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L’Île rouge de Robin Campillo : dans son regard d’enfant

3.5

L’Île rouge est le 4ème film de Robin Campillo. Le réalisateur des Revenants évoque des fragments, des objets, des personnages issus du réel, un regard d’enfant, pour faire (re)vivre des souvenirs. Toujours porté par la force du groupe, son éclatement, et une forme de solitude, L’Île rouge se découvre comme un « monde sensoriel » percé de fulgurances.

Paradis volé

L’île rouge peut se lire comme l’histoire d’une anomalie, celle de la présence française à Madagascar. En témoignent ces parachutes qui viennent assombrir le ciel bleu de l’île, comme pour la recouvrir, l’étouffer. C’est ainsi que l’affiche le montre, ou plutôt une photo aperçue dans le film, et que le racontera une jeune femme plus tard dans le film, se remémorant un cauchemar. On pourrait croire d’abord que Robin Campillo, en racontant une partie de son enfance auprès d’un père sous-officier dans l’Armée de l’air française, parle d’un paradis perdu. Pourtant , il nuance lui-même en parlant d’un « paradis volé » (voir le dossier de presse du film). Sans prétendre refaire l’histoire, le réalisateur raconte cette présence militaire française à Madagascar à travers sa famille et quelques autres militaires, plus ou moins conscients de n’être là que pour un temps, comme des étrangers. Seule Odile, qui ne s’habituera jamais à la base 181 semble comprendre que sa place n’est pas ici. Quant à Thomas, le petit héros du film, il observe, il ne rate rien de ce qui se trame. On sait qu’il ne saisit pas tous les enjeux de ce qu’il voit, mais il est là et à travers lui le réalisateur. Il nous est donc offert, à nous spectateurs, le récit de cette présence française et de tout ce décalage entre la réalité de l’île et la réalité que ces familles se sont inventé. En témoignent quelques scènes clefs : la table rapportée par le père dans un avion militaire, que son commandant ne réprimande finalement pas car « tout Français installé à Madagascar s’achète cette table », ou encore le jour où le père, toujours lui, rapporte trois crocodiles à la maison, pour ses trois enfants. A cet instant, la fin est déjà proche et tout semble dégénérer. Thomas observe beaucoup sa mère, elle-même comme perdue entre sa présence ici, son envie de rester, et l’impression que quelque chose disparaît, notamment via la relation pourrissante avec son mari. Si bien que, tel que dans un autre récit d’enfance qu’est Petite maman, la mère s’autorise à disparaître un moment. Cette disparition renforce la volonté pour Thomas de tout oublier de sa vie sur l’île et de recommencer autre chose, ailleurs. C’est pour cela que L’Île rouge n’est pas un récit documentaire mais bien une fiction recréant le souvenir, faisant revivre les sensations vécues par Thomas, puisque tout est vu, senti à travers lui.

Regard

Par moment, et même dès la première séquence, Robin Campillo fait un pas de côté dans le récit en mettant en scène, à partir de maquettes, les aventures de Fantômette (lecture favorite de son enfance et de son personnage, qui permet aussi de faire le récit d’une belle amitié d’enfance). Cette mise en scène vient appuyer le sentiment que regarder vraiment, c’est voir au-delà des apparences, et vient renforcer ce besoin qu’a Thomas d’échapper au simple récit qui lui est fait de ce qui l’entoure par les grandes personnes. Il les surprend donc toujours, il est là au moment où les autres ne savent pas qu’il regarde, qu’il entend. Thomas fait tomber les masques, notamment lors de la soirée chez les Lopez, amis du couple et complètement déconnectés de la réalité, où Thomas observe les adultes à travers une porte vitrée mais dont la vitre ne laisse transparaître que des formes colorées. Pourtant, ce qui se joue ce soir-là est visible pour lui. Robin Campillo raconte une nouvelle fois cette force du regard, comme il l’avait si bien fait à travers la séquence d’ouverture d’Eastern Boys où là encore deux réalités se percutaient et se jaugeaient. Il fait peu à peu basculer le récit et le pouvoir se renverse, s’inverse même. C’est pourquoi la dernière partie, le film se termine pourtant bien par une chanson sur la fin de l’enfance, délaisse totalement le regard de Thomas pour se concentrer sur le devenir de l’île. Ce basculement se fait là encore de manière très belle, et en toute logique, quand le soldat français s’endort et que deux voix chuchotent en malgache, toujours observées par Thomas, avant que la femme de s’exprime à voix haute devant le spectacle de son cauchemar devenu réalité, de son île désincarnée, colonisée. Car c’est bien cette île, sa beauté, sa liberté tant désirée, qui est le personnage principal du récit, ce n’est pas pour rien que le film s’appelle L’Île rouge. Pour autant, cela n’empêche pas Robin Campillo de donner à voir l’étendu de son talent à filmer les groupes, comme il l’avait si bien fait dans 120 battements par minute,  et les individualités qui s’en dégagent. Il offre ainsi une partition très fantasmée, à travers le regard de l’enfance toujours, à Nadia Tereszkiewicz. Les enfants semblent parfois avoir un ton un peu décalé ou mécanique (bien qu’ils aient à jouer beaucoup de nuance notamment quand l’amie de Thomas lui raconte sa vérité ou plutôt son secret), la faute peut-être à des dialogues trop écrits. D’autres acteurs tirent leur épingle du jeu dont Amely Rakotoarimalala qui joue une jeune Malgache en apparence amoureuse mais qui prépare sa révolution. Le film de Robin Campillo est donc une rêverie, une promenade dans ses souvenirs, une récréation qui manque parfois un peu de rythme mais qui redonne toute sa force à l’enfance et surtout qui bouscule les apparences, qui donne à voir au-delà. Un beau film qui tend vers un élan émancipateur à double titre, pour qu’un enfant autant qu’un peuple puisse choisir sa destinée.

L’île rouge : Bande annonce

L’île rouge : fiche technique

Synopsis : Début des années 70, sur une base de l’armée française à Madagascar, les militaires et leurs familles vivent les dernières illusions du colonialisme.

Réalisateur : Robin Campillo
Scénario : Robin Campillo, Gilles Marchand, Jean-Luc Raharimanana
Interprètes :  Nadia Tereszkiewicz, Quim Gutiérrez, Charlie Vauselle
Photographie : Jeanen Lapoirie
Production : Les Films de Pierre
Distribution : Memento Distribution
Durée : 1h 56m
Genre : Drame
Date de sortie : 31 mai 2023

France – 2022

Les Ombres persanes : la symétrie des mœurs

Dédoubler sa personnalité est une chose, mais à l’échelle d’une société fondamentaliste, il est possible de générer un double que l’on convoite, autant qu’on le redoute. Les Ombres persanes interroge alors sur la façon dont ces alternatives peuvent pousser les Iraniens à renoncer à leur identité dans un thriller captivant et flirtant avec une aura fantastique.

Synopsis : A Téhéran, un homme et une femme découvrent par hasard qu’un autre couple leur ressemble trait pour trait. De cette découverte stupéfiante va naitre une histoire d’amour… et de manipulation.

Après s’être fait remarquer pour son Valley of Stars à la Berlinale, puis de nouveau avec la comédie politiquement incorrecte Pig, où l’on disséquait les maux de la société iranienne à travers le calvaire d’un cinéaste, Mani Haghighi semble avoir trouvé un bon équilibre entre la tension et le filon fantastique qui traversent son dernier long-métrage. On ne rigolera pas forcément de ce côté-là, bien que l’on tourne toujours autour d’un système défaillant que les individus rejettent de tout leur être.

Le visage, miroir du cœur

Sous une pluie battante, la caméra du cinéaste s’arrête sur des usagers dans un embouteillage. Plus rien ne bouge pour Farzaneh (Taraneh Alidoosti), une monitrice d’auto-école qui tourne en rond, aussi bien dans son couple que dans sa carrière professionnelle. Pourtant, une étrange vision la happe de son volant et son regard n’a de cesse de se tourner vers un homme dont elle reconnaît la silhouette et les traits de son mari. Mais l’est-il réellement ? Cette situation saugrenue peut rappeler l’impasse que Denis Villeneuve a pu mettre en scène dans son Enemy. Et bien qu’on en vienne à questionner la fidélité de l’homme, les intentions divergent dès l’instant où le dédoublement s’inscrit dans un registre mélancolique.

Farzaneh et Jalal (Navid Mohammadzadeh) forment un couple fragilisé par le temps. Il existe donc peu de place pour l’amour ou pour un peu de sensibilité dans leur monde. Ces derniers commencent alors à interroger la pertinence de leur existence face à un couple, physiquement identique et diamétralement opposé dans leur personnalité. On a beau s’y voir comme dans un miroir, le reflet de soi tétanise quand on réalise que nous sommes condamnés à nous multiplier selon les codes sociaux. Mani Haghighi met ainsi l’accent sur la Psychose qui s’empare de certains de ses protagonistes, qui entrevoient une possible échappatoire, tandis que les autres méditent encore sur ce qu’ils doivent préserver à tout prix.

Ces doublons existent donc bel et bien pour des raisons obscures, mais cela servira notamment à chambouler la passion qui sommeille dans le cœur de ces gens. Que l’on mène une vie aisée ou très modeste, le décor insiste sur le fossé culturel qui sépare les deux couples et qui se découvrent un magnétisme inattendu. D’un service rendu à un autre, la nature des relations change et les identités s’échangent. L’un d’entre eux s’infiltre soudainement dans la vie de l’autre et le quotidien de tous est bouleversé. Ce jeu de substitution tient une part importante dans Les Ombres persanes, car ces héros, bien qu’ils soient ordinaires et humains, semblent n’avoir que des regrets et un sentiment de culpabilité pour les aider à fonder la famille dont ils ont toujours rêvé.

Bande-annonce : Les Ombres Persanes

Fiche technique : Les Ombres persanes

Titre original : Tafrigh
Réalisation : Mani Haghighi
Scénario : Mani Haghighi, Amir Reza Koohestani
Photographie : Morteza Najafi
Décors : Mohsen Nasrollahi
Costumes : Neda Nasr
Maquillage : Iman Omidvari
Musique : Ramin Kousha
Conception sonore : Amir Hossein Ghasemi
Ingénieur du son : Rashid Daneshmand
Montage : Meysam Molaei
Effets spéciaux : Arash Aghabeig
Effets visuels : Mohammad Baradaran
Production : Films Boutique Production
Pays de production : Iran, France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h47
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 19 juillet 2023

Les Ombres persanes : la symétrie des mœurs
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3.5

Limbo : la valse des damnés

Si on se sent prêt à accepter l’éternelle souffrance qui nous attend dans le purgatoire après la mort, Limbo suggère que la sentence émerge bien avant dans ce bas monde. Un déluge s’abat alors sur des martyrs qui ne peuvent plus dépendre des institutions ou des lois pour que justice soit rendue. Quel monstre doit-on alors devenir pour faire la paix avec les douleurs que l’on traine ?

Synopsis : Dans les bas-fonds de Hong-Kong, un flic vétéran et son jeune supérieur doivent faire équipe pour arrêter un tueur qui s’attaque aux femmes, laissant leur main coupée pour seule signature. Quand toutes leurs pistes s’essoufflent, ils décident d’utiliser une jeune délinquante comme appât.

Le public de Reims Polar était en pole position dans l’Hexagone pour découvrir cette merveille venue d’Asie. Fort de quinze longs-métrages, un cinéaste de Macao a rapidement percé dans le registre horrifique (Diamond Hill, New Blood), avant de trouver pied dans le film noir, un subtil équilibre entre frissons et suspenses. Dans la même veine que son Accident, Soi Cheang revient en force dans un film noir asphyxiant, où la cité de Hong Kong n’est plus qu’une immense bassine pleine d’ordures en tous genres.

Tandis qu’un tueur en série boite anonymement dans les bas-fonds de la ville, deux policiers, qui rappellent un temps le duo iconique de Memories Of Murder, ou encore celui de Seven, s’emploient à le débusquer avant qu’il ne récidive. L’adaptation du roman Wisdom Tooth (littéralement « dent de sagesse ») de Lei Mi est, semble-t-il, tombé entre de bonnes mains, pourvu qu’on ne les coupe pas de sitôt.

Regards noirs

Une pluie diluvienne et photogénique s’abat sur un bidonville où l’on rampe, on peine à reprendre son souffle ou on se cache dans une minuscule boîte qui pourrait bien devenir un tombeau. Cette ouverture glace le sang et il y a de quoi, mais cela n’est qu’un avant-goût un peu vain dans la structure narrative, car on comprend rapidement que ce flash-forward n’est qu’un prétexte pour nous annoncer les difficultés qui précèdent cet événement.

Des corps sans vie de femmes gisent dans le caniveau d’une mégalopole méconnaissable. Si l’identité de ces victimes importe peu dans le fond, c’est simplement parce que Soi Cheang condense tous les affres de celles-ci dans le personnage mutilé et en fuite de Wang To (Liu Cya). C’est à ses côtés que le duo d’enquêteurs Will Ren (Mason Lee) et Cham Lau (Lam Ka Tung) évoluent. Le premier est nouveau dans le coin, avec une approche théorique qui peut freiner le zèle de son collègue, se comportant comme un chien qui ne fait confiance qu’à son flair. La polarité de ces êtres les confronte alors à eux-mêmes, en plus d’un assassin qui agit méthodiquement et à la barbe de tous. Ce meurtrier se fond ainsi dans le décor, avec toute la crasse et les ordures ménagères qu’il traine et qu’il émiette derrière lui. Ce qui est d’ailleurs symptomatique de la surconsommation, qui déborde jusque sur les trottoirs ou les bureaux, et cela influe également sur le boulot des forces de l’ordre, qui doivent faire le tri parmi leurs déchets avant de pouvoir mettre la main sur des indices.

Larmes blanches

Quelque part entre l’expressionnisme, voire le genre gothique, d’Akira Kurosawa et celui de Ridley Scott, notamment avec Blade Runner, le spectateur est plongé en apnée dans une ville, où aucune divinité ou prière ne peut sauver l’âme des nombreuses victimes anonymes. Soi Cheang et son directeur artistique, Cheng Siu Keung, ont intelligemment fait le choix de multiplier les plans zénithaux qui nous montrent les impasses que rencontre chaque personnage. Et dans un angle plus intime, Cham Lau n’est définitivement pas prêt à tourner la page sur un drame antérieur, tandis que le nouveau responsable Will Ren n’a que la douleur à sa molaire pour retenir sa fougue, ses coups et son sens de la justice. C’est ce qui va cruellement faire défaut à la trajectoire imprévisible de Wang To, qui cavale entre les représailles musclées des enquêteurs et celles de la rue, qui lui rendent suffisamment de coups pour la briser pour de bon.

L’intrigue avance avec malice et déploie toute sa tension dans des séquences qui flirtent trop près avec la mort. Il ne reste que cette souffrance sans fin à traiter. Sans fin, comme cette pluie qui s’applique à couvrir les hurlements de désespoir et à nettoyer la ville du sang de ces victimes. L’humanité est alors remise en question à travers la haine et la violence qu’elle dégage et qu’elle renouvelle en permanence. Bien heureusement, on tentera de trouver un peu de lumière dans les ténèbres, mais à quel prix ?

Le film noir de Soi Cheang hausse le ton, ose la provocation et parvient à conjuguer les deux dans un geste rare, où les martyrs continuent d’encaisser les coups. Nerveux jusqu’au bout du suspense, Limbo surprend par son étonnante radicalité et sans réinventer la poudre, il fait bon usage du noir et blanc qui plonge les personnages dans une spirale de violence et de rédemption. Une œuvre sensationnelle qui noie les larmes et le sang dans le même entonnoir de souffrance. À découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Limbo

Fiche technique : Limbo

Titre original : Zhì Chǐ
Réalisation : Soi Cheang
Scénario : Kin-Yee Au, Shum Kwan-sin
Photographie : Cheng Siu-Keung
Musique : Kenji Kawai
Montage : David Richardson
Décors : Kwok-Keung Mak
Costumes : Kar Yan Yip, Bruce Yu
Production : Wilson Yip, Paco Wong
Pays de production : Hong-Kong, Chine
Distribution France : Kinovista
Durée : 1h58
Genre : Thriller, Policier, Drame
Date de sortie : 12 juillet 2023

Limbo : la valse des damnés
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4

Le Dernier Soulèvement de Sébastien Garnier

Faites tomber la Bio-Révolution aux côtés de Sébastien Garnier ! Dans le nouveau roman de science-fiction Le Dernier Soulèvement, l’auteur à l’imagination débordante plonge son lecteur dans un monde futuriste. Dans ce système, le gouvernement règne d’une main de fer, mené par un pouvoir écologique totalitaire connu sous le nom de Bio-Révolution… Le livre s’inscrit dans la collection IGB Anticipation chez les éditions IGB. L’écrivain a présenté son aventure, disponible depuis le 13 mai 2023. Il s’agit donc d’une œuvre de science-fiction, et plus particulièrement d’anticipation et dystopie, des genres très appréciés des adolescents, mais pas seulement. L’idée est d’imaginer un futur peu enviable, où de nombreuses problématiques sont pointées du doigt. Ici, l’auteur a choisi l’extrémisme, l’écologie, les idéologies mortifères, l’abus de pouvoir et même la manipulation mentale…

À travers ce récit original, chargé en rebondissements, le lecteur découvre un avenir où la survie des espèces animales et végétales repose avant tout sur les décisions d’une entité supérieure, Mère. Le mythe insinue qu’elle serait le don, fruit du sacrifice humain d’une femme, qui aurait remis son propre corps pour incarner une intelligence artificielle. Dans ce monde très normatif où chaque chose est contrôlée, les dérives se font en privé… Mais un jour, une annonce bouleverse tous les pronostics. Un rapport du GIEC révèle des informations essentielles sur la guérison de la planète Terre. Le changement climatique et la biomasse s’améliorent… Une telle nouvelle devrait satisfaire le globe, mais qui remettrait en question le régime au pouvoir ? Si tout va bien, alors pourquoi poursuivre une révolution — qui n’a plus lieu d’être ?

Sébastien Garnier parvient à créer tout un décor saisissant, dans un Paris misérable

Les habitants sont soumis à une autorité écologique qui rappelle les heures les plus sombres de notre Histoire. L’écriture soignée des descriptions permet d’imaginer la capitale, où chacun survit, étouffé dans une atmosphère de restrictions et de sacrifices… Cet angle volontairement choisi par l’auteur suscite la réflexion sur les problèmes écologiques actuels et soulève des questions sur les conséquences potentielles d’une gouvernance excessive au nom de la protection de l’environnement. Protéger, défendre, oui — mais à quel prix ?

L’histoire se concentre avant tout sur le personnage principal au nom prophétique de Lazare. Courtisan pour une comtesse sanguinaire, ce jeune homme marginalisé qui se retrouve en possession du fameux rapport positif du GIEC. Des informations que le chancelier Valdeck souhaite garder secrètes… Voilà qui rappelle le début du roman de Philip K.Dick Le Maître du Haut Château, dans lequel l’Axe a écrasé les Alliés en 1945. Le destin de Lazare est alors bouleversé. Avec un arc aussi bien construit, avec des scènes d’action qui maintiennent le lecteur en haleine… Tous les ingrédients sont réunis pour plaire. L’auteur exploite habilement les tensions et les conflits pour créer le suspense, tout au long du récit.

Comment réagira le peuple, en apprenant que l’on se moque de lui ?

Après tout, la France est un pays idéal pour imaginer ce type de régime autoritaire, puisqu’il l’a déjà véritablement traversé. Rappelant des figures comme Robespierre, Valdeck évoque également le fanatisme sans faille des officiers de la Waffen SS. Capables de tout pour honorer leur maître — y compris jouer de la propagande, sa personnalité complexe le rend d’autant plus intéressant. En réalité, ce récit sans dichotomie est aussi appréciable à lire grâce à ses protagonistes. Ici, il n’est ni question de noirceur absolue ou de blancheur extrême. Tout est nuancé, appelé à la réflexion. Par ailleurs, l’intervention de « Mère » et sa symbiose entre la robotique et l’organique fait partie des images les plus marquantes de cette fresque fascinante que forme Le Dernier Soulèvement.

Bien entendu, avec un final aussi explosif, l’auteur ne laisse pas le choix à ses lecteurs. Il semblerait qu’une suite soit en cours et c’est avec une grande frustration que les pages de ce livre se ferment. Que deviendra Lazare ? Qu’en est-il des autres personnages ? Une découverte à savourer de toute urgence pour les amateurs de ce style encore « niche », mais qui mérite d’être applaudi et reconnu à sa juste valeur…

Le Dernier Soulèvement, Sébastien Garnier
Editions IGB, 400 pages

Jocelyn Bouquillard revient sur les temples, pagodes et sanctuaires dans l’estampe japonaise

Les éditions Hazan publient Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, un coffret conçu par le spécialiste et conservateur Jocelyn Bouquillard, qui s’inscrit dans une somptueuse et déjà riche collection.

Au cœur de la civilisation nippone, les temples, pagodes et sanctuaires occupent une place prépondérante, tant d’un point de vue religieux que socioculturel. Ils sont le berceau des traditions séculaires et le creuset de la pensée spirituelle japonaise, marquée par le shintoïsme et le bouddhisme.

Le temple (tera) est le lieu de culte du bouddhisme, arrivé au Japon au VIème siècle, empreint de spiritualité et d’une esthétique sereine. La pagode (), originaire de l’Inde ancienne, est un édifice bouddhiste à plusieurs niveaux destiné à conserver des reliques et autres objets sacrés. Enfin, le sanctuaire (jinja), est un lieu sacré du shintoïsme, religion autochtone du Japon qui vénère les kami, esprits de la nature.

Ces édifices sont intimement liés au paysage japonais, à sa géographie, à sa saisonnalité et à ses croyances. Immergés dans la nature, ils symbolisent la coexistence harmonieuse de l’homme avec son environnement, idée fondamentale dans l’art et la pensée japonaise.

Les temples, pagodes et sanctuaires dans l’histoire de l‘ukiyo-e et du meisho-e

L‘ukiyo-e, ou « images du monde flottant », est une forme d’art populaire japonaise qui a émergé à l’époque d’Edo (1603-1868). Ces estampes, produites en série à partir de planches de bois gravées, représentaient la vie quotidienne, les paysages, les acteurs du kabuki et les belles courtisanes.

L’incorporation des temples, pagodes et sanctuaires dans l‘ukiyo-e est une affirmation de leur importance culturelle. Des maîtres tels qu’Hokusai et Hiroshige, ont souvent utilisé ces motifs dans leurs œuvres. Dans sa célèbre série Trente-six vues du mont Fuji, Hokusai met en scène des temples et pagodes en relation avec le mont sacré. Hiroshige, quant à lui, a souvent représenté les sanctuaires dans sa série Cent vues célèbres d’Edo.

Certains maîtres de l’estampe ont contribué à des albums touristiques illustrés où certains lieux réputés comportant des temples ou des sanctuaires étaient représentés sous une forme picturale. Connues sous le nom de meisho-e, ces œuvres ont inscrit plus avant ces sites sacrés dans la culture nippone.

Ces estampes ne sont pas seulement des représentations esthétiques ; elles sont également un témoignage historique des transformations sociales et culturelles du Japon. Les maîtres de l‘ukiyo-e utilisaient par exemple ces édifices pour souligner la juxtaposition du sacré et du profane, de la tradition et de la modernité, reflétant ainsi les tensions et les dynamiques de leur époque. Et comme le note à dessein Jocelyn Bouquillard, les croyances bouddhiques ont souvent lié ces lieux aux lacs et aux étangs, en plus d’en conditionner, de multiples façons, les illustrations.

Des exemples en cascade

Le grand Bouddha de Kamakura de Kawase Hasui représente le temple de Kōtoku-in, abritant un gigantesque Bouddha en bronze. Le contraste entre la stature monumentale de la statue et la fragilité de la nature environnante incarne l’éphémère et l’éternel, thèmes chers à l’estampe japonaise. Cette impression, en bonne place dans le livret de Jocelyn Bouquillard, cohabite avec de nombreuses autres, réalisées par Hasegawa Sadanobu, Isshusai Kunikazu ou Nansuitei Yoshiyuki.

Le Pavillon Sazai du temple des Cinq Cents Rakan est une estampe remarquable d’Utagawa Hiroshige qui capture l’architecture singulière du lieu, entouré d’une ambiance champêtre sereine et isolée, évoquant la méditation et la tranquillité. Bâtiment principal du temple Kannon-dô à Asakusa est une estampe signée Eishosai Choki qui donne vie à l’un des sites bouddhistes les plus vénérés de Tokyo. L’estampe, riche en détails architecturaux, représente un grand bâtiment imposant, quadrillé de fidèles et de végétaux, créant une ambiance de dévotion et de respect.

Le Temple Zojô-ji à Shiba, autre estampe d’Utagawa Hiroshige, montre des Japonaises en transit, coincées entre deux imposantes colonnes de ce temple important de Tokyo. Le Sanctuaire de Gangiten à Urae présente un sanctuaire sacré partiellement masqué par les arbres, seulement animé par un public clairsemé, dans une vue exprimant la symbiose entre la nature et le lieu.

Comme toujours, le coffret propose une grande variété d’estampes, arborant autant de motifs secondaires (portails traditionnels, points d’eau, hommes, cerisiers en fleurs…) qu’il n’y a d’artistes et de gravures. Jocelyn Bouquillard poursuit un travail passionné, en complétant utilement une collection démystifiant cet art pictural japonais traditionnel.

Temples, pagodes et sanctuaires par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise », regards croisés

Les éditions Hazan publient Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, d’Anne Sefrioui. Éditrice spécialisée dans l’art, l’auteure y relate la célébration picturale de ces espaces de plaisir, de détente et de spiritualité.

Le jardin japonais est plus qu’un simple aménagement paysager ; il représente une synthèse artistique de l’harmonie entre l’homme et la nature, s’appuyant sur une philosophie qui souligne la beauté de l’imperfection, du changement et de l’impermanence – concepts incarnés par le principe du wabi-sabi. À travers l’histoire et la culture japonaises, ces jardins ont été des espaces de contemplation, de méditation, de détente, de célébration de saisons et de représentation de la nature en miniature.

La conception d’un jardin japonais est un exercice d’équilibre subtil, cherchant à créer un espace harmonieux qui incite à la rêverie. Des éléments tels que les roches, l’eau, les arbres et les fleurs sont disposés avec soin pour refléter les paysages naturels de manière stylisée. Les jardins zen, par exemple, sont réputés pour leurs compositions minimalistes de gravier et de roches, créant une atmosphère propice à la méditation.

Quand l’art s’empare d’un élément culturel

L’estampe japonaise, en multipliant les représentations de la vie quotidienne, s’est bien entendu penchée sur les jardins. Des maîtres de l’ukiyo-e tels que Hokusai, Hiroshige et Utamaro ont intégré plus d’une fois ce motif dans leurs œuvres, reflétant la beauté de ces paysages méticuleusement créés. Les jardins, avec leur aspect éphémère et changeant, étaient un moyen idéal pour ces artistes d’exprimer le passage du temps et l’impermanence, des thèmes centraux de l’ukiyo-e.

Par exemple, Hiroshige, dans sa série Les Cinquante-trois Stations du Tokaido, représente souvent des voyageurs en pause dans des jardins, soulignant leur rôle de refuges au milieu du voyage. Hokusai, dans sa série Trente-six Vues du Mont Fuji, incorpore souvent des jardins en tant que partie intégrante du paysage, signe de la relation entre l’homme et la nature.

Investis d’une dimension bouddhique, agrémentés d’eau, de roche ou de végétaux, faisant écho à des croyances animistes et polythéistes (les kamis), les jardins ont en outre fait l’objet d’un traité de conception très populaire, le Sakuteiki, témoignant de leur place prépondérante dans la culture nippone. Anne Sefrioui revient sur leur appréhension et leur gestion à travers le temps : la période de Heian, entre le VIIIe et le XIIe siècle, voit les jardins se complexifier et s’ouvrir aux espaces « à thème », tandis qu’au cours de la période Edo (XVIIe-XIXe siècle) apparaissent d’immenses et ostentatoires jardins de promenade, les architectes paysagistes remplaçant alors les moines dans l’entretien de ces lieux de passage et de contemplation.

Le livre-accordéon donne à voir des estampes dans lesquelles les femmes s’affairent : elles prennent place dans les jardins pour se promener, broder, dessiner, rêvasser, se détendre ou entretenir les lieux. Pins, cèdres, cerisiers, chrysanthèmes, camélias, pivoines pullulent dans les jardins de promenade, de palais ou bourgeois, très représentés dans le recueil.

Des estampes de toutes sortes

Les estampes soulignent l’importance des jardins dans la culture japonaise, et montrent comment ils ont été utilisés dans l’art pour exprimer des émotions, évoquer des atmosphères et symboliser des idées philosophiques profondes. Jardin sous la neige (Toyohara Chikanobu), Jeunes femmes jouissant des plaisirs du jardin (Utagawa Kuniyoshi), Le Prince lumineux profitant des fleurs du jardin (Toyohara Kunichika) ou encore Glycines à Kameido (Ogata Gekko) ont tous en commun de mettre en scène des femmes, des maisons typiques, de l’eau et des motifs secondaires, représentatifs du genre, comme la neige, la roche ou les cerisiers en fleur. D’autres estampes se focalisent uniquement sur la végétation, ou illustrent des jardins secs. Utagawa Hiroshige, dans sa série Cent vues célèbres d’Edo, incorpore le « nouveau mont Fuji » en arrière-plan d’un paysage verdoyant quadrillé d’eau.

Miyagawa Shuntei, Katsushika Hokusai, Utagawa Kunisada, Ohara Koson ou Toshikata Mizuno ont tous représenté le jardin dans leurs estampes. En bonne place dans le livre-accordéon, ils se distinguent, au même titre que leurs homologues, par une dynamique chromatique particulière, mêlant à une palette de couleurs modérée et naturelle, accentuant la tranquillité et l’harmonie qui prévalent dans l’espace jardiné, des couleurs plus vives, qui servent à animer certaines scènes.

Les détails sont souvent soigneusement rendus, traduisant l’importance de l’esthétique wabi-sabi, qui apprécie la beauté dans l’imperfection et la simplicité. Les fleurs déployées, les branches d’arbres sinueuses et le cours d’eau tranquille se trouvent parmi les éléments souvent dépeints avec une précision minutieuse. Les humains peuvent occuper une place centrale ou accessoire, et même apparaître minuscules par rapport à la majesté de la nature environnante. Ils permettent en tout cas d’illustrer le rôle du jardin comme lieu de contemplation et d’interaction sociale.

Dans ces estampes, l’usage de la perspective est volontiers employé pour souligner des éléments spécifiques du paysage ou façonner le point de vue du spectateur. Une vue élevée peut être utilisée pour présenter un panorama du jardin, tandis qu’une vue plus basse donnera l’impression de participer à la scène, de se fondre dans les lieux. Comme toujours, les moyens sont inféodés à l’émotion recherchée.

Les Jardins par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, mai 2023, 113 pages

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4.5

« Amityville » : derrière l’horreur, le savoir-faire

La collection « Analyse filmique » des éditions LettMotif, qui a déjà effeuillé des œuvres emblématiques telles que Barton Fink et La Nuit du chasseur, nous offre aujourd’hui une nouvelle démonstration d’érudition cinématographique, avec Amityville, signé par Frédéric Zamochnikoff. Véritable invitation à plonger dans les méandres de l’horreur filmique, l’ouvrage s’apparente à un voyage à étapes au cœur de la maison hantée la plus célèbre du cinéma.

C’est avec une approche minutieuse et un souci du détail quasi chirurgical que Zamochnikoff se penche sur le film Amityville de Stuart Rosenberg, dévoilant sa structure visuelle et narrative par une analyse exhaustive, plan par plan. Au fil des pages, l’auteur décortique l’œuvre à l’aide de quelque 1200 photogrammes, déroulant ainsi un véritable storyboard qui permet de mieux comprendre comment le cinéaste a su échafauder une angoisse à la fois sourde et omniprésente, indexée à la gestion de l’espace et de l’image.

L’étude de Zamochnikoff est éloquente. Chaque mouvement de caméra, chaque valeur de plan, chaque détail du cadre fait sens et est mis au service de l’intrigue, voire de l’horreur. Le lecteur est guidé à travers les couloirs obscurs d’une demeure maléfique ; il voit se mettre à nu les mécanismes de mise en scène permettant à la maison d’enserrer, parfois littéralement, les personnages, et de devenir peu à peu une entité à part entière, un protagoniste malveillant se jouant volontiers des codes du film d’épouvante. C’est d’ailleurs l’un des points centraux mis en lumière par Frédéric Zamochnikoff : dans Amityville, le mal est anesthésié ou activé selon le bon vouloir de Stuart Rosenberg, trompant régulièrement les attentes des spectateurs.

D’une grande rigueur analytique, l’ouvrage se penche tour à tour sur le « regard » de la maison, formé par des fenêtres semblables à des yeux, sur la manière dont les personnages s’inscrivent dans l’espace et l’image, sur ces plans emblématiques, dont ceux, rapprochés, des mouches, érigées en messagères du mal qui habite les lieux, révélatrices de l’oppression exercée sur les hôtes – et le prêtre dans le cas présent. Frédéric Zamochnikoff observe minutieusement comment Stuart Rosenberg orchestre les déplacements de ses protagonistes, la manière dont il accentue leur vulnérabilité, la mise en scène d’un mal qui tapisse les lieux et assaille ceux qui les habitent. Parfois, ces protagonistes, représentés en taille réduite, rejetés à la marge d’un plan, apparaissent diminués, presque écrasés par la masse imposante de la demeure, reflétant ainsi leur impuissance face à la menace environnante.

Amityville permet aussi de prendre langue avec les thématiques de la famille, la culpabilité et la folie, autant de notions savamment exploitées pour augmenter la tension et l’effroi. C’est peut-être là que se situe le vrai pouvoir du cinéma : dans la génération d’émotions rendues aussi vives que crédibles. En ce sens, ce que l’auteur se propose de déconstruire, c’est le malaise et l’angoisse ressentis par le spectateur, en verbalisant les moyens par lesquels Stuart Rosenberg les a conditionnés. Le livre nous fait revivre l’expérience terrifiante des Lutz. Il fait état des subversions des codes et des clichés de genre et dévoile toutes les subtilités permettant de maintenir le public en alerte : les points de vue adoptés, les cadres additionnels investissant le cadre et se surajoutant à lui, le champ/contrechamp, les constructions symétriques, les changements de perspective…

L’analyse est fine, l’approche méticuleuse, et le piège de la surinterprétation déjoué par l’évidence de la démonstration. L’entreprise de Frédéric Zamochnikoff donne lieu à une réhabilitation, ou à tout le moins à une redécouverte, d’un long métrage quelque peu oublié.

Amityville, Frédéric Zamochnikoff
LettMotif, mai 2023, 356 pages

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4

Une nouvelle adaptation graphique de « Voyage au centre de la Terre »

Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Ex-Libris » le premier tome d’une adaptation graphique en deux parties du roman de Jules Verne Voyage au centre de la Terre.

Les adaptations graphiques ont le vent en poupe. La dernière en date prend place dans la collection « Ex-Libris » des éditions Delcourt. Voyage au centre de la Terre, premier tome d’un diptyque inspiré du classique indémodable de Jules Verne, est une œuvre aboutie, qui se termine avec le personnage d’Axelle, narrateur féminisé dans cette adaptation, perdu sous le volcan Sneffels, et passablement diminué par les épreuves traversées.

Cette transposition de genre crée une tension narrative, une fine strate d’évasion dans une société portraiturée comme conservatrice et patriarcale. Dans l’inconfort d’une posture masculine, Axelle offre une nuance sociale moderne à ce récit du 19ème siècle. Son personnage contribue à souligner les incapacités systématiquement associées aux femmes de son époque. Même l’éminent Professeur Lidenbrock se prend à regretter que sa nièce… ne soit pas son neveu !

Les protagonistes de Jules Verne prennent ici la forme de lapins anthropomorphes. L’image du Professeur Lidenbrock, minéralogiste et géologue allemand respectable, dont la situation à Hambourg est envieuse, n’échappe pas à cette redéfinition typologique, pas tout à fait étrangère à la légèreté qui préside au récit. En effet, cela adoucit le sérieux de l’expédition scientifique et apporte une couleur inédite à l’histoire imaginée par Jules Verne.

Lidenbrock apparaît par moments comme une caricature du savant qui cherche à s’inscrire dans la postérité. Sa joie démesurée à la découverte du parchemin codé révèle un homme soucieux de marquer la science de son empreinte. C’est un explorateur passionné, un peu vaniteux, et non sans maladresse, notamment lorsqu’il manque de trahir, à plusieurs reprises, le secret de l’identité véritable d’Axelle.

Hans Bjelke, le guide de l’expédition, participe évidemment pleinement à l’épopée et prend une place toujours plus grande au cours du récit. Ce trio, avec ses compagnons très secondaires, fait face à des dangers naturels effroyables et des défis de complexes, augmentant le sentiment d’aventure et de péril. Trombe, grisou, embranchements inexplorés, voies sans issue se complètent d’un aspect labyrinthique et sous-terrain volontiers claustrophobique. La soif et la fatigue se mêlent en sus à ces épreuves.

La qualité et l’ambiance graphiques de la bande dessinée est à souligner. L’expédition constitue naturellement le cœur vibrant du récit et Voyage au centre de la Terre se pare des atours d’une ode à la science, à la découverte et à l’aventure. Riche en péripéties, nanti d’un personnage féminin fort, pas dénué d’humour, ce premier tome réussi suscite la curiosité et comporte son lot de promesses pour la suite.

Voyage au centre de la Terre, Rodolphe et Patrice Le Sourd
Delcourt, mai 2023, 48 pages

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4

Anna Karénine : le théâtre d’un drame

Russie, XIXe siècle. Anna Karénine vit aux côtés de son mari, Alexandre Alexandrovich, et de leur fils. Seulement, elle rencontre par la suite le jeune comte Vronsky : va-t-elle parvenir à réfréner ses désirs, ou se laissera-t-elle emporter face aux regards assassins de la société qui l’entoure ?

Lire l’article du Mag du Ciné sur le livre de Tolstoï ici. Dans le présent article, seul l’œuvre de Joe Wright est mise à l’honneur.

Le théâtre s’invite dans le cinéma 

La mise en scène d’Anna Karénine est somptueuse. Son originalité réside dans sa théâtralité : en effet, le film commence sur un rideau de théâtre qui se lève pour présenter le contexte historique de l’histoire. Le spectateur découvre ensuite Stiva Oblonski qui se fait raser sur scène, sous le feu des projecteurs. Puis les décors s’enchaînent, s’élèvent au plafond ou traversent la scène. La mise en scène est organique, vivante et dans le moment présent, avec des plans à la fois larges pour montrer le théâtre, et d’autres plus rapprochés pour faire croire à l’illusion du cinéma. Et comment ne pas citer le plan séquence sur Stiva dans son lieu de travail dans les premières minutes du film ! Des hommes se déplacent entre les bureaux, tandis que d’autres s’habillent, jouent de la musique et marchent sur scène (un autre fait même du vélo !). La perfection de l’enchaînement chorégraphié procure un émerveillement tout particulier. En même pas dix minutes, la couleur du film est annoncée.

Les regards

Les regards racontent tout. Dans un premier temps, entre Anna et le comte Vronsky, rien ne se dit et tout se contemple. Ils s’observent, s’apprivoisent, s’effraient même. Leur amour paraît impossible et le danger qui les expose les éloigne tout en les unissant. Ce paradoxe est souligné par les nombreux gros plans sur leur visage, comme s’ils étaient enfermés dans l’illusion de leur amour. Cependant, en plus des deux protagonistes, les regards de la société aristocratique ont toute leur importance. Cet effet se ressent particulièrement dans la séquence de course de cheval. Anna, effrayée à l’idée que son amant se blesse dans cette course, se ventile dès le début de celle-ci. Le son seul de l’éventail percute l’oreille du spectateur, et son mari observe Anna avec dédain à travers ses jumelles. Lorsqu’il chute, elle hurle son nom et tous les regards se tournent vers elle et l’assaillent. Le spectateur peut alors ressentir la puissance des regards et se sentir lui-même oppresser par ceux-ci.

Le bal et la musique 

Dario Marianelli, le compositeur des musiques du film, arrive à créer une ambiance absolument fantastique, empreinte à la fois de poésie, de légèreté, de nostalgie et de drame. Ces sentiments se mélangent notamment dans la scène de bal, lorsqu’Anna et le comte Vronsky décident finalement de s’accorder une danse commune. La musique vole ; elle épouse chaque mouvement, transperce les expressions des personnages, et plus que tout relie les deux êtres dans la mélodie de la danse.

Dans une scène du bal, la lumière sépare les deux protagonistes du reste des convives, voire du reste du monde, et les encercle dans l’instant présent, où il ne reste plus qu’eux. Le temps s’arrête. Elle en noir, lui en blanc, Vronsky présente l’allure d’un ange tombé du ciel, d’un être au-delà de l’humanité qui dépasse la sobriété d’Anna. Lorsque la lumière revient sur les convives, la caméra s’affole : elle-même ne sait plus où regarder. Elle tourne autour des danseurs, accentue l’effroi des visages (surtout celui de Kitty), tandis que la musique s’accélère et s’intensifie. Le rêve de la danse se transforme en cauchemar tourbillonnant.

Bande annonce : Anna Karénine

Fiche technique : Anna Karénine

  • Titre original : Anna Karenina
  • Réalisation : Joe Wright
  • Scénario : Tom Stoppard d’après Anna Karénine de Léon Tolstoï
  • Direction artistique : Thomas Brown
  • Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui
  • Décors : Katie Spencer
  • Costumes : Jacqueline Durran
  • Photographie : Seamus McGarvey
  • Son : John Casali
  • Montage : Melanie Oliver
  • Musique : Dario Marianelli
  • Production : Tim Bevan et Alexandra Ferguson
  • Société(s) de production : Working Title et Studiocanal
  • Société(s) de distribution : Universal Pictures
  • Pays d’origine : Royaume-Uni et France
  • Langue : anglais
  • Format : couleur
  • Genre : drame, historique
  • Durée : 130 minutes
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5

Fleur Pâle : un ange dans la nuit

Après Silence et L’Étang du Démon, Carlotta poursuit son travail de (re)mise en valeur du cinéaste Masahiro Shinoda. Entre l’univers des Yakuzas et le film noir, Fleur Pâle est une des œuvres majeures d’un cinéaste tout aussi important au sein de la nouvelle vague japonaise. À travers le personnage de Muraki, le film nous embarque dans les nuits japonaises, ou les déambulations de ce Yakuza en perte de repère ne sont que le reflet d’un pays lui-même en proie à une crise identitaire.

Un personnage symbole de tout un pays

Au tournant des années 60, le Japon est un pays en pleine mutation. La vie quotidienne des Japonais se transforme grandement suite à la longue présence des États-Unis dans le pays après les événements de la seconde guerre mondiale. En parallèle de cette occidentalisation du quotidien, le pays est tourmenté d’un point de vue diplomatique. Conséquence de son alliance avec les USA, le Japon est pris au piège de la Guerre Froide et subit des pressions permanentes de l’URSS. C’est dans ce contexte particulier que Masahiro Shinoda réalisa Fleur Pâle en 1964.

Après avoir passé trois années en prison pour homicide, Muraki réintègre son clan de Yakuzas à Tokyo. Rapidement, il croise le chemin de Saeko, une jeune femme fréquentant son cercle de jeux. Le yakuza est rapidement obsédé par ce personnage mystérieux, alors que dans le même temps, il a bien du mal à retrouver le monde qu’il a connu. Muraki et Saeko sont les deux faces d’une même pièce. Tout les oppose mais ils semblent s’attirer l’un et l’autre. Muraki représente la figure du Yakuza dans ce qu’elle a de plus traditionnel. Une figure portée à de nombreuses reprises au cinéma, obsédée par l’honneur et les valeurs. Saeko représente la jeunesse, la fraîcheur. Elle n’aspire à rien de particulier si ce n’est de vivre à sa façon.

Deux faces d’une même pièce : le Japon. Les errances nocturnes de ces deux personnages illustrent à merveille le flottement de toute une société, en pleine crise identitaire. Le titre du film désigne bien évidemment la jeune femme. Celle-ci apparaît comme une lumière aux yeux de Muraki. Il ne comprend plus les codes de son clan, qui s’allie avec ses anciens ennemis. Dans cette confusion, ce visage angélique devient son seul repère. La réalisation de Shinoda, plus particulièrement son travail de la lumière, magnifie l’actrice Mariko Kaga. Les contrastes du noir et blanc témoignent parfaitement de l’unicité de cette Fleur Pâle, éclat de lumière au sein de ces sombres nuits Tokyoïtes. La mise en scène du cinéaste arrive ainsi parfaitement à retranscrire la fascination de Muraki.

Les amants de la nuit

Mais cette attirance n’est pas à sens unique. Et à nouveau, Shinoda transcende sa mise en scène pour l’illustrer. Les champs-contrechamps relèvent d’une géométrie précise. Le travail du cadre fait répondre en permanence les personnages notamment dans leurs parties de Hanafuda (jeu de cartes). De même, lorsqu’ils sont présents dans le même plan, la composition des cadres instaure une sorte de jeu permanent de symétrie entre les deux personnages, ceux-ci se répondant en permanence. Avant même de vouloir raconter une histoire au sens propre, Masahiro Shinoda développe une véritable chorégraphie nocturne. Ces deux créatures de la nuit sont intimement liées grâce au lyrisme du cinéaste.

En effet, Fleur Pâle est avant tout un film d’ambiance. Il se concentre avant tout sur ses personnages en pleine errance. C’est par l’image que Shinoda raconte l’essentiel de son film. Les visages des personnages, de face, en dévoilent plus que n’importe quel dialogue du long-métrage. L’une des séquences les plus marquantes du film est bien évidemment celle du rêve de Muraki. Virtuose, elle témoigne à la perfection du malaise de son personnage, en pleine crise existentielle. De la même façon, la course-poursuite en voiture est le parfait témoin de la vanité de la vie de Saeko. Elle semble prête à mourir dans le seul but de ressentir une quelconque sensation.

Contrairement à certains de ses confrères de la nouvelle vague, le cinéaste évite toute forme de réalisme pour évoquer la transformation du Japon. C’est par ce prisme que Kinji Fukasaku l’aborde dans sa saga Combat sans code d’honneur. Masahiro Shinoda lui, troque la froideur du réalisme au profit de la chaleur de l’onirisme. C’est pourquoi encore aujourd’hui, Fleur Pâle demeure une œuvre essentielle, unique. Par le seul biais de sa virtuosité, il parvient à être le juste témoin du Japon des années 60, encore incertain de qui il est vraiment, à l’image de Muraki et Saeko. Un grand film, à redécouvrir dans une sublime copie restaurée.

Fleur Pâle : bande annonce

Fleur Pâle : fiche technique

Réalisation : Masahiro Shinoda
Scénario : Masahiro Shinoda et Ataru Baba, d’après un roman de Shintaro Ishihara
Interprétations : Ryo Ikebe ( Muraki ), Mariko Kaga ( Saeko ), Takashi Fujiki ( Yoh ), Naoki Sugiura ( Aikawa )
Photographie : Masao Kosugi
Musique : Yuji Takahashi et Toru Takemitsu
Montage : Yoshi Sugihara
Restauration 4K : Shochiku
Pays : Japon, 1964
Durée : 92min

Sick of Myself : l’ego malade

Sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard l’an dernier, la mordante comédie noire de Kristoffer Borgli n’est pas passée inaperçue. Et pour cause, le miroir déformant (au sens propre comme au figuré) qu’elle tend à notre société a de quoi provoquer le malaise. Farce comico-horrifique, Sick of Myself est un bain de fraîcheur au pays du malaise et du narcissisme.

Résumé

Il a tout, elle n’est rien.
Signe vit dans l’ombre constante de son petit ami, Thomas, artiste-voleur.  Quand elle n’est pas complètement ignorée en soirée, on la prend pour la sœur de la « star »… Si son invisibilisation en tant que femme est un problème, ce n’est même pas ce qui tracasse Signe.
Non, pour elle, le souci, c’est que les gens ne la connaissent pas, ne la voient pas.

Modeste serveuse dans un café, il est clair que Signe n’a pas de quoi intéresser les tabloïds. Mais sa vie bascule soudainement lors d’un incident, où elle se retrouve malgré elle sur le devant de la scène… L’étincelle a jailli et Signe s’engage alors dans un engrenage de mensonges compulsifs qui va la dépasser.

Expectations vs. Reality

À travers une forme d’auto-mutilation de son »héroïne », Borgli offre un portrait au vitriol de la quête de la notoriété. Grâce à une mise-en-scène brillante et audacieuse, il donne à voir des personnages ridicules, sots, effrayants même par moments. Signe démontre le danger à vouloir à tout prix être connu. Insatiable, elle va jusqu’à vouloir que l’article sur sa condition passe par-dessus celui d’une tuerie familiale… quand elle n’hésite pas à enfermer une modèle rivale pour avoir son moment de gloire bien à elle.

Avec Sick of Myself (joli titre à double sens), l’expression si chère et propre aux réseaux sociaux « Expectations vs. reality » n’aura jamais pris une tournure aussi sardonique. Par un inventif travail de montage fait de ruptures et d’ellipses, Borgli donne à son personnage des visions d’un futur qu’elle s’invente radieux et auréolé de succès… pour mieux la ramener dans sa réalité morbide et solitaire.

Car oui, il n’y a pas de fumée sans feu et celui démarré par Signe marque le début de sa fin avant même qu’elle s’en rende compte…

La fiancée de Frankenstein 2.0

Dès lors que Signe décide de plonger dans son délire médicamenteux, le film adopte le genre du body horror. Et devient alors une farce terrible où Signe est une sorte de créature de Frankestein engendrée par une société maladive et obsédée par l’image.

De fait, les clins d’œil à la figure du monstre de Mary Shelley abondent dans le film. Des balafres et cicatrices de Signe qui rappellent celles de Boris Karloff, à son besoin d’être vue et aimée, tout nous ramène à lui. Voire même à un Elephant Man, prisonnier de sa condition. Mais là où les deux êtres « monstrueux » l’étaient malgré eux et faisaient naître de l’empathie, Signe a l’effet inverse.

La scène dans le bus en est la démonstration mordante. Thomas-Frankestein, qui a malgré lui déclenché cette crise chez sa petite amie, serre Signe encagoulée contre lui. Quand il remarque que tous deux sont regardés avec compassion et pitié par l’une des passagères, Thomas resserre l’étreinte autour de sa créature. Il ne lâche pas la passagère du regard, la fixe droit dans les yeux et esquisse même un sourire arrogant. Sûr de lui, il embrasse Signe, histoire d’en rajouter et de se faire voir. Toute cette scène résume la relation des deux personnages, où chacun exploite l’autre dans son propre intérêt. Jusqu’à ce que la créature cherche à se défaire de son créateur et vice-versa…

C’est là qu’entre en scène l’ironie mordante du cinéaste, qui se charge de retourner la situation. Prenant Signe (et plus tard, Thomas) à son propre piège, sa monstruosité ne devient plus désirable à exploiter quand elle devient trop apparente – pour ne pas dire franchement répugnante. L’ego malade a fini par se révéler et à l’instar du portrait fané et enlaidi de Dorian Gray, il n’est pas beau à voir…

Le cinéma norvégien en vogue

Enfin, comment ne pas parler des films norvégiens qui, ces derniers temps, ont le vent en poupe ? Produit par les même sociétés derrière le bijou Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, Sick of Myself fait gentiment son entrée sur la scène des films norvégiens qui marquent les esprits. Bénéficiant d’une fraîcheur d’écriture, d’une absence de peur face au malaise et d’un grain appréciable de l’image, le film de Kristoffer Borgli a toute sa place au palmarès des films d’auteurs étrangers surprenants.

Bien plus réussi que Sans Filtre de Ruben Östlund qui passait à côté de son sujet, Sick of Myself dépeint avec brio et de façon jubilatoire le portrait d’une société-Frankestein qui crée ses propres monstres. Une chose est sûre : si on n’en reprendrait pas une cuillère tout de suite après, on se laisserait tenter – après digestion – par un autre scénario aussi provoquant et des choix de mise-en-scène aussi audacieux.

Bande-annonce : Sick of Myself

Fiche technique : Sick of Myself

Réalisateur : Kristoffer Borgli
Scénario : Kristoffer Borgli
Interprétation : Kristine Kujath Thorp (Signe), Erik Saether (Thomas), Fanny Vagare (Marte), …
Photographie : Benjamin Loeb
Montage : Kristoffer Borgli
Musique : Turns
Chef maquilleuse/coiffeuse : Dimitra Drakopoulou
Sociétés de Production : Film i Väst, Oslo Pictures
Distribution (France) : Tandem
Durée : 1h37 min
Genre : Comédie noire
Date de sortie : 31 Mai 2023
Norvège – 2022

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4.5

Spider-Man : Across the Spider-Verse – une expérience encore plus radicale

Après le miracle qu’était Spider-Man: Into the Spider-Verse, Miles Morales est enfin de retour. Le premier opus était une immense réussite de par ses prouesses d’animation et sa compréhension du matériel adapté. Les équipes de Sony Pictures Animation avaient donc face à elles un grand défi, qu’elles ont su relever haut la main, en transcendant le modèle du premier film, aussi bien d’un point de vue technique qu’émotionnel.

Frénésie des images et des sons…

Lors de sa sortie, Spider-man : Into the Spider-Verse avait pris tout le monde de court. Grâce à une animation d’une inventivité folle, le film a su tirer profit de toutes les techniques à sa disposition pour représenter de la meilleure manière le multiverse. Jusqu’alors, hormis le comics Spider-verse écrit par Dan Slott, l’idée de réunir à l’écran différents spider-men demeurait un véritable fantasme. Mais le film a su tirer profit de son concept en le transcendant, sans se contenter de l’utiliser en tant qu’outil commercial et de fan-service.

Désormais, le concept de multiverse est monnaie courante. Plusieurs longs-métrages ont essayé de surfer sur la vague engendrée par le film de 2018, mais tous ont échoué à cause d’une absence d’un propos lié à l’utilisation du concept. On pense directement, et malheureusement, à Spider-man No Way Home, qui n’avait rien à raconter, et s’est contenté de mettre en images un fantasme. Ce que les producteurs de Spider-Man Across the Spider-Verse semblent avoir compris, contrairement à d’autres, c’est que seules l’animation et sa grande richesse peuvent rendre justice à de telles ambitions.

Ainsi, cette suite arrive une nouvelle fois à éblouir visuellement. Chaque plan, chaque composition d’image semble être une révolution en soi. C’est un véritable bouillonnement créatif, le fruit de longues années de travail. Chaque personnage, ainsi que l’univers dont il provient, dispose d’une identité propre. Le multiverse justifie ainsi ce mélange des styles. Le film s’ouvre dans l’univers de Gwen Stacy, alias Spider-Gwen. Son monde s’illustre de couleurs en aquarelle, qui évoluent avec ses sentiments. De la même manière, de nouveaux personnages comme Miguel O’Hara, Spider-Man 2099, sont introduits. Venant d’un univers futuriste, son esthétique est très grandement inspirée par le cyberpunk.

La musique, déjà omniprésente dans le premier volet, participe elle aussi grandement à la création de l’univers du film. Ce n’est donc pas simplement visuellement, mais également via la bande originale que les personnages sont définis. Puisque Gwen est batteuse dans un groupe de rock, son univers s’imprègne des mêmes sonorités, faites de guitares et de percussions. Spider-Punk, nouveau venu lui aussi, se voit évidemment accompagné de musique du même genre. Mais le plus impressionnant réside dans les liens que les réalisateurs arrivent à tisser entre l’image et le son. Comme si chaque image provoquait un son ou inversement. Et là encore, l’animation y est pour beaucoup.

Au service d’un récit d’une grande richesse

Mais Spider-Man Across the Spider-Verse est plus qu’une simple expérience visuelle et sonore. Le récit du film en lui-même est très chargé et brasse énormément de thématiques. Désormais héros à plein temps, Miles Morales a grandi, et il essaie de tout gérer : les vilains, ses études, ses parents… Mais sur tous les fronts, il finit forcément par s’égarer. Cette charge mentale, bien trop importante pour un adolescent de 15 ans, est le cœur du récit. La frénésie du quotidien se traduit parfaitement dans la narration du film sur-rythmée. La fameuse devise «grands pouvoirs, grandes responsabilités» n’est jamais bien loin, mais demeure d’une efficacité redoutable sur le plan émotionnel.

Récit d’adolescents en pleins tourments, le film n’oublie pas d’accorder une grande importance aux parents. Témoin du mal-être de leurs enfants, ils paraissent parfois impuissants, et semblent avoir du mal à les laisser s’envoler de leurs propres ailes. Leurs échanges sont déchirants, tout comme les non-dits, qui s’expriment à travers les images dévoilant leurs sentiments. Malgré cette frénésie permanente, le long-métrage trouve toujours la juste tonalité. Les moments d’émotions ne sont jamais forcés, et l’humour est savamment dosé.

La dimension méta-textuelle du film, intrinsèquement liée au concept du multiverse, est elle aussi poussée à son paroxysme. Au cours du film, Miles rejoint une brigade de spider-men. C’est là qu’il comprend qu’il a en commun avec chacun d’eux des événements charnières, qui les ont façonnés. Mais tenter d’altérer ces événements peut modifier le cours des choses et troubler l’équilibre. Les héros ont donc conscientisé le lourd fléau que représentaient leurs pouvoirs. Mais pour Miles, il est inconcevable d’accepter cela. Il essaie alors une nouvelle fois de se transcender pour surmonter sa condition.

Première partie d’un diptyque, le long-métrage arrive tout de même à exister de manière autonome. Quand bien même sa fin abrupte laisse le spectateur désireux de replonger directement dans son univers, Spider-Man : Across the Spider-Verse est une grande réussite. Dans une industrie où la figure du super-héros est trop présente, il est bon de se rappeler ce qu’une bonne utilisation de celle-ci permet d’accomplir. Drôle, émouvant, d’une richesse visuelle et thématique folle, cette suite réussit le pari de surpasser son modèle en décuplant tout ce qu’il avait entrepris. Fort heureusement, l’attente sera cette fois bien moindre, la conclusion arrivant dans moins d’un an.

Spider-Man : Across the Spider-Verse – bande annonce

Spider-Man : Across the Spider-Verse – fiche technique

Réalisation : Kemp Powers, Joaquim Dos Santos et Justin K. Thompson
Scénario : Phil Lord, Chris Miller et Dave Callaham
Interprétation : Shameik Moore ( Miles Morales ), Hailee Steinfeld ( Gwen Stacy ), Oscar Isaac ( Miguel O’Hara ), Jake Johnson ( Peter B. Parker )
Direction artistique : Araiz Khalid
Musique : Daniel Pemberton
Montage : Mike Andrews
Production : Phil Lord, Chris Miller, Avi Arad, Amy Pascal et Christina Steinberg
Genre : Super-Héros, action
Société de distribution : Sony Pictures Releasing
Durée : 2h20
Pays : États-Unis
Date de sortie : 31 Mai 2023 ( France )

Spider-Man : Across the Spider-Verse – une expérience encore plus radicale
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4.5