« Sale flic » : les dédales sombres de la police belge

Dans un ouvrage édifiant intitulé Sale flic, les journalistes Philippe Engels et Thomas Haulotte explorent les méandres des dysfonctionnements et des tensions qui minent la police belge. À travers une enquête approfondie de cinq années, ils mettent en lumière la désaffection croissante de la population envers les forces de l’ordre, l’insuffisance des moyens et les dérives fâcheuses, tout en appelant à une réforme urgente et nécessaire du système policier.

Lorsque l’on aborde la question de la police en tant qu’institution garante de la sécurité et de la justice, on ne peut passer sous silence certaines problématiques significatives, souvent dissimulées sous un vernis de respectabilité. C’est précisément la mission que se sont assignés les deux journalistes Philippe Engels et Thomas Haulotte dans leur œuvre très documentée Sale flic. Fruit d’une investigation de cinq années, cet ouvrage brosse un tableau inquiétant des coulisses de la police belge, révélant d’importants dysfonctionnements structurels et des tensions croissantes entre les forces de l’ordre et la population. Bien que particulièrement critiques envers la police, les auteurs demeurent toutefois prudents en évitant tout amalgame. Ils en appellent avant tout à davantage de tempérance, à mettre l’accent sur la formation et la communication avec les populations civiles et insistent sur la nécessité de déployer des moyens accrus à l’endroit de certaines missions aujourd’hui négligées, dont celles relatives à la corruption financière et au crime organisé. Leur tour d’horizon apparaît glaçant et empreint d’une certaine urgence.

Désaffection de la population envers la police
Abordant d’emblée la désaffection croissante de la population envers la police, l’ouvrage met en exergue une série de scandales retentissants tels que les affaires Mawda, Adil ou Chovanec. Le contexte sanitaire de la Covid-19 a contribué, ces dernières années, à exacerber les tensions et le sentiment d’injustice, tandis que les violences policières, évoquées à de nombreuses reprises dans Sale flic, ont semblé se démultiplier. Les auteurs illustrent à cet égard la difficulté d’intégration des jeunes policiers encore peu aguerris dans les quartiers difficiles de Bruxelles, en soulignant leur appréhension face à des situations redoutées et leur propension à surréagir, dans l’outrance, pour garder la face, voire s’imposer. L’exemple de la succession ratée de David Yansenne est symptomatique : son modèle de police de proximité décentralisée avait fait ses preuves à Bruxelles, mais la pacification a cédé la place aux tensions, aux abus de pouvoir et à la méfiance réciproque entre les forces de l’ordre et les populations. Ces constats permettent de mieux saisir les enjeux soulevés par les auteurs quant aux ressources allouées à la police.

Insuffisance des moyens
Tout au long de leur ouvrage, Engels et Haulotte mettent en lumière l’insuffisance des moyens accordés à la police, et a fortiori à certains services. La Computer Crime Unit souffre cruellement de ressources insuffisantes. Les enquêtes financières internationales ne sont quant à elles traitées qu’à la marge, et la police financière pâtit du manque d’enquêteurs, de moyens humains et matériels. Cette situation profite évidemment au crime organisé, qui a fait de la Belgique une véritable plaque tournante. Les auteurs énoncent que la tendance est au bouclage rapide de petites affaires pour faire du chiffre à bon compte, tandis que les gros dossiers, chronophages, plus pointus, nécessitent des enquêtes de longue haleine et des équipes étoffées, finissant de ce fait, faute de moyens, dans les tiroirs poussiéreux de la police belge. Un constat alarmant, signe de dysfonctionnements structurels, et faisant office d’appel d’air aux criminels.

Fâchés, fâcheux ou fascistes ?
Sale flic relate bon nombre d’anecdotes fâcheuses. Parmi elles, on trouve des policiers commettant des faux en écriture publique en falsifiant leurs procès-verbaux, d’autres s’arrogeant des heures supplémentaires purement fictives pour arrondir leurs fin de mois, d’autres encore développant des synergies coûteuses avec des services de l’ordre africains, synonymes de frais exorbitants engagés lors de missions à l’étranger. Les provocations, les ratonnades, les abus de pouvoir, les conditions de détention inhumaines succédant aux arrestations de masse de certaines manifestations constituent autant d’exemples qui illustrent les dérives dénoncées par les auteurs. La problématique du détournement de moyens technologiques non discutés démocratiquement est également soulevée dans l’ouvrage, avec l’exemple édifiant des caméras de surveillance dans le quartier des Diamantaires d’Anvers, initialement destinées à protéger les commerces, mais finalement utilisées pour constater les infractions aux règles Covid pendant la pandémie et le confinement. Cerise sur le gâteau, les auteurs soulignent que les policiers incriminés (pour racisme, violence, faux en écriture publique, corruption…) ont tendance à s’en sortir plutôt bien lorsqu’ils font face aux juges, avec des peines clémentes, du sursis ou des amendes dérisoires. La justice ne peut en effet se passer de ses petites mains qui, depuis le terrain, l’alimentent en affaires.

Des défis et une nécessaire reconstruction
Philippe Engels et Thomas Haulotte nous offrent un regard éclairant et sans concession sur les coulisses de la police belge. Au-delà des scandales et des dysfonctionnements, cet ouvrage souligne la nécessité d’une réforme en profondeur du système policier, ainsi que d’un dialogue renouvelé, apaisé, entre les forces de l’ordre et les populations. Plongeant au cœur des tensions et des enjeux qui traversent la police belge, Sale flic constitue une lecture indispensable pour quiconque souhaite comprendre les défis auxquels cette institution doit faire face dans un contexte complexe et en constante évolution…

Sale flic, Philippe Engels et Thomas Haulotte
Kennes, avril 2023, 192 pages

Note des lecteurs11 Notes
3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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