Concours : gagnez des places de cinéma du film Nina Wu, du réalisateur Midi Z
SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE
Nina a quitté sa famille et sa ville de province depuis 8 ans, pour s’installer à Taipei dans l’espoir de faire une carrière d’actrice. Elle n’a jusque là tourné que quelques courts-métrages et des publicités. Elle complète ses revenus en animant un programme en live-stream. Son agent, Mark, insiste pour qu’elle auditionne pour le rôle principal d’un film d’espionnage se passant dans les années 60.
Bien connu sur le circuit des festivals internationaux pour ses longs métrages et ses documentaires (Goodbye Mandalay, City of Jade, Ice Poison…), le cinquième film du cinéaste Midi Z, Nina Wu, a été co-écrit par la comédienne et scénariste Wu Ke-Xi, inspirée par ses propres expériences en tant que jeune actrice et par le scandale Harvey Weinstein.
Les films sur les films ne sont pas nouveaux, mais c’est un regard rare sur le showbiz et les pratiques abusives de l’industrie cinématographique, largement dominée par les hommes, à travers l’objectif d’une femme. Ce long métrage montre les effets dévastateurs sur les victimes du harcèlement sexuel commis par les gros bonnets de l’industrie, ce contrôle et ce pouvoir que certains hommes puissants exercent sur les actrices et ce qu’ils font et continuent de faire aux femmes derrière les portes anonymes des chambres d’hôtel.
Ce pouvoir et ce contrôle masculin du point de vue d’une actrice a été rarement filmé. Nina Wu réussit à le faire, à travers des versions de réalités tellement fracturées que le public ne peut pas dire ce qui est réel ou pas, car c’est ainsi que Nina se souvient des événements, de cette salle fatidique 1408 où se produit « l’incident ». Le numéro de la pièce fait allusion au film d’horreur hollywoodien de 2007 Chambre 1408, produit par nul autre que Harvey Weinstein.
La photographie aux couleurs saturées de Florian Zinke et la bande-son atmosphérique, envoûtante de Lim Giong (林強) entretiennent le suspense et scotchent le spectateur sur son siège comme si quelque chose d’horrible pouvait arriver à tout moment.
Pour information, en chinois, le titre du film est « 灼人 秘密 », ce qui se traduit en gros par « des secrets brûlants ».
Réalisateur : Midi Z
Avec : Wu Ke-Xi, Sung Tu-Hua, Hsia Yu-Chiao, Shih Ming-Shuai
Genres : Thriller, Drame
Nationalités : taïwanais, malaisien, birman
Date de sortie : 8 janvier 2020 (1h43)
Distributeur : Epicentre Films
Sur ce site, on peut voir que les maltraitances et les avilissements des actrices de cinéma prennent de multiples visages.
Extrait : Dans le documentaire Stanley Kubrick : une vie en images, Shelley Duvall a révélé que Kubrick, bien qu’il soit si charmant et si aimé, pouvait « faire des choses assez cruelles lors du tournage ». Jack Nicholson a également déclaré que, même s’ils partageaient une relation amicale, Kubrick était un « réalisateur complètement différent » avec Shelley Duvall.
Selon Shelley, dans une conversation avec Roger Ebert, elle a dû « pleurer 12 heures par jour, toute la journée, les neuf derniers mois, cinq ou six jours par semaine », et a décrit l’expérience comme « presque insupportable ».
Michel Wlassikoff publie aux éditions Larousse un beau-livre grand format sur « les affiches qui ont marqué le monde ». Du structuralisme soviétique aux propagandes (publicitaire, étatique) en passant par la révolution informatique, l’historien du graphisme et de la typographie nous propose un tour d’horizon complet, éclairant l’évolution de l’affiche au cours des cent dernières années.
L’affiche est un outil de communication au croisement des préoccupations : la culture, la politique, le commerce, la société civile y ont depuis des décennies régulièrement recours. Elle voit le jour, en tant que discipline à part entière, à la fin du XIXe siècle, avant de gagner ses lettres de noblesse en investissant des pans entiers de la société. Durant son avènement, elle rencontre un écho chez Braque, Picasso, les dadaïstes ou les futuristes, puis se voit consacrée dans des galeries d’art dispersées aux quatre coins du monde.
Propagande. Dans L’Homme à la caméra, Dziga Vertov conçoit un « cinéma-vérité » témoignant des possibilités de loisirs nouvellement offertes par les moyens de production mécanisés soviétiques. Ce film fut lui-même inspiré par le constructivisme révolutionnaire, dont Rodtchenko, Maïakovski ou les frères Stenberg furent les plus illustres ambassadeurs. L’école allemande du Bauhaus s’en inspirera jusqu’au moment où les nazis poussèrent ses adeptes à l’émigration. Ces derniers n’étaient pourtant pas en reste en termes de propagande : si Leni Riefenstahl tourna Les Dieux du stade et Le Triomphe de la volonté, les idées de Joseph Goebbels sur l’importance de la radiodiffusion furent quant à elles illustrées par une célèbre affiche invitant les Allemands à écouter leur Führer à la radio. Pendant ce temps-là, aux États-Unis furent réemployés des graphistes chassés d’Europe : Jean Carlu y conçoit une affiche en faveur de la production, Herbert Matter fait de même avec la défense civile et Sutnar ou McKnight Kauffer les imitent. En tyrans omnipotents, Staline ou Mussolini eurent eux aussi recours aux talents des affichistes. La propagande est alors la chose la mieux partagée d’un monde divisé entre belligérants. Dans les interstices, Paul Colin dessine une Marianne aux stigmates en hommage à la France combattante et Frédéric Henri Kay Henrion, un affichiste allemand ayant fui le nazisme, dessine les Alliés brisant la croix gammée nazie. Des années plus tard, en mai 1968, l’Atelier des Beaux-Arts de Paris soutiendra les grévistes avec des affiches restées célèbres, tandis que les situationnistes inaugurent à cette occasion la bombe à peinture et perpétuent l’art du slogan impertinent.
Privé/public. Dans les années 1930, à quelques exceptions près (dont l’Exposition universelle de Paris), le modernisme est en berne, attaqué par les conservateurs. Michel Wlassikoff mentionne son renouvellement aux États-Unis en partie grâce aux campagnes de Paul Rand pour IBM à partir de 1956. Car le marketing et l’affiche font bon ménage. Pour la Compagnie générale transatlantique, Cassandre dessine le paquebot Normandie en contre-plongée. Le métro de Londres se dote d’une identité visuelle globale. Andy Warhol travaille pour BMW, Absolut Vodka ou Perrier. Bob Dylan est revu par Milton Glaser dans une illustration devenue mythique. Les cinéastes de la Nouvelle vague lâchent la peinture pour la photographie et contribuent à révolutionner les jaquettes de films. Avant eux, Bernard Lancy avait succombé au surréalisme pour La Grande illusion et Paul Rand, encore lui, avait œuvré au No Way Out de Joseph Mankiewicz. Plus social, Lester Thomas Beall fabrique des photomontages pour la REA, créée dans le but de fournir de l’électricité aux régions pauvres. Dans une étude panoptique, Michel Wlassikoff n’oublie pas d’évoquer l’exceptionnel Saul Bass (Otto Preminger, Stanley Kubrick, Alfred Hitchcock…), notamment pour son jeu avec les symboles, l’Italien Leonardo Sonnoli et son graphisme d’utilité publique (campagne contre le sida) ou encore le renouveau russe impulsé par le groupe moscovite Ostengruppe, actif dans la vidéo, l’affiche, la scénographie, le générique ou l’identité visuelle globale (site Internet, logotype, etc.). L’affiche est partout, arrimée à des causes sociales ou artistiques, créée à des fins de sensibilisation, mais aussi pour des raisons purement mercantiles. Michel Wlassikoff ne sacrifie aucune de ses finalités, mais s’intéresse aussi – et surtout – à sa conception.
Évolution. Entre les personnages stylisés de Carlu, Cassandre ou Loupot et leur homologue français Frédéric Teschner interrogeant les limites de la composition et la vision de l’affiche, il y a des dizaines d’années d’évolution constante. L’une des plus importantes fut bien entendu l’avènement de l’informatique, avec son langage Postscript, ses logiciels de mise en page et ses programmes de gestion des formes. L’Américaine April Greiman dira d’ailleurs de l’ordinateur qu’il est « un second crayon ». La pixellisation est alors pleinement intégrée dans sa démarche artistique. Mais le numérique n’est finalement qu’une réinvention parmi tant d’autres, que Michel Wlassikoff passe en revue avec érudition. À Vitebsk, on a vu l’école d’art dirigée par Marc Chagall être phagocytée par Malevitch et El Lissitzky, leurs couleurs primaires, leurs formes géographiques et leurs éléments de construction basiques. En Pologne, où une sorte d’exception culturelle fut concédée par les Soviétiques, Henryk Tomaszewski a livré des enseignements avant-gardistes à l’école des Beaux-Arts de Varsovie. Piotr Mlodozeniec suivra. La scène futuriste italienne fut caractérisée par Fortunato Depero et ses figures mécaniques multicolores. Jean Carlu s’est adonné au « beau calculé », en conceptualisant les réflexions de Juan Gris sur l’influence émotionnelle des formes plastiques et des couleurs. Max Bill fut à la pointe d’un second modernisme, à la charnière entre l’art concret, les formes géographiques et le style typographique international. Willem Sandberg, moderniste hollandais, dessina des lettres jouant avec les contreformes. Une école japonaise, composée notamment de Yokoo, Kamekura, Nagai ou Tanaka, s’exprima dans un savant mélange entre le graphisme fonctionnel occidental et l’élégant classicisme japonais. Le dessin de lettres devient une préoccupation majeure pour Makoto Saito ou Philippe Apeloig. Et le design graphique ne cesse de s’améliorer…
L’ouvrage de Michel Wlassikoff suit le fil chronologique de l’affiche. Chaque ère y étant évoquée fait l’objet d’une courte introduction didactique, avant d’être effeuillée à travers plusieurs chapitres, portant tant sur des artistes, des courants, des événements ou des œuvres particulières. En plus d’être accessible au profane, Les affiches qui ont marqué le monde constitue une énonciation brillante d’un art méconnu.
Les affiches qui ont marqué le monde, Michel Wlassikoff Larousse, octobre 2019, 272 pages
La photographe Lou Chamberlin a parcouru le monde pendant quinze années à la recherche de ces dessins et messages investissant l’espace public. Murs, sols, mobilier urbain, panneaux de signalisation ont formé les supports tout indiqués de « street artists » amusés, indignés ou résignés.
L’ouvrage est structuré en différents chapitres aux titres édifiants : « Amour/Haine », « Contestations », « LOL », « La voix de la sagesse », « Sous nos pieds », « À l’assaut des panneaux », etc. À ce stade, le lecteur aura déjà compris l’essentiel : le street art ne se distingue pas seulement par la technique employée (du pochoir à la peinture), mais aussi par le support utilisé et le message véhiculé. La photographe Lou Chamberlin nous promène entre Melbourne, Paris, Londres, Oostende, Lisbonne, Los Angeles, San Francisco, Gand, New York, Stavanger, Sydney ou Toronto. Elle nous présente les œuvres de D*Face, Lushsux, walden, Shepard Fairey, JPS, Stampz, TeneT, Yipi Yipi Yeah, Clet, etc. Au milieu de ces artistes à la renommée variable figurent d’authentiques anonymes ; eux aussi nous donnent à voir des productions appréciables.
Qu’elles soient simples ou complexes, limpides ou polysémiques, scripturales ou iconiques, les œuvres émaillant Street art interpellent. À ceux qui n’y verraient que pure fonction décorative, Lou Chamberlin pourrait répondre par les « messages de sagesse » de Trek Thunder Kelly (« La plupart des gens sont aussi heureux qu’ils décident de l’être »), par l’esprit contestataire de Mau Mau (« Get Rich or Try Sharing » détournant le slogan du rappeur 50 Cent « Get Rich or Die Tryin’ ») ou par les sophistications figuratives de l’artiste berlinois Taosuz, qui questionne la société contemporaine en usant d’images « Photomaton » et de sous-textes rappelant les messages de sensibilisation des paquets de cigarettes (« Rebellion can kill you » ou « Information control reduces your privacy » par exemple).
Naturellement, le tour d’horizon est anecdotique en ce sens qu’il ne reflète qu’une infime partie du street art – lequel est en extension constante. Cela étant, la sélection de Lou Chamberlin, en plus d’être soignée, a le mérite de mettre en lumière l’extrême pluralité des techniques, des supports et des messages observables dans ce genre artistique qu’on aimerait voir davantage considéré. Car force est de constater qu’entre les fresques millimétrées – et sublimes – de Shepard Fairey pour la paix, les collages écologiques de Phoenix, les miniatures finement dessinées de walden et certains pochoirs minimalistes de JPS (songeons à « Hash Tag »), c’est avant tout le concept d’urbanité qui fait label.
Street art, Lou Chamberlin Larousse, octobre 2019, 192 pages
Avec Une bête au Paradis Cécile Coulon creuse son sillon, une littérature qui fait la part belle à la force de sentiments éprouvés par des personnages de caractère qui aiment leur terre.
Blanche est le personnage central, mais elle appartient à la troisième génération d’une famille profondément attachée à un domaine familial appelé « Le Paradis », quelque chose qui n’est pas sans rappeler (toutes proportions gardées) l’attachement de Scarlett O’Hara à Tara dans Autant en emporte le vent (1936), le mémorable roman de Margaret Mitchell. Blanche a un frère, Gabriel, plus jeune qu’elle et apparemment plus fragile, plus intellectuel et restant volontiers enfermé avec ses bouquins, alors qu’elle s’investit énormément dans l’exploitation familiale. Blanche et Gabriel ont perdu leurs parents jeunes (Gabriel avait 3 ans et il a longtemps attendu leur retour) : un accident de voiture dans un virage non loin de là. C’est la grand-mère, Émilienne (figure forte de la famille), qui les a élevés. Autre habitant des lieux : Louis, un employé de la même génération que Blanche, éternel amoureux de la jeune femme, mais qui sait parfaitement qu’il n’aura jamais la moindre chance auprès d’elle. La raison, la seule, c’est que Blanche n’a d’yeux que pour le bel Alexandre qu’elle côtoie à l’école. Malheureusement, Alexandre ne peut pas se contenter de ce que Blanche veut depuis toujours : poursuivre l’exploitation du domaine familial au Paradis. Il décide d’aller poursuivre des études en ville. Très charmeur et sûr de lui, il va apprendre la vente.
L’univers de Cécile Coulon
L’essentiel est posé en quelques chapitres. A partir de là, Cécile Coulon tisse une trame qui, sans être d’une folle originalité, tient le lecteur en haleine du début à la fin, par chapitre relativement court (chacun portant un titre aussi bref que possible). Elle procède comme elle le fait régulièrement, à coups de phrases relativement courtes, dans un style clair qui fait mouche. Elle n’a pas son pareil pour exprimer la force des sentiments et des impressions. Elle fait parfaitement sentir la force de l’attachement de Blanche pour le Paradis, un attachement partagé par les autres membres de la famille, ainsi que par Louis, qui lui est entièrement dévoué et qui va même jusqu’à faire son possible pour la protéger, car telle est sa dévotion pour la jeune femme. C’est une belle réussite que cette description des liens très forts au sein de cette cellule familiale.
Le style Cécile Coulon
Avec ce roman, Cécile Coulon montre une belle maturité littéraire. Elle ne cherche pas à faire autre chose que ce qu’elle fait bien. Il fut un temps (celui de Trois saisons d’orage – 2017) où j’aurais eu tendance à lui reprocher de faire toujours un peu la même chose et de proposer des romans bien écrits et présentant des personnages aux caractères forts dans une ambiance très habitée, le tout manquant néanmoins un peu de souffle. Avec Une bête au Paradis, j’estime qu’au contraire, elle conserve son style habité qui capte le lecteur sans plus le lâcher, tout en se renouvelant suffisamment pour qu’on se dise que ses prochains romans mériteront encore la découverte. Son travail est de ceux qui ne se sentent pas forcément d’emblée, mais qui finit par s’imposer. On pourrait imaginer une certaine facilité d’écriture. A mon avis, elle y passe plus de temps que ce qu’on imagine au premier abord. Le résultat, c’est qu’elle propose un roman où elle a fait le nécessaire pour éliminer tout superflu. C’est ce qui permet de ne laisser aucun temps mort dans son intrigue, de faire des phrases sans trop d’effets mais qui s’enchaînent naturellement pour donner cette agréable fluidité de lecture. Enfin, elle a très certainement sa trame en tête avant le travail d’écriture. Ainsi, elle sait exactement où elle veut en venir, elle sait pourquoi chaque personnage agit comme il ou elle le fait. Et bien sûr, les caractères des uns et des autres font que tout cela s’enchaîne de manière plus ou moins inéluctable. Du moins, c’est la conclusion à laquelle on arrive une fois le livre achevé, car elle réussit à maintenir le suspense et nous surprendre jusqu’à la fin (pour découvrir la Bête désignée par le titre).
Un filon à suivre
Je dirais donc que si ce livre n’est pas de ceux qui marquent profondément, parce qu’il n’a pas la puissance d’un Autant en emporte le vent (mais on en trouve combien sur un siècle, de cette trempe ?), il présente de belles qualités qui confirment le talent et la maîtrise de Cécile Coulon, qui a son univers et une façon de faire bien personnelle.
Une bête au Paradis, Cécile Coulon L’Iconoclaste, août 2019, 346 pages
À l’occasion de sa récente sortie Blu-ray, le formidable long métrage de Franklin J. Schaffner, Ces Garçons qui venaient du Brésil, revient nous faire frissonner d’effroi avec une édition HD soignée chez Elephant Films.
Synopsis : Au début des années 70, Ezra Lieberman, qui traque depuis plus de vingt ans les criminels nazis, reçoit d’inquiétantes informations en provenance du Paraguay : le docteur Mengele, responsable de monstrueuses expériences à Auschwitz, dirigerait un complot fondé sur ses nouvelles abominations scientifiques et ayant pour objectif la renaissance du IIIème Reich.
Le suspense Schaffner-ien
La Planète des Singes(1968), Patton(1970), Papillon(1973)… Franklin J. Schaffner n’est pas une petite main hollywoodienne. Aussi le retrouver sur Ces Garçons qui venaient du Brésil (1978) n’est pas surprenant tant le cinéaste fut un grand artisan du suspense micro & macroscopique. En filmant une réunion de vieux et jeunes nazis en Amérique du Sud, Schaffner fait ce qu’il a toujours su faire, filmer des intimités comme s’il captait le destin du monde. De l’existence de singes, conséquence de notre sort, au monologue de George Patton nous invitant à prendre part avec violence à l’avenir de l’humanité coloré par le drapeau des Etats-Unis, la filmographie de Schaffner s’est toujours construite sur le rapport entre l’individu et le collectif. Plus précisément, c’est ce rapport entre le sujet et l’objet général (mondial, sociétal) qui crée dans ses films ce suspense de l’effroi.
Le spectateur découvre à travers les points de vue de protagonistes la réalité d’un monde qui le dépasse mais qui est cependant soumis à quelques individus. Cette expérience d’un cosmos loin d’obéir à nos idées, attentes et valeurs est à la fois celle du personnage et celle du spectateur qui s’identifie au point de ce dernier qui, comme le premier venu dans la salle, découvre avec déception l’inconfort du monde et de ses vérités. Et c’est lorsqu’il est proche de la vérité, quand le doute n’est plus permis mais que l’évidence n’est pas encore confirmée, que naît l’effroi. Voilà la réussite de Schaffner, que de nous bouleverser dans notre rapport au monde par ce travail de l’intime et du gigantisme, de la vérité déduite et de la réalité toujours plus complexe.
Laurence Olivier gagné par l’effroi d’une vérité de plus en plus précise et complexe dans son esprit. Copyright : ITC, ITV, Elephant Films.
Rendre à l’écran la complexité d’un monde permet au spectateur de mieux s’y investir, aussi fantaisiste – ou étranger à son regard – puisse-t-il l’être. Car c’est dans ses nuances, dans ses figures d’altérités et zones d’ombres que le réel du cinéma se substitue à celui du spectateur. Dans les films de F.J.S., la substitution est d’autant plus effroyable que ce monde dans lequel le cinéaste nous investit est toujours soumis aux points de vue de protagonistes pragmatiques en lesquels peut se reconnaître et alors s’identifier tout à chacun. Et, détail pas des moindres, les contextes fictionnels de ces métrages, parfois hautement fantaisistes, sont toujours basés sur des faits et réalités historiques réels, sinon terre-à-terre : des cosmonautes rentrant d’une mission sur Terre, naufragés dans un monde inconnu, au général qui, à défaut de changer en conséquence le cours du monde, a anticipé ses futurs désastres.
Ces Garçons qui venaient du Brésil n’échappe pas à ce suspense du trouble et de la terreur qui constitue non pas un axe annexe mais son essence même. Si le dernier quart du film – où la révélation est déclarée en couleurs et en stéréo – est loin d’être le plus intéressant, le voyage se doit d’être (re)découvert afin de (re)vivre cette formidable expérience cinématographique l’effroi qui nous transmet tout au long du film comme dans son final tout en possibles une sage leçon Schaffner-ienne : souvenez-vous bien, car le pire est déjà arrivé, mais peut encore revenir.
Un visage joyeux derrière lequel se précise un espoir cauchemardesque. Copyright : ITC, ITV, Elephant Films.
Sur l’édition Blu-ray
Copyright : Elephant Films.
Le master proposé par Elephant Films, « nouveau master restauré » pour la France qui n’avait pas encore goûté à une autre version du film que celle du DVD, s’avère excellemment solide. Certes, le fichier vidéo source ne doit pas dater d’hier. Cependant, même s’il s’agit probablement soit de celui édité en 2015 par Shout! Factory, soit celui produit par ITV en 2008, le Blu-ray est porté par un rendu de détails convaincant, une colorimétrie nuancée et une piste sonore originale stéréo HD exemplaire. L’édition Blu-ray n’est pas exempte de défauts. Malgré de temps à autre quelques instabilités en termes de définition, gestion du grain et noirs brûlés, ainsi qu’une VF privilégiant comme d’usage les voix, on pourrait surtout regretter, notamment si l’on pense entre autres à la riche édition de La Bataille de Midway, le manque de compléments. La bande-annonce originale et la galerie de photographies sont comme de coutume au rendez-vous.
Le seul bonus qui tienne au corps est le « documentaire » de Julien Comelli et Erwan Le Gac, habitués de l’éditeur Elephant Films. D’une durée d’une vingtaine de minutes, proposé en HD, l’objet est en réalité – comme leur intervention sur l’édition de Madigan– un retour face caméra de Julien Comelli revenant sur le film, sa conception, son inscription historique et genrée. Le monologue est soutenu par quelques affiches, et entrecoupé par quelques extraits de Ces Garçons qui venaient du Brésil, alors que le film n’est pas évoqué et réfléchi tout au long de la vidéo (plutôt sur la deuxième partie). Ici comme dans leur complément à Madigan, le duo s’est amusé à une introduction ludique, ici beaucoup moins tape-à-l’œil (comprenez « kitsch ») que la dernière en date. Comme à son habitude, Comelli propose un point de vue intéressant enrichi par son érudition certaine : ancrer le film de Schaffner dans le sous-genre du film de complot ou film paranoïaque est pertinent même s’il est regrettable que la caractéristique science-fictionnelle du long métrage et sa place dans ce genre aux multiples sous-catégories soient laissées sur le bas côté de la réflexion.
Si on attendait davantage de l’édition des Garçons qui venaient du Brésil, notamment en termes de compléments, force est de constater que, comme d’habitude chez Elephant Films, l’essentiel est au rendez-vous : une édition vidéo solide pour un film formidable à (re)découvrir, épaulé par trois bonus dont un véritable complément à l’expérience. Enfin, pour les possesseurs de DVD (et/ou réfractaires à la HD), sachez que l’édition Blu-ray est contenue dans un boitier combo Blu-ray + DVD du film comprenant ce master en SD.
Bande-annonce – Ces Garçons qui venaient du Brésil (Franklin J. Schaffner – 1978)
Avec 6 Underground, Michael Bay débarque sur Netflix accompagné de tout son cortège de pyrotechnies, de courses-poursuites et de claques dans les dents.
Disons-le tout net : 6 Underground est un film typique de Michael Bay. Le réalisateur de Bad Boys et Rock vient là avec ses qualités et ses défauts habituels, avec ses tics de réalisation également : le montage, les mouvements de caméra, etc. Donc, ceux qui ne supportent pas le travail du cinéaste, passez votre chemin : cela ne sert à rien de venir voir ce film pour le seul plaisir de pouvoir en dire du mal.
Donc, 6 Underground contient, sans surprise, tous les défauts inhérents au cinéma de Michael Bay. Nous sommes face à un film qui n’existe que dans le but de nous montrer des scènes d’action. Le reste n’a d’intérêt que parce que ça sert cet objectif. Il ne faut donc pas chercher ici de finesse psychologique dans le descriptif des personnages : nous sommes chez Michael Bay, pas chez Ingmar Bergman ou Arnaud Desplechin.
Plus gênant : le film semble cautionner l’action individuelle en dehors de tout cadre légal, une sorte d’auto-justice qui viendrait se substituer à un droit international paralysé. Nos six personnages sont des sortes de vengeurs qui cherchent à faire respecter leur conception de la justice en assassinant directement des avocats protecteurs de dictateurs, voire en s’attaquant aux dictateurs eux-mêmes. Briser un système pourri non par le cadre légal, mais l’arme au poing.
Ce serait là un défaut rédhibitoire si, à un moment ou à un autre, Michael Bay érigeait cela en leçon de morale ou en exemple à suivre. Or, il n’en est rien. Tout ceci ne sert que de cadre qui va permettre le déploiement de l’action. L’histoire n’est qu’une excuse : ce qui intéresse le réalisateur des Transformers ici, c’est ce qui l’a toujours intéressé, à savoir courses-poursuites, fusillades, explosions et bourre-pifs.
Et en cela, nous sommes gâtés. 6 Underground est construit autour de trois grosses scènes d’action qui, comme il se doit de nos jours, se déroulent dans trois lieux fort différents : à Rome, en Chine et dans un pays imaginaire d’Asie Centrale. Trois types de scènes complètement différents : la prise d’assaut d’un penthouse situé au sommet d’un building, l’abordage d’un yacht de luxe et, surtout, une immense course-poursuite.
Cette course-poursuite dans les rues de Rome ouvre le film et en constitue peut-être le meilleur moment. Lisibilité totale de l’action, absence du moindre temps mort, humour, audace visuelle et même quelques propositions surprenantes en la matière. La scène est brutale et nous fauche comme les voitures fauchent les piétons sur leur passage. Et c’est là un point plutôt nouveau chez Michael Bay : le cinéaste n’hésite pas à montrer du sang, beaucoup de sang, dans des scènes à la limite du gore auxquelles il ne nous avait pas habitués jusqu’à présent. Il faut dire que quand un robot extraterrestre coule une bielle, ça ne fait pas le même effet que lorsqu’un être humain se fait arracher un bras. Et ici, des scènes de ce type, nous en avons beaucoup : têtes qui explosent, membres arrachés, corps empalés, et même un œil qui se promène dans la voiture. 6 Underground est sans doute le film le plus sanguinolent de Michael Bay.
A défaut de psychologie, les six personnages qui forment cette version moderne de « L’Agence tous risques » ont chacun leur fonction (sauf peut-être un, qui est là parce que cela permet au film d’avoir une star). Il y a la flingueuse, le tireur d’élite, l’équilibriste qui peut courir sur les immeubles, le conducteur, etc. Au demeurant, ils peuvent aussi apporter un humour bienvenu.
Il reste donc les scènes qui meublent le film et qui se situent entre les séquences d’action. Là, il faut dire que l’intérêt retombe. La narration se fait brouillonne, on sent les scènes de remplissage qui n’ont pas un grand intérêt, etc. A vouloir filmer les moments calmes de la même façon que les scènes d’action, Michael Bay se perd un peu.
Globalement, ce film ne restera pas le chef d’œuvre du cinéaste ni même une des références du genre, mais ne déroutera pas les fans du cinéaste qui retrouveront là les procédés habituels de Michael Bay. Il ne faut pas chercher ici un film plus consensuel comme No Pain No Gain. A voir pour les uns, à fuir pour les autres, selon vos affinités avec le cinéaste.
6 Underground : bande annonce
6 Underground : fiche technique
Réalisateur : Michael Bay
Scénario : Paul Wernick, Rhett Reese
Interprétation : Ryan Reynolds (1), Mélanie Laurent (2), Manuel Garcia-Rulfo (3), Ben Hardy (4), Adria Arjona (5), Dave Franco (6), Corey Hawkins (7), Lior Raz (Rovach Alimov), Payman Maadi (Murat Alimov)
Photographie : Bojan Bazelli
Montage : Roger Barton, William Goldenberg, Calvin Wimmer
Musique : Lorne Balfe
Production : Michael Bay, Ian Bryce, David Ellison, Dana Goldberg, Don Granger
Société de production : Bay Films, Skydance Media
Société de distribution : Netflix
Genre : action
Durée : 128 minutes
Date de diffusion : 13 décembre 2019
En décembre 1983, le groupe Talking Heads emmené par le magnétique David Byrne confie au réalisateur Jonathan Demme le soin de filmer quatre concerts donnés au Panthages Theatre d’Hollywood. Le résultat, Stop Making Sense, est encore aujourd’hui considéré comme l’une des toutes meilleures captations de live jamais réalisées. Un film culte, à voir ou à écouter, réédité par Carlotta dans une version master haute définition.
Du vrai cinéma
Le projet cinématographique affleure dès les premières secondes : les chaussures blanches de David Byrne se pointent sur une scène totalement vide. Ses mains posent un lecteur de cassette à même le sol tandis que résonnent les premières notes de Psycho Killer. Le ton et la forme sont donnés, on est bien dans une écriture cinématographique avec rythme, sens du cadre et jeu sur les décors. Bientôt les personnages suivront, apparaissant les uns après les autres sur la ligne de basse d’un scénario qui fait monter la pression en douze étapes et autant de morceaux d’anthologie.
Un super concert
Car Stop Making Sense est d’abord un concert excellent. Primo parce que Jonathan Demme prend le parti de se concentrer uniquement sur la scène elle-même. Exit les plans sur les spectateurs ébahis ou les interviews « virgules », véritables poncifs du genre. Ici, de la première à la dernière image, nous sommes aux premières loges de ce concert mythique que le film donne littéralement à vivre. Deuxio parce que la partition musicale -enregistrée pour la première fois en numérique et filmée par huit caméras – enchaîne parmi les meilleurs morceaux du groupe : de Burning down the House à Once in a Lifetime en passant par Genius Love des Tom Tom Club. Un régal.
David Byrne fait le show
La performance de David Byrne illustre parfaitement ce principe selon lequel un grand film repose souvent sur un personnage fort. Avec sa dégaine filiforme de pantin et sa gestuelle aussi incongrue que ses textes, le chanteur du groupe new-yorkais imprègne les 88 minutes de Stop Making Sense de son style inimitable. Accoutré d’un costume géant ou improvisant une danse avec un lampadaire, arpentant la scène dans tous les sens ou entamant la fameuse danse jogging, on ne sait jamais à quoi s’attendre avec ce gars-là. Mais une chose est certaine, il se dégage de son interprétation – au sens musical comme théâtral – une spontanéité qui contamine les autres membres du groupe et irrigue l’ensemble les quatre concerts d’une joie toute communicative.
Un must à redécouvrir.
Bande Annonce : Stop Making Sense
Stop Making Sense de Jonathan Demme et Talking Heads : au cinéma et en Blu-ray/DVD le 4 décembre
Édition Mediabook spéciale Fnac
****
Nouveau Master Restauré Haute Définition
Mix Cinéma / Mix Studio DTS-HD MA 5.1 & PCM 2.0
Inclus le film en combo Blu-ray + DVD
+ un livret exclusif de 36 pages écrit par Christophe Conte
Inclus deux chansons bonus + la conférence de presse
+ un auto-entretien avec David Byrne
+ le montage promotionnel + la bande-annonce
Également disponible en éditions Blu-ray et DVD single
(inclus le film + les suppléments)
BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Mix Cinéma DTS-HD MA 5.1 & PCM 2.0 / Mix Studio DTS-HD MA 5.1 & PCM 2.0
Sous-Titres Français • Format 1.78 • Couleurs • Durée du Film : 88 mn
DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Mix Cinéma Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Mix Studio Dolby Digital 5.1 & 2.0
Sous-Titres Français • Format 1.78 • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs
Durée du Film : 88 mn
Prix de vente public conseillé Édition Spéciale Mediabook Blu-rayTM + DVD + Livret : € 24.99
Prix de vente public conseillé édition single Blu-rayTM : € 18.99
Prix de vente public conseillé édition single DVD : € 15.99
Le documentaire de François-Xavier Destors, Norilsk, L’étreinte de glace, nous entraîne dans une des anciennes villes fermées d’URSS, plus grande ville située au-dessus du cercle polaire arctique. Plongée fascinante dans un monde inimaginable.
Pour ses habitants, Norilsk est une île. Impossible d’y aller par voie terrestre : aucune route n’y mène, et les voies ferrées sont réservées aux transports de minerais. Pour se rendre à Norilsk, il faut prendre l’avion. Cette pseudo-insularité est encore renforcée, dans l’imaginaire des habitants de la ville, par le vocabulaire qu’ils emploient ; ainsi, lorsqu’ils mentionnent le reste du pays, ils parlent du « continent ».
Mais si Norilsk est coupée du monde, c’est par un océan de vide et de froid sibérien. Norilsk est la plus grande ville au monde située au-dessus du cercle polaire arctique, en Sibérie centrale. Les conditions de vie y sont proprement inhumaines. L’hiver dure de septembre à juin, et dans les pires mois les températures descendent allègrement sous les – 50 degrés, voire même – 60. Sans compter la nuit polaire qui recouvre la région plusieurs mois par an.
Du coup, deux questions se posent : pourquoi construire une ville au milieu de nulle part dans cet environnement plus qu’hostile ? Et comment est-il possible d’y vivre ?
La réponse à la première question est simple, mais elle reste taboue à Norilsk. Un des habitants prévient :
« Associer Norilsk au Goulag, cela ne se fait pas »
Et pourtant, avant d’être une ville (presque) normale, Norilsk fut un des camps du Goulag les plus impitoyables. La ville est entourée de montagnes contenant d’importantes réserves de minerais (cuivre, cobalt, nickel, charbon). Pour exploiter ce coffre-fort naturel dans des conditions météorologiques aussi inhumaines, Staline ne trouva qu’une solution : y installer un camp du Goulag. Des centaines de milliers de condamnés aux travaux forcés ont débuté l’exploitation de ces minerais tout en construisant la ville (ce souvenir du camp de travaux forcés reste très ancré dans les mémoires : « tout est construit sur des os », dit un des témoins, tandis que l’on apprend que, dans le langage populaire de la ville, le mot « évasion » désigne tout déménagement visant à quitter Norilsk). Par la suite, dans la période de « déstalinisation » initiée par Khrouchtchev, le camp fut démantelé et l’on fit appel à des volontaires pour venir vivre et travailler loin de tout. Beaucoup y sont allés par idéal, d’autres parce que le gouvernement offrait des avantages à ceux qui acceptaient. Bon an mal an, la population de la ville atteint les 150 000 habitants dans les années 60, puis grimpe jusqu’à 185 000 dans les années 80. Cet idéal du communisme est encore présent ici. Ou sa nostalgie. Les fresques titanesques sur les immeubles datent des années soviétiques et chantent la gloire des ouvriers pionniers. Un improbable char de l’Armée Rouge trône sur une place et les enfants s’en servent de terrain de jeu. Mais l’époque soviétique survit surtout dans les esprits. « L’idée du communisme était un idéal absolu », déclare un des témoins. C’est cet idéal pionnier, ce sacrifice pour une conception supérieure de l’humanité, qui animait les premiers résidents de Norilsk et dont certains semblent, à demi-mots, regretter la disparition (en cela, ces habitants de Norilsk ne sont guère différents d’une partie conséquente de la population russe actuelle).
D’autant plus que la ville semblait plus vivante à cette époque. Un des habitants signale que « l’approvisionnement était meilleur » et que Norilsk avait alors des lieux culturels inédits pour une ville polaire. Le documentaire est agrémenté d’extraits de films d’époque, qui montrent comment la vie à Norilsk semblait joyeuse (du moins vue à travers le prisme de la propagande soviétique).
Mais, incontestablement, ce monde soviétique est passé, et sur bien des aspects, Norilsk ressemble à une improbable résurgence du passé, un anachronisme de béton, un fossile en train de rouiller sur place. Les immeubles, à l’architecture typiquement soviétique, font presque peur. C’est un monde de grisaille que dévoile la caméra. La grisaille du béton, à peine relevée par des peintures fanées, les interminables avenues presque désertes en ces nuits polaires balayées par le vent glacial, tout semble anachronique, presque irréel. Finalement, la caméra instaure une sorte de caractère mystérieux à la ville.
« Si un homme surmonte cela, il atteint une marche supérieure »
L’énigme qui se trouve peut-être au centre du documentaire, c’est « comment peut-on vivre à Norilsk » ? Rien, ici, ne semble être à mesure d’homme. L’éloignement de tout autre centre urbain, les conditions de vie extrêmes, la nuit polaire, l’urbanisme arrêté il y a 60 ans, la pollution qui atteint des niveaux catastrophiques, les gigantesques usines, les mines, rien ne semble taillé pour l’être humain.
Et pourtant, les habitants semblent avoir « pris racine » ici, selon l’expression employée par une des personnes interrogées. Le premier témoin avoue avoir voulu déménager hors de Norilsk, partir vers le Sud. Finalement, il est revenu en ville et y a fondé une famille. « C’est dur de dire au revoir à la ville ».
Et voilà ce qui nous paraît un paradoxe : la vie existe à Norilsk. Et c’est cette vie que montre le documentaire. Des enfants qui jouent sur la neige, les interminables séances de patins à glace, des hommes qui se mettent dans la peau de chevaliers du Moyen Âge occidental. Si la ville semble figée dans le passé, la vie, elle, ne l’est pas.
Même l’interminable nuit polaire prend, aux yeux de certains habitants, des aspects sympathiques et agréables : « c’est une ambiance plus intime ».
Nous faisons même la rencontre d’un improbable « Apache » du Grand Nord qui dit être ici dans son élément.
Finalement, en passant d’un vestige du communisme à une salle d’entraînement au pole dance, le documentaire ne cesse de créer des contrastes qui posent une question centrale, celle de notre attachement, parfois irraisonné, à un lieu, à un endroit, à une habitation. L’opposition marquée entre les conditions de vie objectivement compliquées et les témoignages des personnes interrogées (qui toutes affirment que la ville possède un charme unique qui les retient en elle) est déstabilisante autant que passionnante. Une voix (la plupart des personnes qui témoignent ne sont pas montrées à l’écran) qualifie même la ville de « nid chaud », ce qui pourrait faire sourire s’il n’y avait là une véritable et profonde sincérité.
Constitué d’un entrelacs de témoignages d’habitants qui parlent de leur quotidien, Norilsk, L’étreinte de glace est un documentaire aussi passionnant qu’intelligent. Second film à ce jour de François-Xavier Destors après Rwanda, surface de réparation, ce film consacre son réalisateur comme un nom à suivre dans le domaine du documentaire.
Norilsk, l’étreinte de glace – bande annonce
Norilsk, l’étreinte de glace – Fiche technique
Réalisateur : François-Xavier Destors
Images : Jean Gabriel Leynaud
Montage : Matthieu Augustin
Production : Sébastien Tézé
Sociétés de production : Les Films d’un jour, BIP TV, France Télévision, Chacapa Studio, Pictanovo
Société de distribution : Les Films d’un jour
Genre : documentaire
Durée : 84 minutes
Sous couvert d’exaucer un vieux rêve de cinéphile en réalisant un « murder mystery » dans la droite lignée des romans d’Agatha Christie, Rian Johnson semble avec À Couteaux Tirés, plus désireux d’accoucher d’un divertissement dont l’étonnante jouissance et le ludisme auraient à cœur de cacher la profonde et donc géniale sève politique de l’ensemble. Un joli tour de passe-passe, non dénué de malice qui in fine se révèle être de loin l’un des meilleurs divertissements de l’année.
Si l’on s’en tient à la définition donnée par le Larousse, l’expression « à couteaux tirés » signifie se trouver dans une situation de grande hostilité. Comprenez ici, être entouré de gens prêts à vous faire la peau. Un titre, qu’on se le dise, méchamment ironique quand l’on sait que l’homme derrière tout ça n’est rien de moins que Rian Johnson, autrement dit l’auteur du blockbuster le plus clivant et ayant suscité le plus d’indignation de ces dernières années, Star Wars : Les Derniers Jedi. Ironique donc mais aussi relativement espiègle. Puisque là où d’aucuns auraient pu être affectés par une telle vindicte, surtout venant d’un fandom aussi problématique, Johnson n’a au contraire pas hésité à se servir de cette haine pour alimenter la sève de ce qu’allait être ce récit, à savoir un whodunnit oui, mais auquel on aurait injecté, en plus d’une lecture contemporaine inhabituelle, une personnalité (comprendre ici, un auteur) ô combien malicieuse…
La patte Johnson…
Car c’est un fait, À Couteaux Tirés hume fort la patte Johnson. Que ça soit via son postulat, concept en diable, ses personnages à la légèreté désarmante ou le ton versant dans une ironie mordante, il émane de cette enquête un parfum de cette irrévérence, chère au cinéaste. Et sa principale victime ici, en sus de ce patriarche omnipotent campé par Christopher Plummer, s’appelle les Etats-Unis d’Amérique. Tout du moins ce que compose cette nation à l’ère 2.0. Puisque si le bougre a choisi de débarquer de la galaxie Star Wars pour donner naissance à ce métrage, c’est pour mieux injecter de la désinvolture et de la personnalité à un style de film paradoxalement très rigide et académique. Dès lors, passée une introduction enquillant les sempiternels poncifs du genre (les suspects, le contexte, le lieu) avec une rapidité étonnante, on ne sera pas étonnés de voir Johnson sciemment détourner les codes du film à enquête pour y substituer une vive critique sur des USA viciés par le consumérisme, l’avarice, l’adultère la haine et surtout le rejet de l’autre. Soit autant de thèmes érigés en commandements depuis qu’un certain Donald Trump a investi le Bureau Ovale… De facto, en insérant comme grille de lecture, une critique dénuée de subtilité sur l’Amérique de 2019, on a le droit à la première (et pas la dernière) incartade de Johnson. Par la suite, le cinéaste s’évertuera ainsi à continuellement s’immiscer dans les arcanes du genre pour mieux les dynamiter ensuite : ça passe par donner le premier rôle à une aide-soignante immigrée, saper le charisme de l’enquêteur en chef en lui donnant un accent du sud et le faisant écouter de la country, ou carrément condamner d’emblée tous les suspects, qui sous son scope passent tous pour une tripotée d’opportunistes, mesquins et nantis. En cela, Johnson parvient à presque saper le cérémonial normalement attaché à ce genre de film, en misant sur ceux qui enquêtent plutôt que ceux objets de l’investigation.
… pour un résultat jubilatoire
Un choix étonnant mais in fine totalement cohérent dans la logique de Johnson tant il semble au gré du métrage se muer en défenseur des opprimés. On ne peut effectivement passer outre cette tendresse revendiquée par le cinéaste quand il donne à l’aide-soignante un handicap particulièrement utile pour l’enquête, ou qu’il passe la plus grande partie du film à tenter de l’innocenter. Puisque oui, le grand détournement assumé par le film tient dans sa construction : ici le coupable est connu d’entrée de jeu et tout le métrage cherchera à le disculper. De ce choix découlera à la fois le meilleur aspect du film comme son pire travers : en effet, si l’on peut louer cette construction à rebours qui permet à Johnson de laisser le champ libre à son parterre d’acteurs (Daniel Craig et Ana de Armas en tête), on ne pourra que déplorer que le script hume bon le coté « petit malin » de Johnson, à tel point qu’il en vient à presque intégralement dissiper le mystère et de fait, saper toute résolution satisfaisante. Comprendre ici, une résolution que même le spectateur lambda habitué des films du genre pourrait deviner. Non, Johnson préfère là encore détourner les codes du whodunnit en révélant à la toute fin, une intrigue que l’on avait déjà partiellement devinée, la faute à de gros indices mais surtout à un criant manque de subtilité. Mais au fond, que pouvait-on attendre de celui ayant redynamisé la saga Star Wars avec un rare sens de la désinvolture ? Assurément cette version de Cluedo qui gagnera avec les années son capital sympathie, le casting et son discours politique méchamment incisif étant de solides arguments à ranger du coté de son auteur.
Fort d’une malice littéralement détonante dans le paysage du divertissement US actuel, Rian Johnson emballe avec À Couteaux Tirés, une enquête aux ramifications mystérieuses qui, non contente d’égratigner ce qui fait l’Amérique en 2019, n’en oublie jamais d’être amusante & enjouée ; tout en permettant à la paire Daniel Craig/Ana de Armas de littéralement briller de mille feux. Jubilatoire !
À Couteaux Tirés : Bande-annonce
Synopsis : Célèbre auteur de polars, Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse propriété, le soir de ses 85 ans. L’esprit affûté et la mine débonnaire, le détective Benoit Blanc est alors engagé par un commanditaire anonyme afin d’élucider l’affaire. Mais entre la famille d’Harlan qui s’entre-déchire et son personnel qui lui reste dévoué, Blanc plonge dans les méandres d’une enquête mouvementée, mêlant mensonges et fausses pistes, où les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné jusqu’à la toute dernière minute.
Fiche Technique : À Couteaux Tirés
Titre original : Knives Out
Réalisation et scénario : Rian Johnson
Casting : Daniel Craig, Chris Evans, Jamie Lee Curtis, Ana de Armas, Toni Collette, Don Johnson, Michael Shannon, Lakeith Stanfield, Noah Segan, Christopher Plummer, Katherine Langford, Jaeden Martell, Frank Oz
Direction artistique : Jeremy Woodward
Décors : David Crank
Costumes : Jenny Eagan
Photographie : Steve Yedlin
Montage : Bob Ducsay
Musique : Nathan Johnson
Production : Ram Bergman et Rian Johnson
Producteur délégué : Tom Karnowski
Sociétés de production : Media Rights Capital et T-Street Productions ; Lionsgate, FilmNation Entertainment et Ram Bergman Productions (coproductions)
Sociétés de distribution : Lionsgate, Metropolitan FilmExport
Comme un très bon chien sans maître, le cinéma de Terrence Malick a connu des errements pas toujours plaisants à suivre. Avec Une vie cachée, il a retrouvé un sens, et redevient passionnant de bout en bout.
Synopsis : Inspiré de faits réels. Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. Une vie cachée raconte l’histoire de ces héros méconnus.
Chemin de Croix
Depuis The Tree of Life, Terrence Malick semblait se chercher un nouveau souffle, avec un cinéma extatique mais sans grand impact finalement sur le spectateur. Même la Merveille du Mont-Saint Michel n’a pas sauvé le film du même nom d’un ennui patent, et ça n’a cessé de dégringoler depuis. Avec Une Vie cachée, il renoue enfin avec ce qui fait le sel de son cinéma, une ampleur, une beauté, des émotions qu’on peut traiter d’inégalées.
S’appuyant non seulement sur un vrai sujet, mais en plus sur des faits réels, le film de Malick s’ancre à nouveau sur du concret qui ne fait que mettre en valeur un cinéma qui sinon pouvait passer pour de vaines afféteries. L’histoire est celle de Franz Jägerstätter, interprété magistralement par August Diehl, un paysan objecteur de conscience autrichien qui a refusé jusqu’à en mourir de faire allégeance à Hitler. Le film dure près de 3 heures, le temps qu’il faut pour déployer le cheminement d’un homme qui avait tout pour être heureux et qui a choisi de mourir plutôt que de risquer de prononcer ce fameux serment, risque alors assez faible puisque nous sommes déjà en août 43, et de surcroît en travaillant potentiellement comme ordonnance en milieu hospitalier.
Ce cheminement est assez basique, dans le sens où son fondement n’est jamais questionné. (Vers la fin du film, Fani (Valerie Pachner), l’épouse de Franz, dira calmement « un jour, nous aurons l’explication de tout. De ce pour quoi nous vivons »). Et ce fondement, c’est la foi inébranlable, tant de Franz que de Fani, de fervents catholiques qui ne pensent qu’en termes de bien et de mal. De longues parties d’une Vie cachée sont consacrées à cette quête christique, méditations, prières, citations de la Bible, sans d’ailleurs que ça ne nuise à l’ensemble du dispositif du film. De fait le film est bien dichotomique, comme le bien et le mal. Une première partie irradiée de lumière dans les montagnes autrichiennes, un bonheur simple et pur pour ce jeune couple de paysans. La photo est toujours aussi magnifique, avec des grand-angles et des contre-plongées à foison ; le montage toujours aussi impressionnant, comme dans cette belle scène de colin-maillard où de deux enfants, la progéniture passe à 3 dans une sorte de continuum temporel autour d’un même jeu. Quand Franz est appelé et évidemment immédiatement jeté en prison pour insubordination, on passe à des tonalités beaucoup plus sombres, et de plus en plus sinistres, à chaque fois que l’administration pénitentiaire change Franz de cellule. La dichotomie est également dans l’utilisation surprenante de la langue : langue anglaise pour les époux, pour la voix off faite des échanges épistolaires des vrais Franz et Fani, et pour toutes les personnes empathiques de Franz dans son combat. Langue allemande vociférée et même pas traduite pour les « vilains » : les militaires, les villageois acquis à la cause d’Hitler, la cour martiale etc. Terrence Malick saura surprendre et tenir en éveil malgré l’introspection très prégnante dans le film.
Reconnu comme un martyr par l’église catholique, béatifié en 2017 par Benoît XVI, Franz Jägerstätter a tout d’un saint, y compris dans son entêtement quelquefois difficile à comprendre, dans un combat qui ne fait rien évoluer hélas, au prix de sa propre vie. Les trois heures servent alors à montrer comment Franz et Fani , chacun de leur côté se martèlent l’unique et bonne raison de résister à Hitler, « l’antéchrist » ; la bonne raison c’est le Christ, une figure autrement plus précise que le panthéisme habituel du cinéma malickien, bien que la nature un peu mystique reste très présente dans une Vie cachée. D’aucuns, hermétiques à ces questions pourraient donc trouver ce martèlement long, voire indigeste. Mais celui qui s’est -bien volontiers- laissé prendre dans les filets de Jägerstätter , et de Malick, fera le chemin de son ascension vers la sainteté en même temps qu’une apparente descente aux enfers, au même rythme que le protagoniste.
Une Vie cachée est la preuve qu’en s’appropriant un sujet simple, un cinéma aussi tortueux et épiphanique que celui de Terrence Malick peut redevenir une œuvre merveilleuse que l’on portera longtemps après l’avoir visionnée, au même titre que Les moissons du Ciel ou la cultissime Ligne Rouge.
Une Vie cachée– Bande annonce
Une Vie cachée – Fiche technique
Titre original : A Hidden Life
Réalisateur : Terrence Malick
Scénario : Terrence Malick
Interprétation : August Diehl (Franz Jägerstätter), Valerie Pachner (Fani Jägerstätter), Maria Simon (Resie Schwaninger), Karin Neuhäuser (Rosalia Jägerstätter), Tobias Moretti (Père Fürthauer), Ulrich Matthes (Lorenz Schwaninger), Matthias Schoenaerts (Capitaine Herder), Karl Markovics (Me maire Kraus), Bruno Ganz (Le juge Lueben), Michael Nyqvist (Monseigneur Fliesser)
Photographie : Jörg Widmer
Montage : Rehman Nizar Ali, Joe Gleason, Sebastian Jones
Musique : James Newton Howard
Producteurs : Josh Jeter, Grant Hill, Dario Bergesio, Elisabeth Bentley, Coproducteur : Jini Durr
Maisons de production : Studio Babelsberg, Elizabeth Bay Productions
Distribution (France) : UGC Distribution, Orange Studio Cinema
Récompenses : Prix François Chalais – Compétition officielle, Festival de Cannes 2019. National Board of Review, USA : Top 10 films indépendants.
Budget : USD 7-9 000 000
Durée : 174 min.
Genre : Biographie | Drame | Romance | Guerre
Date de sortie : 11 Décembre 2019
Allemagne | Etats-Unis – 2019
Avec Adoration Fabrice Du Welz termine sa trilogie ardennaise, débutée en 2004 avec Calvaire et poursuivie en 2014 par Alléluia, en signant une cavalcade déroutante où s’entremêlent la beauté macabre et le chaos d’un amour fou.
Synopsis : Paul, un jeune garçon solitaire, rencontre Gloria, la nouvelle patiente de la clinique psychiatrique où travaille sa mère. Tombé amoureux fou de cette adolescente trouble et solaire, Paul va s’enfuir avec elle, loin du monde des adultes…
Projet de longue date pour le cinéaste belge, sa trilogie ardennaise constitue le plus gros de sa filmographie qui oscille entre projets plus personnels et films de commandes. En 2004, lorsqu’il débute sa carrière, Fabrice Du Welz signe avec Calvaire un film d’horreur crasseux, sorte de Deliverance à la française, où l’on suit un jeune chanteur perdu dans un village des Ardennes dans lequel il sera pris pour la réincarnation de la femme d’un villageois qui va donc le séquestrer, le travestir et abuser de lui. De cette illusion improbable naîtra la principale thématique de la trilogie de Fabrice Du Welz, l’amour fou dans sa forme la plus littérale. Un amour qui consume jusqu’à la folie, ou alors une folie désespérée qui cherche à tout prix à s’extirper d’une solitude implacable. En 2014 avec Alleluia, il signe un film moins poisseux mais tout aussi macabre même s’il l’enlace dans une mélancolie parfois poétique. Fortement inspiré des « Lonely Hearts Killers », un couple de tueurs en série ayant sévi à la fin des années 40 aux États-Unis, il suit la folie meurtrière d’un petit escroc qui dépouille des veuves et de son amante, éperdument amoureuse de lui jusqu’à une jalousie maladive qui la poussera à assassiner les femmes qu’il escroque. Chez Du Welz l’amour étant définitivement une maladie aussi mystique qu’incontrôlable qui alimente autant la beauté des sentiments que le plus cruel des actes.
Avec Adoration, le cinéaste continue à suivre la même logique pour clôturer sa trilogie s’intéressant cette fois à un amour plus adolescent. Même si le film reste emprunt d’une certaine cruauté et d’un macabre assez trouble, il est parcouru d’une innocence juvénile et surtout dépeint la vision d’amour la plus pure de son cinéaste car non entachée par les perversions adultes. Paul, le protagoniste, est un adolescent timide et attentionné qui voue une passion pour les oiseaux et s’évertue à soigner ceux qu’il trouve blessés. Un peu simplet, on voit assez vite qu’il n’a que très peu été confronté au monde extérieur, vivant à côté d’un hôpital psychiatrique isolé où sa mère surprotectrice y travaille en tant que concierge. Une mère qui entretient avec lui une relation presque incestueuse qui crée chez le jeune homme un profond malaise. Lorsqu’il rencontre Gloria, une jeune fille de son âge récemment internée dans l’hôpital, c’est le choc pour lui qui n’a connu qu’un monde adulte qui ne l’a traité qu’avec dédain, les employés de l’hôpital, ou d’une affection déplacée, sa mère jalouse et possessive. Facilement manipulable, Paul tombera sous l’emprise d’une Gloria au comportement schizophrène qui oscille entre le calme et la fureur et n’aspire qu’à échapper d’un monde adulte qu’elle perçoit comme totalement perverti.
Jamais Du Welz ne nous explique la maladie qui ronge Gloria ou n’indique la vérité derrière les histoires qu’elle raconte, nous laissant comme Paul, démunis et soumis face à ces moments de folie incontrôlable. Rythmant la cavalcade des deux tourtereaux par les rencontres qu’ils sont amenés à faire dans leur fuite, Du Welz présente un monde décent loin de la perversion macabre à laquelle il nous a habitués avec ses précédents films. L’amour d’Adoration est épargné, car ce n’est pas lui qui est fou. La dévotion et l’adoration, dont vient le titre du film, que Paul exprime à Gloria est d’une innocence touchante. Son amour est pur, mais l’amour fou vient du fait qu’il tombe amoureux d’une folie. Pas dans un sens péjoratif, la représentation de la maladie étant ici hors de tout cadre clinique, et confronté à un regard enfantin et simple qui apparaît comme une folie. Parfois douce et parfois violente mais jamais Fabrice du Welz n’a le mauvais goût de diaboliser la maladie mentale. Même s’il a tendance à parfois marcher sur une ligne assez fine, il reste totalement lucide devant la complexité de son sujet et le traite avec une finesse émouvante. En ça, le dernier tiers du film où les deux adolescents se retrouvent chez un gardien de parc, magistralement interprété par Benoît Poelvoorde, est d’une vibrante poésie tant il conjugue à la fois la cruauté d’une inévitable réalité mais aussi l’espoir d’un amour capable de tout surmonter.
Finement écrit, et impeccablement joué notamment par les incroyables performances de Thomas Gioria et Fantine Harduin, deux jeunes acteurs à suivre de près. Adoration est aussi un voyage onirique magistralement filmé par Fabrice du Welz qui signe son film le plus inspiré et contemplatif. Véritable mosaïque de couleurs, usant même de leur symbolique pour créer l’imagerie de son récit, il profite d’une photographie somptueuse pour magnifier ses décors dans des jeux de lumière qui créent un sentiment d’ailleurs. Les Ardennes se transforment en un Eden aussi indistinct que tangible qui perd prise avec la réalité. Du Welz n’aura jamais fait film aussi abstrait et poétique mais aussi un film aussi sensible qui même s’il est encore parfois rattrapé par la violence ou le macabre de certaines situations, reste dominé par son innocence enfantine. Le contraste n’en étant au final que plus marquant.
Adoration est une œuvre incroyablement forte par la dureté de ce qu’elle nous montre. Continuant à exprimer sa fascination pour un amour fou loin de tout ancrage dans le réel et de la bien-pensance, Fabrice Du Welz signe un récit fort et consumant dont la douce folie s’immisce pour créer une vraie fièvre de cinéma. Adoration est un film viscéral, éprouvant et déroutant mais qui fascine par son onirisme et la poésie qu’il dégage parvenant à exprimer avec une justesse sidérante ce que c’est que de tomber éperdument amoureux. Loin de toute rationalité, de toute logique, ne restent que les émotions vives, écorchées et mises à nue, et un besoin déchirant d’aimer. C’est avec ce bouillonnement chaotique d’émotions que l’on ressort d’Adoration, après avoir vécu cette incroyable traversée aux cotés d’un casting exemplaire mais surtout de personnages d’une humanité souvent bouleversante. Un très beau film.
Adoration : Bande annonce
Adoration : Fiche technique
Réalisation : Fabrice Du Welz
Scénario : Fabrice Du Welz, Vincent Tavier et Romain Protat
Casting : Thomas Gioria, Fantine Harduin, Benoît Poelvoorde, Laurent Lucas, …
Décors : Emmanuel de Meulemeester
Photographie : Manuel Dacosse
Montage : Anne-Laure Guégan
Musique : Vincent Cahay
Producteurs : Vincent Tavier, Manuel Chiche et Violaine Barbaroux
Production : Panique, The Jokers et Savage film
Distributeur : Les Bookmakers / The Jokers / Memento Films
Durée : 98 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 22 janvier 2020
Souvent attaqué, le deuxième épisode de la prélogie, L’Attaque des clones est cependant un film pivot, dont l’action tourne autour de la description politique d’un coup d’état constitutionnel.
L’introuvable planète, symbole d’un aveuglement collectif
Informé par l’inénarrable Dexter de l’existence d’un système Kamino, Obi-Wan Kenobi cherche dans les archives quel peut bien être l’emplacement de la mystérieuse planète.
Et il ne la trouve pas.
Il est pourtant convaincu qu’elle existe, et il a une confiance absolue en Dexter. Mais la gardienne des archives est formelle : si la planète n’est pas sur la carte, c’est qu’elle n’existe pas. Les archives ne se trompent pas. La République ne peut pas se tromper.
La scène est finalement asse symbolique de ce qui se passe dans cette République moribonde, dirigée par une administration tellement sûre d’elle qu’elle ne peut concevoir l’existence d’un danger à ses portes. Et c’est bien là que se joue une partie importante du problème.
Au bord du gouffre
Ce qui fait, en partie, la saveur de cet épisode deux, c’est de suivre Obi-Wan qui va, petit à petit, prendre conscience du gouffre au bord duquel se trouve la République, et dans lequel elle fonce pourtant tête baissée. Un piège élaboré il y a au moins une bonne décennie, et lentement arrivé à maturation dans le silence d’une lointaine planète océanique que l’on a pris soin de faire disparaître des cartes.
L’attaque des clones est le plus ouvertement politique des films de cette prélogie. La description de la chute, rendue chaque instant pus inéluctable, de la République, occupe une partie essentielle du film. Création de toutes pièces d’un ennemi intérieur qu’il faut combattre, méfiances mutuelles que l’on attise, croyance qu’un recours à la force est devenu inévitable, image du sauveur qui va se sacrifier pour sauver la nation en danger : tout le manuel du parfait petit coup d’état tyrannique est présent.
Ce qui rend le film d’autant plus savoureux, c’est le caractère tragique de ce qui se déroule. A moins d’avoir vécu en ermite stylite ces quarante trois dernières années, il est impossible d’ignorer que cette prélogie allait aboutir à la création de l’Empire et la victoire des Sith. Or, il est particulièrement plaisant de voir tout ce monde se mettre en place lentement, par petites touches successives. L’Empire ne surgit pas d’un coup, il arrive par vagues successives, se dévoilant un peu plus dans chaque séquence du film. Depuis l’armée de clones jusqu’à la colère qu’Anakin a de plus en plus de mal à réfréner, en passant par le début de la fin des Jedi, toutes les pièces du puzzle se mettent en place sous nos yeux (et, ne le cachons pas, cela procure un certain plaisir au spectateur, comme lorsque les premières notes de la marche impériale sont esquissées au détour d’une scène).
A qui la faute ?
Sur bien des aspects, l’enjeu politique de cette Attaque des clones nous parle encore actuellement. L’action nous montre des groupes (commerçants, banquiers…) qui, pour conserver leur statut privilégié, veulent se défaire du carcan égalitaire et légaliste de la République, pensant acquérir plus de « liberté (d’entreprendre ?) » par leurs propres moyens. Se rendent-ils compte qu’ils sont manipulés ? Et si oui, savent-ils qui est derrière tout cela ? L’action se complique comme le montage financier d’une multinationale qui veut frauder les impôts. Et c’est cet écheveau que doit démêler Obi-Wan.
Dans la liste des responsabilités, il faut souligner les erreurs (ou les fautes ?) commises par le Conseil des Jedi. Les maîtres, littéralement aveuglés par le côté obscur, ne voient même pas qu’ils plongent dans le panneau, au point de confier le pouvoir à Palpatine et de lui octroyer son armée. Et, une fois de plus, la démocratie est bousculée par celui qui prétend haut et fort vouloir la préserver…
L’une des forces du récit de L’Attaque des clones, c’est qu’il multiplie l’action. D’un côté Obi-Wan enquête sur les tentatives d’assassinat contre Amidala. D’un autre côté Anakin tente de protéger la (fort belle) sénatrice. L’action va se dérouler en même temps sur Coruscant pour son aspect politique, en partie sur Kamino pour l’enquête, sur Naboo qui sert de cadre idyllique à l’histoire d’amour interdit, sur Tatouine où semble se nouer la tragédie d’Anakin, puis tout ce beau monde se retrouve sur Geonosis pour le final.
Le film se permet même de lorgner du côté du polar : l’enquête d’Obi-Wan, sur les traces d’un tueur à gages, l’entraîne dans les bas-fonds de la ville ; nous avons aussi droit à une course-poursuite, à la visite auprès d’un informateur, etc. Cet aspect policier, inédit dans la saga, donne une saveur particulière au film.
Cette multiplication des situations et des décors permet de donner au film un très bon rythme, mais aussi de balancer des images souvent magnifiques (les scènes sur Kamino sont de toute beauté).
Un Anakin pas à la hauteur
Le défaut majeur du film repose sur l’acteur choisi pour tenir le rôle d’Anakin. Il est inexpressif, récite son texte sans avoir l’air engagé un seul instant dans son personnage. C’est d’autant plus dommage que le rôle qu’il tient est central dans la prélogie. La prélogie, c’est avant tout l’histoire d’Anakin devenant Dark Vador. Et cet épisode est central dans cette histoire douloureuse. Le scénario tente bien de nous montrer un personnage complexe et torturé, ayant en lui les qualités d’un homme bon et sensible, mais aussi une colère, une frustration qui le dévore. Sa soif inextinguible de justice l’incite, lorsqu’il le juge nécessaire, à s’affranchir des règles des Jedi, voire de toute règle sociale.
Au rayon des défauts, il faut aussi signaler un final sur Geonosis qui prend beaucoup trop l’allure d’un jeu video. Heureusement, cela se clôt sur deux scènes très importantes. Dans la première, nous voyons enfin Yoda lors d’un duel au sabre laser. Et force est de constater qu’il n’est pas maître jJdi pour rien…
L’autre scène, très brève mais d’une grande force, nous montre des troupes entières de ce qui n’est encore que « l’armée de la République » monter dans des vaisseaux de combats sous le regard de Palpatine. Un maillon essentiel vient d’être scellé.
Malgré ses maladresses, L’Attaque des clones est un film important dans l’univers Star Wars et il vaut beaucoup mieux que sa réputation faiblarde.
Star Wars Episode II : L’Attaque des clones : bande annonce
Star Wars Episode II : L’Attaque des clones : fiche technique
Titre original : Star Wars Episode II : Attack of the clones
Réalisateur : George Lucas
Scénaristes : George Lucas, Jonathan Hales
Interprètes : Ewan McGregor (Obi-Wan Kenobi), Hayden Christensen (Anakin Skywalker), Natalie Portman (Padmé Amidala), Christopher Lee (Comte Dooku), Ian McDiarmid (Palpatine), Samuel L. Jackson (Mace Windu).
Photographie : David Tattersall
Musique : John Williams
Montage : Ben Burtt, George Lucas
Production : Rick McCallum
Société de production : Lucasfilm
Société de distribution : 20th Century Fox
Date de sortie en France : 17 mai 2002
Durée : 142 minutes
Genre : science-fiction