Rétrospective Pedro Almodóvar : Matador

A l’occasion de la rétrospective Pedro Almodóvar, retour sur Matador, le cinquième long-métrage du maître espagnol. Avec ce film, le cinéaste aborde des thématiques chères à son œuvre comme la féminité, l’érotisme, le sexe, la mort, et pose les fondements de sa singularité esthétique tout en étoffant à l’envi les éléments constitutifs de l’identité culturelle de son pays.

Synopsis : A Madrid, les enquêteurs sont intrigués par plusieurs vagues de meurtres et envisagent la piste d’un tueur en série lorsque le jeune Angel, élève dans une école de tauromachie, se rend au commissariat non seulement pour avouer un viol qu’il aurait commis, mais également pour endosser la culpabilité de tous les récents crimes non élucidés qui intéressent la police. Rapidement, les autorités s’interrogent sur la santé mentale de l’apprenti toréador.

La Mort vous va si bien

Matador, c’est d’abord un terme qui désigne, dans le vocabulaire de la corrida, le bourreau du taureau, celui qui est chargé de mettre l’animal à mort. Dans son film, Almodóvar reprend et exploite les codes de cette discipline traditionnelle espagnole en portant à l’écran le parcours d’un héros étrange et ténébreux, l’ancien torero vedette Diego Montes, qui, suite à une grave blessure, a été contraint d’abandonner l’arène pour se consacrer à l’enseignement. Désormais, il apprend l’art de tuer à ses élèves. Mais le Matador, c’est aussi, au sens large, un terme qui signifie « tueur », du verbe « matar », qui veut dire « tuer ». Et l’on comprend rapidement que le mot est ici à envisager sous sa polysémie, puisque le cinéaste tisse d’emblée une métaphore filée entre la tauromachie, le meurtre mais aussi l’acte sexuel, à travers un montage tranchant et vif qui met en parallèle l’entraînement de Diego, ses rituels érotiques malsains voire nécrophiles (il se masturbe en regardant Six Femmes pour l’Assassin, un film où des femmes se font tuer) et les pratiques de Maria, une femme fatale qui met à mort ses amants en leur enfonçant une broche à cheveux dans le cou pendant qu’ils font l’amour.

D’emblée, on remarque des similitudes flagrantes entre la manière dont le matador exécute méticuleusement sa proie et la façon dont Maria s’attaque à ses partenaires. De fait, en exploitant à fond le registre de la corrida, qu’il reprendra également dans Parle avec elle, Pedro Almodóvar signe une oeuvre à l’identité ibérique très marquée qui pose déjà les jalons d’une dialectique forte que l’on retrouve dans tout son cinéma, à savoir le rapport intrinsèque qui existe entre l’amour, le sexe et la mort.

En s’interrogeant sur le lien mythique entre Eros et Thanatos, le maître espagnol installe le fondement d’une obsession cinématographique qu’il ne cessera jamais de questionner dans le reste de son travail. Le désir et les pulsions morbides s’expriment toutes deux avec violence et passion, pour finalement se confondre totalement, à tel point qu’à la fin, les deux amants iront jusqu’à se déclarer leur flamme en ces termes : « Je t’aime plus que ma propre mort ». Par ailleurs, on note qu’Almodóvar a également instauré un fort symbolisme grâce à son utilisation (parfois criarde et intempestive) de la couleur rouge, qui représente à la fois la féminité, l’amour, la séduction, l’interdit, le danger et la mort. Très vive, cette dominante jalonne également le reste de son œuvre ce qui permet d’affirmer que Matador, sans être parfait ni abouti, cristallise déjà toutes les idées fixes du réalisateur, esthétiquement et thématiquement. Il semble donc important d’appréhender ce film comme une étape qui s’inscrit logiquement dans le continuum artistique d’un véritable auteur.

Vous les femmes…

Matador affiche un positionnement idéologique ambigu qui pousse le spectateur à se demander si le propos du film est féministe, ou au contraire misogyne. En effet, le public se trouve confronté à une galerie de femmes névrosées et castratrices, comme souvent chez Almodóvar. On pense par exemple aux figures maternelles, entre la mère d’Eva, une jolie mannequin qui vit des amours licencieuses avec Diego Montes, et celle d’Angel, l’élève de Diego, un jeune homme impuissant et complexé qui rêve d’exprimer sa virilité en devenant matador. La première est envahissante et dénuée de toute psychologie, ce qui en fait un personnage hautement comique, puisqu’elle va jusqu’à soupirer en levant les yeux au ciel à l’idée d’accompagner sa fille porter plainte pour viol au commissariat. La seconde est dévote, membre de l’Opus Dei, et nous apparaît comme une bigote haineuse qui sabote la confiance de son fils en le rabaissant et le calomniant, ce qui est un ressort humoristique essentiel puisqu’elle finit par être la seule encore persuadée de la culpabilité de son enfant qu’elle prend pour un tueur et un monstre. Ces deux protagonistes, qui ne correspondent en rien à l’image de mère idéale, sont des femmes indignes et antipathiques qui donnent une image très négative de la gent féminine.

Mais cela ne s’arrête pas là : Almodóvar dévoile une galerie entière de femmes dérangées et timbrées. On peut citer la psychologue qui profite outrageusement de la faiblesse morale et physique d’Angel pour presque abuser de lui ; Eva la petite idiote naïve qui s’accroche à son amant sans aucune décence et qui s’habille comme une allumeuse ; Maria la redoutable mante religieuse tueuse en série ; les mannequins qui se droguent et qui vomissent en coulisses, etc. Force est de constater que les héroïnes almodovardiennes, hystériques et instables, ne sont pas des modèles d’équilibre ! Autre élément scénaristique qui interpelle : la manière systématique dont le cinéaste s’amuse à dédramatiser le viol et les violences faîtes aux femmes. La policière déclare, en voyant Angel et son joli minois, que sa victime a eu bien de la chance, et Eva, qui se fait agresser à répétition à cause de ses mœurs et de ses tenues ostentatoires, ne prend même plus la peine de porter plainte : c’est la routine. Par conséquent, Matador choque parfois par son traitement irrévérencieux et provocateur et sa façon d’aborder des sujets graves en les tournant en dérision pour finalement en faire des gags.

Mais il serait réducteur de s’arrêter là. Certes, la facétie d’Almodóvar peut parfois paraître déplacée suivant le contexte, mais il faut bien voir que le réalisateur porte surtout à l’écran l’impuissance des hommes, réduits pour la plupart à l’état d’objet. Angel, impuissant, est ridiculisé par Eva lorsqu’elle avoue aux policiers qu’il n’a même pas pu la pénétrer, et le jeune homme se pose lui-même comme un simple support de désir sexuel quand il confesse ses prétendus meurtres, se présentant toujours comme une victime qui aurait subi les assauts homosexuels d’hommes déviants avant de les neutraliser par vengeance. Maria, quant à elle, exerce son pouvoir en émasculant les hommes et en les tuant pendant l’acte, « pour se défendre » dit-elle. En réalité, elle les utilise pour satisfaire sa véritable nature, et on peut supposer que sa fameuse épingle à cheveux, très pointue, se substitue progressivement au phallus, ce qui entraîne le constat suivant : c’est Maria qui domine. A ce titre, cette dernière, très entreprenante, assume ses penchants et revendique ses envies grâce à un tempérament très affirmé : dans le couple de tueurs qu’elle forme avec Diego Montes, c’est elle qui porte la culotte. Au final, Pedro Almodóvar porte un intérêt particulier à la femme dont il se moque pour mieux la glorifier, et donne vie à toute une ribambelle de personnages troublés et hauts en couleur, caractéristique symptomatique là encore de son cinéma très vivant, exubérant, acidulé, drôle et fou.

Obsession cinéma

Avec Matador, Pedro Almodóvar signe un cinquième film ambitieux qui mélange les genres – parfois maladroitement – entre le drame érotique, la satire sociale et le thriller. Le cinéaste, gourmand et fanatique, livre une intrigue foisonnante et pétrie de références cinématographiques (Six femmes pour l’Assassin ; La lune sanglante) jusqu’à procéder à une mise en abîme quand Maria et Diego se rendent au cinéma pour y voir Duel au soleil (les héros s’entretuent, ce qui préfigure leur propre destinée). En lorgnant du côté du mythe de la femme fatale et en revisitant les codes du film noir, on peut supposer qu’Almodóvar rend hommage à Hitchcock et ses pairs, tout en y apportant une touche de folie typiquement personnelle qui fait de son film un objet hybride et unique. Oui mais voilà, l’histoire est mal encadrée et le film manque d’équilibre.

A trop vouloir s’éparpiller, le réalisateur perd de vue la direction qu’il cherche à donner à son récit, et le scénario malhabile reflète bien le problème. L’enquête policière, à peine effleurée, n’est pas du tout approfondie, le suspense est mal géré, la révélation finale est invraisemblable, et la psychologie de certains personnages est négligée. En réalité, l’action, décousue, manque de crédibilité et de liant : c’est fouillis et incohérent, ça ne se tient pas. Dommage, d’autant qu’en amorçant des pistes pertinentes comme la rencontre amoureuse entre deux tueurs en série qui se reconnaissent instinctivement, Almodóvar aurait pu creuser des thématiques intéressantes telles que la fascination pour la destruction, la fatalité, etc. On passe un peu à côté de plusieurs sujets qui auraient gagné à être étayés.

Matador reste cependant un film que l’on prend plaisir à regarder, surtout si l’on est familier de l’univers d’Almodóvar. On peut y déceler les prémices de son registre satirique, notamment à travers sa critique acerbe de la religion, de la foi et du conservatisme, mais aussi grâce à sa liberté de ton débridée et décomplexée. L’artiste s’autorise tout avec une légèreté insolente, et ce en dépit des zones parfois dérangeantes qu’il explore (nécrophilie, meurtre, folie, perversion sexuelle, sado-masochisme). On apprécie l’ensemble pour son cachet et sa portée significative : malgré son style daté très estampillé 80’s, ses couleurs criardes, ses effets kitsch et son ambiance à la limite du baroque psychédélique, Matador demeure une œuvre de jeunesse sincère, pétillante, décalée et foisonnante qui nous fait maladroitement assister à la naissance d’un futur grand nom du Septième Art.

Matador : Bande Annonce

Matador : Fiche Technique

Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar, Jesús Ferrero
Interprétation : Assumpta Serna (María Cardenal) ; Antonio Banderas (Ángel) ; Nacho Martínez (Diego Montes) ; Eva Cobo (Eva) ; Julieta Serrano (Berta Giménez) ; Chus Lampreave (Pilar) ; Carmen Maura (Julia) ; Eusebio Poncela (le commissaire del Valle)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : Ángel Luis Fernández
Montage : José Salcedo
Musique : Bernardo Bonezzi
Direction artistique : Javier Fernandez
Production : Andrés Vicente Gómez
Sociétés de production : Compañía Iberoamericana de TV, Televisión Española (TVE)
Distribution : CEL Home Video, Compañía Iberoamericana de TV, Home Cinema Group, Sony Pictures Classics
Genre : Comédie dramatique, thriller érotique
Durée : 110 minutes
Date de sortie en France : 27 avril 1988

Espagne – 1986

 

 

 

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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