compréhension du célèbre neurochirurgien et de son rôle au sein du monde des super-héros.

Dans son ouvrage Docteur Strange, Charline Lambert s’essaie à une étude rigoureuse et fascinante d’un personnage emblématique de l’univers Marvel, en décortiquant méticuleusement sa complexité et son contexte d’émergence. S’éloignant des clichés du super-héros traditionnel, le Docteur Strange navigue habilement entre réalité et imaginaire, science et magie, et offre des assises analytiques fondées sur la perte d’amour-propre et de statut social, capitaux dans sa quête désespérée pour retrouver l’usage de ses mains. C’est cette épreuve, ce handicap qui le diminue passablement, tant socialement que professionnellement, qui le mène au Tibet et à la rencontre de l’Ancien, jusqu’à catalyser sa transformation en protecteur de la Terre et de l’humanité. La mise en lumière des mains et du cerveau, éléments-clés de sa profession initiale de neurochirurgien, souligne l’importance de la connaissance et de l’esprit dans l’univers du personnage, comme l’explique très bien la poète et essayiste Charline Lambert.

Docteur Strange explore également les différentes identités du personnage et sa maîtrise de la projection astrale, mettant en exergue, à plusieurs reprises, le dédoublement dans son univers fictionnel. En abordant la relation entre l’identité et le dédoublement, Charline Lambert revient sur un aspect essentiel du personnage, tout en établissant des liens entre l’époque de création du personnage et les éléments culturels qui ont influencé sa genèse. L’auteure décrypte aussi le Docteur Strange en mettant en avant sa détermination, son insolence, son orgueil et son refus d’obéir aveuglément. Ces caractéristiques en font un personnage original et attachant, se distinguant par son intelligence et sa capacité à collaborer avec d’autres héros pour combattre les forces du mal tout en consolidant ses propres tropes. Les aventures du Docteur Strange interrogent par ailleurs la notion de réalité et défient les champs épistémologiques. Le personnage évolue davantage dans le registre du fantastique que de la science-fiction et confronte les protagonistes à l’irrationnel et à l’incertitude entre le réel et l’irréel.

Le panorama analytique exposé par Charline Lambert révèle la richesse d’un univers multimodal, alliant notamment la bande dessinée et le cinéma. L’auteure réussit à tisser des liens entre différentes sources, démontrant ainsi comment le personnage échappe aux stéréotypes traditionnels du héros et offre une vision alternative du rapport au corps et à l’esprit. Elle souligne également l’importance des arts martiaux et des philosophies extrême-orientales dans son histoire tourmentée. Cette approche s’appuie sur des principes tels que les mudrâ, les symboles mystiques manuels originaires de l’Inde antique, et le concept de « Shu Ha Ri », issu des arts martiaux japonais. L’importance de l’abandon et de l’assimilation du pouvoir rapproche de son côté le Docteur Strange du concept taoïste du « Wu Wei ». Charline Lambert rappelle ainsi que l’ex-neurochirurgien doit adopter une nouvelle façon de penser et de percevoir le monde, laquelle accompagne un statut inconditionnel qui le redéfinit entièrement (et dans la douleur).

L’auteure met en lumière la manière dont les aventures du Docteur Strange reflètent l’évolution de la société et des mentalités, notamment en situant le personnage dans le quartier bohème et alternatif de Greenwich Village, et en le confrontant aux expériences psychotropes qui ont marqué les années 1960 et 1970. Elle montre également comment la série aborde des questions universelles telles que la quête de l’humilité, la lutte contre l’égoïsme et l’apprentissage de l’empathie, tout en intégrant des concepts issus de traditions philosophiques et spirituelles diverses, tels que le karma et l’absence d’ego. Elle énonce que le Sanctum Sanctorum, la demeure mystique de Strange, incarne le contraste entre extérieur et intérieur, mêlant l’architecture typique de Manhattan et l’accès à d’autres dimensions de l’univers. Et, de manière très fine, elle démontre les liens étroits entre les aventures du Docteur Strange et des concepts philosophiques tels que la Monadologie de Leibniz, le Pli de Deleuze et l’amor fati de la morale stoïcienne.

La géométrie joue également un rôle central dans l’univers du Docteur Strange, avec une omniprésence des cercles, des sphères et des mandalas, qui représentent l’équilibre entre le physique et le mental. L’utilisation de l’œil, notamment l’Œil d’Agamotto, apparaît quant à elle comme un symbole de compréhension et de prise de décision. L’auteure compare enfin les aventures du Docteur Strange et celles de Promethea, une super-héroïne créée par Alan Moore et J.H.Williams III. Avec érudition, elle opère d’un bout à l’autre de son ouvrage une synthèse analytique qui révèle les aspects philosophiques, mystiques et métaphysiques du personnage et de son microcosme. Son opuscule offre ainsi une perspective riche et nuancée quant à l’étude de ce personnage ambivalent et tellement singulier.

Docteur Strange, Charline Lambert
Impressions nouvelles, mai 2023, 128 pages

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3.5

« Politiques de sobriété » : réformer notre appréhension de la consommation

Le sociologue et spécialiste des politiques publiques environnementales Bruno Villalba publie aux éditions Le Pommier l’ouvrage Politiques de sobriété. Il y introduit le concept de sobriété à travers la réflexion de plusieurs intellectuels, puis l’insère dans une dimension socio-environnementales et imagine enfin ses potentielles extensions politiques.

« La sobriété doit désormais se concevoir comme une réponse politique pour s’adapter à un monde profondément bouleversé. Notre contexte historique est inédit. L’époque de l’Anthropocène est placée sous le double registre des limites plantaires et des risques techniques qui menacent nos possibilités d’existence. L’inédit se matérialise par l’existence de situations d’irréversibilités produites par les conséquences de nos choix de développement. Dès lors, il ne s’agit plus de percevoir la sobriété comme une politique du libre choix, valorisant le libre arbitre de chacun (comme accomplissement personnel), mais comme une situation commune imposée par l’existence de ces irréversibilités. »

Bruno Villalba fait état d’une crise écologique sans précédent, caractérisée par le franchissement de seuils critiques et alimentée par un consumérisme dont l’assouvissement de besoins accessoires et la rotation des biens marchands constituent probablement la pointe la plus avancée. Il rappelle que l’innovation et la croissance verte présentent des limites liées à l’épuisement des ressources naturelles, aux externalisations négatives, aux effets rebonds, à l’invisibilisation des problèmes socio-écologiques ou à la problématique des terres rares. Souvent promu (à dessein), le recyclage demeure quant à lui largement insuffisant pour répondre aux besoins d’une économie en croissance. Le numérique, qui est considéré comme une solution pour la transition écologique, n’est pas exempt de coûts environnementaux et sociaux majeurs, et souvent sous-estimés. La relance de la filière nucléaire, bien qu’elle s’attache à décarboner l’énergie, pose à son tour des problèmes de durabilité et de sécurité. Face à ces écueils, longuement développés, le sociologue propose d’embrasser la sobriété et d’en faire un élément constitutif de nos politiques publiques et de notre rapport à la consommation.

Approche théorique

Dans ses premiers chapitres, à l’étoffe théorique, Bruno Villalba se penche sur différentes réflexions utiles à la problématisation de la sobriété. Il explique que les religions monothéistes et d’autres traditions spirituelles l’invoquent en ce sens qu’elle permet de se rapprocher de l’essentiel pour se consacrer à des objectifs plus élevés. Dans le christianisme, la sobriété se traduit par la modération dans divers aspects de la vie et valorise la frugalité. Le pape François promeut une culture écologique basée sur la sobriété, tandis que la théologie protestante développe une approche articulée autour de l’ascétisme séculier et de la tempérance.

Jean-Baptiste de Foucauld propose une perspective humaniste de réenchantement du monde basée sur la sobriété, visant à rééquilibrer la satisfaction des besoins matériels et relationnels. La sobriété a une dimension politique et Foucauld appelle à la constitution d’une fraternité républicaine reposant sur l’entraide et la coopération. Jean-Jacques Rousseau, Ivan Illich et d’autres penseurs prônent la mesure et la modération comme vertus sociales essentielles. La frugalité conviviale d’Ivan Illich s’inspire de ses racines chrétiennes et vise à créer une société plus équitable et durable. Les théoriciens anarchistes et les activistes tels que Léon Tolstoï, Élisée Reclus ou le mouvement Straight Edge prônent également une vie simple et frugale.

Murray Bookchin, théoricien anarchiste, examine une société d’après-rareté, où la technologie nous libère de la contrainte du travail et de la consommation, tout en mettant l’accent sur la crise écologique et la nécessité de changer notre relation à la nature. Bookchin préconise des communautés équilibrées, la démocratie directe et des sociétés décentralisées pour atteindre l’abondance partagée et la justice sociale.

Approche pratique

Bruno Villalba développe sa démonstration en commençant par contextualiser la sobriété face aux limites planétaires, puis en déconstruisant les illusions de l’innovation et de l’efficacité. Ensuite, il interroge la politisation de la sobriété et examine les relations entre égalité, sobriété et politiques étatiques. Il traite enfin de la sobriété en tant qu’expérimentation existentielle et autonomie relationnelle.

En 2009, des chercheurs du Stockholm Resilience Center, en collaboration avec d’autres scientifiques, prennent le parti de modéliser les neuf limites planétaires du système Terre. « La publication des premiers travaux met en lumière le franchissement de trois limites : le climat, le cycle de l’azote et du phosphate et la biodiversité ! Puis c’est au tour des sols de franchir leur seuil de résilience (artificialisation, déforestation…). En 2020-2022, deux autres limites sont franchies: le cycle de l’eau et les polluants environnementaux (dont le plastique). 350 000 produits chimiques (ou mélange de produits chimiques) existent sur le marché mondial […] L’utilisation mondiale des plastiques n’a cessé d’augmenter depuis les années 1950 et la production mondiale a crû de 79 % entre 2000 et 2015. La production mondiale cumulée devrait tripler d’ici 2050 pour atteindre 33 milliards de tonnes ! »

C’est en partant de ce constat, augmenté de nombreuses autres données, études ou actualités, que Politiques de sobriété va se déployer pour avancer quelques actions d’amélioration possibles et en appeler à une réelle politisation de l’écologie. Les limites planétaires mettent en évidence l’inadéquation de notre perception temporelle actuelle. La pression démographique et les « ruines irréversibles » laissées par notre civilisation thermonucléaire et chimique posent de nombreux défis, y compris aux générations futures. Bruno Villalba nous invite dès lors à repenser notre rapport au temps et à élaborer un nouveau régime d’historicité basé sur les contraintes écologiques. La révolution industrielle et politique a conduit à une conception duale du temps, centrée sur le présentisme et l’accélération. Mais la dégradation écologique remet en question ce schéma et rend urgent le changement de nos modes de vie, par le double effet d’une contraction du temps disponible et d’un délai incompressible pour réaliser des changements significatifs qui permettraient de préserver les possibilités de continuité et de perpétuation humaines.

Pour une politique de sobriété, il faut définir un objectif commun de modération et renoncer à l’illusion de l’abondance sans conséquences. Le renoncement, inspiré par Illich, est libérateur et ajuste nos actions face aux défis écologiques. Des intellectuels aussi divers qu’Illich, Halévy, Gorz, Castoriadis ou Rabhi explorent des solutions conciliant besoins humains et limites planétaires. La sobriété, qui possède un potentiel subversif et conteste le productivisme, met en évidence le lien entre questions sociales et écologiques et pousse à repenser les notions de richesse et de pauvreté. Comme en témoigne abondamment Bruno Villalba, les limites planétaires imposent l’invention de nouveaux outils intellectuels pour faire face aux maux globaux. La sobriété appelle à coopérer et anticiper une gestion conviviale des conséquences de ces maux communs.

Approche politique

La dégradation de la Terre est due à une responsabilité différenciée, avec une part importante attribuable aux Occidentaux. Il est important de tenir compte des asymétries entre les pays et les classes sociales pour mieux appréhender les imputabilités environnementales. Les politiques doivent permettre aux pays pauvres d’accéder à un niveau de confort acceptable tout en organisant un transfert de pouvoir d’achat des plus riches vers les plus modestes. Les premiers doivent réduire considérablement leur empreinte écologique, mais ils ne sont pas les seuls concernés, puisque les entreprises polluantes doivent également être épinglées. Une vraie justice écologique doit chercher à concilier les préoccupations sociales et écologiques. L’auteur le martèle : il est crucial de concevoir une nouvelle relation à la nature et de repenser l’accès aux ressources naturelles.

La sobriété vise à aller vers moins pour tous et beaucoup moins pour ceux qui dépassent le nécessaire, comme condition de stabilisation durable des rapports sociaux. Elle doit cependant se lester d’une dimension de justice sociale. Bruno Villalba aborde la question de l’égalité et de la justice dans le contexte de la sobriété et de la conservation. Il souligne que l’égalité ne peut être simplement définie comme l’extension d’un droit abstrait mais doit prendre en compte les implications concrètes et matérielles de sa réalisation. La justice doit alors passer d’une logique redistributive à une logique de conservation, s’employant à préserver les processus écologiques et assurer la continuité dans une production modérée de biens pour les générations présentes et futures. La consommation de masse, sous ses dehors d’égalité et de liberté, façonne l’identité des travailleurs et tend à les aliéner. La télévision continue en sus de jouer un rôle majeur dans la construction de cette représentation de la consommation et de la réalité des marchandises – et de notre rapport vis-à-vis d’elles.

La démocratie permet de déterminer conjointement les limites de nos libertés et de nos contraintes, notamment en matière d’écologie. La sobriété doit selon l’auteur devenir un élément central des politiques gouvernementales face à l’urgence écologique. Son institutionnalisation implique une responsabilisation accrue de l’État et des mécanismes de contrainte, comme le rationnement. La sobriété individuelle, promue par les religions et les mouvements écologistes, s’avère en effet insuffisante face à l’ampleur des déséquilibres. L’État doit alors créer un cadre de transformation pour favoriser une transition à grande échelle. Le constat est clair et sans appel : les politiques gouvernementales axées sur la croissance économique et l’exploitation des ressources limitées renforcent la pression sur les individus pour consommer de manière responsable.

L’individualisation de la sobriété, encouragée par l’État, évite d’interroger les causes structurelles des déséquilibres écologiques. La lutte contre le gaspillage, pour ne citer que cet exemple, ne constitue pas un renversement écologique du rapport à la consommation, mais des alternatives, comme les circuits courts et les coopératives autogérées, peuvent en revanche contribuer à favoriser le développement durable. Des outils comme la carte carbone et la taxe carbone, longuement commentés par l’auteur, établissent une relation entre consommation d’énergie et conséquences écologiques, mais présentent aussi une série de défis en matière d’égalité, de vie privée et d’acceptabilité sociale, sur lesquels l’ouvrage revient amplement.

Bruno Villalba incite à rompre avec l’anthropocentrisme et à adopter la sobriété comme mode de vie durable. Il démontre en quoi les institutions et l’adhésion individuelle ont partie liée dans ce cheminement réflexif et éco-compatible. Si la consommation éthique ne remet en cause ni le capitalisme ni la surconsommation, la sobriété, en revanche, implique de réduire la production et l’utilisation des ressources. Dans le contexte alimentaire, il peut s’agir de la réduction de la consommation de viande et l’adoption d’une alimentation locale et de saison. La sobriété peut également se traduire dans une approche reproductive, qui consiste à renoncer à la parentalité pour des raisons écologiques (un phénomène controversé et minoritaire). L’auteur rappelle, comme une évidence, que l’autonomie, concept central des Lumières, doit être repensée à l’aune des contraintes environnementales.

L’adoption de la sobriété implique la prise de conscience de notre appartenance au monde et la reconnaissance de la vulnérabilité de la nature. Les politiques qui la soutiennent peuvent favoriser l’inclusion des autres espèces et réduire l’impact anthropique sur l’environnement. Elles offrent un cadre pratique et méthodologique collectif pour négocier les contraintes matérielles et construire un avenir viable pour tous les êtres vivants. De manière étayée, en naviguant entre Jean Baudrillard, théoricien de la société contemporaine de consommation, et la philosophe et politologue Hannah Arendt, Politiques de sobriété en fait pleinement état, échafaudant et déployant un argumentaire cohérent, pertinent et d’une urgence palpable.

Politiques de sobriété, Bruno Villalba
Le Pommier, avril 2023, 470 pages

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5

« Introduction à Spinoza » : explorer une philosophie séminale

L’opuscule Introduction à Spinoza de Charles Ramond permet une initiation à l’un des philosophes les plus influents de l’histoire. Cet ouvrage clair et rigoureux offre un aperçu de la pensée spinoziste, tout en mettant en lumière ses liens avec d’autres philosophes tels que René Descartes.

Dans son opuscule de vulgarisation philosophique Introduction à Spinoza, Charles Ramond propose une exploration à la fois rigoureuse et accessible de la pensée spinoziste. Il rend d’abord compte d’une connaissance approfondie de l’Ancien Testament et du Talmud et rappelle que Spinoza, qui a vécu à Amsterdam au sein d’une famille de Marranes (des Juifs ayant fui l’Inquisition espagnole au Portugal), a été excommunié de sa communauté religieuse en raison de ses positions rationalistes. Le philosophe accordait en sus une grande importance à la figure du Christ, qu’il estimait supérieure à celle de Moïse.

Si Spinoza reprend et prolonge la philosophie cartésienne, il ne manque pas de remettre en question l’exception que Descartes réserve aux hommes dans le règne universel de la quantité. Charles Ramond présente longuement l’œuvre majeure de Spinoza, L’Éthique, dont il souligne la structure géométrique et la progression rigoureuse. L’ouvrage apparaît en effet écrit à la manière des géomètres. Sa construction se fait sans étape ni rupture, chaque développement reposant sur la véracité absolue de ce qui précède. Introduction à Spinoza met en lumière la philosophie de l’immanence de Spinoza : Dieu est présent en toute chose et le tout de la réalité est indifféremment appelé Dieu, nature ou substance. Charles Ramond verbalise dans le détail les concepts-clés de la pensée spinoziste, tels que la nature naturante et la nature naturée, les attributs, les modes infinis immédiats et médiats ou encore la théorie de l’adéquation.

L’auteur insiste sur le rejet par Spinoza des miracles et du libre arbitre, ainsi que sur l’extension du déterminisme mécaniste que Descartes avait déjà posé pour les corps inanimés et les animaux. Pour Spinoza, la liberté est une nécessité intérieure et la contrainte est une nécessité extérieure : nous sommes alors déterminés à agir par autre chose que nous-mêmes et notre nature propre. Dans la philosophie spinoziste, il n’y a pas de promesses de récompense ou de châtiment. Elle s’appréhende plutôt comme un panthéisme naturaliste qui rejetterait toute forme de métaphysique.

Charles Ramond explore également la théorie de la connaissance de Spinoza, qui accorde de la valeur à la recherche de la vérité et de la connaissance uniquement dans le cadre d’une quête existentielle individuelle ou collective en vue d’un perfectionnement ou d’un accomplissement humain. Il aborde les concepts d’affects, de passions et d’actions chez Spinoza, ainsi que les figures archétypales du sage et de l’ignorant. Pour Spinoza, les affects sont à la pensée ce que les affections sont au corps : tous deux viennent contrarier, augmenter ou diminuer la puissance et les capacités d’action du corps ou de l’esprit. Parmi les affects primitifs ou primaires, le philosophe épingle la joie, la tristesse et le désir. Le désir ne constitue pas, selon lui, une tension subjective ou intentionnelle, mais bien la dernière direction prise pour persévérer dans l’être.

Chez Spinoza règne la quantité. L’effort s’amalgame avec une forme de persévérance dans l’être, ce qui le rapproche en fait de l’inertie. Il s’apparente à une chute dans le vide que rien, c’est-à-dire aucune force extérieure, ne viendrait freiner. La possibilité d’un changement d’essence au cours d’une vie est énoncée par le philosophe. Et plus globalement, l’auteur situe le spinozisme au croisement du mécanisme et d’une certaine forme d’éléatisme. Il conclut son opuscule avec une analyse synthétique du Traité politique et du Traité théologico-politique de Spinoza. Le philosophe y défend l’idée de démocratie (vu comme un régime absolu et inconditionnel) et de la liberté de penser, il y pourfend les prêtres usurpateurs et y rappelle certains grands principes de sa philosophie. À travers ces deux ouvrages, il tend à assujettir le théologique au politique, tout en conceptualisant le fait de se sacrifier pour ses idées et pour la liberté.

Introduction à Spinoza est un ouvrage méticuleux, probablement moins accessible que d’autres opuscules de la collection « Repères », mais qui offre cependant une approche suffisamment claire et précise de la pensée spinoziste. L’auteur parvient à en dévoiler les nuances et à mettre en lumière les liens entre les différentes facettes de cette philosophie. La nature hostile, l’homme soumis à ses affects et à la superstition, la crainte et l’espérance issues de la tristesse et évoluant de paire, les préjugés sources de confusion, les foules comme lieux de haute intensité affective et souvent manipulables : nombreuses sont les problématiques déroulées au fil de cette introduction dense et éclairante.

Introduction à Spinoza, Charles Ramond
La Découverte, avril 2023, 128 pages

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