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L’Étrange Festival 2025 : Gorgonà, une fable féministe embrumée par le style

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Fraîchement révélé à la Semaine de la Critique de Venise, Gorgonà marque le passage d’Evi Kalogiropoulou au long-métrage avec une ambition certaine : revisiter le mythe antique de la gorgone à l’aune des luttes féminines contemporaines. En situant son récit dans un monde dystopique ravagé par la pollution, où le pétrole fait office de monnaie d’échange, la réalisatrice esquisse une allégorie de pouvoir, de désir et de révolte. Mais à force de surcharge esthétique et de symbolisme appuyé, Gorgonà se prend au piège de son propre dispositif, jusqu’à diluer la portée de son propos.

Dans ce futur à la Mad Max, l’humanité survit dans des communautés militarisées, où les hommes, rendus grotesques par leur addiction aux anabolisants, s’érigent en chefs de guerre d’un monde déjà éteint. Les femmes, elles, n’ont droit qu’aux marges. Elles cuisinent, nettoient, se prostituent, et parfois tout ça à la fois. C’est dans ce paysage asphyxié que surgit Maria (Melissanthi Mahut), franc-tireuse solitaire, dont l’ascension sociale et politique vient bouleverser un ordre patriarcal aussi figé qu’absurde. Mais ce renversement ne se fait pas seul. L’arrivée d’une mystérieuse étrangère (Aurora Marion), échangée contre des ressources, ravive en Maria un désir enfoui, catalyseur d’un changement aussi intime que politique.

Fidèle aux thématiques qu’elle a explorées dans ses précédents courts-métrages (Motorway 65, On Xerxes’ Throne), Kalogiropoulou interroge ici le rapport au corps, à la contrainte et au toucher. Dans Gorgonà, la communication passe par la peau, les gestes, la chaleur – autant d’éléments qui font du corps un terrain de lutte mais aussi de reconquête. Les étreintes, qu’elles soient désirées ou imposées, deviennent ainsi des moments de bascule où se joue la réappropriation féminine.

Une beauté empoisonnée pour un récit sans venin

Pourtant, ce geste de mise en scène, aussi fort soit-il, se heurte rapidement à ses propres limites. La tension narrative promise – notamment par le concours organisé pour désigner le successeur du leader mourant, Nikos – s’étiole au fil du récit. Plutôt que de construire un suspense ou d’explorer les dynamiques de pouvoir en profondeur, Kalogiropoulou préfère s’attarder sur les regards, les silences, les jeux de textures et de lumière. Ce choix contemplatif, loin d’être illégitime, finit cependant par devenir pesant, surtout quand l’intrigue piétine et que les personnages secondaires ne servent que de faire-valoir au message féministe.

Là où le film aurait pu être un western post-apocalyptique chargé de tensions politiques, il devient un drame symboliste, presque abstrait, où l’émancipation est davantage suggérée que vécue. Le rapprochement entre Maria et la nouvelle venue, bien qu’il soit au cœur du récit, manque de chair. Leur relation sentimentale n’est développée que dans une série de scènes sensuelles, dont l’organicité finit par se retourner contre l’émotion. Ce qui faisait sens dans les formats courts de la réalisatrice semble ici étiré, voire plaqué.

La dernière partie précipite les événements sans leur donner le temps d’exister. Le rythme s’accélère brutalement, les images s’emballent et les symboles se multiplient, au point d’étouffer le spectateur. Le chapitrage en cinq actes, les séquences musicales aux accents mélancoliques, les analepses censées expliquer un retournement psychologique : rien n’y fait. Le film échoue à donner du poids à son final, qui laisse un goût d’inachevé.

Reste une proposition visuelle forte, un univers singulier, et une volonté manifeste de questionner les mythes pour en faire surgir de nouvelles figures de résistance. Mais à trop vouloir incarner la vengeance féminine dans un style travaillé jusqu’à l’artifice, Gorgonà sacrifie la chair du récit sur l’autel du concept. Et ce qui devait être une réécriture vibrante de la gorgone devient un objet esthétique un peu froid, fascinant mais creux.

Fiche technique – Gorgonà

Réalisation : Evi Kalogiropoulou
Interprètes : Melissanthi Mahut, Aurora Marion, Christos Loulis, Kostas Nikouli, Stavros Svigkos
Scénario : Evi Kalogiropoulou, Louise Groult
Photographie : Giorgios Valsamis
Montage : Yorgos Zafeiris
Musique : Ilias Kampanis, Nick Athens, Karolos Berahas
Son : Xanofontas Kontopoulos, Vincent Verdoux
Décors : Stavros Liokalos
Costumes : Evelyna Darzenta, Anna Zotou
Maquillage : Alexandra Myta, Olga Patsiou
Coiffure : Sotiris Paterakis, Argiro Kartsioti
Production : Amanda Livanou, Bertrand Gore, Nathalie Mesuret, Alexandre Perrier, Fenia Cossovitsa
Société de production : NEDA FILMS
Sociétés de co-production : BLUE MONDAY PRODUCTIONS, KIDAM, BLONDE
Société de distribution : UFO DISTRIBUTION
Pays de production : Grèce, France
Genre : Drame
Durée : 1h35

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : The Chronology of Water, le sang de la sirène

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« Combien de miles faut-il parcourir pour arriver jusqu’à soi ? » Comment accepter et vaincre la douleur ? La réponse à ces questions universelles ne peut être que personnelle. En s’emparant de ce thème de la résilience et du roman autobiographique de Lidia Yuknavitch, The Chronology of Water, Kristen Stewart n’a pas choisi la facilité. Pour son premier long-métrage, elle a préféré l’audace, la créativité et l’affirmation singulière de sa vision d’artiste. Avec The Chronology of Water, elle nous invite à un voyage intérieur brut, viscéral, sensoriel, où les images se fracturent et se recomposent comme l’identité disloquée d’une femme brisée. Poignant.

Si Kristen Stewart a acquis une renommée mondiale grâce à la saga Twilight, elle s’est rapidement tournée vers le cinéma indépendant. Sils Maria, Café Society, et plus récemment Les Crimes du futur témoignent de sa volonté de s’affranchir du cinéma hollywoodien. Un parcours assez semblable à celui de Scarlett Johansson, dont le premier film, Eleanor The Great, a également été présenté en compétition au Festival de Deauville.

Mais contrairement à la star d’Avengers, Kristen Stewart a elle-même écrit son scénario, adapté de The Chronology of Water. Ce roman relate le parcours d’une jeune nageuse victime de maltraitance et d’inceste, devenue écrivaine féministe et professeure dans l’Oregon. Pour rester fidèle à l’esprit du texte, la réalisatrice a décidé de le découdre pour retisser, fil par fil, un récit fragmenté par une mémoire vive bâtie sur la peur et la fureur.

L’art de la reconstruction

Nageuse depuis sa tendre enfance, Lidia cherche à s’évader d’un cadre familial violent et oppressant. Entre un père abusif, une mère dépressive et une sœur prête à l’abandonner pour sa propre survie, elle tombe naturellement dans la drogue, l’alcool, mais aussi dans une frénésie d’écriture. Virée de l’université, Lidia s’inscrit à un séminaire dirigé par Ken Kesey. À travers l’existence chaotique de cette jeune femme, racontée par brides, sous forme d’atroces réminiscences, The Chronology of Water expose le quotidien d’une fille tailladée, broyée, dépendante et vouée à échouer, la lutte constante pour la vie s’accompagnant de pulsions autodestructrices.

Kristen Stewart parle ainsi de naissance, de mort et de renaissance, de la lente réappropriation de soi à la quête d’une nouvelle identité. Elle montre la douleur comme une fatalité, qui ne peut pas être évitée, mais comprise et dépassée. Elle évoque aussi la sexualité, la maternité, le pardon. Autant de sujets qui appartiennent à une sorte de « conscience collective » à laquelle le film donne progressivement forme. Imogen Poots, remarquée notamment dans V pour Vendetta, Mobile Homes et The Father, donne corps à ce personnage tourmenté avec autant de fougue et de rage que de sensibilité. Les dialogues, assez rares, laissent à son personnage un seul champ d’expression : l’écriture, comme urgence créatrice, traduite par l’omniprésence de la voix off.

En miroir de son héroïne, qui se consume pour revenir à la vie, The Chronology of Water déstructure sa narration, ses phrases, ses images même, pour composer un magma brûlant de souffrance, de violence et de résistance. Cette mise en scène disséquée, viscérale, presque expérimentale, qui ose être dérangeante, entretient un malaise permanent. Quelques leitmotive viennent s’insérer au sein de cette succession de pensées et de souvenirs volatiles. Du sang s’étalant sur le carrelage. La cassure d’une mine de crayon. Le clapotement de l’eau. Kristen Stewart compose une odyssée sensorielle inspirée du cinéma d’Andrei Tarkovsky (L’Enfance d’Ivan, Stalker, Le Sacrifice) qu’elle cite parmi ses influences.

Malgré la brutalité et l’atmosphère oppressante de The Chronology of Water, la réalisatrice filme les corps et les visages féminins avec beaucoup de douceur et de sensualité. Par ce voyage au cœur de la psyché féminine, Kristen Stewart signe un premier film assumé et assuré, impressionnant de maîtrise. Une belle mécanique de créativité.

Fiche technique – The Chronology of Water

Réalisation : Kristen Stewart
Scénario : Kristen Stewart, Andy Mingo
Production : Scott Free Productions
Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Imogen Poots, Thora Birch, Jim Belushi, Charles Carrick, Tom Sturridge…
Genre : drame
Date de sortie : 10 décembre 2025
Durée : 2h07
Pays : Etats-Unis

Deauville 2025 : Eleanor The Great, paroles endeuillées

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Trente ans après ses débuts au cinéma, Scarlett Johansson réalise son premier long-métrage avec Eleanor The Great, un drame doux et sensible sur le deuil, la mémoire et la réconciliation. Présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, le film a été chaleureusement applaudi. Aujourd’hui, il concourt en compétition officielle au Festival de Deauville. Une entrée remarquée pour une œuvre aussi sincère que douloureuse.

Lorsque Scarlett Johansson découvre le scénario écrit par Tory Kamen, transmis par une amie, elle est profondément touchée. Elle y retrouve des thématiques personnelles, comme la perte, la transmission et le silence, mais aussi une vision douce-amère de la vieillesse qui lui rappelle sa relation avec sa propre grand-mère. Conquise, l’actrice décide de produire et de réaliser elle-même le film.

Même si le grand public imagine d’abord Scarlett Johansson en costume de super-héroïne, la star américaine a toujours été attachée au cinéma indépendant (Under the Skin, Asteroid City). En réalisant son premier long-métrage, elle embrasse cette direction et marque un véritable tournant dans sa carrière. En choisissant d’ancrer le récit à New York, sa ville natale, elle injecte à son œuvre une part de son héritage familial. Plusieurs membres de sa famille, originaires de Pologne et de Russie, ont en effet péri pendant la Shoah. Ce lien intime se ressent dans son traitement pudique et sensible des personnages.

Le silence des cœurs brisés

Eleanor The Great suit l’existence du personnage de June Squibb, une nonagénaire vive et lucide, qui vient de perdre sa meilleure amie, Bessie. Afin de ne pas demeurer seule, elle quitte la Floride et retourne auprès de sa fille à New York. Inscrite dans un centre culturel juif, elle est intégrée par erreur à un groupe de survivants de la Shoah. Poussée à s’exprimer par les membres, elle raconte alors une terrible histoire de fuite et de persécutions… qui n’est pas la sienne, mais celle de sa chère Bessie.

À travers cette confusion assumée, qui piège progressivement une héroïne bien intentionnée, le film évoque la puissance mémorielle, la nécessité de transmettre des souvenirs afin que ceux-ci ne tombent pas dans l’oubli. Le récit aborde ainsi le mensonge avec une extrême délicatesse. Jamais moraliste, il interroge plutôt ce qu’on choisit de dire, ou de taire, pour faire vivre ceux qu’on a aimés et affronter le poids incommensurable du deuil. 

En parallèle, Eleanor fait la rencontre de Nina (Erin Kellyman), une jeune journaliste encore incapable d’accepter la mort de sa mère. Délaissée par un père enfermé dans son chagrin, Nina trouve en Eleanor une présence bienveillante, une forme de stabilité, mais aussi un sujet d’article en or. C’est cette relation intergénérationnelle qui forme le cœur émotionnel du film. Toutes deux très attachées à leurs grands-mères, Scarlett Johansson et Tory Kamen trouvent le ton juste pour faire exister cette amitié improbable. On rit, on s’émeut, sans jamais tomber dans l’excès. Le film privilégie la sincérité à l’artifice. Le deuil se présente donc comme un processus intime, unique, souvent maladroit : Eleanor ment, Nina pleure sans cesse, le père se mure dans son bureau. Et rien ne fonctionne, jusqu’au moment où la parole se libère. 

En choisissant une mise en scène sobre, sans effet appuyé, Scarlett Johansson adopte une approche épurée qui épouse parfaitement l’authenticité de ses personnages. Cette retenue volontaire constitue à la fois la force et la limite du film. Si l’on pourrait regretter un léger manque de souffle, d’ampleur ou de tension narrative, ce parti pris accompagne toutefois la nature même du projet : un drame à fleur de peau qui préfère l’écoute à l’éclat, le ressenti à l’analyse. Avec beaucoup de délicatesse, une touche d’humour et sans emphase, Eleanor The Great aborde ainsi des sujets profonds avec une douceur rare : le deuil, le pardon, la mémoire, l’identité juive, le poids de l’héritage. Malgré un déroulement tout à fait convenu, son histoire parvient à nous toucher grâce à sa grande sensibilité.

Les premiers pas de Scarlett Johansson derrière la caméra impressionnent donc par leur modestie et leur assurance. En s’éloignant des sentiers balisés du cinéma hollywoodien, l’actrice affirme sa voix, sans chercher à trop en faire. Une première réalisation prometteuse, tendre et sincère, qui révèle que la star d’Avengers et du récent Jurassic World : Renaissance a encore beaucoup à offrir.

Eleanor The Great : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=gmvL5NJzpRg&ab_channel=MAXMRS

Eleanor The Great : fiche technique

Réalisation : Scarlett Johansson
Scénario : Tory Kamen (adapté de son propre roman)
Interprètes : June Squibb, Chiwetel Ejiofor, Jessica Hecht, Erin Kellyman
Photographie : Hélène Louvart
Monteur : Harry Jierjian
Musique : Dustin O’Halloran
Chef décorateur : Happy Massee
Chef costumier : Tom Broecker
Ingénieur du son : Grant Elder
Sociétés de production : Maven Pictures, Pinky Promise, These Pictures, Wayfarer Studios
Sociétés de distribution : TriStar Pictures, Sony Pictures Classics
Pays de production : États-Unis
Genre : Drame
Durée : 1h38
Date de sortie : 19 novembre 2025

L’Étrange Festival 2025 : Le Maure de Karatas, portrait d’un homme effacé

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Avec Le Maure de Karatas, Adilkhan Yerzhanov s’aventure pour la première fois dans un paysage urbain, sans renier sa signature singulière. Il convoque les figures du vigilante movie et l’ombre de Rambo, mais détourne aussitôt l’attente d’un film d’action spectaculaire. Le Maure de Karatas est un polar imprégné de poésie, un récit suspendu entre silence et violence, où l’esthétique agit autant comme un écrin que comme un piège pour un héros effacé, constamment rejeté ou absorbé par une ville dont il ne maîtrise plus les codes.

Karatas, dans cette version urbaine, devient une entité abstraite, presque mentale, où les stigmates de la corruption forment le décor d’un monde désincarné. Yerzhanov s’empare des genres – thriller, drame social, conte – pour en faire un langage visuel au service d’un constat : la violence, insidieuse, s’est incrustée jusque dans l’esprit torturé de ses personnages marginaux.

Un anti-héros dans une ville malade

Déjà mutique dans le fascinant Steppenwolf, Berik Aitzhanov confirme ici son magnétisme silencieux. Comme Jean-Louis Trintignant dans Le Grand Silence, il traverse le film sans prononcer un mot. Son corps parle pour lui, raide, hanté et incarne ce Moor, ancien militaire au lourd syndrome post-traumatique, qui traîne ses propres fantômes derrière lui. Un rôle tout en intériorité, où l’acteur livre une performance physique mais profondément introspective. Il retrouve Anna Starchenko, dans une dynamique nouvelle. Elle est Maria, sa belle-sœur, mannequin en sursis, tentant de survivre aux dettes laissées par un mari disparu. Écartelée entre un métier exigeant, un fils à élever et la menace constante d’un mafieux (Zhandos Aibasov), elle se débat dans une chute inexorable. L’arrivée de Moor dans sa vie, figure protectrice taciturne, ouvre une brèche dans ce désespoir – une mission de rédemption autant que de protection, comme un dernier sursaut d’humanité.

Le scénario, somme toute classique, ne cherche pas à surprendre. Il fonctionne plutôt comme un canevas. Yerzhanov y brode un regard, une ambiance et une vision du monde désenchantée. La ville qu’il filme a perdu toute loi – ni justice, ni compassion – et ceux qui y survivent ne sont plus que des silhouettes broyées par l’indifférence. Maria est à deux doigts de céder à l’appel de la poudre synthétique, tandis qu’on exige de Moor qu’il redevienne une arme, alors qu’il aspire au silence, au pardon, au deuil de la violence.

On pense à Aki Kaurismäki, avec L’Homme sans passé, mais Le Maure de Karatas se révèle plus nihiliste, dénué de tout triomphe, même feutré. Yerzhanov filme un conte contemporain sans illusion, où la frontière entre réel et mythe se brouille dans les lumières artificielles de Karatas. Il ne cherche pas à explorer la verticalité de cette ville, mais plutôt à plonger son spectateur dans un labyrinthe mental, saturé de néons et de béton. Ce qui nous fait songer au Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, tant dans la stylisation que dans la lenteur hypnotique du récit. Le tout est porté par la musique de Sandro di Stefano, vibrante, qui amplifie les silences et accompagne chaque geste de Moor avec gravité.

Cependant, le film exige du spectateur qu’il accepte son pacte : faire du contemplatif et du mélo sensoriel un véritable moteur narratif. Ce n’est qu’à cette condition que peut naître sa dimension mythologique. Plus qu’un western urbain, c’est un rituel de rédemption, lentement construit dans les ruines d’une société désenchantée.

Invité d’honneur de l’Étrange Festival, Adilkhan Yerzhanov continue de fasciner. Son cinéma reste fidèle à lui-même : une narration diffuse, poétique, empreinte de violence sourde, de mélancolie et une pointe d’absurdité. Le Maure de Karatas n’est pas un film à rebondissements, mais une variation sur la réinsertion dans un monde qui n’a plus besoin de nous. Loin de toute héroïsation, Moor devient une figure tragique, et dans son regard se lit une vulnérabilité partagée avec Maria. Ensemble, sans jamais se l’avouer, ils tentent de s’extraire de cette ville malade. Mais le cinéaste ne propose aucune échappatoire : ni pour les vivants, ni pour les morts. Un constat implacable que l’on retrouve également dans Cadet, présenté en compétition officielle cette année, et qui prolonge cette vision froide, austère, d’une humanité à la dérive.

Bande-annonce – Le Maure de Karatas

Fiche technique – Le Maure de Karatas

Titre original : Mavr
Réalisation : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes : Berik Aytzhanov, Anna Starchenko, Zhandos Aitbasov
Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev
Décors : Yermek Utegenov
Son : Zurab Kurmanbayev
Montage : Arif Tleuzhanov
Musique : Sandro Di Stefano
Production : Olga Khlasheva, Yermek Utegenov
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Action
Durée : 1h23

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : The End, le bunker des égoïstes

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Les comédies musicales sont rares. Encore plus au sein de la compétition du Festival de Deauville. The End de Joshua Oppenheimer faisait donc figure d’exception. En mettant en scène le quotidien d’une famille recluse après la fin du monde, le réalisateur américain s’attache aux mensonges, aux faux-semblants et aux vérités dont chacun se convainc pour rendre une situation effroyable acceptable. Malheureusement, rien ne fonctionne dans ce film excessivement bavard, qui ne fait sourire que par son ridicule.

Joshua Oppenheimer ne s’était jamais frotté au monde de la fiction. Épanoui dans le genre documentaire, il s’est intéressé au massacre des opposants politiques en Indonésie lors des années 1960 avec The Act of Killing, puis les Yeux du silence. La naissance de son premier long-métrage, un projet pour le moins ambitieux, a duré huit ans. Difficile de prime abord de trouver un lien avec une comédie musicale post-apocalyptique. Pourtant, l’approche documentaliste du réalisateur se ressent dans sa volonté de disséquer les travers de l’âme humaine. Dommage que cette aspiration s’exprime dans une histoire excessivement longue et des personnages creux. Preuve en est faite : le travail de fiction ne s’invente pas.

Les scrupules des nantis

Alors qu’une catastrophe écologique a rendu la Terre inhabitable depuis vingt-cinq ans, une famille privilégiée survit dans un confortable bunker. Les parents, incarnés par Michael Shannon et Tilda Swinton, y éduquent leur fils unique, né entre ses murs. À son service, le trio a recueilli un docteur, un majordome, une cuisinière, ainsi que la meilleure amie de la mère. Tout ce petit monde semble vivre en parfaite harmonie, sans aucune inquiétude pour l’avenir et le sort du monde extérieur. Rassurés de ne côtoyer que des gens de confiance, ils se complaisent dans une routine familière. Mais lorsqu’une jeune femme débarque dans le bunker, l’apparence d’harmonie et de joie de ce microcosme s’effondre. D’abord menacée, l’intruse se lie progressivement avec le fils, trop heureux de rencontrer enfin quelqu’un d’extérieur.

Cette galerie de personnages égoïstes, qui n’échange que des banalités, entre propos mielleux et choix de décoration, apparaît d’emblée totalement déconnectée de la réalité. Certes, il s’agit d’une façon détournée pour accepter la réalité. Toutefois, on ne ressent jamais vraiment le malaise des personnages. Et même lorsque des vérités ressurgissent, aucun ne se remet en question. Les protagonistes demeurent donc inconsistants. Et leur interprétation n’aide pas. Avec ses perruques bouffonnes, Tilda Swinton, que l’on a connue incroyablement tranchante dans Snowpiercer ou bien magnétique dans Only Lovers Left Alive, s’enferme dans des postures et des expressions figées. Michael Shannon et George MacKay s’en sortent à peine mieux. On peine à croire que les acteurs ont répété pendant un mois. Faute à un récit plat, sans aucune péripétie et à des dialogues dénués de toute profondeur, The End patine pendant deux heures trente.

Les chansons, cœur névralgique de la comédie musicale, n’assurent pas davantage le divertissement. Les parapluies de Cherbourg et La La Land sont bien loin. Pas de rythme. Pas de danse. Aucune mélodie lancinante, ou même agréable, ne reste en tête. Si, selon Joshua Oppenheimer, les scènes chantées de The End amènent à traiter de l’illusion, de “l’aveuglement et d’un espoir destructeur ancré dans le déni”, elles ne servent que le message du film : nous nous mentons à nous-mêmes pour alléger notre conscience. Les treize chansons, monocordes et identiques, n’étaient vraiment pas nécessaires pour nous le faire comprendre. Pire, le film vire parfois au ridicule, notamment dans une scène costumée abracadabrantesque, où Tilda Swinton se transforme en léopard.

Le pari fou de la comédie musicale pour singer l’égarement des hommes aurait pu fonctionner avec plus d’humour, d’émotions et d’énergie. Cependant, The End cherche tellement, avec une certaine prétention, à intellectualiser son propos qu’il en néglige l’essence du genre adopté, son intrigue et ses personnages. Finalement, l’illusion révélée n’est pas tant celle des hommes que celle du film lui-même. Ennuyeux.

Fiche technique – The End

Réalisation : Joshua Oppenheimer
Scénario : Joshua Oppenheimer, Rasmus Heisterberg
Production : Final Cut for Real, Match Factory Productions, Wild Atlantic Pictures
Distribution : The Match Factory
Interprétation : Tilda Swinton, George Mackay, Moses Ingram, Michael Shannon
Genre : comédie musicale
Date de sortie : inconnue
Durée : 2h28
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Lesbian Space Princess, les reines de la gaylaxie

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Pour leur premier long métrage, Emma Hough Hobbs et Leela Varghese ont eu la brillante idée d’animer un space opera célébrant la vie sentimentale queer avec beaucoup d’humour. Dans un emballage qui lorgne du côté de Rick et Morty, Adventure Time et Scott Pilgrim, Lesbian Space Princess est une ode bienveillante à la sororité et à l’affirmation de soi. Une œuvre sincère, hilarante et colorée, qui détourne astucieusement les gimmicks masculinistes pour mieux s’en moquer.

Plus proche d’une romcom que d’une tragédie, le film saute sur chaque occasion pour faire rire. Dans un pêle-mêle introductif, on découvre Saira, une jeune introvertie qui a du mal à digérer l’héritage lesbien de ses parents, voire de tout Clitopolis, une planète utopique où l’homosexualité est normalisée et où la palette de couleurs vives inspirée des drapeaux LGBTQIA+ fait littéralement partie du décor. Elle exprime une vision du monde radicalement et positivement queer.

Le style, volontairement grossiers, s’incarne dans des personnages aux traits courbés, soulignant l’artisanat d’un projet à petit budget qui mérite qu’on s’y attarde – pour peu qu’on adhère à l’esthétique cartoonesque et à l’humour noir et satirique, dont le potentiel jubilatoire est indéniable.

Sur la route arc-en-ciel de Saira

Le duo de cinéastes nous embarque alors dans la quête initiatique de Saira, qui cherche à reconquérir son ex, Kiki, une femme badass qui l’a larguée à cause de sa dépendance affective. Premier émoi fragile, Saira fond en larmes chaque fois qu’elle culpabilise de son impuissance. Mais c’est justement le but de son aventure : sortir de son cocon pour trouver sa voie et sa volonté propre. Découvrir le monde tel qu’il est – ou tel qu’il l’a été – sans filtre. Et comme premier contact, quoi de mieux qu’un vieux tas de ferraille misogyne et homophobe en pleine quête de rédemption ?

Le film bascule alors dans le road-movie doublé d’un buddy movie, revisité avec beaucoup d’autodérision. C’est là toute la force de Lesbian Space Princess, il travaille sans cesse son rythme à travers des punchlines souvent bien senties. On prend aussi à cœur d’accompagner Saira dans son épopée, ponctuée de rencontres précieuses pour son développement personnel.

Empowerment cosmique

Parallèlement – car il ne faut pas oublier que l’on se trouve dans un univers fantastique riche et ambitieux – elle doit éveiller sa « Labrys », une sorte de hache symbolique surgie de ses parties génitales. L’allusion à sa force intérieure ne fait aucun doute, mais il s’agit aussi, pour l’héroïne, d’affirmer sa féminité avec courage. Une leçon qui traverse son voyage, semé d’embûches et de chansons, dans un style qui évoque parfois la narration de la série Hazbin Hotel. Cette approche s’accompagne d’une bienveillance où même les esprits les plus tordus ont droit à un traitement empathique. On pense immédiatement à ce trio d’aliens mâles blancs hétéros, en forme de tickets vierges, qui tentent tant bien que mal d’attirer des filles dans leur antre de geek pour les draguer. Leur maladresse les rend presque touchants et franchement hilarants, même si le récit est essentiellement aspiré par la trajectoire de Saira : une femme forte, libre et en quête d’elle-même.

Là où Love Lies Bleeding infusait sa consécration queer dans un polar musclé et parfois halluciné, Lesbian Space Princess préfère l’humour gras et les gags potaches pour inviter ses personnages à révéler la princesse en elles, à ne plus craindre la solitude et à devenir de véritables souveraines dans une galaxie trop étroite pour les idées machistes. Et même si cette quête identitaire suit des chemins parfois prévisibles, elle n’en reste pas moins rafraîchissante, inventive et politique – tout en nuançant les valeurs d’une communauté queer joyeuse. Une réussite, et un plaisir d’y retourner.

Bande-annonce – Lesbian Space Princess

Fiche technique – Lesbian Space Princess

Réalisation : Emma Hough Hobbs, Leela Varghese
Interprètes (voix) : Shabana Azeez, Bernie Van Tiel, Gemma Chua-Tran, Richard Roxburgh, Kween Kong
Scénario : Emma Hough Hobbs, Leela Varghese
Montage : Ben Fernandez
Musique : Michael Darren
Production : Tom Phillips
Sociétés de production : We Made A Thing Studios
Pays de production : Australie
Genre : Animation, Comédie, Science-fiction
Durée : 1h26

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 – The Cursed : Insatiable Desires, le pacte de vie et de mort

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The Cursed : Insatiable Desires s’inscrit dans cette tradition de films à sketches qui cherchent à recréer les sensations d’un train fantôme. Tout y contribue : la fluidité avec laquelle Hong Won-ki enchaîne les récits, la réintroduction constante de nouveaux enjeux, comme autant de virages abrupts dans un manège grinçant. Mais derrière cette façade sensorielle, subsiste une frustration tenace. L’ensemble évoque davantage la mise en scène naïve de Fais-moi peur ! que les sommets de la K-horror (The Strangers, J’ai rencontré le diable, The Host).

Les films à sketches percutants sont rares, surtout ceux contraints de relancer sans cesse l’intérêt à chaque segment. Conscient de ce piège, Hong Won-ki s’efforce de créer un liant : un fil rouge autour du désir autodestructeur qui habite ses personnages. À cela s’ajoute cette porosité entre les vivants et les morts, fil conducteur qui confère au film sa légitimité horrifique. Son imagerie, nourrie d’étrange et de folklore urbain, n’est pas neuve : il l’a déjà explorée dans The Possessed, sa mini-série où il revisitait ces mêmes légendes.

« Désirs obscurs »

Les cinq récits s’articulent autour d’un marché noir surnaturel où l’on peut acheter des fantômes. L’un des arcs centraux suit une mère – incarnée par Seo Young-hee (qui a incarné la prostituée captive dans The Chaser) – prête à pactiser avec des démons pour assurer la réussite scolaire de sa fille. Tous les personnages du film vont, comme elle, devoir sacrifier une partie d’eux-mêmes (littéralement parfois) pour espérer avancer de nouveau. Les autres histoires ne manquent pas d’intérêt, du moins sur le papier.

Le film s’ouvre sur une variation de body horror, autour d’un arbre protecteur devenu vengeur. Les fans du groupe Mamamoo y retrouveront Solar (Kim Yong-sun), dans un rôle d’écrivaine ambitieuse confrontée à un village corrompu. Une performance honorable et un choix logique, puisque Hong Won-ki vient de l’univers du clip musical et a déjà dirigé plusieurs vidéos pour son groupe. Un bagage visuel qu’il met à profit ici, même si sa mise en scène peine à instaurer un climat anxiogène. Le style est soigné, mais l’intensité reste en surface, comme si l’effet « frissons » restait en option. Ce défaut traverse les segments suivants. Et pourtant, la curiosité l’emporte. On veut savoir où tout cela nous mène.

Dans le second segment, une querelle de voisines prend une tournure grotesque lorsqu’une femme vole littéralement le nez de l’autre. À travers cette satire des diktats de beauté, largement influencés par les réseaux sociaux, une employée de bureau se laisse dévorer par le besoin de plaire. Une idée intéressante, mais plombée par une incohérence de départ : le personnage n’a, en réalité, rien à « corriger ». Ou bien cela manque cruellement de contexte. Sa transformation, censée révéler le monstre sous le masque, manque donc de force, de crédibilité. On aurait aimé une approche plus radicale, plus viscérale, pour que cette descente dans l’obsession ait un véritable impact. Mieux vaut se tourner vers la créativité de The Ugly Stepsister pour cela.

« Frissons manqués »

Plus tard, un officier de police et son cadet mènent une traque nocturne dans les ruelles désertes d’une banlieue. Leur enquête les conduit à une entreprise sinistre où la chair humaine semble monnaie courante. La photographie, sombre et inquiétante, fonctionne. Mais l’intensité ne suit pas. Le film flirte avec l’esthétique du polar morbide, sans jamais faire monter la pression. Contrairement à Exhuma, qui superposait peut-être trop d’intrigues mais savait maintenir un certain tempo, The Cursed donne l’impression de rester en retrait, comme s’il n’osait pas libérer pleinement ses monstres.

Le dernier acte, hélas, ne redresse pas la barre. Un groupe d’étudiantes joue avec la mort pour attirer l’attention sur les réseaux sociaux. Là encore, l’idée est forte, l’exécution moins. Quelques images chocs émergent, avec une vocation de vouloir jouer avec le hors-champ, mais le montage trop lisse, trop attendu, désamorce systématiquement la tension. Aucun jump scare ne surprend. Le segment s’éteint doucement, là où il aurait dû conclure sur une note fiévreuse.

En définitive, The Cursed aurait aimé s’imposer comme un héritier coréen de Creepshow ou, à défaut, de The Mortuary Collection. Mais la marche était trop haute pour que ces histoires forment un ensemble cohérent. Individuellement, certaines propositions fonctionnent, malgré des écarts de qualité. Mais l’ensemble manque de cohésion, de panache, et d’une véritable vision de l’horreur. Reste un film anthologique aux accents adolescents, qu’on pourrait imaginer se raconter entre amis, un soir d’été, autour d’un feu, entre deux frissons.

Bande-annonce – The Cursed : Insatiable Desires

Fiche technique – The Cursed : Insatiable Desires

Titre original : Gori: Eo Horeo Teil
Titre international : Gory: A Horror Tale
Réalisation : Hong Won-ki
Interprètes : Yoo Jae-myung, Moon Chae-won, Solar, Seo Young-hee, Cha Sun Woo, Choi Bo-min
Scénario : Yoo Young-seon, Hong Won-ki
Photographie : Park Jon-chul
Montage : Han Eon-jae
Musique : Koo Ja-wan
Production : Lee Ha-young
Sociétés de production : Jerrygood Company, Zanybros
Pays de production : Corée du Sud
Genre : Épouvante-horreur
Durée : 1h36

McWalter, loin d’une vidéo youtube à gros budget

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Révélé sur Internet en 2008, Mister V – de son vrai nom Yvick Letexier – n’a jamais renié ses origines. Derrière l’humour absurde et l’énergie enfantine qui ont fait sa renommée, se cache un créateur en quête permanente de nouvelles idées pour amuser son public, mais aussi lui-même. De YouTube au rap, en passant par la pizza, l’artiste a multiplié les terrains de jeu sans jamais perdre sa signature. Aujourd’hui, il franchit une nouvelle étape avec son premier long-métrage. Au cœur du projet, McWalter, personnage qu’il a façonné il y a déjà une décennie. Devenu culte au fil des vidéos, ce héros burlesque a atteint un pic de popularité avec un troisième épisode particulièrement marquant, où la mise en scène, plus ambitieuse, témoignait déjà d’une volonté de cinéma. Ce film, réalisé par l’excellent Simon Astier, est disponible ce vendredi sur Prime Video : McWalter is back !

Vous appelez sur le téléphone d’un mort

Comment décrire McWalter ? Pour certains, il est le meilleur agent au monde. Invincible, capable de se tirer de n’importe quelle situation. Pour d’autres, il n’est qu’un boulet monumental, détruisant tout sur son passage. Sa femme, elle, le résumerait en un mot : distrait, affublé de sérieux problèmes de mémoire. Sans amis, entouré d’ennemis, McWalter n’en reste pas moins un héros — voire le héros. Mais que devient ce modèle d’efficacité lorsqu’il se retrouve accusé d’être… le plus grand terroriste que la Terre ait jamais connu ? Un point de départ qui semble reprendre les codes éculés du film d’action. Pourtant, difficile de le voir comme une faiblesse : Mister V a toujours assumé son goût pour les clichés, s’en amusant pour mieux les détourner. Son arme secrète reste la même : une punchline au bon moment, qui transforme l’attendu en éclat de rire.

Pendant près d’une heure quarante, le récit entraîne le spectateur exactement là où il s’y attend : un scénario qui puise sans complexe dans les codes du film d’espionnage, avec James Bond en figure principale. Mais la véritable force du film ne réside pas dans son intrigue, plutôt balisée, que dans l’absurde qui irrigue chacune de ses situations — des situations qui seraient mortelles pour tout personnage privé de suspension consentie de l’incrédulité. McWalter est généreux : dans sa volonté de faire rire, mais aussi de raconter. Certaines séquences flirtent habilement avec l’émotion, quand d’autres enchaînent les répliques aussi débiles que brillantes à un rythme effréné. On retrouve évidemment la marque de fabrique de Mister V, notamment son goût assumé pour les jeux sous la ceinture. Difficile d’ignorer la volonté de balancer cinquante jeux de mots différents, quand la cellule antiterroriste du film s’appelle la NUS… surtout quand on apprend qu’« elle a pété » après l’explosion d’une bombe.

Le film, il a une vraie gueule, j’vous ferai dire !

Si Mister V occupe naturellement le premier rôle, l’intrigue laisse aussi de l’espace à des seconds rôles solides, incarnés par Géraldine Nakache ou encore l’excellent William Lebghil. Loin, très loin de l’égo-trip que l’on aurait pu redouter pour un projet porté par une figure née sur YouTube, le film respire le collectif. Une question demeure pourtant : pourquoi Yvick Letexier n’a-t-il pas réalisé lui-même le film ? La réponse est limpide : parce qu’il reconnaît ne pas en avoir les compétences. Et au vu du résultat, difficile de ne pas saluer cette lucidité. Car derrière la caméra, on retrouve Simon Astier. Connu pour son rôle d’Yvain (Chevalier au Lion) de Kaamelott, mais aussi pour ses créations audacieuses comme Hero Corp ou Visitors, il livre ici une mise en scène soignée, efficace et ambitieuse.

Tout n’est pas parfait. Malgré trois mois d’entraînement intensif, Mister V ne peut pas totalement dissimuler ses limites physiques, et les scènes d’action, lisibles mais souvent surcutées, peinent à convaincre. C’est regrettable, d’autant que certains choix de mise en scène, notamment en vue aérienne, auraient pu se prêter à de superbes plans-séquence. Même constat pour les effets spéciaux : parfois étonnamment réussis, parfois franchement ratés. Ces faiblesses techniques ne gâchent toutefois pas le plaisir général, même si l’on perçoit par moments un manque de souffle – et sans doute de budget – dans certains décors. Plus surprenante encore est l’absence quasi totale de faux raccords comiques, pourtant véritable signature de Mister V et culminant dans McWalter 3. Faut-il y voir un oubli, ou une volonté d’ancrer la mise en scène dans une forme de réalisme, malgré l’absurde ambiant ? Il est impossible de trancher. Un choix d’autant plus étonnant que ce procédé, récemment remis en valeur dans Y a-t-il un flic pour sauver le monde, continue de prouver son efficacité comique.

In fine, à qui conseiller McWalter : le film ? Aux fans de Mister V, bien sûr, mais aussi à ceux de Freddy Gladieux et Vincent Tirel, co-scénaristes complices dont l’empreinte comique se ressent à chaque dialogue. Les amateurs de Simon Astier y trouveront également leur compte : le cinéaste de Hero Corp et Visitors imprime suffisamment sa patte pour que son univers transparaisse à l’écran. L’influence des Nuls, des Inconnus, mais aussi des Monty Python ou de la saga Y a-t-il un flic ? saute aux yeux, assumée sans complexe par Yvick et ses camarades. Reste que l’expérience sera rédhibitoire pour quiconque rejette l’humour absurde ou pipi-caca, auquel cas la projection relèverait plus de la torture que du divertissement. Pour les autres, McWalter s’impose comme une proposition sincère : pas un chef-d’œuvre, ni même une grande comédie, mais un film fait avec passion et avec le cœur. L’œuvre d’un créateur né avec Internet, soutenu par son public, et qui signe ici une véritable déclaration d’amour à ceux qui l’accompagnent depuis ses débuts.

Bande-annonce : McWalter 

Fiche Technique : McWalter 

📽️ Réalisateur

Simon Astier
Connu pour son rôle d’Yvain (Chevalier au Lion) dans la série Kaamelott.
Réalisateur de séries audacieuses comme Hero Corp et Visitors.
Livre ici une mise en scène décrite comme « soignée, efficace et ambitieuse ».

✍️ Scénaristes

  • Yvick Letexier (Mister V) – Créateur du personnage de McWalter il y a une décennie. Auteur connu pour son humour absurde et son énergie enfantine.
  • Freddy Gladieux – Co-scénariste et complice de Mister V.
  • Vincent Tirel – Co-scénariste et complice de Mister V.

🎭 Acteurs Principaux

  • Yvick Letexier (Mister V) – Rôle principal : McWalter.
  • Géraldine Nakache – Second rôle solide.
  • William Lebghil – Second rôle, décrit comme « excellent ».

📀 Distributeur
Prime Video
Plateforme de streaming sur laquelle le film est disponible.
🎞️ Genre
Comédie absurde / Action / Espionnage
Le film puise dans les codes du film d’espionnage, avec James Bond en figure principale.
Absurde et humour « pipi-caca » comme marque de fabrique.
📅 Date de Sortie
Disponible sur Prime Video
🗺️ Pays d’Origine
France
🗣️ Langue Originale
Français
⏱️ Durée
1h51
📝 Résumé
McWalter, un personnage à la fois considéré comme le meilleur agent au monde et un boulet monumental, se retrouve accusé d’être le plus grand terroriste que la Terre ait jamais connu. Le film suit ses aventures absurdes alors qu’il tente de prouver son innocence, dans une trame narrative qui reprend et détourne les clichés des films d’action et d’espionnage.
🎉 Particularités et Notes
Origine du personnage : McWalter est un personnage créé par Mister V il y a déjà une décennie, et devenu culte au fil de vidéos publiées sur YouTube.

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Deauville 2025 : Left-Handed Girl, folles nuits à Tapei

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Après Gangs of Taïwan, le cinéma taïwanais continue de nous éblouir cette année. Sur le tapis rouge du Festival de Deauville, la réalisatrice Shih-Ching Tsou est venue présenter mardi soir en avant-première son premier film, Left-Handed Girl, un drame intime et immersif qui nous plonge dans la vie et les secrets de trois générations de femmes. Une petite perle.

Collaboratrice de longue date de Sean Baker, bien connu du Festival de Deauville et récompensé par la Palme d’Or en 2025, Shih-Ching Tsou a produit Tangerine, The Florida Project et Red Rocket. Elle a co-réalisé le documentaire Take Out, relatant la journée d’un immigré chinois endetté, avant de signer son premier long-métrage, produit et monté par Sean Baker.

Pour composer cette histoire très personnelle, la réalisatrice taïwanaise a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance à Taïwan. Elle est ensuite revenue tourner sur les effervescents marchés nocturnes de Taipei, principaux cadres du récit. Très remarqué à sa projection à Cannes lors de la Semaine de la Critique, Left-Handed Girl a été ovationné par le public. À travers les yeux innocents d’une petite fille, le film brosse le portrait de femmes aux prises avec la société traditionnelle.

Douleur générationnelle

Shu-Fen et ses deux filles, I-Ann et I-Jing, retournent vivre à Taipei après plusieurs années à la campagne. Alors que la mère ouvre un stand de nouilles sur le marché nocturne, I-Ann travaille tant bien que mal dans une boutique et I-Jing déambule à toute allure dans les rues colorées. Tandis que le propriétaire leur réclame le loyer, Shu-Fen se rapproche de Johnny, le vendeur d’à côté. Mais ce fragile équilibre familial commence à vaciller lorsque la petite I-Jing, gauchère, se voit interdire par son grand-père l’utilisation de sa « main du diable ».

Dès les premières images, Shih-Ching Tsou adopte le point de vue d’une enfant, celle qu’elle était autrefois et qu’elle retrouve aujourd’hui grâce au regard curieux de I-Jing. En suivant cette petite fille à hauteur d’épaule, et sous une musique enfantine et énergique, Left-Handed Girl présente le marché nocturne comme un labyrinthe aussi chaotique que coloré, où les étals défilent et se confondent. Ce cadre désordonné reflète parfaitement l’urgence émotionnelle des personnages, confrontés à des choix et à un rythme de vie effréné.

Chacune à leur niveau, les générations de femmes sont prisonnières de conventions sociales et familiales. Shu-Fen s’estime responsable de l’enterrement du père de I-Ann, même si elle ne le voit plus depuis des années. I-Jing, libre de déambuler seule dans les rues, craint d’utiliser sa main gauche, uniquement capable selon elle de faire le mal. Pourtant, les femmes cherchent discrètement à s’émanciper de ce carcan. Left-Handed Girl témoigne ainsi d’une souffrance transgénérationnelle, des « rébellions silencieuses » dissimulées dans la sphère privée, de la quête d’indépendance qui maintient les apparences aux yeux des autres. Même face à sa propre mère, Shu-Fen se contraint en effet à jouer un rôle dans l’espoir d’obtenir un peu d’argent. À l’inverse, les hommes incarnent les valeurs traditionnelles et, à l’exception de Johnny, qui se montre dévoué et généreux, se caractérisent par leur dureté et leur rigidité. Cette lutte féminine permanente passe par des non-dits et s’exprime essentiellement par des silences ou des regards chargés de sous-entendus.

Avec les nombreux rebondissements imprévisibles générés par ce flot d’émotions, le film compose un touchant mélodrame familial, apparenté à un Volver taïwanais. Il propose à la fois une vision d’auteur singulière et un divertissement vivant. Son univers nocturne et coloré, toujours en mouvement, sublimé par une très belle photographie, lui confère l’agitation et la tonalité de l’enfance. Brillamment écrit, très bien interprété par un impressionnant trio d’actrices et porté par une mise en scène incroyablement vibrante, Left-Handed Girl nous offre un prodigieux condensé d’énergie et de tendresse. Sans porter de jugement, il questionne la place et l’avenir des femmes dans la société taiwanaise. Cette main gauche, décidément, n’a ici rien de maudite. Au contraire. 

Fiche technique – Left-Handed Girl

Réalisation : Shih-Ching Sou
Scénario : Shih-Ching Sou, Sean Baker
Production : Left-Handed Girl Film Productions Company
Distribution : Le Pacte
Interprétation : Shi-Yuan Ma, Janel Tsai, Nina Ye…
Genre : drame
Date de sortie : 17 septembre 2025
Durée : 1h49
Pays : Taïwan

Deauville 2025 : La Couleur de l’argent, hommage à Paul Newman

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À l’occasion du centenaire de la naissance de Paul Newman, le Festival de Deauville a souhaité rendre hommage à cette icône du cinéma hollywoodien. Ce mercredi 10 septembre, une cérémonie a ainsi célébré le travail et l’engagement de la star américaine, en présence de sa fille, Clea Newman. Témoignages vivants de l’aura de cet homme « d’action et de cœur », quelques-uns de ses films ont intégré la programmation du Festival, dont La Couleur de l’argent, qui a rapporté à Paul Newman l’Oscar du meilleur acteur en 1987.

Après ses débuts sur les planches, Paul Newman acquit sa renommée grâce à son rôle dans La Chatte sur un toit brûlant, qui lui vaut une première nomination aux Oscars. Il a ensuite tourné pour un panel impressionnant de réalisateurs américains, entre autres, Alfred Hitchcock, Sidney Lumet, Robert Altman et Sam Mendès. Mais l’acteur est aussi passé plusieurs fois derrière la caméra. Son premier long-métrage, Rachel, Rachel, a été récompensé par le Golden Globe du meilleur réalisateur.

Dans La Couleur de l’argent, Paul Newman reprend pour Martin Scorsese le rôle d’Eddie Felson qu’il incarnait déjà dans L’Arnaqueur de Robert Rossen. Il porte à l’écran un représentant de whisky désenchanté, obsédé par l’argent et accro à l’escroquerie, bien loin de sa personnalité humaniste.

La vie est un jeu

Ancien champion de billard, Eddie Felson écume les bars dans l’espoir de vendre ses caisses de whisky. Enfermé dans un quotidien morne, il trouve un semblant de bonheur auprès de sa compagne, Janelle. Mais lorsqu’il remarque un jeune talent du billard, Vincent Lauria, le monde d’Eddie bascule. Confronté à une image de son passé perdu, il décide d’entraîner Vince en lui enseignant les bases de l’arnaque. Au contact de ce prodige dont la vantardise égale la bêtise, il replonge corps et âme dans l’univers du jeu, ses paris et son adrénaline.

L’histoire de ce champion retraité qui rêve de se remettre en selle n’a rien de très original. Elle s’apparente plus à un reboot qu’une véritable suite de son prédécesseur, L’Arnaqueur, auquel Martin Scorsese fait subtilement référence. Eddie parle en effet de la couleur, premier mot du titre, mais aussi évocation du tournage en noir et blanc du film de Robert Rossen, vingt-cinq ans plus tôt. Dans La Couleur de l’argent, nous retrouvons un Eddie hors-jeu. En apparence rangé, il est devenu un mentor agissant dans l’ombre, tandis que son élève occupe le devant de la scène.

Malgré son intrigue simple, son récit linéaire et son rythme lent, La Couleur de l’argent convainc dans le traitement psychologique du lien unissant un maître et son apprenti. Tom Cruise, qui vient d’accéder à la célébrité avec Top Gun, interprète avec naturel un personnage prétentieux, naïf et totalement insupportable, qui se complait dans les effets de manche avec sa queue de billard. Il a encore tout à apprendre, en particulier la logique déroutante du plan d’Eddie : perdre un peu pour gagner plus.

Pendant cette vaste tournée des salles de billard, l’arnaque conditionne toujours le gain. En dollars, bien sûr. Mais aussi en ressenti et en force vitale. C’est pourquoi, selon Eddie, « l’argent qu’on pique au jeu a deux fois plus de valeur que celui qu’on gagne à la sueur de son front ». La vie est un jeu. Sans cela, elle n’aurait pas de sens. Cette philosophie explique qu’Eddie retombe aussi facilement dans ses anciens travers. Le maître utilise donc son élève pour retrouver goût à l’existence tout en recherchant une forme de rédemption.

Ce thème de la chute et du rachat fait justement partie des thèmes fétiches de Martin Scorsese. Il est également traité dans Casino, Raging Bull, ou encore dans Les Affranchis, œuvre majeure du réalisateur qui entretient, sans surprise, quelques similitudes avec La Couleur de l’argent. Un mentor qui conseille un équipier trop ambitieux. Une prise d’indépendance qui s’achève par une désillusion. Au-delà du sujet, Martin Scorsese dynamise son film grâce à un cadrage et un montage millimétrés. Plans-séquence, gros plans sur la piste et la trajectoire des boules parviennent à rendre vivant un déroulement relativement attendu.

Si La Couleur de l’argent ne s’impose sans doute pas comme le film phare de l’œuvre de Martin Scorsese, il permet au réalisateur de s’identifier à la trajectoire d’Eddie. Un homme toujours dans la course, qui aime le risque et n’hésite pas à signaler son passage par un très théâtral « me revoilà ! ».

Bande-annonce – La Couleur de l’argent

Fiche technique – La Couleur de l’argent

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Richard Price, Ron Shelton
Production : Touchstone Pictures
Montage : Thelma Schoonmaker
Interprétation : Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, John Turturro…
Genres : Drame
Date de sortie : 11 mars 1897
Durée : 1h59
Pays : Etats-Unis

« Ulis » : à hauteur d’élèves

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On connaît Fabien Toulmé pour L’Odyssée d’Hakim. Avec Ulis, son nouvel album, il s’aventure dans un territoire encore méconnu : celui des classes spécialisées d’inclusion scolaire et des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH). 

Ivan, ancien ingénieur informatique usé par un burn-out et une rupture amoureuse, accepte un peu par hasard un poste d’AESH dans une classe Ulis de collège. Ni formé ni préparé, il découvre le quotidien d’enfants aux parcours cabossés, fragiles, et l’exigence d’un rôle dont il ne soupçonnait ni la difficulté ni la noblesse.

Il se voit confier plus particulièrement Matisse, un jeune autiste dont il devient l’accompagnant privilégié. Peu à peu, au fil des saisons scolaires, Ivan se cherche, doute, se trompe, mais avance irrémédiablement. Il noue des liens bienveillants, et profitables aux deux parties, avec Matisse. L’apprentissage est réciproque. Ivan se reconstruit autant que Matisse se construit.

Fabien Toulmé a passé du temps en Ulis. Il a observé, écouté, recueilli des bribes de réalité. Cela se sent. Derrière la fiction, on devine la matière documentaire : la dureté d’un métier sous-estimé, les moyens indigents de l’Éducation nationale, les incompréhensions avec les collègues ou les parents, mais aussi ces liens de confiance qui se tissent, ces victoires minuscules mais pourtant essentielles.

L’auteur montre un système à bout de souffle, où les AESH sont parachutés sans préparation, contraints d’improviser vaille que vaille face à des situations complexes. Mais là où d’autres sombreraient dans le constat amer, Fabien Toulmé opte pour la nuance : il témoigne de la fatigue, certes, mais aussi de l’abnégation et de l’éthique des enseignants et accompagnants qui tiennent debout ce dispositif.

On reconnaît immédiatement son dessin, simple sans être simpliste, expressif sans surcharge. Comme dans ses précédents albums, il mise sur la clarté, sur la ligne claire des émotions. Et les personnages existent pleinement : Mme Tramont, la professeure intransigeante, qui porte l’âpreté de son métier comme une armure ; les élèves – Bilal, Léa, Goran, Inès, Matisse – tous esquissés avec délicatesse, sans caricature ; et Ivan, avatar maladroit mais profondément humain, dont on suit la lente métamorphose.

Ulis est une chronique du réel, avec ses heurts et ses élans, qui éclaire un angle mort de notre système scolaire. Ce que Fabien Toulmé constate, c’est que l’inclusion nécessite énormément d’humanité et pas mal de bravoure, avec des individus contraints de composer avec un système défaillant. C’est aussi un récit de résilience : celle d’Ivan, qui retrouve un sens à sa vie en aidant les autres ; celle des élèves, qui affrontent les regards condescendants ou hostiles pour tenter de trouver leur place…

Avec Ulis, Fabien Toulmé donne à voir, à comprendre, et surtout à ressentir. Une bande dessinée parfaite pour accompagner la rentrée : à hauteur d’élèves, à hauteur d’homme.

Ulis, Fabien Toulmé
Delcourt, septembre 2025, 272 pages

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3.5

« Artifices » : quand Robert-Houdin dévoile les tours sombres de l’Histoire

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Les éditions Daniel Maghen publient Artifices, un one-shot de 112 pages, scénarisé par Mathieu Mariolle et mis en images par Julen Ribas. L’album retrace un épisode méconnu mais authentique de l’histoire coloniale française : l’envoi, en 1856, du prestidigitateur Jean-Eugène Robert-Houdin en Algérie, afin de contrer l’influence des marabouts kabyles et, selon l’expression de l’époque, « pacifier » la région.

Robert-Houdin (1805-1871), horloger de formation devenu maître de l’illusion, avait déjà révolutionné l’art magique avec ses automates et ses numéros spectaculaires lorsqu’il fut sollicité par le colonel De Neveu pour jouer son rôle en Algérie. L’homme est affaibli, marqué par la perte de sa fille et par la maladie, mais il accepte la mission, persuadé que son art peut éviter un bain de sang. Là réside toute l’ambivalence du récit : Houdin se veut pacifiste, mais il agit à la demande d’un pouvoir colonial qui n’hésitera pas à instrumentaliser son talent.

Dans Artifices, Mathieu Mariolle exploite en clerc cette tension intime : un homme convaincu de la force de la raison et de l’illusion, mais dont le génie se retrouve détourné pour conforter la domination française. « Je suis un pacifiste. Je refuse de considérer la guerre et la terreur comme des options. Si je suis remonté sur scène à Alger, c’est uniquement pour tenter de réconcilier Français et indigènes. » Houdin n’est pas là pour servir les intérêts français mais bien « pour démontrer (que) la magie n’existe pas et nous ne sommes tous que des hommes, ni supérieurs, ni inférieurs ».

Si Robert-Houdin triomphe des marabouts en révélant leurs supercheries, la victoire symbolique ne suffit pas à calmer la soif de contrôle de l’Empire. Le personnage se heurte alors à un paradoxe tragique : l’art de l’illusion se retourne contre lui. Les autorités coloniales veulent aller plus loin, utiliser l’émerveillement comme une arme d’endoctrinement. Houdin refuse : « Je ne suis pas votre marionnette. » Mais le pouvoir impérial est têtu et rusé…

Julen Ribas donne à cette fresque un écrin pictural somptueux. Chaque planche semble partagée entre enchantement et inquiétude, entre le merveilleux oriental stylisé et la violence implicite de la conquête. L’espace devient ainsi un acteur à part entière : un lieu de projection pour les illusions scéniques, mais aussi le miroir d’un affrontement culturel et politique.

Le personnage de Nélia mérite aussi que l’on s’y attarde. Il s’agit d’une jeune femme cultivée et en avance sur son temps. « Ces livres sont les remparts les plus importants pour m’aider dans mes deux combats, celui que je mène en tant que femme, contre les hommes au sein de mon peuple et de ma religion… et celui qui m’oppose à vous pour la liberté de mon pays. » Obstinée, respectable, elle croisera plusieurs fois le chemin de Robert-Houdin, tout en étant menacée par le courroux français.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Artifices n’idéalise pas son héros. Houdin est un homme de bonne volonté, mais instrumentalisé ; un père brisé, qui tente de racheter ses erreurs à travers l’illusion de la paix. Il fait montre de naïveté, se laisse piéger. En face, les résistants incarnent une vérité plus âpre. Mathieu Mariolle et Julen Ribas tirent d’une anecdote historique à peine croyable – mais pourtant vraie – une énonciation sans fard des drames coloniaux et des volontés d’indépendance contrariées.

Artifices, Mathieu Mariolle et Julen Ribas
Daniel Maghen, 10 septembre 2025, 112 pages

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