Rétrospective Pedro Almodóvar : En chair et en os

Pour son douzième film, Pedro Almodóvar choisit d’adapter librement L’homme à la tortue, un roman policier de Ruth Rendell. Là où la matière littéraire de départ présentait des aspects sombres, le cinéaste les atténue pour se focaliser sur un triangle amoureux en explorant les notions de désir, de sexe et de trahison intime. Problème, l’intrigue ne décolle jamais et l’interprétation manque de conviction.

Synopsis : Victor, un jeune homme naïf et idéaliste, s’éprend d’Helena, une junkie avec qui il a perdu son pucelage. Bien décidé à la revoir, il s’invite chez elle à l’improviste. La situation dégénère. David et Sancho, deux policiers en patrouille, interviennent sur les lieux. Les cris fusent, c’est le chaos : un coup de feu retentit et laisse David paraplégique. Victor est accusé du crime et écope de six ans de prison, tandis qu’Helena se marie avec David. A sa sortie, toujours amoureux d’Helena, Victor se met en tête de la reconquérir en devenant un Dieu du sexe et fait son apprentissage avec Clara, la femme de Sancho. Son but ? Ravir le coeur de sa promise et se venger de David, devenu un basketteur handisport célèbre.

Un film désincarné

Comble du comble pour le maître espagnol, là où l’on aurait pu s’attendre à un drame sensuel aux accents de tragédie antique et de film noir, En Chair et en os s’apparente à une oeuvre mineure, plutôt ratée. En cause, l’intrigue qui ne décolle jamais et la grande artificialité des situations. En effet, on remarque que Pedro Almodóvar, qui aime faire évoluer ses héros en vase-clos, choisit de tisser ici une sorte de réseau arachnéen entre deux policiers, une junkie, une femme au foyer maltraitée et un jeune puceau. Tant de personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et qui pourtant vont être les acteurs d’une histoire invraisemblable les reliant tous les uns aux autres. On verse presque dans le vaudeville, tant tout le monde couche avec tout le monde derrière le dos de chacun. Les partenaires s’échangent et se croisent, pour finalement former des alliances improbables. Constat : on bascule rapidement dans le mélo lourd et surfait, et les personnages nous échappent. On pense par exemple à Victor, archétype du jeune homme naïf et gentiment déséquilibré, figure qu’Almodóvar avait déjà esquissée grâce aux héros incarnés par Antonio Banderas dans Matador et Attache-Moi. Seulement ici, le protagoniste manque de relief, il n’est pas attachant ni émouvant.

Par ailleurs, le scénario présente de gros défauts puisque là où le ridicule et l’invraisemblance de certaines situations étaient contrebalancés par un humour vif et insolent dans ses autres films, dans En Chair et en os, cela ne fonctionne pas car la dimension comique est retirée de l’équation. Le long métrage se prend au sérieux, ce qui pose problème : on a alors du mal à adhérer aux motivations de tous. Pourquoi Victor, puceau niais, décide-t-il de prendre en otage la junkie qui l’a dépucelé pour se mettre en couple avec elle ? Cela n’a aucun fondement et l’absurdité de la chose n’est jamais contrecarrée. Le bât blesse. Idem pour le désir de vengeance dont il est farouchement animé, tout ça pour un coup d’un soir. Quand on relativise, le moteur même de l’intrigue ne tient pas la route. Par la suite, c’est l’inverse : la facilité avec laquelle les destins des héros s’unissent nous déconcerte. Quel heureux hasard a mis Clara, la femme de Sancho, sur le chemin de Victor ? On a le sentiment que Madrid n’héberge que cinq habitants, à savoir les personnages du film. C’est un tantinet paresseux et il est dommage de voir l’ennui s’installer. Le réalisateur ne parvient pas à nous tenir en haleine et orchestre mal son suspense et la gradation de la tension dramatique. On ne ressent rien, et l’étau qui se resserre autour des héros nous laisse de marbre. Autre point à déplorer : la platitude des répliques, dénuées de cynisme et d’humour. Rien ne se démarque, c’est fade, le rythme est mou.

Esthétiquement aussi, Pedro Almodóvar déçoit avec une mise en scène terne et sans saveur, une photo aux couleurs peu chatoyantes, un visuel qui ne rend pas bien. Il ne parvient pas à instaurer d’ambiance. Ce n’est ni gai, ni grave, ni sombre, ni oppressant, ni effervescent, ni drôle, ni engagé. En somme, c’est morne et monotone, ce qui peine à captiver et ne rehausse pas notre intérêt. Même les scènes de sexe tombent dans la banalité facile, rien ne marque, rien ne choque. La violence et les passions ne transparaissent pas, et les comédiens semblent faire acte de présence sans s’investir pleinement, même si Javier Bardem est convaincant en athlète handisport. Reste alors le constat social fort et le message politique qui fustige les années noires de la dictature franquiste pour mieux glorifier la démocratie et la liberté retrouvée d’une Espagne délivrée. Mais là encore, la symbolique de l’accouchement (Victor naît dans un bus désert le soir de Noël 1970 et son fils naît dans une voiture un soir de 1990) reste inexpliquée et peu pertinente car mal exploitée. C’est bien le souci majeur d’En Chair et en os : en traitant une intrigue barrée et loufoque sur un ton sérieux et morose, la sauce ne prend pas car le cinéaste ne trouve pas son équilibre. Almodóvar passe à côté de son sujet et condamne le spectateur à la passivité : on ne saisit pas la finalité du film.

En chair et en os : Bande Annonce

En chair et en os : Fiche Technique

Titre original : Carne Trémula
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar, Jorge Guerricaechevarría et Ray Loriga, d’après le roman L’Homme à la tortue (Live Flesh) de Ruth Rendell
Interprétation : Javier Bardem (David) ; Francesca Neri (Helena) ; Liberto Rabal (Víctor Plaza) ; Ángela Molina (Clara) ; José Sancho (Sancho) ; Penélope Cruz (Isabel Plaza Caballero) ; Pilar Bardem (Doña Centro de Mesa)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : Affonso Beato
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : Antxón Gómez
Production : Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo, CiBy 2000, France 3 Cinéma
Distribution : CiBy 2000
Genres : Drame, thriller
Durée : 101 minutes
Date de sortie en France : 29 octobre 1997

France, Espagne – 1997

 

 

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.