Deauville 2025 : The Chronology of Water, le sang de la sirène

« Combien de miles faut-il parcourir pour arriver jusqu’à soi ? » Comment accepter et vaincre la douleur ? La réponse à ces questions universelles ne peut être que personnelle. En s’emparant de ce thème de la résilience et du roman autobiographique de Lidia Yuknavitch, The Chronology of Water, Kristen Stewart n’a pas choisi la facilité. Pour son premier long-métrage, elle a préféré l’audace, la créativité et l’affirmation singulière de sa vision d’artiste. Avec The Chronology of Water, elle nous invite à un voyage intérieur brut, viscéral, sensoriel, où les images se fracturent et se recomposent comme l’identité disloquée d’une femme brisée. Poignant.

Si Kristen Stewart a acquis une renommée mondiale grâce à la saga Twilight, elle s’est rapidement tournée vers le cinéma indépendant. Sils Maria, Café Society, et plus récemment Les Crimes du futur témoignent de sa volonté de s’affranchir du cinéma hollywoodien. Un parcours assez semblable à celui de Scarlett Johansson, dont le premier film, Eleanor The Great, a également été présenté en compétition au Festival de Deauville.

Mais contrairement à la star d’Avengers, Kristen Stewart a elle-même écrit son scénario, adapté de The Chronology of Water. Ce roman relate le parcours d’une jeune nageuse victime de maltraitance et d’inceste, devenue écrivaine féministe et professeure dans l’Oregon. Pour rester fidèle à l’esprit du texte, la réalisatrice a décidé de le découdre pour retisser, fil par fil, un récit fragmenté par une mémoire vive bâtie sur la peur et la fureur.

L’art de la reconstruction

Nageuse depuis sa tendre enfance, Lidia cherche à s’évader d’un cadre familial violent et oppressant. Entre un père abusif, une mère dépressive et une sœur prête à l’abandonner pour sa propre survie, elle tombe naturellement dans la drogue, l’alcool, mais aussi dans une frénésie d’écriture. Virée de l’université, Lidia s’inscrit à un séminaire dirigé par Ken Kesey. À travers l’existence chaotique de cette jeune femme, racontée par brides, sous forme d’atroces réminiscences, The Chronology of Water expose le quotidien d’une fille tailladée, broyée, dépendante et vouée à échouer, la lutte constante pour la vie s’accompagnant de pulsions autodestructrices.

Kristen Stewart parle ainsi de naissance, de mort et de renaissance, de la lente réappropriation de soi à la quête d’une nouvelle identité. Elle montre la douleur comme une fatalité, qui ne peut pas être évitée, mais comprise et dépassée. Elle évoque aussi la sexualité, la maternité, le pardon. Autant de sujets qui appartiennent à une sorte de « conscience collective » à laquelle le film donne progressivement forme. Imogen Poots, remarquée notamment dans V pour Vendetta, Mobile Homes et The Father, donne corps à ce personnage tourmenté avec autant de fougue et de rage que de sensibilité. Les dialogues, assez rares, laissent à son personnage un seul champ d’expression : l’écriture, comme urgence créatrice, traduite par l’omniprésence de la voix off.

En miroir de son héroïne, qui se consume pour revenir à la vie, The Chronology of Water déstructure sa narration, ses phrases, ses images même, pour composer un magma brûlant de souffrance, de violence et de résistance. Cette mise en scène disséquée, viscérale, presque expérimentale, qui ose être dérangeante, entretient un malaise permanent. Quelques leitmotive viennent s’insérer au sein de cette succession de pensées et de souvenirs volatiles. Du sang s’étalant sur le carrelage. La cassure d’une mine de crayon. Le clapotement de l’eau. Kristen Stewart compose une odyssée sensorielle inspirée du cinéma d’Andrei Tarkovsky (L’Enfance d’Ivan, Stalker, Le Sacrifice) qu’elle cite parmi ses influences.

Malgré la brutalité et l’atmosphère oppressante de The Chronology of Water, la réalisatrice filme les corps et les visages féminins avec beaucoup de douceur et de sensualité. Par ce voyage au cœur de la psyché féminine, Kristen Stewart signe un premier film assumé et assuré, impressionnant de maîtrise. Une belle mécanique de créativité.

Fiche technique – The Chronology of Water

Réalisation : Kristen Stewart
Scénario : Kristen Stewart, Andy Mingo
Production : Scott Free Productions
Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Imogen Poots, Thora Birch, Jim Belushi, Charles Carrick, Tom Sturridge…
Genre : drame
Date de sortie : 10 décembre 2025
Durée : 2h07
Pays : Etats-Unis

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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