« Enfin je vole ! » : existentialisme

Les éditions Marabulles publient Enfin je vole !, de Brahm Revel et Ronald Wimberly. Les deux auteurs y reviennent sur l’histoire d’Eugene Jacques Bullard, premier Noir pilote de chasse dans l’armée française.

Eugene Bullard a grandi dans une Amérique marquée par un racisme systémique et institutionnalisé, principalement en raison des lois Jim Crow qui prévalaient à cette époque. En vigueur dès la fin du XIXe siècle, elles visaient à maintenir la ségrégation raciale et l’inégalité entre les citoyens noirs et blancs, dans les États du Sud. Elles imposaient la séparation des races dans tous les aspects de la vie quotidienne et couvraient de ce fait des domaines aussi divers que l’éducation, les transports publics, les lieux de loisirs, les établissements publics ou le mariage.

La famille Bullard a été profondément affectée par ce contexte et les attitudes racistes qui en découlaient. La tentative de lynchage du père de famille, mise en scène dans Enfin je vole !, en est un exemple emblématique et douloureux. De telles violences étaient alors courantes, et les Afro-Américains vivaient dans la peur constante de représailles pour toute action perçue comme un défi à l’ordre social établi. Ce qui transparaît à travers le récit de Brahm Revel et Ronald Wimberly résulte d’un double mouvement : le racisme, omniprésent, a significativement influencé les aspirations et les rêves d’Eugene Bullard, et il a fait naître chez lui une résilience telle qu’il a pu rebondir partout et en toutes circonstances.

Liftier, boxeur, jockey, cible vivante dans des spectacles de foire, fantassin, pilote de chasse : Eugene a eu plusieurs vies condensée en une seule et, comme il l’énonce lui-même, il existe de multiples façons de les raconter. Enfin je vole ! se développe à partir d’une conversation fortuite, dans l’attente que des réparateurs interviennent sur un ascenseur en panne. Bullard, qui a déjà tout vécu dans la vie, occupe un emploi typique des Afro-Américains. Il conserve sur lui la médaille honorifique attestant de son glorieux passé. Car sans elle, comment pourrait-il raconter son histoire rocambolesque sans qu’on le taxe de menteur ?

Eugene Bullard, c’est un jeune garçon qui a tôt quitter son foyer, puis les États-Unis, pour échapper à la discrimination et aux injustices dont il était témoin et victime. Quelqu’un qui, plus tard, à force de détermination, fut l’un des premiers pilotes militaires afro-américains. Surnommé « L’Hirondelle noire », ce fils d’anciens esclaves chercha en dehors de sa Géorgie natale des lieux de vie où les barrières raciales étaient moins prononcées. Dans Enfin je vole !, on le voit embarquer clandestinement sur un navire allemand en direction de l’Écosse. Arrivé à Londres, il se met à la boxe et au théâtre dans une troupe afro-américaine. Lors d’un séjour à Paris, il décide de s’installer en France et s’engage dans la Légion étrangère lors de la Première guerre mondiale.

Dessiné à traits fins, de manière expressive et tricolore, le roman graphique de Brahm Revel et Ronald Wimberly ne se distingue pas seulement pour sa dimension biographique et éducative, mais aussi pour sa problématisation du racisme dans l’Amérique du début du XXe siècle et pour la sensibilité avec laquelle les auteurs portraiturent un homme obstiné, fort et accompli, capable de résilience et incarnant à lui seul une véritable ode à la liberté. Parmi les nombreuses subtilités d’Enfin je vole !, on notera par ailleurs la mise en miroir des conditions de vie des Noirs en Europe et aux États-Unis. « Tu penses qu’il suffit qu’ils te laissent t’asseoir sur le même banc qu’eux pour que ce soit mieux ? », se verra questionner Eugene, avant qu’on lui assène : « C’est juste une question de nuance. »

Enfin je vole !, Brahm Revel et Ronald Wimberly
Marabulles, avril 2023, 336 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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