Deauville 2025 : Eleanor The Great, paroles endeuillées

Trente ans après ses débuts au cinéma, Scarlett Johansson réalise son premier long-métrage avec Eleanor The Great, un drame doux et sensible sur le deuil, la mémoire et la réconciliation. Présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, le film a été chaleureusement applaudi. Aujourd’hui, il concourt en compétition officielle au Festival de Deauville. Une entrée remarquée pour une œuvre aussi sincère que douloureuse.

Lorsque Scarlett Johansson découvre le scénario écrit par Tory Kamen, transmis par une amie, elle est profondément touchée. Elle y retrouve des thématiques personnelles, comme la perte, la transmission et le silence, mais aussi une vision douce-amère de la vieillesse qui lui rappelle sa relation avec sa propre grand-mère. Conquise, l’actrice décide de produire et de réaliser elle-même le film.

Même si le grand public imagine d’abord Scarlett Johansson en costume de super-héroïne, la star américaine a toujours été attachée au cinéma indépendant (Under the Skin, Asteroid City). En réalisant son premier long-métrage, elle embrasse cette direction et marque un véritable tournant dans sa carrière. En choisissant d’ancrer le récit à New York, sa ville natale, elle injecte à son œuvre une part de son héritage familial. Plusieurs membres de sa famille, originaires de Pologne et de Russie, ont en effet péri pendant la Shoah. Ce lien intime se ressent dans son traitement pudique et sensible des personnages.

Le silence des cœurs brisés

Eleanor The Great suit l’existence du personnage de June Squibb, une nonagénaire vive et lucide, qui vient de perdre sa meilleure amie, Bessie. Afin de ne pas demeurer seule, elle quitte la Floride et retourne auprès de sa fille à New York. Inscrite dans un centre culturel juif, elle est intégrée par erreur à un groupe de survivants de la Shoah. Poussée à s’exprimer par les membres, elle raconte alors une terrible histoire de fuite et de persécutions… qui n’est pas la sienne, mais celle de sa chère Bessie.

À travers cette confusion assumée, qui piège progressivement une héroïne bien intentionnée, le film évoque la puissance mémorielle, la nécessité de transmettre des souvenirs afin que ceux-ci ne tombent pas dans l’oubli. Le récit aborde ainsi le mensonge avec une extrême délicatesse. Jamais moraliste, il interroge plutôt ce qu’on choisit de dire, ou de taire, pour faire vivre ceux qu’on a aimés et affronter le poids incommensurable du deuil. 

En parallèle, Eleanor fait la rencontre de Nina (Erin Kellyman), une jeune journaliste encore incapable d’accepter la mort de sa mère. Délaissée par un père enfermé dans son chagrin, Nina trouve en Eleanor une présence bienveillante, une forme de stabilité, mais aussi un sujet d’article en or. C’est cette relation intergénérationnelle qui forme le cœur émotionnel du film. Toutes deux très attachées à leurs grands-mères, Scarlett Johansson et Tory Kamen trouvent le ton juste pour faire exister cette amitié improbable. On rit, on s’émeut, sans jamais tomber dans l’excès. Le film privilégie la sincérité à l’artifice. Le deuil se présente donc comme un processus intime, unique, souvent maladroit : Eleanor ment, Nina pleure sans cesse, le père se mure dans son bureau. Et rien ne fonctionne, jusqu’au moment où la parole se libère. 

En choisissant une mise en scène sobre, sans effet appuyé, Scarlett Johansson adopte une approche épurée qui épouse parfaitement l’authenticité de ses personnages. Cette retenue volontaire constitue à la fois la force et la limite du film. Si l’on pourrait regretter un léger manque de souffle, d’ampleur ou de tension narrative, ce parti pris accompagne toutefois la nature même du projet : un drame à fleur de peau qui préfère l’écoute à l’éclat, le ressenti à l’analyse. Avec beaucoup de délicatesse, une touche d’humour et sans emphase, Eleanor The Great aborde ainsi des sujets profonds avec une douceur rare : le deuil, le pardon, la mémoire, l’identité juive, le poids de l’héritage. Malgré un déroulement tout à fait convenu, son histoire parvient à nous toucher grâce à sa grande sensibilité.

Les premiers pas de Scarlett Johansson derrière la caméra impressionnent donc par leur modestie et leur assurance. En s’éloignant des sentiers balisés du cinéma hollywoodien, l’actrice affirme sa voix, sans chercher à trop en faire. Une première réalisation prometteuse, tendre et sincère, qui révèle que la star d’Avengers et du récent Jurassic World : Renaissance a encore beaucoup à offrir.

Eleanor The Great : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=gmvL5NJzpRg&ab_channel=MAXMRS

Eleanor The Great : fiche technique

Réalisation : Scarlett Johansson
Scénario : Tory Kamen (adapté de son propre roman)
Interprètes : June Squibb, Chiwetel Ejiofor, Jessica Hecht, Erin Kellyman
Photographie : Hélène Louvart
Monteur : Harry Jierjian
Musique : Dustin O’Halloran
Chef décorateur : Happy Massee
Chef costumier : Tom Broecker
Ingénieur du son : Grant Elder
Sociétés de production : Maven Pictures, Pinky Promise, These Pictures, Wayfarer Studios
Sociétés de distribution : TriStar Pictures, Sony Pictures Classics
Pays de production : États-Unis
Genre : Drame
Durée : 1h38
Date de sortie : 19 novembre 2025

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.