Accueil Blog Page 445

« Celui qui n’existait plus » : fuir pour vivre

0

C’est un roman graphique d’excellente facture que nous proposent Rodolphe et Georges Van Linthout aux éditions Glénat. En prenant le parfait contrepied du rêve américain – famille modèle, maison avec jardin, emploi bien rémunéré –, Celui qui n’existait plus postule que le bonheur ne se niche pas seulement dans le confort d’une vie bien rangée, mais aussi dans l’épanouissement que peut procurer la sensation d’une liberté absolue…

Norman Jones, quarante ans, est le directeur-adjoint d’une société de communication. Il est marié, père de deux enfants et possède une situation plutôt enviable, notamment symbolisée dans le récit par une montre à cinq mille dollars. Mais celui qui pourrait être l’étendard de l’american dream demeure insatisfait, comme il le confesse à sa maîtresse : « Je passe ma vie à m’emmerder. Je gagne de l’argent, mais à quoi me sert-il ? » Il répond aussitôt à sa propre question en énumérant les factures, les assurances, les frais de scolarité ou encore les clubs auxquels est inscrite son épouse. Norman est fait de cette lucidité qui peut se révéler impitoyable pour ceux qui en sont porteurs : il a conscience d’être inutile dans son travail (et bien payé pour cela), il comprend qu’il passe à côté de tout à cause d’une vie bourgeoise trop normée et il quitte même sa maîtresse dès lors qu’il se retrouve sans le sou – qu’espérait-elle, après tout, sinon des cadeaux onéreux ?

Sa ruine est elle-même directement imputable à cette lucidité. Le 11 septembre 2001, alors qu’il est supposé travailler dans l’une des tours du World Trade Center, il passe la matinée à batifoler avec sa maîtresse. Puisque l’occasion fait le larron, il en profite pour jeter aux ordures ses cartes de banque, ses papiers d’identité, son permis de conduire, bref tout ce qui le rattache administrativement à sa vie présente, et décide de prendre la route. Il sera, putativement, l’une des victimes de l’attaque terroriste. Il passe pour mort et en profite pour recommencer sa vie sur des bases plus saines : il profite des paysages d’Amérique, vit des aventures rocambolesques, retourne à Markheim où il a vu le jour quarante années plus tôt… Jusqu’à ce qu’il prenne peu à peu la mesure des déceptions qui l’attendent.

Là est l’une des forces du récit de Rodolphe : si la bourgeoisie américaine a des airs d’astre mort, le vagabondage est tout aussi déceptif. À Markheim, Norman revoit son amour de jeunesse Linda, métamorphosée physiquement et probablement épuisée psychologiquement. Il pense à tante Mae, à qui il écrit une fois par an, mais ne peut l’approcher sous peine de voir la supercherie de sa fausse mort révélée. Il prend alors la route avec un camionneur, se rassurant en se disant : « Voilà ce qu’on oublie quand on est directeur-adjoint d’une boîte de com, à passer sa vie sous des spots avec l’air conditionné… » Mais là encore, la joie est de courte durée. Désargenté, assailli de visions culpabilisantes de ses parents (morts dans un accident de voiture), il finit par vider les poubelles et récurer les toilettes d’un café-restaurant pour obtenir de quoi se nourrir. Il prend ensuite la route avec des roadies, passe quelques jours au cachot après une bagarre dans un bar, récupère des bouquins destinés aux ordures, dort à la belle étoile et vivote à nouveau sans savoir de quoi ses lendemains seront faits.

Vis ma vie de clochard

celui-qui-nexistait-plus-critique-bande-dessinee-extrait
Extrait de « Celui qui n’existait plus », visible sur le site de l’éditeur.

Comment voulez-vous que cet homme défait ne repense pas à sa vie d’avant ? Comment pourrait-il ne pas idéaliser ce qu’il a jadis maudit ? Celui qui n’existait plus, c’est Norman, pas seulement le cadre d’entreprise, mais aussi celui qui pensait pouvoir s’émanciper par la fuite. Rodolphe nous conte le sans-abrisme avec beaucoup de talent, façon Jack London ou Robert McLiam Wilson. Tu chopes un virus un peu trop agressif, une bactérie un brin sournoise ? Tu crèves. Pas de médecin pour les pauvres, et encore moins de médicaments. Surtout en Amérique. La solidarité entre SDF ? Tu parles ! Voilà que des types encore plus miséreux que Norman le privent d’une liasse de billets (il a vendu sa montre pour une somme dérisoire) et de ses chaussures. Il reste certes encore quelques braves prêts à lui filer un coup de main, mais il doit alors jouer les fils de substitution… Les riches s’emmerdent, les pauvres meurent à petit feu. L’espoir, on en est quitte.

Celui qui n’existait plus ne s’arrête pas en si bon chemin. Le lecteur aura droit à une romance entre laissés-pour-compte, à un passage à tabac totalement gratuit, à une SDF proposant une pipe en échange d’un café, à une représentation sarcastique du mouvement Beatnik (« Comme tout le monde, j’ai tiré deux ou trois fois sur un joint, j’ai essayé de lire Kerouac et j’ai vu Grateful Dead en concert… ») et à un final se liant à l’ouverture avec une ironie mordante – et quelque peu désespérante. Puis, il y a les dessins somptueux, en noir et blanc, de Georges Van Linthout. Leur finesse et leur poésie se marient parfaitement avec le récit proposé par Rodolphe. On en redemande.

Celui qui n’existait plus, Rodolphe et Georges Van Linthout
Glénat, septembre 2019, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« The Disciples » : terreur cosmique

0

Chez Glénat Comics paraît The Disciples, une œuvre de science-fiction envoyant des chasseurs de primes de l’espace sur Ganymède, à la recherche de la fille d’un sénateur. Cette dernière, âgée d’à peine dix-huit ans, a été endoctrinée par un gourou milliardaire ayant colonisé la plus grande lune jupitérienne. La traque débute, jusqu’au moment où des événements cauchemardesques s’invitent à la fête…

Comme pour Aiôn, publié il y a quelques mois chez Dargaud, les traits caractéristiques du space horror ne manquent pas dans The Disciples : l’immensité cosmique, ses mystères, ses figures monstrueuses, ses machines intelligentes viennent peupler un imaginaire qui renvoie (forcément) à Alien. La saga initiée par Ridley Scott est tellement séminale qu’il est difficile de ne pas déceler quelque allusion à son endroit dans toute proposition de science-fiction horrifique. Il en va ainsi des colonies de l’espace (Aliens, le retour), de Nessie (Mother), de l’héroïne féminine (Dagmar/Ellen Ripley) ou encore d’une menace rappelant vaguement le facehugger ou le chestburster.

Steve Niles (au scénario) et Christopher Mitten (au dessin) outrepassent cependant ce cadre. Si Alien faisait la part belle à l’entreprise capitalistique Weyland-Yutani, on s’intéresse ici à McCauley Richmond, un milliardaire devant sa fortune à ses activités dans l’industrie pharmaceutique, décrit comme « très riche, très religieux et très fou ». Après avoir construit sa propre ville en Floride où seules ses ouailles étaient admises, il a colonisé Ganymède, une lune du système solaire, et y a installé ses adorateurs. C’est précisément là-bas que se rendent trois chasseurs de primes espérant retrouver la trace de la fille d’un sénateur, partie car séduite par le puissant gourou.

Extrait de « The Disciples », visible sur le site de l’éditeur.

Naturellement, le space horror reprend peu à peu ses droits sur ce prétexte initial : une femme enceinte zombiesque fait son apparition et Rick, l’un des trois mercenaires, se donne la mort en arguant qu’elle a pris le contrôle de son corps. Jules et Dagmar survivent à leur collègue mais ne peuvent néanmoins fuir : la batterie ionique de « Frankenstein » (le nom ironiquement donné à leur vaisseau spatial) doit être rechargée. Sur Ganymède, ils découvrent une Église colossale, un cimetière s’étendant à perte de vue et des traces de luttes. La planète est une sorte de nécropole et Steve Niles maintient le suspense jusqu’au bout sur ce qui a présidé à cette apocalypse. Pendant ce temps, Christopher Mitten nous gratifie d’une double page soignée où des visions cauchemardesques investissent une multitude d’écrans : cadavres, têtes coupées, membres amputés, yeux exorbités…

Si le récit fonctionne bien et donne de l’allant à cette bande dessinée, on tique parfois devant certaines transitions un peu rapides. Après avoir aperçu un premier « zombie » et fouillé en vain le vaisseau, les trois équipiers tirent la conclusion qu’ils ont été les victimes d’une hallucination collective due à un dysfonctionnement des fluides de sommeil. Le suicide de Rick ne provoque quant à lui que peu de réactions (une planche tout au plus), alors qu’on s’attendrait à des personnages plus touchés ou s’épanchant davantage. Surtout, dans une large mesure, les situations présentées dans cette bande dessinée paraissent quelque peu éculées. Le space horror a décidément du mal à se renouveler.

The Disciples, Steve Niles (au scénario) et Christopher Mitten (au dessin)
Glénat Comics, septembre 2019, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« John Tanner : le captif du peuple des mille lacs » : déracinements

0

C’est l’histoire vraie de John Tanner (1780-1845), fils d’un pasteur fermier du Kentucky enlevé par les Indiens à l’âge de neuf ans. Déraciné, bientôt orphelin, il passera trente années parmi les peuples indigènes des Grands Lacs de la nation des Algonquins. Aux éditions Glénat, Christian Perrissin et Boro Pavlovic reviennent sur le parcours extraordinaire d’un Blanc ayant grandi malgré lui parmi les Ojibwé et les Ottawa.

Comme l’avant-propos l’indique clairement au lecteur, le récit se déroule à une époque (fin XVIIIe) où les Anglais et les Américains convoitent un vaste territoire d’Amérique du Nord. On apprendra en parcourant les pages de cette bande dessinée que les Indiens faisaient alors régulièrement des affaires avec les Blancs, considérés comme des interlocuteurs fiables. La parole des colons, qui cherchaient avant tout à exproprier les indigènes, aurait pourtant dû être démonétisée depuis longtemps. Ce n’est certainement pas Howard Zinn, l’auteur d’Une histoire populaire des États-Unis, qui soutiendra le contraire. Dans ce célèbre essai, il fait la démonstration des marchés de dupes utilisés par les Blancs contre les populations indiennes – débouchant sur des promesses toujours trahies et des peuples indigènes progressivement décimés.

Le-captif-du-peuple-des-mille-lacs-extrait-bande-dessinee
Extrait de « John Tanner », visible sur le site de l’éditeur.

Le docteur Edwin James, qui a rencontré John Tanner alors qu’il servait dans un avant-poste de la frontière nord, a fait parvenir jusqu’à nous son histoire incroyable. Le jeune chirurgien de l’armée américaine fut immédiatement fasciné par ce Blanc ayant épousé les coutumes et pensées des Indiens. Cet état de fait est pourtant le produit d’un long cheminement qui a débuté par un déracinement brutal, que Christian Perrissin raconte par le menu : deux Ojibwé ont enlevé John de son foyer – une vieille cabane rafistolée où s’entassent les membres d’une famille reconstituée, dont le père de John et sa nouvelle femme. Cet enlèvement répond à un rituel : une Indienne a perdu son fils ; son époux lui en amène un de substitution, qu’il a volé aux Blancs par vengeance. Après une longue traversée particulièrement éprouvante – John souffre des pieds et est tenaillé par la faim –, il intègre une communauté avec laquelle il ne partage rien : ni la langue ni le mode de vie. Il est d’abord rejeté parce que différent et honni du chef indigène. Deux cultures discordantes vont bientôt s’entrechoquer en lui. Il est ensuite progressivement adopté, protégé par sa nouvelle mère, mais toujours abhorré par son nouveau père.

Cette bande dessinée est rendue d’autant plus intéressante que la vie des Indiens y est finement restituée : on les voit commercer – fourrures, armes, gibiers –, s’adonner à des rituels – notamment les danses au cimetière –, évoluer dans des hiérarchies strictement définies – où les femmes peuvent être titulaires du pouvoir, comme chez les Ottawa – et régler la vie communautaire selon des dispositifs acceptés de tous – les réunions pour consolider les alliances et redéfinir les terrains de chasse, par exemple. Christian Perrissin témoigne aussi des ravages de l’alcool dans leur communauté, de certaines croyances – parler aux esprits –, du dénuement des indigènes ou encore du troc y ayant cours – John est échangé aux Ottawa contre quelques fournitures. Boro Pavlovic emploie tout son savoir-faire dans des dessins aux couleurs idoines, dont les détails – courbures des arbres, brins d’herbes, paysages rocheux, traits des visages, etc. – frappent d’emblée le lecteur. Le fond comme la forme sont donc au rendez-vous. Ensemble, ils permettent de prendre le pouls d’une époque charnière, où Blancs et Amérindiens s’attaquent mutuellement – les campements shawnees – et se disputent des terres tout en continuant à marchander.

John Tanner : le captif du peuple des mille lacs, Christian Perrissin et Boro Pavlovic
Glénat, septembre 2019, 91 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Mémoires Vives de Edward Snowden : la liberté a-t-elle un prix?

Note des lecteurs1 Note

Le lanceur d’alerte américain Edward Snowden a sorti le 19 septembre 2019 ses mémoires, intitulés Mémoires Vives, dans lesquels il explique ce qui l’a mené à dénoncer le programme de surveillance de masse mis en place par la NSA (National Security Agency).

Tout le monde a déjà entendu parler au moins une fois d’Edward Snowden. En grande partie haï dans son pays natal, les États-Unis, où il est considéré comme traître à la nation, il vit aujourd’hui en Russie, seul pays lui ayant octroyé l’asile politique, au terme d’une situation qui semblait inextricable. Très engagé aussi bien dans la « vraie vie » que sur internet, publier ses mémoires peut aussi bien être vu comme un geste politique qu’un geste informatif. En effet, au fil des pages, il revient sur sa vie, de son enfance à aujourd’hui (bien que cette partie soit beaucoup moins développée, dans un souci de parler de l’essentiel). Il en profite pour disséminer de nombreuses informations sur tout ce qui a trait à l’informatique et la cybersécurité. Il n’oublie pas les novices, car il prend le temps d’expliquer de façon simple et claire comment ce dont il nous parle fonctionne.

Mémoires Vives fait figure de piqûre de rappel et d’avertissement sur la plus grande menace qui plane au-dessus d’internet et de ses utilisateurs : celui de la disparition de la vie privée. Snowden fait la lumière sur le programme de surveillance de masse mis en place par la NSA aux États-Unis mais pas seulement : celui des « Fives Eyes » (Cinq yeux) en règle générale. Ces Five Eyes désignent l’alliance des services de renseignement, de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et aussi, comme dit précédemment, des États-Unis. Snowden les décrit comme « une agence de renseignement supranationale qui ne répond pas aux lois de ses propres pays membres ». Comme il l’a dénoncé en 2013 et le rappelle dans ses pages, cette alliance a délibérément détourné les lois de ces pays pour espionner leurs concitoyens, grâce à l’aide de certains programmes. Parmi ceux-ci, XKeyscore est peut-être le plus connu : à travers la mise en place de quelques 700 serveurs implémentés dans une dizaine de pays, il permettait de récolter quasiment systématiquement des informations sur les activités de tout utilisateur sur internet.

Ce livre est d’autant plus important que non seulement son auteur dénonce ces méfaits, mais il explique en plus comment se prévenir face à cela. Notamment en utilisant TOR. Mais le fait de revenir plus généralement sur sa vie et la cause de ses actes, nous permet de prendre conscience qu’au nom du bien, il est très facile de tomber du côté opposé. Finalement, ces mémoires nous font poser une question : devons-nous sacrifier notre liberté pour notre protection ? Edward Snowden nous en donne un bout de réponse :

Il n’est tout simplement pas possible de fermer les yeux sur la vie privée. Nos libertés sont solidaires et renoncer à notre vie privée, c’est renoncer à celle de tout le monde. On peut tirer un trait dessus par souci de commodité ou sous prétexte que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher veulent la protéger. Mais clamer qu’on n’a pas besoin de vie privée car on a rien à cacher revient à dire que personne ne devrait avoir le droit de cacher quoi que ce soit…

Finalement, prétendre que vous n’accordez aucune importance au concept de vie privée parce que vous n’avez rien à cacher n’est pas très différent que d’affirmer que vous n’avez que faire de la liberté d’expression parce que vous n’avez rien à dire, ou que la liberté de culte vous indiffère puisque vous ne croyez pas en Dieu, ou encore que vous vous moquez éperdument de la liberté de réunion parce que vous êtes agoraphobe, paresseux et anti-sociable. Si cette liberté ne représente peut-être pas grand-chose pour vous aujourd’hui, cela ne veut pas dire qu’elle ne représentera toujours rien demain.

Si cette lecture peut nous enseigner une leçon, elle dirait que la menace de la surveillance de masse nous concerne tous. Comme l’auteur le rappelle judicieusement dans son livre, cette surveillance peut avoir lieu partout. Souvenons-nous qu’en France, le gouvernement à adopté une loi « relative au renseignement » très controversée, promulguée le 24 juillet 2015 qui permet notamment la mise en place de « boîtes noires » chez des opérateurs de télécommunication, permettant de détecter les comportements suspects des utilisateurs grâce à leurs données de connexion. Gardons donc les yeux ouverts.

Mémoires vives, Edward Snowden
Seuil, septembre 2019, 384 pages

Boy Meets Girl : Soirs d’errance

0

Leos Carax pense les âmes, plutôt que les personnages. Il pense les amants séparés avant de se rencontrer, plutôt que les couples qui ne savent pas se réparer. Dans Boy Meets Girl, plus encore que dans n’importe lequel de ses films, les âmes des amants sont fracturées avant même de se frôler. Les êtres errent dans la nuit sans fin de la solitude qui abîme et c’est au cœur de celle-ci que s’opèrent les rencontres indélébiles des histoires qui s’éternisent, non dans le temps, mais dans la mélancolie des souvenirs.

Le disque de Barbara est à peine dissimulé par la veste.
Les amants du Pont Neuf s’étreignent dans un baiser mouvant et tournoyant.
Les talons martèlent le sol, les cigarettes se consument, la musique irrigue les tympans.
Ils sont venus leur dire qu’ils s’en allaient.

L’astronaute a les pieds cloués à la terre ferme, le regard vissé sur le ciel.
Les bandes des cassettes sont plus vivantes que ces invités mortifiés au visage détourné.
L’inconnu et l’inconnue boivent dans le même mal de vivre, ils fument la même peur des maux.
Des mots d’amour.
Les ciseaux sont acérés, la tasse est ébréchée.

Et dans le soir qui tombe, et dans la nuit qui pèse, on se sépare.
Le rideau n’a plus de raison d’être fermé, puisque les sentiments ont été ouverts.
Mais, déjà, trop tard. Pas le temps de les échanger. Pas le temps de se sauver, de s’aider à s’en sortir.
Le mal est fait. Le cœur est perforé.

Boy Meets Girl est une tragédie en trois actes. C’est un poème qui erre sans flâner, qui terrasse sans assourdir, qui rêve sans dormir. C’est un hymne à l’errance des blessés, au vagabondage de ceux qui ressentent un peu trop. C’est l’histoire d’une rencontre déchirée et d’une conversation sans époque. C’est une déambulation nocturne dans les rues des sentiments, à l’intersection de l’amour et de la souffrance.

Et si le ciel est noir, il est encore parsemé d’étoiles et Leos Carax n’a nul autre pareil pour raconter l’agrégation de ces astres, la collision de ces solitudes délaissées.

Au diable le bonheur, tant qu’il nous reste la mélancolie.
Car, si l’un est éphémère, l’autre est bel et bien éternel…

Boy Meets Girl : Bande-annonce :

Boy Meets Girl : Fiche Technique :

Réalisation/Scénario : Leos Carax
Photographie : Jean-Yves Escoffier
Montage : Nelly Meunier et Francine Sandberg
Musique : Jacques Pinault
Décors : Jean Bauer et Serge Marzolff
Premier assistant-réalisateur : Antoine Beau
Producteur : Patricia Moraz
Producteur délégué : Alain Dahan
Société de production : Abilene
Société de distribution : Forum Distribution (France)
Format : Noir et blanc – 1,85:1 – Mono – 35 mm
Pays d’origine : France
Langue : français
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Sortie : mai 1984 (Festival de Cannes) ; 21 novembre 1984 (nationale)

Interview, scénaristes français : processus créatif (2/4)

0

Durant ce mois d’octobre, Le Mag du Ciné vous propose une série d’entretiens avec cinq scénaristes français : Yacine Badday, Elina Gakou Gomba, Mathieu Gompel, Léa Pernollet et Nicolas Ducray. Ils reviennent sur leurs conditions de travail, leur statut ou encore leurs expériences personnelles. Second acte : le processus créatif.

Quelles sont les sources d’inspiration d’un scénariste ? Sont-elles à chercher autant dans la littérature qu’au cinéma ?

Yacine Badday : Tout dépend du scénariste, de son parcours, de ses influences ! De mon point de vue, la cinéphilie est essentielle, mais je pense que c’est vital d’avoir des centres d’intérêt qui échappent au champ du cinéma, pour éviter le culte de la référence ou de la reproduction. C’est toujours mieux quand des influences extérieures circulent, qu’il s’agisse de romans, d’essais de sociologie, de théâtre, de BD, de musique… Après, chacun se nourrit en fonction de ses centres d’intérêt.
Concernant la forme même du scénario, on se situe sur une fine ligne quand on écrit ! On dit toujours, à raison, qu’il ne faut « pas faire de littérature », éviter les digressions psychologiques… Pour autant, avant d’être un outil de fabrication destiné au tournage, le scénario est appelé à être lu, si possible avec plaisir, et susciter l’engagement de partenaires financiers, d’acteurs, de partenaires artistiques… En ce sens, il s’inscrit dans une démarche de séduction ; il doit projeter au mieux les émotions que le film entend faire ressentir.
Au cours de l’écriture, on essaie constamment de trouver le bon équilibre entre une écriture littéraire qui ne convient pas au médium et un style trop télégraphique qui laisserait la question de l’incarnation complètement de côté. C’est un équilibre compliqué et je dirais que l’écriture d’un scénario est, au moins en partie, un exercice « paralittéraire ». Il faut trouver des moyens de camper un personnage, un décor, en quelques mots, faire résonner un silence ou un regard… Tout en gardant à l’esprit que ce travail sur les didascalies, sur le « ton » du scénario n’est pas une fin en soi, mais un support à l’image, au récit, à l’action – au sens de ce qui sera visible à l’écran.

Seriez-vous d’accord avec l’affirmation selon laquelle tout auteur met toujours une part de lui-même, de son propre vécu dans ses écrits ?

Léa Pernollet : Absolument. Même lorsqu’on est co-scénariste d’un long métrage en France, à savoir dans ce modèle encore très dominant où le réalisateur/la réalisatrice a l’idée première du film et écrit aussi, on met de soi dans le travail d’écriture. À la fois inconsciemment et consciemment. Quand on démarre un projet avec un réalisateur, on cherche à comprendre ses envies, son point de vue, pour développer le meilleur scénario possible ensemble, donc on est en partie des caméléons. Mais pas seulement. Les co-scénaristes sont des auteurs, ils ont différentes « pattes », différentes visions, sensibilités, idées, qu’ils apportent au texte. Lorsque je me lance dans une nouvelle écriture, c’est avec quelqu’un que j’ai choisi et qui m’a choisie pour des raisons artistiques et humaines, et parce que le sujet me parle. Dès lors qu’un sujet résonne en moi, je sais que je vais pouvoir apporter au projet quelque chose qui m’appartient et qui participera à sa floraison.

À quoi songez-vous en premier lors de l’écriture d’un scénario : les personnages, les situations, les lieux, les thèmes, les intrigues ?

Nicolas Ducray : C’est extrêmement variable. Personnellement, j’aime bien manier l’entonnoir (ou la pyramide, chacun son jargon) dans les deux sens. Du particulier au général ou du général au particulier, peu importe. Ce qui est essentiel par contre, c’est mon désir. Est-ce que l’histoire que je veux raconter me stimule suffisamment pour que je m’imagine la porter pendant plusieurs années ? Le temps de développement d’un long métrage est souvent long – très long – et, à mon sens, il est primordial de tester son désir avant de s’embarquer dans une telle aventure. Pour le long que je développe depuis bientôt trois ans, j’ai eu dès le début une certitude qui ne m’a pas quittée : je voulais me mettre dans la peau d’une femme d’une cinquantaine d’années, peu à l’aise avec sa sexualité. Ce désir-là m’a tenu et me tient encore dans l’écriture du scénario.

Lors de l’écriture, le chemin est long : arrive-t-il d’achever un scénario d’une manière que vous n’aviez absolument pas envisagée ? Autrement dit, quelle marge de manœuvre avez-vous vis-à-vis de votre vision d’ensemble initiale ?

Elina Gakou Gomba : Bien sûr, un scénario n’est que ré-écriture, strate après strate, version après version. Parfois, en route, on se rend compte qu’on voulait dire autre chose, ou alors qu’il y a une meilleure manière de le dire en plaçant tel personnage à un point différent de sa trajectoire. Lorsqu’on rend une première version, on va ensuite retravailler un point qui ne fonctionne pas, ce qui va décaler d’autres choses, et ainsi de suite. Ce sont plus des décentrements qui mènent à d’autres décentrements. Il faut toutefois que ce travail reste constructif, si on raye tout pour tout recommencer à chaque version, c’est que quelque chose ne va pas dans l’intention de départ. Et puis, si l’on écrit un film sur une musicienne électro dans les années 70 – ce que j’ai fait en co-écrivant le premier film de Marc Collin, sorti en salles en juin dernier –, la version finale ne racontera pas l’histoire d’un chasseur dans la Drôme aujourd’hui. Donc, la marche de manœuvre entre la version 1 et la version finale est grande mais pas étirable à l’infini, car si on s’épuise sur dix-sept versions (pas forcément rémunérées à juste titre d’ailleurs), ce n’est – dans la plupart des cas – ni bon pour le projet, ni pour notre santé mentale. Le plus souvent, même contractuellement dans le cadre d’un long métrage, on signe pour trois versions corrigées. À titre indicatif, bien sûr.

Quelle est selon vous le plus grand écueil dans le travail d’un scénariste ?

Mathieu Gompel : Selon moi, le plus grand écueil dans le travail de scénariste est de ne pas savoir se positionner entre le texte que l’on a écrit et le retour critique qu’un lecteur en fait. La gestion des retours de lectures est un exercice qui n’est pas toujours évident à gérer, surtout au début. Lorsqu’une version est terminée, le scénariste est souvent dans une phase de satisfaction, mais aussi de grande fragilité. Il a beaucoup donné, manque de recul et peut devenir susceptible à certaines remarques qu’il peut prendre personnellement. Tout au long du processus d’écriture, le scénariste s’est forgé des certitudes qu’il considère parfois comme acquises, inhérentes au projet et immuables. Mais elles peuvent être totalement remises en cause au détour d’une note de lecture. Le scénariste doit alors prendre le temps de la digérer et en comprendre les tenants et aboutissants. Il ne doit pas rester fermé et hermétique aux critiques sans pour autant devenir trop influençable. Le travail d’écriture est un artisanat où il faut apprendre à cultiver sa propre voix tout en la rendant intelligible aux autres. Il faut écrire à la fois avec des doutes et des certitudes, ni trop l’un ni trop l’autre. Les retours de lecture, même s’ils sont parfois maladroits, sont nécessaires et il faut apprendre à les déchiffrer, car ils nous permettent d’affiner notre regard sur ce qu’on écrit. Il faut savoir se remettre en question tout en gardant un cap clair.

Avez-vous des rituels d’organisation ou d’écriture lors de l’élaboration d’un scénario ?

Mathieu Gompel : La grande majorité de mes projets sont en co-écriture. Chaque collaboration est différente et donc la méthodologie de travail n’est pas toujours la même. Au début d’un nouveau projet, j’essaie quand même d’instaurer un rendez-vous hebdomadaire d’une demi-journée avec mon co-auteur afin d’apprendre à s’apprivoiser, déterminer les contours du projet, film ou série, sur lequel on va travailler et voir ce que chacun peut y apporter.
Je pense qu’il est important de ne pas partir trop vite dans la rédaction, il faut se charger de bagages car l’aventure risque d’être longue, prendre le temps de bien mûrir un désir commun par des conversations parfois décousues, mais qui, au final, nourrissent toujours le projet. Généralement, on garde une trace de tout ce qui se dit. Et réunion après réunion, les notes s’accumulent. Elles peuvent (et mêmes elles doivent) dans cette première phase aller un peu dans tous les sens. C’est l’étape très excitante du brainstorming, du tout est possible, du « et si ? ».
Ensuite, nous essayons d’inscrire le projet dans un genre et surtout lui trouver une parenté (même lointaine) avec d’autres films. Un thème et des idées se dégagent progressivement et on essaie avec le co-auteur de se voir plus régulièrement (on passe à deux ou trois fois par semaine). On esquisse les contours d’un monde, de personnages, de situations. Quand il y a suffisamment de matière, une proposition émerge et on essaie d’écrire un synopsis de cinq à dix pages. Un exercice extrêmement difficile, en ce qui me concerne, car je n’arrive pas à faire court. Je termine toujours par faire deux fois plus long que prévu.
Généralement, il y a des aller-retours sur le texte avec le co-auteur, chacun fait sa passe pour l’affiner. Quand nous sommes satisfaits, nous le faisons lire au producteur s’il y en a déjà un, ou bien nous démarchons auprès des producteurs que nous connaissons et qui pourraient être sensibles à notre proposition.

Quel est le rôle d’un consultant ? Arrive-t-il fréquemment aux scénaristes d’y avoir recours ?

Nicolas Ducray : Je fais appel à un consultant quand j’ai le nez dans le guidon et que j’ai besoin d’un regard frais et éclairé sur un scénario. Lorsque je suis accompagné dans l’écriture, le consultant est payé par le producteur. Quand je suis seul et que je développe des projets personnels (« on spec », comme on dit), le consultant est tout simplement… un ami. Un ami que je vais rémunérer en lui payant son café (c’est la moindre des choses), mais surtout en lui promettant de lire ses projets en retour. Échange de bons procédés. J’ai la chance d’avoir autour de moi plusieurs amis scénaristes-réalisateurs qui peuvent lire mes projets en un week-end si je leur demande et me faire des retours très généreux. Personnellement, je ne suis pas partisan de faire lire à tout-va et de collecter un maximum de retours. Un film, ce n’est pas un référendum, ni une négociation syndicale. Il faut être attentif aux retours convergents, mais c’est à moi de savoir ce que je veux raconter.

La rédaction du Mag du Ciné remercie tout particulièrement Yacine Badday, qui a permis l’organisation de cette série d’entretiens.

Cycle HBO : « Entourage », percée à Hollywood

Entourage est animé du feu sacré : en détricotant Hollywood, en mettant en saillie un Jeremy Piven inégalable, en portant au pinacle des liens d’amitié indéfectibles, cette sitcom estampillée HBO allie l’ironie du monde du cinéma à la justesse des sentiments humains.

Entourage est tout à la fois : une bromance, une mise en abîme hollywoodienne, une œuvre chorale, des histoires d’amour et d’ego. Doug Ellin y raconte les péripéties de Vincent Chase, un jeune acteur prometteur, toujours flanqué de son frère « Drama », dont la carrière de comédien bat de l’aile, d’Éric, son manager, et de « Turtle », son homme à tout faire. Vincent leur offre une existence dorée et oisive qui les pousse au statu quo et les maintient dans un état de dépendance relative. Ce postulat possède à lui seul une puissance humoristique remarquable : un boulier ne suffirait pas à dénombrer les instants où Vince apporte son soutien financier à ses amis, où ces derniers se voient renvoyés à leur subordination pécuniaire, ou traités en moins-que-rien. Il faut dire que Johnny « Drama » ne parvient plus à décrocher le moindre rôle et vit dans le passé, tandis qu’Éric manage Vince de telle manière qu’il provoque régulièrement le courroux d’Ari Gold.

« Le requin ». C’est son surnom. Ari est un agent influent, très bien intégré au circuit hollywoodien. Campé par un Jeremy Piven majuscule, il exerce sur le récit une emprise herculéenne. Ses colères épiques, ses répliques parfaitement troussées, sa gestuelle de nabot survitaminé, mais aussi sa vie privée et son dévouement sincère envers Vincent en font l’un de meilleurs personnages secondaires portés sur petit écran. C’est par son truchement que le spectateur découvre les dessous de Hollywood, ses batailles de coulisses, ses espoirs déchus, ses triomphes tardifs. Ari, c’est l’impatience, l’arrogance, la combativité incarnées. Un volcan en éruption constante. L’élément qui vient contrebalancer la relative torpeur qui anime le groupe d’amis sur lequel se braquent les projecteurs d’Entourage. Même les guests tels que Mark Wahlberg, Jessica Alba, Snoop Dogg, Val Kilmer, Peter Jackson, Larry David, Martin Scorsese ou Scarlett Johansson peinent à susciter le même enthousiasme, lors de leurs apparitions, qu’un Jeremy Piven décidément au firmament. Au golf, à son bureau, dans un walk and talk téléphonique, à une table de jeu, en soirée devant une célébrité, lors d’une projection test, dans l’école de ses enfants, en vociférant face à son assistant Lloyd, Ari crève tout à la fois : l’écran, les abcès, les cœurs, de colère, de rire, de honte… Citation aléatoire (sans la gestuelle inimitable de Piven) : « Paramount a refusé avant de savoir qu’Universal avait accepté. C’est comme à l’école, Éric. Tu peux pas sauter la reine de la soirée tant qu’elle a pas appris que sa meilleure copine t’avait branlé dans un vestiaire ! »

L’essentiel d’Entourage se déroule à travers les différentes strates du système hollywoodien. La production d’un blockbuster, les négociations avec les grands studios, la vision d’un acteur sur son métier, ses attentes concernant sa carrière, sa volonté de dénicher un rôle, n’importe lequel, pour son grand-frère, sa déception quand il apprend qu’il est contractuellement engagé dans une série de films alors que James Cameron ne réalise que le premier d’entre eux : la série de Doug Ellin est un voyage dans le centre névralgique du cinéma américain, avec un souffle de folie sur la nuque. Mais cette image est quelque peu réductrice : ses moments les plus justes et touchants, Entourage les réserve aux liens d’amitié et de solidarité que cinq amis entretiennent les uns avec les autres. À chacun sa caractérisation, à chacun ses obsessions, à chacun ses arches narratives. Mais tous contribuent à façonner une production HBO autoréférentielle et rendue au dernier degré de l’irrévérence. Pour notre plus grand plaisir.

Bande-annonce : Entourage

Fiche technique : Entourage

Titre original : Entourage
Genre : Série tragi-comique
Création : Doug Ellin
Production : Doug Ellin, Stephen Levinson, Mark Wahlberg
Acteurs principaux : Adrian Grenier, Kevin Dillon, Kevin Connolly, Jerry Ferrara, Jeremy Piven, Rex Lee, Perrey Reeves, Debi Mazar
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 8
Nombre d’épisodes : 96

Note des lecteurs0 Note
4

Festival Lumière 2019 : critique de Irréversible de Gaspar Noé

Le Festival Lumière 2019 rend hommage à Gaspar Noé, en diffusant Irréversible (dans les deux sens) et Lux Æterna. Cet événement nous permet de nous confronter une nouvelle fois à ce monstre chaotique et obsédant du cinéma français qu’est Irréversible.

Irréversible est un film organique, charnel, profitant à la fois d’un montage à reculons parfait où chaque scène se répond et d’un travail sonore sidérant démultipliant cette plongée cauchemardesque dans un chaos infini, et mettant en exergue une réalisation brillante. Avec Irréversible, Gaspar Noé affiche ses intentions, et livre une œuvre intransigeante qui en laissera plus d’un sur le carreau. La subtilité n’est pas la qualité première du film, mais cette générosité dans la proposition de cinéma, cette volonté de montrer l’insoutenable et de toucher du bout des doigts un jusqu’au-boutisme malsain, rend l’expérience encore plus fascinante. Cette opacité vertigineuse accentue cette force viscérale qui se dégage du long métrage. L’utilisation de la caméra est impressionnante de maîtrise, avec cette accumulation de plans-séquences fixes ou complétement volatiles qui partent dans tous les sens.

Mais malgré cette liberté visuelle dominatrice, ce mouvement perpétuel qui peut sembler vain au premier abord, Gaspar Noé enchante, bouleverse, nous laisse pantois devant cette maestria esthétique, à la fois onirique et anarchique, montée de telle sorte que l’on navigue entre clair/obscur, où le flou s’accommode d’une lisibilité parfaite pour nous faire profiter d’un spectacle coup de poing, à l’image de l’une des premières scènes du film montrant Marcus, inconsolable, tentant de retrouver un certain Le Ténia pour en découdre avec lui dans une boîte de nuit gay dénommée le Rectum. L’affrontement entre les deux hommes n’aura pas lieu, mais cela n’arrête pas le réalisateur dans ses intentions puisqu’il achèvera sa séquence, en plan fixe rapproché, dans le fracas le plus strident par un cassage de bras et un meurtre à la violence abominable. Ces couleurs rougeâtres, ces lumières absconses, ces couloirs labyrinthiques dépravés à la morbidité sexuelle déplaisante tétanisent le sang et les sens.

Gaspar Noé n’y va pas avec le dos de la cuillère, nous plongeant dans la première partie du film dans une nuit noire anxiogène sur les traces d’une quête effrénée vengeresse. Derrière la force de frappe provocatrice du film, se cache un film présentant nos sentiments vierges de tout compromis, soulevant le voile sur nos pulsions les plus primitives, démystifiant le monstre qui se cache en chaque être humain, où la violence est visualisée sans maquillage, sèche comme un coup de trique (ou d’extincteur pour le coup). Gaspar Noé, réalisateur de Climax, joue avec nos sensations, notre sensibilité quitte à choquer, pour flirter avec la complaisance ou une certaine gratuité dans les scènes les plus douloureuses du film, notamment dans cette scène centrale de viol de plus de 5 minutes, où il est difficile de ne pas baisser le regard devant la dureté physique et psychologique de cette agression. Stupéfiant pour certains, outrancier pour d’autres, le style parfois écrasant de Noé trouve son apogée grâce à la justesse et la pudeur (relative) de la prestation de ses acteurs, notamment dans une deuxième partie de film tout en tendresse malgré la simplicité des thèmes abordés (le couple, l’amitié, le sexe, l’infidélité…).

Irréversible démarre dans une torpeur nocturne implacable, une virée en enfer criarde tournoyant dans une palette de couleurs rouge et noire épileptique, pour se finir avec consistance et émotion dans la bienveillance maternelle la plus touchante. Gaspar Noé se réapproprie les codes du genre « rape and revenge » pour en extraire une sensation turbulente difficilement plaisante mais terriblement magnétique. Au lieu de porter un regard sur une déchéance de violence prenant le pas sur une certaine luminosité humaine, Gaspar Noé prend un chemin de traverse différent, grâce à une narration à la chronologie inverse particulièrement bien écrite, ayant pour but de relâcher le monstre existant en chacun de nous pour finalement faire naître une pureté émotionnelle bouleversante.

Sélection de films et séries en mode Casino à voir

L’univers des jeux d’argent inspire la pellicule aussi bien au cinéma que sur le petit écran. Le casino devient un lieu mythique où tout peut se passer, la salle de jeu devient synonyme de glamour, de stratégie, d’adrénaline et de toutes sortes d’intrigues. Du long métrage Le Kid de Cincinnati avec Steve McQueen, certainement le meilleur de film sur le poker de tous les temps, jamais filmé, à  Casino de Martin Scorsese, inspiré de l’histoire vraie de Frank Rosenthal, en passant par les séries Las Vegas, ou encore Breaking Vegas, ce monde du jeu fascine le septième art et le spectateur. 

Que vous soyez un joueur de roulette, de poker, de blackjack ou encore un joueur en ligne, vous trouverez certainement de quoi satisfaire votre désir d’intensité et de tension dans ce tour d’horizon des meilleurs films et séries se déroulant dans un casino. Action !

Casino Jack : un film de George Hickenlooper avec Kevin Spacey, Kelly Preston, Barry Pepper, Rachelle LeFevre, Jon Lovitz

Sortie: 13 mars 2012

Synopsis: L’histoire du membre d’un groupe de pression très puissant, dont les arrangements de corruption et les transactions frauduleuses avec des casinos indiens, l’ont finalement mené en prison.

Very Bad Trip : un film de Todd Phillips avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham

Sortie: 24 juin 2009

Synopsis: Au réveil d’un enterrement de vie de garçon bien arrosé, les trois amis du fiancé se rendent compte qu’il a disparu 40 heures avant la cérémonie de mariage. Ils vont alors devoir faire fi de leur gueule de bois et rassembler leurs bribes de souvenirs pour comprendre ce qui s’est passé.

Las vegas 21 : un film de Robert Luketic avec Jim Sturgess, Kate Bosworth, Laurence Fishburne, Kevin Spacey, Aaron Yoo.

Ce film est l’adaptation du best-seller Bringing Down the House : The Inside Story of Six MIT Students Who Took Vegas for Millions de Ben Mezrich, vendu à plus d’1,5 million d’exemplaires,

Sortie: 04 juin 2008

Synopsis: Ben Campbell, étudiant doué au prestigieux M.I.T., est contraint de partager son temps entre ses études et petits boulots afin de pouvoir payer ses frais de scolarité. Lorsqu’un groupe d’élèves aussi doués que lui le repère, ils lui proposent de participer à un jeu bien plus lucratif… Tous les week-ends , cette petite bande de mathématiciens hors pair se rend à Las Vegas pour jouer au blackjack sous de fausses identités, avec des règles qui ne doivent plus rien au hasard. Guidés par le professeur et génie des statistiques Micky Rosa, ils ont compris comment prévoir les cartes et communiquer entre eux pour rafler de très grosses mises.br >Séduit par l’argent facile, la vie de rêve et Jill, sa très belle équipière, Ben multiplie les défis. Les risques augmentent pourtant rapidement avec les mises, et les cartes ne restent pas longtemps son seul adversaire : il doit désormais se méfier de Cole Williams, le plus terrifiant des hommes de main des casinos.

The Rooler (Lady Chance) : un film de Wayne Kramer avec William H. Macy, Alec Baldwin, Maria Bello, Estella Warren, Ron Livingston

Sortie: 18 aout 2004

Synopsis: Bernie Lootz est un homme si malchanceux qu’il travaille dans le casino Shangri-Lai de Las Vegas afin de porter la poisse aux joueurs qui gagnent trop souvent. Il utilise son talent unique depuis de nombreuses années afin de payer ses dettes et va bientôt avoir tout remboursé. Avant de quitter la ville, il rencontre Natalie, une serveuse usée par la tâche mais encore attirante. A leur propre étonnement, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Les ennuis ne sont pourtant pas terminés car l’employeur de Bernie, un caïd formé à la vieille école, est déterminé à le garder…

Casino Royale : un film de Martin Campbell avec Daniel Craig, Eva Green, Mads Mikkelsen, Judi Dench, Jeffrey Wright

Sortie: 22 novembre 2006

Synopsis: Pour sa première mission, James Bond affronte le tout-puissant banquier privé du terrorisme international, Le Chiffre. Pour achever de le ruiner et démanteler le plus grand réseau criminel qui soit, Bond doit le battre lors d’une partie de poker à haut risque au Casino Royale. La très belle Vesper, attachée au Trésor, l’accompagne afin de veiller à ce que l’agent 007 prenne soin de l’argent du gouvernement britannique qui lui sert de mise, mais rien ne va se passer comme prévu. Alors que Bond et Vesper s’efforcent d’échapper aux tentatives d’assassinat du Chiffre et de ses hommes, d’autres sentiments surgissent entre eux, ce qui ne fera que les rendre plus vulnérables…

Ocean’s Eleven : un film de Steven Soderbergh avec : George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia, Julia Roberts

Sortie: 6 février 2002

Synopsis: Après deux ans passés dans la prison du New Jersey, Danny Ocean retrouve la liberté et s’apprête à monter un coup qui semble impossible à réaliser : cambrioler dans le même temps les casinos Bellagio, Mirage et MGM Grand, avec une jolie somme de 150 millions de dollars à la clé. Il souhaite également récupérer Tess, sa bien-aimée que lui a volée Terry Benedict, le propriétaire de ces trois somptueux établissements de jeux de Las Vegas.

Pour ce faire, Danny et son ami Rusty Ryan composent une équipe de dix malfrats maîtres dans leur spécialité. Parmi eux figurent Linus Caldwell, le pickpocket le plus agile qui soit ; Roscoe Means, un expert en explosifs ; Ruben Tishkoff, qui connaît les systèmes de sécurité des casinos sur le bout des doigts ; les frères Virgil et Turk Malloy, capables de revêtir plusieurs identités ; ou encore Yen, véritable contorsionniste et acrobate.

Rounders (Les Joueurs) : un film de John Dahl  avec Matt Damon, Edward Norton, Gretchen Mol, John Malkovich, John Turturro

Sortie: 06 janvier 1999

Synopsis: As du poker, Mike McDermott perd toutes ses économies en une seule nuit. Ce revers de fortune le décide à tourner le dos au jeu. Encouragé par sa femme Jo il se remet à ses études de droit et se tourne vers la réussite sociale. Mais quand Worm, son vieil ami, sort de prison, Mike doit définitivement choisir. Pour le sauver, par fidélité, il va être obligé de replonger. Retrouver le goût des cartes, jouer gros, fréquenter les rounders, les implacables joueurs de poker professionnels…

Croupier : un film de Mike Hodges avec Clive Owen, Nick Reding, Nicholas Ball, Alexander Morton, Barnaby Kay

Sortie: 08 septembre 1999

Synopsis: Un écrivain en mal d’inspiration accepte pour des raisons alimentaires une place de croupier dans un casino. Très vite son travail envahit sa vie, ce qui est loin de plaire à Marion, sa petite amie. Mais il persiste car le jeu l’inspire. Il fait la connaissance d’une joueuse, Jani, qui perd de plus en plus. A la demande de ses créanciers, elle propose à Jack de les aider lors d’un hold-up au casino.

Las Vegas parano : un film de Terry Gilliam avec Christina Ricci, Ellen Barkin, Gary Busey, Mark Harmon, Cameron Diaz

Sortie: 19 aout 1998

Synopsis: A travers l’épopée à la fois comique et horrible vers Las Vegas du journaliste Raoul Duke et de son énorme avocat, le Dr. Gonzo, évocation caustique et brillante de l’année 1971 aux Etats-Unis, pendant laquelle les espoirs des années soixante et le fameux rêve américain furent balayés pour laisser la place à un cynisme plus politiquement correct.

Casino : un film de Martin Scorsese avec Robert De Niro, Sharon Stone, Joe Pesci, Don Rickles, James Woods

Sortie: 13 mars 1996

Synopsis: Dans les années soixante-dix à Las Vegas, Ace Rothstein dirige d’une main de fer l’hôtel-casino Tangiers, financé en sous-main par le puissant syndicat des camionneurs. Le Tangiers est l’un des casinos les plus prospères de la ville et Ace est devenu le grand manitou de Las Vegas, secondé par son ami d’enfance, Nicky Santoro. Impitoyable avec les tricheurs, Rothstein se laisse un jour séduire par une virtuose de l’arnaque d’une insolente beauté, Ginger McKenna. Amoureux, il lui ouvre les portes de son paradis et l’épouse. Ses ennuis commencent alors.

Le Kid de Cincinnati (The Cincinnati Kid) de  Norman Jewison

Avec Steve McQueen, Edward G. Robinson, Ann-Margret, Karl Malden, Tuesday Weld, Joan Blondell, Rip Torn, Jack Weston, Cab Calloway, Jeff Corey, Theodore Marcuse

Production Américaine de 1965

Synopsis : Eric Stoner, surnommé le Kid de Cincinnati (Steve McQueen), est un as du poker à La Nouvelle-Orléans. Shooter (Karl Malden) son manager, contacte un organisateur de tournoi, Slade (Rip Torn) pour mettre sur pied une rencontre au sommet entre le Kid et le vieux Lancey Howard (Edward G. Robinson), un maître incontesté et reconnu du poker.
Lancey Howard est épuisé par des parties interminables et le Kid est près de remporter le tournoi, avec la complicité de Shooter qui distribue les cartes à son avantage. N’acceptant pas de vaincre en trichant, le Kid renvoie Shooter et le fait remplacer.

Breaking Vegas, une série télévisée qui a débuté au printemps 2004 sur The History Channel aux États-Unis. Elle couvre les grands efforts que les gens ont déployés pour gagner de l’argent, parfois illégalement, dans les casinos.

Diffusée entre 2003 et 2008, Las Vegas est une série TV de Gary Scott Thompson avec Josh Duhamel (Danny McCoy), Josh Duhamel (Danny McCoy).

Synopsis : Le Montecito est un des plus importants casino de Las Vegas. Pour ses employés comme pour ses clients, la vie y est parfois dangereuse, toujours trépidante…

Undertaker 5 : L’Indien blanc / Meyer-Dorison-Delabie

0

Cinquième album de la série « Undertaker », par Ralph Meyer, Xavier Dorison et Caroline Delabie, L’Indien blanc constitue la première partie d’un nouveau cycle centré sur la confrontation entre blancs et indiens.

Une série toujours très orientée western, puisque nous sommes en Arizona avec ses paysages de gorges et de pitons aux teintes caractéristiques. Le personnage central, Jonas Crow (dit Undertaker) reste un individualiste revenu de tout (la mort ne lui fait pas peur). Il a espéré se trouver une compagne, mais il se contente de son vautour (pas l’idéal pour improviser une valse), oiseau qui jouera encore un rôle déterminant dans cet épisode. Toujours croque-mort, Crow met en terre les victimes d’une attaque sauvage (introduction particulièrement violente). Pour le remercier, on lui propose de fêter Noël dans le relais tout proche. Un peu de compagnie, il n’a rien contre, mais les signes mensongers d’une civilisation, très peu pour lui. Survient alors Sid Beauchamp, que Jonas considère comme son frère. Sid a un peu de bedaine, mais il est élégamment vêtu et il se comporte avec assurance. Son avenir est sur le point d’être assuré. La femme la plus riche de Tucson serait d’accord pour l’épouser. Elle y met néanmoins une condition : que Sid lui ramène la dépouille de son fils Caleb dont elle a appris la mort récente. Sid explique à Jonas que, capturé par des Apaches qui l’ont malmené, Caleb a été contraint d’adopter leur mode de vie. Devenu L’Indien blanc, Caleb est enterré dans un cimetière apache, en plein territoire interdit. Sid réclame l’appui de Jonas pour récupérer le corps et le rapatrier à Tucson.

Salvage et Vehos

L’histoire de L’Indien blanc évoque La prisonnière du désert (John Ford – 1956), ce qui montre que les auteurs connaissent leurs classiques. Mais ils ne se contentent pas de revisiter le genre western, ils y apportent leur patte. Pour le lecteur, cela vaut quelques détails sur le mode de vie des Apaches qui montrent que la série marche sur les traces des meilleures du genre, notamment Blueberry. Évidente (dessin, décors), la filiation saute aux yeux pour la façon d’enchaîner les rebondissements et surtout pour les dialogues abondants, parfois trop. Ainsi, lorsqu’une nuit, Crow réussit à subtiliser le pistolet de celui qui veille, Salvaje (qui est Salvaje ??) l’exhorte (« Tu es mort, Vehos ») au lieu de tirer sa flèche en première intention (Vehos est le nom attribué à Jonas par les Apaches). Ceci dit, Crow reste lui aussi un bavard impénitent qui combat avec des citations à consonance biblique (justifiant son prénom), mais qui sont évidemment de son cru.

Le style Undertaker

Toujours séduisant, le dessin de Ralph Meyer (Caroline Delabie contribue aux couleurs) propose de magnifiques paysages, parfois stylisés comme le défilé des planches 15 à 18 ou magnifiés par la neige ainsi que des plans de toute beauté sur une rivière encaissée, le cimetière apache et un camp, etc. On remarque une discrète référence au style d’Hermann (sa meilleure période, désormais révolue) qui se plaisait à faire sentir une atmosphère avec de petites volutes brumeuses caractéristiques. Le tout n’empêche absolument pas de faire sentir un style personnel. Les personnages sont bien caractérisés (visages, silhouettes), les mouvements très naturels, les cadrages de qualité avec un gros plan de temps en temps pour mettre en évidence un détail. L’album propose quelques moments de respiration avec des vignettes permettant des plans larges (mais aucune vignette pleine planche) et un format qui permet aisément 4 bandes par planche pour faire avancer l’intrigue, avec une organisation des planches (grande variété de taille et forme des vignettes, de hauteur de bande) qui dénote une belle maîtrise de la narration. On sent une belle complémentarité entre Ralph Meyer et Xavier Dorison, le scénariste.

L’univers des Apaches

Le scénario réserve pas mal de surprises et explore avec réussite les rapports entre les blancs (forts de leur civilisation qu’on n’arrête pas) et les Indiens. Aucun cadeau entre les deux partis. On peut même dire que l’épisode s’attache à montrer l’implacable cruauté qui peut animer les uns et les autres. L’absence de principes n’est pas une exclusivité masculine (voir la femme que Sid souhaite épouser). L’album montre des Apaches prêts à défendre leur territoire et leurs traditions ancestrales avec détermination. On peut même dire qu’en explicitant certains comportements indiens, l’album s’attache à montrer leur civilisation comme supérieure d’un point de vue spirituel. Par contre, bien évidemment, les Blancs ont un avantage technique indéniable (armement, moyens de locomotion et de communication). Mais les Indiens évoluent sur leur terrain. On peut donc s’attendre à une suite (l’album n°6 de la série s’intitulera « Salvaje ») qui fera encore monter la tension. Salvage est un personnage étonnant au potentiel très prometteur, nettement plus intéressant que Sid par exemple, dont les visées matérialistes apparaissent sans ambigüité avec son absence d’état d’âme. A noter que dans le présent album, plusieurs références sont faites aux épisodes précédents. Petit regret, celui-ci n’apporte pas grand-chose au personnage Undertaker lui-même. En fin d’album, on trouve (en bonus) six dessins de travail.

A quand la suite ?

La série explore donc l’univers très balisé du western. Elle y apporte un ton original, avec des personnages à l’absence de scrupules et une violence (pas seulement physique) qui ne fait pas honneur au genre humain. Reste à voir ce que la postérité en fera. En ce qui concerne ce troisième cycle, on en saura davantage avec le prochain album.

Undertaker 5 : L’Indien blanc, Meyer, Dorison & Delabie
Dargaud, octobre 2019, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Generation Kill, La guerre du Golfe n’a pas (vraiment) eu lieu

Il y a quelque chose de paradoxal dans la place occupée par la deuxième guerre du Golfe dans le cinéma américain. Si la fiction hollywoodienne s’est emparée sans tarder du sujet pour générer des œuvres plus ou moins réussies et pertinentes, il persiste un sentiment de vide pas encore comblé. Comme si l’essentiel avait été omis, que rien de ce qui avait été dit et raconté sur ce conflit soit de nature à mettre sa singularité en exergue. La guerre en Irak ne serait donc toujours pas entrée dans l’histoire ? Génération Kill répond par la négative, mais en glissant sur le petit écran.

La guerre dans son salon

Au fond ce n’est peut-être pas un hasard que ce soit une série télévisée qui ait planté son drapeau sur le conflit irakien de Bush Jr. A chaque époque son support, et dans les 70’s, le bourbier vietnamien ne demandait qu’à déployer le récit de ses zones d’ombres et l’impensé auquel il renvoyait sur la grande toile. Dans les années 2000, la culture de la salle obscure a largement amorcé son déclin au profit de celle du home-cinéma et les contenus qui vont avec. Le consensus se forme sur ces séries qui ont pris la place du cinéma dans l’appréhension du monde. Ainsi, et malgré les (immenses) qualités dont peuvent se prévaloir des films comme Démineurs ou American Sniper, leur diagnostic respectif est immanquablement ramené à la continuité héritée de leur régime d’images communs.

Seul Un jour dans la vie de Billy Lynn serait à même de disputer le point à Génération Kill, justement parce que le film d’Ang Lee s’articule sur un médium d’un genre nouveau (le 3D HFR) qui émancipe son propos de l’ombre de ses prédécesseurs. De fait, si Generation Kill ne prétend pas réinventer l’eau chaude sur des considérations purement formelles, la façon dont le récit déploie les virtualités dans la charte esthétique de la série impose le point de vue d’un auteur sur son matériau. Celui de son David Simon, son showrunner en l’occurrence.

Esprit de corps

Que Generation Kill soit adapté de la série d’articles d’Evan Wright, célèbre journaliste de Rolling Stone qui y racontait son expérience en immersion dans une section de reconnaissance des Marines, n’est assurément pas un hasard. Lui-même ancien journaliste, David Simon avait tiré The Wire (soit l’horizon indépassable du récit télévisuel) de ses années à battre le pavé des faits divers et à accompagner la police de Baltimore dans ses rondes. Il y a rencontré son acolyte Ed Burns (ancien flic et professeur en école publique), et retiré ce qui infuse l’essence même de son regard  : un sens de l’observation anthropologique, et une volonté de pénétrer en profondeur un environnement donné pour en déterrer les ficelles immanentes. La fiction n’est pas une fin en soit chez Simon, mais le véhicule qui ne doit surtout pas brusquer la vérité qu’il veut faire jaillir.

On le comprend, Wright (interprété par Lee Tergesen à l’écran, et mémorable Tobias Beecher d’Oz) est bien ici le troisième mousquetaire qui vient compléter le duo infernal dans leurs œuvres. Car à  l’instar de The Wire, c’est bien ce sens d’observation en immersion qui prévaut dans la peinture du (dys)fonctionnement quotidien d’un bataillon de marine.  George Bush fils n’a pas encore officiellement lancé les hostilités contre Saddam, mais déjà les bidasses sont stationnés non loin en chien de faïence, prêt à mordre au coup d’envoi du « Godfather ». Vétérans et bleusailles rongent leur frein et cultivent leur warrior spirit en attendant d’exploser sur le champ de bataille, tandis que les gradés dévoilent les premières carences de la chaîne de commandement.

generation-kill-david-simon-ed-burns-marines-assaut
En attente d’une guerre

On vous rassure : il ne s’agit ici que des prémisses de la série qui rentre dans le vif du sujet dès son troisième épisode. Le temps de se rappeler la propension de Simon à caractériser un écosystème complet à travers les maillons de la chaîne qui le composent. Comme d’habitude chez lui, les personnages se définissent d’abord à l’aune de cette hiérarchie dont ils ont une conscience aiguë, et non pas en fonction de ce que la grille de moralité du spectateur est prête à concéder.

Buffalo Soldiers

Belliqueux, rangés à droite en faction et va-t-en-guerre qui ne se repentent pas à l’aune de l’absurdité politique du conflit dans lequel ils s’engagent, les militaires de Generation Kill ne se comportent jamais tels qu’on le voudrait pour faciliter le processus d’identification. Certes, Simon et Burns ont conscience de l’ancrage mythologique des figures dépeintes: voir ces soldats qui chantent des chansons populaires au volant de leur blindés, comme des officiers de cavalerie au coin du feu dans un film de John Ford. Mais cette inclusion patrimoniale doit avant tout sa présence au souci d’exactitude des deux hommes, qui assument de dépeindre des mondes à part, régis par une table de lois coutumières, tacites ou explicites mais conscientisés par ceux qui le peuplent.

C’est toute la qualité de Generation Kill, et l’œuvre de Simon en général : les personnages n’ont besoin de personne pour penser leur place. Ici, les marines sont capables d’assumer intellectuellement leur rapport à la violence et de raisonner sans s’en remettre au jugement du spectateur. Ce qui ne signifie pas pour autant que leur chemin exclue le questionnement du système dans lequel ils évoluent, bien au contraire. A l’instar de The Wire, Simon pousse le dérèglement de la chaîne de commandement dans des proportions paroxystiques, qui met à l’épreuve l’abnégation des personnages qui y sont soumis.

Commandement erratique, mission attribuée en dépit du bon sens, soldats livrés à eux-mêmes… On se croirait parfois dans la version guerrière de The Office (le show est souvent très drôle, notamment grâce où à cause de lui), où tout ce dont nous avons pu avoir ouïe par les médias prend forme dans le quotidien de protagonistes dont la fonction est sans cesse contredite par la réalité. Car comme dans The Wire, les personnages ont un boulot à faire et veulent le faire, mais l’ordre hiérarchique leur impose son non-sens. Autrement dit, Simon ne remet pas le système en question, mais bien ce qui l’empêche de fonctionner. Dans le contexte de Generation Kill : ce n’est pas la guerre que Simon dénonce mais son absence en tant que tel.

Simulacre et simulés

Or, c’est justement là que la série pose son pavé dans la mare des récits guerriers et isole la spécificité du conflit irakien dans sa problématique même. Les personnages le répètent : « L’Afghanistan, ça c’était une guerre ». Guerre il y a dans Generation Kill, mais très peu de contacts directs. Confinée dans des véhicules blindés sillonnant les parties plus ou moins accueillantes du pays, l’unité dépeinte semble constamment séparée du terrain par une frontière infranchissable. Y compris lors des échanges de feu nourris, où deux territoires (l’Irak, les soldats U.S) semblent entrer en collision sans jamais former un terrain d’affrontement à proprement dit.

Ce n’est pas des mondes qui se confrontent, mais deux dimensions parallèles qui se frottent : tout semble s’opérer par interface interposée. Même les morts (et les bavures), pourtant l’inévitable corollaire de la guerre, se trouvent d’abord déréalisés par le dispositif. Elles se font d’abord entendre d’une oreille lointaine, comme si elles avaient du mal à faire résonner leur tragédie dans un ensemble désarticulé. Elles appellent presque à les personnages à la concentration pour saisir la pesanteur d’un réel qui leur échappe alors qu’ils restent cloisonnés de leur côté de la barrière.

Indéniablement, David Simon est un homme post Nouvel-Hollywood. Chez lui, l’homme d’action, c’est-à-dire ayant le pouvoir proactif d’agir sur le système, n’existe plus. Malheur à ceux qui pensent le détenir : se souvenir du sort de Jimmy McNulty dans The Wire. Dans Generation Kill, cela se traduit complètement par ce que Jean Baudrillard (auteur justement de « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu ») appelait « la non-guerre ». Extrait paru dans le Libération du 4 janvier 1991 :

« La non-guerre se caractérise par cette forme dégénérée de la guerre qu’est la manipulation et la négociation des otages. L’otage et le chantage sont les produits les plus purs de la dissuasion. L’otage a pris la place du guerrier. Il est devenu l’acteur principal, le protagoniste du simulacre, ou plutôt, dans son inaction pure, le protagonisant de la non-guerre. Les guerriers s’ensevelissent dans le désert, seuls les otages occupent la scène (y compris nous tous comme otages de l’information sur la scène mondiale des médias) (…)».

On ne saurait mieux définir Generation Kill au sein de la longue tradition des récits guerriers dans laquelle il ne s’insère pas tout à fait. Le soldat, pourtant figure proactive par excellence (dans la vie comme dans la fiction, on attend de lui qu’il agisse) devient otage d’une situation sur laquelle il n’a jamais le sentiment d’influer (en dépit des bravades scandées par sa hiérarchie). C’est ici que la série lie le spectateur, d’abord confronté à ce monde qu’il ne connait pas avec les us et coutumes qui l’accompagnent, à ces marines réduits au statut de spectateur de leur propre guerre. Spectateurs et personnages deviennent otages de leur impuissance devant un système qui avance sans que l’on ne comprenne vraiment comment. L’absurdité chevillée au corps de la série se muera en vertige malaisant dans un season finale qui dérègle le temps et l’espace pour basculer dans un ordre nouveau qui  installe les protagonistes dans un sentiment  diffus et nauséeux.  Comme s’ils expérimentaient les séquelles d’un voyage qu’ils n’avaient pas la sensation d’avoir totalement vécu. Même le film de leur exploit (réalisé par l’un d’eux) ressemble à une façon de vivre ce qu’ils ont traversé par procuration. On le devine : pour eux le pire reste à venir.

L’extrapolation est toujours un exercice délicat à ce niveau. Mais osons le dire: quiconque essayant de comprendre le malaise qui ronge la société américaine actuellement trouverait surement des pistes à explorer dans Generation Kill (plus que dans Joker en tout cas- et hop, ça c’est fait).  L’expérience du travail de David Simon s’impose de plus en plus comme le support audiovisuel de référence pour appréhender le monde. Sur le petit écran.

Fiche technique : Generation Kill

Création: David Simon, Ed Burns

Chaîne d’origine: HBO

Distribution: Alexander Skarsgård : Sergent Brad « Iceman » Colbert, James Ransone : Corporal Josh Ray Person, Lee Tergesen:  Evan « Scribe » Wright, Billy Lush : Lance Coporal Harold « James » Trombley, Rey Valentin : Caporal Gabriel Garza, Jon Huertas  : Sergent Antonio « Smoke » Espera, Owain Yeoman : Sergent Eric Kocher, Kellan Lutz : Caporal Jason Lilley.

 

 

 

Festival Lumière 2019 : critique de The Irishman de Martin Scorsese

L’un des plus grands évènements de ce Festival Lumière 2019, était sans conteste, l’avant première de The Irishman de Martin Scorsese, dans une salle de l’auditorium de Lyon en ébullition et acquise à la cause du maitre. Le long métrage reprend tous les codes du cinéma du réalisateur et plaira, à n’en pas douter, à tous les fans, mais arrive cependant à se démarquer par un propos sur le temps et la douleur des regrets qui fait chavirer The Irishman dans la plus sincère des émotions. 

Avec sa durée gargantuesque (3h30), The Irishman est un tour de force aussi habile que grandiloquent. Mais pas si facile d’accès. Dès les premiers instants, avec ce plan séquence qui circule dans un hospice, puis cette narration toute en flashbacks, accompagnée d’une voix off nous expliquant tous les tenants et les aboutissants d’un film choral qui s’étend sur plusieurs décennies, et cette galerie de personnages bien trempés, il est clair que nous sommes bien chez Martin Scorsese. Le passage chez Netflix, les effets spéciaux et la cure de rajeunissement faciale de certains acteurs pour faire vivre les personnages à des époques antérieures, ou le casting over the top : pourtant Martin Scorsese n’en demeure pas moins toujours aussi intransigeant et minutieux dans la construction même de ses films. 

On retrouve dès lors ces gueules de malfrats, ce kitsch assumé, ce goût pour les bavardages autour d’une table et pour un bon cigare, le machiavélisme de la vengeance, les meurtres en coin de rue, les petites tapes dans le dos, et l’univers de la mafia du Little Italy. Frank Sheeran (Robert De Niro), à l’hospice en question, nous narre son passé et sa rencontre avec Jimmy Hoffa (Al Pacino) : un homme de main, au départ simple chauffeur, qui rencontre un baron, presque le deuxième homme le plus puissant des Etats Unis après le Président. Comme souvent chez Martin Scorsese, ses longs métrages, de par leur densité et la fluidité de l’enchevêtrement des informations données, demandent une certain temps de digestion, voire d’apprentissage de la dialectique même du cinéaste. Le rythme est tenu tambour battant, et l’on essaye de suivre le film comme dans un train fantôme, notamment grâce aux performances habitées d’un casting merveilleux. 

Martin Scorsese, revient à ses fondamentaux, mais sans jamais se recycler : le code d’honneur, l’image du père, la filiation, l’épouse, la religion, l’amour père/fille, la loyauté, l’ordre, la violence du monde et le pardon. Tous ces thèmes ressurgissent dans la vie de Franck Sheeran, notamment aux cotés de Jimmy Hoffa. Pourtant nous sommes loin d’un cinéaste qui nous offre son Maxi Best Of en toute gratuité : le trio formé par Scorsese, De Niro et Al Pacino n’est pas réuni pour faire de la figuration et s’échapper à travers un simple dernier baroud d’honneur. Même si pendant les 2 premières heures, on est agrippé à cette fiévreuse histoire mafieuse et politicienne, très caustique au demeurant (les Timelines de la mort de certains protagonistes), et que l’on s’amuse parfois à jouer au jeu des différences avec Les Affranchis et Casino, la dernière partie de l’oeuvre (1h30) s’agite bien plus autour du degré de folie de Jimmy Hoffa, et ralentit son tempo, sous le regard de plus en plus fissuré d’un Franck Sheeran qui entraperçoit la tragique fatalité d’une amitié qui aura duré des années. 

Une bataille judiciaire éclaboussante, une mafia qui perd de son aura et de son image christique, des années en prison, un syndicat perdu d’avance, une Amérique qui change de moeurs et de procédés (un meurtre présidentiel) et un futur déjà acté (« les jeux sont faits ») : Jimmy Hoffa avait un destin funèbre déjà tout tracé. A partir de là, c’est la loi du silence face à la loi du milieu : Martin Scorsese sort un peu de ses sentiers battus et soumet à son film, une lenteur presque mortifère. Se dissimulent une véritable nostalgie et un beau regard sur le temps qui passe, avec une volonté de s’attarder sur des détails, qui parfois semblent indolores au premier abord, à la fois pour se rendre compte de la beauté du passé et du présent mais aussi dans le but de retarder une échéance mémorielle chez Franck Sheeran. Les ruptures de tons sont légions, avec une oeuvre qui ondule constamment entre le comique des souvenirs communs (le poisson, la demande de pardon avec Bobby, les discussions indirectes avec Tony « mais quel Tony  ?») et la tragédie sur les regrets (le silence et le départ d’une fille, un ami qui ne veut rien entendre, la solitude, le bruit de la mort).

Dans ce The Irishman, on retrouve un peu la douleur presque pastorale du mutisme et du regret qui traversait Silence puis avec la vieillesse qui pointe le bout de son nez, l’incompréhension d’un monde nouveau qui se bâtit sous des yeux ébahis, les souvenirs qui s’égarent et les regrets qui restent tapis dans l’ombre, le long métrage de Martin Scorsese fait aussi écho à celui de l’un des derniers monstres vivants du cinéma américain : The Mule de Clint Eastwood.