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Rétrospective Pedro Almodóvar : Matador

A l’occasion de la rétrospective Pedro Almodóvar, retour sur Matador, le cinquième long-métrage du maître espagnol. Avec ce film, le cinéaste aborde des thématiques chères à son œuvre comme la féminité, l’érotisme, le sexe, la mort, et pose les fondements de sa singularité esthétique tout en étoffant à l’envi les éléments constitutifs de l’identité culturelle de son pays.

Synopsis : A Madrid, les enquêteurs sont intrigués par plusieurs vagues de meurtres et envisagent la piste d’un tueur en série lorsque le jeune Angel, élève dans une école de tauromachie, se rend au commissariat non seulement pour avouer un viol qu’il aurait commis, mais également pour endosser la culpabilité de tous les récents crimes non élucidés qui intéressent la police. Rapidement, les autorités s’interrogent sur la santé mentale de l’apprenti toréador.

La Mort vous va si bien

Matador, c’est d’abord un terme qui désigne, dans le vocabulaire de la corrida, le bourreau du taureau, celui qui est chargé de mettre l’animal à mort. Dans son film, Almodóvar reprend et exploite les codes de cette discipline traditionnelle espagnole en portant à l’écran le parcours d’un héros étrange et ténébreux, l’ancien torero vedette Diego Montes, qui, suite à une grave blessure, a été contraint d’abandonner l’arène pour se consacrer à l’enseignement. Désormais, il apprend l’art de tuer à ses élèves. Mais le Matador, c’est aussi, au sens large, un terme qui signifie « tueur », du verbe « matar », qui veut dire « tuer ». Et l’on comprend rapidement que le mot est ici à envisager sous sa polysémie, puisque le cinéaste tisse d’emblée une métaphore filée entre la tauromachie, le meurtre mais aussi l’acte sexuel, à travers un montage tranchant et vif qui met en parallèle l’entraînement de Diego, ses rituels érotiques malsains voire nécrophiles (il se masturbe en regardant Six Femmes pour l’Assassin, un film où des femmes se font tuer) et les pratiques de Maria, une femme fatale qui met à mort ses amants en leur enfonçant une broche à cheveux dans le cou pendant qu’ils font l’amour.

D’emblée, on remarque des similitudes flagrantes entre la manière dont le matador exécute méticuleusement sa proie et la façon dont Maria s’attaque à ses partenaires. De fait, en exploitant à fond le registre de la corrida, qu’il reprendra également dans Parle avec elle, Pedro Almodóvar signe une oeuvre à l’identité ibérique très marquée qui pose déjà les jalons d’une dialectique forte que l’on retrouve dans tout son cinéma, à savoir le rapport intrinsèque qui existe entre l’amour, le sexe et la mort.

En s’interrogeant sur le lien mythique entre Eros et Thanatos, le maître espagnol installe le fondement d’une obsession cinématographique qu’il ne cessera jamais de questionner dans le reste de son travail. Le désir et les pulsions morbides s’expriment toutes deux avec violence et passion, pour finalement se confondre totalement, à tel point qu’à la fin, les deux amants iront jusqu’à se déclarer leur flamme en ces termes : « Je t’aime plus que ma propre mort ». Par ailleurs, on note qu’Almodóvar a également instauré un fort symbolisme grâce à son utilisation (parfois criarde et intempestive) de la couleur rouge, qui représente à la fois la féminité, l’amour, la séduction, l’interdit, le danger et la mort. Très vive, cette dominante jalonne également le reste de son œuvre ce qui permet d’affirmer que Matador, sans être parfait ni abouti, cristallise déjà toutes les idées fixes du réalisateur, esthétiquement et thématiquement. Il semble donc important d’appréhender ce film comme une étape qui s’inscrit logiquement dans le continuum artistique d’un véritable auteur.

Vous les femmes…

Matador affiche un positionnement idéologique ambigu qui pousse le spectateur à se demander si le propos du film est féministe, ou au contraire misogyne. En effet, le public se trouve confronté à une galerie de femmes névrosées et castratrices, comme souvent chez Almodóvar. On pense par exemple aux figures maternelles, entre la mère d’Eva, une jolie mannequin qui vit des amours licencieuses avec Diego Montes, et celle d’Angel, l’élève de Diego, un jeune homme impuissant et complexé qui rêve d’exprimer sa virilité en devenant matador. La première est envahissante et dénuée de toute psychologie, ce qui en fait un personnage hautement comique, puisqu’elle va jusqu’à soupirer en levant les yeux au ciel à l’idée d’accompagner sa fille porter plainte pour viol au commissariat. La seconde est dévote, membre de l’Opus Dei, et nous apparaît comme une bigote haineuse qui sabote la confiance de son fils en le rabaissant et le calomniant, ce qui est un ressort humoristique essentiel puisqu’elle finit par être la seule encore persuadée de la culpabilité de son enfant qu’elle prend pour un tueur et un monstre. Ces deux protagonistes, qui ne correspondent en rien à l’image de mère idéale, sont des femmes indignes et antipathiques qui donnent une image très négative de la gent féminine.

Mais cela ne s’arrête pas là : Almodóvar dévoile une galerie entière de femmes dérangées et timbrées. On peut citer la psychologue qui profite outrageusement de la faiblesse morale et physique d’Angel pour presque abuser de lui ; Eva la petite idiote naïve qui s’accroche à son amant sans aucune décence et qui s’habille comme une allumeuse ; Maria la redoutable mante religieuse tueuse en série ; les mannequins qui se droguent et qui vomissent en coulisses, etc. Force est de constater que les héroïnes almodovardiennes, hystériques et instables, ne sont pas des modèles d’équilibre ! Autre élément scénaristique qui interpelle : la manière systématique dont le cinéaste s’amuse à dédramatiser le viol et les violences faîtes aux femmes. La policière déclare, en voyant Angel et son joli minois, que sa victime a eu bien de la chance, et Eva, qui se fait agresser à répétition à cause de ses mœurs et de ses tenues ostentatoires, ne prend même plus la peine de porter plainte : c’est la routine. Par conséquent, Matador choque parfois par son traitement irrévérencieux et provocateur et sa façon d’aborder des sujets graves en les tournant en dérision pour finalement en faire des gags.

Mais il serait réducteur de s’arrêter là. Certes, la facétie d’Almodóvar peut parfois paraître déplacée suivant le contexte, mais il faut bien voir que le réalisateur porte surtout à l’écran l’impuissance des hommes, réduits pour la plupart à l’état d’objet. Angel, impuissant, est ridiculisé par Eva lorsqu’elle avoue aux policiers qu’il n’a même pas pu la pénétrer, et le jeune homme se pose lui-même comme un simple support de désir sexuel quand il confesse ses prétendus meurtres, se présentant toujours comme une victime qui aurait subi les assauts homosexuels d’hommes déviants avant de les neutraliser par vengeance. Maria, quant à elle, exerce son pouvoir en émasculant les hommes et en les tuant pendant l’acte, « pour se défendre » dit-elle. En réalité, elle les utilise pour satisfaire sa véritable nature, et on peut supposer que sa fameuse épingle à cheveux, très pointue, se substitue progressivement au phallus, ce qui entraîne le constat suivant : c’est Maria qui domine. A ce titre, cette dernière, très entreprenante, assume ses penchants et revendique ses envies grâce à un tempérament très affirmé : dans le couple de tueurs qu’elle forme avec Diego Montes, c’est elle qui porte la culotte. Au final, Pedro Almodóvar porte un intérêt particulier à la femme dont il se moque pour mieux la glorifier, et donne vie à toute une ribambelle de personnages troublés et hauts en couleur, caractéristique symptomatique là encore de son cinéma très vivant, exubérant, acidulé, drôle et fou.

Obsession cinéma

Avec Matador, Pedro Almodóvar signe un cinquième film ambitieux qui mélange les genres – parfois maladroitement – entre le drame érotique, la satire sociale et le thriller. Le cinéaste, gourmand et fanatique, livre une intrigue foisonnante et pétrie de références cinématographiques (Six femmes pour l’Assassin ; La lune sanglante) jusqu’à procéder à une mise en abîme quand Maria et Diego se rendent au cinéma pour y voir Duel au soleil (les héros s’entretuent, ce qui préfigure leur propre destinée). En lorgnant du côté du mythe de la femme fatale et en revisitant les codes du film noir, on peut supposer qu’Almodóvar rend hommage à Hitchcock et ses pairs, tout en y apportant une touche de folie typiquement personnelle qui fait de son film un objet hybride et unique. Oui mais voilà, l’histoire est mal encadrée et le film manque d’équilibre.

A trop vouloir s’éparpiller, le réalisateur perd de vue la direction qu’il cherche à donner à son récit, et le scénario malhabile reflète bien le problème. L’enquête policière, à peine effleurée, n’est pas du tout approfondie, le suspense est mal géré, la révélation finale est invraisemblable, et la psychologie de certains personnages est négligée. En réalité, l’action, décousue, manque de crédibilité et de liant : c’est fouillis et incohérent, ça ne se tient pas. Dommage, d’autant qu’en amorçant des pistes pertinentes comme la rencontre amoureuse entre deux tueurs en série qui se reconnaissent instinctivement, Almodóvar aurait pu creuser des thématiques intéressantes telles que la fascination pour la destruction, la fatalité, etc. On passe un peu à côté de plusieurs sujets qui auraient gagné à être étayés.

Matador reste cependant un film que l’on prend plaisir à regarder, surtout si l’on est familier de l’univers d’Almodóvar. On peut y déceler les prémices de son registre satirique, notamment à travers sa critique acerbe de la religion, de la foi et du conservatisme, mais aussi grâce à sa liberté de ton débridée et décomplexée. L’artiste s’autorise tout avec une légèreté insolente, et ce en dépit des zones parfois dérangeantes qu’il explore (nécrophilie, meurtre, folie, perversion sexuelle, sado-masochisme). On apprécie l’ensemble pour son cachet et sa portée significative : malgré son style daté très estampillé 80’s, ses couleurs criardes, ses effets kitsch et son ambiance à la limite du baroque psychédélique, Matador demeure une œuvre de jeunesse sincère, pétillante, décalée et foisonnante qui nous fait maladroitement assister à la naissance d’un futur grand nom du Septième Art.

Matador : Bande Annonce

Matador : Fiche Technique

Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar, Jesús Ferrero
Interprétation : Assumpta Serna (María Cardenal) ; Antonio Banderas (Ángel) ; Nacho Martínez (Diego Montes) ; Eva Cobo (Eva) ; Julieta Serrano (Berta Giménez) ; Chus Lampreave (Pilar) ; Carmen Maura (Julia) ; Eusebio Poncela (le commissaire del Valle)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : Ángel Luis Fernández
Montage : José Salcedo
Musique : Bernardo Bonezzi
Direction artistique : Javier Fernandez
Production : Andrés Vicente Gómez
Sociétés de production : Compañía Iberoamericana de TV, Televisión Española (TVE)
Distribution : CEL Home Video, Compañía Iberoamericana de TV, Home Cinema Group, Sony Pictures Classics
Genre : Comédie dramatique, thriller érotique
Durée : 110 minutes
Date de sortie en France : 27 avril 1988

Espagne – 1986

 

 

 

Portrait : Pedro Almodóvar, président du jury à Cannes 2017

Pedro Almodóvar n’est pas seulement un réalisateur espagnol amoureux des femmes et de la couleur rouge, c’est aussi un créateur de films monstres et internationalement reconnus. La preuve, le voilà devenu, en cette année 2017, Président du jury du festival de Cannes.

Être un réalisateur libéré, ça semble si facile…

Nommé plusieurs fois à Cannes, jamais palmé, mais récompensé d’un prix de la mise en scène pour Tout sur ma mère, Pedro Almodóvar revient en 2017 sur la croisette pour présider le jury du festival. Le cinéaste né en 1949 découvre la capitale de l’Espagne, Madrid, à l’âge de 18 ans. Son rêve ? Devenir réalisateur. Mais il sera d’abord membre d’une troupe de théâtre amateur puis d’un groupe punk rock. On peut d’ailleurs le voir se produire sur scène (nu sous un manteau de cuir, rien que ça) dans Le Labyrinthe des passions. Cette évocation de la Movida espagnole est d’ailleurs indissociable de l’œuvre un brin provocatrice du réalisateur. L’Espagne, et par ricochet Almodóvar en grandissant, connaîtra en effet la censure et une forme de privation de libertés sous Franco. D’où son besoin de dire non au conformisme et d’entraîner ses personnages toujours plus loin dans la singularité. Ce n’est en effet qu’en 1975, à la mort de Franco, que l’Espagne connait une phase de libération dont ses films sont des témoins vivaces. Il peint alors cette liberté retrouvée dans ses premiers longs métrages. A ce titre, son premier film Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (1980, avec Carmen Maura) est de loin le plus cru, le moins poétique de l’œuvre du réalisateur. On repense à ce titre au flop engendré par la sortie des Amants passagers (2013) qui tout en mêlant des thèmes chers au réalisateur n’a pas remporté l’adhésion du public face à un objet foutraque, décomplexé et un brin dérangé. Dès son deuxième film, Le labyrinthe des passions donc, on découvre le goût du réalisateur espagnol pour les scénarios qui sont loin de tenir sur un timbre poste. La complexité des relations entre les personnages, l’entremêlement des rebondissements, des liens, des désirs de vengeances en font un film aussi drôle que torturé. Dans ce film, on retrouve l’obsession d’Almodóvar pour les femmes, la musique, les histoires sexuelles décalées, mais aussi un certain trash et un burlesque très assumés. Mais il ne se contente pas de cela, car son regard n’est jamais très loin d’être critique, ironique, bref rempli d’un humour qui ne se contente pas d’observer les libertés, mais aussi de les donner à penser.

L’homme qui aimait les femmes

Dès son troisième long métrage, Almodóvar commencera donc à tourner avec les muses de sa vie. Marisa Parades et Carmen Maura sont en effet deux des héroïnes de Dans les ténèbres. Le réalisateur y aborde également le thème de la religion qui marquera d’autres films majeurs de son œuvre comme La mauvaise éducation. Suivront par la suite Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça, dont le scénario préfigure certainement les futurs Femmes au bord de la crise nerf, Matador, La loi du désir, Attache-moi. Autant de films qui explorent la folie, le désir, l’envie d’en finir avec la vie. On y croisera un autre acteur fétiche du réalisateur : Antonio Banderas. Une chose est sûre : l’amour n’est jamais chose aisée chez le réalisateur. C’est en 1991 que son œuvre devient plus accessible au grand public avec Talons Aiguilles. Victoria Abril tient le rôle vedette de ce drame sur fond de relation mère-fille. On y retrouve le meurtre à maquiller qui fera aussi le sel de Volver, dans lequel l’obsession du rouge de Pedro Almodóvar se fait sentir. Mais c’est avec Tout sur ma mère (où l’on retrouve Cecilia Roth et surtout Penelope Cruz) que le réalisateur tend à son paroxysme son goût pour ceux qu’on a laissés sur le bord de la route, mais aussi son regard sur les mères, toujours imparfaites, mais pourtant si courageuses. Le film mêle, avec poésie cette fois ,des thèmes aussi vastes que la transsexualité, l’amour du théâtre, la prostitution, la perte d’un être cher, la maternité, la foi. Tout cela avec l’humour qui sied si bien à Almodóvar. Ainsi, la scène où Agrado décrit ses différentes opérations et le prix qu’elles lui ont coûté, tout en se revendiquant authentique est un petit bijou d’humanité, d’humour et d’authenticité finalement. Almodóvar dédiera le film à toutes les femmes. C’est d’ailleurs encore à elles qu’il rend hommage dans Parle avec elle, même s’il les prive de parole le temps d’un film où leur force est vécue à travers le regard de deux hommes amoureux. Avec Etreintes brisées et Julieta, respectivement sortis en 2009 et 2016, Almodóvar renoue avec ce succès-là, jouant de la force d’une héroïne, des enjeux du destin et du lien entre les personnages. Avec La Piel que habito, l’humour noir, Antonio Banderas ou encore Marisa Parades font leur retour auprès du cinéaste. Le film, au scénario aussi alambiqué et torturé que fascinant, nous rappelle les enjeux de l’identité chez Almodóvar.

Une identité jamais tout à fait figée, des désirs toujours en mouvement, des obsessions destructrices. Le réalisateur ne pose ainsi pas un regard tendre sur l’humain, malgré ses décors colorés, les rires qu’il déclenche bien souvent. Toutes les failles sont aussi révélées au grand jour et cet irrésistible lien qui lie à jamais les êtres qui se sont aimés. Sans nul doute personne ne pourra le briser. Ses personnages n’habitent aucune peau, aucun pays, ne parle aucune langue autre que celle des désirs les plus enfouis, les plus inassouvis.

A Cannes, il portera avec lui cette part d’histoire de son pays, sa manière à lui de se distinguer, mais aussi ce désir de faire partie d’un cinéma mondial d’une infinie richesse. Thierry Fremaux a salué un cinéma qui « ne passe pas par les codes habituels » tout en étant universel. Il représenterait avant tout, toujours selon le délégué général du Festival, « la surprise, l’incandescence ». Espérons que son palmarès ressemblera aussi à cela en mai prochain. Espérons aussi que, comme la plupart des personnages qui ont traversé son cinéma, le réalisateur espagnol ne soit pas rongé par la culpabilité au moment de remettre la Palme d’or à un collègue plutôt qu’à un autre.

Filmographie : Pedro Almodóvar

Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, 1980
Le Labyrinthe des passions, 1982
Dans les ténèbres, 1983
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, 1984
Matador, 1986
La Loi du désir, 1987
Femmes au bord de la crise de nerf, 1989
Attache-moi !, 1989
Talons aiguilles, 1991
Kika, 1993
La Fleur de mon secret, 1995
En chair et en os, 1997
Tout sur ma mère, 1998
Parle avec elle, 2002
La Mauvaise éducation, 2003
Volver, 2005
Etreintes brisées, 2007
La Piel que Habito, 2011
Les Amants passagers, 2013
Julieta, 2016

 

 

 

 

Rétrospective Pedro Almodóvar : En chair et en os

Pour son douzième film, Pedro Almodóvar choisit d’adapter librement L’homme à la tortue, un roman policier de Ruth Rendell. Là où la matière littéraire de départ présentait des aspects sombres, le cinéaste les atténue pour se focaliser sur un triangle amoureux en explorant les notions de désir, de sexe et de trahison intime. Problème, l’intrigue ne décolle jamais et l’interprétation manque de conviction.

Synopsis : Victor, un jeune homme naïf et idéaliste, s’éprend d’Helena, une junkie avec qui il a perdu son pucelage. Bien décidé à la revoir, il s’invite chez elle à l’improviste. La situation dégénère. David et Sancho, deux policiers en patrouille, interviennent sur les lieux. Les cris fusent, c’est le chaos : un coup de feu retentit et laisse David paraplégique. Victor est accusé du crime et écope de six ans de prison, tandis qu’Helena se marie avec David. A sa sortie, toujours amoureux d’Helena, Victor se met en tête de la reconquérir en devenant un Dieu du sexe et fait son apprentissage avec Clara, la femme de Sancho. Son but ? Ravir le coeur de sa promise et se venger de David, devenu un basketteur handisport célèbre.

Un film désincarné

Comble du comble pour le maître espagnol, là où l’on aurait pu s’attendre à un drame sensuel aux accents de tragédie antique et de film noir, En Chair et en os s’apparente à une oeuvre mineure, plutôt ratée. En cause, l’intrigue qui ne décolle jamais et la grande artificialité des situations. En effet, on remarque que Pedro Almodóvar, qui aime faire évoluer ses héros en vase-clos, choisit de tisser ici une sorte de réseau arachnéen entre deux policiers, une junkie, une femme au foyer maltraitée et un jeune puceau. Tant de personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et qui pourtant vont être les acteurs d’une histoire invraisemblable les reliant tous les uns aux autres. On verse presque dans le vaudeville, tant tout le monde couche avec tout le monde derrière le dos de chacun. Les partenaires s’échangent et se croisent, pour finalement former des alliances improbables. Constat : on bascule rapidement dans le mélo lourd et surfait, et les personnages nous échappent. On pense par exemple à Victor, archétype du jeune homme naïf et gentiment déséquilibré, figure qu’Almodóvar avait déjà esquissée grâce aux héros incarnés par Antonio Banderas dans Matador et Attache-Moi. Seulement ici, le protagoniste manque de relief, il n’est pas attachant ni émouvant.

Par ailleurs, le scénario présente de gros défauts puisque là où le ridicule et l’invraisemblance de certaines situations étaient contrebalancés par un humour vif et insolent dans ses autres films, dans En Chair et en os, cela ne fonctionne pas car la dimension comique est retirée de l’équation. Le long métrage se prend au sérieux, ce qui pose problème : on a alors du mal à adhérer aux motivations de tous. Pourquoi Victor, puceau niais, décide-t-il de prendre en otage la junkie qui l’a dépucelé pour se mettre en couple avec elle ? Cela n’a aucun fondement et l’absurdité de la chose n’est jamais contrecarrée. Le bât blesse. Idem pour le désir de vengeance dont il est farouchement animé, tout ça pour un coup d’un soir. Quand on relativise, le moteur même de l’intrigue ne tient pas la route. Par la suite, c’est l’inverse : la facilité avec laquelle les destins des héros s’unissent nous déconcerte. Quel heureux hasard a mis Clara, la femme de Sancho, sur le chemin de Victor ? On a le sentiment que Madrid n’héberge que cinq habitants, à savoir les personnages du film. C’est un tantinet paresseux et il est dommage de voir l’ennui s’installer. Le réalisateur ne parvient pas à nous tenir en haleine et orchestre mal son suspense et la gradation de la tension dramatique. On ne ressent rien, et l’étau qui se resserre autour des héros nous laisse de marbre. Autre point à déplorer : la platitude des répliques, dénuées de cynisme et d’humour. Rien ne se démarque, c’est fade, le rythme est mou.

Esthétiquement aussi, Pedro Almodóvar déçoit avec une mise en scène terne et sans saveur, une photo aux couleurs peu chatoyantes, un visuel qui ne rend pas bien. Il ne parvient pas à instaurer d’ambiance. Ce n’est ni gai, ni grave, ni sombre, ni oppressant, ni effervescent, ni drôle, ni engagé. En somme, c’est morne et monotone, ce qui peine à captiver et ne rehausse pas notre intérêt. Même les scènes de sexe tombent dans la banalité facile, rien ne marque, rien ne choque. La violence et les passions ne transparaissent pas, et les comédiens semblent faire acte de présence sans s’investir pleinement, même si Javier Bardem est convaincant en athlète handisport. Reste alors le constat social fort et le message politique qui fustige les années noires de la dictature franquiste pour mieux glorifier la démocratie et la liberté retrouvée d’une Espagne délivrée. Mais là encore, la symbolique de l’accouchement (Victor naît dans un bus désert le soir de Noël 1970 et son fils naît dans une voiture un soir de 1990) reste inexpliquée et peu pertinente car mal exploitée. C’est bien le souci majeur d’En Chair et en os : en traitant une intrigue barrée et loufoque sur un ton sérieux et morose, la sauce ne prend pas car le cinéaste ne trouve pas son équilibre. Almodóvar passe à côté de son sujet et condamne le spectateur à la passivité : on ne saisit pas la finalité du film.

En chair et en os : Bande Annonce

En chair et en os : Fiche Technique

Titre original : Carne Trémula
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar, Jorge Guerricaechevarría et Ray Loriga, d’après le roman L’Homme à la tortue (Live Flesh) de Ruth Rendell
Interprétation : Javier Bardem (David) ; Francesca Neri (Helena) ; Liberto Rabal (Víctor Plaza) ; Ángela Molina (Clara) ; José Sancho (Sancho) ; Penélope Cruz (Isabel Plaza Caballero) ; Pilar Bardem (Doña Centro de Mesa)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : Affonso Beato
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : Antxón Gómez
Production : Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo, CiBy 2000, France 3 Cinéma
Distribution : CiBy 2000
Genres : Drame, thriller
Durée : 101 minutes
Date de sortie en France : 29 octobre 1997

France, Espagne – 1997

 

 

 

David Lynch : The Art Life, un film de Jon Nguyen : Critique

David Lynch est un monstre du cinéma. Alors que les films du réalisateur ne cessent de matérialiser les démons intérieurs de ses personnages aussi déviants qu’attachants, le documentaire qu’est David Lynch : The Art Life nous dévoile avec sensibilité ce qui se cache derrière cette créativité plasticienne et la provenance de cette vision si singulière de l’art.

Pour cela, David Lynch revient sur son enfance, ses turpitudes et ses premiers pas dans le monde culturel à travers sa passion première : la peinture. Dans un hangar aux abords d’Hollywood, des vestiges de peinture végètent sur le sol. Puis un homme à l’âge avancé, doté d’une grande carrure et d’une mèche blanche hirsute, déambule en quête de trouvaille et de découverte. Cette ombre-là, c’est David Lynch. L’incarnation d’un cinéma aussi psychanalytique que psychédélique. L’auteur notamment de Mulholland Drive, l’une des plus grandes offrandes qu’ait connues le monde du cinéma. Dans les premiers instants et durant quasiment toute l’intégralité du documentaire, David Lynch ne regardera pas la caméra, comme s’il voulait garder une certaine distance avec nous, trop humble ou trop timide dans la tâche qu’est la description de lui-même. Ses yeux regardent l’horizon, en pleine phase de réflexion et de création. On le voit peindre, peindre et encore peindre : David Lynch est un magma d’idées.

Puis devant un micro de studio, clope à la main, mégots au sol, l’artiste se dévoile. Il ne s’épanche non pas sur l’idée qu’il se fait de son cinéma ou des différentes interprétations possibles qui peuvent être faites sur Lost Highway ou Inland Empire. Non, rien de tout cela. Le cinéaste parle de lui, de son enfance, des difficultés engendrées dans sa vie d’homme, ou de l’amour qu’il porte à ses parents, par exemple. Que cela soit dans les contrées de Boise ou dans la ville lugubre de Philadelphie, David Lynch se raconte, nous explique ses émotions, les anecdotes qui lui passent par la tête et qui font partie de la mosaïque de moments qui ont bâti l’être qu’est David Lynch : comme ce jour où, en plein bad trip, il arrêtera sa voiture au bout milieu de l’autoroute. Et donc, dans le même temps, David Lynch nous fait découvrir son antre de travail, son intimité artistique et, également, les recoins de sa mémoire, les synapses de l’adolescent qu’il fut. En particulier durant ce moment difficile où son père lui aboie qu’il ne devrait jamais avoir d’enfants lorsque ce dernier trébuche sur la collection d’animaux morts de Lynch pour un projet d’art.

Déjà, pour tous ceux qui aiment un tant soit peu son cinéma, le geste humain est émouvant : voir un fantôme aussi énigmatique devenir d’un seul coup, si humain à nos yeux. Car David Lynch : The Art Life a cette grande qualité d’être pudique. Dans ses premières minutes, malgré la beauté de l’image et la confidentialité de l’endroit, The Art Life s’avère un peu conventionnel dans ses contours avec cette présentation de la vie d’un homme dans un ordre chronologique assez classique. Cet aspect qui engendre un peu de déception provient aussi de l’attente insufflée par le personnage qu’est David Lynch : le réalisateur de films aussi singuliers que tortueux ne pouvait que cacher des idées sombres et des secrets incroyables, se dit-on. Sauf que, malgré cela, on se rend compte que David Lynch fut un enfant comme un autre, vivant de façon heureuse dans un environnement banlieusard, avec des parents aimants qui ne se disputaient jamais. Puis on passe d’un lieu à un autre, la géographie est mutante chez David Lynch notamment avec les multiples déménagements causés par le métier scientifique de son père.

Ce n’est qu’en Virginie, dans ce décorum grisâtre et un peu miteux que les problèmes vont commencer et qu’il fera de mauvaises fréquentations. Puis, l’étudiant qu’il fut habita à Philadelphia dont les quartiers lugubres et désœuvrés façonnèrent la vision de son art. Et dans cet enchevêtrement de détails familiaux, le documentaire, au lieu de filmer des reconstitutions inutiles, a cette sublime idée de juxtaposer les peintures de David Lynch aux mots prononcés, aux souvenirs personnels : un point d’ancrage où l’art rejoint l’esprit. C’est à partir de là, que le documentaire acquière une tension humaine, esthétique palpable et prenante. Une dualité commence à s’incorporer alors dans l’architecture du métrage : David Lynch se décrit mais ses œuvres sont encore plus parlantes quand on y ajoute un contexte. Car la beauté abstraite qu’elles peuvent avoir, cache une histoire et de ce fait, ce n’est plus l’homme qui se remémore mais c’est l’artiste qui se met à nu. Son expressionnisme flamboyant nous enchante, sa créativité déborde, à l’image du souvenir de cette voisine en larmes titubant nue sur le trottoir devant ses yeux éberlués de gamin. Ce fut la première fois qu’il vit une femme nue.

De sa bouche, cette scène fut primordiale dans le façonnement de lui-même : « Out of the darkness comes this strangest dream. ». Ou encore, de cette rencontre avec le père artiste de l’un de ses amis ou lors d’un drôle de concert de Bob Dylan où il quitta la salle en plein milieu. Même si le récit peut parfois apparaître anecdotique, le documentaire traite d’une thématique assez géniale : l’importance du passé dans l’imaginaire d’un artiste. Voir que de nombreuses scènes de films du cinéaste furent inspirées de la vie même de David Lynch avec le portrait des banlieues puritaines américaines (Blue Velvet) ou cette obsession pour les sillons des routes (Lost Highway). C’est donc tout un monde qui se présente à nos yeux : où la description d’une vie devient l’interprétation d’un art.

Et même si beaucoup de monde attend avec une certaine impatience le retour de la saison 3 de Twin Peaks après une dizaine d’années de silence cinématographique, The Art Life nous montre que David Lynch n’est pas qu’un simple cinéaste. C’est même le contraire : cet artiste iconoclaste et éclectique, étudiant parfois indigeste et inintéressant, est venu au cinéma par le plus grand des hasards, par sa volonté perpétuelle de nouveauté et d’expérimentation. Jusqu’à ce qu’apparaisse Eraserhead : David Lynch nous explique la difficulté humaine et temporelle d’avoir mis en place ce film contre l’avis même de sa famille et les discordes de son couple qui vola en éclat. Toute cette vie de recherches, ses années de sacrifice, ce gamin qui peignait nuits et jours, les problèmes financiers de l’artiste obligé de travailler dans une imprimerie pour n’être qu’un humain lambda, ce sentiment de n’être réel qu’une fois qu’il commence à créer : de là jaillit une émotion à la fois mélancolique et abstraite, où, comme dans les films du cinéaste, les rêves et la réalité se mélangent pour ne faire qu’un.

David Lynch : The Art Life : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=4WA-43X6SIE

Rétrospective du cinéaste David Lynch

David Lynch The Art Life : Fiche technique

Synopsis: Le film documentaire David Lynch: The Art Life est un portrait inédit de l’un des cinéastes les plus énigmatiques de sa génération. De son enfance idyllique dans une petite ville d’Amérique aux rues sombres de Philadelphie, David Lynch nous entraîne dans un voyage intime rythmé par le récit hypnotique qu’il fait de ses jeunes années. En associant les œuvres plastiques et musicales de David Lynch à ses expériences marquantes, le film lève le voile sur les zones inexplorées d’un univers de création totale.

Réalisation : Jon Nguyen, Rick Barnes, Olivia Neergaard-Holm
Interprètes : David Lynch
Photographie : Jason S.
Musique : David Lynch et Jonatan Bengta
Montage : Olivia Neergaard-Holm
Production : Jon Nguyen, Jason S., Sabrina S. Sutherland, Marina Girard
Société de production : Film Constellation
Société de distribution : Potemkine Films
Genre : documentaire
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 15 février 2017

Etats-Unis – 2017

 

 

Inland Empire de David Lynch – Critique du film

Inland Empire, représente l’apogée du travail de Lynch, d’un point de vue de la réflexion de l’âme, de la description du jeu permanent entre le réel et le subconscient, et bien d’autres thématiques évoquées dans sa filmographie.

Ce film est en quelque sorte, la suite de la réflexion de Lynch menée durant toute sa filmographie. Nous nous plongeons dans une atmosphère où une actrice pense s’épanouir dans un monde qu’elle pense être réel, le cinéma. Mais nous comprenons au fur à mesure que celui-ci ne s’oriente que vers un monde fictif, où le superflu des codes sociétaux nous entraîne dans ce fameux « Empire Intérieur ». Nous suivrons ainsi cette lutte intérieure de l’actrice (si elle est réelle) dans différents mondes afin qu’elle puisse surmonter ce dilemme interne.

Bien sur ce film reste assez élitiste, dans le sens où les personnes qui peuvent apprécier cette œuvre, seront très majoritairement, celles qui ont vu les grands classiques de la filmographie « lynchienne ». Ainsi, il n’est vraiment pas conseiller de regarder Inland Empire si c’est votre premier film de Lynch ou encore se lancer dans les 3 heures de ce long-métrage si vous n’avez pas apprécié Mulholland Drive et Lost Highway qui sont des œuvres qui présentent plusieurs similitudes avec Inland Empire.

Mais pour ceux qui aiment Lynch, et qui n’ont jamais encore osé se lancer dans Inland Empire, il serait grand temps de se racheter en contemplant l’aboutissement du travail d’un génie. Dans cette œuvre on retrouve ainsi l’angoisse de Eraserhead, la souffrance interne de Elephant Man, la complexité de l’interprétation du subconscient de Lost Highway et bien sur le trouble des personnalités perdues dans des rêves ou cauchemars que l’on peut distinguer dans Mulholland Drive.

Inland Empire se positionne finalement comme la pièce manquante du puzzle de Lynch. Tant il continue de pousser sa réflexion sur toutes les thématiques soulevées dans sa carrière. De plus, on pourrait penser que ce film est beaucoup plus complexe à interpréter que les autres films de Lynch, mais finalement pas du tout. Inland Empire reste tout de même assez explicite surtout sur la fin qui nous fait clairement comprendre le but de cette œuvre. Regarder IE c’est aussi apprendre à mieux connaître Lynch et à répondre à certaines interrogations que l’on aurait pu avoir dans Mulholland Drive ou Lost Highway.

Avant de commencer l’analyse même de cette œuvre, il est nécessaire pour ceux qui souhaiteraient voir ce Lynch, d’énumérer les diverses thématiques de cette œuvre : l’existentialisme, la recherche de la compréhension de l’inexplicable ambiant que chacun peut ressentir dans son existence, la frontière entre le conscient et le subconscient, le rôle de la sexualité dans ce processus, la valeur de la vie, la définition des codes de la haute société et pourquoi pas la réincarnation. La citation de toutes ces thématiques est une déduction vraiment subjective, tant il est possible de trouver de multiples sujets abordés tout au long de ce film très complexe à analyser, mais qui se situe sans doute au-dessus de tous les grands classiques de Lynch…

On suivra tous ses sujets dans trois scènes qui au début de l’œuvre, n’ont pas forcément de connexions directes. De la main d’une téléspectatrice inquiète et troublée par ce monde interne, sa télévision va nous proposer quatre programmes. Sur la première chaîne on découvrira une prostituée avec son proxénète, en Pologne. S’en suivront un enchaînement de multiples drames et retournement de situation. Cette chaîne, c’est en quelque sorte le cauchemar de la téléspectatrice. Là où le sexe est perdu de sens et où l’humain ne compte plus. Sur la deuxième chaîne, on découvrira des sortes de personnages de dessin animé. On y trouvera un ménage de lapins. Lorsque l’on voit cette scène pour la première fois, on comprend bien que Lynch cherche à pousser jusqu’à ses dernières limites son style cinématographique. Cette chaîne sera celle de l’irréel, de la tentative de la compréhension de l’inexplicable. Et on peut également discerner une critique implicite d’un monde un peu trop standardisé, qui n’ose pas aller au-delà des limites fixées (à l’image de Lynch qui fait tout l’inverse dans cette scène).

Un des lapins est interprété par Naomi Watts, drôle de rôle après sa performance dans Mulholland Drive. Enfin, la 3ème chaîne qui est celle sur laquelle la téléspectatrice s’attardera le plus c’est la montée d’une actrice d’Hollywood, propulsée au rang de Super Star. Nous pourrions appeler ce programme comme étant le présent, puisque les faits se déroulent en 2006-2007. On distingue ainsi une personne qui devant sa télé contemple la réalité, les différentes structures de notre société, et surtout celle de la haute société. Bien que l’on soit dans le réel, on a l’impression que l’actrice principale n’est qu’une entité inventée pour incarner « l’American Dream ». Puisque on finit par se demander si notre subconscient ne nous projette pas une image fictive de la réalité, et ne nous brouille pas les pistes sur la partie subconsciente qui pourrait être la réalité. Oui cette dernière phrase peut paraitre étrange, mais c’est vraiment le sentiment que l’on distingue plus le film progresse. A l’image des scènes où elle s’adresse à un psychologue impartial qui juge ses dires d’un calme assez stupéfiant. En outre, on verra que derrière la façade de l’American Dream, la vie de chacun est finalement semblable. Comme en témoigne cette scène, où l’actrice agonisant sur la rue des étoiles, où l’on distingue trois personnes qui discutent de la vie en général sans être touchées par le destin de cette femme mourante. Ensuite, ce qui est très agréable dans cette œuvre, c’est que chacun sera apte à tirer ses propres conclusions sur les connexions de ces trois chaines de télévision. Certains verront des conflits distincts qui doivent être affrontés les uns après les autres, d’autres verront des connexions évidentes entre ces programmes ou encore quelques uns pourront penser que la première et deuxième chaîne ne sont que des projections de la troisième chaîne. Une chose reste certaine, ces trois chaînes ont un point en commun chercher l’explication, la vérité de ce monde intérieur.

Concernant la réalisation de Lynch, on doit tout de même avouer qu’il est très compliqué de rentrer dans son « trip ». Bien que l’ouverture soit exceptionnelle, la façon de filmer les acteurs, la manière d’utiliser les couleurs, le choix de flouter pour mieux troubler sont des éléments assez atypiques. Mais, dès que l’on s’est initié à cet empire, on n’attend qu’une seule chose à savoir une nouvelle prouesse technique de Lynch, pour épater le spectateur certes, mais surtout très utile pour appuyer sa réflexion. Si l’on devait citer une seule scène vraiment à couper le souffle dans cette œuvre, ce serait la première scène au bout de deux heures de film que les trois mondes ont une connexion bien distincte, où l’on passe de la première chaîne, à la deuxième puis à la troisième pour aboutir sur une chaîne peut-être supplémentaire, sans doute une quatrième chaîne que l’on pourrait appeler la conséquence. Le moment de transition qui dure environ 10 secondes est esthétiquement parlant, parfait.

Mais voilà, Inland Empire a également certains défauts malgré ces innombrables qualités. Tout d’abord comme cité précédemment, Lynch pour l’un de ses dernières œuvres, s’adresse à un public élitiste, les « Lynchiens » si on devait les nommer. Ce n’est pas comme Mulholland Drive où l’on peut plus facilement comprendre les objectifs et les messages codés de ce film. De plus, la seconde critique serait sur le casting assez décevant pour une telle structure cinématographique. L’actrice principale sur-joue beaucoup à certains moments et les autres acteurs n’ont aucun charisme particulier. C’est peut-être aussi volontaire de la part de Lynch pour mieux se concentrer sur l’histoire. Mais, cela reste quand même assez étonnant, lorsque l’on compare les prestations des actrices dans Mulholland Drive qui portent littéralement le film et sont totalement imprégnées par l’histoire, Naomi Watts interprète d’ailleurs un rôle plus que secondaire, et Laura Elena Harring ne joue absolument pas ici sous son « vrai visage », puisqu’elle est un lapin.

Pour conclure, on pourrait dire que les trois caractéristiques nécessaires pour aimer ce film sont les suivantes : 1) aimer Lynch 2) connaître un peu sa filmographie 3) aimer se perdre dans une réflexion qui parait parfois vide de sens. Avec ces caractéristiques réunies vous aurez toutes les chances d’apprécier la découverte de cet Inland Empire.

Synopsis : En Pologne, une femme regarde une série télé où les personnages ont des têtes de lapin. En Californie, l’actrice Nikki Grace reçoit la visite d’une voisine qui lui annonce des choses étranges : elle va obtenir le rôle qu’elle escompte dans le film On high in Blue tomorrows, mais elle devra tourner des scènes très différentes de ce que le script laisse entendre…

Fiche technique : Inland Empire

Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch
États-Unis – 2006
Date de sortie France: 7 février 2007
Durée: 172 mn
Genre: Drame
Avec Laura Dern (Nikki Grace / Susan Blue), Justin Theroux (Devon Berk / Billy Side), Jeremy Irons (Kingsley Stewart), Harry Dean Stanton (Freddie Howard), Karolina Gruszka (La Jeune Fille Perdue), Jan Hench (Janek), Krzysztof Majchrzak (Le Fantôme), Grace Zabriskie (La Visiteuse N°1), Ian Abercrombie (Henry Le Majordome), Karen Baird (La Domestique), Bellina Logan (Linda), Amanda Foreman (Tracy).
Montage: David Lynch
Photo: Odd-Geir Saether
Décors: Melanie Rein
Son: David Lynch
Musique: David Lynch, Krzysztof Penderecki, Angelo Badalamenti
Costumes: Heidi Bivens, Karen Baird
Maquillage: Michelle Clark, Duke Cullen
Directeur artistique: Christina Wilson

Note: (Inland Empire est un quartier de L.A.).

Auteur : Adrien Lavrat

 

Les Amants passagers, un film de Pedro Almodovar : Critique

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 Farce, sexe et mescaline !

Qui peut oublier son premier amour ? Avec Les amants passagers, son 19ème long métrage, Pedro Almodovar se lâche et renoue avec la pure comédie, celle qui a fait son succès à ses débuts, dans les années 80. Dès la fin du générique, pimpant et kitsch à souhait, comme dans les grandes comédies de la Movida, le réalisateur prévient le spectateur : ceci n’est que pure fiction. S’agit-il d’un retour aux sources ou d’une récréation dans sa filmographie globalement ancrée dans le drame (de Tout sur ma mère en 1999 à Volver en 2006 en passant par Parle avec Elle en 2002, et un passage dans le thriller aussi dramatique que déjanté, La piel que habito en 2011)? La question reste posée.

Après une première séquence courte, un caméo surprise et un clin d’œil a ses acteur fétiches, Penelope Cruz et Antonio Banderas, l’histoire nous enferme en grande partie dans un huis clos théâtral, à l’univers baroque : un avion de la compagnie Peninsula, originellement en route pour Mexico, dont le train d’atterrissage est bloqué, tourne en rond au dessus de la Tolède. Pendant ce temps, les stewards gays, ivres et sexuellement déjantés, assurent l’ambiance et mettent de la mescaline dans les cocktails des passagers de la classe affaire pour les détendre. L’atmosphère devient vite digne d’une orgie romaine, tandis que le petit peuple, la classe économique, est chloroformé, et dort à poings fermés durant la totalité du vol.

Le point fort du film réside en partie en un casting d’exception, absolument nécessaire pour jouer tous ces personnages truculents et farfelus, fuyant vers le Mexique : le trio de stewards gays bien sûr, une vierge clairvoyante qui touche les testicules des pilotes pour faire ses prédictions, une femme maitresse et dominatrice célèbre (excellente Cecilia Roth), un jeune couple, issu d’une cité, lessivés par la fête du mariage et accroc aux drogues (le jeune marié sort la mescaline de son anus), un financier corrompu et dénué de scrupules, affligé après avoir pris les distances avec sa fille ; un don juan invétéré qui a mauvaise conscience et qui essaie de dire au revoir à l’une de ses maîtresses… Dans ce vaudeville, chacun a son secret. C’est l’occasion pour Almodovar de livrer ses personnages à une sorte de catharsis, un savoureux mélange de crise d’identité sexuelle, recherche de la rédemption et irruption violente du désir, le tout avec une légèreté assumée, accompagnée d’une brillante trouvaille, la panne du téléphone de cabine qui rend publiques toutes les conversations. Cette catharsis devient le meilleur moyen d’échapper à l’idée de la mort. Ici, le pape de la Movida sort du système Hollywoodien en choisissant des acteurs peu connus, et s’affranchit du décorum imposé par la perspective d’une sélection dans un grand festival. Almodovar se livre, pratique un cinéma libre et personnel, plein de sincérité. Il aime ses personnages, même les plus mauvais, même les plus coupables, et leur donne la possibilité de se sauver eux-mêmes, essentiellement par leur rédemption. A cette ambiance surréaliste se rajoute un scénario improbable, les couleurs des décors et des costumes pop et flash. La lumière intense donne la pêche ; la mise en scène est impeccable malgré l’espace contigu ; la tonalité est résolument disco, desservie par une musique très inspirée d’Alberto Iglesias et une une chorégraphie d’anthologie des stewards sur la chanson des Pointers Sisters, « I am so Excited ». La comédie musicale a tué le cabaret, nous raconte Almodovar. On retrouve résolument l’univers léger de Femmes aux bord de la crise de nerf (1988) ou de Kika (1993).

Toutefois chez Almodovar, la métaphore sociale n’est jamais gratuite. Sous l’allégorie, se cache une Espagne ravagée par la crise et un message sur le désespoir des classes moyennes, en perte de droits sociaux et accablée par le chômage. La péninsule ibérique est comparée à un avion qui vole sans savoir où atterrir. Le gouvernement et les promoteurs du pays sont corrompus et sans cesse visés par Almodovar tout au long du film. Pourtant les habitants n’ont pas perdu le sens de la jubilation, et son goût des excès. Il ne faut qu’un pas pour élargir cette allégorie à la corruption généralisée des sociétés contemporaines, la France n’étant pas en reste, avec l’affaire Kahuzac, et bloquée dans des débats sur le mariage homosexuel. Effectivement, ne sommes nous pas tous, comme les passagers somnolents de la classe économique, en perte d’idéaux et assommés par la langue de bois des politiques, leur corruption, et leurs promesses électorales peu tenues ? Ainsi, la vie dans les nuages est aussi compliquée que sur terre, pour les mêmes raisons, qui se résument à deux mots : « sexe » et « mort ». Nous évoluons tous entre Eros et Thanatos dirait Freud. Si le film perd de son rythme vers le milieu, c’est parce qu’il sort de l’avion et décrit le sol, beaucoup moins intéressant. Alors qu’à l’intérieur, la croisière s’amuse, tout en se confessant.

Beaucoup penseront qu’Almodovar est meilleur en drame qu’en comédie finalement. Certes, ce n’est pas le meilleur de ses chefs d’œuvre. Mais il faut aimer Almodovar et le connaître pour apprécier à sa juste valeur Les Amants Passagers. la comédie n’est pas toujours fine mais elle est au diapason d’une époque vulgaire et déprimante. Le maestrio est obligé dans ce contexte trouble de manier la truelle plutôt que le pinceau, de pousser son style très « Movida » à son paroxysme. Il n’y a pas d’Almodovar mineur. Mais il peut y avoir un Almadovar récréatif : est-ce que même les plus grands réalisateurs n’auraient pas le droit de se faire plaisir par moment ? Le réalisateur est détendu, on le sent à chaque plan, aucune pression, c’est limpide, clinquant, chatoyant. Nous retrouvons l’Almodovar du début, avec cette légèreté potache, cette simplicité, cette sincérité. Ce film coloré, osé et décalé donne la patate mais est à conseiller uniquement aux « esprits libres » et en vo. Ici, Almodovar retrouve l’essence même du cinéma : un divertissement avant tout autre chose.

Les amants passagers : Bande-annonce

Synopsis : Un Airbus A340 de la compagnie espagnole fictive Península décolle pour Mexico. Un problème technique empêche un des trains d’atterrissage de sortir, ce qui oblige l’avion à rebrousser chemin et à tourner en rond au-dessus de l’Espagne. Les tours de contrôle appelées au secours refusent de le recevoir, seul l’aéroport de La Mancha désaffecté pourrait être libre pour un atterrissage d’urgence. Les passagers de la classe économique ont été drogués par les stewards pour éviter qu’ils paniquent. Les passagers de la classe affaire et les membres d’équipage, pensant vivre leurs dernières heures, s’adonnent à leurs fantasmes sexuels en toute liberté.

Les amants passagers : Fiche technique

Titre original : Los amantes pasajeros
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Javier Cámara (Joserra), Carlos Areces (Fajardo), Raúl Arévalo (Ulloa), Lola Dueñas (Bruna), Cecilia Roth (Norma), Hugo Silva (Benito), Antonio de la Torre (Alex Acero)…
Image : José Luis Alcaine
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : María Clara Notari
Costumes : Tatiana Hernández, David Delfín
Production : Agustín Almodóvar et Esther García
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé Distribution
Festivals et récompenses: People’s Choice Award et Meilleure comédie européenne aux prix du cinéma européen 2013
Durée : 91 minutes
Genre : Comédie musicale
Date de sortie : 27 mars 2013

Espagne – 2013

 

 

 

 

 

Sailor et Lula de David Lynch : Critique du film

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Adapté du roman de Barry Gifford Wild at heart: the story of Sailor and Lula, le film nous conte la virée sombre et violente d’un jeune couple passionné, Sailor Ripley et Lula Fortune, vivant d’amour et d’eau fraîche et fuyant un monde tordu et hostile, à travers les routes américaines du désert jusqu’à la Nouvelle Orléans. L’amour triomphera-t-il du mal ?

Cavale rock n’roll au royaume du magicien d’Oz

Dès l’ouverture du film sous forme d’un passage à tabac et de cervelle éclatée contre le mur, Lynch donne le ton. Cette histoire d’amour fou et pur entre le bad-boy au cœur tendre interprété par un Nicolas Cage inspiré, un cœur sauvage, fan de Lewis et à l’inoubliable veste en peau de serpent, et la copine sensuelle et souvent dévêtue, à la fois pleine de tourments et de grandeurs, campée par la sublime Laura Dern, ne sera pas une romance douce et tranquille, mais se déroulera, comme souvent chez le réalisateur, dans une Amérique de névrosés et de tarés en tout genre, hypersexuels et fascinés par la mort. Malgré un pitch simple, Lynch à travers cette romance  aux résonances shakespeariennes revisite à sa sauce le monde du Magicien d’Oz de Fleming. Sailor et Lula marchent inconsciemment sur la route aux briques jaunes tout en rencontrant les différentes créatures du Pays d’Oz. Et elles ne sont pas gentilles, loin s’en faut !

Le chemin risque d’être long et périlleux avant de passer de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Nous avons entre autres la méchante belle-mère complètement schizophrène, obsessionnelle, et meurtrière, interprétée ou plutôt surjouée, par Diane Ladd, la sorcière qui veut la peau de Sailor, et qui lors de ses moments de crise, se barbouille le visage de rouge. Nous croisons une Isabella Rossellini magnifique et inquiétante.

Mais la palme du personnage déjanté revient sans contestation possible à Willem Dafoe, qui campe un Bobby Peru, vicieux et complètement allumé, un tueur psychopathe (assez éloigné néanmoins de Frank Booth, le psychopathe de Blue Velvet), comme en témoigne la scène mythique où il susurre des « Fuck me » aux oreilles de Lula. Heureusement, il y aura la bonne fée à la fin emblématique du film…

L’univers du conte est ainsi très distinctement identifiable (mains et ongles crochus sur boule de cristal, Marietta en cruelle reine de Blanche-Neige, bonne fée en deus ex machina etc…) et contraste avec cette débauche de violence et cette galerie de personnages tous aussi atypiques et macabres.

Sailor et Lula est un film romantique et surréaliste, qui nous conte la fuite explosive et torride de Sailor et Lula au sein d’un monde tordu et cruel. Une sorte de Roméo et Juliette trash, un road-movie qui constitue une fuite désespérée vers le bonheur et la liberté. A cela s’ajoute une réalisation totalement lynchienne qui propose une mise en scène de toute beauté et forcément complexe, sauvage, sombre, et onirique, avec ses délires visuels, ses nuances de couleur (on retrouve le rouge et le bleu), ses très gros plans sur les allumettes, la cigarette consumée, l’obsession du feu, et son montage énergique intelligent. Enfin, on ne peut ignorer une nouvelle fois une bo décapante et éclectique, faisant cohabiter un air romantique de Richard Strauss aux riffs endiablés de heavy métal de Powermad, « Wicked Game » de Chris Isaac sur la route du désert et le chant doux et passionné de Sailor « Love me Tender« . La composition d’Angelo Badalamenti, le compositeur fétiche du réalisateur, est comme toujours un véritable régal sonore.

Sailor et Lula est une œuvre incroyablement poétique et naïvement romantique, une love story sensuelle, qui remporta d’ailleurs la Palme d’or au 43ème festival de Cannes, un Lynch tout à fait acceptable, où la patte du réalisateur est bien visible. Lynch en explorant pour la première fois l’univers de la romance, a su mélanger les genres, du film policier, du thriller, à la romance amoureuse, du drame psychologique au road-movie traversé de pointes d’humour noir.

Mais voilà, un Lynch compréhensible est-ce compréhensible ? Le réalisateur se serait-il assagi depuis Blue Velvet ? Aurait-il cédé à la tentation du film commercial grand public et plus rationnel? Si ce film est un des plus accessibles de la filmographie de l’auteur, on est encore loin de l’onirisme surréaliste de Lost Highway ou de Mulholland Drive. Les amateurs de Lynch peuvent être légèrement déçus par cette romance endiablée, mais trop sage, qui n’atteint pas la hauteur de True Romance de Tony Scott ou encore de Tueurs nés d’Oliver Stone, (plus tard il est vrai), et qui traîne un peu en longueur dans la seconde heure du film. Ils savent que Lynch a fait mieux et fera bien mieux encore dans son approche expérimentale et psychédélique. Ils ressentent déjà les prémisses de Twin Peaks au niveau de l’ambiance et de la bande-son. Sailor et Lula est un beau film mais inégal, qui constitue néanmoins une porte d’entrée idéale dans la filmographie de l’auteur. A voir ou revoir en VO absolument. 

Synopsis : Sailor et Lula, deux jeunes amoureux, fuient Marietta, la mère de la jeune fille qui s’oppose à leur amour. Elle envoie une série de personnages dangereux et mystérieux à leur poursuite. L’amour peut-il triompher de toute cette violence ? 

Sailor et Lula : Bande-annonce VOST

https://www.youtube.com/watch?v=DWo7rTvTUXY

Fiche Technique : Sailor et Lula

Titre américain : Wild at Heart
Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch d’après Barry Gifford
Distribution: Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe, Crispin Glover,Harry Dean Stanton, Isabella Rossellini, Diane Ladd
Date de sortie : 24 octobre 1990
Genre : Comédie dramatique
Durée : 2h7min
Directeur de la photographie: Frederick Elmes
Compositeur: Angelo Badalamenti
Monteur: Duwayne Dunham
Production: Steve Golin, Sigurjon Sighvatsson, Monty Montgomery
Distributeur (France): Mission

 

 

 

Twin Peaks : Fire Walk with Me de David Lynch – Critique

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Synopsis : La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Twin Peaks va donner bien du fil à retordre aux agents Dale Cooper et Chester Desmond qui vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire.

Un an plus tard, et conformément à la prémonition de l’agent Cooper, un autre meurtre a lieu. Nous assistons aux sept derniers jours de la vie de Laura Palmer, qui se terminent par son assassinat brutal.

Le cinéma fantastique comme art pictural abstrait

Une œuvre complète

Sorte de prequel de la série culte, Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992) est une œuvre à part entière, envoûtante, oscillant entre rêve et cauchemar, et reprend l’histoire de la série culte [i] en faisant de Laura Palmer, qui n’est qu’une ombre planant sur la série, le personnage principal du film.

D’entrée, Twin Peaks: Fire Walk With Me détonne, car le spectateur s’éloigne définitivement des gags loufoques et burlesques qui ont fait le succès de la série, et vit une véritable plongée dans un univers sombre et inquiétant, au final horrifique d’anthologie.

Un tableau étrange et hypnotique

A l’instar de Blue Velvet (1986), l’intrigue se déroule dans une banlieue où tout semble paisible. Cependant des lourds secrets entourent les habitants de cette étrange vallée. Ceux-ci sont dégénérés, farfelus, habités par des hallucinations et une grande part de mystère. Certains savent, d’autres ressentent ou devinent…

Dès les premières minutes du film, le spectateur débarque d’emblée et sans retour possible sur la planète lynchienne. La première scène est fabuleuse, mettant en scène une étrange dame en robe rouge, portant une rose bleue, et se dandinant bizarrement sur ses deux pieds. Dans ce tableau expressionniste, les plans hypnotiques et illogiques s’enchaînent : un agent du FBI aux prédispositions surnaturelles, une apparition mystérieuse de David Bowie, une bague aux pouvoirs redoutables, un tableau glauque dans la chambre de Laura, un enfant masqué sautant à pieds joints, un nain, un vampire, une forêt au sein de laquelle un cercle de sycomores délimite un passage vers le monde des morts, un diable personnifié en jeans etc… Un véritable concentré de surréalisme de Lynch!

Le fantastique émerge ainsi directement de la technique picturale lynchienne : un tableau fourni en trompe l’œil tel un passage dans un monde parallèle, des personnages presque irréels, un rouge quasi permanent. Un cinéma comme Art « abstrait », visuellement proche de la perfection.

Mais qui est Laura Palmer ?

Cet environnement peu sûr sert de contextualisation aux sept derniers jours de Laura Palmer, lycéenne fragile victime d’inceste, serveuse « cocaïnée » à la voix doucereuse, et prostituée au Bang Bang Bar. Une promenade inéluctable avec le diable.

C’est de cela dont le film parle : Laura Palmer, sa vie, sa solitude, sa mort. Le spectateur assiste impuissant et effaré, à cette lente descente aux enfers, sublimée par l’interprétation inouïe de Sheryl Lee. Bien au-delà de l’énigme policière ou de la chronique adolescente, Twin Peaks: Fire Walk with Me traite de la contamination du Mal chez les êtres, et des vices cachés de l’Amérique. On redécouvre ici tout le talent de Lynch pour décortiquer la matière humaine.

Un casting de maître

Lynch sait diriger ses acteurs, tous habités par leur rôle. Outre la performance éblouissante de Sheryl Lee, tous les acteurs livrent une interprétation formidable. Kyle MacLachlan (alias Dale Cooper), est toujours aussi parfait, même s’il est moins présent que dans la série. De nouvelles têtes apparaissent, telles Chris Isaak, David Bowie, Kiefer Sutherland, Harry Dean Stanton. Le spectateur est même gratifié d’une apparition de Jürgen Prochnow.

Du pur et bon Lynch !

Construit en deux actes [ii], ce long-métrage mêlant le fantastique au thriller, nous faisant passer du rire aux frissons, est d’une efficacité redoutable. David Lynch réussit à créer un film à l’ambiance exceptionnelle, un univers quasi ésotérique proche du fantastique, à l’aura maléfique et romantique. L’univers lynchien plonge en permanence son public dans le doute. Il oppose le rêve à la réalité. Il alterne à la fois violence et sensualité, fascination et inquiétude.

Une expérience sensorielle intense, dont la puissance dramatique est magnifiée par les notes blue-jazz d’Angelo Badalamenti (notamment Questions in a world of blue et The Voice of love, qui clôt le film). Une mise en scène particulièrement audacieuse et profondément personnelle : les décors, les sublimes plans de la bourgade, la luminosité, la route… Tout est ingénieux sur le plan technique.

Probablement « l’œuvre la plus lynchienne »

Très injustement décrié en son temps [iii], Twin Peaks est probablement le film qui résume le mieux le cinéma tortueux de David Lynch. Ce dernier demeure probablement le dernier réalisateur qui appréhende le cinéma en tant qu’art, chaque scène possédant son potentiel de fascination, sa palette d’émotions.

Twin Peaks: Fire Walk With Me est donc un chef-d’œuvre absolu, un objet cinématographique totalement improbable, un électrochoc complet, qui mériterait a minima l’ovation qu’a reçu Mulholland Drive (1999).

Fiche technique – Twin Peaks: Fire Walk with Me 

Réalisation: David Lynch – Année :1992
Scénario: David Lynch, Robert Engels, Mark Frost
Distribution: Sheryl Lee (Laura Palmer), Ray Wise (Leland Palmer), Kyle MacLachlan (Dale Cooper), Chris Isaak (Chester Desmond), David Lynch (Gordon Cole), Moira Kelly (Donna Hayward), Peggy Lipton (Norma Jennings), James Marshall (James Hurley), Harry Dean Stanton (Carl Rodd), Kiefer Sutherland (Sam Stanley), Lenny von Dohlen (Harold Smith), Grace Zabriskie (Sarah Palmer), Frances Bay (Mrs. Tremond), David Bowie (Phillip Jeffries), Mädchen Amick (Shelly Johnson), Dana Ashbrook (Bobby Briggs) Phoebe Augustine (Ronette Pulask), Eric DaRe (Leo Johnson), Miguel Ferrer (Albert Rosenfield), Pamela Gidley (Teresa Banks), Heather Graham (Annie Blackburn), Catherine E. Coulson (la femme à la bûche)
Genre: Policier , Epouvante-horreur , Fantastique
Durée: 2h15mn
Image: Ron Garcia
Directrice artistique: Particia Norris
Musique: David Lynch et Angelo Badalamenti/Requiem en ut mineur de Luigi Cherubini
Son: John Huck et David Lynch
Montage : Mary Sweeney
Mixage : David Parker, Michael Semanik et David Lynch
Photo: Ronald Victor Garria
Musique: Angelo Badalamenti

Interdit au moins de 12 ans

[i] Twin Peaks: Fire Walk with Me est adapté de la série culte de David Lynch et Mark Frost, Twin Peaks (1990) du même réalisateur, dont l’intégrale est à à redécouvrir le 29 juillet 2014 en version Blue-Ray, non censurée. Cette dernière comprendra tous les épisodes bien évidemment, mais également 90 minutes de scènes coupées, le film Fire Walk with Me, et des bonus : documentaires, interviews, making-of et autres bizarreries lynchiennes…

[ii] Cette structure en deux temps, annonce celle de Lost Highway et de Mulholland Drive, où Lynch réutilise ce procédé, à savoir la cassure radicale en pleine trame.

[iii] Un film très injustement décrié en son temps, notamment en 1992 à Cannes, où ce chef-d’œuvre fut conspué, accusé de sombrer dans la facilité, le « commercial ». Quel contre-sens ! Twin Peaks: Fire Walk with Me bénéficie aujourd’hui d’une réhabilitation bienheureuse, et paraîtra bientôt en version longue (prêt de 4h!).

 

 

 

David Lynch : Sa vie, son œuvre en citations

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Il était une fois David Lynch

Un artiste global célébré pour son univers hanté, mystérieux et onirique, peuplé d’êtres angoissants, névrotiques qui renvoient une image d’une noirceur effrayante au spectateur…

David Lynch est Issu d’une famille presbytérienne d’origine finlandais. Il naît le 20 janvier 1946 dans le Montana, aux États-Unis. Il se destine d’abord à des études de peinture et fréquente les Beaux-Arts de Boston. Ce point est particulièrement important pour comprendre l’esthétisme surréaliste de son œuvre.

Comme beaucoup de génies, David Lynch est un artiste complet et multi facettes. A la fois, cinéaste, acteur, peintre, photographe, musicien, et designer, ce dernier est en constant processus de création artistique. Oui, « L’inconnu, c’est toujours excitant »…»

Il se lance ainsi dans le cinéma par curiosité, et réalise en 1976 son premier long-métrage Esarerhead, avec les moyens du bord. Inutile de rappeler ici la carrière cinématographique qui l’attend, ni les nombreuses récompenses qui l’accompagnent…

Parfois méprisé, parfois adulé, David Lynch a la réputation de « déranger, d’offenser ou de mystifier » son public.

C’est surtout qu’il déteste qu’on lui demande la signification de ses films : « Je ne vois pas pourquoi les gens attendent d’une œuvre d’art qu’elle veuille dire quelque chose alors qu’ils acceptent que leur vie à eux ne rime à rien ». Le ton est donné !

« Tous les films sont des rêves. Mais certains un peu plus que d’autres !»

« On n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut, c’est rêver »

Son style novateur et surréaliste, parfois qualifié de « lynchien », est devenu reconnaissable pour de nombreux spectateurs et critiques. Il se caractérise par son imagerie onirique et sa conception sonore méticuleuse. « Le cinéma, c’est un désir très fort de marier l’image au son ». L’artiste a su créer un genre.

David Lynch a lutté toute sa vie pour défendre sa liberté de création, notamment vis-à-vis de ses producteurs. Et c’est bien le climat actuel de l’industrie cinématographique, les interminables négociations financières, et les compromis qu’il ne souhaite pas faire dans sa liberté artistique, qui semblent retarder un éventuel retour, pourtant maintes fois annoncé.

En 2013, il se confie à The Independent : « Le tableau est très déprimant. Avec le cinéma alternatif – toute forme de cinéma qui n’est pas mainstream – vous n’avez aucune chance d’obtenir de l’espace dans les cinémas et d’avoir des gens qui viennent voir [votre film]. Même si j’avais une grande idée, le monde est très différent aujourd’hui. Malheureusement, mes idées ne peuvent pas être qualifiées de commerciales et l’argent est vraiment aux commandes à présent. Donc je ne sais pas de quoi mon futur sera fait. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je serai capable de faire dans le monde du cinéma. ». Et pourtant !…

Depuis 2005 et la création de sa fondation, il s’engage dans la promotion de la Méditation transcendantale.

Quant à sa vision du monde : « Le monde contemporain n’est peut-être pas exactement l’endroit le plus brillant où l’on puisse rêver de vivre. C’est une espèce d’étrange carnaval. Où il y a pas mal de douleur mais qui peut être assez drôle aussi »

« J’apprécie l’accessibilité de la télévision. Les gens sont dans leurs meubles, personne ne les dérange, ils sont au mieux pour entrer dans un rêve ». A l’occasion de la sortie Blue-Ray, le 29 juillet 2014, de sa série culte Twin Peaks (1990) en version longue, CineSeriesMag a décidé de lui rendre hommage en lançant une rétrospective de ses films et séries culte.

Filmographie David Lynch 

Longs métrages

  • 1977 : Eraserhead (Labyrinth man pour sa sortie en France)
  • 1980 : Elephant Man (The Elephant Man)
  • 1984 : Dune
  • 1986 : Blue Velvet
  • 1990 : Sailor et Lula (Wild at Heart)
  • 1992 : Twin Peaks (Twin Peaks, Fire Walk with Me)
  • 1977 : Lost Highway
  • 1999 : Une histoire vraie (The Straight Story)
  • 2001 : Mulholland Drive
  • 2006 : Inland Empire

Séries

  • 1990 : Twin Peaks
  • 1990 : American Chronicles
  • 1992 : On the Air
  • 1993 : Hotel Room (épisodes Blackout et Tricks)
  • 2002 : Rabbits
  • 2002 : Dumbland (8 épisodes) – dessin animé

 

 

CanneSéries 2018 : « State of happiness », le jour où la Norvège a basculé

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C’est une salle debout qui a applaudi l’équipe de State of happiness (Lykkeland) dévoilée à Canneseries. Présentée en compétition officielle à 24h du verdict du jury, la série norvégienne a été retenue parmi 130 autres, venant de 30 pays.

L’action se déroule pendant l’été 1969 dans la ville côtière de Stavanger et suit la vie de 4 personnages venant de milieux sociaux différents. Trois Norvégiens d’une vingtaine d’années, originaires de Stavanger jouent les rôles principaux. Christian Nyman (joué par Amund Harboe) est le fils d’un chef d’entreprise fiancé à la secrétaire de mairie et fille de fermiers Anna Hellevik (incarnée par Anne Regine Ellingsæter), Toril Torstensen (interprétée par Malene Wadel) travaille à la conserverie des Nyman et vient d’un milieu religieux. Le Britannique, Bart Edwards, joue le rôle du juriste américain de Philips Petroleum, Jonathan Kay, chargé d’annoncer aux Norvégiens qu’ils souhaitent mettre un terme à leur contrat.

Stavanger : du village de pêcheurs aux producteurs mondiaux de pétrole

Les chemins des 4 personnages convergent avant le boom du pétrole qui a permis à la Norvège de devenir l’un des pays les plus prospères au monde. Le soin apporté à la reconstitution des années 1960 est appréciable : les voitures, les vêtements, les coiffures, les personnes qui fument sans discontinuer, les téléphones, les boîtes de conserve ou les affiches, tout nous permet de nous transposer à cette époque.

Le pétrole est un personnage central de la série. Des images tournées sur les plateformes en mer, installées dans un milieu difficile et hostile, avec des vents violents et des vagues vigoureuses, nous permettent de ressentir au plus près la difficulté de la recherche de pétrole. En hiver, alors qu’il ne fait jour que pendant 5 ou 6 heures, avec un brouillard persistant et des températures basses, le travail de ravitaillement des plateformes est encore plus difficile. Sans compter les longues absences des personnages, dont les fiancées et familles souffrent tout en se raisonnant.
Pour l’anecdote, il faut savoir que, en juin 1966 lorsque Esso entreprend les premiers forages, personne en ville ne pense pouvoir trouver de l’or noir au large des côtes norvégiennes, ce qui est bien dépeint dans le 1er épisode. Les compagnies, notamment américaines rencontrent des problèmes dans leurs concessions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ce qui les incite à approfondir leurs recherches en mer du Nord. Stavanger est alors une ville paisible de quatre-vingt dix mille habitants qui vit essentiellement de la pêche, notamment de la sardine, ce qui permet à 60 % de la population de travailler. Longtemps surnommée hermetikkhovedstad, la capitale de la conserve, la ville connaît une crise économique importante du fait que la pêche au cabillaud et au hareng s’avère moins fructueuse qu’auparavant.
Au lendemain de Noël, en 1969, la société Philips Petroleum découvre un très grand gisement de gaz et de pétrole à 3000 mètres de profondeur à Ekofisk, au sud de la mer du Nord. Le réservoir contient 200 milliards de m3 de gaz et 240 millions de tonnes de pétrole*.

Le point de non retour

La série nous fait vivre le moment de la mutation que la ville espérait tant. La crise aidant, les habitants espèrent tous un changement, sans mesurer qu’il pourrait être aussi important. La question qui se pose assez rapidement est celle de savoir ce que chacun est prêt à laisser derrière lui.elle et ce que la société est à même de proposer dans un monde aux changements drastiques.

L’entreprise de conserves de poisson de la série Nyman shipping and cannery, est un clin d’oeil à Ch. Bjelland & Co du Comté de Rogaland, avec son Viking moustachu ornant fièrement les boîtes de sardines « King Oscar ». Le personnage incarnant le fils du propriétaire, Christian, porte le même prénom que le fondateur de la société fondée en 1902 qui a tant prospéré à une époque (et dont la dernière usine a fermé en 2002). Les tourments liés au déclin de la pêche sont bien illustrés et donnent lieu à des scènes réalistes, permettant l’empathie, sans jamais tomber dans le pathos.

Le père de Christian, Fredrik Nyman, a une phrase prophétique : « Le pétrole fera le malheur de notre pays », même si l’enjeu pour les Norvégiens a été de garder leur pétrole, sans jamais le laisser aux mains des sociétés privées. Avec l’arrivée des premiers barils de pétrole la ville connaît un développement économique rapide après avoir vécu les fermetures de commerces, le chômage et la crise. Aujourd’hui, le pétrole est la principale ressource de Stavanger. Elle est devenue une destination internationale à partir du moment où les compagnies internationales ont afflué dans cette ville jusqu’alors méconnue en dehors de la Norvège.

Les deux premiers épisodes présentés à Canneséries laissent présager une suite intéressante liée à un monde en mutation, avec des ingrédients comme l’appât du gain, les guerres de pouvoir, la transformation de la société et les prix qui flambent en ville à cause du pétrole. La deuxième saison est en préparation, toujours avec Mette M. Bølstad, qui a écrit la première saison. Elle se déroulera 5 ans plus tard (de 1977 à 1980), et comptera également sur les acteurs Bart Edwards, Anne Regine Ellingsæter, Malene Wadel et Amund Harboe.

Entre 1962 et 1970 plus d’un milliard de dollars ont été dépensés en mer du Nord par l’ensemble des compagnies de pétrole*. La réalité nous donne déjà une idée de ce que les scénaristes ont pu nous concocter pour le deuxième opus.

* Source : Les hydrocarbures en mer du Nord, par Francois Carré, Maître-Assistant de géographie à l’Université Paris-Sorbonne (1).

♦♦♦

State of happiness

8 épisodes de 45 mn, tournés en norvégien et en anglais couvrent la période allant de 1969 à 1972.
Réalisation : Petter Næss (nommé aux Oscars en 2011 pour Elling) et Pål Jackman.
Scénariste : Mette M. Bølstad (mondialement connu grâce à la série Nobel), sur une idée de Siv Rajendram Eliassen (Acquitted).
Produit par Maipo Film pour NRK (Norvège).

Auteur : Harzic Ward Valerie

Hold The Dark de Jeremy Saulnier : l’abstraction de la violence

Avec son troisième film, Jeremy Saulnier se focalise une nouvelle fois sur le versant sombre de l’Amérique et son déchaînement de violence. Abstrait, ambitieux, et déroutant, Hold The Dark est une réussite et permet nous interroger dans le même temps sur une montée en puissance des films Netflix.

En matière de film original, la plateforme Netflix n’a pas forcément bonne presse. Difficile d’aller contre cet avis général lorsqu’on voit les sorties, par exemple, de la catastrophe Death Note, du pachydermique Bright ou du désastreux FullMetal Alchemist. C’est facile de taper sur ce genre de films, et un peu petit de tirer sur l’ambulance. Mais le constat est bel et bien réel : Netflix peine à trouver son public, niveau film. Des films de la sorte nous pourrions en citer une dizaine. Néanmoins, après avoir montré sa capacité à devenir un véritable producteur de film, à diversifier son offre autre que les séries, Netflix donne l’image de vouloir affiner la production de ses films, en proposant un large panel de possibilités.

Comme si Netflix pouvait offrir une liberté de ton et d’esprit que les producteurs et autres distributeurs de films indépendants ou à moindres budgets ne pourraient donner avec une sortie en salle, qui on le sait, joue beaucoup sur la main mise ou non de l’auteur sur sa création. En ce moment, seule la société A24 joue dans la cour des grands et devient presque un contre-pouvoir incroyable aux boites mastodontes du genre. Mais Netflix a plusieurs cordes à son arc. Car au-delà, d’être producteur d’œuvres, Netflix est un distributeur à grande échelle, où les films mis à disposition, même s’ils ne restent pas indéfiniment sur la plateforme, peuvent être vus tout de suite par le plus grand nombre. C’est par exemple ce choix qui a poussé Alfonso Cuaron à s’associer avec Netflix pour la sortie de son magnifique dernier film, Roma.

Quant à Jeremy Saulnier, le réalisateur de Blue Ruin et de Green Room, qui a pour habitude de décortiquer avec méticulosité le visage sombre de l’Amérique et sa promiscuité avec la vengeance personnelle, et cette faculté à s’inscrire dans la violence, continue dans cette voie-là avec un projet un peu plus ambitieux. Alors que ses deux premières œuvres lorgnaient vers le cinéma de genre, la vengeance ou le survival, en ayant toutefois une réelle marque d’auteur, Hold The Dark se veut plus sombre et moins codifié dans sa montée en furie. Ici, il n’est pas question de couleur bleue ou verte, le film s’enterre dans la pénombre et saute à pieds joints dans le noir le plus obscur. Dès le départ, l’espoir ne sera pas de vigueur, et le mutisme des personnages sera proportionnel à la sauvagerie de leurs actes : la disparition d’un enfant va mettre à mal toute la quiétude d’une communauté recluse.

Difficile d’accès par son scénario tout en strates et en métaphores, la beauté visuelle de l’œuvre et l’iconographie mortifère embrasent le récit pour ne plus le lâcher et créent une verve mythologique insoupçonnée. Des films qui dissertent sur la violence et l’Amérique, ce n’est pas ce qui manque en ce moment : Hostiles, Sicario, Wind River etc…Mais Hold The Dark (Aucun Homme ni Dieu dans sa version française) est plus nébuleux et jusqu’au-boutiste dans sa manière d’appréhender le thème et s’insère dans l’abstraction la plus totale, comme avait pu le faire David Michod avec The Rover. L’adage « L’homme est un loup pour l’Homme » n’a jamais été aussi explicite au cinéma où la violence se dessine par un graphisme qui n’est jamais réellement net mais se montre plus brut et syncopé dans ses mises à mort. Quelque chose de plus dégoulinant.

Ce qui rajoute de l’animalité au récit dont la primitivité est l’idée directrice de l’histoire. Avec ce déferlement de violence, Jeremy Saulnier ne se questionne pas seulement sur notre part d’ombre, mais aborde avec justesse la vie en communauté et son hypocrisie, et s’interroge si l’Homme est fait pour vivre en masse, et suivre des règles ou n’est qu’un être divaguant par instinct de survie. En période actuelle, aussi dérangée et dévastée qu’elle est, ce propos nihiliste est d’une modernité cruelle. Le cinéaste a conservé dans Hold The Dark, cette fascination pour le chaos américain (sublime scène de guerre, à la morale ombrageuse), dans ce paysage enneigé parsemé de corps gelés et jonché de viscères. Abstrait, certes, mais aussi extrêmement antipathique.

Hold The Dark est tout simplement malade, parfois balbutiant dans les réponses qu’il donne, mais présente sa construction narrative comme un slasher épuré qui engouffre son environnement dans le sang et passe surtout par la puissance de sa violence et par la façon dont Saulnier absorbe le comportement de ses protagonistes lorsqu’ils sont au bord du précipice.

L’année 2018, même s’il y a de nombreux couacs niveau qualité, notamment avec le non moins pathétique Mute de Duncan Jones, montre donc que Netflix attire les jeunes réalisateurs à gros potentiels et leur donne les moyens de s’exprimer avec ferveur. Après Alex Garland et sa sortie SF sur le deuil (Annihilation), Gareth Evans et son incursion dans l’horreur ésotérique (Apostle), c’est donc le dernier en date, Jeremy Saulnier avec Hold The Dark qui vient gonfler l’escarcelle Netflix. Tous les trois mettent en avant des œuvres hors des sentiers battus. Un cinéma indépendant américain, qui aime autant caresser les codes du cinéma genre qu’apprivoiser un esthétisme chevronné. Alors que le fabuleux Roma va bientôt éblouir nos écrans, et que le débat sur les sorties en salle des films Netflix et son rapport à la chronologie des médias fait rage, Hold The Dark prouve que la plateforme en a sous le pied. Et ce n’est que le début.

Synopsis: Au fin fond d’un Alaska sauvage et hostile, un spécialiste des loups à la retraite reprend du service pour enquêter sur la disparition d’un enfant.

Bande Annonce – Hold The Dark

Fiche Technique – Hold The Dark

Réalisateur : Jeremy Saulnier
Scénariste : Macon Blair
Acteurs: Alexander Skarsgård, Jeffrey Wright, Riley Keough,
Photographie : Magnus Nordenhof Jonck
Distributeur France : Netflix France
Genre : Drame
Durée : 125mn
Date de sortie : 28 septembre 2018

Note des lecteurs1 Note
4

Cannes 2018 : Conférence de Presse Le grand bain, à la rencontre du casting incroyable

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Après l’ovation que Le grand bain a déclenchée dimanche 13 mai à Cannes, l’équipe du film est passée à l’épreuve habituelle de la Conférence de presse pour finir cette belle aventure cannoise.

Le projet a mis 5 ans à voir le jour. Les producteurs commencent à prendre la parole avec une grande fierté et un large bonheur sur leur visage. Hugo Selignac profite de son mal de gorge pour ne pas avoir à s’exprimer sur le sujet tant l’émotion est grande. Le film raconte une aventure amicale, que le tournage a été également.

Eric Libiot (aux femmes) : Vous êtes en minorité parmi cette bande de mecs, comment vous vous êtes senties pendant le tournage ?

Marina Foïs : C’est vrai que c’est rare dans le cinéma… (rires)

Leïla Bekhti: Ça s’est hyper bien passé, moi j’ai adoré ce film. Il y avait des acteurs que je connaissais pas comme Benoît, Mathieu, Philippe et je le dis souvent, j’aime ce film comme j’aime Gilles. J’ai adoré être avec eux, je me sentais bien, je me suis pas sentie en minorité, (elle demande à Marina de valider.)

Marina Foïs : Désolée mais moi je pense tellement à moi-même sur un film que je ne sens jamais en minorité de toute façon.

Leïla Bekhti : C’est vrai, tu m’as appris ça en plus. C’était génial. En plus je les ai menés à la baguette et c’était un peu jouissif.

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Eric Libiot : Autour de cette table, il y a 3 metteurs en scène, est-ce que ça change quelque chose, est-ce qu’on a un regard particulier singulier quand on a soi même réalisé ? 

Mathieu Amalric : Non, on est complices, on connaît la solitude du metteur en scène.

Guillaume Canet : J’ai jamais eu envie de juger le metteur en scène, à partir du moment où je pars dans une histoire, une aventure, c’est que j’ai une grande confiance en lui. Gilles, j’avais déjà tourné avec lui sur Narco et c’est quelqu’un qui a une vision très particulière. Il sait vraiment ce qu’il veut, il est très précis. Il a une vision du cadre, c’est vraiment quelqu’un qui a un souci de l’esthétisme, d’ailleurs on le sent bien dans le film quand il y a des plans magnifiques. Il y a une économie dans le découpage qui permet un certain langage qui est très fort.

Philippe Katerine : Gilles est quelqu’un d’extrêmement rassurant, qui a une autorité naturelle et s’y soumettre est à la fois un honneur et un plaisir.

Felix Moati : Le cinéma est un art collectif et Gilles le fait extrêmement bien. Il m’a beaucoup galvanisé.

Journaliste RTBF : Comment vous avez trouvé la tonalité pour faire exister tous les personnages et trouver cette espèce de fil entre justement l’émotion et le rire ? Comment est-ce que vous avez travaillé ça et qu’est-ce que vous aviez envie de dire sur ces hommes ?

Gilles Lellouche : Je ne suis jamais parti dans l’idée de faire ou une comédie ou un film social ou un drame. J’ai beaucoup travaillé sur l’âge des personnages pour qu’il y ait un enjeu pour chacun d’eux et une empathie forte. (…) J’ai simplement voulu être libre à l’intérieur de tout ça. Il y a une espèce de radicalité dans le cinéma français qui se trouve ou comique, ou dramatique, ou sociale, que je trouve un tout petit peu ennuyeuse, un peu définitive et du coup un peu bornée. Je voulais mélanger des talents, des familles qui ne sont pas proches au même titre que j’ai essayé de mélanger les tonalités.

Journaliste C-News Matin : Vous êtes aussi comédien, est-ce que la décision de ne pas jouer dans le film a été prise dès le départ ou c’est au fil du scénario que vous vous êtes dits que vous préfériez rester à la réalisation ? Et est-ce que vous ne le regrettez pas ?

Gilles Lellouche : Déjà je me voyais pas les diriger en slip. (rires) Au début j’avais eu l’idée, mais j’en aurais été absolument incapable j’avais trop de travail et ils se sont beaucoup entraînés. J’ai été porté par leur génie. C’est la plus belle expérience de ma vie professionnelle. Je me suis totalement senti à ma place, peut être même plus qu’en tant qu’acteur. C’était beau de les observer, de ne pas être jugé et de n’être que juge.

Sud Radio  : Le premier moment où vous vous êtes retrouvés en slip comme ça, comment vous vous sentiez ? Comment ça s’est passé l’entraînement ?

Alban Ivanov :  On savait qu’on n’allait pas être des champions mais on s’est fait prendre au jeu et humainement on avait envie de bien faire.

Gilles Lellouche : ils se sont énormément entraînés, 3 heures dans un bassin 2 fois par semaine en plein mois de décembre il y a plus fun. Ils avaient commencé le tournage avant moi finalement, et quand ils sont arrivés sur mon plateau ils avaient déjà une relation d’amitié et de solidarité très forte.

Alban Ivanov : Croyez-moi que c’est pas facile de trouver de la grâce dans un corps de boulanger. (rire de l’équipe et de la salle)

Guillaume Canet : Ce qui était le plus difficile, c’était le tournage de nuit. On s’en foutait de savoir quel look on avait et à force il y a eu cette fierté de voir notre progression à l’écran. Et au fur et à mesure du film, ça nous a rapprochés.

Gilles Lellouche : Ils étaient pris dans le truc c’était vraiment beau à voir. Ils se sont vraiment pris au jeu.

Tamilchelvan Balasingham : Je ne savais pas nager avant le film, j’ai pris 10 séances avec une maitre nageuse et après j’ai été opérationnel. C’est une expérience que j’attendais pas, je suis pas comédien à la base alors merci à Gilles, Alain et Hugo.