Deauville 2025 : The End, le bunker des égoïstes

Les comédies musicales sont rares. Encore plus au sein de la compétition du Festival de Deauville. The End de Joshua Oppenheimer faisait donc figure d’exception. En mettant en scène le quotidien d’une famille recluse après la fin du monde, le réalisateur américain s’attache aux mensonges, aux faux-semblants et aux vérités dont chacun se convainc pour rendre une situation effroyable acceptable. Malheureusement, rien ne fonctionne dans ce film excessivement bavard, qui ne fait sourire que par son ridicule.

Joshua Oppenheimer ne s’était jamais frotté au monde de la fiction. Épanoui dans le genre documentaire, il s’est intéressé au massacre des opposants politiques en Indonésie lors des années 1960 avec The Act of Killing, puis les Yeux du silence. La naissance de son premier long-métrage, un projet pour le moins ambitieux, a duré huit ans. Difficile de prime abord de trouver un lien avec une comédie musicale post-apocalyptique. Pourtant, l’approche documentaliste du réalisateur se ressent dans sa volonté de disséquer les travers de l’âme humaine. Dommage que cette aspiration s’exprime dans une histoire excessivement longue et des personnages creux. Preuve en est faite : le travail de fiction ne s’invente pas.

Les scrupules des nantis

Alors qu’une catastrophe écologique a rendu la Terre inhabitable depuis vingt-cinq ans, une famille privilégiée survit dans un confortable bunker. Les parents, incarnés par Michael Shannon et Tilda Swinton, y éduquent leur fils unique, né entre ses murs. À son service, le trio a recueilli un docteur, un majordome, une cuisinière, ainsi que la meilleure amie de la mère. Tout ce petit monde semble vivre en parfaite harmonie, sans aucune inquiétude pour l’avenir et le sort du monde extérieur. Rassurés de ne côtoyer que des gens de confiance, ils se complaisent dans une routine familière. Mais lorsqu’une jeune femme débarque dans le bunker, l’apparence d’harmonie et de joie de ce microcosme s’effondre. D’abord menacée, l’intruse se lie progressivement avec le fils, trop heureux de rencontrer enfin quelqu’un d’extérieur.

Cette galerie de personnages égoïstes, qui n’échange que des banalités, entre propos mielleux et choix de décoration, apparaît d’emblée totalement déconnectée de la réalité. Certes, il s’agit d’une façon détournée pour accepter la réalité. Toutefois, on ne ressent jamais vraiment le malaise des personnages. Et même lorsque des vérités ressurgissent, aucun ne se remet en question. Les protagonistes demeurent donc inconsistants. Et leur interprétation n’aide pas. Avec ses perruques bouffonnes, Tilda Swinton, que l’on a connue incroyablement tranchante dans Snowpiercer ou bien magnétique dans Only Lovers Left Alive, s’enferme dans des postures et des expressions figées. Michael Shannon et George MacKay s’en sortent à peine mieux. On peine à croire que les acteurs ont répété pendant un mois. Faute à un récit plat, sans aucune péripétie et à des dialogues dénués de toute profondeur, The End patine pendant deux heures trente.

Les chansons, cœur névralgique de la comédie musicale, n’assurent pas davantage le divertissement. Les parapluies de Cherbourg et La La Land sont bien loin. Pas de rythme. Pas de danse. Aucune mélodie lancinante, ou même agréable, ne reste en tête. Si, selon Joshua Oppenheimer, les scènes chantées de The End amènent à traiter de l’illusion, de “l’aveuglement et d’un espoir destructeur ancré dans le déni”, elles ne servent que le message du film : nous nous mentons à nous-mêmes pour alléger notre conscience. Les treize chansons, monocordes et identiques, n’étaient vraiment pas nécessaires pour nous le faire comprendre. Pire, le film vire parfois au ridicule, notamment dans une scène costumée abracadabrantesque, où Tilda Swinton se transforme en léopard.

Le pari fou de la comédie musicale pour singer l’égarement des hommes aurait pu fonctionner avec plus d’humour, d’émotions et d’énergie. Cependant, The End cherche tellement, avec une certaine prétention, à intellectualiser son propos qu’il en néglige l’essence du genre adopté, son intrigue et ses personnages. Finalement, l’illusion révélée n’est pas tant celle des hommes que celle du film lui-même. Ennuyeux.

Fiche technique – The End

Réalisation : Joshua Oppenheimer
Scénario : Joshua Oppenheimer, Rasmus Heisterberg
Production : Final Cut for Real, Match Factory Productions, Wild Atlantic Pictures
Distribution : The Match Factory
Interprétation : Tilda Swinton, George Mackay, Moses Ingram, Michael Shannon
Genre : comédie musicale
Date de sortie : inconnue
Durée : 2h28
Pays : Etats-Unis

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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