Les Rayons et les ombres est le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli. C’est une fresque de près de trois heures trente, une plongée au cœur de la Collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Une nouvelle histoire d’humains qui se prennent à leur propre mensonge, s’embourbent dans la toile qu’ils ont lentement tissée ; une histoire de corps malades, aussi. Une histoire de famille. Un grand film porté par la performance de Jean Dujardin et celle de Nastya Golubeva.
Avec Les Rayons et les ombres, Xavier Giannoli poursuit son exploration obsessionnelle de la force cinématographique du mensonge. Peut-on se mentir à soi-même jusqu’à l’oubli ? La réponse est d’une évidence tragique sous la caméra du réalisateur de L’Apparition et de Marguerite. Ici, le mensonge ne se contente plus d’exister : il se noie dans l’ivresse de la foule, s’étourdit d’alcool et se perd dans les vapeurs d’une époque qui ne sait pas qu’elle est en sursis. Giannoli filme la décadence avec une ferveur romanesque, comme s’il avait précipité le Gatsby de Fitzgerald dans la boue et le luxe factice du Paris de l’Occupation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le cinéaste emprunte son titre à Victor Hugo : il s’agit bien ici d’un clair-obscur moral où la lumière ne sert qu’à accuser les ombres.
On songe inévitablement à D’argent et de sang, sa fresque tempétueuse sur la fraude au carbone. On y retrouve cette même « métamorphose » des êtres, à commencer par la carrure imposante (et d’abord humaniste) de Jean Luchaire (incarné magistralement par Jean Dujardin), blessée par une maladie qui l’abîme de l’intérieur. Il ne fait plus que cracher du sang et dissimuler sa conscience sous un mouchoir souillé. À ses côtés, sa fille Corinne — figure spectrale dévorée par le même mal — devient un objet manipulable, une actrice dont la voix, fragilisée, tente désespérément de briser le silence. En choisissant d’enregistrer sa confession dès le prologue, Corinne place le film sous le signe de l’inéluctable. Tout est déjà arrivé, c’est trop tard. Pas de figure moralisatrice ici (on avait Vincent Lindon dans D’argent et de sang, ici on a une apparition plus brève de Philippe Torreton) ; les protagonistes errent seuls face à une Histoire dont Xavier Giannoli filme l’usure. Sa caméra s’immisce dans les interstices de la trahison avec une précision chirurgicale. On y retrouve cette fascination pour le faux déjà à l’œuvre dans Illusions perdues, mais ici, le vernis craque sous le poids du sang. Le cinéaste déploie une mise en scène organique, où l’obscurité des intérieurs finit par contaminer la lumière des visages.
Ce n’est plus seulement une fresque historique, c’est une autopsie de la décomposition. Giannoli filme les corps comme des paysages en ruines, capturant chaque tressaillement, chaque regard fuyant. Cette défaite historique — on filme rarement les perdants — est tout autant une défaite intime. À la violence de ceux qui s’abritent derrière le « on ne savait pas », répond la férocité de ceux qui cherchent éperdument le « bon côté » de l’Histoire. Le film s’ouvre d’ailleurs sur la traque de Corinne, dans l’après-guerre avec son enfant ; une course éperdue où même la bonté des anonymes ne peut plus rien pour elle. « Je suis innocente », clamait-elle lors d’essais filmés avant le chaos. Quand a-t-elle cessé de jouer ? En l’entraînant dans des fêtes et des lendemains sans répit, Giannoli refuse de trancher, laissant le spectateur face au vertige du rôle. Il ne nous demande pas de décider ce que nous aurions fait, mais de regarder les choix de chacun en face.
Au cœur de ces trois heures, une question demeure : peut-on se réinventer un passé pour se donner un avenir ? En s’embourbant dans leur fiction, les personnages deviennent les prisonniers de leur propre théâtre. La « toile tissée », même sous les ors des ambassades, n’est plus un refuge, mais un linceul. Les Rayons et les ombres est traversé par une mélancolie vénéneuse qui transforme cette fresque monumentale en une dissection sans concession de la mauvaise conscience. Xavier Giannoli filme la déchéance et la décadence, film après film, le mensonge et le théâtre qui le fait exister. Il ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Jean Luchaire n’est pas un idéologue, un antisémite convaincu avant et au début de la guerre ; c’est une autre quête qui le pousse à collaborer avec autant de force. Le journalisme se trouve lui aussi disséqué. Tous les pouvoirs sont sur la table du chirurgien-réalisateur. Il ne condamne pas, ne réhabilite pas, il fait du cinéma : « Aimer ce personnage paradoxal… je déteste notre époque où on juge sans nuance, on condamne avec cruauté sans chercher à comprendre. Moi, j’oppose à cette simplification idéologique et politique la complexité du roman, du cinéma ou de l’art. Un destin comme celui de Jean Luchaire est à la fois fait d’ombre et de rayons. D’ailleurs, les collaborationnistes le détestaient, ils le trouvaient tiède et insincère » (interview du réalisateur dans l’émission On aura tout vu). Un bel écho aux vers extraits du recueil de Victor Hugo Les Rayons et les ombres : « Ô rêveur, cherche les retraites, / Les abris, les grottes discrètes, / Et l’oubli pour trouver l’amour, / Et le silence afin d’entendre / La voix d’en haut, sévère et tendre, / Et l’ombre afin de voir le jour ! ».
Les Rayons et les ombres : bande-annonce
Les Rayons et les ombres : fiche technique
Synopsis : Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.
Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Xavier Giannoli, Jacques Fieschi
Casting : Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Dhiel, Olivier Chantreau, Anna Próchniak
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Mike Fromentin, Cyril Nakache
Sociétés de production : Curiosa Films, Waiting for Cinema
Société de distribution France : Gaumont
Genre : Drame historique
Durée : 3h19
Date de sortie : 18 mars 2026
