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Les Amants passagers, un film de Pedro Almodovar : Critique

 Farce, sexe et mescaline !

Qui peut oublier son premier amour ? Avec Les amants passagers, son 19ème long métrage, Pedro Almodovar se lâche et renoue avec la pure comédie, celle qui a fait son succès à ses débuts, dans les années 80. Dès la fin du générique, pimpant et kitsch à souhait, comme dans les grandes comédies de la Movida, le réalisateur prévient le spectateur : ceci n’est que pure fiction. S’agit-il d’un retour aux sources ou d’une récréation dans sa filmographie globalement ancrée dans le drame (de Tout sur ma mère en 1999 à Volver en 2006 en passant par Parle avec Elle en 2002, et un passage dans le thriller aussi dramatique que déjanté, La piel que habito en 2011)? La question reste posée.

Après une première séquence courte, un caméo surprise et un clin d’œil a ses acteur fétiches, Penelope Cruz et Antonio Banderas, l’histoire nous enferme en grande partie dans un huis clos théâtral, à l’univers baroque : un avion de la compagnie Peninsula, originellement en route pour Mexico, dont le train d’atterrissage est bloqué, tourne en rond au dessus de la Tolède. Pendant ce temps, les stewards gays, ivres et sexuellement déjantés, assurent l’ambiance et mettent de la mescaline dans les cocktails des passagers de la classe affaire pour les détendre. L’atmosphère devient vite digne d’une orgie romaine, tandis que le petit peuple, la classe économique, est chloroformé, et dort à poings fermés durant la totalité du vol.

Le point fort du film réside en partie en un casting d’exception, absolument nécessaire pour jouer tous ces personnages truculents et farfelus, fuyant vers le Mexique : le trio de stewards gays bien sûr, une vierge clairvoyante qui touche les testicules des pilotes pour faire ses prédictions, une femme maitresse et dominatrice célèbre (excellente Cecilia Roth), un jeune couple, issu d’une cité, lessivés par la fête du mariage et accroc aux drogues (le jeune marié sort la mescaline de son anus), un financier corrompu et dénué de scrupules, affligé après avoir pris les distances avec sa fille ; un don juan invétéré qui a mauvaise conscience et qui essaie de dire au revoir à l’une de ses maîtresses… Dans ce vaudeville, chacun a son secret. C’est l’occasion pour Almodovar de livrer ses personnages à une sorte de catharsis, un savoureux mélange de crise d’identité sexuelle, recherche de la rédemption et irruption violente du désir, le tout avec une légèreté assumée, accompagnée d’une brillante trouvaille, la panne du téléphone de cabine qui rend publiques toutes les conversations. Cette catharsis devient le meilleur moyen d’échapper à l’idée de la mort. Ici, le pape de la Movida sort du système Hollywoodien en choisissant des acteurs peu connus, et s’affranchit du décorum imposé par la perspective d’une sélection dans un grand festival. Almodovar se livre, pratique un cinéma libre et personnel, plein de sincérité. Il aime ses personnages, même les plus mauvais, même les plus coupables, et leur donne la possibilité de se sauver eux-mêmes, essentiellement par leur rédemption. A cette ambiance surréaliste se rajoute un scénario improbable, les couleurs des décors et des costumes pop et flash. La lumière intense donne la pêche ; la mise en scène est impeccable malgré l’espace contigu ; la tonalité est résolument disco, desservie par une musique très inspirée d’Alberto Iglesias et une une chorégraphie d’anthologie des stewards sur la chanson des Pointers Sisters, « I am so Excited ». La comédie musicale a tué le cabaret, nous raconte Almodovar. On retrouve résolument l’univers léger de Femmes aux bord de la crise de nerf (1988) ou de Kika (1993).

Toutefois chez Almodovar, la métaphore sociale n’est jamais gratuite. Sous l’allégorie, se cache une Espagne ravagée par la crise et un message sur le désespoir des classes moyennes, en perte de droits sociaux et accablée par le chômage. La péninsule ibérique est comparée à un avion qui vole sans savoir où atterrir. Le gouvernement et les promoteurs du pays sont corrompus et sans cesse visés par Almodovar tout au long du film. Pourtant les habitants n’ont pas perdu le sens de la jubilation, et son goût des excès. Il ne faut qu’un pas pour élargir cette allégorie à la corruption généralisée des sociétés contemporaines, la France n’étant pas en reste, avec l’affaire Kahuzac, et bloquée dans des débats sur le mariage homosexuel. Effectivement, ne sommes nous pas tous, comme les passagers somnolents de la classe économique, en perte d’idéaux et assommés par la langue de bois des politiques, leur corruption, et leurs promesses électorales peu tenues ? Ainsi, la vie dans les nuages est aussi compliquée que sur terre, pour les mêmes raisons, qui se résument à deux mots : « sexe » et « mort ». Nous évoluons tous entre Eros et Thanatos dirait Freud. Si le film perd de son rythme vers le milieu, c’est parce qu’il sort de l’avion et décrit le sol, beaucoup moins intéressant. Alors qu’à l’intérieur, la croisière s’amuse, tout en se confessant.

Beaucoup penseront qu’Almodovar est meilleur en drame qu’en comédie finalement. Certes, ce n’est pas le meilleur de ses chefs d’œuvre. Mais il faut aimer Almodovar et le connaître pour apprécier à sa juste valeur Les Amants Passagers. la comédie n’est pas toujours fine mais elle est au diapason d’une époque vulgaire et déprimante. Le maestrio est obligé dans ce contexte trouble de manier la truelle plutôt que le pinceau, de pousser son style très « Movida » à son paroxysme. Il n’y a pas d’Almodovar mineur. Mais il peut y avoir un Almadovar récréatif : est-ce que même les plus grands réalisateurs n’auraient pas le droit de se faire plaisir par moment ? Le réalisateur est détendu, on le sent à chaque plan, aucune pression, c’est limpide, clinquant, chatoyant. Nous retrouvons l’Almodovar du début, avec cette légèreté potache, cette simplicité, cette sincérité. Ce film coloré, osé et décalé donne la patate mais est à conseiller uniquement aux « esprits libres » et en vo. Ici, Almodovar retrouve l’essence même du cinéma : un divertissement avant tout autre chose.

Les amants passagers : Bande-annonce

Synopsis : Un Airbus A340 de la compagnie espagnole fictive Península décolle pour Mexico. Un problème technique empêche un des trains d’atterrissage de sortir, ce qui oblige l’avion à rebrousser chemin et à tourner en rond au-dessus de l’Espagne. Les tours de contrôle appelées au secours refusent de le recevoir, seul l’aéroport de La Mancha désaffecté pourrait être libre pour un atterrissage d’urgence. Les passagers de la classe économique ont été drogués par les stewards pour éviter qu’ils paniquent. Les passagers de la classe affaire et les membres d’équipage, pensant vivre leurs dernières heures, s’adonnent à leurs fantasmes sexuels en toute liberté.

Les amants passagers : Fiche technique

Titre original : Los amantes pasajeros
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Javier Cámara (Joserra), Carlos Areces (Fajardo), Raúl Arévalo (Ulloa), Lola Dueñas (Bruna), Cecilia Roth (Norma), Hugo Silva (Benito), Antonio de la Torre (Alex Acero)…
Image : José Luis Alcaine
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : María Clara Notari
Costumes : Tatiana Hernández, David Delfín
Production : Agustín Almodóvar et Esther García
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé Distribution
Festivals et récompenses: People’s Choice Award et Meilleure comédie européenne aux prix du cinéma européen 2013
Durée : 91 minutes
Genre : Comédie musicale
Date de sortie : 27 mars 2013

Espagne – 2013

 

 

 

 

 

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