Premier Contact, un film de Denis Villeneuve : Critique

Alors que la geekosphère internationale trépigne d’impatience autant que de défiance dans l’attente de sa suite de Blade Runner, Denis Villeneuve nous prouve avec Premier Contact qu’il maîtrise la science-fiction comme les autres genres auxquels il s’est déjà frotté. Pour le meilleur comme pour le pire.

Synopsis : Le Dr Louise Banks est engagée par l’armée américaine pour décrypter le langage d’extraterrestres dans l’un des douze vaisseaux qui viennent de se poser sur Terre. Elle y découvre d’immenses créatures céphalopodes avec lesquelles elle décide de communiquer à l’écrit plutôt qu’à l’oral. Ainsi commence une longue initiation linguistique, qui lui permettra de comprendre les intentions de ces mystérieux visiteurs.

Une étonnante impression de déjà-vu

Il est des films qu’il est difficile d’évoquer sans rien révéler de leurs twists. Premier contact en est un. Essayons alors d’y aller en douceur avec les spoils, en adoptant une approche linéaire. Mais comme viendra nous le rappeler le film, ce n’est finalement là que l’affirmation de notre humanité. Après tout, ceux qui liront cette critique dans son intégralité avant d’avoir vu le film ne pourront se plaindre de ne pas avoir été prévenus.

Depuis Prisonners, en 2012, Denis Villeneuve s’est imposé comme l’une des valeurs sûres du cinéma de genre américain, mais peut-être faut-il également analyser les films qu’il a réalisés précédemment au Canada pour définir une « patte Villeneuve ». Et pourtant, sa filmographie au cours de ces cinq dernières années est loin d’être impersonnelle. La preuve que l’on a affaire à un véritable auteur – tel que Truffaut a pu définir ce terme – est que, dans le choix des scénarios de ses films, une continuité se tisse entre eux. Et il a raison de les choisir avec soin, car Villeneuve est un bien meilleur créateur d’atmosphères pesantes qu’il n’est un raconteur d’histoires. Si l’on devait trouver une thématique commune à ses réalisations américaines, il s’agirait de la question de la dualité/complémentarité, qui trouve évidemment son paroxysme dans Enemy, mais également présente, par exemple, dans le schéma de buddy-movie que prend Sicario. La façon dont cette thématique est exploitée dans Premier Contact sera la marque de la singularité du dispositif qu’il y met en place.

L’arrivée des extraterrestres sur Terre est un point de départ que l’on aurait pu penser si suranné qu’il n’avait plus rien à nous offrir. C’était sans compter sur l’habilité avec laquelle Villeneuve a su construire toute la première partie de son film. En calquant sa mise en scène sur le point de vue du personnage incarné par Amy Adams, le film nous permet d’avoir un regard à hauteur d’homme et parfaitement réaliste de la situation. Et que les extraterrestres ne se montrent pas aussi virulents que dans La Guerre la Monde permet une montée crescendo de la panique. Depuis la découverte de l’information jusqu’aux réactions les plus excessives, que tout soit ainsi perçu depuis un point de vue unique nous pousse inévitablement à nous interroger sur notre propre comportement si nous étions à sa place.

De plus, que la plupart des informations lui parviennent par écrans interposés pose la première pierre de la vaste réflexion sur le sujet de la communication qui sera le cœur de l’intrigue. L’un des effets les plus marquants de cette première partie est très certainement le contre-champ qui nous place du coté de la télévision, lorsque le Dr Banks y découvre pour la première fois les fameux vaisseaux spatiaux. Ce seul plan provoque chez le spectateur un sentiment de frustration, qui restera le moteur de la tension pendant un petit bout de temps. S’il est une chose pour laquelle Villeneuve est doué, c’est incontestablement pour faire monter le suspense, et son parti-pris de nous dévoiler les éléments au compte-goutte est d’une redoutable efficacité. Jusqu’à la découverte des deux extraterrestres – avec leur design de poulpes géants que certains assimileront au Cthulhu de Lovecraft et d’autres à Kang et Kodos des Simpsons –,  puisque dès lors le spectateur pensera n’avoir plus grand-chose à découvrir, il ne pourra qu’être pris aux tripes par cette tension à couper le souffle. Une pure réussite donc… et pourtant.

A n’en point douter, Premier Contact est le meilleur film mettant en scène des extraterrestres que l’on ait vu depuis longtemps… mais, malheureusement pour lui, il s’efforce à ne pas être que ça.

Et pourtant, que le film ait commencé par une saynète cotonneuse et tire-larme filmée comme les passages les plus sirupeux de Tree of Life laisse la crainte malaisante que, malgré son ambiance brillamment mise en place, cet excellent film d’extraterrestres peut dériver à tout instant dans la niaiserie cucul-la-praline. Et ce n’est pas se tromper car plus le film avance, plus il se retrouve parasité par des scènes assimilables à des flashbacks mielleux qui n’ont pour seul effet que de faire retomber à plat toute la tension. Il faut tout de même admettre que tout le second tiers du tiers souffre d’un suspense qui ne tient pas la distance vis-à-vis de ce qui l’a précédé. Les atermoiements scientifiques et ethnologiques qui deviennent alors l’unique enjeu de chacun des dialogues assurent certes une approche réaliste trop rare dans le cinéma mainstream, mais n’ont pas de quoi constituer à eux seuls une intrigue passionnante. Que le pilier scénaristique central de cette partie du film soit composé d’une ellipse –d’une durée diégétique d’un peu plus de 3 semaines– elle-même compensée par une explication par une voix-off des avancées des recherches pendant cette période est d’une telle maladresse que l’adaptation de la nouvelle de Ted Chiang apparait dès lors comme loin d’être parfaitement aboutie.

Dans quelques passages, l’héroïne regarde encore la télévision pour prendre connaissance de l’affolement qui agite le monde. Encore une fois, l’importance des écrans est alors indéniable, mais aurait pu être exploitée bien plus en profondeur si la nature de cette « vitre » derrière laquelle apparaissent les aliens (le « miroir » est-elle appelée dans le roman, une piste passée la trappe de l’adaptation), avait permis une remise en question de leur véritable présence. Mais il n’en sera rien. En revanche, chacun des montages télévisuels nous mène à penser que l’hystérie collective aux relents post-apocalyptiques que l’on y perçoit serait plus palpitante à suivre que beaucoup de ce qui se passe dans cette base militaire. Ainsi, la frustration qui avait été le moteur de l’angoisse que générait le film, devient par la suite un frein à son pouvoir d’immersion.

Et pourtant, la tension finira bon gré mal gré par renaitre, sur fond de contraction des relations diplomatiques et de la peur des conséquences que cela pourra avoir. Sous l’influence de ces enjeux géopolitiques et pour la première fois, le rythme va s’accélérer, mais sans pour autant retrouver l’intensité de la première demie-heure. Beaucoup de réalisateurs contemporains devraient retenir cette leçon comme quoi le suspense est davantage une question d’ambiance que de montage. Notons d’ailleurs que la représentation de la Chine comme un antagoniste dirigé par son pouvoir militaire, est quelque chose de relativement nouveau dans le cinéma américain, révélateur de l’évolution des rapports internationaux. Mais Villeneuve va alors faire preuve de ce qui est certainement son plus gros défaut, à savoir une incapacité à faire exploser cette tension latente dans des passages marquants. Le problème s’était déjà fait ressentir dans Sicario, alors que la pression montait jusqu’à des scènes de fusillades qui ne faisaient l’effet que de pétards mouillés. Cette fois, l’intensité prend une forme purement émotionnelle, avec ces fameuses scènes de souvenirs mélodramatiques larmoyantes et une bluette naissante entre les personnages d’Amy Adams et de Jeremy Renner (qui semble en fin de compte n’être là que pour ça) qui est, elle aussi, mise en scène et dialoguée de la façon la plus convenue qui soit en termes de romantisme à l’eau de rose.

Accentuer le caractère « mind fuck » du scénario pour nous en faire oublier la prévisibilité et la consensualité : coup de génie, aveux d’échec ou cynisme putassier? Sans doute un peu des trois.

Puis arrive enfin ce fameux twist, relativement bien amené mais loin de nous retourner le cerveau comme il en avait le potentiel. Nous permettre de comprendre que les flashbacks, jusque là si inutiles à la narration, étaient en fait des flashforwards ne parvient pas pour autant les rendre plus utiles dans l’avancée de l’intrigue. En plus de faire pleurer dans les chaumières, ces scènes auront toutefois permis d’illustrer la déconstruction chronologique du scénario (et de donner son double sens au titre original dont nous a privé le distributeur français ! C’est dit.). C’est justement là que l’on peut évoquer la thématique de complémentarité/dualité qui, pour la première fois, ne concerne pas deux personnages – encore que, on ne fait pas les bébés tout seul… surtout pas dans l’image traditionaliste de la famille que veut donner le film – mais deux axes temporels : le présent et le futur. S’ouvre alors un second sujet de pure science-fiction au-delà de celui des extraterrestres, celui des allers-retours spatio-temporels, lui-même exploité de deux façons : à la fois comme un mélodrame et comme un thriller. Thriller dont le traitement n’a rien de plus offrir que celui de séries B tels que Next ou Prémonitions. Pire encore, ce retournement de situation réussit à transformer certains des éléments scénaristiques de l’intrigue principale en véritables incohérences. Comment justifier, dès lors que l’on sait que les extraterrestres peuvent lire l’avenir, qu’ils se fassent surprendre par une bombe et qu’ils attendent que l’un d’eux se fasse tuer pour délivrer leur message ?

Autre question fondamentale lorsque l’on atteint ce point de non-retour qualitatif : Le seul à blâmer est-il Eric Heisserer, le scénariste ? Que celui-ci soit déjà coupable de deux des pires remakes du cinéma horrifique de ces dernières années (Freddy, les griffes de la nuit et The Thing) aurait pourtant dû nous alerter. Mais Villeneuve n’est pas non plus exempt de tout reproche dans l’effondrement de cette dernière demi-heure. Dans sa mise en scène tout semble alors disparaitre, que ce soit les personnages secondaires tels que celui de Forest Whitaker, ou même la volonté d’en savoir plus sur les extraterrestres, pour uniquement se concentrer sur la révélation que les personnages d’Amy Adams et Jeremy Renner finiront en couple… ce que tout spectateur un tant soit peu averti aura deviné depuis déjà plus d’une heure. Et ce twist qui n’en est pas un devient alors le prétexte à une explosion passionnelle mielleuse sur fond de musiques d’ascenseur. Cette seule scène de déclaration d’amour pourrait devenir un cas d’école dans l’art de noyer le rationalisme d’un film intelligent dans la soupe la plus mièvre.

Quelle finalité peut-on trouver à ce changement de ton ? Celui de porter en héros, dans une imagerie typiquement propre à l’imaginaire puritain américain, cette femme qui fait le choix courageux de faire un enfant quand bien même elle sait celui-ci condamné à mourir jeune. Faut-il y voir une morale qui va dans le sens des militants anti-avortement ? Ce sera à chacun de trancher avec sa propre conscience de savoir si Louise Banks est un modèle d’abnégation ou une cruelle égoïste. Mais au-delà de cette épineuse (et non moins troublante) question éthique, on peut affirmer que c’est dans sa volonté de mêler en un deux films, et à travers eux des enjeux à la fois intergalactiques et intimistes, que le scénario de Premier Contact n’aura réussi qu’à aboutir sur une double intrigue particulièrement bancale qui laissera derrière elle un sentiment d’inabouti. Espérons à présent pour Blade Runner 2, déjà qu’il inspirera davantage le compositeur, mais surtout que Villeneuve choisira de mettre en scène une histoire qui se contentera d’explorer la dualité entre humains et replicants et ne sera pas lui aussi un gloubi-boulga de pistes scénaristiques qui se sabordent l’une l’autre.

Premier Contact : Bande-annonce

Premier Contact : Fiche technique

Titre original : Arrival
Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Eric Heisserer, d’après la nouvelle L’Histoire de ta vie de Ted Chiang
Interprétation : Amy Adams (Dr. Louise Banks), Jeremy Renner (Ian Donnelly), Forest Whitaker (Colonel Weber), Michael Stuhlbarg (Agent Halpern), Tzi Ma (General Shang)…
Photographie : Bradford Young
Montage : Joe Walker
Musique : Jóhann Jóhannsson
Direction artistique : Isabelle Guay
Producteurs : Daniel S. Levine, Shawn Levy, David Linde, Karen Lunder et Aaron Ryder
Sociétés de Production : FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment, Lava Bear Films
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Budget : 47 000 000 $
Récompenses :  Oscars 2017 du Meilleur montage de son pour Sylvain Bellemare
Genre : Science-fiction
Durée : 116 min
Date de sortie : 7 décembre 2016
Etats-Unis – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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