Le Festival de Cannes s’achève dans quelques heures, et ces deux semaines intensives de cinéma n’ont pas été de tout repos. Événement de grande ampleur, cette cuvée 2018 a vu de nombreux thèmes apparaitre et réapparaitre dans beaucoup de ses films. Comme celui de la filiation et de la famille : et c’est peu dire.
Le Festival de Cannes, au-delà d’être une fête du cinéma, offre une panoplie d’œuvres venues de tous les horizons, qui essayent d’analyser le monde dans lequel nous vivons actuellement et nous questionnent sur les fondations sur lesquelles nous nous reposons. La famille fait partie de cette catégorie de thèmes sur lesquels ce Cannes 2018 a appuyé avec plus ou moins de vigueur. Sauf qu’au lieu d’ériger telle ou telle manière de concevoir la filiation, les films sortis durant ces deux dernières semaines n’ont pas arrêté de nous interroger et de déconstruire l’organigramme même du foyer familial.
Cette enclave n’est pas qu’une seule porte de sortie vers l’avenir, et n’est pas non plus qu’un simple moyen d’évoluer dans un cadre bienveillant et éducatif. Des films comme Les Moissonneurs de Etienne Kallos ou Yomeddine d’Abu Bakr Shawky désacralisent la famille et la vision biologique que l’imagerie collective essaye de nous placarder : cette sphère intime se compose et se vit par le prisme de l’amitié, des sentiments de l’être, de la solidarité et non par le biais d’un respect qui s’établit par la hiérarchie ou les lois du sang. Comme en atteste, aussi, cette jeunesse russe dans Leto qui devient une véritable petite smala qui ne se quitte jamais, car au travers de la musique et de leur passion commune pour la liberté, ils ont su trouver refuge dans un enclos dans lequel ils peuvent plus facilement s’identifier et s’appréhender soi-même. L’identification, c’est le point central de toute la difficulté de la dialectique faite autour de la filiation. Cette dernière est aussi le premier révélateur de rejet, et la première frontière qui devient le reflet des mœurs de la société : soit par engrenage enfantin, soit par mentalité culturelle à l’image du personnage de la mère dans Rafiki de Wanuri Kahiuou ou des piètres parents de Capharnaüm de Nadine Labaki.
Voir ces parents abandonner ou insulter leurs enfants pour des raisons qui les dépassent, et pour des motivations qui sont de l’ordre de la répression de la liberté d’être de tout un chacun, comme cela peut être vu dans des films évoquant l’homosexualité (Carmen y Lola d’Arantxa Echevarría) ou la transsexualité (Girl de Lukas Dhont), est quelque chose qui interpelle sur les dégâts collatéraux à l’encontre de l’enfance. C’est aussi à travers ce versant-là qu’un film comme Girl est un rayon de soleil dans cette farandole de films tristes : voir cette cohésion et ce soutien malgré les discordes et les multiples déménagements. Une famille est une entité qui devient variable, difforme, qui change de courbe mais aussi de reflet. Les engueulades, les désaccords, les chamailleries ne sont qu’une conséquence de la transformation intrinsèque du visage de la famille. Mais le choix ou l’absence de choix définit bien les horizons divers d’une « tribu » : et c’est là où le social rejoint le sociétal, comme dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson qui voit des femmes kurdes perdant leur famille pour s’en découvrir une nouvelle en l’honneur de l’ancienne. Même la guerre, destructrice et ensanglantée, arrive à rapprocher dans le déchirement.
Vu souvent dans sa globalité, ce cercle est aussi un agglomérat d’individualités, qui se nourrit du manquement ou de la transmission de l’autre soit pour le combler, soit pour l’assiéger. La misère qui émane de la vie de ces invisibles d’Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda est une raison pour laquelle ce petit groupe s’est réuni et s’est adopté lui-même, surtout lorsqu’on les compare à un Japon qui efface toute trace de ses isolés de la société, d’un point de vue économique ou même culturel. Wildlife de Paul Dano voit un couple se détruire et se séparer suite à des problèmes d’argent, dans une Amérique qui se délite et Nos Batailles de Guillaume Senez observe l’épouse de Romain Duris disparaitre du jour au lendemain. Tout cela est le constat implacable de la pression sociale mise sur les foyers, où l’homme ne sait plus faire la différence entre la personne qu’il est et le travailleur qu’il devient. La famille est une chose mise de côté, où l’individualisme prime.
Difficile donc de faire cohabiter un environnement professionnel douteux et complaisant sur les libertés et les droits de chacun, avec les sentiments que l’on devrait apporter à l’autre comme en témoigne le personnage de Marcello dans Dogman de Matteo Garrone. L’État, le totalitarisme qui épuise l’identité de chacun fait de nous des animaux, qui ne font qu’aboyer dans le vent. C’est alors que Nadine Labaki pose une question politiquement incorrecte qui est passionnante : est-ce que tous les parents ont le droit de faire des enfants ? Question qui décontextualise complètement l’environnement social et ethnique de la famille et la montre de façon très naturaliste, mais qui vise la légitimité à exister. Malheureusement la cinéaste ne répond pas à ce questionnement, mais ose balancer un pavé dans la mare, qui semble vouloir décrypter la responsabilité de chacun dans ce marasme émotionnel.
Après avoir été remarquée en 2007 à la Quinzaine des réalisateurs pour son premier film Caramel qui mettait en scène une certaine solidarité féminine, Nadine Labaki est cette année en compétition officielle pour Capharnaüm. Une idée originale qui semble avoir emballé le public, alors que la presse paraît moins unanime.
Si le pitch de base semblait intéressant, en traitant l’enfance de manière assez inhabituelle en posant des questions morales aussi provocantes que pertinentes, le film, lui, ne tient pas toutes ses promesses. Nombreux sont ceux où toute l’intrigue se déroule dans un lieu clos comme un tribunal et base son récit sur l’art de la rhétorique mais ici, alors qu’on pouvait s’y attendre, il n’en est rien. Les spectateurs suivent la vie de Zain, 12 ans, qui a le courage d’un homme qui pourrait être père. Défendant sa sœur jusqu’à poignarder l’homme à qui elle est mariée de force et fuyant ses parents, qu’il juge honteux et négligents, il trouve refuge chez une jeune mère et se retrouve en charge d’un bébé, après que celle-ci se soit fait arrêter. Cet emprisonnement, c’est seulement à la fin du film qu’on l’apprend alors que l’on a passé tout le film à se questionner sur son départ soudain, et l’on se sent d’ailleurs coupables d’avoir jugé cette mère, qui n’est au final qu’une victime d’un système qui arrête les sans papiers au lieu de les aider. Zain est présenté comme un jeune héros, admirable par son courage, touchant par le réel auquel il fait face, dont on a conscience mais que l’on oublie souvent.
Puisant l’inspiration dans son pays qu’est le Liban, Nadine Labaki questionne constamment la société qu’elle voit évoluer sous ses yeux et propose une immersion du côté de ceux qui n’ont même pas le droit d’exister légalement. La réflexion que propose ce film mériterait d’être creusée davantage. Un procès contre ses propres parents dont l’accusation est de l’avoir fait naître, cela paraît peu crédible, mais pourtant, le message est porteur d’un sens énorme et d’une réflexion qui manque de profondeur. Il est évidemment difficile de rester stoïque face à ces personnages dont la vie est dictée par la misère et la pauvreté, surtout quand on sait que la vie des acteurs se rapproche de celle-ci. Cette accumulation de pathos est, certes, bouleversante par la réalité qu’elle décrit, mais devient parfois trop larmoyante. Capharnaüm fait souvent appel à la corde sensible du public en dressant une leçon de morale directe au spectateur.
Le Festival de Cannes a cette année sélectionné beaucoup de films sur l’enfance et en voici un qui ne peut laisser insensible sans pour autant transcender. Bien que certains défauts subsistent dans le film de Nadine Labaki, la réalisatrice a su trouver son public et émouvoir la Croisette. Sera-t-il récompensé par le jury ? Il est en tout cas en bonne position pour la future Palme d’or.
Conférence de presse de Capharnaüm de Nadine Labaki
Synopsis : Un enfant se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer et entame un procès contre ses parents. NT. TRIBUNAL ZAIN, un garçon de 12 ans est présenté devant le JUGE. LE JUGE : « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? » ZAIN : « Pour m’avoir donné la vie. »
[En compétition au Festival de Cannes 2018]
Capharnaüm, un film de Nadine Labaki
Avec Nadine Labaki
Distributeur : Gaumont Distribution
Genre : Drame
Durée : 2h 00min
Date de sortie Prochainement
Critique sociale, drame psychologique et film noir, La Victime, de Basil Dearden, est un film remarquable, toujours d’actualité tant qu’il y aura de l’homophobie. Elephant Films nous permet de redécouvrir ce film en DVD et Blu-Ray.
La première demi-heure de La Victime plonge clairement le long métrage dans une ambiance de film noir. Course-poursuite dans un décor urbain réaliste, jeu sur les ombres et les lumières, cavale d’un jeune homme qui essaie de faire appel à tout un réseau de connaissances pour s’enfuir de Londres en emportant avec lui quelque chose d’apparemment très précieux, interrogatoire dans les locaux de la police, les codes du genre sont réunis. Privilégiant le mystère par rapport au suspense, ce début laisse le spectateur face à des questions : qu’a donc fait ce jeune homme pour être poursuivi ainsi ? Que transporte-t-il avec lui ? Le butin d’un cambriolage ? Des diamants ? De la drogue ? Quel genre de criminel est donc ce jeune homme ?
C’est au bout d’une demi-heure de film que l’on apprend que le crime commis par Jack Barrett, c’est… son homosexualité. En effet, en ce début d’années 60, le Royaume-Uni était toujours sous le coup d’une loi criminalisant les relations entre personnes de même sexe. De nombreux Britanniques se sont retrouvés derrière les barreaux à cause de cela. Mais surtout, cette loi était du pain béni pour les maîtres-chanteurs, et de nombreux homosexuels, surtout s’ils avaient un rang élevé dans la société, en étaient les victimes. C’est là que le film intervient.
Avec un talent formidable dans la fluidité du récit, le grand cinéaste Basil Dearden s’empare du sujet. Il faut dire qu’il était un spécialiste des sujets de société, ayant déjà réalisé plusieurs films engagés, contre le racisme (Les Trafiquants de Dunbar, en 1950) ou le fanatisme religieux (Accusé levez-vous, en 1962).
Le talent de Dearden transparaît de façon évidente dans La Victime: direction d’acteurs, sens du rythme, mise en scène discrète mais particulièrement efficace, mélange des genres qui lui permet à la fois d’en respecter les codes tout en les dépassant, tout cela fait de ce film une porte d’entrée formidable pour le cinéma britannique dans son ensemble, et pour celui de ce réalisateur injustement oublié en particulier.
Après cette première demi-heure, le film va suivre plusieurs pistes. Tout en gardant une intrigue qui le rapproche du film noir, La Victime va alors se faire également critique sociale et drame psychologique. Basil Dearden nous fait suivre alors le personnage de Melville Farr (Dirk Bogarde), qui est l’exemple de la réussite telle qu’on l’imagine au Royaume-Uni. Avocat réputé, riche, fréquentant ces clubs londoniens interdits aux femmes, marié à une femme aimante et vivant dans une belle maison des quartiers chics de la capitale, il réunit sur lui tous les lieux communs de l’Anglais heureux et épanoui.
Cette situation sociale est essentielle pour installer le dilemme qui va traverser le personnage. Farr a été un des amants de Jack Barrett, le jeune fugitif du début du film. D’un côté, il est décidé à mettre à jour le réseau de maîtres-chanteurs qui fait pression sur la communauté homosexuelle londonienne. Mais il ne peut pas le faire sans dévoiler sa propre homosexualité, et alors ce sera toute sa position sociale qui sera compromise : son mariage, son métier, et tout ce qui va avec.
Le film va donc insister sur le tiraillement psychologique de Farr, magistralement interprété, avec sobriété, élégance et charisme, par Dirk Bogarde. L’acteur n’hésite pas alors à casser l’image d’icône romantique qui était la sienne à cette étape de sa carrière.
L’autre aspect dramatique est celui du couple Farr. La femme de l’avocat ne sait pas quelle attitude prendre face à la révélation de la relation qu’entretenait son mari avec un autre homme. Quitter le foyer ou rester par amour, malgré les menaces des maîtres-chanteurs, tel est le dilemme auquel elle est confrontée.
Le tout reste sous l’égide du film noir, puisque la majorité de La Victime sera une enquête pour remonter la filière des maîtres-chanteurs. Nous suivrons pas à pas une enquête qui est parsemée de victimes, d’hommes au destin brisé à cause de leur orientation sexuelle. Le film parvient à éviter le piège d’un traitement trop lourd du sujet, la critique sociale étant intégrée au fil de l’investigation et non dans des débats qui auraient pesé sur le déroulement du récit.
Premier film britannique où le mot « homosexuel » est prononcé clairement, La Victime s’inscrit dans une production cinématographique qui s’intéresse de plus en plus à ce sujet. C’est ce que nous explique Eddy Moine dans la présentation du film, qui est l’un des compléments de programme. Une présentation très riche, abordant aussi bien le côté social de La Victime que la carrière du cinéaste et des acteurs principaux.
L’autre supplément est un entretien avec Dirk Bogarde réalisé pour la télévision britannique à l’époque de la sortie du film. L’acteur y revient sur sa carrière et désigne les films qui en sont les jalons, dont La Victime.
La Victime est plus qu’un simple film engagé, c’est une œuvre remarquable dont la sortie en DVD et Blu-Ray est une excellente nouvelle. Elle permet non seulement de revoir ce bijou du cinéma britannique, mais elle peut servir aussi de porte d’entrée pour redécouvrir le cinéma de Basil Dearden, réalisateur essentiel qui a signé des œuvres formidables, aussi bien dans la comédie que dans le fantastique (Au Cœur de la nuit), en passant par le drame social, le polar et le film à grand spectacle (Khartoum, avec Charlton Heston et Laurence Olivier).
La Victime : bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=NPXjIySzzC8
Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 96 minutes
Version restaurée
Date de sortie : 2 mai 2018
Compléments de programme
Le film par Eddy Moine (14 minutes)
Entretien avec Dirk Bogarde (28 minutes)
Galerie Photo
Bande-Annonce
Le cinéma et la peinture sont intimement liés. L’art cinématographique a besoin, et s’appuie, sur l’art pictural. Aussi n’est-il pas rare de retrouver de nombreuses toiles et œuvres diverses, fictives ou non, dans des métrages de toutes sortes : Le Garçonà la pomme,The Grand Budapest Hotel ou encore certaines séries comme le générique de Desperate Housewives. Revenons ici sur les liens étroits entre ces deux arts et comment ils s’influencent.
Commençons par le plus évident, peut-être : l’art, et plus particulièrement la figure de l’artiste, a depuis toujours fasciné. Ainsi n’est-il pas rare de voir fleurir des documentaires ou des biopics sur des peintres, qu’ils aient existé ou pas.
L’Artiste
L’artiste, et plus particulièrement sa technique, suscite énormément d’intérêt. Ainsi nous essayons tous de comprendre comment un chef-d’œuvre a pu être conçu, comprendre d’où vient le talent d’une personne qui n’apparaît pas si différente de nous. Nous sommes tous humains, après tout. Alors d’où vient le génie ? Henri-Georges Clouzot a essayé de donner une réponse en livrant le documentaire Le mystère Picasso, en 1955. Pour cela il a filmé soigneusement le processus créatif du peintre espagnol. Le réalisateur a également déclaré que :
« Pour savoir ce qu’il se passe dans la tête d’un peintre, il suffit de suivre sa main ».
C’est ce qu’il nous propose de voir : le parcours de la main de l’artiste sur sa toile, les lignes qu’il trace. Sans jugement, juste en nous laissant regarder, Clouzot nous donne un aperçu de sa technique. Voici un extrait de la séquence d’introduction du long-métrage:
Un autre documentaire explore la facette artistique d’un réalisateur, cette fois-ci David Lynch, dans David Lynch: The art life de Jon Nguyen et Rick Barnes. Cette œuvre revient sur son histoire pour montrer son parcours universitaire en tant que peintre, puis comment il est devenu réalisateur. Nous apprenons beaucoup d’anecdotes sur son vécu, et cela nous permet de mieux appréhender le monde qu’il a créé dans toutes ses réalisations. Entre autres, l’artiste explique comment la vision d’une femme nue, dans la rue alors qu’il était enfant, a marqué à vie son imaginaire…
L’instant fatidique par David Lynch
Les films traitant de peinture ou d’art en général choisissent souvent de parler de la figure de l’artiste à travers le prisme de la vie du concerné. Ainsi dans Basquiat the radiant child (2010) de Tamara Davis, le travail de Jean-Michel Basquiat est évoqué en même temps que son vécu. La réalisatrice fait d’ailleurs intervenir des amis du peintre et gaffeur. Si on s’intéresse à ce sujet, il constitue un must-see incontournable, d’autant plus que la musique du documentaire a été en partie faite par un des membres des Beastie Boys, Adam Horovitz. Voici le trailer ci-dessous (il n’en existe pas en français) :
On peut parfois retrouver également la démarche inverse. Par exemple dans le court-métrage d’Alain Resnais, Van Gogh, sorti en 1947, qui évoque la vie du peintre néerlandais grâce à ses tableaux, mais avec quelques lacunes malheureusement. Van Gogh est d’ailleurs un peintre qui inspire beaucoup les cinéastes, puisque Maurice Pialat lui consacre un film en 1991. Cependant, le réalisateur prend beaucoup de liberté avec l’œuvre et la vie de l’artiste. Ce n’est pas étonnant qu’il intéresse autant les cinéastes, car il incarne le peintre impressionniste obsédé par son art, le peintre furieux en proie à des moments de folie. On retrouve également une biographie du peintre chez Vincente Minnelli : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956).
Dans une catégorie à part se situent également les films réalisés par des peintres. Le plus célèbre est sans doute celui né de la collaboration entre Salvador Dalí et Luis Buñuel : Un chien andalou, sorti en 1929. Ode par excellence au surréalisme (dont le Manifeste est défini en 1924 par André Breton, chef de file de ce courant artistique), il incorpore tout ce qui fait son essence : des plans sans logique apparente, une place laissée à l’inconscient, un onirisme habité.
https://www.youtube.com/watch?v=o7xTjeLG5SM
Il existe d’ailleurs de nombreux peintres qui se sont intéressés à la recherche cinématographique, pour souvent créer des films expérimentaux ou underground. En outre, un des premiers artistes à le faire est Fernand Léger, aidé de Dudley Murphy, avec, en 1924, son Ballet Mécanique. Il est présenté comme le premier film « sans scénario », d’origine dadaïste (courant post-surréalisme). Il a été réalisé d’après le ballet du compositeur américain George Antheil du même nom. Le voici en intégralité dans sa version originelle silencieuse (le compositeur et le peintre ayant pris des chemins différents) :
Ce court-métrage se présente comme un des chef-d’œuvres du cinéma expérimental, avec des successions d’images kaléidoscopiques usant casseroles et autres ustensiles de cuisine. Il témoigne également de l’intérêt porté par les artistes du début du XXème siècle pour la technologie et la science. Ainsi les peintres utilisent le médium cinématographique pour interroger, questionner le procédé créatif, en repousser les limites. Cela leur permet aussi de prolonger leur recherches picturales sur un autre support. Ils se désintéressent également de la narration pour travailler la composition du cadre et l’image. Ce n’est pas étonnant puisque le travail pictural ne s’imbrique pas dans la recherche narrative.
Ce qui surplombe tout le reste chez les artistes peintres, et ce qui fascine principalement les réalisateurs qui essaient de les comprendre, semble donc être la recherche d’une esthétique picturale.
La question de l’esthétique
La recherche d’un esthétisme n’est pas l’apanage des peintres, puisqu’il en va de même pour chaque domaine artistique. Là où le domaine du cinéma se rapproche de celui de la peinture, c’est qu’ils ont des courants artistiques en commun.
Prenons par exemple l’expressionnisme allemand : il se retrouve aussi bien au début du XXème siècle chez des peintres tels que Kirchner que chez des réalisateurs comme Fritz Lang ou Murnau un peu plus tard. Ce courant apparaît en Allemagne dans une période de crise profonde où l’on sent la Première Guerre Mondiale approcher. Les studios allemands UFA développent un méthode pour pallier le manque de moyens des productions : utiliser une mise en scène particulière pour créer une atmosphère unique et donner de l’expressivité au métrage.
Si en peinture ce courant laisse plutôt place à la distorsion des traits et des couleurs, au cinéma on use plutôt de la distinction entre le bien et le mal au travers du noir et blanc et des jeux d’ombres. On retrouve les mêmes traits émaciés et figures élancées.
Cinq Femmes Dans La Rue de Ernst Ludwig Kirchner, 1913Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, 1920
Il arrive également qu’un cinéaste s’inspire directement de l’œuvre d’un peintre. C’est le cas pour Jean Renoir et son père Pierre-Auguste Renoir dont il reprend les costumes pour son métrage Une Partie de Campagne. La citation est évidente, dans la scène des escarpolettes :
La balançoire de Pierre-Auguste Renoir, 1876Une Partie de Campagne, 1936
Mais ce n’est pas tout, Jean Renoir a aussi décidé de rendre hommage à son père en filmant l’histoire sur les bords du Loing, cadre qui a beaucoup inspiré son père dans ses toiles.
Ce n’est pas le seul cinéaste à s’être inspiré de tableaux pour la composition de ses plans, puisqu’on peut en retrouver très souvent chez d’autres réalisateurs. Par exemple, Pedro Almodóvar est un grand fan de toiles de maîtres, puisque grâce au travail de Jorge Luengo Ruiz, on peut se rendre compte des influences qu’il reprend pour la composition de ses plans :
Ce n’est pas étonnant que les réalisateurs s’inspirent de tableaux, car la composition des plans représente une toile en soi. Le médium pictural est utilisé pour servir le médium cinématographique (mais nous verrons cela plus tard).
D’autres encore, comme le maître japonais Akira Kurosawa, décident d’intégrer tout simplement une toile directement dans leur réalisation. Ainsi, dans son Rêves (1990), il a la volonté d’améliorer son esthétisme en conjuguant peinture et art cinématographique via le segment des « Corbeaux », dans lequel les décors se composent de toiles de Van Gogh (encore lui). Celui-ci est d’ailleurs joué par un Martin Scorsese méconnaissable.
Mais là où la peinture reste un art figé, où l’artiste est limité ne serait-ce que par son support, le cinéma dépasse cet obstacle. En un sens, le cinéma transcende la peinture, car il se permet de l’utiliser à ses propres fins.
Dans un film comme Melancholia de Lars Von Trier, le cinéaste, lors de son introduction, se sert de ralentis, d’une musique très belle de Wagner et soigne extrêmement bien son cadrage, tout cela pour créer un moment de grâce intense, dont chaque arrêt sur image pourrait faire figure de toile en mouvement. Tout cela dépasse le travail des peintres.
https://www.youtube.com/watch?v=1JEYnjKxf4A
Travailler son esthétique
Ce qui change avec le médium cinématographique c’est que, là où on peut être tout seul à faire une toile, faire un film implique tout un groupe de personnes engagé dans le projet. Nous allons maintenant parler des gens de l’ombre, mais qui sont tout aussi nécessaire que le réalisateur pour donner vie à un métrage.
Il y a tout d’abord les costumiers et maquilleurs, essentiels pour insuffler de l’humanité à des personnages, afin qu’ils paraissent crédibles, pour qu’ils aient une identité propre et qu’ils évoluent dans un monde à l’image de l’œuvre. Ils se servent de dessins et peintures pour concevoir les décors.
Le très célèbre décorateur français Alexandre Trauner a réalisé plus de 70 décors de films dans sa carrière, notamment pour Billy Wilder dans Irma la Douce. Pour ce long-métrage, il crée un Paris luxuriant de couleurs, peuplé de prostituées et de policiers. Voici une peinture qu’il a faite pour le concevoir :
Dans The Grand Budapest Hotel, la costumière Milena Canonero a su insuffler la vie a des personnages hauts en couleurs, à l’image de leur personnalité.
Travailler avec Wes est toujours différent car il m’emmène à des endroits différents avec des personnages différents, mais aussi différents soient-ils, il crée un monde à son image qui lui est spécifique.
Grâce au travail des costumes et décors, Wes Anderson crée un monde particulier, il peint un monde imaginaire unique. D’ailleurs, dans ce long-métrage, il n’est pas étonnant que l’esthétique soit proche de la peinture, puisqu’une toile d’un peintre imaginaire est au centre de l’œuvre : Le garçon à la pomme.
Autre travail essentiel : la photographie. Un peu comme le travail de la lumière des peintres. Une bonne photographie assure un beau « tableau visuel ».
Prenons par exemple le film La Ligne Rouge de Terrence Malick, dont le chef-opérateur (directeur de la photographie) est John Toll. Il a su apporter un aspect éthéré, presque métaphysique au long-métrage, en donnant un aspect irréel à la lumière, sublimant chaque plan tourné par le réalisateur. Il fait de son travail une œuvre à contempler. Il a d’ailleurs été nommé pour l’Oscar de la meilleure photographie.
Les séries ne sont pas en reste puisque l’image deThe Handmaid’s Tale est inspirée des tableaux de Vermeer. Le directeur de la photographie Colin Watkinson déclare même, à propos d’une scène où l’on voit Defred dans sa tenue de servante et se tenant dans l’embrasure de la fenêtre, avec le soleil formant un halo autour d’elle pendant qu’elle décrit sa vie d’esclave sexuelle :
Vermeer était une grande référence pour cette scène. Reed [le réalisateur] voulait créer une certaine atmosphère alors j’ai trouvé ce faisceau lumineux aveuglant qui produit un bel éclairage volumétrique. Je l’ai utilisé pour éclairer l’atmosphère et superposer l’image, comme les vieux peintres le faisaient. Ils recouvraient encore et encore leur toile de peinture pour l’améliorer, et c’est ce que j’ai essayé de faire pour la lumière.
https://www.youtube.com/watch?v=Dre0wQmLGe8
Ne pourrait-on pas rassembler cinéma et peinture en disant qu’ils sont dans la continuité l’un de l’autre ? L’étalonnage, le travail des couleurs se rapproche grandement de ce que font les artistes picturaux. Ce qui dépasse cet aspect, est peut-être l’aspect mouvant des images et du découpage qu’elles subissent. En soi, le travail des monteurs. On peut aussi lier le cinéma à d’autres arts, comme la musique.
Ainsi les réalisations de l’anglais Edgar Wright sont connues pour toujours avoir un lien avec la musique, le montage s’accordant parfaitement par-dessus. En témoigne cette scène de Baby Driver:
Ce sont par tous ces aspects que cinéma et peinture sont liés, et l’on peut dire finalement que, métaphoriquement, filmer c’est peindre. Peindre la société, peindre des portraits de personnages, peindre des instants de vie.
Film Meets Art : Extrait vidéo de scènes de films inspirés des tableaux de grands artistes
Le dernier jour de cette 71ème édition du Festival de Cannes a sonné et la rédaction en a profité pour faire un classement des films vus toutes sélections confondues. Avant que Cate Blanchett et son jury remettent ce soir la fameuse Palme d’Or, nos rédacteurs Sebastien Guilhermet et Gwennaëlle Masle ont eux aussi décidé de faire leur palmomètre.
Notre palmomètre
Gwennaëlle Masle
Palme d’Or : Les Filles du Soleil, d’Eva Husson
Grand Prix : Blackkklansman, de Spike Lee
Prix du Jury :Le Poirier Sauvage, de Nuri Bilge Ceylan
Prix d’interprétation masculine : Vincent Lacoste pour Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
Prix d’interprétation féminine : Zhao Tao pour Les Eternels (mais prix du cœur pour Golshifteh Farahani dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson)
Prix de la mise en scène : Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez
Prix du scénario : Cold War, de Paweł Pawlikowski
Caméra d’Or (ex-aequo) : Girl, de Lukas Dhont et Carmen y Lola de Arantxa Echevarría
Sébastien Guilhermet :
Palme d’or :Burning de Lee Chang Dong
Grand Prix: Under The Silver Lake de David Robert Mitchell
Prix du Jury : Leto de Kirill Serebrennikov
Prix d’interprétation masculine : Triple prix pour Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, et Denis Podalydès pour Plaire, Aimer et courir vite
Prix d’interprétation féminine : Joanna Kulig pour Cold War
Prix de la mise en scène : Les Eternels de Jia Zhang-Ke
Prix du meilleur scénario : Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda
Caméra d’or : Girl, de Lukas Dhont
Nos coups de cœur
Sebastien Guilhermet :
1) The House that Jack Built de Lars Von Trier (Hors compétition)
Coup de cœur atomique du festival. Présenté hors compétition de la sélection officielle, le cinéaste danois signe un brulot vociférant de haine qui égratigne la médiocrité de l’humain. Violent et misanthrope, le film reprend le même montage philosophique que celui de Nymphomaniac et parle avec une infinie sincérité du rapport que LVT entretient avec l’art.
2) Burning de Lee Chang Dong (Sélection officielle)
Film qui s’apprécie au film du temps, un peu comme un bon vin qu’on doit laisser décanter. C’est beau, fort, extrêmement intelligent sur ce qu’a dit sur la Corée du Sud et son clivage social à travers des personnages sur la brèche. Mais le film est avant tout un délice de mise en scène, qui ponctue ses 2h30 de scènes mémorables.
3) Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan (Un certain regard)
Kaili Blues n’était pas qu’un simple coup d’essai pour le cinéaste chinois. Avec son deuxième film, il pulvérise ce Festival de Cannes de toute sa splendeur. Voyage onirique à travers les sens et le temps, on voit de nos yeux hébétés par la plus belle mise en scène du festival, voire même de l’année. Incroyable.
4) Le Monde est à toi de Romain Gavras (Quinzaine des réalisateurs)
C’est l’énorme surprise du festival. Alors que son premier film avait laissé circonspect devant tant de sérieux et de maladresse juvénile, Le Monde est à toi est une bouffée d’air frais invraisemblable et hilarante. Un road movie où True Romance aurait rencontré Les Lascars.
5) Under The Silver Lake de David Robert Mitchell (Sélection officielle)
Ayant reçu un peu le même accueil que l’excentrique Southland Tales de Richard Kelly à l’époque, le film du jeune américain est une virée psychédélique et singulière dans l’antre de Los Angeles où les influences que sont Vertigo etInherent Viceapparaissent de mille feux.
Très intéressant ce #UnderTheSilverLake. Entre Hitchcock et Inherent Vice, avec un côté pulp intemporel, David Robert Mitchell nous offre un polar néo noir, lancinant sur le pouvoir des images, dans un Los Angeles baroque. Un peu long mais très dense. #Cannes2018pic.twitter.com/9R7vuLnVER
C’est le film déchirant du festival, sans qu’il soit pessimiste. On suit le parcours de cette jeune fille en pleine mutation. C’est le cri en silence d’un corps qui n’est pas le sien et un chemin de croix pour devenir soi. Puissant et émouvant.
7) Une Affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda (Sélection officielle)
Certains diront que le cinéaste japonais fait toujours le même film. Pourtant, ce n’est pas le cas. Malgré l’utilisation de son thème de prédilection qu’est la famille et la filiation, Une Affaire de famille arrive à nous faire rire autant qu’il nous émeut. Un portrait doux amer, voire sombre, sur les invisibles d’un pays aliénant.
8) Leto de Kirill Serebrennikov (Sélection officielle)
Engagé, politique et surtout rock’n’roll, Leto est un magnifique portrait d’une jeunesse russe qui, au lieu de prendre les armes pour se faire entendre, joue de la gratte comme personne pour faire rugir cette soif de liberté. Sans parler de la sublime mise en scène du film.
9) Climax de Gaspar Noé (Quinzaine des réalisateurs)
Il est de retour. On l’attendait avec impatience et il n’a pas déçu. Moins provocateur qu’à l’accoutumée, Climax est un vrai morceau de cinéma, qui mêle film de zombie et film expérimental. Chaotique et démoniaque.
10) Les confins du monde de Guillaume Nicloux (Quinzaine des réalisateurs)
Ça a été l’un des premiers chocs de ce festival de Cannes. Un film âpre, sec et violent, ponctué d’une imagerie aussi ésotérique que cadenassée. Une guerre d’Indochine montrée comme l’Enfer d’une humanité à la recherche de fantôme initiatique. Puissant.
Gwennaëlle Masle :
Les filles du soleil , de Eva Husson:
Ancré dans l’actualité aussi bien face au terrorisme qu’en montrant cette solidarité entre les femmes, le film d’Eva Husson est important dans le combat qu’il expose et fait écho à cette année si particulière. Mais le film n’est pas seulement bon dans son engagement, il est porté par une Golshifteh Farahani déchirante dans ses cris et sa douleur et des scènes aussi belles que bouleversantes. Les paysages géorgiens sont filmés avec une telle grandeur que l’on est autant subjugués par les images que par la force de ces femmes.
Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría :
Même si on imagine rapidement comment les choses vont se dérouler, la cinéaste fait de cette histoire romantique un film rayonnant. Autant par la musique gitane que par la lumière posée sur ses deux actrices, issues elles-mêmes de la communauté gitane. Leur idylle est comme une bulle de coton au milieu des tags et de la vie autoritaire et patriarcale qu’elles subissent.
#CarmenYLola est la deuxième grosse claque du Festival. Le film raconte la romance de deux adolescentes dans un monde gitan enfermé par un patriarcat dur et douloureux. Sublime histoire, sublimes actrices. Déjà hâte de le revoir. #Cannes2018pic.twitter.com/sDfUZpF9Jk
Girl est l’une des premières larmes du Festival de Cannes 2018. Doux, délicat et sincère, le premier film de Lukas Dhont a remué la Croisette en mettant en scène une jeune adolescente transexuelle.
Sauvage, de Camille Vidal-Naquet :
Après 120 battements par minute, Felix Maritaud électrise la Semaine de la Critique cette année dans le rôle d’un jeune en quête de tendresse et de liberté. Servi par une mise en scène travaillée, le film émeut et frappe d’un grand coup en mettant en scène tout l’érotisme dont l’acteur fait preuve.
Blackkklansman, de Spike Lee :
#BlacKkKlansman est le film américain dont le Festival de Cannes avait besoin. Il bouscule les consciences avec un humour terrible. On notera que l'intérêt est pour le fond et pas pour la forme mais le film est une grande réussite. #Cannes2018
Après quinze jours trépidants, le Festival de Cannes 2018 se termine et va fermer ses portes. Mais la sélection officielle, comme les sections parallèles, ont laissé de nombreux souvenirs aux festivaliers. Des rires, des larmes, des coups de cœurs, de la colère… Les films dévoilés cette année n’ont pas laissé insensibles nos deux chroniqueurs Gwenaelle Masle et Sébastien Guilhermet.
Pour ce faire, voici un petit récapitulatif des scènes marquantes, pour le meilleur et pour le pire, de ce Festival de Cannes 2018, qui aura apporté, comme chaque année, son lot de surprises et d’émotions.
Meilleure scène de danse : Climax, de Gaspard Noé.
Climax n’est pas le chef d’œuvre attendu de Gaspard Noé mais confirme une nouvelle fois le talent incroyable de mise en scène du cinéaste. Filmant une scène de danse d’au moins 15 minutes, sa caméra sublime toujours les corps en mouvement au rythme des chansons électroniques et propose une immersion totale dans l’univers de ces danseurs, réunis pour faire la fête. Elle est l’une des rares scènes chorégraphiées et préparées pendant le tournage de 15 jours et l’on comprend aisément pourquoi quand on la découvre, yeux grands ouverts.
Dans un festival de Cannes, il y a toujours une scène de sexe qui marque la rétine. Pourtant, cette année, ces scènes ont pour la plupart du temps été mortifères, violentes et déshumanisés. Celle d’Under the Silver Lake, est tout le contraire, s’avère même plutôt drôle et clinique dans son découpage : un petit coup vite fait bien fait alors que nos tourtereaux regardaient la télévision dans le même temps.
Meilleure histoire d’amour :
Gwennaëlle Masle : Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría
C’est à travers des regards et un baiser d’essai que les deux adolescentes se découvrent pour la première fois. Puis, de rendez-vous secrets à la découverte d’une certaine tendresse et sensualité, leur histoire interdite s’envole et touche le public avec délicatesse. Cette romance homosexuelle entre les deux gitanes est une belle parenthèse dans ce Festival de Cannes et provoque un bain d’émotion. Toutes en silence et en suggestion, les deux jeunes femmes nous offrent tout leur amour.
Ce festival de Cannes s’est attaché à montrer l’amour sous toutes ses coutures. Et l’amour, même fugace, entre Arthur et Jacques a été l’un des grands moments de ce festival. Tout en douceur et gravité, cet amour existant malgré la maladie est teinté d’une vraie liberté de ton et d’une réelle drôlerie.
Ce premier crime laissait présager un énorme film de Yann Gonzalez. Ambigu, mystérieux et brut, l’acte révèle directement au spectateur la série B dans laquelle il s’embarque. Feintant le début d’une scène de sexe, le film s’ouvre au contraire sur un meurtre froid, douloureux et visuellement percutant.
Choquant et déroutant, The House That Jack Built de Lars Von Trier a marqué les esprits par sa folie machiavélique et narcissique. D’une grande noirceur, mais contrebalancé par ses effets burlesques hilarants (les TOC), le segment nommé « deuxième incident » est à n’en pas douter une scène inoubliable.
Le Monde est à toi est l’une des meilleures comédies de l’année, à n’en pas douter. Le duo que forment Isabelle Adjani et Vincent Cassel est détonnant entre la bêtise complotiste de l’un et l’exubérance maladive de l’autre. C’est un régal de tous les instants, surtout que lorsque le personnage de Vincent Cassel parle dans le vide.
Gwennaëlle Masle :Le grand bain, de Gilles Lellouche
Il est difficile de choisir la scène la plus drôle du film tant les blagues y sont omniprésentes et toutes plus hilarantes les unes que les autres. Que ce soit les expressions de Benoit Poelvoorde, la tyrannie de Leïla Bekhti ou Almaric en quarantenaire déprimé, nombreux sont les éclats de rire déclenchés par le film. Lorsqu’Amanda, en fauteuil roulant, menace la bande de mecs de se lever pour leur en coller une, le public est hilare. C’est gros, c’est déjà fait et pourtant, ça reste très drôle.
Meilleure scène de bagarre : Les éternels, de Jia Zhang-ke
Étant l’un des meilleurs films de la sélection officielle de ce festival de cannes 2018, Les Eternels aura aussi fait parler de lui grâce à sa séquence de bagarre monumentale. La seule du film qui plus est. Un choc, les coups pleuvent, les lumières scintillent de mille feux, la caméra fait crépiter toute la violence et le bruit assourdissant des coups. Intense. Brutal.
Girl a déchiré des cœurs et fait lever la salle lors de sa projection en Debussy où tous, étions débout pour saluer le grand premier film de Lukas Dhont. Mettant en scène une ado transsexuelle, avec qui, son père entretient une relation pleine d’affection et de compréhension, les échanges entre les deux marquent le film d’une grande empreinte et livrent une des scènes les plus bouleversantes du film.
Meilleure scène musicale :
Sebastien Guilhermet : Leto, de Kirill Serebrennikov
Par son immense mise en scène, et son noir et blanc éclatant, la communion entre les personnages et la musique est l’un des charmes de Leto, notamment durant cette première scène solaire sur la plage faite de joie et de découverte.
Il est de ces chants de combats qui donnent les frissons et bousculent l’esprit. Celui là, chanté par les femmes et rappelant leur slogan fort « La paix, la vie, la liberté » est essentiel dans ce film. À la manière de La belle saison et son hymne du MLF résonnant dans l’amphithéâtre, leur courage et leur volonté sont autant saisissants dans leurs regards remplis de détermination que dans leurs voix, pleines de rage.
Meilleure scène de dispute :
Gwennaëlle Masle : Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría
Même si aucun prix ne lui a été décerné, Carmen y Lola aura bel et bien marqué de son empreinte cette 50ème Quinzaine des réalisateurs, notamment par le sujet qu’il aborde. Le film propose l’une des scènes les plus bousculantes de ce festival avec la découverte de l’homosexualité de Lola par ses parents, gitans. S’en suit une scène de cris, de larmes et de déshumanisation totale de la jeune femme reniée par son père et emmenée de force au culte pour confesser son pêché. À ce moment là du film, l’émotion est intense et l’empathie grande tant on absorbe la douleur de la jeune femme, impuissante face à tant de haine.
L’un des duos les mieux incarnés de ce festival est celui, passé par la semaine de la critique, dans le film de Paul Dano, Wildlife. Ce qui donne cette scène assez impressionnante, aussi prévisible que déchirante, lorsque le personnage de Jake Gyllenhaal revient du feu et se retrouve nez à nez devant celui de Carey Mulligan après quelques mois de séparation.
Burning est sans doute l’un des sommets de ce festival. Durant ces 2h30 qui passent à une vitesse folle, il n’est pas possible d’oublier une scène en particulier : où Haemi, sous l’effet de l’alcool et du cannabis, danse dans le jardin de la maison. Magnifique séquence tant sur le plan visuel que sur le plan thématique où la jeune fille s’oublie pour se libérer de sa propre condition.
Malgré le retour très négatif de la critique envers le film, Les filles du soleil reste une fiction bouleversante pour encore quelques âmes sensible à cette œuvre. Émouvant du début à la fin et fort, la scène de grâce du film reste tout de même celle de l’évasion des femmes lors du flash-back de Bahar. Après avoir passé les gardes de justesse, son amie sur le point d’accoucher traverse l’un des moments les plus difficiles du film, devant lutter, corps et âme, pour retenir encore son bébé quelques mètres. Bahar l’accompagne dans cette épreuve avec des mots incroyables qui rappellent l’importance de leur combat pour la liberté, et la nécessité, vitale, de fuir.
Scène la plus ratée :
Sebastien Guilhermet : Donbass, de Sergei Loznitsa
Des scènes qui forcent le destin, il y en a eu un paquet durant ce festival. Notamment dans le bancal mais explosif Donbass. Aussi burlesque qu’allégorique, la scène de mariage tire en longueur comme jamais et s’effrite de minutes en minutes par la grossièreté de ses traits propagandistes.
Asako a laissé un goût amer dans la bouche. Film et personnages fades, il a vraisemblablement livré l’une des scènes les plus fausses du festival. Basant son histoire sur les fantômes d’un premier amour, le spectateur s’attend à des retrouvailles chaleureuses et passionnelles pour n’obtenir qu’un simple « J’aime Ryohei – D’accord » Brève, faible, terne, la scène attendue durant tout le film est certes une grande surprise de la part du réalisateur mais surtout un gros raté.
Personnage préféré du Festival :
Sebastien Guilhermet : Le père de Lara dans Girlde Lukas Dhont
Girl est l’un des films les plus émouvants de ce festival de Cannes 2018. Derrière le portrait de cette jeune fille qui est née dans un corps d’homme et qui veut devenir une danseuse, c’est aussi et surtout le personnage du père qui s’avère magnifique. Bienveillant, sincère et stressant, il accepte la transsexualité de sa fille et se bat corps et âmes pour son avenir. D’une grande poésie.
Il aurait été facile de dire que le personnage préféré du Festival de Cannes reste Cate Blanchett, l’incroyable Présidente du Jury, qui, on l’espère, remettra une belle Palme d’orsamedi 19 mai. Mais d’un point de vue purement fictionnel, un des personnages marquants de ce festival reste Yasmina dans À genoux les gars. Épatante de liberté, elle brise tous les complexes et les tabous de la société avec un naturel totalement charmant. Elle se veut la voix de beaucoup de femmes en cette année particulière, l’actrice est remarquable par sa performance.
Dans une sélection officielle qui a vu beaucoup de films avec des intentions politiques et sociales, ça faisait plaisir de voir enfin un film qui s’attelait à montrer un cinéma de genre débrider. Le film tient la route, certes, mais au vue des attentes escomptées, Un couteau dans le cœur s’avère bien consensuel et manque de vigueur horrifique.
Gwennaëlle Masle : Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré
Plaire, aimer et courir vite avait tout pour être un film fort de cette 71ème édition. Un casting masculin brillant, un sujet fort et un réalisateur qu’on adore. Pourtant, le film sombre dans les clichés là où l’on attend une belle histoire d’amour. Il n’en reste pas moins bon et efficace mais ce n’est pas ce à quoi on pouvait s’attendre.
La surprise du festival :
Gwennaëlle Masle : En liberté !, de Pierre Salvadori
En liberté ! n’était pas vraiment prévue dans notre programme cannois des films que l’on attendait et voulait absolument voir. Pourtant, prendre du temps pour l’imprévu parfois a ses bons côtés et son lot de surprises. Le film révèle une Adèle Haenel étonnante et rayonnante en flic veuve essayant de réparer les erreurs de son mari, mort en héros. De gags en gags, le film reste d’une grande humanité et fait rire des salles entières.
Cette année, la quinzaine des réalisateurs a été une des sections les plus prolifiques en coup de cœur. Faisant partie de cette catégorie : Mandy de Panos Cosmatos, qui offre à ses spectateurs à la fois un délire 70’s démoniaque et un « Nicolas Cage movie », débridé, comique et violent à souhait. Un plaisir cinéphilique sans pareil.
Depuis le 9 mai 2018 est disponible pour la première fois en DVD et Blu-ray La Légende de la montagne. Édité par Carlotta Films, le film culte de King Hu nous plonge dans une fable visuellement grandiose portée par l’humour et le mystère…
Synopsis : He Yun-Tsing est missionné par le monastère Haiying pour recopier un canon bouddhiste qui permettrait de libérer les âmes des défunts. Pour mener à bien cette tâche, les moines lui suggèrent de se retirer dans un endroit isolé au cœur de la montagne. Yun-Tsing est alors accueilli à bras ouverts par les quelques habitants de la contrée. Mais le mystérieux canon bouddhiste devient rapidement la cible de toutes les convoitises…
La Légende de la Montagne : King Hu, un cinéaste magicien
On pourrait décrire de bien des mots La Légende de la Montagne, comme on pourrait l’analyser à travers de nombreux prismes. Cet article posera une question : King Hu ne serait-il pas un cinéaste magicien ? Approcher Hu comme une figure de magicien n’est pas une voie sans fondement. Car, comme le magicien, Hu monte avec La Légende de la Montagne, un spectacle amusant et touché par le surnaturel. Si l’homme de scène joue parfois avec telle ou telle légende pour contextualiser un tour, Hu démarre son film en nous causant d’un vieux récit qui a traversé les temps anciens et nouveaux. Cette histoire légendaire permet à Hu de proposer une expérience cinématographique forte. D’abord d’un point de vue visuel, le cinéaste propose des images incroyables purement cinématographiques car impossible à percevoir à travers nos perceptions humaines. Comme le magicien avec ses machines et autres trucs et astuces, c’est grâce à la mécanique du cinéma, ses outils (les modifications de couleur au montage ou possiblement directement sur le tournage) et ses artisans (le directeur de la photographie, le décorateur) que le réalisateur peut proposer ces visions. Ce qu’on regarde ne peut être perçu qu’au cinéma, quand bien même on imagine très bien Hu s’être inspiré de la peinture. Le film démarre d’ailleurs sur l’un des éléments essentiels du cinéma : une marche, et donc le mouvement.
Entre le burlesque et le frisson du fantastique, il n’y a pas qu’un pas.
Le magicien réussit à passer d’un tour à un autre – ou d’une situation de base à la fin de son jeu d’illusion – en un geste occultant soigneusement l’astuce. Hu manie son personnage de telle manière qu’il réussit en un sourire, une interrogation ou un déplacement mystérieux mais pas étrange, à nous faire passer d’une situation inspirant la paix et la solennité à une autre respirant la comédie ou le fantastique. Ce glissement des genres qu’opère King Hu est stupéfiant de maîtrise tant le mouvement est invisible. Cette invisibilité concerne aussi la chorégraphie dont la conception et l’effort disparaissent au service du récit, à l’inverse de nombre de productions modernes qui n’hésitent pas à employer ces éléments – mêlés à une certaine violence graphique – comme des objets d’attraction du film. On peut par exemple penser à John Wick… Et il y a cet humour empli de bonté, d’humanité qui se forme dans le burlesque des corps ; dans l’absurdité ou l’excentricité d’une situation ; ou encore directement dans le mystère grâce au savant melting pot des genres de Hu. Le sourire et le rire provoqués par le cinéaste et ses trucs sont justement comparables à ceux qu’amène le magicien aux petits et grands. Parce qu’aussi dantesque soit-il – le film dure trois bonnes heures -, La Légende de la Montagne s’adresse, comme tout spectacle à la fois magique et de magie aux petits et aux grands.
D’ailleurs, ce magicien de King Hu nous est revenu le 9 mai dernier avec sa Légende de la montagne dans une édition Blu-ray soignée. On aurait apprécié voir l’expérience filmique complétée par davantage de bonus, mais le bat blesse ailleurs, au niveau audio du long métrage. En effet, la musique tend souvent à être criarde ; plus globalement, la piste sonore est loin d’être aussi merveilleuse que le somptueux rendu visuel. Enfin, on peut noter la présence de quelques plans certes détériorés mais qui ne viendront pas entacher cette merveilleuse et riche aventure cinématographique de 1979 signée King Hu.
Bande-Annonce – La Légende de la Montagne
BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p
ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • Couleurs – Durée du Film : 192 mn
DVD 9 – NOUVEAU MASTER RESTAURÉ
Version Originale – Sous-Titres Français – Format 2.35 respecté – 16/9 compatible 4/3 – Couleurs – Durée du Film : 184 mn
SUPPLÉMENTS (communs aux éditions DVD et Blu-ray ; en HD sur l’édition Br)
– MONSTRE SACRÉ DU CINÉMA (20 mn)
« King Hu a été séduit par les bouddhistes qu’il a rencontrés et leur idée de l’expérience qui ne peut être expliquée, mais ressentie. Il voulait exprimer ce sentiment en images. » Un essai réalisé par David Cairns, critique.
– TONY RAYNS À PROPOS DE « LA LÉGENDE DE LA MONTAGNE » (21 mn)
Tony Rayns, spécialiste du cinéma asiatique, revient sur la carrière de King Hu jusqu’à La Légende de la montagne. Avec ce film, le réalisateur s’éloigne de son style habituel par son sujet, sa forme et son rapport à la temporalité.
Présenté en fin de compétition de la sélection officielle du Festival de Cannes 2018, Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez était la curiosité de la croisette. Pourtant, le grand coup de chaud annoncé n’est jamais arrivé à bon port. Mélange visuel tiède du giallo et esprit Queer bien consensuel, le film ne remplit pas les attentes escomptées.
Queer et élégiaque, Yann Gonzalez avec son premier film Les rencontres d’après minuit avait marqué les esprits. Constituant son univers d’une esthétique baroque, d’une mélancolie transgenre douce et amère, Yann Gonzalez fait partie de ce petit groupe de réalisateurs français, à l’instar de Bertrand Mandico, Hélène Cattet et Bruno Forzani, qui aime s’approprier une imagerie sauvage en triturant les codes du cinéma de genre. Un couteau dans le cœur était donc une grosse attente, qui est malheureusement devenue une belle déception même si tout n’est pas à jeter. Le projet est beau et annonce la couleur dès le début du film avec l’apparition des deux premiers meurtres: cette ambiance sexualisée et mortifère, cette mise en scène chromatique et ce mystère sanguinolent. Yann Gonzalez met les pieds dans le giallo et le fait de manière assez sérieuse et complètement assumé.
C’est beau, terrifiant et mystérieux. On embarque alors dans cet univers jovial, violent, fanfaron et doucement sadomasochiste dans les studios d’une productrice de films pornos gays qui voit, sans comprendre pourquoi, certains de ses acteurs mourir dans d’étranges circonstances. A partir de ce moment-là, le film commence à boiter sérieusement. Avec son intrigue de série Z faussement alambiquée, qui voit s’entremêler amour passionnel, tueur en série masqué, et univers du cinéma porno, Yann Gonzalez aurait largement pu avoir les épaules pour donner vie à son « Perfect Blue » version Queer mais ne propose qu’un Brian de Palma du pauvre. Malgré ses facéties, sa drôlerie ricaneuse et ses manières de diva, ses quelques bribes d’images sanguinolentes, cet univers pop et bariolé parait bien trop consensuel par rapport à son sujet de départ et bien trop extatique dans sa manière d’aborder le versant cinématographique de son œuvre.
Yann Gonzalez crée un long métrage qui s’assume pleinement d’un point de vue moral mais qui semble bien trop chichiteux à son rapport visuel. Mais où est donc passée l’emphase fantasmagorique des Rencontres d’après minuit, quitte à déborder de tous les côtés et à déverser un océan de chaleur. Seul le frêle mais subtilement féroce Nicolas Maury anime le film d’une sensualité communicative et ajoute de la perversité maligne à son personnage. Pourtant, cette envie qu’a le film de vouloir rafraîchir les pulsions est assez passionnante, et permet au réalisateur d’afficher avec prestance et aisance certaines thématiques comme la dénonciation de l’homophobie, ou bien la mort comme inspiration créatrice et artistique.
Cependant faire des comparaisons n’est pas la meilleure manière d’aborder un film, et comment ne pas être surpris par la tiédeur stylistique du film quand on voit à côté, Bertrand Mandico balancer une orgie de sens et de chair avec les Garçons Sauvages et Hélène Cattet et Bruno Forzani catapulter le giallo à ses limbes les plus primitives. Faire un film dans le milieu du cinéma porno avec aussi peu de chair, faire un giallo avec aussi peu de peur et de sensation horrifique, remplir les trous de son film par une histoire d’amour portée par une Vanessa Paradis apathique, montre à quel point le film semble avoir le cul entre deux chaises et ne savait quel horizon regarder.
Bande-annonce : Un couteau dans le cœur
Synopsis : Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.
[En compétition internationale au Festival de Cannes 2018]
Un couteau dans le cœur, un film de Yann Gonzalez
Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Jonathan Genet..
Genre : Thriller
Distributeur : Memento Films Distribution
Durée : 1h 42min
Date de sortie : 27 juin 2018
Le film de Julio Hernandez Cordon, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, se veut porteur de réflexion sur un pays dirigé par la violence des cartels de drogue et sur la place des femmes dans ce milieu. Cependant, le film échoue à apporter sa touche de nouveauté.
Cómprame un revolver n’apporte rien de plus au cinéma que l’on ne connait pas déjà et qui a déjà traité des narcotrafiquants. Entre les films sur Pablo Escobar et les films d’Amérique latine qui évoquent sans cesse ce thème, on commence à avoir fait le tour du sujet. Mais Julio Hernandez Cordon choisit de l’aborder d’un angle différent, qui semblait de prime abord passionnant. Basant son récit sur une petite fille, obligée de masquer son visage pour cacher son genre et de se confondre dans les draps pour ne pas être trouvée par les milices mexicaines corrompues, le cinéaste dénonce les féminicides organisées par les dealers. L’oeuvre se voudrait féministe mais ne met en scène qu’une gamine masquée et omet tout ce qui pourrait s’y rapporter. Le père est obligé de la cacher pour que les narcotraficants ne lui prennent pas sa fille. On a du mal à comprendre parfois d’ailleurs tant on a l’impression que tout le monde est au courant mais se cherche des excuses pour ne pas la prendre. La petite fille dans le rôle de Hulk est impressionnante de courage et de douceur dans son jeu, qui pousse à l’admiration et à l’émotion dans une grande partie des scènes. Enchaînée comme un animal de compagnie pour être en sécurité, il est évident que le public ne peut rester indifférent à la vie qu’elle mène, telle une fugitive.
La dénonciation de la violence de ce milieu est vue et revue et n’impressionne plus vraiment malgré le scénario intéressant et la relation du père et sa fille très touchante. Julio Hernandez Cordon ne travaille pas non plus sa mise en scène de manière transcendante malgré quelques éclats dans de rares plans. Il balaye le thème de l’enfance en mettant en avant une bande de gosses, camouflés dans des feuilles, occupés à reprendre le pouvoir sur le baron de la drogue, qui avait coupé le bras de l’un d’entre eux pour le punir d’un vol. Même la fin du film est regrettable par ce manque de crédibilité qui prend le dessus sur une issue qui aurait pu capter notre attention. Le film a au moins le mérite de ne pas s’éterniser et d’être assez court comparé à ceux de la sélection qui tentent de pousser l’émotion trop loin et trop longtemps. Cómprame un revolver questionne l’avenir d’un pays rongé par la drogue et la violence qui en découle et se veut intéressant mais passe à côté de l’originalité attendue.
Bande-annonce : Cómprame un revolver (Buy Me a Gun)
Synopsis : Quelque part au Mexique, Huck, une petite fille vit là avec son père, leur caravane posée près d’un vaste terrain de baseball abandonné. Huck aide son père à tenir l’endroit. Lui essaie de la protéger de ce lieu sans loi. Certains soirs les narcos y organisent des matchs avec bière, crack et bagarres. Huck, doit porter un masque, pour cacher qu’elle est une fille car on raconte que les filles sont enlevées. Ses copains : une bande à la “Peter Pan”, qui a le pouvoir de se rendre invisible, et de se confondre avec l’immensité du paysage. La troupe a élu son royaume entre désert et mer. Un jour une fête est organisée pour l’anniversaire du caïd local, terreur de ce no man’s land.
[Quinzaine des Réalisateurs présenté au Festival de Cannes 2018]
Cómprame un revolver (Buy me a Gun), un film de Julio Hernández Cordón
Avec Ángel Leonel Corral, Matilde Hernández Guinea, Rogelio Sosa, Sostenes Rojas, Wallace Pereyda…
Genre : Drame
Durée : 1h24
Distribution : Rezo Films
Sortie : 20 mars 2019
Alors que son dernier film Tale of Tales avait énormément déçu, Matteo Garrone revient en sélection officielle du Festival de Cannes 2018 avec Dogman. Noir et désespéré, le cinéaste nous livre, sans compromis, le portrait d’une Italie crasseuse, violente, et qui laisse ses « chiens » sur le bas-côté de la route. Ce conte funèbre s’avère beau et parfois puissant, mais il manque un petit quelque chose, un brin de poésie pour faire décoller le film.
Le réalisateur italien a toujours aimé les décors pittoresques, cette humanité à l’incarnation un peu grossière. Dogman s’inscrit dans cette voie-là : un pensum esthétique et sombre comme un couteau dans le dos, et qui idéalise une déshumanisation certaine. Le récit nous plonge dans la vie de Marcello, petit toiletteur pour chien, vendeur de drogue à la sauvette pour joindre les deux bouts et offrir des cadeaux à sa fille. Le problème étant qu’il va devenir le souffre-douleur de la terreur du quartier, Simone. Dogman, qui s’insérera dans le film de vengeance durant sa deuxième partie, est un huis clos de quartier inquiétant et suintant la misère dans une zone de non-droit assourdissante.
Avec sa photographie grisâtre, son environnement médiocre aux alentours d’une station balnéaire laissée à l’abandon, Matteo Garrone interroge sur la question de la violence et de sa place dans une Italie qui rend coup pour coup, laissant ses habitants à la merci d’un homme fou et violent qui fait la loi dans la ville. D’un point de vue corporel, Simone est un mix entre « Thanos » et le personnage de Matthias Schoenaerts dans Bullhead : un monstre physique qui frappe et détruit tout ce qui bouge sur son passage s’il n’a pas ce qu’il veut. Comme si l’on voyait le corps d’un dieu de la guerre avec l’esprit d’un enfant. Marcello, c’est tout le contraire, avec son physique à la Eric Zemmour : il est victime de naissance, essaye tant bien que mal de faire marcher son affaire et commence à se faire apprécier de ses voisins.
Pourtant, Dogman, suite aux péripéties qui entraineront Marcello dans les zones d’ombre, montrera une Italie de quolibets où les rumeurs de quartiers et l’incompétence de la police feront rage. Intéressant dans son propos, et utilisant à bon escient la sympathie qu’amène l’acteur Marcello Fonte, Dogman trouve assez rapidement ses limites. Matteo Garrone utilise le cinéma de genre, celui de la vengeance et de la justice personnelle, pour s’indigner contre une forme de totalitarisme étatique, étant l’allégorie de l’italie de notre époque, mais a du mal à amplifier son récit d’une aura autre. Dotée de quelques scènes violentes et sanguinolentes où même le spectateur sentira les coups passer, l’œuvre, comme on pouvait s’y attendre, s’attarde avec mélancolie et tristesse sur l’animalité de l’Homme.
Surtout dans son climax final, voyant Marcello, la bave aux lèvres, crier dans le silence comme un chien qui aboierait pour appeler ses maîtres et leur apporter son os comme trophée. Cette mélancolie apporte de l’épaisseur à cette mise en scène cloîtrée et suffocante, et dresse ce constat implacable d’une humanité qui n’est plus, et qui a laissé place à une jungle animale et maladivement primitive.
Bande-annonce : Dogman
Synopsis : Dans une banlieue déshéritée, Marcello, toiletteur pour chiens discret et apprécié de tous, voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entraîner malgré lui dans une spirale criminelle. Il fait alors l’apprentissage de la trahison et de l’abandon, avant d’imaginer une vengeance féroce…
[En compétition au Festival de Cannes 2018]
Dogman, un film de Matteo Garrone
Avec Marcello Fonte, Adamo Dionisi, Edoardo Pesce…
Genres : Policier, Drame
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 11 juillet 2018
Concours : À l’occasion de la sortie en salle le 16 Mai 2018, de No dormirás réalisé par Gustavo Hernandez, gagnez 10×2 places pour aller voir le film au cinéma.
SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE
1984. Dans un hôpital psychiatrique abandonné, une compagnie théâtrale menée de main de maitre par Alma, expérimente une technique extrême de jeu. En privant ses comédiens de sommeil, Alma prétend les préparer à donner le meilleur d’eux-mêmes. Au fur et à mesure des jours d’insomnie, les acteurs ressentent des choses de plus en plus étranges… Bianca, jeune actrice en compétition pour le rôle principal, tente de percer les secrets de cet étrange endroit et devient bientôt l’objet de forces inconnues.
Porté par un excellent casting et scénarisé par Juma Fodde, le thriller ibérique à l’atmosphère claustrophobe, No dormirás interroge sur la relation entre folie et création.
No dormirás, (You Shall Not Sleep) un film de Gustavo Hernandez (La Casa Muda/The Silent House, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2010).
Avec Eva De Dominici, Natalia de Molina (Kiki, l’amour en fête), German Palacios, Eugenia Tobal, Juan Guilera, Maria Zabay, Miguel Angel Maciel, Susana Hornos, Belen Rueda (Mar adentro, L’orphelinat, Les Yeux de Julia)…
Genre : Thriller
Nationalités du film : Espagnol, Argentin, Uruguayen
Distributeur en France : Eurozoom
Durée du film : 1h 46min
Date de sortie au cinéma : 16 mai 2018
Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 29 Mai 2018. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.
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Carmen y Lola continue de prouver la grande qualité de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs cette année. Avec une histoire pleine de force et de douceur, Arantxa Echevarría offre un beau film sur les femmes dans la communauté gitane.
Il aura fallu du temps pour digérer les émotions provoquées par ce film aussi doux que brut. La réalisatrice Arantxa Echevarría livre une grande réussite avec son premier film, en lice pour La Caméra d’Or. Carmen y Lola conte la romance de deux adolescentes gitanes de manière aussi élégante que bouleversante. Sans en dire trop sur le film, Carmen doit, comme le veut la tradition, se marier dans quelques semaines avec un homme qu’elle trouve très beau. Lola quant à elle jongle entre le lycée et le marché avec sa famille. Même si on imagine rapidement comment les choses vont se dérouler, la cinéaste fait de cette histoire romantique un film rayonnant. Autant par la musique gitane que par la lumière posée sur ses deux actrices, issues elles-mêmes de cette communauté. Leur idylle est comme une bulle de coton au milieu des tags et de la vie autoritaire et patriarcale qu’elles subissent. Cette bulle, la réalisatrice parvient à la créer aussi avec le spectateur qui est totalement emporté dans leurs moments de tendresse où tout autour disparaît, y compris le son. Les mélodies espagnoles disparaissaient pour laisser place à un silence renversant ponctué de baisers ou de regards volés joués tout en retenue et en suggestion. Le public retient son souffle et savoure ces scènes pleines de délicatesse et de douceur où la sexualité ne trouve pas sa place, mais les moments n’en sont que plus beaux. Contrairement au cinéma habituel, les corps nus ne sont pas réellement montrés. Arantxa Echevarría va justement à contre-courant de cela et décide de montrer la sensualité dans une scène où Lola habille Carmen, plutôt que de la déshabiller.
La réalisatrice ne fait pas seulement de son film une œuvre politique ayant pour but de se faire porte-parole d’une communauté niée par les gitans. Elle se veut aussi libératrice pour les femmes dans ce milieu dicté par les codes masculins et machistes. Le père de Lola illustre à la perfection ce que la réalisatrice veut dénoncer et l’acteur joue avec un cran naturel cette figure tyrannique qui bouscule aussi bien sa femme, sa fille que le public, inefficace face à tant de rage. La scène déchirante de la découverte de l’homosexualité de Lola par ses parents marque le film d’un grand coup de poing, tant les cris de la mère et le sort infligé à la jeune adolescente rendent malade et révoltent. Elle qui ne rêve que de liberté et passe son temps à dessiner des oiseaux, symbole de l’envol qu’elle veut prendre, la voilà soumise aux règles dictatoriales d’une société qui la renie.
« Être une femme reste difficile. Être une gitane, dans une culture véhiculant des siècles de patriarcat et de sexisme, ajoute aux difficultés. Être femme, gitane et lesbienne vous rend invisible. »
Bande-annonce : Carmen y Lola
Synopsis : Une histoire d’amour entre deux jeunes femmes gitanes dans un milieu où l’homosexualité est un tabou.
[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]
Carmen Y Lola, un film de Arantxa Echevarría
Avec Carolina Yuste, Moreno Borja, Rafaela León, Rosy Rodriguez, Zaira Romero…
Genres : Drame, Romance
Distribution : Eurozoom
Durée : 1h 43min
Date de sortie Prochainement