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« Système solaire » : une nouvelle collection didactique aux éditions Glénat

Deux bandes dessinées, Mars, la planète rouge et Jupiter, le berger des astéroïdes, paraissent aux éditions Glénat dans une nouvelle collection intitulée « Système solaire ». Scénarisés par Bruno Lecigne, et impliquant les dessinateurs Fabien Bedouel, Xavier Dujardin et Afif Khaled, les deux albums s’inscrivent dans une démarche à la fois éducative et divertissante.

Les auteurs organisent une rencontre convaincante entre des éléments scientifiques rigoureux et une trame narrative fictive empreinte de mystère et d’aventure. L’introduction, marquée par la découverte d’un vaisseau extraterrestre ancien mais avant-gardiste, plante immédiatement le décor d’une saga interstellaire qui, sous couvert de quête spatiale à la recherche d’un équipage disparu, servira surtout à démystifier les planètes visitées.

L’objectif pédagogique ne saurait cependant éclipser la dimension ludique : à travers les yeux d’une équipe internationale aux compétences diversifiées, le lecteur est invité à redécouvrir Mars et Jupiter sous un jour nouveau, à faire face à des mésaventures d’ampleur biblique, faisant de la science un vecteur d’émerveillement et de rebondissement.

Le tome dédié à Mars se distingue par sa capacité à mêler réflexions scientifiques et interrogations existentielles. La représentation de la planète, avec sa surface oxydée conférant sa couleur rouge caractéristique, sert de toile de fond à des découvertes aussi fascinantes qu’inquiétantes. Les dangers inhérents à l’exploration de Mars, tels que les tempêtes de poussière et l’exposition aux rayons cosmiques, sont abordés avec une précision technique indéniable. La découverte d’un océan de glace (le cratère Korolev) et les spéculations sur l’origine de la vie terrestre (projetée depuis Mars ?) enrichissent la trame d’une dimension quasi-philosophique.

Systeme-Solaire-Tome-02-Jupiter-avisLe second tome, consacré à Jupiter, élargit le spectre de l’aventure en plongeant l’équipage et les lecteurs dans les mystères de la plus grande planète du système solaire. La densité scientifique de l’ouvrage se manifeste notamment à travers l’exploration de la composition atmosphérique de Jupiter et des conditions extrêmes prévalant à sa surface. La tension narrative atteint son apogée lors des péripéties vécues par l’équipage, notamment lors de leur exploration de Ganymède. L’intrigue se teinte d’une réflexion sur l’isolement, le deuil et la quête de sens, incarnée par les dialogues entre Yang-Liping et l’extraterrestre Clarke, occupant originel du vaisseau spatial et désireux de savoir si les siens sont encore en vie.

Bruno Lecigne, à qui l’on doit de nombreux romans de science-fiction, figure centrale de ces créations, affirme : « Le principe est d’instruire en amusant, transmettre en divertissant. » Cette ambition transparaît à travers la collaboration avec l’Observatoire de Paris, garantissant une assise scientifique solide aux récits, et le complément pédagogique, sous forme de dossier, qui est inclus à la fin de chaque album. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est bien à travers les péripéties de Clarke et l’équipage humain qui l’accompagne que le lecteur apprendra que 99,85% de la masse totale du système solaire se constitue du soleil, qu’il faut compter en tout au minimum 10 milliards de galaxies-spirales comme la Voie lactée, que la croûte de Mars est uniforme et que sa dualité se caractérise par une face éruptive et furieuse et une autre plus paisible et sereine, ou encore que Jupiter accueille des orages et des tempêtes titanesques et qu’en tant que planète géante gazeuse, elle aurait pu occuper la zone d’habitabilité du système solaire et repousser les planètes rocheuses plus loin, ou même les dévorer.

Mars, la planète rouge et son pendant jupitérien brillent par leur valeur didactique et divertissante ; ils parviennent à démocratiser la science en la rendant accessible et fascinante. À travers ce voyage au cœur du système solaire, Bruno Lecigne et ses co-auteurs réussissent le pari, qui n’en est encore qu’à ses débuts, d’immerger le lecteur dans une aventure interplanétaire riche en enseignements, questionnements et émerveillements…

… et pas dénuée de réflexions envers l’homme. « Nous partons pour la plus extraordinaire et incroyable aventure de tous les temps, et nous râlons sur l’équipement hôtelier », lira-t-on ainsi, avant que Clarke ne s’interroge : « Vous êtes une espèce difficile à comprendre, Terriens. Pourquoi ne pas prendre soin de votre planète, plutôt que de coloniser ce corps presque mort ? » Comment lui donner tort ?

Mars, la planète rouge, Bruno Lecigne et Fabien Bedouel
Glénat, mars 2024, 64 pages

Jupiter, le berger des astéroïdes, Bruno Lecigne, Xavier Dujardin et Afif Khaled
Glénat, mars 2024, 64 pages

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4

« Nuages » : le tourbillon de l’existence

Dans Nuages, paru aux éditions Glénat, J. Personne met en scène Léo, un personnage animé dès son plus jeune âge par le désir de voler. À travers les pages, nous suivons son parcours de l’enfance à l’âge adulte, constitué d’épanouissements, d’aspirations contrariées, d’amours déçus, bref de tout ce qui fait l’étoffe d’une vie ordinaire.

L’enfance de Léo est placée sous le sceau d’un désir puissant et singulier : celui de s’élancer dans les airs, de voler au-delà des nuages, de se déconnecter de la réalité tangible pour embrasser un au-delà plein de promesses. Ce rêve est cependant loin d’être une simple fantaisie enfantine, puisqu’il s’ancre profondément en lui et va influencer ses choix de vie, ses relations et sa quête de bonheur. Enfant, le protagoniste de J. Personne possède un monde intérieur foisonnant ; il nourrit son imagination et son désir d’évasion. Il se voit en alter ego super-héroïque, projection de lui-même plus forte et rassurante, alors qu’il s’inscrit en réalité souvent dans les marges de la vie estudiantine…

En devenant adulte, Léo s’efforce de concilier ses aspirations avec les impératifs de la vie quotidienne et des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Son amour pour Nour, au contact de laquelle il trouve le bonheur, la naissance de leur fils Adam, ainsi que l’ouverture d’une librairie témoignent d’une quête de sens et d’autonomie. Néanmoins, ces choix de vie ne sont pas exempts de difficultés : la précarité financière, les heures de travail qu’on ne compte plus, les tensions croissantes au sein du couple et même le racisme vécu par Adam à l’école (il a des origines arabes de par sa maman). Ces événements mettent à l’épreuve la résilience de Léo et le confrontent plusieurs fois à une forme d’abîme existentiel, et surtout à la fragilité de ses rêves.

La palette de J. Personne dans Nuages joue un rôle crucial dans la narration. Les couleurs douces, pop et nuancées, tout en sensibilité, restituent avec brio les expériences de vie entre joie, tristesse, espoir et désillusion. Cette approche visuelle renforce le caractère contemplatif de l’œuvre, offrant au lecteur une expérience immersive dans les états d’âme d’un protagoniste attachant, auquel chacun pourra – au moins pour partie – s’identifier. L’évolution de Léo au fil du temps est marquée par une prise de conscience aigüe de la fuite inexorable du temps. La mort de proches, les changements dans ses relations, la désillusion professionnelle, sont autant de rappels au fait que la vie ne se plie pas toujours à nos désirs.

En ce sens, sans être pessimiste, Nuages est porteur d’une mélancolie en prise directe avec les vulnérabilités humaines. C’est par exemple Léo faisant la morale à son fils en prenant, sans le dire, sa propre existence à témoin. À travers le parcours de son protagoniste, J. Personne nous convie à une introspection profonde sur nos propres vies, nos rêves et ce qu’ils deviennent avec le temps. Nos aspirations initiales, auxquelles on se cramponne parfois, peuvent à la fois nous guider et nous égarer. En définitive, Nuages nous interpelle en posant cette question, fondamentale : dans le tourbillon incessant de la vie, comment trouver notre propre manière de voler ?

Nuages, J. Personne
Glénat, avril 2024, 240 pages

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4.5

« Le Dernier Vol » : destins brisés

Dans Le Dernier Vol (Steinkis), Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia partent d’un fait divers tragique pour explorer, avec sensibilité, les trajectoires intimes de plusieurs passagers liés par un accident fatidique…

L’histoire prend racine dans les préparatifs, tout à fait ordinaires, de chaque personnage, avant un départ de Barcelone pour Düsseldorf. Certains se montrent craintifs, d’autres excités à l’idée de rejoindre l’Allemagne. Ce que Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia mettent en scène, ce sont des individus aux prises avec leurs espoirs, leurs doutes et leurs dilemmes. Chacun appréhende ce qui constituera un dernier vol selon les circonstances et l’humeur du départ, des éléments à taille humaine que la tragédie qui s’ensuit, dans sa narration médiatique, tendra à négliger.

La structure narrative du Dernier Vol est relativement simple : les personnages et leurs tranches de vie se succèdent les uns aux autres, avec pour seul liant l’avion qu’ils s’apprêtent à prendre dans quelques heures. L’amour, le regret, les liens familiaux et la douleur trouvent un écho dans ces récits courts et autonomes. Bien qu’il soit le véritable vecteur de la catastrophe, le pilote demeure dans un angle mort. Plutôt que d’exposer ses motivations, les auteurs préfèrent montrer les cheminements qu’elles interrompent, les individus qu’elles privent de vie.

Au-delà de la reconstitution des événements précédant le drame, l’œuvre invite à une réflexion sur la valeur de l’existence et sur l’imprévisibilité du destin. La question lancinante de ce que l’on éprouverait dans les ultimes moments de vie ajoute une dimension philosophique à la narration, tout en maintenant une empathie profonde pour les protagonistes. Juana a été victime de violence conjugale, Roberto doit composer avec l’adultère dont il s’est rendu coupable, Mark a un passif difficile avec son père et Leya attend impatiemment de retrouver l’homme qu’elle aime… 

Le Dernier Vol se caractérise ainsi surtout par ce qu’il n’est pas : une reconstitution graphique d’un accident aérien devenu célèbre. C’est une célébration de la vie dans sa diversité, ses complexités, sa fragilité, à travers des personnages aux affects profondément humains. Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia font œuvre de sensibilité et de finesse dans les portraits qu’ils brossent. Amarrées aux relations amoureuses et familiales, leurs histoires portent, bien au-delà des situations décrites. Car la tragédie invite à tout reconsidérer à son aune. 

Le Dernier vol, Lorenzo Coltellacci et Davide Aurilia  
Steinkis, mars 2024, 144 pages 

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4

« American Parano » : enquête policière à San Francisco

Dans American Parano : Black House (Dupuis), Hervé Bourhis et Lucas Varela plongent le lecteur au cœur d’une intrigue policière complexe, prenant pour cadre le San Francisco de la fin des années 60. Une enquête sur un meurtre mystérieux permet de radiographier les dynamiques sociétales de l’époque et de donner une certaine épaisseur aux personnages. 

Le contexte historique et géographique dans lequel s’inscrit American Parano : Black House constitue sans nul doute l’une des principales richesses de cette bande dessinée. San Francisco, avec son Golden Gate et ses quartiers pittoresques, offre au récit un cadre idoine, empreint des tensions de l’époque. La fin des années 60 est en effet marquée par l’émergence du mouvement Flower Power, le développement des contre-cultures et un climat social en pleine ébullition. L’intrigue policière qui sert de fil conducteur est en sus dirigée par une femme, au grand dam de ses collègues masculins, peu enclins à la laisser marcher sur leurs platebandes. Les auteurs exploitent avec talent cette ambiance particulière, entre conservatisme crispé et soif de liberté ambiante.

L’intrigue centrale d’American Parano : Black House débute par la découverte macabre d’une jeune femme assassinée, son corps marqué d’un pentagramme inversé. Ce symbole, loin d’être un simple détail, oriente immédiatement l’enquête vers le mystérieux Baron Yeval, figure notoire du culte satanique, absent au moment des faits. Les protagonistes, le lieutenant Ulysses Ford et l’inspectrice Kimberly Tyler, dont les rapports ont quelque chose de filial et de touchant, se retrouvent aussitôt plongés dans un univers où le mysticisme et la noirceur humaine se côtoient. 

Le personnage de Kimberly, inspectrice faisant ses premiers pas dans un milieu viriliste, permet d’introduire des thématiques liées à la misogynie et aux préjugés de genre. Sa rencontre avec le Baron Yeval, individu aussi charismatique que dérangeant, n’est pas sans rappeler celle de Clarice Starling avec Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux. L’interaction entre les deux personnages suppose en effet une part de manipulation, de mystères à percer et un mélange de fascination-répulsion. Une fois encore, l’ambiance de l’époque, avec ses mouvements sectaires et ses changements sociaux, enrichit considérablement le récit, puisqu’elle est déterminante quant au culte concerné.

Sur le plan graphique, le travail de Lucas Varela se caractérise par un style semi-réaliste allié à une mise en couleurs flatteuse, restituant avec soin ces fameuses années 60 tout en duplicité. La sobriété du trait, l’esthétique soignée contribuent pleinement à immerger le lecteur dans l’histoire. En cela, American Parano : Black House initie un diptyque prometteur, qui parvient à un équilibre satisfaisant entre toutes ses composantes. Kimberly est appelée à faire son trou dans la police, malgré l’hostilité de ses collègues, tout en affrontant un passé filial que l’on devine lourd et en démêlant le vrai du faux dans l’enquête qu’elle mène. 

American Parano : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela 
Dupuis, mars 2024, 64 pages

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3.5

« La Voie Dragon » : initiation par le feu

Les éditions Glénat publient La Voie Dragon, d’Ethan Young. L’album se caractérise par une fusion d’éléments traditionnels chinois et un propos universel sur l’héritage et l’initiation vers l’âge adulte. 

Glénat prend quelques distances avec ses canons habituels et propose un album dont l’univers est profondément ancré dans le patrimoine culturel chinois. On y suit l’histoire de Sing, héritier du clan Wong, en quête du Vieux Pays, une contrée mythique jadis abandonnée par les siens, et désormais promesse de renouveau. Ce voyage, martial pour les siens, initiatique pour lui, est toutefois semé d’embûches et d’antagonisme. Pendant que les adversaires se dressent contre les siens, le jeune prince rencontre le vieux sage Ming, ambivalent, et Minuit, un chat géant au pouvoir extraordinaire.

L’épopée présente plusieurs degrés de lecture : la quête de soi et la découverte d’un monde conditionné par le passé font partie des nombreux éléments, certains féministes, intégrés dans cette histoire. Il est d’ailleurs intéressant de souligner la dimension écologique de La Voie Dragon, avec cette tribu cherchant une terre plus propice à son épanouissement, en écho à notre gestion des ressources naturelles.

Au-delà de l’aventure, qui tapisse l’ensemble du récit, La Voie Dragon initie un dialogue subtil avec l’héritage, l’altérité et la diplomatie, traités avec une sensibilité n’excluant ni réflexion ni divertissement. L’œuvre d’Ethan Young, en mettant en scène l’initiation et la découverte, nous confronte à des sujets de fond plus substantiels. Le prince Sing, que l’on cherchait initialement à protéger de toute menace, fait montre d’un courage insoupçonné et parvient à démystifier l’histoire des siens tout en instaurant la pacification entre des groupes rivaux.

Le style graphique d’Ethan Young se caractérise quant à lui par son dynamisme et ses cadrages aux inspirations cinématographiques. Les séquences d’action sont bien gérées et le voyage au cœur de cette Chine imaginaire, dans une ambiance de fin de règne, entre tradition et modernité, est plutôt convaincant, et très divertissant. La mémoire, enfin, apparaît probablement comme le trope le mieux exploité dans cet album, avec la confrontation du mythe et du récit factuel, permettant aux Wong, on l’imagine, de rebâtir sur des bases saines. 

La Voie Dragon, Ethan Young 
Glénat, mars 2024, 200 pages

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3.5

Le Crabe-Tambour : film somme sur la vie et l’œuvre de Pierre Schoendoerffer

Le réalisateur le plus atypique du cinéma français adapte de nouveau un de ses propres livres et se replonge dans les méandres d’une histoire post-coloniale mal digérée, à laquelle lui-même a participé.

Un film historique personnel

À l’instar de La 317e section, Le Crabe-Tambour est d’abord un roman écrit par Pierre Schoendoerffer en 1976 et qui obtient le Grand prix du roman de l’Académie française. Celui-ci se base sur la vie d’un personnage réel, le lieutenant de vaisseau Pierre-Guillaume, ancien combattant d’Indochine et d’Algérie, ancien partisan OAS devenu par la suite conseiller maritime, mercenaire et grand voyageur. Dès l’année suivante, Schoendoerffer décide de l’adapter au cinéma et trouve assez vite un accord avec le cabinet du chef d’État-major de la Marine et du ministre des Armées. Le cinéaste écrit lui-même le scénario avec son beau-frère Jean-François Chauvel. Le tournage se déroule durant l’hiver 1976-1977, essentiellement en mer d’Iroise. Pour les besoins des scènes en bateau, fut d’abord utilisé le remorqueur de haute mer Centaure, puis l’escorteur d’escadre Jaureguiberry, jugé plus crédible. Le tournage est pénible, marqué par des tempêtes et la présence de glace. À son opérateur Dominique Merlin, embarqué à bord du chalutier Shamrock III, le cinéaste dira « ramène-moi la peine des hommes ».

La scène de rencontre à Mers el Kebir est quant à elle tournée sur la base d’hélicoptères de Saint Mandrier. Les autres scènes sont tournées à Terre Neuve et Saint-Pierre et Miquelon. Pierre Guillaume participe au tournage comme conseiller technique et joue une silhouette de procureur durant la scène du procès. Dans la musique du film, on peut entendre la chanson Paris jadis qui avait été chantée par Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle dans Les Enfants gâtés de Bertrand Tavernier. Schoendoerffer retrouve ses habituels collaborateurs : le photographe Raoul Coutard, le producteur Georges de Beauregard et l’acteur principal Jacques Perrin. Sorti en France le 9 novembre 1977, le film n’eut pas un franc succès public, enterrant toute possibilité de suite qu’envisageait Schoendoerffer étant donné que le film ne restituait que la moitié du roman. En revanche, il remporte en 1978 trois césars : meilleur acteur (Jean Rochefort), meilleur second rôle (Jacques Dufilho) et meilleure photographie. Il est depuis largement estimé et considéré comme un classique tout en demeurant relativement méconnu du grand public. Un destin assez paradoxal qui résume par ailleurs l’ensemble de la carrière de Schoendoerffer.

Le film d’un homme sur des hommes

Si Le Crabe-Tambour traite de la vie d’un personnage bien réel, Pierre Schoendoerffer intègre volontiers des éléments qui lui sont très personnels. « Ce n’est pas sa biographie, c’est la vie telle que je l’ai rêvé… » De fait, le titre du roman originel est une référence directe au surnom qu’il donnait lui-même à son jeune fils Ludovic, futur réalisateur lui aussi. Il est effectivement difficile de ne pas penser au parcours du cinéaste en voyant le film, en particulier les scènes se déroulant en Indochine.

Mais le film, à l’instar du roman, se réfère également aux autres œuvres de Schoendoerffer, en particulier à La 317e section. En effet, le héros, rebaptisé Wilsdorf, apprend la mort de son frère en Algérie, l’adjudant Wilsdorf , personnage principal du film interprété par Bruno Cremer. Une photo de l’acteur apparait d’ailleurs pour illustrer sa mort dans un journal. Il est indiqué que Wilsdorff est enterré à Niederbronn-les-Bains, près de Reichscoffen, commune où l’auteur a réellement vécu avec sa famille en 1939. L’histoire assure également un lien avec L’Adieu au roi, un autre de ses romans adapté au cinéma par John Milius. Ses personnages croisent sur leur route vers l’Indochine l’Irlandais fou devenu roi, du moins dans le roman, la scène étant absente du film. Schoendoerffer crée ainsi un véritable univers partagé réunissant tous ses personnages d’aventuriers idéalistes et solitaires dans le grand tourbillon de l’Histoire. Le film fait aussi la liaison entre les guerres d’Indochine et d’Algérie, par le biais de son personnage principal qui participe aux deux conflits, mais aussi en précédant le tournage de L’Honneur d’un capitaine, sorti cinq ans plus tard, entièrement consacré au conflit algérien : un autre portrait d’un soldat perdu solitaire et aventureux.

Le Crabe-Tambour se montre audacieux, n’hésitant pas à aborder frontalement des sujets sensibles alors très récents comme les guerres coloniales ou l’OAS. On a également une référence aux évènements de la Guerre du Vietnam menée par les Américains durant cette époque, évènements qui affectèrent aussi Schoendoerffer qui y avait des amis. Une fois de plus, on y retrouve les thèmes de prédilection du cinéaste, notamment le poids de l’Histoire et le récit de destins individuels se distinguant de la société et de ne se pliant pas aux normes. Mais aussi l’impact de la nature, en l’occurrence la mer que doivent affronter les hommes d’équipage du Jaureguiberry. Comme dans le roman, les éléments naturels sont des acteurs à part entière du récit que doivent affronter les hommes comme autant d’épreuves. La symbolique du rapport au temps historique en apparait d’autant plus forte.

Le long-métrage intègre les principales récurrences de Schoendoerffer : un rythme lent et contemplatif, une réalisation sobre et élégante, une place primordiale accordée aux dialogues. Y sont également présentes ses thématiques phares telles que la fraternité d’arme, l’importance de l’honneur et de la parole donnée, la question de l’obéissance militaire et de la rébellion. Comme toujours dans la filmographie du cinéaste, la reconstitution historique est minutieuse et colle au plus près de la réalité. Schoendoerffer va jusqu’à filmer en détail, parallèlement à l’histoire principale, les manœuvres d’un navire d’assistance des pêches. Le fiction prend ainsi des allures de documentaire, laissant s’exprimer des témoins des faits plutôt que des acteurs, sentiment il est vrai renforcé par la crédibilité des prestations de Jacques Perrin, Jean Rochefort et Claude Rich. Acteur fétiche de Schoendoerffer, Perrin y retrouve un rôle d’ancien combattant fidèle à son histoire et perdu dans le monde moderne, un rôle d’autant plus convaincant quand on sait que l’acteur fut également officier de réserve dans la marine nationale. Signalons une certaine audace du casting qui donne un rôle sobre et sérieux à Jacques Dufilho, jusque-là d’avantage connu pour ses prestations dans des comédies franchouillardes peu relevées. Surtout, on y relève la minutie apportée aux scènes maritimes, que ce soit au niveau de l’ambiance, des dialogues ou des interventions des personnages.

Il faut également relever l’absence de vraies « scènes de combat » et la dilution de la notion de guerre à travers un récit qui embrasse une époque plus large. Le film s’attarde davantage sur le portrait des hommes et leurs relations, fondées sur des rapports francs d’amitié, voire de fraternité, comme toujours chez Schoendoerffer. Ces rapports sont notamment illustrés par l’amitié d’arme entre le commandant du Jaureguiberry, interprété par Jean Rochefort, et le Crabe-Tambour. Née dans le cadre de leur service commun en Indochine, elle se prolonge après celle-ci durant le conflit algérois mais se trouve remise en question et ébranlée par les choix divergents des deux hommes face au putsch d’Alger de 1961 et à la politique de De Gaulle en Algérie. Sont ainsi abordées les thématiques de la trahison et de la rédemption, également chers à Schoendoerffer. En effet, le trajet du commandant à bord de son vaisseau vers la mer du Nord, à la recherche du Crabe-Tambour, s’apparente à la recherche de son honneur perdu des années plus tôt et à un rachat de ses fautes. Un objectif d’autant plus important pour lui que le personnage, gravement malade, n’en a plus pour longtemps et va ainsi accomplir son dernier voyage.

Globalement, le film insiste sur les relations entre les personnages, des relations faites d’estime, de compréhension et d’entraide entre hommes ayant connu les affres de la guerre, et se retrouvant dans une société en paix dans laquelle ils se sentent désorientés, voire exclus et qu’ils finissent par fuir, notamment par le voyage. Un aspect des personnages dans lequel pourrait se reconnaitre Schoendoerffer lui-même.

Un film autobiographique ?

Dans chacun de ses films, le cinéaste se reflète dans ses personnages et les situations qu’ils vivent. Le parallèle est assez évident avec son parcours personnel d’ancien combattant et caméraman militaire en Indochine, ancien marin, ancien reporter de guerre et grand voyageur. D’autres détails sont plus discrets comme le lieu d’enterrement du lieutenant Wilsdorff, ou encore le personnage du mécanicien de bord interprété par Jacques Dufhilo qui reflète les préoccupations religieuses de Schoendoerffer. De fait, le réalisateur s’identifie largement à ces anciens combattants, ces survivants déchus confronté à la nouvelle épreuve de la réinsertion. « J’étais un survivant, j’avais peur de rentrer en France, de retrouver ce mur de béton qui entoure le cinéma. » Cette impression de se trouver dans une société qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas se retrouve dans tous ses films qui suivent La 317e section, sans apitoiement ou sentiment forcé, avec sobriété et élégance. De même, l’attrait pour le voyage, principalement sur mer, est le témoignage d’une expérience personnelle du cinéaste, découvertes de jeunesse de Hawai à New-York au cours desquelles il rencontre Joseph Kessel et Akira Kurosawa. Par ailleurs, c’est également par cette vie passée dans la guerre et le voyage qu’il construit sa méthode de tournage et son style : « La caméra est un soldat anonyme, elle est là où sont les soldats, au milieu d’eux. » C’est un constat que l’on peut d’ailleurs faire pour tous ses films suivants.

Le Crabe-Tambour se distingue également par son rapport au temps, très caractéristique. Le recours au flash-back est très fréquent, renvoyant évidemment aux notions de passé historique ainsi qu’aux souvenirs d’ancien combattant du personnage (donc, implicitement, de Schoendoerffer). Il faut bien sûr souligner la grande différence d’ambiance entre ces scènes, celles de flash-back étant ensoleillées et assez joyeuses, celles du présent sont grises ou pluvieuses, souvent bien plus tristes. Une fois encore, l’identification de l’auteur au personnage est totale. Du reste, on retrouve dans certaines scènes de flash-back des décalques de prise de vue de l’opérateur Schoendoerffer en 1952-54. On reconnaît également la propension du réalisateur à cadrer ses acteurs en gros plans et plans poitrines. Ainsi, tout en restituant un témoignage poignant, il n’oublie pas de développer un vrai style de cinéaste, simple et sobre. Finalement, il fait des films qui, non seulement relatent sa propre histoire, mais en plus lui ressemblent.

Bande-annonce : Le Crabe-Tambour

Fiche Technique : Le Crabe-Tambour

Réalisation : Pierre Schoendoerffer
Scénario : Jean-François Chauvel et Pierre Schoendoerffer, d’après le roman du même nom de ce dernier
Avec Jean Rochefort, Claude Rich, Aurore Clément, Jacques Dufilho, Jacques Perrin, Bernard Lajarrige, Jean Champion, François Dyrek, Odile Versois…
Production : Georges de Beauregard
Musique : Philippe Sarde
Photographie : Raoul Coutard
Cadreur : Georges Liron
Son : Raymond Adam
Montage : Nguyen Long
Assistants réalisateur : Léonard Guillain, Michel Picard (réalisateur), Marc Angelo (2e), Philippe Charigot (2e)
Conseiller technique : Pierre Dubrulle
Genre : aventures
Date de sortie : 9 novembre 1977

Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire, un peu de plaisir régressif pour beaucoup de bêtises

Le mot d’ordre de nouvel opus du Monsterverse initié par la Warner semble être l’excès. Après nous avoir offert des films mettant en scène Godzilla (deux fois) et King Kong (une fois) en solo, puis les avoir réunis lors du dernier opus Godzilla vs Kong il y a trois ans, les producteurs de la Warner continuent dans le spectacle décérébré et gorgé de CGI en proposant une alliance entre les deux monstres contre une menace toujours plus grande. On avait envie d’y croire mais le résultat est encore moins bon ici. Si quelques séquences de combats entre ces illustres kaijus nous gratifient de moments de plaisir régressif plutôt bien exécutés, ils sont noyés dans une bouillie numérique parfois imbuvable et des scènes avec des humains qui s’avèrent inutiles dans le meilleur des cas et agaçantes voire ridicules la plupart du temps. Surtout quand elles tentent d’apporter des fondations à une mythologie sans queue ni tête. À voir le cerveau débranché. Et encore…

Synopsis : Le tout-puissant Kong et le redoutable Godzilla unissent leurs forces contre une terrible menace qui risque de les anéantir et met en danger la survie même de l’espèce humaine. On remonte à l’origine des deux titans et aux mystères de Skull Island, tout en révélant le combat mythique qui a contribué à façonner ces deux créatures hors du commun et lié leur sort à celui de l’homme…

Si le Dark Universe d’Universal et ses créatures mythiques telles que la Momie ou Frankenstein a fait feu de tout bois et a vite été rangé aux oubliettes, le Monsterverse de la Warner semble encore avoir de beaux jours devant lui malgré des retours critiques peu engageants. Mais quand les recettes sont là… En effet, Godzilla vs Kong a tout de même rapporté près de 500 M$ pour un budget de 120 M$ alors qu’il était sorti en pleine période Covid et n’avait même pas eu les honneurs d’une sortie en salles en France. Dans ces circonstances, on comprend pourquoi les producteurs s’obstinent à continuer de mettre en scène Godzilla, King Kong et d’autres célèbres monstres reliés par une organisation appelée Monarch et qui a d’ailleurs eu droit à une série sur Apple TV récemment.

Il faut dire que tout n’est pas à jeter dans cet univers, même si beaucoup crieront que le succès critique et public du japonais Godzilla Minus One, récemment, aurait dû mettre un terme aux délires du genre imaginés par les Américains. (Et même si on a le droit de ne pas avoir apprécié non plus Minus One, question de sensibilité probablement). En effet, le premier Godzilla de cet univers réalisé par Gareth Edwards était plutôt bon et augurait du meilleur. Puis vint Kong : Skull Island qui s’avérait divertissant et se regardait comme une bonne vieille série B nantie d’un énorme budget. Pour le reste, l’opus suivant mettant en scène Godzilla était une catastrophe dans tous les sens du terme et le Godzilla vs Kong n’était pas des plus recommandables non plus. Alors quand le dernier né de la franchise coche les mêmes cases que le précédent mais en accentuant encore ses défauts et problèmes…

Il est clair – et c’était presque prévisible – que le seul intérêt de ce Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire réside dans les scènes de combats titanesques entre les kaiju. Mais n’est pas Guillermo del Toro (le sympathique et généreux Pacific Rim) ou Peter Jackson (le King Kong de 2005) qui veut, et Adam Wingard n’est qu’un tâcheron qui semble bien plus s’amuser que nous avec ces créatures mythiques. Alors à ce niveau est-ce au moins réussi et digne d’intérêt ? On ne peut nier qu’il y a quelques bons morceaux de bravoure et scènes d’affrontement qui s’apprécient comme des plaisirs régressifs. Et on les doit surtout à Kong, toujours aussi impérial et bien incarné par la magie des effets spéciaux. Quelques combats entre bestioles dans une Terre creuse sont sympathiques, mais à une époque où l’escalade dans les scènes de destruction massive et de combats est de mise, difficile d’impressionner vraiment le spectateur. Il n’empêche, la séquence où Kong tente de ramener Godzilla à sa cause au pied des pyramides d’Égypte est peut-être le moment le plus jubilatoire.

Hormis ces quelques instants de délire en images de synthèse qui en appellent à nos âmes d’adolescents, le reste est vraiment d’un goût douteux et symptomatique du grand n’importe quoi qui gangrène Hollywood depuis quelques années. Le point d’orgue du long-métrage, qui est logiquement le combat final, souffre des mêmes scories que les finals du DCEU de la même Warner : une overdose d’effets spéciaux qui vire à la bouillie numérique. On est gavé et on sent qu’on a voulu trop en mettre. Trop de créatures, trop de CGI parfois douteux et trop de plans emballés dans un montage à la serpe qui donnerait presque mal au crâne. On a dû penser que le spectateur en voulait pour son argent, donc toujours plus, mais on oublie au passage tout ce qui fait la sève du septième art et du grand écran : on a moins l’impression d’être face à un film de cinéma que devant un jeu vidéo sur lequel on n’a aucune prise.

L’autre moitié du film, en l’occurrence les séquences mettant en scène des personnages humains, n’est ni faite ni à faire. On sent que Wingard n’en a cure et expédie ça de manière mécanique et sans âme. Les personnages sont vides et caricaturaux, juste présents pour servir la soupe aux créatures. Et pour ce qui est de la mythologie qu’on essaie toujours d’instaurer en dépit de la logique, ça devient n’importe quoi. Par exemple, on envoie une équipe destinée à sauver le monde composée de seulement cinq personnes : un seul militaire, une enfant, un geek, un vétérinaire et une scientifique (cherchez l’erreur et trouvez le bon sens !). Les « scénaristes » osent même introduire une civilisation souterraine et cachée qui ferait passer celle d’Amazonie de Madame Web pour crédible. Les réactions et actions des protagonistes n’ont ni queue ni tête et tout devient du grand n’importe quoi au fil des minutes s’égrenant.

Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire dure moins de deux heures et heureusement. On ne peut nier que cela a le mérite d’être rythmé et généreux en séquences spectaculaires mais ça n’empêche pas ce blockbuster bruyant et fatigant de prouver une fois de plus la dégénérescence en cours à Hollywood. Le pire : le film devrait fonctionner en salle et on va nous pondre une nouvelle suite. Bref, pour les amateurs de Godzilla, mieux vaut rester sur les versions japonaises et sur celle d’Edwards. Quant aux films de Kong, privilégier les anciennes versions telles celles de Jackson, un vrai cinéaste amoureux du genre, de 1976 et 1933. Pour l’heure, nous ne pouvons que déplorer une réunion de monstres bien triste et abrutissante.

Bande-annonce – Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire

Fiche technique – Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire

Réalisateur: Adam Wingard.
Scénaristes : Terry Rossio et Simon Barrett.
Production : Warner Bros.
Distribution France : Warner Bros. France.
Interprétation : Rebecca Hall, Brian Tyler Henry, Dan Stevens, …
Durée : 1h55.
Genres : Action – Science-fiction.
3 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA.

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2.5

Los Delincuentes, le cinéma argentin n’a pas fini de nous charmer

Los Delincuentes : sous prétexte d’un cambriolage bancaire, Rodrigo Moreno nous emmène sur de nombreux et lumineux chemins de traverse, à l’instar de ses compagnons du nouveau cinéma argentin. Préparez-vous à une évasion romanesque !

Synopsis de Los Delincuentes : Román et Morán, deux modestes employés de banque de Buenos Aires, sont piégés par la routine. Morán met en oeuvre un projet fou : voler au coffre une somme équivalente à leurs vies de salaires. Désormais délinquants, leurs destins sont liés. Au gré de leur cavale et des rencontres, chacun à sa manière emprunte une voie nouvelle vers la liberté.

Libertad

Le cinéma moderne argentin est probablement celui qui est le plus enthousiasmant du monde, sans jamais faillir. Déjà dès le début de ce siècle par exemple, les films de Lucrecia Martel nous ont emmené dans un ailleurs étrange et romanesque. La décennie d’après nous offre un cinéma plus ancré dans le réel social et sociétal, avec en tête de pont les films de Pablo Trapero (El Clan, Elefanto Blanco, etc.) qui ont connu un succès considérable dans et en dehors de son pays. Lisandro Alonso (Jauja, Los Muertes…) continue une œuvre radicale et inclassable. Puis, tout dernièrement, nous sont arrivés des films d’un collectif déjà installé (El Pampero Cine), La Flor ou encore Trenque Lauquen, des films d’une liberté absolue, n’ayant pas de limite dans l’exploration de ce qui est possible dans le cinéma, des films essentiels quand on aime se laisser dérouter.

Rodrigo Moreno ne fait pas partie de El Pampero Cine, mais son film, Los Delincuentes, découle de la même envie d’un cinéma différent, libre et indépendant. L’argument apparent du film est un cambriolage, opéré dans une banque publique par deux de ses propres employés, Morán le perpétrateur (Daniel Elías) et Román (Esteban Bigliardi) le complice malgré lui, même s’il ne s’est pas fait trop prier. Mais ce film singulier n’est pas vraiment un film policier. Très vite, il part dans une direction et une ambiance beaucoup plus romanesques. Les protagonistes ont des prénoms anagrammés, et sont pour ainsi dire les deux visages d’une même personne désabusée, écrasée par une routine quotidienne, un métro-boulot-dodo gris terne, ou même faire l’amour relève d’une habitude plutôt mécanique, voire d’une obligation sans joie. Le cinéaste utilisera d’ailleurs à plusieurs reprises ce concept de double, à commencer par une scène surréaliste au début du métrage où deux clients différents de la banque possèdent exactement la même signature sur leur chèque respectif. Ce fil ludique se déroule tout au long du métrage, ludique mais peut-être également porteur de sens quant à la place de l’individu dans notre société, une place interchangeable, une destinée si peu personnelle.

Ce cambriolage est le prix d’une liberté que Moràn recherche, ainsi que Román, par la force des choses : vivre simplement, sans avoir à s’aliéner par le travail, les obligations, les horaires et les routines. C’est le prix d’une vie dictée par le seul désir, la seule envie. Une vie à l’instar du trio Ramón (Javier Zoro) et les deux sœurs Norma (Margarita Molfino) et Morna (Cecilia Rainero), rencontré par l’un puis par l’autre à Alpa Corral, un magnifique site naturel de Córdoba : un « vidéaste qui fait du cinéma », et ses deux amies, des sœurs tantôt actrices, tantôt preneuses de son, puisque le nouveau cinéma argentin est ainsi fait. Ils filment une nature spectaculaire sous un magnifique soleil rasant, batifolent dans la rivière et nourrissent leurs poules de plein air. Une vie insouciante, joyeuse, libre de toute entrave, dont pourtant il faut bien dire que Román et Normán ne pourraient profiter sans le cambriolage, sans un passage obligé en prison pour l’un, une vie sous suspicion permanente pour l’autre.

Los Delincuentes est un beau film qui prend son temps dans des digressions lumineuses, romanesques, romantiques, avec par exemple des lectures, en prison, d’un magnifique poème de Ricardo Zelarayán, la Gran Salina, dans un mouvement d’art total. Rien n’est gratuit, tout fait sens dans un film que la longueur peut en rebuter plus d’un. Mais pour qui se laisse aller dans cette histoire pleine de ramifications jamais hasardeuses, comme déjà expérimentées avec le récent Tranque Lauquen, ce temps n’existe plus, il ne reste que les moments magiques et  sensoriels qui sillonnent le film.

Los Delincuentes – Bande annonce

Los Delincuentes – Fiche technique

Titre original : Los Delincuentes
Réalisateur : Rodrigo Moreno
Scenario : Rodrigo Moreno
Interprétation : Daniel Elías (Morán), Esteban Bigliardi (Román), Margarita Molfino (Norma), Germán De Silva (Del Toro / Garrincha), Laura Parades (Laurea Ortega), Mariana Chaud (Marianela), Gabriela Saidon (Flor), Cecilia Rainero (Morna), Javier Zoro (Ramón), Lalo Rotavería (Isnardi), Iair Said (Barrientos), Fabian Casas (Maestro), Adriana Aizemberg (Clientae de la banque)
Photographie : Inés Duacastella, Alejo Maglio
Montage : Karen Akerman, Manuel Ferrari, Nicolás Goldbart, Rodrigo Moreno
Producteurs : Ezequiel Borovinsky , Coproducteurs : Julia Alves, Bruno Bettati, Natacha Cervi, Gilles Chanial, Daniel Lambrisca, Augusto Matte, Marcos Mion, Rodrigo Moreno, Hernán Musaluppi, Michael Wahrmann
Maisons de production : Wanka Cine, Coproduction :Les Films Fauves, Sancho & Punta, Jirafa films, Rizoma Films
Distribution (France) : JHR Films
Durée : 189 min.
Genre : comédie, Policier, Drame
Date de sortie : 27 Mars 2024
Argentine·Luxembourg·Brésil•Chili– 2024

 

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4.5

Retour à Gérardmer 2024

Dans son écrin de montagnes moyennes, rosées ou embrumées, le festival de Gérardmer nous a merveilleusement accueilli, comme à l’accoutumé, avec ses sourires bénévoles, son vin chaud réconfortant et sa sélection de haut niveau.

« Je me suis enfui Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! » Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Evacuons tout de suite un certain problème de logistique qui enflamma les réseaux sociaux le jour des réservations. Ce jour-là en effet, le site du festival, dès l’ouverture à 15h, fut pris d’assaut, et les accrédités comme le grand public se trouvèrent vite démunis. Heureusement, et contrairement à l’année dernière, réserver des places la veille ou le jour même fut plus aisé, ce qui nous permit de voir presque tous les films de la compétition et une grande partie des films hors-compétition.

Pour le reste, l’organisation était efficace, les bénévoles sympathiques et l’ambiance joyeuse. Le festival semble grandir en popularité année après année, et accueillir un public toujours plus nombreux et divers. Une cinquième salle devrait s’ouvrir l’année prochaine à l’espace Lac pour amortir ce flux. On déplorera peut-être tout au plus la densité accrue et une certaine inflexion de l’ambiance : Gérardmer, sous l’effet de son succès, devenant plus mainstream, perd sensiblement son côté festival pour amateur éclairé de films de genre.

Le Jury, présidé cette année par Bernard Werber, récompensa : Amélia’s Children et En attendant la nuit, à ex-aequo, du prix du jury, et, du grand prix, le film sud-coréen : Sleep.

Il faut bien avouer que ce palmarès nous a pour le moins surpris, compte tenu de la qualité des autres films en compétition, et en particulier de When Evil Lurks, notre chouchou, qui repartit malgré tout avec le prix de la critique ainsi que celui du public. N’y aurait-il eu que ce film, selon nous, que ce festival aurait été largement justifié ! Notre étonnement, par ailleurs, fut d’autant plus grand que les films récompensés, Evil Turks excepté, juraient par ses thèmes et leur traitement avec le reste de la compétition, compétition qui, à nos yeux, présentait une certaine unité thématique et un traitement original des figures classiques du cinéma de genres. Les films récompensés du prix du jury et du grand prix nous apparurent fades et génériques, quand des films tels qu’Evil Lurks, The Funéral, Resvrgis ou The Seeding, tout en reprenant les codes du genre, les soumettaient magistralement à une question principale et brûlante : celle de l’humanisme en berne, de sa déliquescence contemporaine, et ce sans espoir ni regret.

Tous ces films affrontent la figure du monstre mais d’une façon renouvelée. Dans une perspective humaniste classique, celle des années 40 aux années 60, le monstre était cette altérité radicale, par rapport à laquelle la communauté se constituait et se définissait, et qu’un héros, représentant de cette même communauté, venait détruire. A partir des années 70, avec Psychose comme précurseur, et Rosemary’s Baby, L’Exorciste ou The Thing comme référent majeur de cette veine, le monstre devient plus intérieur, moins « autre », plus familier. L’altérité est ici mise en question : et si le monstre, ce n’était pas nous au final ? On pourrait dire qu’avec ces films l’humanisme classique fait sa mue post-moderne et s’en vient, d’une manière naïve et subversive, reconnaître dans le monstre à la fois son reflet et son produit. Le monstre, c’est la mal qui ronge la communauté et la marge injustement réprouvée sous l’effet d’une norme oppressive. Au bout de cette idée, l’horreur fera progressivement place à la fantaisie, à celle notamment d’un Tim Burton.

Notre sélection 2024 de Gérardmer, peut être vue, à son tour, comme un détricotage de cet humanisme post-moderne, timburtonien, facile et consensuel, qui exalte les marges, le monstre d’autrefois, mais avec un peu trop d’aménité peut-être. L’horreur est de retour. Rien n’est escamoté du monstre marginal, mais rien ne l’est non plus de la monstruosité « normale » des hommes. S’il s’agit de fuir l’humain, ce n’est pas pour s’en aller rejoindre une obscurité en fait lumineuse. Le mal est le mal, mais il vaut peut-être au fond celui qui réside au cœur de nos sociétés habituées. Comme par dépassement et conservation des coordonnées du genre précédemment évoquées, le monstre n’est plus ce qui était toujours déjà là en nous et familier, le monstre ici est bien ce que nous ne pouvons plus comprendre, mais c’est en tant qu’horizon indéfini de mystère qu’il nous redevient proche ; parce qu’au fond, le premier être que nous ne comprenons plus, qui joue à l’ange, la bête et le monstre, c’est bien l’être humain.

Dans Resvrgis, on fuit un monde qui ne sait pas pardonner et nous condamne à une culpabilité éternelle : ne reste qu’à assumer cette culpabilité et à choisir le monstre – tout en malmenant l’idéal facile d’une sororité rédemptrice, bienveillante et apaisante. Dans The Seeding, on fuit un monde qui ne veut plus enfanter et s’enivre de divertissements vains et égoïstes : ne reste qu’à assumer une maternité dévoratrice et à tuer dans le père toute velléité civilisatrice. Dans Evil Lurks, les enfants suivent le diable contre un monde sans Eglise et sans Etat, où les adultes, de par leurs péchés, ont perdu toute autorité morale. Dans The Funéral, on fuit un monde froid, sans liens familiaux ou amicaux authentiques, et dominés par des forces occultes acharnées à souiller l’innocence : reste à embrasser le zombie, mort-vivant d’un monde tout fait mort, et à le nourrir comme un père de la chair des faux-vivants.

Dans ces films, le mal est toujours victorieux à la fin, soit qu’il s’impose, soit que l’on pactise avec lui. L’orientation pessimiste, voire nihiliste, de cette sélection est puissante et remarquable mais n’est-elle pas au diapason d’une certaine ambiance d’apocalypse ou de fin du monde ? Toujours, il s’agit, encore une fois, de sortir du monde, de l’humain : de s’en échapper vers l’animal (Resvrgis), vers l’apocalypse (Evil Lurks), vers la communauté autarcique et incestueuse (The Seeding) ou vers la mort (ou plutôt la compagnie des morts) (The Funéral). Le monstre, tout en restant monstrueux, se trouve être l’objet d’une alliance contre une société qui n’a plus rien d’autre à offrir que la conservation de son propre vide. Représenté, dans ces oeuvres, sans fard, il n’est pas la figure d’une contre-culture joyeuse ou d’une violence au fond un peu légitime. Il est parfaitement horrible, et, cependant, une paix bizarre, sans doute éphémère, flotte dans l’air à l’heure de sa victoire.

La force de ces films tient au fait de ne rien accorder au monde des hommes sans rien atténuer de la violence du monstre. On n’y réhabilite pas la marge contre le système dans un puritanisme inversé. Le choix du monstre est un choix vertigineux mais qui porte en lui une espèce de vitalité. Comme si le choix était au fond entre l’horreur et l’ennui. Il est rafraîchissant de voir un certain réalisme noir ne laisser place à aucune justification de l’ordre établi. Et de toute façon, plus que la malignité de cet ordre, on en constate surtout la ruine. En effet, on ne peut dire tout à fait que cette sélection 2024 contient en elle une charge subversive. On acte la mort d’un système plus qu’on ne le dénonce. Si on ne résiste pas au monstre, c’est d’abord parce qu’il n’y pas plus rien à défendre. Ces films dont nous venons de parler, et d’autres, dont nous n’avons pas parlé mais qui, étonnamment, convergent dans la même direction, semblent tous nous dire la même chose, avec une sorte d’évidence : voici venue la fin de l’homme ! Et cela, dans une terreur mêlée de soulagement.

Quoique fort de cette thématique surprenante, le festival réussit à célébrer le film de genre (épouvante, horreur ou fantastique) dans ce qu’il a de plus remarquable : être au diapason d’une époque, « à l’heure » comme disait Serge Daney non pas simplement en reflétant son temps – comme si les images étaient déjà données et nettes – mais en nous donnant celles permettant d’articuler nos angoisses diffuses. Inspirer, en l’occurrence, une manière de voir là où il n y a peut être plus rien à dire. Car en face de l’amoncellement de périls qui s’annonce et transforme l’avenir en menace plutôt qu’en promesse, que proclamer d’autre que la fin de l’homme, de ce qui nous est le plus familier ? Si « le vieux monde est en train de mourir. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » comme le dit Gramsci (Cahiers de Prison, 4) qui en savait un rayon sur les horreurs de l’histoire, alors nous pouvons nous réjouir de cette édition du festival qui ne nous dit pas comment les combattre mais qu’ils sont proches parce qu’on les voit dans le cadre, et rend possible qu’on puisse les affronter.

On l’a compris, pour toutes ces raisons, pour l’accueil, l’ambiance, les images et les questions qu’elles posent, il faut venir et revenir à Gérardmer fin janvier.

« Patron » : ce qui se cache derrière le vocable

Les éditions Anamosa publient Patron, du spécialiste de la sociologie historique et politique Michel Offerlé. Prenant place dans la collection « Le Mot est faible », l’opuscule se penche sur la représentation des patrons dans la culture française, sur la formation des dirigeants d’entreprises et sur leur insertion politique, parmi d’autres choses. 

Oscillant entre stéréotypes négatifs et images d’Épinal, les patrons ont de tous temps investi les médias, la littérature et le cinéma, des caricatures anciennes aux dénonciations plus récentes de François Ruffin (Merci Patron) ou Stéphane Brizé (La Loi du marché, En Guerre, etc.). Parce que la vie économique s’article souvent autour de lui, le chef d’entreprise a toujours fait l’objet d’une attention particulière, par exemple à travers les figures d’exploiteurs ou d’hommes paternalistes.

Le concept de patron a évolué au fil du temps, s’étendant des entreprises familiales aux multinationales dirigées par des actionnaires, sans oublier les auto-entrepreneurs qui remettent en question l’image traditionnelle que l’on s’en fait. Cette diversité se reflète dans les approches entrepreneuriales, où les diplômes, le capital culturel et social, ainsi que les rémunérations varient considérablement. Michel Offerlé revient abondamment sur ces points, illustrant la complexité et les défis de l’entrepreneuriat moderne.

Les origines familiales jouent un rôle important, bien qu’ambivalent, dans la carrière entrepreneuriale. Et là encore, c’est par la diversité des expériences que Patron aborde le sujet. Si certaines entreprises restent sous gestion familiale, d’autres choisissent de s’ouvrir à des gestionnaires externes, notamment pour des raisons de compétences. Cette dualité révèle une certaine tension entre tradition et modernité, supportant une pluralité d’approches et de visions pour l’entreprise.

Autre point essentiel et très commenté : malgré une progression lente, la féminisation des postes de direction commence à changer le paysage entrepreneurial. Les femmes patronnes, bien qu’encore minoritaires, gagnent en visibilité et en influence. Cette évolution, lente et incomplète, est cependant cruciale pour remettre en question les stéréotypes de genre et promouvoir une plus grande égalité dans le monde de l’entreprise. 

Michel Offerlé évoque aussi l’internationalisation des profils et des carrières, ainsi que les porosités entre les mondes économique et politique. Il épingle le déclin des patrons d’Etat, issus des cabinets ministériels ou de l’ENA, en faveur des candidats issus des écoles de commerce. On comprend en tout cas à la lecture de son ouvrage, plus dense qu’il n’y paraît, que la figure du patron, en France, est le reflet d’une tension entre stigmatisation culturelle et reconnaissance de la complexité de l’entrepreneuriat. 

Patron, Michel Offerlé
Anamosa, mars 2024, 112 pages

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3.5

Interview Jean-Jacques Annaud pour Le Nom de la rose

Difficile de séparer l’homme de l’artiste en ce qui concerne Jean-Jacques Annaud, et tant mieux. Le réalisateur correspond exactement à l’idée que l’on peut se faire de lui à travers ses films : généreux, érudit, affable, assoiffé de vie, de culture, de rencontres, de partage… Et de cinéma. 

À l’occasion de sa venue au cinéma Megarama à Arras pour la présentation du Nom de la Rose dans sa copie remasterisée, nous nous sommes entretenus avec l’un des cinéastes français les plus importants de ces 50 dernières années. Car n’en déplaise aux gardiens du Temple, le cinéaste est toujours prophète dans un pays large comme le monde, et le cinéma. Il faut (re)découvrir les films de Jean-Jacques Annaud:  l’heure où l’industrie (française, mais pas que) n’en finit pas de se demander ce qui peut-être fait et comment, vous y trouverez toutes les réponses aux questions que vous vous posez, et celles que vous ne vous posez pas. Vous pouvez aussi lire les lignes qui suivent: c’est comme s’asseoir avec un oncle bienveillant qui vous raconte une grande histoire au coin du feu.

J’aime penser que j’invite à un voyage que l’on ne peut pas s’offrir avec un billet d’avion.

Le Mag du Ciné : Le Nom de la rose s’apprête à ressortir en 4K, sur support physique. Comment on travaille la remasterisation d’un film comme celui-ci ?

Jean-Jacques Annaud : Et bien malheureusement je ne m’en suis pas occupé du tout. En revanche, je me suis occupé de faire en sorte que le film soit visible de nouveau. Parce qu’il y a la femme de l’un des producteurs du film qui pense être assise sur un tas d’or, donc elle l’interdit. Le film est bloqué, comme pas mal de films de Fellini (il s’agit du même producteur italien). Et grâce à mon amitié avec Umberto Eco, j’ai convaincu Stephano Eco (son fils), qui était d’ailleurs un de mes stagiaires sur le tournage, d’intervenir pour que le film soit visible. Il est heureusement visible maintenant en France, il va l’être dans peu de temps, sur UHD et 4K. Mais si vous voulez, mon grand chagrin c’est que dans des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ou le film a rencontré un énorme succès- plus encore qu’en France- le film reste bloqué.

Maintenant, ce qui s’est passé. D’abord j’apprends que nous avons réussi à ce que le film soit disponible pour les 20 prochaines années en France et quelques territoires mineurs. Et que le film va être présenté sur la grande place de Bologne dans sa version restaurée. Et du coup je vais là-bas pour vérifier cette version restaurée à laquelle je n’ai pas participé. Je n’en ai même pas l’historique, à part que ça a été fait en Allemagne, fort bien. Et là je peux vraiment féliciter les gens qui l’ont fait, car j’ai retrouvé dans cette projection le film que j’avais dans les yeux quand je l’ai tourné.

Vous savez très bien le problème qu’avaient les projections 35 mm. On tournait sur un négatif qui était très cher, qui était très fin, très subtil, qui enregistrait à la fois les ombres et les lumières. Mais quand on passait en copie on travaillait sur des pellicules pourries, les moins chères possibles ! Généralement de l’Agfa, qui était le moitié prix de Kodak. Mais il y avait encore pire le Perutz !

Donc la plupart du temps, les gens ont vu des copies mauvaises. Et là, j’ai été très heureusement surpris que la colorimétrie était très juste. « À l’allemande » j’ai envie de dire, comme une berline, impeccable (rires).  J’ai tellement été habitué à voir des mauvaises projections avec des copies qui cassent…. Vous savez autrefois les fins de scènes étaient coupées. Quand on faisait ce qu’on appelle un plateau, c’est-à-dire qu’il fallait prendre les bobines de 600 mètres, puis à la fin les coller à une autre bobine, il y avait 4, 5 images qui disparaissaient avec une saute de son abominable. Là on approche vraiment de l’œuvre telle que je l’ai souhaitée.

Ce qui me rend très heureux aussi, c’est que…  J’aime posséder les livres. J’aime savoir que je l’ai, que je peux le relire encore quand je veux. Vous allez me dire qu’un film, il suffit d’être abonné à une plate-forme pour le retrouver. Mais il n’est pas vraiment à moi (sourires), il est dans l’air…  J’ai envie de dire que ces films sont mes amis. J’aime vivre avec eux. Je vois la consommation que nous en faisons à la maison… Je regarde dans ma collection, et ça me fait plus plaisir que de regarder sur une liste, de cliquer et d’avoir un truc qui n’est pas à moi. J’ai l’impression que c’est très sensuel d’une certaine manière.

J’écris dans mon bureau, ou je n’ai que 4000 livres- mais j’en ai 6000 dans d’autres endroits. Mais ce que j’aime c’est qu’ils soient annotés- j’ai appris ça d’Umberto Eco d’ailleurs, je gribouille sur mes livres, de façon à me souvenir des passages qui m’intéressent. J’ai pris possession de l’œuvre d’un autre d’une certaine manière. Et là je suis content de savoir que les gens vont avoir à leur disposition une qualité égale à celle d’une très bonne projection.

LMDC : Le cinéma a toujours été placée sous le signe de l’aventure dans votre filmographie. C’était un moyen d’explorer des territoires nouveaux, de (re)découvrir des individus ou des cultures qu’on l’on ne connaissait pas, au travers d’un médium que l’on avait toujours l’impression de redécouvrir à travers l’usage que vous en faisiez. Est-ce que cet esprit d’aventurier était une condition sine qua non pour adapter le roman d’Umberto Eco ?

JJA : Vous savez, ce qui me passionne, c’est de m’immerger dans un voyage. Je disais autrefois que j’aime penser que j’invite à un voyage que l’on ne peut pas s’offrir avec un billet d’avion. Donc être dans un univers qui n’est plus accessible. Je crois que j’ai gardé une âme de petit garçon de la banlieue. Je voyageais, le dimanche entre papa et maman,  qui m’emmenaient voir Kurosawa. C’étaient pas des intellectuels mes parents, pas du tout. Ils détestaient le cinéma américain, qu’ils trouvaient trop con (rires), c’était pas trop leur truc. Donc j’allais voir les films italiens, les films français, qui étaient très bons à l’époque. Pour moi c’était synonyme d’apprentissage, de voyage, et de rêves.

On m’a reproché toute ma vie d’avoir des fins positives. Mais j’espère moi avoir une vie positive. Et j’aime pas rendre les gens malheureux. Je préfère être heureux, et l’idée que les gens se sentent mieux à la sortie du cinéma qu’à l’entrée. Je suis très malheureux à l’idée de penser que je pourrais coûter de l’argent- pardon d’être aussi ras des pâquerettes- à des gens qui se disent « On aurait mieux fait de rester à la maison ».  Donc je pense avoir une responsabilité d’entrainer des gens qui comme moi ont envie de dépaysement.

Je me suis fait incendier en acceptant de dire que je suis dans l’industrie du divertissement. Mais divertir ça veut pas dire faire des âneries. Ça veut dire changer de voie. Aiguiller vers quelque chose d’autre. Sortir du quotidien, sortir de la vie qu’on vient de vivre dans la journée, de se projeter dans un univers différent.

Et moi pour ça j’ai besoin d’être passionné. Un film pour moi c’est 4 ans. J’ai besoin pendant 4 ans de me réveiller chaque matin en me disant « Ouah, aujourd’hui je vais faire du casting, je vais aller à Mexico, je vais rencontrer des gars trapu qui sont dans la boucherie… » . Ça va me faire découvrir un milieu que je ne connais pas. Je vais parler avec eux, je vais essayer de les comprendre…  Quel privilège incroyable ! Et puis le lendemain ouais je vais au montage, je vais voir la scène, je crois qu’elle est trop longue sur la fin… J’ai besoin de vivre passionnément ça. Oui, je vais rencontrer le grand spécialiste des esquimaux qui a vécu 15 ans chez les Inuits… Ne pas profiter de ce privilège pour s’immerger dans une époque, s’identifier à des personnages…

Je sais que ce n’est pas du tout au goût du jour. Aujourd’hui je ne pourrais certainement pas faire L’Amant. Je ne pourrais pas faire L’Ours, parce que je ne suis pas un ours. Je ne pourrais pas faire Le Nom de la Rose, je ne suis pas un moine. Je ne pourrais pas faire La Guerre du feu, parce que je ne suis pas un homme préhistorique- quoique…

LMDC : Stalingrad, vous n’êtes pas russe.

JJA : Oui (rires). C’est terrible… « L’art il faut que ce soit comme la vie », j’ai tellement entendu ça… Mais c’est tout le contraire !  C’est justement pour ça que j’aime Aristote, l’art est une purification de la vie. On va à l’essentiel, on coupe tout ce qui est chiant. Irrelevant en anglais. C’est ça qui m’a guidé. Je n’ai pas le souvenir d’une journée ou je n’ai pas été heureux d’avoir été à l’aventure. Des fois je me dis « Mais putain, qui est le connard qui a écrit cette scène ? » Bah c’est moi (rires). Comment je vais faire ?! Et quand je rentre en voiture après une journée épuisante, ben ça a marché.

L’art est une purification de la vie. On va à l’essentiel, on coupe tout ce qui est chiant.

LMDC : Aujourd’hui, tout est fait pour que les films dits « historiques » dépeignent les époques d’avant selon nos représentations de maintenant. C’est quelque chose que vous vous êtes toujours interdit de faire, quitte à sortir le spectateur de sa zone de confort. Comme si c’était le seul moyen de partager avec lui ce privilège dont vous parliez…

JJA : Je pense que j’ai un devoir d’être sincère. D’être moi pour eux, pas moi pour moi. Si c’est moi pour moi, j’achète un miroir, c’est pas trop cher, et je me fais des compliments, ou des reproches.

J’ai trois moments de grands moments de grands partages. D’abord je travaille avec un ou plusieurs coscénaristes, parce que j’aime le dialogue. Qui a eu l’idée, l’un ou l’autre on s’en fout, ce qui est important c’est ce qui est sur la page.

L’autre moment de partage, c’est le plateau.  Il y a un truc qui me passionne dans mon métier, c’est que je suis suffisant pour foutre un film en l’air, mais j’ai besoin du talent de chacun. Je dis bien de chacun, pas seulement du chef machino, du chef opérateur, du chef opérateur… J’ai besoin de la passion de l’ensemble de mon équipe- évidemment les comédiens en premier. J’adore me sentir dépendant de la compétence des autres. J’ai la chance d’avoir travaillé depuis longtemps avec les meilleurs du monde, pas seulement les meilleurs français. Mais ça ne suffit pas, il faut que les meilleurs du monde soient au meilleur d’eux-mêmes, et qu’ils ne le fassent pas pour le fric.  À l’époque du film publicitaire où j’ai pu travailler avec de grands chefs opérateurs. Certains étaient formidablement intéressés, d’autres venaient simplement pour le chèque. Ça vaut pas la peine ! Il vaut mieux prendre quelqu’un d’enthousiaste, qui va se donner un mal fou et vous faire quelque chose de nouveau et de vibrant, qu’un pépère qui roupille derrière sa cellule photoélectrique. Ça c’est un grand moment de partage.

Puis le troisième moment de partage, c’est avec le public. Et je dois vous avouer que j’ai eu le privilège extraordinaire d’avoir eu un public complètement planétaire, ce qui me touche énormément. Cette année j’ai été exclusivement à Shanghai, à Pékin, Singapour, Cape Town, Oslo, Berlin Los Angeles… La liste est chiante. Mais quand je suis à la sortie d’une séance à Copenhague, et que je vois des jeunes gens qui ont des Blu-ray de La Guerre du feu, de mon premier film, du Nom de la Rose… J’ai l’impression que c’est ma famille. On a partagé les mêmes idées en fait. Il y a forcément plein de gens qui n’ont pas aimé j’imagine. Mais ça c’est assez merveilleux. Parce que quand les films sont personnels, on est à poil. Et quand on vous a apprécié à poil… Bon il y a peut-être mieux comme comparaison (rires). Mais j’ai plein de copains qui ont fait des films qu’ils n’aimaient pas et qui ont eu du succès. Et ça c’est un drame, d’avoir eu du succès auprès de gens que vous ne respectez pas. Ce qui importe c’est d’avoir un rapport positif avec les gens que vous respectez. Le malheur de beaucoup de comédiens qui font des gros chiffres, et qui au bout du compte ne respecte pas vraiment le travail qu’ils font, auraient aimé être quelque d’autre… Moi j’ai toujours refusé d’être autre chose que moi.

 LMDC : En tant que réalisateur, vous avez toujours eu une dimension de pionnier. Vous été l’un des premiers cinéastes à utiliser le numérique sur un film complet avec Deux Frères, la 3D avec Le Dernier Loup…

JJA : Pas seulement ! J’ai fait le premier film en Imax/3D avec Les Ailes du courage !

LMDC : Pardon ! Mais du coup, c’est encore plus vrai.

JJA : Et La guerre du feu était le premier film européen en Dolby, que j’ai fait à Toronto parce que c’était la seule salle équipée en Amérique du Nord. J’étais le premier à faire de la stéréo, et du numérique. Sur Deux Frères, la presse m’a étranglé en disant « Annaud fait de la vidéo » : ils ne connaissaient pas la différence entre le numérique et l’analogique !

Il ne faut pas renoncer par élégance intellectuelle à toucher le cœur

LMDC : En extrapolant un peu, vous avez toujours eu le même rapport avec la critique que Guillaume de Baskerville (le personnage de Sean Connery dans Le nom de la Rose) entretient avec les moines. Il y avait une modernité dans votre démarche que les gens ne voulaient ni voir ni entendre finalement.

JJA : Vous savez, j’ai encore plein de jeunes cinéastes qui me disent « Évidemment M. Annaud, on tourne en 35 mm ». Je leur dis « Attendez les mecs, moi j’ai commencé avec des caméras qui faisaient la taille de cette table » ». Il fallait être 4 ou 6 pour la mettre sur un pied-boule, après mettre le pied boule sur un travelling… Et j’ai toujours rêvé d’avoir une petite caméra. Maintenant il m’arrive de tourner des plans avec mon portable. Et ça me va très bien, si ça suffit qu’est-ce que je vais m’embarrasser d’une grosse caméra ? Toutes ces époques ou faire un travelling ou faire un mouvement de grue ici, c’était quasiment impossible. Vous la descendez comment la grue ? Elle pèse trois tonnes.

Moi j’adore mettre la technologie à mon service. J’ai été parmi les premiers à utiliser les effets spéciaux numériques. Et je suis très très à l’aise avec les effets spéciaux numériques parce que j’ai été très très à l’aise avec les effets spéciaux classiques, qu’on appelait La Truca. J’allais au labo avec cette machine, et on réglait le truc. Maintenant j’adore faire l’étalonnage, la colorimétrie, parce que ça va vite, c’est bien, c’est mieux qu’avant. J’ai été Monsieur Gadget pendant longtemps. J’ai une caisse chez moi de tout ce que vous pouvez imaginer, le numérique, les minidisques… Dès qu’il y avait une technologie nouvelle j’y courais parce qu’elle me facilitait le travail. Et quand elle était pas bien je l’abandonnais.

LMDC : La tendance simpliste consiste à penser que la technologie est réservée aux films qui seraient « technologiques » à l’écran, dans l’histoire. Mais chez vous, on ne ressent jamais la technologie comme un frein pour se plonger dans une époque qui ne l’est pas. C’est peut-être même le meilleur moyen de raconter cette époque telle qu’elle se serait racontée elle-même si elle avait disposé de ces moyens-là.

JJA : Bravo pour ça ! Je me souviens quand j’ai fait Les ailes du courage– c’était Sony qui produisait- je leur ai dit « Attention, je peux vous garantir une crise cardiaque par séances, peut-être même plusieurs. Mais ce qui est important, c’est l’histoire ». Il faut que les gens oublient qu’ils regardent un film en 3D, c’est juste un accessoire. Pourquoi la 3D est morte ? Parce que les gens ont cru que ça suffisait de faire un film en 3D, comme autrefois ça suffisait de faire un film en couleur. Il fallait que le ciel soit bleu, que les jupes soient rouges, les chemises jaunes… Et ça fait Seven Brides for Seven Brothers. Vous connaissez ?

LMDC : Je ne pense pas.

JJA : C’est (Vincente) Minnelli qui l’a fait je crois (en fait il s’agit de Stanley Donen), ça s’appelle Les sept fiancées de Barbe-Rousse il me semble en français. Et à l’époque c’était le Technicolor, il fallait impressionner les gens avec de la couleur Mais l’histoire était nulle (rires) !

Non, c’est l’histoire d’abord, l’histoire toujours. Et mettre l’ensemble de l’effort, les acteurs, les décors etc. au service de l’histoire ! Je suis un vieux camarade de Ridley Scott. On a souvent été en concurrence très aimable dans les mêmes boites etc. Et tous les deux on aime se redire : « Nous ne sommes pas dans Motion Pictures Industry, mais dans Emotionnal Pictures Industry ». C’est la vérité. Il n’y a pas vraiment de grande œuvre sans émotions. Si ça touche pas le cœur… Ça peut-être quelque chose d’intellectuel, de tout à fait intéressant. Mais s’il y a pas des moments où vous êtres pris par l’émotion, ça peut-être le rire c’est une émotion, ça tient pas la route.

Il ne faut pas être mièvre, mais il ne faut pas renoncer par élégance intellectuelle à toucher le cœur.

Quand je vois des jeunes gens qui ont des Blu-ray de La Guerre du feu, de mon premier film, du Nom de la Rose… J’ai l’impression que c’est ma famille.

LMDC : C’est ce qui me frappe aussi chez vous, c’est qu’il y a toujours une candeur énorme dans chacun de vos films, doublée d’une facétie qui me rappelle un peu Sergio Leone. Tous les deux vous partagez l’amour des visages spectaculaires, l’amour des grands espaces, des époques qu’on ne connait pas. Mais aussi pour ce côté « petit pont entre les jambes ». Je pense à Dewaere dans Coup de tête, ou les tigres dans Deux Frères.

JJA : Merci de citer Sergio, j’étais très ami avec lui. Nous avions le même chef opérateur, Tonino Delli Colli. Sergio venait souvent déjeuner ou diner avec Tonino et moi. Et figurez-vous, un jour il m’a dit une chose très particulière : « S’il m’arrive quelque chose sur un tournage, j’aimerais que ça soit toi qui reprenne le film ». Bon, les courtoisies qu’on peut se faire entre ami. Et le jour où il décède, sa veuve m’appelle. Il me dit « Sergio m’avez dit, comme vous vous souvenez peut-être, il a un film en préparation est-ce que vous voulez le reprendre ».

LMDC : Stalingrad.

JJA : Leningrad ! Il faisait un projet sur Leningrad. Et je lui ai dit « moi écoutez, je prépare un film sur Stalingrad. Il en était ou Sergio ? ». Elle m’a répondu « Il a une valise pleine de livres ».  Bon, une valise pleine de livres, on en fait quoi après…

Mais ce que j’aimais chez Sergio, c’est ce que j’aimais aussi chez Umberto Eco, c’est qu’il était rigolo. Quand j’ai découvert Pour une poignée de dollars, je crois que c’était son premier film…

 LMDC : Il avait réalisé des péplums avant. Le colosse de Rhodes, et d’autres films…

JJA : Oui, vous avez raison. Mais en tous cas j’ai découvert Sergio Leone au Cameroun. J’ai été envoyé comme coopérant, j’étais censé apprendre le cinéma à des fonctionnaires du ministère de la Culture, ça a très bien fonctionné d’ailleurs. Mais je me souviens que j’avais trouvé qu’il avait tellement d’humour, tellement de moquerie… Car Sergio a été pris en sérieux en se moquant ! Quand il met un personnage là et un personnage là, comme ça de chaque côté d’un écran en format 2.55, c’est de l’humour ! Mais les gens ont pris ça au sérieux. Les mecs qui n’arrêtent pas de marcher au ralenti quasiment, et qui vont tirer avec la musique de Morricone qui s’amuse… C’est de l’humour qui a été pris au premier degré ! Comme les James Bond, c’était une moquerie des films ou des héros peuvent se suspendre à un hélicoptère, peuvent avoir des trucs en perforant l’oreille ou je ne sais quoi. Et les gens ont pris ça au sérieux, mais au départ c’était très rigolo. Dr No, c’était le premier il me semble ?

LMDC : C’était le premier.

JJA : J’ai vraiment été très passionné par le cinéma de Kurosawa, le cinéma d’Eisenstein. Je disais tout à l’heure aux jeunes gens (Jean-Jacques Annaud s’est prêté à l’exercice de la  masterclass plus tôt dans la journée devant des lycéens qui découvraient Le nom de la Rose), que j’ai eu la chance à l’IDHEC mon directeur de mémoire était le grand petit ami d’Eisenstein.  Il s’appelait Léon Moussinac, et il avait gardé tous les originaux des story-boards d’Einsenstein. Et c’était magnifique, c’était un dessinateur extraordinaire. Vous regardez le story-board d’Alexandre Nelvsky, c’est le film ! Il y a le nombre de cavaliers, la ligne d’horizon, la neige, la bataille sur la glace est dessinée d’une manière merveilleuse. Moi je me souviens d’un article dans Libération qui expliquait que j’étais tellement nul que j’étais obligé de faire des petits dessins pour savoir le film que j’allais tourner ! (Rires).

Quand j’ai expliqué que c’était moi qui gérait les petits dessins, même si je les confiais à des dessinateurs meilleurs que moi, mais… Non. J’étais un nul, donc j’avais besoin de copier et de regarder le story-board. Bref.

C’est un métier redoutable, ou il faut se battre toute la journée. Dans le plaisir. Et je continue, tous les jours (rires). Heureusement que c’est pas facile. Ce qui est amusant aujourd’hui, c’est qu’une certaine proportion de film est fait par des gens qui ne connaissent pas trop bien le cinéma. Un peu comme si un chirurgien du cœur qui a envie d’être chauffeur de taxi, ou vice-versa, qui vous propose de vous ouvrir sans avoir rien appris.

LMDC : L’Uberisation (rires).

JJA : (rires) Et ça c’est quand même une grande modification. Aux États-Unis, les mecs qui sont metteurs en scène ils ont la casquette à l’envers comme ça. Et ils sont très méchants, et crient très forts (rires).

O Corno, une histoire de femmes : l’instinct sororal

Telle une araignée qui tisse une toile autour de femmes qui voient leur destin se croiser, Jaione Camborda démontre une étonnante capacité à capturer « les vérités » du corps féminin. Dans la même approche onirique du désir aperçue dans Arima, son premier long-métrage, la cinéaste espagnole revient, sans jugement, nourrir une tendresse suffisamment rare et élégante pour qu’on tombe sous son charme. Célébré au festival de Saint-Sébastien, O Corno se propose de conter une ode à la solidarité féminine et à la renaissance de la maternité.

Synopsis : 1971, Espagne franquiste. Dans la campagne galicienne, María assiste les femmes qui accouchent et plus occasionnellement celles qui ne veulent pas avoir d’enfant. Après avoir tenté d’aider une jeune femme, elle est contrainte de fuir le pays en laissant tout derrière elle. Au cours de son périlleux voyage au Portugal, María rencontre la solidarité féminine et se rend compte qu’elle n’est pas seule et qu’elle pourrait enfin retrouver sa liberté…

L’ergot de seigle (appelé « O Corno » par les Galiciens) est un champignon vénéneux bien connu pour les intoxications mortelles de la céréale au Moyen-Âge. Depuis, les sage-femmes sont parvenues à en tirer des bienfaits thérapeutiques afin de favoriser les contractions utérines lors d’accouchements… et d’avortements. Sachant les ressources limitées en campagne, ainsi que la menace planante du régime franquiste qui réduit les femmes à leur utilité biologique et qui les prive d’indépendance financière, Jaione Camborda choisit de montrer comment la plupart d’entre elles sont parvenues à briser leurs chaînes.

« Fragilité, ton nom est femme »

Dans une intensité qui reflète toute la sincérité du long-métrage, l’histoire démarre par un accouchement à domicile qui tourne à l’épreuve. La caméra de la cinéaste espagnole ne lâche pas cette femme souffrant de ses contractions et sa sage-femme de fortune, María. Cette dernière fait en sorte de ne pas laisser son amie hors du cadre et dans la détresse, car c’est dans un esprit de confiance et de communion sororale que l’enfant pourra naître. C’est évidemment tout ce que l’héroïne incarnée par Janet Novás renvoie. Danseuse de profession, elle est en contrôle total de son corps. La photographie de Rui Poças lui offre ainsi le relief nécessaire pour que ses gestes et sa peau fusionnent avec des teintes terreuses. María est plus que jamais en connexion avec la nature qui l’entoure, comme pour légitimer sa liberté, durement acquise, et qu’elle va devoir récupérer.

Lorsqu’une jeune femme vient la solliciter pour ses compétences cachées de « faiseuse d’anges », il est immédiatement question de préserver l’épanouissement d’une jeunesse et d’un avenir. C’est tout l’enjeu de la première partie que de révéler le malaise social qui restreint les choix de vie de ces femmes, coupées en deux pour le spectacle d’hommes qui ne sont ni des génies ni des magiciens. Juste des hommes. Ceux-ci n’ont pas besoin de se mettre en danger pour étouffer dans l’œuf cette maladie qui ne touche que les femmes (L’Événement). Cependant, les choses dérapent fatalement pour María, ainsi poussée à la clandestinité. L’intrigue prend alors un malin plaisir à convoquer les tropes du road-movie, avec l’île d’Arousa comme point de départ et point de non-retour.

De mère en fille…

En renonçant à son confort, ses habitudes et à ses amies, María se lance en direction du Portugal pour y trouver asile. Son voyage à travers la Galice, évidemment semé d’embûches, n’ampute rien à la tendresse et à la force de ce personnage. La cinéaste l’accompagne ainsi dans son intimité et dans une exploration d’une maternité retrouvée. À l’inverse, d’autres mettent en avant la solidarité féminine au service de l’avortement, comme dans la chronique moderne Never Rarely Sometimes Always, où deux jeunes américaines affrontaient la masculinité fiévreuse et ambiante de New-York. Le drame espagnol concentre pourtant toute son attention sur cette femme, mûre d’esprit et d’expérience. Sa cicatrice en bas de son ventre témoigne d’un parcours initiatique qui a commencé depuis très longtemps. Et ce qui est remarquable dans cette approche de la féminité, c’est que l’on rencontre des femmes de toutes les générations. María, qui a vécu tant de choses jusqu’à considérer sa féminité comme un fardeau, reflète pourtant l’état d’esprit de chacune d’entre elles. Ce portrait est chaleureux, un peu comme la protagoniste, plus séduisante que jamais lorsqu’elle diffuse sa générosité dans un environnement aussi hostile et peu conciliant.

Fraîchement inscrite dans la Constitution française, la liberté d’accès à l’IVG achève une longue lutte initiée par la Loi Veil (Annie colère). En Espagne, la protestation massive à Madrid en 2014 a vu un collectif de 80 cinéastes converger vers cette soif de liberté, transmise de mère en fille, donnant ainsi naissance au documentaire Yo decido. El tren de la libertad. Autant dire que ces événements font grandement échos aux problématiques rencontrées dans O Corno, une respectueuse fable sur des femmes libres de disposer de leur corps et de renouer avec une maternité trop longtemps réprimée.

Bande-annonce : O Corno, une histoire de femmes

Fiche technique : O Corno, une histoire de femmes

Réalisation et scénario : Jaione Camborda
Image : Rui Poças
Son : Sergio Silva
Montage : Cristobal Fernández
Musique : Camilo Sanabria
Étalonnage : Rita Lamas
Productrices : Jaione Camborda, Andrea Vázquez, María Zamora
Producteurs associés : Rodrigo Areias, Katleen Goossens
Production : Esnatu Zinema, Miramemira, Elastica Films, Bando à Parte, Bulletproof Cupid
Pays de production : Espagne, Portugal, Belgique
Distribution France : Epicentre Films
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 27 mars 2024

O Corno, une histoire de femmes : l’instinct sororal
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