Deauville 2025 : Left-Handed Girl, folles nuits à Tapei

Après Gangs of Taïwan, le cinéma taïwanais continue de nous éblouir cette année. Sur le tapis rouge du Festival de Deauville, la réalisatrice Shih-Ching Tsou est venue présenter mardi soir en avant-première son premier film, Left-Handed Girl, un drame intime et immersif qui nous plonge dans la vie et les secrets de trois générations de femmes. Une petite perle.

Collaboratrice de longue date de Sean Baker, bien connu du Festival de Deauville et récompensé par la Palme d’Or en 2025, Shih-Ching Tsou a produit Tangerine, The Florida Project et Red Rocket. Elle a co-réalisé le documentaire Take Out, relatant la journée d’un immigré chinois endetté, avant de signer son premier long-métrage, produit et monté par Sean Baker.

Pour composer cette histoire très personnelle, la réalisatrice taïwanaise a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance à Taïwan. Elle est ensuite revenue tourner sur les effervescents marchés nocturnes de Taipei, principaux cadres du récit. Très remarqué à sa projection à Cannes lors de la Semaine de la Critique, Left-Handed Girl a été ovationné par le public. À travers les yeux innocents d’une petite fille, le film brosse le portrait de femmes aux prises avec la société traditionnelle.

Douleur générationnelle

Shu-Fen et ses deux filles, I-Ann et I-Jing, retournent vivre à Taipei après plusieurs années à la campagne. Alors que la mère ouvre un stand de nouilles sur le marché nocturne, I-Ann travaille tant bien que mal dans une boutique et I-Jing déambule à toute allure dans les rues colorées. Tandis que le propriétaire leur réclame le loyer, Shu-Fen se rapproche de Johnny, le vendeur d’à côté. Mais ce fragile équilibre familial commence à vaciller lorsque la petite I-Jing, gauchère, se voit interdire par son grand-père l’utilisation de sa « main du diable ».

Dès les premières images, Shih-Ching Tsou adopte le point de vue d’une enfant, celle qu’elle était autrefois et qu’elle retrouve aujourd’hui grâce au regard curieux de I-Jing. En suivant cette petite fille à hauteur d’épaule, et sous une musique enfantine et énergique, Left-Handed Girl présente le marché nocturne comme un labyrinthe aussi chaotique que coloré, où les étals défilent et se confondent. Ce cadre désordonné reflète parfaitement l’urgence émotionnelle des personnages, confrontés à des choix et à un rythme de vie effréné.

Chacune à leur niveau, les générations de femmes sont prisonnières de conventions sociales et familiales. Shu-Fen s’estime responsable de l’enterrement du père de I-Ann, même si elle ne le voit plus depuis des années. I-Jing, libre de déambuler seule dans les rues, craint d’utiliser sa main gauche, uniquement capable selon elle de faire le mal. Pourtant, les femmes cherchent discrètement à s’émanciper de ce carcan. Left-Handed Girl témoigne ainsi d’une souffrance transgénérationnelle, des « rébellions silencieuses » dissimulées dans la sphère privée, de la quête d’indépendance qui maintient les apparences aux yeux des autres. Même face à sa propre mère, Shu-Fen se contraint en effet à jouer un rôle dans l’espoir d’obtenir un peu d’argent. À l’inverse, les hommes incarnent les valeurs traditionnelles et, à l’exception de Johnny, qui se montre dévoué et généreux, se caractérisent par leur dureté et leur rigidité. Cette lutte féminine permanente passe par des non-dits et s’exprime essentiellement par des silences ou des regards chargés de sous-entendus.

Avec les nombreux rebondissements imprévisibles générés par ce flot d’émotions, le film compose un touchant mélodrame familial, apparenté à un Volver taïwanais. Il propose à la fois une vision d’auteur singulière et un divertissement vivant. Son univers nocturne et coloré, toujours en mouvement, sublimé par une très belle photographie, lui confère l’agitation et la tonalité de l’enfance. Brillamment écrit, très bien interprété par un impressionnant trio d’actrices et porté par une mise en scène incroyablement vibrante, Left-Handed Girl nous offre un prodigieux condensé d’énergie et de tendresse. Sans porter de jugement, il questionne la place et l’avenir des femmes dans la société taiwanaise. Cette main gauche, décidément, n’a ici rien de maudite. Au contraire. 

Fiche technique – Left-Handed Girl

Réalisation : Shih-Ching Sou
Scénario : Shih-Ching Sou, Sean Baker
Production : Left-Handed Girl Film Productions Company
Distribution : Le Pacte
Interprétation : Shi-Yuan Ma, Janel Tsai, Nina Ye…
Genre : drame
Date de sortie : 17 septembre 2025
Durée : 1h49
Pays : Taïwan

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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