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Jinpa, un conte tibétain nous entraîne entre rêve et réalité, en DVD

Regarder le cinéma de Pema Tseden, c’est se plonger dans la culture tibétaine, loin des simplifications et des lieux communs que l’on pourrait trouver ailleurs sur ce sujet. Pema Tseden cherche, depuis des années, à façonner un septième art typiquement tibétain qui refléterait la culture de son pays. C’est le cas de son sixième film, Jinpa, un conte tibétain, qui nous entraîne entre onirisme et réalisme social. Le film est à découvrir en DVD chez ED Distribution.

Amateurs d’un cinéma exotique, amoureux de films provenants de pays que l’on voit rarement sur nos écrans, Jinpa, un conte tibétain est pour vous : nous voici dans un film tibétain. L’occasion est suffisamment rare pour avoir envie de sauter sur le cinéma de Pema Tseden, dont ED Distribution édite plusieurs films : non pas un film qui présentera un Tibet vu de l’extérieur, avec les habituels lieux communs sur le sujet, mais bel et bien la vision d’un cinéaste tibétain sur son pays.
N’ayons pas peur de l’admettre : à moins d’être un spécialiste de la culture tibétaine, bien des aspects de Jinpa, un conte tibétain nous sembleront obscurs. On sent bien qu’ici ou là, il y a un symbole important, peut-être une allusion sociale ou mythologique qui nous échappe. Mais en aucun cas cela n’est un frein pour savourer le film.
Si l’on pouvait situer Jinpa par rapport à des cinéastes que l’on connaît mieux, il serait possible de le placer entre Abbas Kiarostami et Apichatpong Weerasethakul. Le film tibétain possède à la fois l’aspect de réalisme social du premier et le côté spirituel du second.
L’histoire est celle d’un voyage et d’une rencontre (canevas hautement mythologique s’il en est). Le protagoniste est un camionneur qui parcourt une route dans le haut plateau du Kekexili, au Nord-Ouest du Tibet. Cela permet au réalisateur de planter son film dans un décor réel, un lieu désertique battu par les vents, et en même temps de lui donner une atmosphère irréelle grâce à la mise en scène. Souvent, le décor lui-même semble disparaître, et le camion paraît avancer au milieu du vide. Les changements météorologiques eux-mêmes se font de façon tellement abrupte, passant sans prévenir d’un monde de tempête à un décor éblouissant de soleil, que cela contribue également à cette atmosphère étrange.
Et voilà que, dans un moment d’inattention, le routier écrase un mouton dont la présence ici paraît hautement improbable. En effet, à perte de vue, pas le moindre troupeau. Ce mouton sera comme une obsession pendant la première partie du film. Il sera presque constamment à l’écran, comme un personnage à part entière. Quelquefois, la caméra adoptera même le point du vue du mouton mort.

Dans ce monde de silence (les premiers mots prononcés arriveront autour de la quinzième minute seulement) et de vide, les moindres détails se parent tout de suite d’une importance capitale. Le moindre oiseau qui s’envole retient l’attention. Quant à l’apparition soudaine d’un homme marchant sur la route, elle interpelle immédiatement (d’autant plus que, là aussi, la quasi disparition du décor confère à cette apparition une aura mystique).
Accompagnant notre camionneur, ce vagabond avoue très vite qu’il s’en va dans un village “voisin” (voisinage tout relatif dans une région où les zones d’habitations sont aussi dispersées) assassiner un homme. Un meurtre d’honneur pour se venger de celui qu’il tient pour responsable de la mort de son père et qu’il a cherché pendant dix ans.
Cette rencontre va être marquée par la mort, et par l’identification des deux personnages. Cette identification commence par les prénoms, puisque le routier et le vagabond s’appellent tous les deux Jinpa. Elle se poursuivra, au fil du film (surtout dans sa seconde moitié) dans le monde onirique, le routier étant petit à petit envahi par les images spirituelles du vagabond.
La mort aussi est présente, très vite. Elle est dans les propos du vagabond, mais aussi dans la façon de filmer leur rencontre, le cadavre du mouton se plaçant constamment entre les deux hommes.
Une fois de plus, c’est la réalisation qui apporte au film un surplus de signification et de symbolisme. Cela n’empêche pas le film de dresser aussi un portrait social du Tibet (nous suivrons notre routier dans différentes communautés, depuis le monastère jusqu’à la taverne). L’importance de la religion et des monastères, un rapport différent entre l’homme et la nature, l’existence de différentes tribus et de divers rapports avec les traditions (le routier étant résolument moderne, avec ses lunettes de soleil et sa veste en cuir, là où le vagabond semble au contraire plus respectueux des traditions), de nombreux sujets sont abordés.
Enfin le rythme du film, très lent et contemplatif, favorise ce mélange entre description sociale et ouverture à l’onirisme.

Le principal complément de programme présenté avec l’édition DVD est des plus intéressants. Il s’agit d’un entretien avec le réalisateur Pema Tseden, à l’occasion du 25ème festival international des cinémas d’Asie de Vesoul, en février 2019. Le réalisateur y revient sur sa carrière : d’abord instituteur, puis traducteur tibétain-chinois, puis enfin écrivain et cinéaste (il est l’auteur d’une des deux nouvelles qui ont servi de matériaux de base pour le scénario de Jinpa). Mais il parle surtout du cinéma tibétain, une industrie quasi inexistante dont il est l’un des pionniers. Il explique à quel point il est difficile de devenir cinéaste lorsque l’on est Tibétain, puis il raconte les obstacles auxquels sont confrontés les courageux Tibétains qui veulent faire des films chez eux : quasi-absence de techniciens, difficulté à trouver des financements, etc.

“Le cinéma, ça n’existe pas dans la culture tibétaine. Il n’y a pas de marché ni d’industrie du film (…). Chercher des financements pour du cinéma au Tibet, réaliser des films de qualité au Tibet, c’est très difficile.”

Même s’il ne parle pas du film Jinpa en particulier, cet entretien d’une demi-heure est passionnant car il offre une vision unique sur un sujet dont on parle peu.
Les deux autres compléments sont plus classiques : il y a le clip de la chanson du film, A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan patients (clip réalisé avec des images du film) et les bandes annonces de trois films parus récemment chez Ed Distribution : Tharlo, le berger Tibétain (de Pema Tseden), Le Labyrinthe des rêves, du Japonais Sogo Ishii, et Pursuit of loneliness, de Laurence Thrush.

Caractéristiques du DVD :
Durée : 86 minutes
Langue : tibétain
Sous-titres français
Format 16/9 compatible 4/3
Son stéréo 5.1
Compléments de programme :
Interview du réalisateur, Pema Tseden par Phurwatsering Jakri (33 minutes)
Clip de la chanson A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan Patients
Bandes annonces

Jinpa, un conte tibétain : bande annonce

Engrenages saison 8 : décryptage des premiers épisodes

La communauté des fans d’Engrenages est étendue, elle n’a cessé de  grandir en quinze années de diffusion. Aujourd’hui la chaîne cryptée mise beaucoup sur cette série pour rassembler ses abonnés. Cependant, la série policière la plus passionnante de France va tirer sa révérence en dix épisodes. Le 7 septembre, les deux premiers épisodes ont été diffusés en direct sur Canal+ (mais l’intégralité de la saison 8 est déjà disponible sur MyCanal). L’occasion de parler (encore) de Laure, Gilou et les autres…

Une série sans chichi

Une bonne série se reconnaît par sa capacité à rassembler une communauté qui la suit fidèlement. Engrenages est de celles-là puisqu’en quinze ans d’existence, elle n’a pas perdu un gramme de sa superbe ni de ses spectateurs. Et pourtant, comme il a été laborieux de patienter à ses débuts (car beaucoup de temps séparaient deux saisons, c’est moins le cas depuis la saison 6). C’est qu’Engrenages n’est pas une série policière vite faite, mal faite où le tueur est arrêté en cinquante minutes chrono. Ici, on filoche, on cherche, on souffre, on se plante et on recommence. Le tout, en flirtant sérieusement avec les limites. De quoi faire des enquêtes de véritables obsessions humaines pour nos protagonistes qu’ils soient juges, avocats ou tout simplement flics.

Ultime saison

Nous avions quitté, encore une fois, nos héros en pleine tourmente à la fin de la saison 7. S’ils avaient l’habitude de prendre leurs enquête très (trop?) à cœur, les flics avaient cette fois enquêté sur la mort de leur ancien patron, l’inimitable Herville. S’il était déjà question pour Laure et Gilou de bousiller les limites, voilà qu’ils les ont explosées. Mais cette fois, la justice les a rattrapés et Gilou est derrière les barreaux en début de saison 8. Quant au juge Roban, il a définitivement pris sa retraite. Ce regretté et si passionnant personnage est remplacé par une jeune juge. Car il s’agit bien en cette début de saison de faire comprendre au spectateur qu’il est temps de dire adieu à tout ce qu’il a vu pendant quinze ans. Place à la jeunesse, stop aux dérapages !

Tout change ? Vraiment ?

Ce programme est en partie respecté puisque Laure, bien qu’apaisée en partie, est toujours aux commandes de l’enquête et ne s’en laisse toujours pas compter. Quant à Gilou, même en prison, il ne cesse de penser flic et enquête tout en flirtant cette fois presque légalement avec les limites. Joséphine bataille encore une fois entre sa volonté d’être une avocate as des procédures et des réussites, tout en étant une femme blessée qui veut changer de voie. Tout est réuni pour que nos héros aillent encore une fois au bout de leurs efforts, de leurs limites et de leurs vies. La série tente quand même de trouver une issue et un peu de lumière au bout du tunnel. Nouveauté, nous voyons Laure, l’impeccable Caroline Proust, se réjouir de passer du temps avec sa fille. On la voit même, ironise un de ses collègues, s’excuser ! Ce qui n’empêche cependant pas qu’elle reste une femme forte. Car c’est aussi l’ADN de la série depuis ses débuts, des personnages de femmes fortes et jamais figées qui évoluent au gré des événements qui parsèment leur chemin et des combats féministes jamais assénés qui nous entourent et sont à mener. Et que d’embûches elles rencontrent en chemin depuis 2005 !  La série accepte même de les lier autant qu’elle les confronte, rien qu’à voir la relation teintée d’amitié-détestation qu’entretiennent Laure et Joséphine, même en ce début de saison.

Sortir l’affaire à tout prix, sans être sorti d’affaire pour autant

La dernière pierre à l’édifice et non des moindres, c’est l’enquête en elle-même. Ancrée plus que jamais dans son époque, dans le Paris qu’elle occupe avec brio, Engrenages est comme ses flics, une série de terrain. Nous voilà donc la tête dans un sèche linge près du corps d’un jeune migrant marocain que la 2e DPJ soupçonne d’avoir été assassiné par un… autre enfant. L’occasion de se « promener » Porte de la Chapelle et sur la colline du crack, bref d’être au cœur de ce qui préoccupe notre époque moderne. Encore une fois, ça s’engueule, ça parle franchement. Les êtres sont déchirés mais solides sur leurs pieds, parfois (souvent même) drôles car servis par des dialogues franchement cash et pas ampoulés. Mention spéciale à Gilou alias Thierry Godard qui se balade en prison comme chez lui, sans hésiter ! Quant à la recrue miracle de la saison 7 (après le départ du un peu trop fade – en vrai on dit intègre!!!- Tintin alias Fred Bianconu), Ali (Twefik Jallab), il semble être la clef de voûte de cette ultime saison.

Porte de sortie

Dès le début, bien plus que la juge qui demande encore à être étoffée car elle a montré un peu trop de scolarité dans ces premiers épisodes, Ali montre qu’un vent nouveau souffle sur Engrenages. Une volonté de bien faire, de le faire jusqu’au bout mais sans s’opposer frontalement à la hiérarchie, sans cracher sur les procédures. Est-ce là ce qu’Engrenages voudra dire dans sa dernière saison ? Rien n’est moins sûr, car Ali lui aussi se heurte à l’absurdité du système, à cette notion de « groupe » qu’entretient la série depuis ses débuts et qui boycotte un peu ledit système. Pas sûr non plus qu’il soit fini le temps où l’affaire prend le pas, dangereusement, sur la vie privée jusqu’à étouffer celui qui doit « la sortir » au plus vite. La recette fonctionne, on est déjà pris dans l’engrenage… Vivement lundi prochain pour ceux qui suivront la diffusion de deux épisodes par lundi en « live » sur Canal+. Pour les plus impatients, rendez-vous sur MyCanal.

Engrenages saison 8 – Bande annonce

 

Take Shelter : anticiper l’apocalypse au cinéma

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Sur le chemin de l’apocalypse au cinéma, Take Shelter se situe en début de chaîne. En effet, le film parle d’une préparation à l’apocalypse, de son anticipation et non de sa réalisation effective. A l’écran, cela donne un grand film paranoïaque dans lequel se perd Curtis alias Michael Shannon. Dans le genre du ciné apocalyptique, le film fait presque figure d’exception, se situant avant l’action de survie pure et héroïque vue et revue.

Et si le pire était à venir ?

L’apocalypse est ici représentée sous forme de rêves ou devrait-on dire de cauchemars que le protagoniste pensent prémonitoires. Il y voit une tempête tout détruire sur son passage. L’apocalypse est ici symbolique puisqu’elle sera visible à travers l’abri que se construit tout au long du film le personnage de Curtis. Le réalisateur analyse ici les prémisses de la catastrophe, sans jamais décider si elle arrivera vraiment. Contrairement au traitement classique de l’apocalypse qui voit un héros émerger et sauver des vies, Curtis incarne un à-côté de la société, un paria paranoïaque qui s’isole même de sa propre famille. La pensée de l’apocalypse à venir est donc plus forte que sa réalisation à l’écran, presque plus prégnante pour le spectateur. Un peu à l’image de cette planète peu à peu menacée d’explosion telle qu’imaginée par Lars Von Trier dans Melancholia. La catastrophe semble inévitable ou imminente et il semble très vain que les personnages tentent de s’en prémunir. On les regarde alors comme des petits bâtons qui s’agitent au vent et tentent d’y résister. Mais n’est pas bambou qui veut.

Le monde pré-apocalyptique selon Jeff Nichols

Ce qui est passionnant dans ce film pré-apocalyptique (car on ne saura jamais ce qui advient), c’est que la menace est puissante. Tels des baigneurs qui ne voyant pas les requins arriver n’osent plus mettre un pied dans l’eau dans Les Dents de la mer, Curtis s’égosille en regardant le ciel qui peut-être s’effondrera sur lui. L’occasion est comme dans toute bonne apocalypse en marche de laisser la part belle au paysage. Comme si, chaque fois que nous pensions tout perdre, nous avions besoin de grandiose. Curtis devient donc tel le Sol de Soleil Vert, en quête d’images mentales rassurantes de ce qui était avant. Ce qui est à l’œuvre dans le genre apocalyptique au cinéma est qu’il nous met face à nos propres images mentales d’un monde idéal. Nous sommes dans des sociétés d’anticipation de l’effondrement qui pourtant ne bougent pas beaucoup pour les éviter. Ainsi, nos JT nous abreuvent d’images d’apocalypse chaque jour, mais nous tournons la tête pour regarder ailleurs. Dans les films apocalyptiques, les personnages n’ont plus le choix, ils sont complètement dans l’engrenage. C’est ainsi ce que pense Curtis en dormant, qu’il se prépare quelque chose que personne d’autre ne voit, qu’il est en plein dans un engrenage et ne peut en sortir.

L’individu au centre de l’apocalypse

Sa paranoïa envahit tout le film et entraîne le spectateur avec elle. Il est ainsi question de  faire entrer ce spectateur, lui aussi, dans l’engrenage apocalyptique comme s’il y était. Pourtant, Take Shelter ne repose que sur une peur, une anticipation peut-être réelle et cette volonté de se protéger. Le projet d’abri semble pourtant moins vain que celui utilisé comme un faux recours dans le déjà cité Melancholia. Ici, c’est une véritable guerre qui se prépare en souterrain dans l’esprit de Curtis. Bien souvent l’apocalypse est déjà advenue quand nous retrouvons nos personnages au cinéma, ils sont donc dans l’action. Ils ont souvent été pris au dépourvu et doivent donc survivre. Il est donc assez rare de ne voir ici avec Take Shelter l’apocalypse que d’un point de vue « ressenti » qui va peu à peu s’étendre à l’ensemble de la famille et donc des personnages, aucun n’ayant véritablement de clef pour sauver le monde.

Avec Take Shelter, Jeff Nichols prouve que l’apocalypse au cinéma n’est pas qu’une affaire de grands effets et de supers-héros, elle est aussi une question d’intime, de repli sur soi, de peur tout simplement. La peur humaine, trop humaine, de devoir un jour disparaître à jamais…

« Mettre en scène » : penser les arts dramaturgiques

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Placé sous la direction de N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso, Mettre en scène va à la rencontre de plusieurs personnalités issues du monde du théâtre et du cinéma. Benoît Jacquot, Xavier Durringer, Arnaud Desplechin, Agnès Jaoui, Zabou Breitman, Safy Nebbou, Guillaume Gallienne et Alexis Michalik s’expriment tour à tour sur la mise en scène, ses tenants et ses difficultés. Ces artistes de premier plan élargissent d’ailleurs volontiers le spectre en abordant aussi des questions liées à la production des films, à la réception du public ou aux interactions avec les comédiens.

Il suffit probablement d’avoir une certaine sensibilité au cinéma ou au théâtre pour se faire une idée de la manière dont se conçoit une mise en scène. Mais cette idée est-elle fondée ? Prend-elle en considération, et dans une juste mesure, tous les éléments connexes qui déterminent le travail des auteurs et des metteurs en scène ? Peut-elle être considérée comme interchangeable entre le cinéma et le théâtre ? Jusqu’à quel point ? L’ouvrage dirigé par N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso donne la parole à des personnalités françaises du cinéma et du théâtre rompues à l’exercice de la mise en scène. Durant des entretiens au long cours, ces dernières verbalisent et démystifient le travail dramaturgique, se rejoignant ou s’opposant sur des points précis. Une confrontation des opinions et des manières de faire qui éclaire, en seconde intention, le caractère pluriel et indécis d’un art en réinvention perpétuelle.

Un fait se vérifie dès les premières pages de Mettre en scène : théâtre et cinéma ont souvent eu partie liée. Dans son introduction, N. T. Binh désigne Richard Wagner comme un précurseur de la mise en scène, puis évoque Alfred Hitchcock, Alain Resnais, Ingmar Bergman, Sacha Guitry, Marcel Pagnol ou encore George Méliès à travers la dette qu’ils ont contractée, d’une façon ou d’une autre, envers le théâtre. Première personnalité interrogée dans cet ouvrage, Benoît Jacquot a notamment plusieurs fois porté ses talents de réalisateur sur une pièce. En filmant une représentation théâtrale, il juxtapose deux points de vue d’auteur, celui du metteur en scène initial et celui du réalisateur qui immortalise son travail en choisissant la place de la caméra, l’angle de la prise de vue ou la texture de l’image. Benoît Jacquot explique d’ailleurs que des tensions ont éclaté entre lui et Patrice Chéreau, ce dernier se sentant dépossédé de sa création dès lors que le réalisateur français affirmait ses choix de « captation » du spectacle.

Mettre en scène couvre un large spectre allant de l’écriture à la comédie en passant par les répétitions ou l’économie du cinéma. Arnaud Desplechin raconte la manière dont il travaille ses personnages à partir d’archétypes prédéterminés. Il définit aussi, avec à-propos, la mise en scène dans ses fonctions régulatrice, directionnelle et interprétative. Xavier Durringer évoque la nécessité des préparations/répétitions – Zabou Breitman lui emboîtera le pas un peu plus tard. Il s’agit de discuter de visions artistiques, de les expliciter, de les conformer, éventuellement de les amender. Guillaume Gallienne compare les expériences du cinéma et du théâtre. L’un accompagne le regard du spectateur à travers le prisme de la caméra ; l’autre est un champ davantage ouvert, où personnages, décors, situations et événements s’amoncellent sans que l’intérêt du spectateur puisse toujours être sciemment orienté – même si la mise en scène théâtrale a aussi une qualité « accompagnatrice ».

Au cours des entretiens, de nombreux thèmes sont abordés. Xavier Durringer revient sur ses expériences avec des comédiens aujourd’hui célèbres (et qu’il a contribué à mettre en lumière) et décrit la situation économique fragile de la production cinématographique française actuelle. Zabou Breitman explique que regarder les acteurs au montage s’apparente à une mise à nu : avant et après les prises, les comédiens y apparaissent parfois vulnérables. La cinéaste se penche aussi sur la direction des enfants acteurs. Sur ce sujet, Safy Nebbou dira que 80% du travail est réalisé lors du casting. Le metteur en scène a par ailleurs une appréhension passionnée de son art. Il explique que tout peut se produire au moment où un comédien ouvre la bouche : un miracle comme une catastrophe. Ailleurs se glissent des réflexions sur la fidélité entre comédiens et metteurs en scène, sur les prestations trop théâtrales, sur l’économie à laquelle devraient s’astreindre les comédiens ou encore sur les différentes temporalités entre le cinéma et le théâtre. Le premier tend, par sa nature organisationnelle, à considérer le temps comme de l’argent, tandis que le second est souvent l’aboutissement d’un long processus où les éléments (costumes, décors, lumières, etc.) ne viennent prendre place que progressivement au fil des répétitions.

Mettre en scène nous offre finalement une double immersion : dans le parcours de personnalités du théâtre et du cinéma, ainsi que dans les coulisses de ces deux arts de la mise en scène. Ceux qui y sont sensibles y trouveront forcément de quoi les satisfaire.

Mettre en scène, N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso
Impressions nouvelles, septembre 2020, 272 pages

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3.5

« These Savage Shores » : le fait et la légende

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Calicut est aujourd’hui la troisième ville de l’État du Kerala, en Inde. En 1766, les colons britanniques y sont déjà implantés depuis deux siècles, même si le gouvernement de sa Majesté attendra 1858 pour contrôler officiellement le pays à travers le Raj britannique. À cette époque, c’est la Compagnie des Indes qui exerce son autorité et son influence sur le sous-continent. These Savage Shores met en images son combat pour préserver ses intérêts sur la Route de la Soie tout en mêlant au récit historique des figures fantastiques – vampires, monstres maudits, etc.

Avant d’aborder le scénario de These Savage Shores et ses nombreux motifs de satisfaction, évoquons ce qui s’impose de prime abord : les dessins de Sumit Kumar et les couleurs de Vittorio Astone. Précision, clairs-obscurs, expressivité des visages, points de vue originaux, inserts, restitution des mouvements, teintes mauves-rosées flattant l’œil, effroi, il est difficile de bouder son plaisir tant la dimension graphique de cette bande dessinée recèle de réussites. L’Inde, cadre principal du récit, aurait certes pu être plus diversement portraituré, mais c’est un détail qui n’entame en rien le plaisir de lecture.

Ce qui se met en place au fil des planches apparaît tout aussi louable. Le scénariste Ram V nous transporte à l’intérieur d’un pays sous domination commerciale et militaire britannique. Il inscrit son récit dans les guerres du Mysore, conflits qui opposèrent au XVIIIe siècle la présidence de Madras, représentante de la monarchie britannique, au royaume de Mysore. Haidar Alî et Tipû Sâhib, dont les défaites occasionnèrent le démantèlement de cette région au profit des Britanniques, se trouvent en bonne place dans These Savage Shores. L’histoire est essentiellement considérée à travers leur point de vue, ainsi que celui du prince Vikram, dont le père a préféré s’immoler par le feu plutôt que se soumettre au sultan (Haidar Alî).

Cet arrière-fond revient sur les drames coloniaux et les alliances de revers qu’ils ont occasionnés. Il montre aussi des royaumes indiens divisés, antagoniques, dont les relations envers la Couronne britannique demeurent changeantes et déterminées par des intérêts pluriels. La question de l’héritage – au sens large – entre père et fils a aussi son importance, puisqu’elle est explicitement évoquée par Haidar Alî, qui y voit un moyen d’atteindre une forme d’immortalité, autre thème prégnant de These Savage Shores. Le personnage de Bishan, des Zamorins, dont la conception et la nature profonde sont constamment réinterrogées, se présente effectivement comme une figure maudite et éternelle, dont un accord passé avec un puissant guerrier a abouti à la mort de son propre frère. Le masque qu’il porte est un puissant symbole, à la fois mystique et identitaire. C’est lorsqu’il l’abandonne qu’il accepte enfin sa condition « bestiale » immémoriale.

Bishan est polymorphe et objet de tous les fantasmes. C’est un mystère qui ne cesse de planer sur le récit de Ram V. Son histoire d’amour avec Kori, une jeune Indienne, n’est pas seulement bien menée ; elle constitue un tremplin vers le dénouement final, quand le « monstre » et un comte vampire se feront face dans un duel à mort. Car, parmi tous ces éléments, on oublierait presque que les premières pages de These Savage Shores prennent pour objet un vampire fuyant l’Angleterre à bord d’un navire voguant vers les Indes… C’est une autre des nombreuses surprises que nous réserve cette remarquable bande dessinée.

These Savage Shores, Ram V, Sumit Kumar, Vittorio Astone
HiComics, août 2020, 176 pages

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4.5

Hallucinations Collectives 2020 : The Lodge, The Wave et Color Out of Space

En plus de la très bonne surprise que fut The Nightingale de Jennifer Kent ou du SM Dogs Don’t Wear Pants, la rédaction du Magduciné vous fait un petit récapitulatif (non exhaustif) d’autres films qui ont marqué l’édition 2020 du Festival des Hallucinations Collectives : The Lodge, The Wave et même Color Out of Space. 

The Lodge de Severin Fiala et Veronika Franz : 

Le duo de cinéastes à l’origine de Goodnight Mommy revient avec un huis clos psychologique qui verra deux enfants surmonter l’épreuve de la perte de leur défunte mère, accompagnés dans un chalet enneigé par leur nouvelle belle mère empoisonnée par son néfaste passé dans une secte chrétienne. Grâce à l’atmosphère austère, mutique et doucement perverse qui enlace le récit, aidé en cela par le somptueux travail de Thimios Bakatakis (habituel chef op de Yorgos Lanthimos), The Lodge est un film qui incorpore la peur et le trouble avec minutie, et arrive à brouiller les pistes quant à la nature de l’horreur qui va les frapper grâce à de nombreuses idées de cinéma. Influencée par le travail d’Ari Aster (Hérédité), de The Visit de M. Night Shyamalan et de nombreuses productions A24, l’oeuvre préfère utiliser l’idée de frayeur qui s’immerge par la mise en scène (le clair obscur, le grand angle) plutôt que de jouer la carte de l’épouvante horrifique en tant que telle. Choses qui pourraient parfois rendre le film répétitif dans son exposition et extatique dans sa structure, mais l’hypnotique et hantée Riley Keough capte son auditoire, et à travers son jeu, donne la nuance qui fait souffler un immense sentiment de malaise qui scotche au siège. The Lodge prend petit à petit son envol pour alors se terminer dans un final percutant et d’une folie implacable. Une vraie belle réussite. 

The Wave de Gille Kablin : 

Mélangé à toutes les productions horrifiques et sanglantes que nous propose le Festival, The Wave se vit comme une petite bouffée d’air frais. Entre la romcom farfelue et la crise existentialiste sucrée où excelle le sous utilisé Justin Long, Gille Kablin déroule une mécanique efficace, un peu recyclée version Very Bad Trip mais assez personnelle pour qu’elle y laisse son empreinte. Avocat dans les affaires pour les grandes compagnies d’assurance, bientôt marié à un femme qu’il ne touche plus, Frank va lors d’une soirée impromptue prendre une drogue qui va bouleverser son quotidien. A cause d’un trou noir où sa mémoire va lui jouer des tours et à cause duquel il ne souvient plus de rien de la soirée, il va se mettre à la recherche de son porte feuille (on lui a vidé tous ses comptes) et de la fille avec qui il a fricoté durant la soirée. Usant d’une mise en scène publicitaire et d’effets de manche (un peu grossiers) mais qui collent à la rétine, cette course poursuite contre le temps et l’aliénation du capitalisme se fait tambour battant dans la joie et le rire communicatif, tout en se sublimant par le biais de moments suspendus contemplatifs au plus près des étoiles. 

Color Out of Space de Richard Stanley : 

Au regard du film, ce n’est pas anodin de voir les producteurs de Mandy au générique de ce Color Out of Space. Monstre lovecraftien, Nicolas Cage qui cabotine à notre plus grand plaisir comme un forcené, de la violence gore et des néons chromatiques, c’est à croire que l’oeuvre de Panos Cosmatos commence à faire naître quelques progénitures. Moins expérimental et mutique que Mandy, Color Out of Space se veut moins rêche dans son écriture et plus ample, notamment dans sa volonté de décrire les lésions d’une famille américaine petit à petit gangrenée par l’apparition du mal. Pourtant, de ce point de vue là, le film peine à convaincre et à faire monter réellement une tension insidieuse. Alors que le mélange des genres avait du mal à s’inscrire durablement, Richard Stanley va lâcher les chevaux et permettre à son jeu de massacre de commencer. Le film fait alors sa mutation en série B accrocheuse et jubilatoire comme pourrait l’être The Blob de Chuck Russell. Parfois indécis dans sa manière de s’accommoder du monde lovecraftien, Nicolas Cage et sa troupe nous offrent sur un plateau une oeuvre généreuse qui se lance à corps perdu dans son amour du genre. 

Énorme de Sophie Letourneur : une comédie française, mais pas franchouillarde

Énorme tient autant à sa réalisatrice , Sophie Letourneur, qu’à ses interprètes, notamment la toujours impeccable Marina Foïs. Une comédie qui sort des sentiers battus, mais aussi une réflexion sur la maternité et, partant, la paternité.

Synopsis :  Ça lui prend d’un coup à 40 ans : Frédéric veut un bébé, Claire elle n’en a jamais voulu et ils étaient bien d’accord là-dessus. Il commet l’impardonnable et lui fait un enfant dans le dos. Claire se transforme en baleine et Frédéric devient gnangnan..

Ceci est mon corps

Énorme, le quatrième film de Sophie Letourneur semble enfin réconcilier son cinéma un peu expérimental et toujours plein d’humour avec un public plus large que pour ses précédentes œuvres. Il est vrai que comparé par exemple à ses Coquillettes, Énorme semble avoir passé la démultipliée. Ici encore, la créativité de la cinéaste l’amène à sortir des sentiers battus, puisque, au-delà d’un scénario plutôt original, la forme même du métrage est particulière dans sa fusion entre un quasi-documentaire avec des acteurs de la vraie vie et une fiction portée haut la main par Marina Foïs et Jonathan Cohen.

L’histoire donc, une fois de plus s’inspirant de la vie de la cinéaste, retrace le neuvième mois de la grossesse de Claire Girard (Marina Foïs), une pianiste virtuose qui arpente le monde pour l’amour de son art. Dans une première partie, le film dessine son personnage et celui de Fred  (Jonathan Cohen), mais surtout leur couple atypique. Monsieur est le mari, l’agent et  la bonne à tout faire, y compris les câlins sexuels qui détendent sa belle. Dans cette partie, on le perçoit d’abord comme un être très antipathique, phagocytant sa compagne sur tous les plans. Ce faisant, on ne sait pas à quelle motivation il répond, un altruisme sincère ou une manipulation des plus crasses. Claire, elle, n’est responsable de rien, n’est perméable à rien, et on s’aperçoit bien vite que plutôt que d’être la victime d’une sorte de machisme déplacé, elle en est peut-être au contraire l’instigatrice, trop heureuse de pratiquement se désincarner pour ne penser qu’à sa musique. La contre-manipulation en somme.

Quand la crise de la quarantaine rattrape Fred sous la forme d’un désir aigu de paternité, une extrême incongruité dans le couple qu’il forme avec Claire, une monstruosité même pour cette dernière, il profite de ses pleins-pouvoirs pour la rendre enceinte malgré elle et à son insu. Ce sont là de multiples occasions à de scènes hilarantes, le stratagème, la découverte, le déni de grossesse. Mais Claire promène un regard si détaché, et Fred un engagement si anormalement total dans la situation que, sous couvert de rigolades, ça en devient effectivement énorme.

Dans le même temps, on assiste, impuissants, comme Claire, à la prise de pouvoir non seulement de Fred, mais de tout un staff médical, sur son corps. Lorsque dans une scène émouvante, elle se délivre enfin de ce mal-être qui s’ajoute à la difficulté de se consacrer à son art, son ventre gonfle à vue d’œil et devient gigantesque, énorme. Tout se passe comme si Claire reprend enfin le contrôle de son propre corps.

Dans la deuxième partie d’ Énorme, toujours aussi loufoque et drôle, Sophie Letourneur déploie la phase expérimentale de son projet. Les scènes surviennent à l’hôpital ou  dans un cabinet médical, mais toujours avec un champ/ contrechamp composé d’une partie tournée en amont, avec différentes sages-femmes, infirmières , gynécologues qui sont en situation réelle face à des interlocutrices tronquées,  et de l’autre avec le couple Girard qui donne donc de manière convaincante la réplique à du vide. Le procédé est plutôt abouti, en plus d’apporter beaucoup d’émotion avec une très longue scène d’accouchement en direct. Le corps médical est très bienveillant dans l’ensemble, peut-être un clin d’œil, lui aussi bienveillant, de Letourneur au regard de sa propre grossesse et de son propre accouchement.

Énorme n’est pas qu’un assemblage de saynètes réussies (même si l’on pourrait reprocher à Jonathan Cohen un léger cabotinage) . Il est surtout l’occasion pour la cinéaste de suivre de bout en bout la progression mentale de la protagoniste face à cette grossesse non désirée. Une progression qui débouchera sur le premier regard qu’elle pose sur le bébé, un regard qu’on laisse au spectateur le soin de découvrir. Sophie Letourneur a joliment planté les balises, ses acteurs ont fait le reste. Une fois de plus, Marina Foïs ne nous aura pas déçus, comme c’était déjà le cas dans Irréprochable de Sébastien Marnier, ou encore Darling de Christine Carrière, pour ne citer qu’eux. Énorme est une comédie singulière qui mérite toute notre attention cette semaine.

Enorme – Bande annonce  

Enorme – Fiche technique

Réalisateur : Sophie Letourneur
Scénario : Mathias Gavarry, Sophie Letourneur
Interprétation : Marina Foïs (Claire Girard), Jonathan Cohen (Frédéric Girard), Jacqueline Kakou (La mère de Fred), Ayala Cousteau (La prof de piano), Victor Uzzan (Le chamane), Jami Ceccomori-Prisca (La gynécologue), Alexandre Berurrier (L’hypnotiseur), Anne Jonquet (L’avocate)
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Jean-Christophe Hym, Michel Klochendler
Musique : Bruno Fontaine, Pierre-Olivier Schmitt, François Labarthe
Producteurs : Caroline Bonmarchand, Isaac Sharry
Maisons de production : Avenue B Production, Vito Films
Distribution (France) : Memento Films
Durée : 98 min.
Genre : Comédie
Date de sortie :  02 Septembre2020
France – 2019

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3.5

Faux-semblants de David Cronenberg (1988) : gémellité, dualité, ambiguïté

En 1988, David Cronenberg quitte avec succès le costume devenu trop petit pour lui de spécialiste de l’horreur pour se muer en maître du malaise. Migrant ses thématiques fétiches dans un thriller sur les relations ambiguës entre jumeaux, (vaguement) inspiré de faits réels et s’appuyant sur une prestation trois étoiles de Jeremy Irons, le cinéaste canadien frappe un grand coup d’emblée pour son entrée dans un cinéma « grand public ». Un film à déguster en assumant ses penchants pervers.

Faux-semblants (Dead Ringers en version originale) est une borne importante dans la carrière de David Cronenberg. Cette œuvre marque en effet le début d’une nouvelle ère, après une première série de films ancrée dans les genres de la science-fiction et de l’horreur (Rage, Vidéodrome, The Dead Zone, etc.), un parcours qui a valu au Canadien un statut de cinéaste culte ainsi que le succès, culminant évidemment avec La Mouche (1986). Virage de bord, donc, après cette première consécration, et Cronenberg de se lancer dans des projets plus inclassables qui réduisent le plus souvent la violence graphique à la portion congrue. Cette évolution artistique ne mettra pas beaucoup de temps à convaincre. Dès Faux-semblants, le cinéaste canadien parvient en effet à transposer ses obsessions récurrentes (body horror, l’expérimentation sur des corps monstrueux réalisés par des scientifiques thaumaturges, les déviances psychiques) dans un nouveau cadre, celui du thriller, qui lui permet de troquer le choc des sens de ses premières fictions contre une ambiguïté particulièrement malsaine.

Le film est basé sur le roman Twins de Bari Wood et Jack Geasland, publié en 1977. En prenant beaucoup de libertés avec la vérité historique, ce livre raconte le destin de Stewart et Cyril Marcus, des gynécologues de New York, jumeaux identiques décédés l’un après l’autre dans des circonstances troubles en 1975 (très certainement d’une overdose aux barbituriques, en ce qui concerne Stewart). Dans le film, Beverly et Elliot Mantle (tous deux joués par Jeremy Irons), jumeaux monozygotes, mènent une carrière brillante de gynécologues dans une clinique spécialisée dans le traitement des problèmes d’infertilité. Les deux hommes ne partagent pas uniquement une apparence parfaitement identique : ils occupent le même métier dans la même clinique privée, jouissent d’une réputation commune, se voient décerner les mêmes honneurs, partagent un luxueux appartement… et parfois les mêmes femmes. La patiente Claire Niveau (Geneviève Bujold), une actrice de renom sur le déclin, atteinte d’une affection gynécologique rare, apparaît dans leur vie professionnelle, puis s’immisce dans leur vie privée, provoquant un choc dont ils ne se remettront pas.

Les Mantle exploitent leur gémellité comme un puissant atout, jouant de leur apparence physique strictement identique afin d’utiliser les qualités de l’un et l’autre dans le contexte approprié. Ainsi, l’arrogant Elliott séduit sans vergogne certaines patientes de la clinique, puis « passe le relais » à un Beverly plus timide et introverti – c’est ce qui se passera avec Claire. A l’inverse, Beverly est le praticien le plus doué : dans une scène, Elliott doit admettre qu’il n’est rien sans les travaux réalisés par son frère. De même, Elliott est l’orateur doué qui prononce les discours lors des remises de prix de médecine, alors que Beverly reste à la maison pour potasser ses livres. Elliott expérimente en matière sexuelle, Beverly dans les sciences gynécologiques. Dans tous les cas, chaque frère profite des réalisations de l’autre. La préservation de cette complicité et de cette parfaite complémentarité n’est toutefois possible qu’en restant en « circuit fermé ». Les jumeaux vivent l’un pour l’autre, l’un avec l’autre. Comme lorsque, enfants, ils demandent froidement à la fillette d’un voisin si elle ne voudrait pas avoir une relation sexuelle avec eux dans une baignoire, justifiant leur proposition comme étant une « expérimentation » (déjà !). L’accomplissement d’un destin individuel est inenvisageable à leurs yeux. Ce duo masculin a beau apparaître comme le plus résistant de tous, car renforcé par un rapport fusionnel et en quelque sorte par un même corps, il se fracassera ironiquement sur la plus vieille subversion au monde : la séduction d’une femme. Cette intruse détruira la « cellule » monozygote en lui inoculant deux venins mortels : l’amour et l’addiction aux médicaments. La double manipulation des jumeaux se retournera impitoyablement contre eux. Elliott qui, en bafouant la déontologie médicale, séduit Claire en croyant pouvoir ensuite en faire bénéficier son frère, ne se doute pas qu’il provoque en réalité leur perte à tous les deux. La dépendance de Claire aux médicaments, que les frères pensent pouvoir exploiter pour créer un lien de dépendance à leur profit, finira par les détruire eux-mêmes à l’issue d’une lente dégénérescence, alors que Claire semble s’être débarrassée de son addiction.

Si Faux-semblants est une grande réussite, celle-ci doit beaucoup au malaise et à ambiguïté que Cronenberg distille progressivement et avec beaucoup de subtilité. Au niveau de la forme, l’aspect froid et déréalisé, les décors épurés (l’appartement moderne des Mantle) et les éléments proches de la science-fiction (les tenues rouges futuristes des chirurgiens, les outils de gynécologie monstrueux imaginés par Beverly, tout droits sortis de l’univers de H. R. Giger) sont le symptôme d’un univers malade, que la consommation des drogues va graduellement corrompre, puis détruire (l’appartement rempli de détritus, les cauchemars et délires paranoïaques de Beverly, son génie scientifique qui tourne à la folie furieuse, jusqu’à l’expérimentation meurtrière finale). Autre vecteur de malaise : la gynécologie, le rapport à la fonction reproductrice de la femme. Les frères Mantle ne traitent en effet que des patientes infertiles, donc « défectueuses » sur un plan purement physiologique. Leur intérêt pour Claire Niveau trahit leur perversion, puisqu’il se traduit à la fois par une attraction sexuelle et une fascination vis-à-vis d’un défaut anatomique rare découvert chez elle, un col de l’utérus « trifurqué ». Le fait que ce dernier la condamne à ne pas pouvoir enfanter n’émeut guère ses gynécologues, qui voient d’abord en elle un phénomène médical, puis… une « mutante » dont l’appareil reproducteur ne peut être analysé qu’avec des outils bizarres, spécialement créées par un artiste métallurgiste. Quand on disait que Cronenberg recyclait dans ce film certaines de ses obsessions les plus tenaces…

Enfin, il y a dans le film une ambiguïté plus profonde. La confusion entre Elliott et Beverly est sans cesse entretenue, y compris auprès du spectateur. A ce titre, il faut saluer l’interprétation aussi brillante que troublante de Jeremy Irons. Initialement, il avait été prévu de fournir au comédien britannique deux loges et des costumes distincts afin de l’aider à départager les rôles. Intelligemment, Irons refusa ces artifices, arguant qu’au contraire l’intérêt du film était de provoquer la confusion du spectateur quant à l’identité des jumeaux dans certaines scènes. Un choix judicieux, tant cette confusion, bien réelle, contribue à l’ambiguïté de ces personnages dont les caractères dissemblables finiront par fusionner dans une déchéance mortifère. Irons employa par contre la « technique Alexander », un processus éducationnel permettant de corriger des habitudes en matière de mouvements et de posture, afin de conférer une apparence propre à chaque personnage au travers de petits détails de jeu. Il est à noter que pour faire coexister l’acteur deux fois dans le même plan lors de nombreuses scènes, la méthode du cache/contre-cache (permettant de combiner deux prises de vues différentes dans une même image) a été appliquée via des caméras contrôlées par ordinateur, une technologie révolutionnaire à l’époque.

Si, dans le film, toute référence incestueuse manifeste est intelligemment évitée, il est évident que les deux frères ne se distinguent pas simplement par des traits de caractère. Ils forment un couple dont Elliott est l’homme (dominant, arrogant et froid) et Beverly la femme (fragile, émotive et sensible). En maître du malaise, Cronenberg pose la question suivante : et si ces jumeaux n’étaient finalement qu’un seul être hermaphrodite, en même temps mâle et femelle ? Lorsque Claire provoque Beverly au sujet de son prénom à consonance féminine, il réagit très vivement : elle a touché un nerf. Claire ne serait-elle pas tout simplement la maîtresse brisant le couple uni ? La conclusion du film est l’aboutissement de cette piste : sous l’effet des drogues, l’un des deux frères meurt dans une expérimentation meurtrière lors de laquelle les instruments gynécologiques monstrueux sont utilisés sur lui. Contrairement aux attentes, la « femme opérée » n’est toutefois pas Beverly… mais Elliott. Ultime confusion des êtres habilement ménagée par le scénario. La dernière image de Beverly couché dans les bras sans vie de son frère, répand dans notre cœur un vague relent d’angoisse qui mettra du temps à nous quitter…

A la mi-août de cette année, Amazon Prime Video a annoncé la production d’une série basée sur l’œuvre de David Cronenberg. Les jumeaux seront cette fois… des jumelles, interprétées par Rachel Weisz. Affaire à suivre…

Synopsis : Elliot et Beverly Mantle, jumeaux identiques, dirigent une clinique gynécologique réputée, spécialisée dans le traitement de l’infertilité. Le cynique et arrogant Elliot séduit une nouvelle patiente, l’actrice de renom Claire Niveau, puis la « partage » avec son frère plus fragile et timide. Ce dernier s’attache toutefois à elle et commence à partager son addiction aux médicaments. Le lien particulièrement fusionnel entre les deux frères s’étiole, avec des conséquences de plus en plus néfastes.

Faux-semblants : Bande-Annonce

Faux-semblants : Fiche technique

Réalisateur : David Cronenberg
Scénario : David Cronenberg, David Snider
Interprétation : Jeremy Irons (Beverly et Elliot Mantle), Geneviève Bujold (Claire Niveau)
Photographie : Peter Suschitzky
Montage : Ronald Sanders
Musique : Howard Shore
Producteurs : Marc Boyman, David Cronenberg
Maisons de production : Morgan Creek Productions, Telefilm Canada, Mantle Clinic II
Durée : 115 min.
Genre : Thriller
Date de sortie :  8 février 1989
Canada/États-Unis – 1988

Tenet de Christopher Nolan : le démiurge devenu fou

Tel le roi Midas de la mythologie grecque, Christopher Nolan a acquis la réputation de transformer en or tout ce qu’il touche, y compris lorsqu’il s’attaque à ces sujets alambiqués dont il est friand (Inception, Interstellar). Mais même les génies peuvent parfois se casser la figure… Tenet est destiné à diviser. Pour ma part, j’assume un jugement tranché : ce film abscons et stérile comme un masque de protection FFP2 est, hélas, un naufrage complet.

Le destin d’un projet ambitieux peut quelquefois se révéler particulièrement cruel. Christopher Nolan a mûri les idées fondatrices de Tenet ces vingt dernières d’années, a retravaillé son scénario pendant sept ans, a consulté des scientifiques du calibre du physicien Kip Thorne, spécialiste en physique quantique. Ce travail préparatoire gigantesque associé au statut enviable acquis par le cinéaste britannique et la marge de manœuvre dont il bénéficie au sein des grands studios hollywoodiens devaient forcément donner lieu à une superproduction à la hauteur de ses ambitions. Sans surprise, Tenet est par conséquent le projet le plus grandiose de son auteur : un budget de 225 millions de dollars, une équipe technique de 250 personnes, un tournage réalisé dans sept pays différents, et ainsi de suite. La formidable usine à rêves accouche aujourd’hui d’un blockbuster de deux heures et demie… qui s’écroule endéans la première demi-heure. Cruel, disais-je. Réflexion faite, c’est peut-être justement sa longue gestation qui explique en partie l’échec du film. Il est en effet permis de croire que, plongé dans ses recherches sur l’inversion de l’entropie (ne me demandez pas d’expliquer ce que cela veut dire), le cinéaste a fini par perdre de vue qu’un film, ce n’est pas une thèse de doctorat en physique. Et que résumer vingt années de réflexions scientifiques dans un film de fiction qui, de surcroît, se devait de répondre aux canons du spectacle hollywoodien, était une mission impossible. Même quand on s’appelle Christopher Nolan.

L’homme a pourtant acquis une réputation nullement usurpée. Dès son premier film Following (1998), il impose sa patte, confirmée par Memento (2000) et Insomnia (2002), deux nouvelles réussites. Il ose ensuite s’attaquer à la franchise Batman, en mauvaise posture après deux adaptions filmiques désastreuses. Nolan ne se contente pas de sortir Bruce Wayne de l’ornière : il conquiert les fans du monde entier avec sa trilogie spectaculaire qui fera date. Le coup de mou, il ne connaît pas : The Prestige (2006), Inception (2010) et Interstellar (2014) sont autant de nouveaux triomphes planétaires. Même en opérant un audacieux virage de bord, le metteur en scène britannique convainc : le film de guerre Dunkirk (2017), malgré ses entorses à la réalité historique et son style non-conventionnel, remporte l’adhésion notamment grâce à sa photographie sublime et son souffle épique. L’ascension irrésistible de Christopher Nolan s’écrase toutefois aujourd’hui sur un mur nommé Tenet.

Nous laisserons aux spécialistes de tout bord, geeks et nerds avides de torture cérébrale, scientifiques amateurs ou professionnels intrigués, le soin de partager sur la Toile leur interprétation du scénario de Tenet. Pour le commun des mortels, ce dernier est tout simplement incompréhensible, et pas dans le sens élitiste et vaguement flatteur du terme. En bref, et afin de ne pas spoiler le film pour les amateurs de Rubik’s Cube, disons que le spectateur suit les aventures d’un agent secret qui se voit contraint de manipuler les temporalités afin d’empêcher un oligarque russe de provoquer une troisième guerre mondiale et la fin du monde. La complexité du scénario du film sera, à n’en pas douter, la pierre d’achoppement des polémiques à venir. Pourtant, l’échec du film n’est, à mon sens, pas à rechercher dans les arcanes obscurs de son script. Il se trouve justement dans ce que cette complexité empêche.

L’édifice s’écroule après moins de trente minutes, écrivais-je plus haut. Après une scène d’ouverture prometteuse – une prise d’otages dans un opéra de Kiev –, les tares de Tenet sautent rapidement aux yeux et aux oreilles. Christopher Nolan s’est tant concentré sur les théories scientifiques sur le temps qui sont au cœur de l’intrigue, qu’il a négligé tout le reste. Les personnages, d’abord. Comme un symbole, le héros (John David Washington, fiston de Denzel) ne porte pas de nom. Aucun effort n’est fait pour susciter à son encontre de l’empathie, de la compréhension vis-à-vis des raisons qui l’animent, voire même une sympathie superficielle. Les mêmes commentaires s’appliquent aux autres protagonistes : l’épouse malheureuse (Elizabeth Debicki) d’un oligarque est à la base d’une intrigue secondaire (sa trahison et la vague romance naissante avec le héros) en décalage presque comique avec le fil narratif principal qui ne lésine pas sur l’emphase (fou rire garanti lorsque, après s’être entendu dire que l’Armageddon que fomente son époux emportera la population du monde entier, la belle répond, l’air pensif : « …dont mon fils » !) et un comparse (Robert Pattinson) dont on ne sait rien si ce n’est qu’il possède visiblement tous les talents. Et que dire de ce groupe de soldats menés par un certain Ives (Aaron Taylor-Johnson), qui débarquent dans le film sans crier gare et qui n’offriront jamais un mot d’explication sur leur identité ou leur rôle ! Enfin, dans un film qui se veut aussi « disruptif », devinez qui est le méchant de l’histoire ? Un vilain oligarque russe (Kenneth Branagh), bien entendu. Comment ne pas soupirer devant un tel cliché ringard du cinéma d’action américain, qui ressuscite le bon vieux temps du cinéma reaganien ? Au moins, on se marrait devant les films de cette époque-là…

L’interprétation, ensuite. Pendant 2h30, les acteurs récitent leurs dialogues à une cadence effrénée, sans avoir l’air d’en comprendre un traître mot. L’effet est dédoublé lorsque l’on manque cruellement de charisme à l’instar du pauvre John David Washington, envers lequel le spectateur ne ressent que de l’indifférence alors qu’il tente de se dépêtrer dans une intrigue qui ressemble à un puzzle de 5.000 pièces en arborant un air concerné qu’on soupçonne être dû à une perplexité bien compréhensible. On lui souhaite de retrouver rapidement un rôle léger tel que celui qu’il tenait dans BlacKkKlansman de Spike Lee (2018). Soyons toutefois beau joueur : les interprètes auraient tous dû être des surdoués pour tirer leur épingle du jeu dans un contexte aussi défavorable. Le rythme infernal des dialogues oblitère tout résidu de vraisemblance dans la manière dont les éléments du scénario sont révélés, flanquant un mal de tête de tous les diables. Il faut ainsi voir à quel point les personnages feignent d’apprendre un phénomène révolutionnaire lors d’une scène, pour ensuite maîtriser le même phénomène devenu soudain parfaitement familier dans la scène suivante. « Willing suspension of disbelief », on veut bien, mais il y a des limites… Le ton grave et sentencieux n’autorise en outre ni recul ni second degré et, dans ces circonstances, les quelques saillies humoristiques apparaissent maladroites et hors de propos. Idem en ce qui concerne la froideur absolue de cette fiction sans âme, son aspect clinique qui ne fait qu’aggraver toutes les tares décrites plus haut. Ce qui empêche définitivement les comédiens de donner chair à leurs personnages est que ceux-ci sont mus par des motivations qu’on a visiblement omis d’inclure dans le script. Ainsi, pour quelle raison le méchant Russe souhaite-t-il précipiter l’Apocalypse ? Entre son épouse qui le méprise et la maladie qui le condamne, on ne sait quelle incitation est la plus absurde. Enfin, et c’est un comble, rarement ai-je vu un film d’action dans lequel les grandes scènes de confrontation épique sont à ce point confuses. La grande confrontation finale, supposée figurer le principe du film (la coexistence de plusieurs temporalités) dans un déluge d’effets spéciaux, est ainsi totalement illisible et bâclée. Tenet réussit ainsi l’exploit d’être une aberration tant textuelle que visuelle !

Bref, comme énoncé plus haut, Tenet n’est pas un ratage parce que son histoire est complexe. C’est un ratage parce que le spectateur n’a pas envie de faire l’effort nécessaire pour la comprendre – si tant est que cela est possible. Le spectateur n’a pas envie de s’investir parce rien ne l’y encourage : ni les personnages, ni l’interprétation, ni l’esthétique, ni le ton, ni même l’action. Concédons que le film est nerveux, ce qui nous permet de rester éveillé pendant les deux heures et demie de projection, et que les protagonistes portent un masque de protection pendant une bonne partie du dernier tiers, ce qui en fait assurément une fiction dans l’ère du temps… Les compliments s’arrêtent malheureusement là.

Synopsis : Luttant pour la survie du monde, le protagoniste voyage dans un monde crépusculaire d’espionnage international dans le cadre d’une mission qui le verra évoluer dans des temporalités différentes.

Tenet – Bande-annonce

Tenet – Fiche technique

Réalisateur : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan
Interprétation : John David Washington (le protagoniste), Robert Pattinson (Neil), Elizabeth Debicki (Katherine Barton), Kenneth Branagh (Andrei Sator), Aaron Taylor-Johnson (Ives)
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Emma Thomas, Christopher Nolan
Maisons de production : Warner Bros. Pictures, Syncopy
Durée : 150 min.
Genre : Science-Fiction/Espionnage
Date de sortie :  26 août 2020
Royaume-Uni/États-Unis – 2020

Note des lecteurs19 Notes
1.5

Sortie en DVD et Blu-ray de Waiting for the Barbarians, de Ciro Guerra, avec Johnny Depp

Adapter le roman de l’écrivain et Prix Nobel sud-africain J. M. Coetzee est une gageure, et, sur un scénario de l’auteur, le réalisateur colombien Ciro Guerra relève bien le défi. Il sait conserver toute la complexité et la cruauté de ce conte allégorique et politique sur l’intolérance et le rejet de « l’Autre ». Waiting for the Barbarians, avec Johnny Depp, Mark Rylance et Robert Pattinson, sort en DVD et Blu-ray chez Dark Star.

Le choc constitué par la rencontre entre des peuples différents constitue un des thèmes centraux de la filmographie de Ciro Guerra. L’étreinte du serpent montrait l’élévation spirituelle d’un Occidental confronté au monde des Indiens d’Amérique du Sud. Dans Les Oiseaux de passage, ce sont les Indiens qui chutent lorsque les Etats-uniens viennent leur demander de la drogue et, ainsi, organiser les cartels.
Waiting for the Barbarians poursuit ce questionnement sur la rencontre de l’Autre et les fantasmes que cette rencontre peut provoquer.
L’action du film se déroulera principalement dans un fort situé à la frontière de l’Empire.
Le nom de l’Empire ? Le nom de sa capitale ? Le nom du désert ? Le film est dénué d’une quelconque indication spatio-temporelle. De même, certains personnages ne sont jamais désignés par leur nom mais par leur fonction ; c’est le cas du personnage principal, incarné par Mark Rylance, et qui sera constamment nommé “le Magistrat”. Ce dispositif narratif renvoie directement aux contes ou, ici, aux fables.
Waiting for the Barbarians est une fable politique.

Nous sommes donc à la frontière, et ce fort a pour fonction de défendre l’Empire. Mais contre les “barbares”, voyons ! Et nous ne mettons pas trop de temps à apprendre que ces barbares sont en fait des éleveurs nomades qui vivent dans les montagnes et parcourent le désert.
A vrai dire, le magistrat qui dirige la ville ne semble pas affolé par la situation, loin de là. Dans la première partie du film, les images dégagent une impression de sérénité. Certes, il arrive que des habitants expriment leurs craintes face à ces “barbares”, mais la vie s’écoule doucement et tranquillement. Si tranquillement que le fort ne dispose même pas de prison et que les très rares détenus sont enfermés dans la réserve à provision. Ainsi, au début du film, le fort a bien deux nomades prisonniers, mais on se rend vite compte qu’il y a eu une incompréhension : on les prenait pour des voleurs, alors qu’ils venaient juste demander des soins.
Cette incompréhension est très significative. La frontière n’est pas seulement politique : elle concerne aussi le langage et le mode de vie.
La frontière langagière est très importante dans le film. Conformément à l’étymologie du mot, ce qui caractérise le barbare, c’est d’abord qu’il ne parle pas notre langue, qu’il nous est incompréhensible. Le souci de la langue arrive très tôt dans le film. C’est la langue inconnue retrouvée sur des plaques de bois, lors de recherches archéologiques menées en amateur. C’est la nécessité d’un interprète pour s’adresser à ces nomades. Cette différence de langue est la marque la plus importante de cette incompréhension. Ceux qui cherchent le conflit peuvent facilement se prévaloir de ne rien comprendre à ce que peut dire “l’ennemi” (comme dans la scène où le colonel Joll pense que ces plaques de bois sont des messages qui prouvent la trahison du Magistrat).
L’autre frontière sépare deux modes de vie opposés. Waiting for the Barbarians reprend ici l’antique opposition entre les éleveurs nomades et les cultivateurs sédentaires (même si, à nouveau, au début du film, tout semble parfaitement bien se dérouler). Cela renforce encore le caractère symbolique, voire quasiment mythologique du récit. Ce conflit entre éleveur et cultivateur est au centre de la seule affaire que le Magistrat doit juger au cours du film : un cochon qui est entré dans le jardin d’un homme.
Nous avons ici deux cultures complètement différentes et qui, surtout, ne communiquent pas. De quoi entretenir les fantasmes de tout ordre au sujet de “l’Autre”.

C’est là qu’intervient le colonel Joll et ses hommes. Incarné par un Johnny Depp terrifiant de froideur, qui en fait un personnage impénétrable et glacial, Joll arrive directement de la capitale. Les dirigeants de l’empire, ne sachant absolument rien de ce qui se déroule à la frontière, y ont collé leurs peurs et leurs fantasmes et ont imaginé que les barbares se préparaient à mener l’assaut. Pour s’en assurer, Joll a le droit de mener tous les interrogatoires qu’il juge bon, tant qu’il arrive à la certitude de la dangerosité des barbares. Personnage se méfiant de tout le monde (surtout de ceux qui ne sont pas de son peuple, pas de son empire, ni de sa langue, et encore moins de son avis), il arrive avec l’a priori que les nomades sont des barbares, et va lui-même mener des actes de barbarie pour le démontrer :

“La douleur est la vérité. Tout le reste est sujet au doute”

Ces actes, d’abord cachés au début du film, seront de plus en plus explicites à mesure que l’étau se resserrera autour du Magistrat. De fait, dans sa dernière partie, Waiting for the Barbarians contient quelques scènes vraiment brutales. Cette haine de l’autre, encouragée par l’État, n’aura plus de limites, et ce sont les modérés qui en feront les frais.
Le Magistrat fait partie de cet entre-deux. Personnage humble et tranquille, il est parfaitement à l’aise dans le fort tant que celui-ci n’est pas perturbé par l’arrivée du colonel de Police. Il connaît un peu de la langue et de la civilisation des nomades, suffisamment pour pouvoir instaurer ce dialogue qui permet d’éviter les incompréhensions, donc les conflits. De même, sa longue présence loin du centre de l’Empire l’a tenu à l’écart des modes et des nouveautés, comme s’il vivait reclus. Autant de détails qui font de lui un être suspect aux yeux des policiers.

Fidèle au roman du Prix Nobel de Littérature J. M. Coetzee, qui a lui-même écrit le scénario du film, Waiting for the Barbarians est une allégorie forte sur notre peur de l’Autre et les dangers que cela fait naître. L’auteur, sud-africain, avait écrit ce roman pour parler du régime d’Apartheid de son pays, mais ses réflexions dépassent largement ce seul cadre spatio-temporel et s’appliquent toujours à un monde où l’on pense aux autres cultures comme à des “barbares”.
Le rythme est soutenu et les deux heures passent très vite, d’autant plus que la tension va crescendo. Le travail esthétique est un réussite (la photographie est signée Chris Menges, un vétéran qui avait entre autres travaillé sur Mission, de Roland Joffé, The Boxer de Jim Sheridan ou The Pledge de Sean Penn) et Mark Rylance, qui tient le rôle principal, est remarquable. Il faut noter aussi l’interprétation terrifiante de Robert Pattinson.
On pourrait juste regretter que la spiritualité, qui faisait partie intégrante du cinéma de Ciro Guerra jusque là, soit autant absente ici. Mais cela n’empêche pas Waiting for the Barbarians d’être un bon film, aussi intelligent qu’intéressant.

Waiting for the Barbarians : bande annonce

Les Nouveaux mutants de Josh Boone : le teenage movie prémâché

Comme une arlésienne qui se ferait attendre, Les Nouveaux mutants de Josh Boone parait enfin dans nos salles de cinéma. Suite aux multiples problèmes de production ou de distribution, l’inquiétude était de mise quant à la qualité intrinsèque du film. Alors, catastrophe ou petite réussite ? 

Au final, un peu des deux, même si les aspects négatifs prennent vite le dessus sur le reste. Les Nouveaux mutants nous avait été vendu comme un film d’horreur dans le milieu des X-Men de Marvel, et malgré quelques effets horrifiques dont le décorum se veut influencé par le bancal The Ward de John Carpenter, il est évident à première vue que ce n’est pas ce cinéma de genre-là qui prédomine. Non, l’œuvre de Josh Boone se rapproche plus du « teenage movie » qui voudrait tendre maladroitement vers l’esprit de groupe d’un Breakfast Club et du « coming of age movie » que du film d’horreur à l’état brut. 

Après que tout son village a été décimé, la jeune Danielle se retrouve internée dans un « hôpital » qui s’occupe d’adolescents qui ne contrôlent pas encore leurs pouvoirs et qui seraient, selon le médecin des lieux, potentiellement encore dangereux pour la société. A partir de là, le film va tenter de nous en apprendre plus sur la véritable identité des pouvoirs de chacun des 5 adolescents en question et sur la volonté première de cette institution hospitalière. 

Un peu à l’instar du récent The Vigil de Keith Thomas, la crise initiatique qui va frapper nos jeunes protagonistes va être liée à la symbolique de l’horreur et à l’appropriation de la peur de soi et l’autre. Comme tout film adolescent qui se respecte, Les Nouveaux mutants va mêler avec parcimonie les affres du monde adulte (meurtre, compétition, culpabilité familiale, corruption, agression sexuelle, autoritarisme religieux) à un monde juvénile (amour, jalousie, confiance en soi, solidarité, courage, libido, regard de l’autre) déjà gangrené par la meurtrissure du passé. 

Sans révolutionner le genre, et en nous déballant une architecture narrative vue et revue moult fois, le récit arrive tout de même à rendre tangible et attachant le lien visuel entre le pouvoir de chaque adolescent et la peur qui l’inhibe, à l’image du personnage de Illyana et du monde inconscient qu’elle a pu se créer pour se protéger de ses ravisseurs. Même si l’attention du spectateur peut se perdre face à la répétition des motifs, à l’incapacité à rendre palpable la peur du huis clos et à cause de l’incarnation parfois doucement bancale du casting qui aime surjouer sa névrose (la catastrophique première scène de groupe), Les Nouveaux mutants arrive à amener son auditoire là où il souhaitait l’emmener, sans forcément en faire plus, comme en atteste son climax joliment emballé.

Seulement, cette économie de moyen, qui sert parfois le film dans sa fluidité, le dessert notamment lorsqu’il faut passer de la prétention à la matérialisation. Et de ce point de vue là, Les Nouveaux mutants bouffe un peu à tous les râteliers, sans réellement se positionner. Introspection faiblarde, mise en scène honnête mais impersonnelle, enjeux surfaits, difficulté à faire naitre ce véritable sentiment de peur, le film de Josh Boone n’est au final qu’un énième opus prémâché mais honnête sur l’adolescence et ses émois. Pouvions nous, nous attendre à mieux ? Malheureusement non. 

Les Nouveaux mutants – Bande Annonce

Synopsis : Rahne Sinclair, Illyana Rasputin, Sam Guthrie et Roberto da Costa sont quatre jeunes mutants retenus dans un hôpital isolé pour suivi psychiatrique. Le Dr Cecilia Reyes, qui estime ces adolescents dangereux pour eux-mêmes comme pour la société, les surveille attentivement et s’efforce de leur apprendre à maîtriser leurs pouvoirs. Lorsqu’une nouvelle venue, Danielle Moonstar, rejoint à son tour l’établissement, d’étranges événements font leur apparition. Les jeunes mutants sont frappés d’hallucinations et de flashbacks, et leurs nouvelles capacités – ainsi que leur amitié – sont violemment mises à l’épreuve dans une lutte effrénée pour leur survie.

Les Nouveaux mutants – Fiche Technique

Réalisateur : Josh Boone
Scénario : Josh Boone, Knate Lee
Casting: Maisie Williams, Anya Taylor-Joy, Charlie Heaton…
Sociétés de distribution : The Walt Disney Company France
Durée : 1h33
Genre: Drame/Super héros
Date de ressortie :  26 août 2020

 

ZeroZeroZero : La mondialisation heureuse

Malgré leur sujet peu réjouissant, les enquêtes criminelles de Roberto Saviano semblent faites pour être adaptées sur écran. Après Gomorra, chroniques de la camorra adaptées avec brio tant au cinéma qu’à la télévision, c’est cette fois Extra pure qu’Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic ont décidé de décliner sous forme de série italienne pilotée par Stefano Sollima. De l’ouvrage de Saviano, les créateurs de la série ont tiré une fiction passionnante, aussi dangereusement addictive que son sujet : le trafic de la cocaïne. Plongée dans un business juteux dont les routes internationales sont pavées de fric et de sang.

S’il n’était pas illégal, le commerce de la cocaïne pourrait être enseigné dans bien des cours de sciences économiques. Car quel bel exemple d’économie mondialisée que celui-là ! Une production agricole locale (Colombie, Pérou, Bolivie) à partir d’une matière première naturelle, un produit fini fabriqué par des grossistes aujourd’hui essentiellement mexicains, et bien sûr une vente au détail assurée par une multitude d’individus qui ne demandent qu’à satisfaire une demande mondiale en croissance constante. Entre ces points cardinaux de l’économie de la poudre blanche, il ne s’agit pas d’oublier tout un faisceau de courroies de transmission essentielles, comme des transporteurs divers et variés (armateurs et sociétés de transport de toutes nationalités) ou maintes sociétés criminelles se chargeant de l’approvisionnement de leurs marchés respectifs. La cocaïne est le rêve mouillé du capitalisme sauvage : elle ne connaît ni lois ni frontières, ni âge ni sexe, ni ethnie ni culture. Elle appartient à tout le monde, elle est une « citoyenne du monde ».

L’étude de ce commerce prospère et tentaculaire était l’objet du livre Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne, publié par Roberto Saviano en 2014. L’écrivain et journaliste italien, qui s’est fait connaître par le chef-d’œuvre glaçant Gomorra (2007), une plongée dans les entrailles peu ragoûtantes de la camorra napolitaine qui vaut encore aujourd’hui à son auteur de vivre sous protection policière, avait proposé dans son second roman une enquête de cette économie illicite, ses étapes, ses acteurs et ses méthodes.

ZeroZeroZero est le titre original de cette enquête dont la structure quelque peu chaotique était rachetée par l’éclairage indispensable d’une réalité que tout le monde préfère occulter. Le trio composé de Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz a eu la bonne idée d’en tirer une série de fiction distribuée par Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic. Sollima n’est pas un novice dans le genre traité, puisqu’il a déjà produit et réalisé plusieurs fictions de cinéma et de télévision consacrées au crime organisé, notamment plusieurs épisodes des deux premières saisons de la série Gommorah, autre adaptation d’une œuvre de Saviano. Tout comme le livre Extra pure, la série s’intéresse à la nature d’« économie-monde » de la cocaïne. Jamais nous ne verrons un dealer vendre sa marchandise ou celle-ci être sniffée par un consommateur. Les protagonistes de ZeroZeroZero, ce sont les acteurs-clés du « business ». Par conséquent, il est parfaitement logique que la narration suive le périple dangereux et difficile d’un container dissimulant la fameuse poudre (dans des conserves de jalapeños !), prétexte pour une diversité d’intrigues et de géographies.

Le spectateur suit trois groupes de protagonistes. En premier lieu, les vendeurs. Manuel Contreras (Harold Torres, belle révélation), un membre des Forces spéciales mexicaines, fait défection avec un groupe de camarades afin de se lancer dans l’activité nettement plus lucrative de milice privée au service de deux puissants narcotrafiquants de Monterrey… avant de nourrir des ambitions plus élevées. Une histoire très proche de la réalité, puisqu’au Mexique, la frontière entre armée, forces de l’ordre et « narcos » est notoirement floue et mouvante. Un des cartels les plus dangereux du pays, Los Zetas, a ainsi été fondé par Arturo Guzmán Decena, un ancien lieutenant des Forces spéciales, qui a sans nul doute inspiré le personnage de Contreras. Ensuite, les courtiers en charge de l’expédition. A la Nouvelle-Orléans, le patriarche Edward Lynwood (Gabriel Byrne) et sa fille Emma (Andrea Riseborough) dirigent une entreprise maritime qui ne peut rester compétitive qu’en transportant occasionnellement des containers au contenu illicite vers l’Europe. La mise à l’écart du fils fragile et atteint d’une maladie génétique (Dane DeHaan) ne perdurera pas longtemps. Enfin, les acheteurs. Une famille de la ‘Ndrangheta calabraise (une des plus puissantes organisations criminelles au monde) dominée par le vieux parrain Don Minu (Adriano Chiaramida, une sacrée « gueule »), qui fuit la justice, est minée par une lutte intestine menée par son petit-fils Stefano (Giuseppe De Domenico).

L’intelligence des trois créateurs est d’avoir fait des ramifications internationales du trafic de la cocaïne non seulement le sujet de la série, mais aussi le moteur de l’intrigue. Ainsi, la tentative de prise de pouvoir d’abord confinée aux villages de montagne calabrais va rapidement provoquer des secousses mondiales et toucher tous les maillons de la redoutable chaîne criminelle. Un symbole évident de notre grand marché mondial sur lequel un incident local peut avoir des conséquences dramatiques à l’autre bout du monde, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ainsi, les intrigues de Stefano reposent sur un principe simple : le leadership de son grand-père, déjà fragilisé auprès des Capibastone de la région par son statut d’homme traqué par la police, ne repose plus que sur sa capacité à assurer l’arrivage de nouvelles cargaisons d’or blanc. Saboter le transport du container tant attendu revient par conséquent à forcer le destin… Les ambitions successorales calabraises vont avoir un impact immédiat non seulement sur la famille Lynwood, pour lesquels les enjeux financiers sont colossaux, mais aussi sur Manuel Contreras et sa petite armée privée, dont le « putsch » ne peut être pérennisé que par les dizaines de millions de dollars que rapporte l’arrivée à bon port du container… Le spectateur suivra alors, dans une succession de rebondissement imprévisibles, le trajet pour le moins périlleux de la précieuse marchandise. Comme on l’a dit, la série colle le plus souvent au plus près du réel. Ainsi, l’Afrique subsaharienne et sa nébuleuse de trafiquants/milices/forces gouvernementales corrompues/djihadistes sert de zone de transit incontournable (en l’occurrence, il s’agit plus précisément de l’Azawad, territoire du nord du Mali tenu par les indépendantistes touareg du MNLA, dont on voit le drapeau orner un bâtiment). Peut-être par souci du « politiquement correct », les créateurs de la série ont par contre troqué la plaque tournante libyenne, la plus utilisée actuellement à la faveur du chaos généralisé régnant dans le pays, contre le Maroc. Sans surprise, l’itinéraire sera jalonné de mort et de souffrance avant que le container ne parvienne au port de Gioia Tauro (Calabre). L’impôt du sang réclamé par ce sinistre business.

Sur le plan du rythme et de la richesse de l’intrigue, ZeroZeroZero réalise un sans-faute. Si l’envergure du sujet, des personnages et des lieux de l’action laisse peu de place à l’émotion, les scènes fortes s’enchaînent dans une trame souvent brutale et impitoyable mais ne cédant pas à l’hémoglobine gratuite. La série réussit ainsi avec brio à s’appuyer sur le travail d’investigation remarquable réalisé par Roberto Saviano afin d’en tirer une fiction d’action intelligente et haletante à la fois. D’un point de vue visuel, il faut l’élégance et la richesse de la mise en scène, qui n’hésite pas à esthétiser – jamais à l’excès – les paysages et les scènes nerveuses. Un trio international de réalisateurs se partagent la réalisation des huit épisodes : l’Italien Sollima, l’Argentin Pablo Trapero (Leonera, Carancho, Elefante Blanco) et le Danois Janus Metz (Borg/McEnroe). L’ensemble forme un tout parfaitement cohérent. Même le générique ténébreux, orné de la musique envoûtante composée par les Ecossais de Mogwai, est une franche réussite.

S’il y a un reproche à formuler, c’est celui de l’équilibre entre les trois récits (et groupes de personnages). L’action se déroulant en Calabre et au Mexique est parfaitement maîtrisée. Dans le premier cas, on est immédiatement fascinés par ce monde où certaines traditions ancestrales survivent encore et toujours, où les parrains vivent dans des fermes, partageant leurs journées entre élevage de porcs et trafic international, où les rides splendides du massif de l’Aspromonte se confondent avec celles ornant le visage buriné de Don Minu. Les deux en ont vu d’autres, et l’ordre ancien finira par avoir le dernier mot, insubmersible rempart de l’Ancien Monde qui refuse de changer. Une criminalité « de terroir » qui est presque devenue une anomalie dans le monde actuel. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est tout l’inverse. Dans le décor urbain mexicain, la réalité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. Le nouvel Eldorado de la cocaïne se caractérise par un jeu de chaises musicales permanent, un chaos généralisé et une violence tentaculaire et incontrôlable. L’État de droit est failli, dépassé et corrompu par l’océan d’argent que génère le narcotrafic. C’est le Nouveau Monde, instable et imprévisible. Un Far West des temps modernes où les shérifs sont introuvables et où les corps mutilés suspendus aux ponts d’autoroute sont devenus le pain quotidien d’une population terrorisée et résignée. Dans ce décor de Sodome et Gomorrhe, Harold Torres campe avec talent un personnage intrigant et ambigu, chrétien fanatique et taciturne chez qui on perçoit encore une relique d’humanité et de remords, mais qui finit lui aussi par laisser sa soif de pouvoir prendre le dessus. Dans une scène symbolique mémorable, celui qui arbore pour la première fois un sourire lumineux en contemplant le nouveau-né dont vient d’accoucher la belle Chiquitita, referme soudain définitivement les portes de cet autre destin potentiel, quitte l’hôpital, empoigne un fusil d’assaut et s’en va à la tête de ses « soldats » conquérir son trône dans un décor de révolution. Il n’y aura plus de retour en arrière possible.

La troisième partie du triangle narratif de la série souffre de la comparaison aux deux autres. Le fait qu’elle soit de surcroît absente du livre de Saviano – qui décrit plutôt les Etats-Unis comme un marché final, pas un acteur du trafic – semble indiquer que son inclusion répond à un critère commercial, celui de parler au public américain. S’il faut saluer la prestation d’Andrea Riseborough dans le rôle d’Emma Lynwood, au look à la fois masculin et bizarrement décontracté et au caractère implacable, et celle de Dane DeHaan dans le rôle de son frère Chris, souffreteux qui se sait condamné, leur histoire est trop irréaliste pour convaincre. Il faut ainsi voir Chris, pourtant écarté des « affaires » quelque temps auparavant et physiquement fragile, se muer de jardinier amateur en sandales et fumeur de joints en baroudeur du narcotrafic s’acoquinant avec des truands sénégalais, traversant le Sahara avec la précieuse cargaison et survivant même à une attaque de drone… Pas de quoi ruiner notre plaisir de spectateur, loin s’en faut, mais clairement la partie la moins maîtrisée du récit.

Ne reste alors qu’une question : quid d’une deuxième saison ? Même si rien n’est encore signé, les créateurs de la série n’ont pas fermé la porte, indiquant qu’à l’instar de True Detective, une seconde livraison serait totalement distincte de la première (autre casting, autre histoire, autre décor). Vu la réussite incontestable de la première saison, il serait criminel de s’arrêter là…

Synopsis : Une cargaison de cocaïne est commandée par la ‘Ndrangheta calabraise à des narcotrafiquants mexicains. La famille Lynwood (La Nouvelle-Orléans), qui intervient comme transporteur maritime, subit de plein feu les conséquences de luttes internes des deux côtés de l’Atlantique, une guerre de succession en Calabre et une prise de pouvoir brutale par un ex-membre des Forces spéciales au Mexique. Le voyage du container ne sera pas de tout repos…

ZeroZeroZero : Bande-Annonce

ZeroZeroZero : Fiche Technique

Création : Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz
Production : Cattleya, Bartleby Film, Sky Italia et Sky Studios
Casting : Harold Torres, Andrea Riseborough, Dane DeHaan, Adriano Chiaramida, Giuseppe De Domenico, Gabriel Byrne, Tchéky Karyo…
Diffusion : Amazon Prime Video, Sky Atlantic, Canal+
Nombre de saisons : 1
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 48-66 min
Date de diffusion originale : 14 février 2020
Pays : Italie

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4.5