le-chateau-de-verre-destin-cretton-film-critique-famille-retour-welch

Le château de verre en demi-teinte de Destin Cretton

L’état de grâce n’est pas de mise pour Le Château de verre, le nouveau film de l’américain Destin Cretton. Le cinéaste peine à la mise en scène du livre autobiographique de Jeannette Walls, mais le film vaut le détour pour la prestation tonitruante de Woody Harrelson et la justesse des enfants qui finit par toucher sans forcément tirer les larmes.

Synopsis : Jeannette Walls, chroniqueuse mondaine à New-York, a tout pour réussir et personne ne peut imaginer quelle fut son enfance. Élevée par un père charismatique, inventeur loufoque qui promet à ses enfants de leur construire un château de verre mais qui reste hanté par ses propres démons, et une mère artiste fantasque et irresponsable, elle a dû, depuis son plus jeune âge, prendre en charge ses frères et sœurs pour permettre à sa famille dysfonctionnelle de ne pas se perdre totalement. Sillonnant le pays, poursuivis par les créanciers, et refusant de scolariser leurs enfants, les Walls ont tout de même vécu une vie empreinte de poésie et de rêve, qui a laissé des marques indélébiles mais qui a créé des liens impossibles à renier…

Jeannette, l’enfance de Walls

Il est difficile d’oublier que Destin Cretton est un ancien éducateur. Avec son States of Grace, sorti en 2014, il traitait déjà d’un groupe de jeunes en foyer d’accueil d’une manière extrêmement empathique et juste. Brie Larson y jouait le rôle de Grace, une bleue de l’éducation spécialisée, lumineuse dans le supplément d’humanité du personnage et l’humilité de l’actrice. Une vraie révélation.

Dans ce nouveau film, Le Château de verre, il rempile à nouveau, et pas qu’un peu, avec les enfants, car suivant l’autobiographie de Jeannette Walls que le cinéaste a adaptée, on va les retrouver à différents âges. Trois actrices vont interpréter Jeannette Walls, une enfant (Chandler Head) et une adolescente (Ella Anderson), toutes deux parfaites, puis Brie Larson, de nouveau.

Le livre de Jeannette Walls, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, raconte son enfance et celle de ses trois frères et sœurs auprès de Rex (Woody Harrelson) et Rose Mary (Naomi Watts) Walls, des parents très objectivement très irresponsables. Une des scènes du début du film montre en flashback la petite Jeannette en flammes sur le sol, après qu’elle a essayé de faire cuire le repas familial : sa mère était à deux mètres, préoccupée par rien si ce n’est par son « art », par sa peinture dans laquelle elle semble s’être enfoncée telle dans une robe de bure opaque pour échapper à la réalité. Rex Walls est la réalité, avec son chômage chronique dû à un alcoolisme plus qu’avancé et un caractère de cochon. Rex Walls qu’elle ne veut et ne peut pas quitter, avec qui elle mène une existence atypique.

Et pourtant, cet homme qui a  mis ses enfants en danger, notamment par une pauvreté et une famine aux accents très dickensiens, est, dans les souvenirs de l’écrivaine, également un homme admirable et intelligent avec ses bons préceptes, énoncés à tour de bras par un Harrelson flamboyant égal à lui-même ; un homme romantique qui offre une étoile à chaque enfant en guise de cadeau de Noël (plutôt une sorte d’arnaque absolue dans le souvenir de Brian, le frère de Jeannette) et un château de verre en bois de pipeau en guise de toit ; un homme qui passe pour fort enfin quand les accès de rage avinée le conduisent à la brutalité… Destin Cretton essaie tant bien que mal de faire des allers-retours entre  ces deux images de Rex Walls, l’image factuelle d’un homme détestable, un vrai monstre, et l’image idéalisée par sa petite fille favorite, sa biquette, d’un père bon et aimant malgré tout, prisonnier de ses propres démons, à qui elle trouvera même des excuses. Un exercice difficile donc que ce grand écart permanent, pour un cinéaste qui a filmé de manière plutôt académique son précédent film, States of Grace, film dont la structure par ailleurs était simple et linéaire.

A l’instar du Captain Fantastic de Matt Ross, où le père joué par Viggo Mortensen mettait lui aussi d’une certaine manière la vie de ses enfants en danger, l’absence de prise de position nuit à l’ambiance générale du film, et même si Viggo Mortensen jouait la carte du minimalisme, alors qu’Harrelson est dans son outrance habituelle, devenant l’atout principal du film au demeurant, ces deux films ont ces mêmes faiblesses dans la mise en scène. Des films où on frise la maltraitance d’enfants et qui pourtant passent presque pour des feel-good movies avec leur improbable happy-end…

Brie Larson qui porte la résilience du personnage devenu adulte est surtout remarquable quand elle est dans la colère et la révolte. Elle est beaucoup plus lisse, presque ennuyeuse, quand elle est toutes larmes dehors dans les séances de catharsis spectaculaire, peu aidée par une musique trop présente et trop sucrée, et des costumes des années 80 (où l’histoire se situe) qui l’apparentent à une héroïne de mauvais soap opera. Le personnage de la mère, campé par Naomi Watts, n’est pas assez développé (ni pour tout dire très crédible), face à celui de Rex Walls, présent dans presque toutes les scènes, alors que visiblement, ce dysfonctionnement familial majeur est à mettre au crédit autant de l’un que de l’autre. Il reste que ce film accroche par la place prépondérante laissée aux enfants, dont la grande souffrance ne semble pas être jetée en pâture pour tirer les larmes du spectateur, mais plutôt comme un quasi-documentaire, le regard de Jeannette Walls sur ses parents venant en plus saupoudrer le tout d’un discours sans doute très auto-persuasif sur le côté positif d’une telle éducation. Dans les souvenirs de Jeannette Walls repris par Cretton, il est ainsi question d’un arbre décharné sur leur nouveau « terrain vague », devant lequel Rose Mary est, comme souvent, exaltée et qu’elle s’empresse de peindre. Jeannette lui demande : « pourquoi peins-tu cet arbre en particulier ? », « It’s the struggle that gives it its beauty » lui répond-elle, ou, pour le dire vite, Jeannette Walls croit dur comme fer que ce qui ne l’a pas tuée l’a rendue plus forte…

Destin Daniel Cretton a globalement réussi à traduire à l’écran la très vive émotion suscitée par ce livre. Par une mise en scène imprécise et assez plate, il a cependant perdu en route tout le retentissement psychologique qu’une telle existence doit laisser – et a effectivement laissé – sur l’écrivaine et toute la fratrie. Et surtout, même si le scénario a été validé par Walls, il a trop chargé la mule en ce qui concerne la deuxième partie du film où la résilience et le pardon semblent disproportionnés, voire indécents au regard de la réalité des choses, et rend son film un peu indigeste.

Le Château de verre : Bande annonce

Le Château de verre : Fiche technique

Titre original : The Glass Castle
Réalisateur : Destin Cretton
Scénario : Destin Cretton, Andrew Lanham , d’après le livre de Jeannette Walls, The Glass Castle
Interprétation : Brie Larson (Jeannette), Woody Harrelson (Rex), Naomi Watts (Rose Mary), Ella Anderson (Jeannette adolescente), Chandler Head (Jeannette enfant), Max Greenfield (David), Josh Caras (Brian), Charlie Shotwell (Brian Adolescent), Iain Armitage (Brian enfant), Sarah Snook (Lori), Sadie Sink (Lori adolescente), Olivia Kate Rice (Lori enfant), Brigette Lundy-Paine (Maureen), Shree Crooks (Maureen adolescente), Eden Grace Redfield (Maureen enfant)
Musique : Joel P. West
Photographie : Brett Pawlak
Montage : Nat Sanders
Producteurs : Gil Netter, Ken Kao, Coproducteur : Tami Goldman
Maisons de production : Lionsgate, Netter Productions
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Durée : 128 min.
Genre : Drame, Biographie
Date de sortie : 27 Septembre 2017
USA – 2017

Redactrice LeMagduCiné
Plus d'articles
adieu-les-cons-albert-dupontel-film-critique-virginie-efira-albert-dupontel
Adieu les cons de Albert Dupontel : Un Grand soir un peu trop tiède