Gomorra est une plongée brutale et sans glorification au cœur de l’emprise des organisations criminelles dans la région de la Campanie en Italie. Ce film policier transalpin de Matteo Garrone fut une véritable claque à sa sortie en 2008 à la manière de La Cité de Dieu de Fernando Meirelles et Kátia Lund ou bien encore des films de Mathieu Kassovitz comme La Haine ou Assassin(s).
Synopsis : « On ne partage pas un empire d’une poignée de main, on le découpe au couteau ». Cet empire, c’est Naples et la Campanie. Gomorrhe aux mains de la Camorra. Là-bas, une seule loi : la violence. Un seul langage : les armes. Un seul rêve : le pouvoir. Une seule ivresse : le sang. Nous assistons à quelques jours de la vie des habitants de ce monde impitoyable. Sur fond de guerres de clans et de trafics en tous genres, Gomorra raconte les destins croisés de Toto, Don Ciro, Maria, Franco, Roberto, Pasquale, Marco et Ciro. Cette fresque brutale et violente décrit avec une incroyable précision les cercles infernaux de la Camorra napolitaine pour mieux nous y entraîner.
Cette critique contient des révélations sur l’intrigue du film. ATTENTION AUX SPOILERS.
Le mot camorra n’existe pas, c’est un mot de flic, utilisé par les magistrats, les journalistes et les scénaristes. Un mot qui fait sourire les affiliés, une indication vague, un terme bon pour les universitaires et appartenant à l’histoire. Celui que les membres d’un clan utilisent pour se désigner est Système : « J’appartiens au Système de Secondigliano ». Un terme éloquent, qui évoque un mécanisme plutôt qu’une structure. Car l’organisation criminelle repose directement sur l’économie, et la dialectique commerciale est l’ossature du clan. (Gomorra, Roberto Saviano, Editions Folio, p.67)
Ici, il n’est pas une seconde où le métier de vivre ne ressemble à la prison à perpétuité, une peine qu’on accomplit en menant une existence sauvage, immuable, rapide et violente. (Gomorra, Roberto Saviano, Editions Folio, p.243)
Le pavé de Roberto Saviano semblait inadaptable au cinéma et pour le petit écran. Des réalisateurs italiens ont pourtant eu le courage et l’audace de se livrer à cet exercice fascinant. Le mérite est d’autant plus grand que les tournages du film et de la série se sont déroulés dans des décors naturels et à Naples même.
Matteo Garrone s’est emparé du livre-enquête édifiant de Roberto Saviano, publié en 2006. Le cinéaste italien dresse un constat monstrueux avec ce film amer et engagé sur les ravages de la mafia à Naples. Roberto Saviano vit depuis la sortie de son livre sous protection policière suite aux menaces de mort proférées à son encontre par la Camorra et par le clan des Casalesi au cours du procès « Spartacus ». Saviano a fait partie d’un groupe de chercheurs de l’Observatoire sur la Camorra. Il a notamment travaillé dans ce cadre avec les rédactions de La Repubblica et de L’Espresso. Gomorra, son premier livre, s’est vendu en Italie à plus d’un million d’exemplaires. Cet ouvrage est devenu un best-seller dans plus de trente pays.
Les principales organisations mafieuses en Italie ont des ancrages dans des régions géographiques bien spécifiques. La Camorra étend son empire en Campanie. La Cosa Nostra sévit en Sicile. La Stidda est basée dans le sud de la Sicile. La ‘Ndrangheta est implantée en Calabre. L’organisation Sacra Corona Unita s’est développée dans les Pouilles. Roberto Saviano, natif de Naples, s’est attaqué spécifiquement à la Camorra en publiant son livre coup de poing, Gomorra, en 2006.
Une vision sidérante de la ville de Naples
Matteo Garrone embarque les spectateurs de manière magistrale dans le quotidien d’hommes et de femmes qui vivent un véritable calvaire sous la coupe de la Camorra au cœur des quartiers sensibles de Naples. Gomorra ressemblerait presque à s’y méprendre à un documentaire, à une plongée sans filtre dans les bas-fonds de la ville. Les spectateurs n’ont malheureusement pas le temps de s’attacher aux personnages. Les victimes et les vagues de violence se multiplient dans la folle course au profit et sans code d’honneur de la Camorra. Le montage découpé et segmenté du film, en fonction des différents personnages principaux, renforce cet aspect documentariste. Les plans serrés ainsi que les séquences tournées caméra à l’épaule contribuent à renforcer l’atmosphère étouffante et à l’effet de réel du film.
A l’occasion d’une conférence de presse au Festival de Cannes, Matteo Garrone avait évoqué sa vision du film et ses choix pour retranscrire l’atmosphère unique qui règne dans certains quartiers de Naples.
Pour recréer l’impact émotionnel que j’ai ressenti en me rendant dans ces territoires, il m’a semblé que ma réalisation devait être la plus discrète possible. L’histoire suggérait elle-même ce langage très simple. Toute volonté de beaux cadrages, de beaux mouvements de caméra était rejetée assez naturellement par le film. Les reportages de guerre que j’ai vus m’ont influencé aussi. Je voulais donner aux spectateurs la sensation qu’ils se situent au cœur de l’action. Je voulais qu’ils puissent ressentir les odeurs.
Le film s’apparente également aux pièces de théâtre antique. Les drames et la fatalité s’abattent aveuglement dans les faubourgs de la ville sur la destinée des hommes et des femmes broyés par le système mafieux des camorristes. Matteo Garrone parvient à retranscrire l’atmosphère oppressante et suffocante des quartiers de Naples où la criminalité rampante, liée à l’activité de la Camorra, dicte sa loi. Le film confronte les spectateurs à la réalité inavouable des méfaits du crime organisé. Le public a la sensation d’être dans un cauchemar dont on ne peut pas se réveiller. Rien ne semble échapper en effet à l’emprise et au contrôle de la Camorra.
L’incarnation de l’enquête de Roberto Saviano à l’écran
Le découpage du film présente les différents visages de la « pieuvre » et les multiples prismes des activités de la toute puissante organisation criminelle napolitaine, la Camorra. Le long-métrage est constitué d’une succession de scénettes qui oscillent entre les différents personnages.
Le film s’attaque à ces activités illégales variées tout en reprenant des pans entiers et fidèlement retranscrits de l’enquête de Roberto Saviano : le trafic de stupéfiants, les assassinats, le racket, l’usure, la distribution de sommes d’argent aux quartiers sous domination des clans camorristes, les ateliers de confection dans le textile et de contrefaçon de qualité avec des travailleurs clandestins d’origines asiatiques ainsi que la collecte et l’enfouissement des ordures et des déchets sensibles (toxiques, radioactifs ou extrêmement polluants).
Les quartiers de Scampia et de Secondigliano avec les fameuses tours Vele servent de « terrain de jeu » aux camorristes dans le cadre du trafic de stupéfiants et des assassinats programmés pour le contrôle du territoire. Les quartiers de Naples, l’architecture de la ville et les tours d’immeubles constituent une présence et un personnage à part entière. Ces décors austères et saisissants contribuent à la force, à l’identité et au poids du film. Matteo Garrone avait également évoqué lors de son passage à Cannes, les relations particulières de l’équipe du film avec la population locale. Il était également revenu sur la complémentarité de son film avec l’enquête édifiante de Roberto Saviano.
De la part de la population, il y a eu une grande disponibilité, une grande participation. Ils ont sûrement été les premiers spectateurs de ce film. Ils étaient toujours derrière l’écran de contrôle, ils nous donnaient des conseils. Souvent, c’est le cinéma qui forme le goût de ces gens et non le contraire. Même si ce film dénonce une réalité, on a choisi une direction différente du livre : ce n’est pas une enquête. Donc, je ne me sens pas en danger personnellement. Le film et le livre sont complémentaires, ils s’entraident.
Les différents avatars de l’organisation mafieuse
Les séquences liées au personnage de Pasquale (l’ouvrier dans le textile aux doigts de fée) constituent des moments cultes du film. La visite et la leçon de couture dans l’atelier clandestin est une scène magistrale. La poursuite en voiture est un modèle de réalisme dans le découpage et la réalisation des scènes d’action au cinéma. L’épilogue déchirant des scénettes de Pasquale, qui a depuis changé de branche pour oublier ce passé funeste, démontre encore une fois l’emprise et le pouvoir de la Camorra en Italie ainsi que ses ramifications à l’échelle internationale. Pasquale reste médusé devant les images de la télévision d’un café. Il découvre sa robe à l’écran, qui a été contrefaite dans les ateliers clandestins dans la région de Naples, suite à ses instructions et à ses techniques. La robe en question est portée par une star de cinéma lors d’une cérémonie prestigieuse à l’occasion du traditionnel tapis rouge.

Même si son personnage n’a pas de sang sur les mains, le comédien Toni Servillo (La Grande Bellezza, Il Divo, Loro) incarne de son côté avec maestria la perfidie et toute l’abomination du mafieux à col blanc. Il va tenter de former un jeune homme « au métier » dans le business du recyclage des déchets. Les convictions du jeune homme seront ébranlées alors que l’entreprise pourrait conquérir le marché du traitement des déchets de Venise. Le personnage de Toni Servillo dresse un constat cynique et effroyable sur son activité lors d’un échange tendu avec son jeune « apprenti ».
– Grâce à des gens comme moi, ce pays de merde est dans l’Europe. J’ai sauvé des emplois en faisant économiser du fric aux boîtes.
– Tu sauves un ouvrier à Maestre en tuant une famille à Mondragone.
– C’est comme ça que ça marche. Je n’y suis pour rien. On résout les problèmes que les autres ont créés. Le chrome, l’amiante… Ce n’est pas moi qui les ai créés.

Sous emprise camorriste, les frontières de la légalité seront bafouées par cette entreprise qui va enfouir des déchets toxiques dans des carrières. Les dirigeants n’ont aucune considération et aucun respect pour les travailleurs du groupe. Les camionneurs sont payés au lance-pierre et mettent leur vie et leur santé en péril. Les patrons malhonnêtes ne reculeront devant rien et confieront la conduite des camions à des enfants, sans permis, suite au débrayage des conducteurs après un grave accident de travail.

Le sacrifice d’une génération : Quand la jeunesse napolitaine cède au chant des sirènes de la Camorra
Le film s’attarde également sur la « formation » d’un jeune enfant à « l’école du crime ». Il suit les différentes étapes pour être enrôlé comme « soldat » et porte-flingue. L’organisation mafieuse va devoir faire face à l’hostilité et au courage de sa mère qui va tenter d’arracher son fils des griffes de la Camorra.
Comme le démontre le film, la jeunesse italienne sert de véritable chair à canon pour les organisations criminelles dans la course au profit et pour la conquête de nouveaux territoires. Gomorra s’attarde également sur la destinée de deux jeunes amis. Ces adolescents fougueux n’en feront qu’à leur tête. Ils vont rapidement faire les 400 coups et tenter de brûler la vie par les deux bouts. Ils vont ainsi multiplier les braquages sauvages dans des commerces, faire main basse sur le stock d’armes des membres plus âgés du clan. Ils iront même jusqu’à dérober des stupéfiants dans des zones de deals concurrentes, dans des squats appartenant à la communauté noire de Naples. Ces actions, qui vont bafouer le code d’honneur du clan, vont également provoquer l’ire des plus anciens, des « tontons flingueurs ». La revanche des vieux briscards du clan sera terrible face à ces deux têtes brûlées qui ne respectent pas les règles. Ces deux jeunes insouciants qui repoussent les limites et vivent enfin leur vie rêvée de gangsters en suivant la voie de leur modèle Tony Montana dans Scarface vont malheureusement finir par se brûler les ailes. L’appât du gain, les luttes intestines entre les clans, la guérilla urbaine, l’argent facile, le trafic de stupéfiants et les réputations de caïds à bâtir sont les tentacules de la pieuvre qui étouffent cette jeunesse et la population sous le joug des organisations mafieuses à Naples. La Camorra parvient aisément à séduire une jeunesse à la dérive.
Cette jeunesse italienne est littéralement envoyée à l’abattoir dans un final saisissant qui laisse un gout amer dans la bouche et des larmes dans les yeux. Les dernières images du film font terriblement froid dans le dos. Elles démontrent le peu de valeur de la vie humaine aux yeux de la Camorra.
Matteo Garrone porte ensuite le coup de grâce avec des messages qui apparaissent avant le générique de fin. Les spectateurs peuvent alors méditer sur les ravages de la mafia.
En Europe, la Camorra a tué plus que toute autre organisation criminelle. 4 000 morts en trente ans. Un tous les trois jours. Scampia est l’endroit au monde où l’on vend le plus de drogue. Le chiffre d’affaires par clan est d’environ 500 000 euros par jour. En empilant les déchets toxiques traités par la Camorra on atteint 14 600 mètres de haut, deux fois l’Everest. Il y a 20 % de cancers en plus dans les zones contaminées.

Gomorra a obtenu le Grand Prix au 61ème Festival de Cannes en 2008. La musique et la bande-son du film seront supplantées et bonifiées dans la série. Ce long-métrage étouffant a marqué des générations entières de spectateurs. Gomorra a participé au renouveau du polar italien au cinéma ces dernières décennies à la manière de Romanzo Criminale de Michele Placido (2005), Arrivederci Amore Ciao de Michele Soavi (2006), A.C.A.B. – All Cops are Bastards et Suburra de Stefano Sollima (2012 et 2015).

Le réalisateur de Gomorra, de Tale of Tales et de Reality, Matteo Garrone, travaille actuellement sur Dogman. Ce nouveau polar sur un fait divers particulièrement violent des années 1980 en Italie risque de faire couler beaucoup d’encre. Le film devrait retracer le jour où la vie de Pietro De Negri, un toiletteur pour chiens, a basculé à Rome. Sous l’emprise de la drogue, De Negri va torturer et amputer un chef de gang, Giancarlo Ricci, pendant près de sept heures !




Côté Japan, les chara-designer Shigeru Fujita (Monster) et Takahiro Yoshimatsu (Hunter x Hunter, Trigun) étaient conviés aux côtés du réalisateur des Sailor Moon R et S, Kunihiko Ikuhara. Jay, l’auteure du manga Sherlock a quant à elle annulé sa venue à l’événement pour des raisons de santé.





TF1 et ses séries, ce n’est pas encore ça en ce qui concerne l’originalité et la prise de risques. Pour beaucoup, TF1 reste la chaîne qui diffuse Camping Paradis et Joséphine, Ange Gardien. Pourtant, depuis quelques années, la première chaîne tente de s’ouvrir à des projets plus audacieux, comme le fait par exemple (pour rester à ce qui se fait en France) Canal + (
Il suffit juste de lire le synopsis pour comprendre ce qui a intéressé Soderbergh dans le projet. Hormis l’évidence qu’il réalise un peu son Ocean’s Eleven version redneck, on constate que le film brasse un bon nombre de thématiques qui lui sont chères. L’étude des classes sociales dans une Amérique déphasée, des personnages en quête d’évasion de leur quotidien, etc. Plus qu’un divertissement haut de gamme sous sa forme de « heist movie » déluré, Logan Lucky est avant tout une satire sociale grinçante et diablement efficace. Jouant la carte de l’ironie à tout les niveaux, symbolisée même à travers le titre qui souligne le caractère chanceux de la famille Logan alors qu’ils sont, selon les superstitions du plus jeune frère, maudits, Soderbergh brosse un portrait au vitriol d’une Amérique rongée par l’hypocrisie et la pauvreté. L’argent vient des institutions, des religions fiduciaires imposées à un peuple abruti par la publicité qui ne s’impose qu’en consommateur et acheteur de sa propre déchéance. Le réalisateur joue d’ailleurs habilement du placement de produits pour mettre ses personnages en position de victime de la société de consommation mais par extension venir aussi piéger son spectateur en le mettant face à son propre besoin de consommer. Il ré-interroge intelligemment le rêve américain qui s’impose plus que jamais comme une promesse de capitalisme et montre au final sa réussite, qui se fait au détriment de ceux destinés à se faire exploiter.
Tout n’est donc pas parfait et l’ensemble se montre nettement prévisible dans les mécaniques de son scénario, reprenant même à l’identique la formule déjà vu dans un Ocean’s Eleven et donc on attend assez vite les limites de l’entreprise. Mais Logan Lucky peut quand même compter sur un casting impeccable avec des seconds rôles solides et des caméos plutôt sympathiques. On regrettera juste que l’excellente Riley Keough ne soit pas plus mise en avant. Par contre le trio principal formé par Channing Tatum, qui n’est jamais aussi doué que lorsqu’il travaille avec Soderbergh, Adam Driver et Daniel Craig est excellent. Craig offre d’ailleurs une performance à contre-emploi savoureuse et dévoile un talent comique insoupçonné qui en fera incontestablement l’attraction du film. Mais avec son attitude de Droopy et son naturel sidérant, Adam Driver est aussi un atout de poids et crée souvent l’hilarité arrivant par la même occasion à voler pas mal de scènes à ses comparses. Soderbergh est lui aussi plutôt inspiré dans sa mise en scène, montrant qu’il est toujours un esthète hors pair en enchaînant les plans brillamment élaborés mais pourtant impressionnants de simplicité. Le réalisateur à un œil particulier lorsqu’il s’agit de filmer les gestes du quotidien et arrive souvent à les magnifier comme personne. Soutenu par son montage dynamique, même s’il ralentit un peu trop la cadence dans le dernier tiers, et sa photographie léchée, le film s’appuie aussi sur des musiques intradiégétiques plaisantes à l’oreille mais qui soulignent aussi que Logan Lucky est un long métrage astucieusement pensé et qui ne laisse rien de côté.
l’actrice fétiche de Xavier Dolan, que l’on aurait aimé voir un peu plus. Puis Eye Haidara, que les réalisateurs font découvrir au grand public qui ne restera pas insensible face à ce caractère bien trempé dans le rôle de l’assistante de Max (Bacri). Les plus jeunes et les petits nouveaux du cinéma français comme William Lebghil ou Kévin Azaïs rythment les gags de cette fine équipe souvent au bord de l’explosion. La scène d’éclatement, elle ressemble d’ailleurs de près à celle mythique déjà réalisée dans Nos Jours Heureux.


En 2012, Michael Haneke était devenu le cinéaste européen le plus accompli internationalement. Palme d’Or, Oscar du Meilleur Film en langue étrangère, BAFTA et Golden Globe pour Amour, le réalisateur autrichien obtenait à 70 ans la consécration de toute une profession en même temps qu’il plaçait le couple Jean-Louis-Trintignant/Emmanuelle Riva dans l’un des récits les plus émouvants du septième art. Pendant ces cinq ans, Michael Haneke s’est concentré sur la mise en scène de son second opéra (Così fan tutte de Mozart, présenté au Teatro Real de Madrid), en même temps qu’il préparait son douzième long métrage, Flashmob, ce qui devait être un état des lieux actuel sur les rapports entre réseaux sociaux et réalité. On attendait Michael Haneke sur la Croisette pour l’édition 2015 mais après un an de gestation, une pré-production compliquée et l’absence d’une actrice pour son personnage principal, le film est annulé. Il lui faudra deux ans de plus pour mettre sur pied ce Happy End, tourné dans le Nord-Pas-de-Calais, qui dresse un portrait d’une famille bourgeoise actuelle confrontée à la problématique des migrants. Casting de taille pour le retour du maestro autrichien puisqu’il retrouve sa muse Isabelle Huppert et le doyen Jean-Louis Trintignant, en même temps qu’il accueille Matthieu Kassovitz et l’anglais Toby Jones. La soixante-dixième édition du Festival de Cannes s’apprêtait à accueillir une nouvelle fois l’un des rares réalisateurs à avoir obtenu par deux fois la Palme d’Or, et la possibilité de le voir repartir avec une troisième récompense suprême. Mais à l’instar des cinéastes habitués présents cette année-là (Todd Haynes, Michel Hazanavicius,
L’ouverture de Happy End se fait par le prisme d’un format contemporain. Il s’agit d’une vidéo enregistrée sur le téléphone de Eve Laurent, la benjamine de cette famille. Froide et figée, la séquence est étirée jusqu’à ce que l’on devine le drame qui se déroule sous nos yeux, et nous explique grossièrement le point de départ de la crise qui va frapper cette famille bourgeoise. A l’instar de Caché, Michael Haneke interroge notre nouveau rapport aux images et nos comportements en lien avec ces nouvelles technologies. Du haut de ses 75 ans, le cinéaste semble bien décider à montrer son mépris pour ces nouvelles images, consternantes de banalité de son propre aveu, dans un élan limite réactionnaire. Happy End pourrait être un film qui condense toutes les critiques de l’autrichien, de la récession du sens des images à la crise des réfugiés en passant par le mépris d’une caste obnubilée par ses petits problèmes mais le cinéaste ne fait qu’effleurer ces thématiques pour se concentrer sur la fin d’un monde. Bien moins anxiogène que le reste de sa filmographie, Happy End n’en reste pas moins un film froid et calculateur qui apparaît comme la somme des thématiques propres au cinéaste, soit l’éclatement d’une famille aisée et la fin de vie. Le synopsis évoque « le Monde » – référence aux migrants débarqués – mais ils seront à peine visibles à l’écran. Le rapport entre migrants et bourgeois semble moins intéresser Michael Haneke que la réaction d’une élite en proie aux bouleversements du monde. Et ce n’est pas l’humour noir manié maladroitement qui va satisfaire les amateurs du cinéaste autrichien qui peine à renouveler les intentions de son cinéma. Habitué au perfectionnisme, des cadres aux décors en passant évidemment par la direction d’acteurs, Happy End dégage une certaine lassitude de la part du cinéaste qui semble avoir expédié son film pour le présenter à temps lors du soixante-dixième anniversaire du Festival de Cannes.
Pourtant, cela ne veut pas dire qu’Happy End manque le coche et les inconditionnels du cinéaste retrouveront les thématiques récurrentes du cinéaste. Car si le réalisateur manque d’inspiration, il arrive néanmoins à nous tenir en haleine devant le destin tragique qui attend cette famille. L’ensemble du casting est toujours dirigé de main de maître et leurs interactions à l’écran permettent d’étayer avec finesse les rapports entre personnages. Signalons tout de même que Michael Haneke a tenté une connexion avec son précédent film, et dont on vous laisse l’entière surprise. Isabelle Huppert conserve son aura froide et complexe qui correspond en tout point à cette femme d’entreprise au bord du plus beau jour de sa vie mais dont le passé ne va pas tarder de l’envoyer, tandis que Matthieu Kassovitz. Ce qui marque surtout et vaut assurément le coup d’œil, c’est cette performance froide et incarnée de Jean-Louis Trintignant, qui avait mis un terme à sa retraite annoncée après Amour pour revenir une ultime fois avec Michael Haneke. Ainsi, et plus que le film lui-même, c’est Jean-Louis Trintignant qui vaut assurément le coup d’œil. Quoi de plus beau que d’offrir à cet immense acteur un adieu aux plateaux de cinéma avec cette « joyeuse fin ». Moins dérangeant et provocateur, Michael Haneke livre avec Happy End une fable épurée de toute émotion qui dresse le portrait récurrent mais toujours habile de la classe bourgeoise à l’agonie. Même s’il a été -logiquement- retenu par l’Autriche pour la représenter à la prochaine cérémonie des Oscars, Happy End reste un Haneke mineur qui, au mieux intéressera ses plus fidèles fans grâce à ses indéniables qualités de cinéaste, au pire infligera deux heures d’ennui au spectateur dont le sort de cette famille lui saura totalement indifférent. Cela fait deux films que Michael Haneke donne l’impression que l’ultime plan de ses films sera son dernier plan. A 75 ans, cette joyeuse fin l’est-elle également pour son géniteur ? Si on souhaite évidemment revoir Michael Haneke, il faut reconnaître que l’ultime plan d’Happy End serait une conclusion symbolique forte d’une filmographie remarquable et homérique.


Dans ce nouveau film, Le Château de verre, il rempile à nouveau, et pas qu’un peu, avec les enfants, car suivant l’autobiographie de Jeannette Walls que le cinéaste a adaptée, on va les retrouver à différents âges. Trois actrices vont interpréter Jeannette Walls, une enfant (Chandler Head) et une adolescente (Ella Anderson), toutes deux parfaites, puis Brie Larson, de nouveau.
Et pourtant, cet homme qui a mis ses enfants en danger, notamment par une pauvreté et une famine aux accents très dickensiens, est, dans les souvenirs de l’écrivaine, également un homme admirable et intelligent avec ses bons préceptes, énoncés à tour de bras par un Harrelson flamboyant égal à lui-même ; un homme romantique qui offre une étoile à chaque enfant en guise de cadeau de Noël (plutôt une sorte d’arnaque absolue dans le souvenir de Brian, le frère de Jeannette) et un château de verre en bois de pipeau en guise de toit ; un homme qui passe pour fort enfin quand les accès de rage avinée le conduisent à la brutalité… Destin Cretton essaie tant bien que mal de faire des allers-retours entre ces deux images de Rex Walls, l’image factuelle d’un homme détestable, un vrai monstre, et l’image idéalisée par sa petite fille favorite, sa biquette, d’un père bon et aimant malgré tout, prisonnier de ses propres démons, à qui elle trouvera même des excuses. Un exercice difficile donc que ce grand écart permanent, pour un cinéaste qui a filmé de manière plutôt académique son précédent film, States of Grace, film dont la structure par ailleurs était simple et linéaire.
Brie Larson qui porte la résilience du personnage devenu adulte est surtout remarquable quand elle est dans la colère et la révolte. Elle est beaucoup plus lisse, presque ennuyeuse, quand elle est toutes larmes dehors dans les séances de catharsis spectaculaire, peu aidée par une musique trop présente et trop sucrée, et des costumes des années 80 (où l’histoire se situe) qui l’apparentent à une héroïne de mauvais soap opera. Le personnage de la mère, campé par Naomi Watts, n’est pas assez développé (ni pour tout dire très crédible), face à celui de Rex Walls, présent dans presque toutes les scènes, alors que visiblement, ce dysfonctionnement familial majeur est à mettre au crédit autant de l’un que de l’autre. Il reste que ce film accroche par la place prépondérante laissée aux enfants, dont la grande souffrance ne semble pas être jetée en pâture pour tirer les larmes du spectateur, mais plutôt comme un quasi-documentaire, le regard de Jeannette Walls sur ses parents venant en plus saupoudrer le tout d’un discours sans doute très auto-persuasif sur le côté positif d’une telle éducation. Dans les souvenirs de Jeannette Walls repris par Cretton, il est ainsi question d’un arbre décharné sur leur nouveau « terrain vague », devant lequel Rose Mary est, comme souvent, exaltée et qu’elle s’empresse de peindre. Jeannette lui demande : « pourquoi peins-tu cet arbre en particulier ? », « It’s the struggle that gives it its beauty » lui répond-elle, ou, pour le dire vite, Jeannette Walls croit dur comme fer que ce qui ne l’a pas tuée l’a rendue plus forte…