« Alaska » : la blancheur des paysages, l’ombre des hommes

Dans Alaska, Philippe Charlot échafaude un thriller tendu, où la beauté immaculée des grands espaces voisine avec le poids lourd des secrets. Servi par le trait réaliste de Tieko et les couleurs feutrées de Tanja Cinna-Wenisch, l’album publié aux éditions Bamboo propose une immersion glaciale, à la frontière du polar et du survival.

Il y a quelque chose de trompeur dans l’immensité blanche de l’Alaska : une beauté qui semble intacte, presque virginale, mais qui dissimule sous sa surface des strates de violence et de silence. Alaska s’ouvre d’ailleurs la mort d’un mammouth, comme pour mieux signifier que ces terres possèdent une histoire et qu’elles n’oublient rien. 

Des millénaires plus tard, lorsque les glaces cèdent, ce ne sont pas seulement des ossements qui refont surface, mais des drames enfouis, laissés en suspens avant que le temps ne fasse son œuvre. Hannah, jeune paléontologue, est venue étudier ces vestiges mais surtout dissiper le mystère autour d’une disparition qui l’a profondément affectée : celle de sa mère, survenue un quart de siècle plus tôt dans cette même région.

Hannah débarque dans un territoire qui ne se livre pas, accueillie par Dorothy, une hôte rugueuse et hostile. Entre les deux femmes s’installe une tension immédiate, faite de méfiance, de non-dits et d’observations silencieuses. Le récit prend le temps, en quelques planches, d’énoncer l’inconfort de leur cohabitation. Chaque mot doit être arraché au froid ambiant. Dorothy a ses habitudes et n’entend pas y déroger. Heureusement, Hannah semble s’y être préparée.

L’irruption d’autres personnages, la découverte d’un cadavre exhumé ne font qu’empeser l’ambiance générale. Le thriller se met alors en place par phases successives, sans jamais céder à la précipitation. Philippe Charlot joue avec les attentes, instille une paranoïa alimentée par le manque d’informations sur les intentions des uns et des autres. Qui ment, qui manipule, qui sait quoi ? La nature, pourtant omniprésente, devient presque secondaire. Le véritable danger n’est ni le froid ni la solitude, mais bien l’opacité humaine, cette capacité à dissimuler, à survivre en se retranchant derrière des vérités partielles.

L’album avance ainsi sur une ligne de crête. Les rebondissements s’enchaînent, dans des décors très bien restitués par Tieko et Tanja Cinna-Wenisch. Hannah apprend que sa mère a vécu des épreuves douloureuses, que des Russes étaient présents sur les lieux, mais elle n’ouvre les yeux que graduellement sur une affaire qui n’aurait probablement pas pu avoir cours ailleurs que dans ces contrées glacées.

Alaska est une exploration sensorielle et psychologique. Philippe Charlot, Tieko et Tanja Cinna-Wenisch tirent quelque chose d’essentiel de ces territoires extrêmes : leur capacité à révéler ce que les hommes tentent de cacher. Comme si une nature en révélait une autre. Sous la neige, tout finit par remonter : les corps, les souvenirs, les fautes inexpiables. Et lorsque la vérité affleure enfin, elle n’apporte pas nécessairement le réconfort escompté.

Alaska, Philippe Charlot, Tieko et Tanja Cinna-Wenisch  
Bamboo, février 2026, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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