Colt 45 de Fabrice du Weltz : Critique du film

Colt 45 avait tout pour devenir un polar de référence : un réalisateur talentueux, une distribution comportant des têtes d’affiche (Gérard Lanvin, Joey Starr, Alice Taglioni), des seconds rôles habitués au genre (Joe Prestia, Philippe Nahon), et un jeune acteur prometteur (Ymanol Perset). Pourtant, sa sortie s’est déroulée dans un anonymat pesant aboutissant à un échec commercial sans appel, le film terminant sa première semaine à moins de 100 000 entrées avant de disparaître quasi-entièrement des salles deux semaines après sa sortie.

Synopsis : Vincent Milès (Ymanol Perset) est un jeune armurier. Après avoir remporté le championnat du monde de course avec tir sur cible, il est très sollicité pour intégrer différents services de police d’élite. Problème, il préfère rester dans l’ombre. Sa rencontre avec Milo Cardena ({Joey Starr}) va l’entraîner dans les ténèbres.

« Régner en enfer »

Pourquoi la nouvelle œuvre de Fabrice Du Weltz s’est-elle retrouvée confinée à ce que l’on appelle une sortie technique ? Si le procédé de ne sortir un film que dans quelques salles pour des raisons contractuelles est courant pour une distribution de film américain, en particulier pour les comédies et les films d’horreur qui fonctionnent mieux en vidéo, il est très rare pour une production française. En effet, quel producteur pourrait ne pas croire à un projet qu’il a développé au point où il préfère tout perdre plutôt que de prendre le risque d’occasionner des frais supplémentaires en promotion et distribution ?

Nous ne connaissons pas les vraies raisons d’un tel incident industriel. Nous pouvons seulement affirmer que le tournage a eu lieu en 2012, et que sa sortie a été retardée plusieurs fois avant de sortir cet été sans que le réalisateur en ait été prévenu. Fabrice Du Weltz refuse d’en dire plus et préfère se concentrer sur la promotion de son nouveau film Alléluia, promettant toutefois de donner sa version des faits lors de la sortie dvd du film. On parle officieusement de problèmes avec Joey Starr et le producteur Thomas Langmann, de scènes retournées ou manquantes, ce qui expliquerait la très courte durée du film, une post synchronisation parfois hasardeuse, et une musique très présente, quitte à recouvrir certains dialogues.

Malgré ces conditions de production chaotique, le film existe, et même si cela heurte notre instinct de cinéphile, toute intervention de producteur n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Il nous faut donc parler non pas du Colt 45 qui aurait pu être, mais de celui que nous avons sous les yeux.

« Zwei Seelen wohnen, ach ! In meiner Brust ».

Ce vers du Faust de Goethe, que l’on peut traduire par : « deux âmes cohabitent, argh ! Dans ma poitrine », résume parfaitement la nature schizophrène de Colt 45.

Au premier abord, Colt 45 applique à la lettre les règles du néo-polar français édictées par Olivier Marchal : rivalités entre deux institutions policières, ici le service dirigé par Gérard Lanvin et celui dirigé par Simon Abkarian, tous deux servant de mentor au personnage principal ; dialogues inutilement vulgaires ou écrits de manière trop artificielle (la manière qu’à Joey Starr de dire « là, je te fais pas l’amour, je te baise carrément : tu les sens mes couilles ? », que l’on peut entendre dans la bande-annonce, intervient à un moment où la tension monte et où l’on sent que le piège se referme sur le héros. En cherchant le mot d’auteur, celle-ci retombe immédiatement ); virilité poussée jusqu’à l’absurde : on a le droit à la scène obligatoire des flics expérimentés sceptiques qui poussent le héros dans les casiers, en lui faisant bien comprendre qu’il ne peut que les gêner. Bizarrement, par la suite, ils seront bien heureux de le laisser prendre la tête pour tout ce qui est fusillade ; policiers qui se tournent vers des activités illégales : l’intrigue tourne autour de braquos organisés par des flics ou anciens flics ; la présence de Gérard Lanvin  (Les Lyonnais, 96 heures, mais aussi Secret défense ou Mesrine), le héros des années 80 refuse de passer la main, et joue toujours le même personnage de présence rassurante et virile qui fera tout pour protéger ses proches.

Ces clichés sont répétés de film en film depuis le succès de 36 Quai des Orfèvres, avec à chaque fois moins d’efficacité, donnant l’impression d’assister à des copies de plus en plus dégradées et qui ne suscitent plus l’intérêt. Ils sont d’autant plus critiquables, que le film est visuellement très soigné. La lumière est signée Benoît Debie, chef opérateur des précédents films de Du Weltz, mais aussi de ceux de Gaspard Noé, ou de Spring Breakers. Ici, les corps sont sculptés par les ombres, ou baignent dans une atmosphère froide et grise. Le contraste entre la banalité du fonds et le raffinement de la forme donnent une curieuse impression de gâchis, comme si le film était trop bien par rapport à ce qu’il devrait être.

Le deuxième abord est bien plus intéressant, en nous contant la descente aux enfers d’un homme qui a peur de sa propre nature. Si les films d’Olivier Marchal possédaient déjà cet aura dépressive, avec ses personnages de policiers poussés à bout par leur vie professionnelle et sentimentale, le mal chez Fabrice du Welz semble bien plus ancré dans l’essence même du personnage principal. La part d’ombre du héros s’exprime ici dans son exceptionnelle capacité au tir, qui semble intéresser tous ceux qui voudraient faire de lui une machine à tuer. Cette tentation de la mort devient de plus en plus forte au fur et à mesure qu’il tente de la contenir, pour terminer dans une débauche de violence sèche, où le héros va finir par « régner en enfer », pour reprendre une des répliques du film.

Le film impressionne alors par sa capacité à sacrifier les personnages secondaires sans même leur accorder un regard, parce qu’ils ont relâché leur attention une seconde de trop.

Mais là, encore, certains éléments nous empêchent de totalement adhérer à Colt 45. Il y a tout d’abord l’interprétation trop fade d’Ymanol Perset, qui ne laisse pas assez sentir le feu qui brûle sous son apparente timidité. Il y a ensuite une scène de fusillade trop symbolique placée au milieu, où le film, derrière la volonté de plonger le héros dans les flammes, se laisse aller à un spectaculaire qui tranche avec le reste. Il y a enfin que contrairement au modèle annoncé qu’était The Raid, les scènes d’actions ne sont pas assez longues pour exprimer la difficulté et la souffrance du héros. Leur rapidité d’exécution et leur apparente facilité nous font plutôt penser à un bon vieux Charles Bronson dans le rôle du justicier dans la ville, la purgeant sans cligner des yeux.

Il est difficile de savoir quel film avait en tête Fabrice du Weltz quand il  a commencé le tournage, mais on peut penser qu’il est assez éloigné de celui qui se présente à nous. Trop classique pour être un film d’auteur, trop sombre pour être un franc succès commercial, on comprend l’embarras dans lequel il a plongé ses distributeurs. Il s’agit pourtant malgré tout d’un film vif, aux partis pris parfois étonnants et qui tranchent avec un polar français qui se laisse parfois trop aller à sa routine. Avec une bonne promotion, il aurait pu représenter une alternative crédible à la production actuelle, et aurait même pu avec un peu de chance rembourser une bonne partie des frais engagés.

En l’état, il reste un objet un peu étrange, un « film malade » pour reprendre l’expression de François Truffaut, qui à défaut d’être un chef d’œuvre s’apprécie comme un polar italien de la fin des années 70, œuvres souvent mineures mais qui contenaient toujours quelques scènes suffisamment marquantes pour continuer à marquer les mémoires plusieurs décennies plus tard.

Fiche technique – Colt 45

Réalisateur : Fabrice Du Welz
Scénariste: Fabrice Du Welz, Fathi Beddiar
Acteurs : Jo Prestia, Gérard Lanvin, Simon Abkarian, Alice Taglioni, Philippe Nahon
Genre : Policier, Thriller
Date de sortie : 06 août 2014
Durée : 1h25mn
Compositeur: Benjamin Shielden
Directeur De La Photographie: Benoît Debie

Auteur de la critique : Benjamin S.

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