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The Girl With All The Gifts se retient de dévorer l’humanité en Blu-ray

Ce 8 novembre est sorti en DVD et Blu-ray The Girl With All The Gifts. Avec au casting Paddy Considine, Glenn Close et Gemma Arterton, le film post-apocalyptique britannique conte le parcours d’une jeune fille qui serait l’antidote d’un virus ayant infecté et transformé la majeure partie de la population mondiale en affamés de viande humaine. Retour sur le long métrage efficace mais sans réelle surprise de Colm McCarthy.

Synopsis : Au fin fond de la campagne anglaise, une base militaire héberge et retient prisonniers un groupe d’enfants peu ordinaires qui, malgré le fait d’avoir été infectés par un agent pathogène « zombie » qui a décimé la planète, demeurent capables de penser et de ressentir des émotions. Lorsque la base est attaquée, Melanie, qui semble être la plus surdouée d’entre eux, réussit à s’échapper en compagnie de son professeur, de deux soldats et d’une biologiste qui ne voit en elle qu’un cobaye indispensable à la découverte d’un vaccin. Dans une Angleterre dévastée, Melanie doit découvrir qui elle est vraiment et décider ainsi de son propre sort comme celui de l’humanité toute entière.

The Last of Us

Le visionnage du film réveillera les souvenirs de quelques joueurs de PlayStation 3 et 4, précisement ceux liés à The Last of Us, développé par Naughty Dog et sorti 2013. Dans le jeu vidéo, Joel, un survivant de la pandémie qui a ravagé l’humanité, va être chargé du bien être d’Ellie, une jeune fille mordue par un infecté mais qui ne s’est pas transformée. La jeune fille représente ainsi l’espoir d’un traitement pour le genre humain, et elle devra être amenée dans un hôpital de résistants à Salt Lake City. Après un long périple, la vie d’Ellie est menacée par ces mêmes résistants qui veulent déloger le champignon mutant qui se trouve dans son cerveau afin de (tenter de) créer un vaccin contre l’infection… Nous n’irons pas plus loin dans le dévoilement de ce récit qui a plus qu’inspiré The Girl With All The Gifts. Notons que cette histoire vidéoludique a emprunté à un grand nombre de récits, de Je suis une Légende de Matheson au filmique Le Fils de l’Homme en passant bien sûr par l’œuvre riche de George A. Romero.

Le film de Colm McCarthy a même repris la forme d’infection fongique du jeu. Ainsi, les individus touchés sont contaminés via une morsure et des spores par une forme de champignon grandissant à l’intérieur d’eux. Le mal neutralise la volonté des individus qui n’ont plus pour seul objectif que de propager le virus. Spores, infectés ayant du mordant, virus végétal dominant les corps (sans aller jusqu’au claqueur, zombie au visage modifié par le virus), le long métrage britannique s’avère être une adaptation libre, inconsciente ou non, de The Last of Us. Le réalisateur n’aurait pas été inspiré par l’œuvre, et pourtant, force est de dire à quel point son film semble avoir été touché sur son récit et son travail visuel. Néanmoins, n’oublions pas que le long métrage est une adaptation du roman éponyme de Mike Carey qui a aussi signé le scénario mis en scène par McCarthy. Il serait ainsi intéressant de creuser la question des influences du côté de l’auteur.

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La petite troupe avance dans un paysage urbain post-apocalyptique verdoyant mais dangereux.

The Girl With All The Gifts, sans surprise mais efficace

Ainsi, sans être d’une grande originalité, The Girl With All The Gifts possède néanmoins un récit qui a fait ses preuves. De ses visions post-apocalyptiques à ses combats face aux zombies en passant par les séquences plus poétiques liées à Melanie, le long métrage efficace et excellemment produit de Colm McCarthy réussit tout de même à surprendre avec sa fin. S’il est enfin très bien servi par son casting, on regrettera toutefois Gemma Arterton et son faciès en trois pauses : sourire, mélancolie, angoisse. L’actrice tend de plus en plus à cristalliser son jeu en un nombre limité de jeux d’émotions.

Bande-Annonce – The Girl With All The Gifts

https://www.youtube.com/watch?v=O2Ya9S0CwUo&feature=youtu.be

The Girl With All The Gifts

Titre français : The Last Girl – Celle qui avait tous les dons

Sortie en DVD & Blu-ray chez Universal le 2 novembre 2017

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CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Image : Universal Pictures VideoPAL 625 50Hz 2.00:1 – 16/9 Widescreen / Durée : 1h46 – Audio : Anglais et Français Dolby Digital 5.1 – Sous-titres : Anglais (sourds et malentendants), Français, Bulgare, et Néerlandais

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

Image : Universal Pictures Video  – 1080/23.98PsF 2.00:1 – 16/9 Widescreen / Durée : 1h51 – Audio : Anglais, Portugais, Français et Espagnol DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres : Anglais (sourds et malentendants), Portugais, Bulgare, Néerlandais, Français et Espagnol

Ghost Dog 2 : L’artiste RZA du Wu-Tang Clan prépare une suite du film culte

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Alors que le Wu-Tang Clan vient de dévoiler un tout nouvel album (The Saga continues), le 13 octobre dernier, l’un des membres les plus influents du groupe, l’artiste RZA, vient de communiquer une information qui va ravir les cinéphiles et les mordus de la filmographie de Jim Jarmusch.

Une suite de l’ovni cinématographique de Jim Jarmusch, Ghost Dog, pourrait bel et bien voir le jour dans les années à venir. Le rappeur RZA vient en effet de révéler qu’il travaillait actuellement au développement d’un nouveau projet dans l’univers de ce film culte avec Forest Whitaker et Isaak de Bankolé. RZA faisait d’ailleurs un caméo dans Ghost Dog. L’artiste avait également signé la bande originale magistrale du long-métrage. Ghost Dog mélangeait habilement les codes des films de mafieux, de la blaxploitation avec la culture asiatique, chère aux membres du Wu-Tang Clan. De très nombreux extraits du Hagakure, La Voie des samouraïs sont lus et distillés tout au long du long métrage. Jim Jarmusch et RZA ont également travaillé ensemble dans le cadre d’une séquence du film à sketches Coffee and Cigarettes, aux côtés de Bill Murray et GZA !

RZA serait donc actuellement en contact avec Jim Jarmusch et Forest Whitaker pour ce nouveau projet Ghost Dog. Cette informaton a été dévoilée au grand jour dans le cadre d’un entretien vidéo avec la rédaction de Télérama.

Je vais vous dire quelque chose de cool à propos de Ghost Dog. Jim Jarmusch, mon bon pote, et Forest Whitaker, ont tous deux signé avec moi et un autre écrivain nommé Dallas Jackson pour produire un autre Ghost Dog. Et nous avons déjà quelque chose d’écrit. Donc peut-être que Ghost Dog va faire son retour sur grand ou petit-écran.

Ce projet, actuellement en développement, pourrait donc déboucher sur un nouveau film ou une série télévisée. Un défi de taille attend néanmoins les scénaristes au regard du final du film de Jim Jarmusch ! Reste à espérer que les comédiens Isaac de Bankolé (l’inoubliable vendeur de glaces) et Camille Winbush (la petite Pearline) participent également à ce grand retour !

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La saison 3 de Gomorra dynamite les audiences en Italie

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En Italie, les nouveaux épisodes de la saison 3 de Gomorra, diffusés dans la soirée du vendredi 17 novembre, ont provoqué un véritable séisme dans les courbes d’audience. Le programme était très attendu après le final à couper le souffle de la saison 2.

Les nouveaux épisodes de Gomorra viennent donc de contredire l’adage célèbre, nul n’est prophète en son pays. Cette série italienne a révolutionné les codes des séries policières et est devenue rapidement culte à travers la planète. Gomorra permet notamment aux spectateurs européens d’avoir un attachement plus fort à cette série qu’avec les productions Hollywoodiennes et américaines, pourtant d’excellentes qualités elles aussi, comme The Wire, Les Soprano, True Detective. Gomorra embarque le public dans les quartiers de Naples, sous l’emprise de la Camorra. La série bénéficie d’un réalisme brut, sans concession, où rien n’est épargné aux nerfs des téléspectateurs.

La série est librement inspirée de l’enquête du journaliste Roberto Saviano, qui vit désormais sous protection policière suite aux menaces de mort des sicaires de la Camorra. Des pans entiers de l’ouvrage, des paroles, des témoignages et la mécanique implacable de l’organisation mafieuse (notamment la gestion des places de deals) sont transposés et mis en scène de manière magistrale dans ce programme télévisé. Roberto Saviano a d’ailleurs participé à la création et à l’écriture de la série comme ce fut le cas pour le film coup de poing de Matteo Garrone.

Les deux premiers épisodes de la saison 3 de Gomorra viennent donc de connaître des audiences historiques en Italie sur la chaîne Sky Atlantic. Selon des informations du Hollywood Reporter, plus d’un million de téléspectateurs italiens ont pu suivre la suite de la guerre fratricide entre Genny Savastano et Ciro Di Marzio.  Ce retour de la saison 3 de Gomorra a réuni deux fois plus de téléspectateurs que la saison 7 de Game of Thrones sur le territoire italien. Les chiffres de la soirée de vendredi rivaliseraient même avec les audiences de la dernière finale de la Ligue des champions entre la Juventus Turin et le Real Madrid ! Les deux nouveaux épisodes de Gomorra ont donc réalisé le meilleur démarrage de l’histoire pour une série en Italie. 

Selon des informations de la rédaction de Booska-P, les nouveaux épisodes ont même bénéficié d’une diffusion au cinéma en Italie, le mardi 14 et le mercredi 15 novembre dernier. Les séances spéciales de la saison 3 de Gomorra se sont classées en tête du box-office italien pour la journée de mardi notamment, très loin devant Thor : Ragnarok, qui a attiré cinq fois moins de spectateurs ! D’après des chiffres communiqués par le Hollywood Reporter, l’exploitation dans les salles obscures des deux épisodes en Italie a rapporté la somme de 579 900 dollars.

ITV Studios, le grand groupe de production audiovisuelle anglais coté en Bourse, est récemment devenu majoritaire dans la société de production italienne Cattleya, à qui l’on doit Gomorra, Subura ou bien encore Romanzo Criminale. Cattleya devrait débuter en 2018 la production de ZeroZeroZero, une adaptation du livre de Roberto Saviano sur le trafic international de cocaïne. Roberto Saviano travaille également, de son côté, sur l’écriture d’une série sur le dirigeant libyen emblématique, Mouammar Kadhafi.

La saison 3 tant attendue de Gomorra devrait être diffusée en France sur Canal + au début de l’année 2018. La chaîne cryptée n’a pas encore communiqué de date officielle pour la diffusion de cette nouvelle salve d’épisodes sur ses antennes. Le cliffhanger de cette troisième saison promet encore de belles surprises, des émotions et des sensations fortes. Une quatrième saison est d’ores et déjà prévue.

Captive (Alias Grace) : un récit féministe nimbé d’un mystère hypnotique

Captive (Alias Grace), disponible sur Netflix depuis le 3 novembre dernier, est un récit biographique retraçant le procès de Grace Marks, une servante d’origine nord-irlandaise accusée d’avoir tué ses employeurs, dans le Canada patriarcal du XIXe siècle. Entre œuvre féministe et intrigue schizophrène, cette mini-série envoûte par son mystère et sa grâce.

Créée par Sarah Polley, Captive est une mini-série à la croisée des genres, entre period drama, biopic et thriller psychologique, le tout teinté d’une féminité envoûtante à mi-chemin entre la poésie d’une Jane Campion et la grâce onirique d’une Coppola. Cette chronique sociale en costume, qui met en scène la destinée tragique d’une héroïne mi-ange mi-démon, s’impose comme une œuvre féministe qui s’inscrit dans la même lignée que la Servante écarlate, jouant habilement avec la paranoïa du spectateur pour véhiculer un message choc et engagé. Une mécanique implacable d’une beauté voluptueuse.

Journal d’une femme de chambre

Adaptée d’un roman de Margaret Atwood, Captive est une série qui revient sur une histoire vraie, à savoir le procès d’une jeune servante accusée du meurtre de ses patrons, dans le Canada du XIXè siècle. La mini-série, fidèle au style littéraire de son œuvre d’origine, nous plonge dans un univers efficacement esquissé dès le départ, une époque où une Amérique encore boueuse mais pourtant perçue comme un El Dorado par plus d’un européen désœuvré, accueillait des migrants de tous bords : Irlandais, Hollandais, Allemands… On pense à Gangs Of New-York, The Immigrant, et bien d’autres films nourris du même imaginaire. Naissance d’un continent à la fois sauvage et régi par une loi patriarcale, faite par des hommes pour des hommes, conditions de vie précaires des étrangers venus chercher une vie meilleure, tant de thèmes qui ont la part belle dans Captive, qui démontre finalement que la terre de tous les espoirs peut rapidement s’avérer être un miroir aux alouettes.

Grace est une femme, soumise au bon-vouloir des hommes, aliénée par une époque où tout libre arbitre est annihilé dès l’enfance. Battue par son père, réduite en esclavage par sa propre famille, témoin d’une mère qui n’a vécu que pour exécuter les corvées des autres toute sa vie, Grace n’a aucune liberté, elle va là où on lui dit d’aller, offerte à qui voudra bien d’elle, de ses services. Employée de maison naïve, elle découvre rapidement, du haut de sa jeunesse, que les femmes, surtout lorsqu’elles sont issues des classes populaires, sont broyées par un système qui ne leur laisse aucune chance, aucun moyen d’expression, aucune occasion d’exister. Et c’est de cette oppression que Captive traite, sur bien des plans. Grace est captive de sa condition sociale, des employés pour qui elle travaille, mais aussi captive d’un exil qu’elle n’a pas choisi, captive d’une société qui la juge pour le simple fait d’être une femme. Coupable d’être, tout simplement.

Cette culpabilité jalonne tout le récit, à travers Grace mais aussi les personnages secondaires. On pense à Mary, cettealias-grace-sarah-gadon jeune femme fougueuse, déterminée et révoltée, nourrie des idéaux révolutionnaires d’un Canada en pleine mutation. Contrairement à Grace, conditionnée par la mentalité nord-irlandaise conservatrice, Mary est libre, pleine de rêves, audacieuse, moderne. Elle incarne le nouveau monde. Pourtant, preuve implacable que la femme reste la proie des hommes partout, Mary sera victime de ses espoirs et finira par mourir dans la honte, après un avortement sanglant exécuté par un boucher misogyne, drame qui se jouera dans l’indifférence. Cette indifférence qui pèse et qui opprime, Captive en fait un sujet central, puisque d’emblée, le spectateur comprend que l’héroïne souffre dans l’ignorance générale, et garde ses pensées pour elle, jusqu’à peut-être se consumer, verser dans la folie. Le silence tue. La parole condamne. Alors que faire ?

Canadian Psycho

Captive évoque également, de manière insidieuse, les armes dont peut user une femme lorsqu’elle est opprimée, jugée, observée constamment. Grace est douce, vulnérable, innocente, posée. Elle a le regard angélique, la voix mélodieuse, les gestes gracieux. Elle ne fait rien, et pourtant, elle semble accrocher les hommes dans ses filets presque malgré elle. Accusée d’avoir tué ses employés, condamnée à la prison à vie, torturée à l’asile, molestée et réduite au silence, elle n’a jamais eu l’occasion de s’exprimer, de raconter sa version des faits. Alors quand un psychologue lui donne cette chance et lui offre la possibilité de parler, Grace va tout dire : elle va s’emparer de la parole. Sage, envoûtante et hypnotique, cette femme fragile et pure, pourtant accusée d’un crime tordu, va se confier au docteur Simon Jordan, venu évaluer son degré de responsabilité, dans l’optique d’éventuellement commuer sa peine.

A partir de là, une question se pose : est-elle coupable ou accusée à tort ? Folle ou saine d’esprit ? Victime ou manipulatrice ? Ange ou démon ? C’est le trouble. Au fur et à mesure qu’elle dévoile son vécu, on s’interroge : comment a-t-elle pu rester vivante, droite et forte après avoir subi tant de maltraitances et de drames ? Comment ne pas perdre la tête face à tant de malheur, comment se relever sous le poids des conventions ? Pourtant, Grace a survécu, elle en témoigne avec un détachement étrange, elle pardonne presque. Est-elle résignée à la fatalité de son existence ? Mystère. A-t-elle tué ses employeurs ? Elle dit ne pas s’en rappeler, avoir occulté. Alors s’ouvre une autre page de Captive : celle du combat entre le conscient et l’inconscient, la nécessité de refouler pour survivre, les mécanismes alias-grace-captive-netflixpsychologiques que Grace a enclenchés pour s’en sortir. Déjà lors de la mort de Mary, elle avait quitté son corps, comme possédée par l’esprit de la défunte. Croyance spirituelle, mysticisme onirique ou simple duperie ? Difficile de discerner le vrai du faux. Car Grace sait jouer de cette vulnérabilité : elle se dérobe, s’évanouit pour se soustraire aux questions et aux souvenirs. Impossible d’obtenir la vérité. Témoignages contradictoires, phénomènes étranges : on verse dans une sorte de schizophrénie qui n’est pas sans rappeler une autre oeuvre de Mary Harron, ici aux manettes de la réalisation : American Psycho. Dans les deux cas, on flirte avec la folie, forcés de se fier au point de vue d’un personnage dont l’esprit nous joue des tours. On finit par se demander si Grace n’est pas une habile psychopathe, ou bien si elle ne souffre pas d’un curieux dédoublement de personnalité, hypothèse qui atteint son apogée lors d’une séance d’hypnose révélatrice où Grace sera remplacée par l’esprit de Mary, qui en profitera pour -enfin- libérer sa parole, au mépris du respect et des conventions.

Au final demeure l’incertitude : qui est Grace ? Question qui restera en suspens, au point d’avoir raison de la santé mentale du docteur Jordan : amoureux, envoûté et perdu, ses certitudes et ses convictions ont volé en éclat, son monde a implosé, il en devient fou. Là encore, une interrogation se profile : Grace a-t-elle eu raison de lui ? L’a-t-elle manipulé ? Est-il une autre de ses victimes ? Si le doute qui plane sur la vraie nature de l’héroïne ne sera jamais dissipé, on peut cependant supposer que la thèse centrale rejette la culpabilité sur les hommes et l’ordre patriarcal qui, à force d’opprimer les femmes, engendre des monstres. Grace est le produit de l’oppression. Sa vengeance en serait alors le fruit. Au delà d’un portrait de femme, Captive brosse surtout le portrait d’une société schizophrène.

Quand Jane Campion rencontre Sofia Coppola

Outre son propos aux multiples lectures, Captive est une série au visuel magnétique, servie par une mise en scène soignée et une image travaillée, où l’héroïne est souvent entourée d’un halo de lumière qui vient renforcer son mystère et son aura. Presque considérée comme une figure religieuse (la Bible occupe beaucoup d’importance dans le discours de Grace), la jeune servante devient une icône, un martyr. La force de sa féminité évoque les grandes œuvres de Campion et Coppola, où les femmes, toujours filmées avec grâce et légèreté, incarnent cet étrange mélange de pureté et de danger, d’innocence fragile et de poison. Un geste, un regard, une parole : tout dans ce récit rend hommage aux femmes et à la féminité, démarche renforcée par un texte joliment tourné, teinté d’onirisme et de spiritualité, avec une langue harmonieuse et poétique.

Enfin, l’interprétation parfaite de Sarah Gadon constitue le point d’orgue de Captive : avec sa voix douce et chaleureuse, son accent exotique, son charme discret, ses grands yeux bleus, son port de tête et ses gestes lents et précis, son air absent, elle achève de faire de son personnage une énigme qui s’impose comme la personnification de toutes les femmes. On notera également que les autres acteurs servent avec une grande justesse cette histoire dont l’ambiguïté nous hante longtemps après le visionnage.

Captive : Bande-annonce

Captive : Fiche technique

Titre original : Alias Grace
Créateur : Sarah Polley, d’après le roman de Margaret Atwood
Réalisatrice : Mary Harron
Casting : Sarah Gadon (Grace Marks) ; Edward Holcroft (docteur Simon Jordan) ; Rebecca Liddiard (Mary Whitney) ; Zachary Levi (Jeremiah) ; Kerr Logan (James McDermott) David Cronenberg (révérend Verrenger) ; Anna Paquin (Nancy Montgomery) ; Paul Gross (Thomas Kinnear)
Nombre d’épisodes : 6
Chaîne d’origine : CBC Television (Canada) ; Netflix (International)

Canada / USA – 2017

On Hesme Clotilde dans Diane a les épaules de Fabien Gorgeart

Premier film de Fabien Gorgeart, un jeune homme très concerné par les questions de maternité, Diane a les épaules est aussi et surtout le beau portrait d’une jeune femme moderne de son époque, prise en tenailles entre la désinvolture et la gravité, interprétée par une Clotilde Hesme très inspirée.

Synopsis : Sans hésiter, Diane a accepté de porter l’enfant de Thomas et Jacques, ses meilleurs amis. C’est dans ces circonstances, pas vraiment idéales, qu’elle tombe amoureuse de Fabrizio.

Neuf mois

Diane a les épaules. Avec ce titre qui sonne étrangement, Fabien Gorgeart annonce la couleur de son métrage : celle joliment monochrome d’un film centré fortement sur le personnage de Diane, mais également celle d’un personnage bigarré.

diane-a-les-epaules-fabien-gorgeart-film-critique-clotilde-hesme-vernisAprès le très récent Jeune Femme de Leonor Serraille, une trentenaire qui a du mal à faire son nid dans la ville de Paris, par trop de caractère affirmé, et portée par la vibrante Laetitia Dosch, voici Diane, une autre trentenaire de trempe, interprétée par la sémillante Clotilde Hesme. Ces deux films ont beaucoup en commun, jusque dans la grossesse, même si seul le film de Fabien Gorgeart prend la thématique de la GPA comme apparent fil conducteur.

Diane est un personnage moderne, délivrée de tout tabou, vivante et drôle. Elle inaugure le film à grands renforts de rires moqueurs au détriment d’un jeune Irlandais qu’elle embrasse goulûment l’instant d’après, puisqu’elle sait « separate (my) brain from (my) mouth». Tel est ce personnage : éminemment grande gueule, et terriblement attachant. Alors, quand on découvre qu’elle prête son ventre et ses gamètes à un couple d’homosexuels de ses amis, on n’est pas étonné. De même que n’est pas étonné Fabrizio, l’ouvrier qu’elle rencontre sur le chantier de la maison familiale qu’elle est en train de retaper à grands coups d’une épaule qui est pourtant très fragile.

diane-a-les-epaules-fabien-gorgeart-film-critique-clotilde-hesme-piscineLe cinéaste dont c’est ici le premier long métrage réussit cependant à contenir cette énergie en ponctuant son film de petits moments de respiration, comme si Diane à son tour avait besoin de se reposer d’elle-même. Incapable de lâcher prise, dans le contrôle de ses émotions jusqu’au point du déni, elle dessine pourtant en creux une autre Diane, celle dont l’épaule est fragile et lui arrache les larmes, celle qui s’abandonne dans le sommeil, celle qui retrouve presque une voix enfantine pour faire comprendre à son amoureux Fabrizio qu’elle a subjugué en une réplique et un clin d’œil, que, peut-être sous ses airs indifférents, elle apprécie et plus encore sa présence. Et c’est cette tension permanente entre les deux facettes de Diane qui rend le film intéressant. C’est cette manière, qui passe beaucoup par le corps, de suggérer sans appuyer la sorte de désarroi profond de cette grande fille qui ne semble pas avoir trouvé sa place, dépassant d’une bonne tête tous les personnages masculins, désœuvrée au point de prêter son corps pendant neuf mois à une aventure qui n’a rien d’anodin. Jouant quelquefois avec les reflets, le cinéaste montre la protagoniste dans cette dualité de la femme sans mais sensible quand elle est à l’abri du regard des autres.

Optant résolument pour un ton comique, voire burlesque par moments, Diane a les épaules permet d’aborder la GPA de la plus simple des façons, et sans aucun parti pris dramatique. Les affres habituelles de la grossesse sont minimisées, peut-être un peu trop, la relation entre la mère « porteuse » et le couple est idéale, aucune gêne d’ordre administratif ne vient perturber cet agencement. Les états d’âme de Diane par rapport à cette grossesse, et par rapport à cet enfant à naître sont d’abord inexistants. Puis le cinéaste veille à ne pas écarter les questionnements plus humains dans le cadre de cette GPA, et choisit de les aborder dans la toute dernière partie du film de manière tout à fait délicate et bouleversante.

diane-a-les-epaules-fabien-gorgeart-film-critique-clotilde-hesme-thomas-suire-gregory-montelClotilde Hesme est prodigieuse dans le rôle de Diane. Après une première période où elle fut l’égérie du noyau dur du cinéma d’auteur français (Bonello, Honoré, Garrel mais aussi Guirado ou Bonnell), elle prend le chemin d’un cinéma plus incarné qui trouve son apothéose dans Diane a les épaules. Offrant quelques bribes de sa propre grossesse, notamment dans la splendide scène de la piscine, elle imprime tout son travail de la même générosité et de la même intensité, permettant ainsi à Fabien Gorgeart de réaliser un film juste et sensible, jouant aussi bien sur le non-dit que sur l’exubérance exprimée par la jeune femme.

Diane a les épaules mérite largement que l’on s’y attache, et qu’un homme ait eu envie, et réussisse à dessiner les enjeux de la maternité, de l’instinct maternel est une gageure qu’il faut saluer à sa juste valeur.

Diane a les épaules – Bande annonce

Diane a les épaules – Fiche technique

Réalisateur : Fabien Gorgeart
Scénario : Fabien Gorgeart
Interprétation : Clotilde Hesme (Diane), Fabrizio Rongione (Fabrizio), Thomas Suire (Thomas), Grégory Montel (Jacques), Alice Butaud (Amélie), Olivier Rabourdin (L’Hypnothérapeute)
Photographie : Thomas Bataille
Montage : Damien Maestraggi
Producteur : Jean des Forêts
Maisons de production : Petit Film
Distribution (France) : Haut et Court
Budget : 2 300 000 EUR
Durée : 87 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 Novembre 2017
France – 2017

American Horror Story Cult : Make America great again

Après trois dernières saisons très moyennes, American Horror Story Cult revient en force avec une critique virulente de la société américaine depuis l’élection du clown Donald Trump. La série horrifique d’anthologie n’a jamais été aussi politique. Cette fois les véritables monstres sont les humains.

Objet culte de Ryan Murphy, la série d’anthologie American Horror Story vient de conclure sa septième saison. N’ayant laissé fuiter que quelques informations avant son premier épisode, la saison 7 baptisée Cult était attendue au tournant. En effet, cela fait plusieurs saisons que la série horrifique a cessé de faire peur. Pourtant, les deux premières étaient des véritable coups de génie. Murder House réinventait le schéma classique du manoir hanté avec les éléments qui allaient devenir l’ADN de la série, à savoir une galerie de personnages étranges, du sexe et des séquences tordues. Le tout se constituait autour d’une intrigue simple et cohérente, croisement entre Rosemary’s baby et Poltergeist. La saison Asylum s’est imposée comme un chef d’œuvre télévisuel où l’abondance d’intrigues et de thématiques formaient un véritable spectacle d’horreur efficace et intelligent. Depuis, American Horror Story patauge. On retrouve des protagonistes excentriques à foison, des bonnes idées qui fourmillent entre les épisodes et des scènes toujours aussi dérangeantes. Mais la capacité de Ryan Murphy à construire un récit clair, qui ne se laisse pas ronger par ses personnages, est portée disparue. Éloignée du  » gothique chic  » de Freak Show ou Hotel la saison 7 propose un univers plus terre à terre et en phase avec l’actualité.

Pour cette saison, pas de fantômes, de sorcières ou de créatures étranges. Les vrais monstres sont les humains. Pour la première fois, la série n’a jamais porté aussi bien son nom. American Horror Story Cult conte l’horreur que la société américaine est en train de vivre depuis l’élection de Donald Trump et dresse le portrait d’une Amérique névrosée et tourmentée. Tout l’intérêt de la saison réside dans la métaphore politique qu’elle constitue. Chaque personnage est là pour représenter un pan de la société américaine. Le couple lesbien, porté par Sarah Paulson et Alison Pill, forme l’aspect progressiste et démocrate, meurtri par la défaite d’Hillary Clinton. Le personnage de Sarah Paulson, phobique des clowns, fait une crise de panique à chaque vision de Donald Trump. Futé. La baby-sitter Winter Anderson symbolise une jeunesse idéaliste en manque de repères, capable de basculer de la marche des femmes à l’extrême droite. Les voisins Wilton représentent la bien-pensance exacerbée sous forme de  » Social Justice Warrior « , ces justiciers de l’internet prêts à défendre chaque minorité. La journaliste biaisée, Beverly Hope, incarne les médias généralistes américains, qui sont accusés d’avoir contribué à l’élection de Trump.

Arrive alors le personnage clé de la saison : Kai Anderson, leader charismatique, joué par Evan Peters. Manipulateur aux cheveux bleus, il est l’allégorie de l’alt-right américaine. Surfant sur l’insécurité et la crise identitaire, le mouvement se renforce à travers son idéologie suprématiste et ultra-conservatrice. Le  » Cult  » du titre fait référence à la secte que constitue Kai. A une époque où on ne prospecte plus dans les lieux publics mais sur les forums en ligne, Kai va recruter tout le monde. Partout. Séducteur et doté d’une intelligence sociale, son discours s’adapte face à chaque personne qu’il veut endoctriner.  Moralement ambigu, son personnage est tout aussi perdu que les autres. D’un côté, il prône des valeurs familiales conservatrices, de l’autre il s’engage dans un plan à 3 avec sa sœur et son amant pour faire un enfant. Alors qu’il est prêt à sauver toutes les victimes d’un pasteur tordu, il ira plus tard assassiner chaque individu ayant une opinion contraire à la sienne. Finalement, Kai ne représente rien. Il dirige une secte où personne ne partage les mêmes valeurs. Toute la saison pourrait être la représentation physique de ce qui se passe sur Internet, là où les mouvances extrémistes recrutent les esprits influençables. Chacun des assassinats, commis par la secte, sont semblables aux  » raids  » sur les réseaux sociaux. Ces agressions numériques qui ont lieu lorsque qu’un groupe d’internautes se déchaîne et  insulte en masse une même cible de manière organisée. Les épisodes de la saison sont entre-coupés de reconstitutions historiques de vraies sectes qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis pendant le 20ème siècle. Ces mêmes sectes qui inspirent Kai, qui se revendique comme un Charles Manson contemporain. Malgré une fin brouillonne, la dernière scène clôt avec force l’ambition morale et politique de la saison. Ally, élue démocratiquement sénatrice du Michigan, qui sous la même capuche de Valérie Solanas semble être bien près de fonder une nouvelle secte. La véritable prise de pouvoir est celle des femmes à l’image de la scène de débat qui oppose Kai, qui déblatère des propos sexistes, face à une Ally impassible.

Soyons clairs : la saison ne fait jamais peur. Véritable cri d’alarme sur une Amérique divisée en crise, Cult provoque l’effroi par son réalisme. American Horror Story se met enfin à reparler d’autre chose que de soi-même.

American Horror Story Cult : Bande-annonce

En bonus le générique d’American Horror Story Cult :

https://www.youtube.com/watch?v=XAmTyoE-imA

American Horror Story Cult : Fiche technique

Créateur & Showrunner : Brad Falchuk, Ryan Murphy
Casting : Sarah Paulson : Rôle : Ally Mayfair-Richards, Cheyenne Jackson : Rôle : Dr. Rudy Vincent, Evan Peters : Rôle : Kai Anderson, Billie Lourd : Rôle : Winter Andersonn, Alison Pill : Rôle : Ivy Mayfair-Richards
Nombre d’épisodes : 10
Nb. d’épisodes : 11
Chaîne d’origine : FX

USA – 2017

Vice Principals, saisons 1 et 2 : Un examen réussi haut la main

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La deuxième et ultime saison de Vice Principals a pris fin la semaine dernière sur HBO. Retour sur cette série attachante créée par l’équipe de Kenny Powers (Eastbound and Down).

Synopsis : Neal Gamby et Lee Russell sont tous les deux vices-proviseurs au lycée North Jackson. Ils ne peuvent pas se blairer mais ils partagent un même rêve : devenir le proviseur de l’établissement. Hélas, leur rêve s’effondre à l’arrivée du Professeur Belinda Brown à la tête de North Jackson. Gamby et Russell vont alors s’allier pour faire partir Brown…

Il n’y a pas que les élèves qui font d’énormes bêtises. Les professeurs et même les proviseurs peuvent aussi en faire. Vice Principals raconte en dix-huit épisodes dispatchés sur deux saisons, la guerre entre deux professeurs/vice-proviseurs comme le titre l’indique, qui se battent pour avoir la place suprême de proviseur délaissée par Bill Murray. Déjà, ça commence bien. Et jusqu’au tout dernier épisode, la série est complètement barrée. Mais pas que justement.

A l’origine, Vice Principals devait être un long-métrage. Le projet, initié par les créateurs de Kenny Powers (Eastbound and Down), s’est finalement transformé en série. Pourtant, la marque du projet initial est plus ou moins présente, notamment à travers le découpage des saisons (qui pourrait pratiquement être perçu comme des chapitres dans un film ou même un entracte) :

« Toute la série dura seulement 18 épisodes. Et puis c’est tout. Nous voulions faire comme un très long film. L’histoire se passe sur une année scolaire, c’est une histoire complète et finie. À la base, c’est un vieux scénario que Jody Hill et moi avons écrit, en 2006. On a rajouté des choses et on retravaillé le truc, pour que ça fasse une histoire en 18 segments. HBO nous a fait confiance. Totalement. Personne n’a même vu ce qu’on a fait ! »  (Danny McBride, Première)

La saison 2 est la suite directe de la saison 1 (cette dernière termine sur un cliffhanger – on connait toute la vérité à la fin de la série) à part que le – vrai – personnage principal, Neal Gamby, évolue considérablement (évolution en question qui reste étonnamment crédible en humanisant le personnage). Ainsi, la première saison se concentre sur la destruction (dans tous les sens du terme) tandis que la seconde porte davantage sur la rédemption.

Au-delà d’une structure qui solidifie considérablement le récit, les personnages principaux (Gamby, Russell et Brown) bénéficient aussi d’une écriture de qualité dans le sens où ils ne sont pas caricaturaux et encore moins manichéens. Les scénaristes ont su faire la différence entre des traits grossis et la pure caricature qui aurait pu tout gâcher. Ils ont alors su dresser les portraits de personnages qui ont besoin d’une reconnaissance publique. Ce sont des personnages marqués par leurs histoires intimes, leurs différences aussi. Leurs failles les humanisent sans évidemment condamner les actes qui sont condamnables.

Danny McBride (Alien : Covenant, Sausage Party) parvient grâce à son interprétation sans failles à montrer la sensibilité qui se cache derrière son personnage : a priori Neal Gamby est un odieux personnage mais il est en réalité un gros nounours qui manque cruellement confiance en lui. Walton Goggins (The Shield, Les 8 Salopards) est certainement celui qui se détache le plus du reste de la distribution. Il est hilarant dans ce rôle de salaud blessé? excentrique et maniéré. Enfin, la méconnue Kimberley Herbert Gregory est surprenante dans le rôle du Professeur Brown, cette mère célibataire et proviseure à la fois très compétente, professionnelle mais également dure dans certaines situations. 

En revanche, et c’est peut-être un des seuls défauts notables de cette très bonne série, les personnages secondaires ne bénéficient pas de cette même qualité d’écriture. On pense principalement au cas d’Amanda Snodgrass (interprétée pourtant par la charismatique Georgia King, dont on garde un excellent souvenir d’elle dans Wild Child) qui reste encore un peu creux. Son histoire avec Gamby est hélas mal exploitée pour ne citer que cet exemple.

Vice Principals est une comédie attachante, souvent drôle mais également très touchante. Notamment dans l’exploitation de la bromance entre Neal et Lee. Peut-être même une des meilleures bromances vue à la télévision. On quitte cette série à contre-coeur.

Vice Principals : bande-annonce

Vice Principals : fiche technique

Créée par Danny McBride et Jody Hill
Casting : Danny McBride, Walton Goggins, Kimberly Hebert Gregory, Georgia King, Busy Philipps, Shea Wingham
Genre : comédie
Format : 30 minutes
Premier épisode  : 17 juillet 2016
Chaîne d’origine : HBO

Le Musée des merveilles de Todd Haynes, un conte éblouissant sur l’enfance

Sous ses allures de film délicat sur l’enfance, Le Musée des Merveilles est un conte initiatique illuminé et émouvant qui suit la fuite de deux enfants sourds à la poursuite de leurs destins. Beau et aventureux, le film de Todd Haynes déclare une nouvelle fois son amour pour le cinéma.

En ce moment même, le cinéma américain ressent le besoin de parler de l’enfance, de leur trauma, de suivre avec leur regard la genèse d’un monde qui se construit sous leurs yeux : comme Stranger Things ou même It récemment. Sauf que Todd Haynes, dans un genre bien différent, va plus loin que cela dans son analyse et magnifie cette bravoure de l’innocence. L’une des citations du film, que le jeune Ben connait de sa défunte mère, est « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles ». Elle décrit parfaitement le film : d’une situation difficile, d’une origine inconnue, de la peur de la solitude, la promesse du mystère n’est jamais loin. Et le cinéma est l’une de ces étoiles.

Le Musée des Merveilles procure le même effet que The Lost City of Z de James Gray sorti cette année :  voir le cinéma américain s’élever à un tel niveau de noblesse et d’humilité requiert une admiration instantanée. Le Musée des Merveilles est un film qui regarde autant vers l’avant que vers l’arrière, avec deux histoires à la temporalité différente (celle de Ben en 1977 et celle de Rose en 1927) : d’un côté il y a la dichotomie du noir et du blanc accompagnée par le cinéma muet des années 20 et de l’autre, la souplesse crade et l’imagerie funky des années 70.

Le cinéma de Todd Haynes, derrière son élégance et son fétichisme presque maniéré, est un cinéma de la liberté. Du parcours de deux enfants dans la mégalopole aussi enchanteresse que dangereuse qu’est New York, Le Musée des Merveilles appuie avec aisance sur la corde du romanesque : pour le cinéaste c’est une manière pour lui de parler à la fois de son amour pour des personnages asphyxiés par les ressorts de la vie que de son admiration pour les possibilités que le cinéma lui offre. Dans cette course contre la montre, qui voit Ben chercher un père qu’il ne connait pas et la jeune Rose trouver une star qu’elle adule, l’espace-temps se décroit autant qu’il s’accroit, les décors changent mais cette énergie de découverte reste la même. Chez Todd Haynes, la naïveté ne rime jamais avec guimauve car sous couvert d’une émotion palpable, l’univers dépeint se veut d’une pudeur sans égale : comme Carol, qui ressemblait parfois fortement à In The Mood for Love, le cinéaste caresse les sentiments de ses personnages au lieu de les exploiter comme en témoigne ce premier souvenir de Ben, un souvenir égaré et langoureux, entre lui et sa mère lors d’un de ses anniversaires où la rare mais éclatante Michelle Williams erre dans la scène comme un fantôme irrattrapable.

Le Musée des Merveilles aurait pu s’avérer très scolaire voir assez monocorde, studieux mais creux dans sa reconstitution d’époque mais c’est tout le contraire. Et même si les scènes se font échos d’une époque à l’autre, cela accentue la portée similaire et gémellaire des origines de nos deux protagonistes. Todd Haynes dévoile ici un écrin sublime, qui derrière la beauté de ses images, est d’une intelligence assez rare. Quand la caméra se pose et découvre le monde qu’elle nous propose, le Musée des Merveilles superpose l’innocence de l’enfant à la phosphorescence du cinéma. L’aventure n’est pas seulement de connaitre la finalité du récit mais aussi de voir des genres de cinéma se modeler et s’animer devant nous sous la magistrale B.O. de Cartel Burwell : notamment à travers les vestiges d’un Musée, d’une chambre d’un garçon, d’une cachette, d’une immense maquette de New York.

Le souvenir, la mémoire, les intentions : c’est tout notre passé qui se lit dans la matérialité et les objets qui nous entourent, dissimulant alors les secrets les plus inavouables, comme l’amour intemporel pour un fils. En narrant le récit de deux jeunes sourds, Todd Haynes ne raconte pas seulement la bataille qui combat les obstacles, la quête de soi ou les prémisses de la tolérance mais dessine les contours du poids des images et du silence, car malgré les marasmes ou les larmes qui coulent sur les joues, lever les yeux au ciel nous permet de distinguer notre étoile.

Synopsis : Sur deux époques distinctes, les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu’il n’a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d’une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York.

Le Musée des Meveilles : Bande annonce

Le Musée des Merveilles : Fiche Technique

Réalisateur : Todd Haynes
Avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Julianne Moore, Michelle Williams
Scénariste : Brian Selznick
Compositeur : Cartel Burwell
Directeur de la photographie : Edward Lachman
Chef monteur : Affonso Goncalves
Distributeur Metropolitan FilmExport
Genres Drame, Aventure
Date de sortie : 15 novembre 2017
Durée : 2h 00min

Etats Unis – 2017

Entretien avec les frères Foenkinos : Stéphane répond à nos questions

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L’interview de Stéphane Foenkinos au sujet du dernier film Jalouse, des frères Foenkinos sortie ce mercredi 8 novembre 2017 dans les salles de cinéma.

CineSeriesMag – Parlez-nous de la genèse de ce projet. Quand et comment vous est apparue l’idée de faire le portrait d’une mère en début de ménopause, jalouse de sa fille ?

Stéphane Foenkinos – Après La Délicatesse, l’idée était d’axer en premier lieu le film à nouveau sur une femme mais d’une autre génération. Très vite nous nous sommes rendus compte que si les rapports mère/fille avaient souvent été traités, ils ne l’avaient quasiment jamais été explorés sous cet angle. Des parents jaloux de leur enfants, c’est très tabou et provocateur!
La mère vivant une bascule, à la fois physique et physiologique, elle va peu à peu reporter sa frustration sur celle qui éclot à la vie. Nous tenions notre sujet et le prétexte à une comédie qui dérape.

CineSeriesMag – Comment avez-vous dirigé vos acteurs? Le choix de chacun d’eux et surtout Karin Viard…

Stéphane Foenkinos – Les choix se sont faits en accord avec mon frère et un directeur de casting, David Bertrand (Patients / Chocolat…). Le rôle était écrit et rêvé pour Karin, nous avons eu la chance qu’elle dise oui en 24h. Ensuite, nous avions aussi pensé à Marie-Julie Baup (Isabelle), qui avait joué une pièce de mon frère. Thibault de Montalembert et Bruno Todeschini apparaissaient respectivement dans notre 1er court (Une Histoire de Pied) et notre 1er long (La Délicatesse). Anne Dorval en Sophie, comme Anaïs Demoustier en Mélanie étaient des envies très fortes, mais nous n’avions pas la garantie qu’elles acceptent un « second rôle ». Heureusement le scénario et le désir de travailler avec Karin les ont aussi convaincus. Quand à Corentin Fila, nous l’avions adoré dans Quand on a 17 ans de Téchiné et il a fait des essais remarquables. Last but not least (« Dernière, mais non des moindres »), Dara Tombroff, la fille danseuse de Nathalie, Mathilde, est un miracle à elle seule. Nous avons visionné près de 300 essais venant de toute la France. Il fallait une vraie danseuse qui puisse jouer la comédie et ressembler (même un peu) à Karin. Elle était sous contrat à l’Opéra de Bordeaux et a dû démissionner pour le rôle. C’est une révélation comme rarement. J’ai exercé la profession de directeur de casting pendant 20 ans et j’applique aujourd’hui la règle d’or des cinéastes: le choix des bons acteurs vous déleste déjà de 90% de la direction.

CineSeriesMag Comment aviez-vous travaillé avec les deux compositeurs? Il me semble que c’est Paul Marie Barbier qui a pris contact avec vous par l’intermédiaire d’un ami en commun?

Stéphane Foenkinos – Nous cherchions un compositeur pour les musiques au piano qui accompagnent le cours de danse. Bertrand Vacarisas, producteur et cinéaste qui a réalisé notre making of nous a parlé de Paul-Marie que j’avais déjà croisé avec les membres du groupe Caravan Palace dont il est le clavier. Il a demandé à lire le scénario et quelques semaines plus tard, il nous a proposé des thèmes avec son comparse, Julien Grunberg. Nous avions beaucoup de propositions de personnes plus connues ou installées, mais dès qu’on a entendu leur thème, sans même nous consulter, nous avons eu un coup de foudre qui ne s’est jamais démenti.

CineSeriesMag – Quelles influences pouvez-vous revendiquer? Musicalement, photographiquement, cinématographiquement..?

Stéphane Foenkinos – Musicalement, nos admirations respectives sont incluses dès le scénario : Coltrane, Tchaïkovski ou Sophie Hunger. On pense évidemment aussi à Emilie Simon qui avait composé la partition de La Délicatesse. Cinématographiquement, on nous rapproche beaucoup d’autres frères, mais notre préférence va aux Coen, sinon nous restons attachés au cinéma français des années 70 (Truffaut, Sautet, Corneau…. sans oublier quelques comédies de Veber ou Zidi) Et puis dans le désordre Haneke, Almodóvar, Woody Allen et la comédie américaine classique par exemple. En photo, nous aimons aussi les classiques et la composition d’un Irving Penn ou l’humour et le naturalisme de Martin Parr. Par ailleurs nous avons tous deux été impressionnés par l’histoire incroyable de Vivian Maier, gouvernante américaine des années 50 à 80 qui prenait des centaines de photos… retrouvées et tirées après sa mort…Et sinon on en oublie forcément!

CineSeriesMag – Comment travaillez-vous tous les deux, entre frères ? Quel type de collaboration ? Qui fait quoi ?

Stéphane Foenkinos – Nous avons la chance d’être très complémentaires dans notre fonctionnement et nos compétences. On travaille beaucoup en amont et sur le plateau je suis plus avec les comédiens quand David reste au cadre, mais toute les décisions se font à deux!

CineSeriesMagQuel est votre parcours à tous les deux ? Les difficultés rencontrées au début de votre carrière? A quoi faire face en tant que scénariste / romancier..?

Stéphane Foenkinos – Notre enfance calme en banlieue parisienne ne nous prédestinait pas du tout à des métiers artistiques. Mon frère est d’abord devenu attaché de presse et a attaqué ce métier par la communication. Mais l’écriture est arrivée et il a réussi à en vivre très vite. De mon côté j’etais prof d’anglais et la rencontre avec Jacques Doillon a été déterminante. Il m’a fait confiance et m’a propulsé directeur de casting. Plus que des difficultés, je parlerais de galop d’essais. Pendant plus de 10 nous avons travaillé ensemble sur des projets qui ne se sont pas faits !

CineSeriesMag Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Stéphane Foenkinos – Nous tournons autour d’un sujet… mais la tendance est qu’après 2 films de « femmes », nous avons envie d’une histoire d’hommes!

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Sur le tournage de La Délicatesse (copyright Jessica Forde)

CineSeriesMag – Quel importance donnez-vous aux festivals? Vous étiez intervenant au 17ème Festival international des Scénaristes de Valence et Jalouse a été présenté en AVP à Arras en octobre dernier… Quels ont été les retours?

Stéphane Foenkinos – Les festivals sont essentiels pour les rencontres d’abord entre gens du métier si éloignées de soi d’ordinaire et surtout pour tester les premiers publics et se roder aux questions qui reviennent souvent 😉

CineSeriesMag – Quels conseils donneriez-vous à de jeunes cinéastes en herbe ?

Stéphane Foenkinos – Soyez curieux! Voyez un film par jour et alternez entre une nouveauté française, un film de patrimoine, un blockbuster, un film d’auteur, un film étranger … Ne négligez pas le théâtre, la littérature, la danse, l’architecture… Mangez de la pellicule! Et aussi testez vous lors de cours de comédie, c’est bête mais cela vous sera très utile quand vous aurez à diriger des comédiens.

Remerciement aux frères Foenkinos.

Maryline, le 2e film de Guillaume Gallienne met en scène une héroïne inattendue et touchante

Après l’immense succès de Guillaume et les garçons à table, Guillaume Gallienne revient avec un 2e film radicalement différent. Il lorgne largement vers le drame, parfois un peu trop misérabiliste, mais s’en sort avec brio en s’attachant aux imperceptibles mouvements d’une héroïne touchante et jamais figée.

Elle

Elle porte son prénom en hommage à une icône (Marilyn Monroe), c’est en tout cas ce qu’elle dira à une actrice qui s’attache à la soutenir. Ce personnage sobrement décrit comme une « femme modeste » dans le synopsis est en fait, un être privé de reconnaissance, de bienveillance et de douceur.  Une scène vers la fin du film, le montrera d’ailleurs très bien. Tout tient à un artifice de théâtre, car c’est bien de jeu qu’il est question tout du long, tout tient à des souvenirs de tristesse, d’enfermement, de manque de mots. Tout tient aussi au visage que veulent bien offrir à Maryline les personnages qu’elle croise. Il y a ceux qui hurlent, qui la rejettent parce qu’elle n’est pas aussi à l’aise qu’eux, aussi forte, aussi détendue. Elle est avant tout fragile et fragilisée par des sortes de monstres humains. Heureusement, Guillaume Gallienne met aussi des adjuvants sur sa route, des personnages bienveillants (c’est le mot-clef). S’il pousse parfois le trait ou le curseur du drame un peu loin, le réalisateur sait aussi doser les péripéties de son héroïne pour la faire grandir sous nos yeux, sans qu’elle ne se renie, sans que tout à coup elle ne devienne un  papillon majestueux. Il se moque également de ce regard presque surplombant porté sur la détresse de Maryline. Une scène où Maryline est censée recevoir une vieille amie le montre très bien, car elle est un trompe-l’œil magistralement conçu. On se prend de pitié pour le personnage et Maryline nous fait alors un pied de nez.

« Comme un sourire sur ma destinée »

La force du film est surtout de distiller de la douceur, de la franchise et de la beauté aussi, une beauté qui dit que ses personnages sont justes humains. S’il malmène énormément Maryline, la caméra du réalisateur la caresse aussi, la rend belle, puissante avant de la mettre à terre l’instant d’après. Maryline est la vie tout simplement, celle qui tend la main pour l’instant d’après la renvoyer au visage, telle une claque en pleine figure. Le film est aussi une pantomime, un peu comme M qui sort la même semaine, les films partagent une force commune, celle de parler du langage, de l’impossibilité de parler, de se dire, de sortir ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Maryline est un personnage physique qui se jette sur ceux qui la désirent, mais qui  met à terre aussi ceux qui la blessent. Elle blesse aussi son propre corps, le détruit, l’envenime, elle tombe et se relève. Pourquoi une pantomime ? Parce que le film donne à voir ce qui ne peut complètement être dit et qui va bientôt être joué, parce qu’il se repose sur le jeu d’acteur, le théâtre, les tournages et leurs coulisses. C’est un film de blessure (celle de la chanson de Léo Ferré interprétée avec beaucoup de pudeur par Vanessa Paradis) qui s’ouvre infecte, grandie, est cachée puis exposée, avant peut-être de guérir ? Non car ce n’est pas l’objectif : il s’agit pour Maryline de (se) construire autour de la blessure initiale, autour de l’endroit d’où elle vient, sans le renier. Et la scène finale ne dit rien moins que ça : c’est l’explosion silencieuse de la reconnaissance presque excessive, c’est le théâtre de la vie qui s’expose. Ce n’est pas un conte de fées, ce n’est donc pas un happy end, c’est un hymne à la possibilité de garder la tête haute, même s’il nous est arrivé de la baisser, et surtout un hymne aux doutes, aux peurs que l’on peut finir par vaincre, sans pour autant s’oublier.

« Une femme, avec quelque chose en plus » 

On ne pas parler de Maryline sans parler de son actrice principale (la prestation de tous les acteurs est excellente), Adeline d’Hermy. Elle est une tragédienne, une actrice aux mille visages. Elle est surprenante, inattendue et porte le rôle, réellement. Elle dit surtout à travers son regard, son visage et les péripéties qu’elle traverse la possibilité d’être soi sans artifice, avec simplicité : l’actrice nous livre sans cesse une émotion brute. Surtout, elle évite un écueil dans son interprétation de Maryline : elle ne la rend jamais neuneu, jamais trop « venue d’un trou paumé », car ce qu’elle dit par le corps va au-delà du cliché.

Maryline : Bande annonce

Maryline : Fiche technique

Synopsis : Maryline a grandi dans un petit village. Ses parents ne recevaient jamais personne et vivaient les volets clos. À 20 ans, elle « monte à Paris » pour devenir comédienne. Mais, elle n’a pas les mots pour se défendre. Elle est confrontée à tout ce que ce métier et le monde peuvent avoir d’humiliant mais aussi de bienveillant. C’est l’histoire d’une femme, d’une femme modeste, d’une blessure.

Réalisateur : Guillaume Gallienne
Scénario : Guillaume Gallienne
Interprètes : Adeline d’Hermy, Vanessa Paradis, Alice Pol, Eric Ruf, Xavier Beauvois, Lars Edinger, Pascale Arbillot, Clotilde Mollet, Florence Viala
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Valérie Deseine
Sociétés de production : Gaumont, LGM Films, France 2 Cinéma, Don’t be Shy Productions
Distribution : Gaumont Distribution
Durée : 107 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 15 novembre 2017

France – 2017

We Blew It, l’épilogue américain de J-B Thoret : critique

Avec We Blew It, Jean-Baptiste Thoret passe derrière la caméra pour terminer son état des lieux de l’Amérique des années 1960-70, après des années à avoir poursuivi son spectre à travers son admirable travail de théoricien sur les figures phares du Nouvel-Hollywood. 

Que reste t-il des années 60-70 ? Le mirage d’une révolution contre-culturelle avortée, l’héritage intimidant d’une émancipation des consciences qui peine à trouver son équivalent aujourd’hui, l’effervescence contestataire d’une génération rentrée dans le rang ? Autant de problématiques qui n’ont jamais cessé de poursuivre Jean-Baptiste Thoret en tant que critique et théoricien du cinéma. Passeur, au sens le plus noble du terme, d’une pensée dans laquelle la place centrale occupée par la question politique n’a pas tant vocation à mettre sous sa tutelle les mécanismes cinématographiques qu’à enrichir l’expérience spectatorielle, Thoret n’a cessé de traquer le spectre des ces années fastes à travers son objet d’études, Le Nouvel-Hollywood. Une licorne dont la quête pourrait bien avoir trouvé son achèvement avec We Blew it, road-movie documentaire sur l’héritage de cette époque dans l’Amérique qui n’avait pas encore élu Donald Trump au moment où il tournait.

La fin d’un cycle

Achèvement, car comme son titre l’indique, We blew it ne cherche pas à trouver dans l’Amérique moderne les raisons d’espérer une ultime résurrection de cette époque, ni même de faire le constat de sa disparition. Ni hochet nostalgique en quête du placenta maternel ni épitaphe tardive d’une période dont l’acte de décès a été signé depuis longtemps, We blew it interroge le passé pour investir le présent, détrône les 60- 70’s de leur utopie contre-culturelle pour mettre en perspective notre époque qui semble n’en avoir rien retenu, sinon leur détournement. Autrement dit, Thoret recherche ce qui a bien pu foirer pour que le système qui devait tomber (on nous l’avait promis) ait perduré jusqu’à aboutir à ce point culminant où l’Amérique est sur le point d’élire un milliardaire populiste ayant repris la rhétorique anti-système à son compte.

Or, ce positionnement présente un impact direct sur le dispositif de We blew it. Si la forme du road-movie permet à Thoret et son équipe d’embrasser le potentiel mythologique des paysages américains, visages de cinéma à l’expression ancrée dans l’inconscient populaire, le film ne se tient pas pour autant à une posture de déférence à leurs égards. Au contraire, la caméra de Thoret s’emploie constamment à mettre leur dimension fantasmatique en perspective, comme si l’auteur faisait attention à ne pas laisser sa propre subjectivité déborder l’objectif. Indéniablement, We Blew it est un film qui a conscience de la puissance iconique de ce qu’il filme (et avec son réalisateur, comment pourrait-il en être autrement ?) tout en prenant acte de leur démystification. C’est tout le propos du film que de regarder avec la gueule de bois les motifs qui vous avaient enivré la veille, tout en espérant épisodiquement y trouver quelques raisons de replonger dans l’ivresse.

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Simulacres et simulation

De fait, le portrait de l’Amérique moderne dressé par Thoret n’est pas seulement pour lui l’occasion de dévoiler la palette de nuances que le manichéisme institutionnalisé bien de chez nous (du genre élite new-yorkaise éduquée pro-Hillary vs redneck inculte pro-Trump) interdit. C’est également une façon de dresser le contre-bilan des années 70, de faire violence à son propre imaginaire pour en interroger la construction utopique (scènes terribles où des vétérans du Vietnam ressassent leur traumatisme d’avoir été accueilli à leur retour au pays par des vindictes et anathèmes les condamnant en tant que criminels de guerre). We blew it s’interdit les certitudes, mais celle selon laquelle les années 70 telles qu’on les a vécues par procuration ont vraiment eu lieu. Thoret s’efforce d’être à l’écoute du territoire et des personnes (célèbres ou non) qui le composent, comme s’il fallait mettre en perspective la perception d’une époque et la réalité rapportée par ceux qui en sont revenus.

Au fond, We blew it est un film qui traite la question des années 60-70 pour questionner leur existence même. L’œuvre d’un réalisateur qui évolue dans un paysage d’images et trop conscient de l’impact de ces images elles-mêmes pour ne pas se demander si celles-ci n’ont pas imprimé dans la rétine de l’inconscient populaire une réalité qui n’a jamais eu cours. Une dialectique qui se retrouve notamment dans les partis-pris de mise en scène de Thoret. Cinéaste évidemment cinéphile, l’auteur multiplie les renvois au Nouvel-Hollywood pour questionner ses propres références. On pense à cette scène où la caméra se ballade à Dallas, sur la route sur laquelle JFK a trouvé la mort comme si elle scrutait les traces d’un traumatisme vivace. Au fur et à mesure que l’écran balaye le bitume, une musique oppressante tout droit sortie d’un film de Brian de Palma, soit LE cinéaste qui a fait de ce jour funeste du 15 novembre 1963 le motif de son cinéma, s’accentue et envahit tout l’espace sonore. Comme si Thoret convoquait le spectre du réalisateur de Blow Out pour déréaliser ce qu’il filme et plonger dans une abstraction angoissante, qui dépasse l’événement historique factuel pour toucher du doigt quelque chose de plus perturbant. Pour celui qui arrive dans la salle vierge de toutes références, les outils fonctionnent au premier degré, mais pour le spectateur initié à son auteur et sa cinéphilie, Thoret ramène un événement historique à sa représentation cinématographie, comme si le passage d’un événement historique dans un régime d’images spécifiques en avait altéré la réalité initiale. Le Nouvel-Hollywood a t-il inventé ces années là ? Le cinéma a-t-il crée l’Amérique ? C’est la question angoissante qui parcourt la démarche de l’auteur, qui cherche les traces de cinéma dans ce qu’il filme.

Élégie d’une époque et de sa mémoire, We Blew it est l’histoire d’un bilan, celui d’un pays vis-à-vis de sa contre-culture et celui d’un auteur pour son objet d’études et son imaginaire. Le film marque surtout une incitation à célébrer le présent en tirant un trait sur son époque, à l’instar de cet extraordinaire plan final dans lequel la caméra s’éloigne sur la route en travelling arrière, alors que le noir et blanc envahit progressivement l’image. Comme si Thoret faisait ses adieux sereins à un âge qui rejoint le livre d’images du classicisme, regardant à cet instant une dernière fois en arrière pour mieux aller de l’avant. On n’aurait pu trouver de meilleure conclusion à ce documentaire tout bonnement indispensable, tant pour ceux qui connaissent ce travail que pour ceux qui se posent des questions sur les contradictions apparentes d’une Amérique qui n’a pas encore épuisé tout ses mystères.

We Blew It : Bande-Annonce

We Blew It : Fiche Technique

Réalisateur : Jean-Baptiste Thoret
Un documentaire avec Michael Mann, Peter Bogdanovich, Paul Schrader et Tobe Hooper
Durée : 2h 17min
Date de sortie : 8 novembre 2017
Distributeur : Lost Films
France – 2017

Justice League, des hommes et des dieux

A mi-chemin entre la vision d’auteur de Zack Snyder et le savoir-faire hollywoodien de Joss Whedon, Justice League est une œuvre hybride qui peine à trouver sa place malgré quelques fulgurances.

Pour mieux comprendre Justice League, il faut d’aborder s’intéresser aux obstacles qu’a rencontré sa production. Suite à un  Batman V Superman, jugé trop sombre par une partie du public et de la critique, Warner décide de brider la vision de Zack Snyder pour offrir un produit plus consensuel. C’est annoncé : Justice League sera un film bien plus léger, à des kilomètres de la noirceur du duel entre Superman et Batman. Vers la fin du tournage, un drame personnel touche le réalisateur. Drame qui l’amène à quitter le tournage pour être remplacé par Joss Whedon, papa de Avengers 1 et 2,  supposé simplement s’occuper du tournage additionnel. Joss Whedon a tellement participé à la supervision des reshoots qu’il est crédité comme scénariste. L’intrigue est alors simplifiée et radicalement modifiée. Des personnages sont littéralement virés du film ( Lex Luthor, Iris West ). De nombreuses scènes sont réécrites pour s’adapter aux reshoots massifs. La durée du film passe de 2h40 à 1h59.  Et c’est dans cette histoire qu’on retrouve toute la débâcle qui constitue Justice League.

wonderwoman-epee-galgadotMan of Steel et Batman V Superman étaient des œuvres fortes qui brassaient des thématiques religieuses et philosophiques, caractéristiques d’un réalisateur passionné et entêté. Justice League ne raconte rien. La représentation messianique de Superman disparaît alors qu’elle était tout le propos de son parcours initié par Man of Steel. Alors que le héros devait renaître pour embrasser enfin sa destinée, il n’apparaît que dans des scènes bâclées et jamais mémorables. La majorité de ses scènes dans le film sont issues des reshoots, à se demander son rôle initial dans la version de Snyder. Et c’est ici le principal défaut de Justice League. Le long-métrage souffre énormément de son tournage additionnel. Cohabite en deux heures la vision artistique appuyée de Snyder qui s’efface derrière la conformité et l’aspect familial recherché par Warner. En somme deux films en un. Le premier film permet d’offrir des plans d’esthète et des séquences dantesques, le deuxième noie le tout sous de l’humour forcé et une intrigue impersonnelle. En résulte un produit incohérent et bancal. Tenter de modifier un dessin déjà fini ne peut donner qu’un résultat brouillon.

Lisser pour mieux régner 

On sent les trous entre les séquences qui ont souvent du mal à s’aligner de manière efficace. Un des éléments les plus significatifs est la musique de Danny Elfman. Junkie XL ayant été viré du projet par Joss Whedon pour être remplacé par Elfman. Le célèbre compositeur signe une des pires bandes originales de sa carrière : un accompagnement musical très peu inspiré, qui va puiser dans Batman de Tim Burton et Beetlejuice. Adieu le somptueux thème de Man of Steel composé par Hans Zimmer, qui peine à se frayer un chemin dans le film. Justice League perd toute l’essence et l’intensité de l’arc initié par Man of Steel. A l’exception de quelques fulgurances, les plans bibliques et symboliques de Snyder ne font plus parties de l’ensemble. Tout comme le propos qui accompagnait ces références religieuses et historiques. Défiés dans Batman V Superman, les héros sont  démystifiés et font des blagues. La recette Marvel semble avoir ruiné l’aspect mature et adulte qui était la force de l’univers cinématographique DC. Après les mauvais retours critiques, Warner a décidé de se formater plutôt que d’assumer sa vision artistique. Suicide Squad avait déjà subi le même sort. Le studio ne semble pas apprendre de ses erreurs.

aquaman-batmobile-justiceleague-jasonmomoaPourtant, tout n’est pas à jeter. Loin de là. Le long-métrage repose sur des bases solides, à commencer par les personnages. Wonder Woman est une figure humaniste et angélique qui vole la vedette à chacune de ses apparitions. Gal Gadot ne fait plus qu’un avec son personnage. Ezra Miller incarne un Flash juvénile et sympathique, qui ne maîtrise pas encore ses pouvoirs. L’Aquaman de Jason Momoa est une ré-invention badass du super-héros, longtemps considéré comme ridicule. On regrettera une sous-exploitation du personnage malgré un fort potentiel. Tourmenté, Cyborg est un des personnages clés du film dont la présence est essentielle à l’intrigue. Pour cette autre représentation de Batman, c’est plus compliqué. Le justicier perd en sérieux et en violence mais conserve un grand  charme. Il reste l’adaptation la plus fidèle de l’homme chauve-souris sur grand écran. A l’image de la première apparition du héros où il arrête un gangster, le film n’hésite pas à puiser dans l’héritage cartoon de la Justice League. De nombreuses scènes rappellent le ton amusant et décalé de La Ligue des Justiciers ou encore l’univers de la trilogie Arkham. L’interactivité entre les personnages est savoureuse, notamment à travers le tandem Wonder Woman et Batman. On pourrait même penser que le film est une adaptation quasi-fidèle du long-métrage dessin animé Justice League : War qui contait la fondation de l’équipe. Les clins d’œil aux autres recoins de l’univers DC sont nombreux mais peu appuyés, à l’exception d’une scène post-générique lourdingue et abracadabrantesque et d’ un hommage inutile au Superman de Christopher Reeve. Quelques tableaux ( Aquaman sur la Batmobile, Superman qui fait la course avec Flash ou tient le lasso de Wonder Woman) raviront les fans.

batman-flash-wonderwoman-ezramiller-benaffleck-galgadot Certaines scènes de combat sont des véritables séquences jouissives où chaque héros arrive à briller. Mais aucune n’arrive à trouver la résonance épique que les personnages devraient évoquer.  Cependant, on peut souligner que certains éléments des précédents films ( les Amazones, le Codex ) trouvent une place cohérente dans l’intrigue. Mais certaines questions laissent sans réponses : si le retour de Superman peut être justifié, comment expliquer le retour de Clark Kent ? Qu’en est-il de Darkseid ? De nombreuses scènes semblent manquer à l’appel pour pallier les lacunes de l’histoire. Malgré tout, la formation de l’équipe est sympathique bien que constituée de manière maladroite face à un Steppenwolf, méchant générique dénué de toute originalité.  Les enjeux sont moindre tant l’invasion alien qui s’annonce semble déconnectée de la vie des autres humains, à l’exception d’une petite famille en Russie. Le résultat désincarné n’est que décevant lorsqu’on devine le film bien plus intéressant que Justice League aurait pu être.

Justice League ne semble être le film de personne. Ni de Joss Whedon qui a dû modifié, sur commande, un film pratiquement abouti, ni de la Warner qui a fait du projet son Frankenstein, encore moins de Zack Snyder dont l’œuvre a été entièrement dépossédée. Justice League déconstruit tout, sans faire-exprès. D’univers esthétique et philosophique, le DCEU est devenu divertissement familial. De divinité, Superman est devenu homme.

Justice League : Bande-annonce

Synopsis : Après avoir retrouvé foi en l’humanité, Bruce Wayne, inspiré par l’altruisme de Superman, sollicite l’aide de sa nouvelle alliée, Diana Prince, pour affronter un ennemi plus redoutable que jamais. Ensemble, Batman et Wonder Woman ne tardent pas à recruter une équipe de méta-humains pour faire face à cette menace inédite. Pourtant, malgré la force que représente cette ligue de héros sans précédent – Batman, Wonder Woman, Aquaman, Cyborg et Flash –, il est peut-être déjà trop tard pour sauver la planète d’une attaque apocalyptique…

Justice League : Fiche Technique

Réalisateur : Zack Snyder
Avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Ezra Miller, Jason Momoa, Ray Fisher, Amy Adams, Jeremy Irons
Scénariste : Chris Terrio, Joss Whedon
Compositeur : Danny Elfman
Directeur de la photographie : Fabian Wagner
Chef monteur : David Brenner, Richard Pearson, Martin Walsh
Distributeur Warner Bros. France
Genres ! Action, Science fiction
Date de sortie : 15 novembre 2017
Durée : 2h 00min

Nationalité américaine