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Peninsula, un film de Sang-ho Yeon : Zombie Road

Après avoir fait forte impression en 2016 avec Dernier train pour Busan, le réalisateur sud-coréen Sang-ho Yeon replonge dans son univers zombiesque avec Peninsula. Une fausse suite qui souffrira de la comparaison à son aîné malgré un spectacle souvent inventif et généreux.

Synopsis : Quatre ans après les évènements en Corée du Sud, Jung-seok est un ancien soldat qui a réussi à s’échapper de la péninsule de Corée désormais infestée de zombies. Une dernière mission l’oblige à retourner à Séoul pour récupérer un bien précieux. Il va y découvrir que des personnes non-infectées y vivent encore, livrées à elles-mêmes.

Même si son plus gros succès à l’international fut le désormais culte Dernier train pour Busan, son premier film en live action, le cinéma de Sang-ho Yeon tient ses racines dans le cinéma d’animation. Une particularité d’autant plus intéressante à prendre en compte lorsque l’on se confronte à son Peninsula. Car après trois films d’animations plus ou moins inaperçus, dont un prequel au Dernier train pour Busan intitulé Seoul Station, lorsque le jeune cinéaste se lance dans le live action c’est avec la volonté assumée d’y mêler le meilleur des deux mondes. Et sur bien des aspects, son Dernier train pour Busan se sera révélé à ce sujet un de ses films les plus traditionnels, où il élabore un huit clos sidérant de maîtrise et de tension à la technique irréprochable mais au réalisme bien plus assumé. On y sentait la volonté de plaire à un public plus large tout comme dans son assez moyen Psychokinesis, où il s’essayait maladroitement au genre super-héroïque.

Avec Peninsula, le jeune cinéaste prendra une direction bien différente passée une introduction coup de poing dans la droite lignée du précédent film. Virant un peu plus dans l’anticipation, il va s’autoriser plus de folie et va concevoir son périple comme une longue course-poursuite avec peu de temps mort pour ne se concentrer que sur le spectacle pur. Ici le scénario ne sera donc réduit qu’à son strict minimum, reposant sur une poignée de personnages très caricaturaux et aux relations très fonctionnelles, autour de principes empathiques simples pour faciliter l’identification. L’ensemble transpire de facilité mais brille en grande partie par son efficacité, une course au MacGuffin maîtrisé où les gentils doivent récupérer une chose pour assurer leur salut et seront confrontés à des antagonistes sans foi ni loi mais aux motivations similaires. Il sera surtout regrettable que Sang-ho Yeon joue la carte du manichéisme cartoonesque alors qu’il perd de vue assez vite un contexte politique et sanitaire pour le moins pertinent, d’autant plus qu’il se montre ironiquement d’actualité. Mais la volonté du cinéaste est d’évacuer toute complexité à son divertissement bourrin, ce qui en fait finalement un film très différent de ses aînés.

Cela fonctionne néanmoins tout à son honneur, car le film parvient à se créer son identité propre au point qu’il en est réducteur de ne le voir que comme la suite de Dernier train pour Busan. Et donc, ne pas être à la hauteur de ce dernier n’en est finalement pas son plus gros défaut. Défauts dont il ne manque pas, à commencer par un casting pas toujours convaincant et qui cède un peu trop au surjeu. Ce qui devient d’autant plus crispant lorsque le dernier acte de Peninsula prend la forme d’un insupportable tire-larmes bourré de pathos, un choix d’autant plus difficilement acceptable que sur ses deux premiers tiers le film à passer beaucoup de temps à réduire ses personnages à des fonctions narratives simples et qu’il semblait avoir conscience que l’émotion n’était pas son principal atout. D’où le fait que le virage final paraît d’autant plus ridicule et incompréhensible. On pourra aussi glousser sur des effets spéciaux relativement ratés, notamment lors de courses poursuites motorisées qui semblent sorties d’une cinématique de PS3, témoignant d’un manque de moyens flagrant. Mais c’est pourtant là où toute la générosité et la volonté de la réalisation transpirent. Sang-ho Yeon s’affranchit de toute vraisemblance pour offrir un spectacle visuel à la démesure incroyable, directement issue de la folie exubérante des animés asiatiques. Peninsula brille donc par une mise en scène inventive et percutante qui permet de donner une dimension bien venue à une action galvanisante et souvent lisible, malgré une ou deux petites faiblesses de montage, mais garde une fluidité constante dans ses mouvements de caméra ambitieux et ses situations habilement pensées.

Peninsula subira donc la comparaison à son désavantage face à l’ombre impressionnante que son aîné à indiscutablement jetée sur lui. Il est un film par endroit assez maladroit en raison de sa technique parfois toussotante ou encore de sa conclusion ratée par son pathos envahissant. C’est surtout un problème de dosage qui viendra handicaper ce Peninsula et l’empêchera d’être une véritable réussite. Mais il est injuste de ne pas y reconnaître un spectacle généreux et efficace tant il parvient à trouver une exubérance régressive jubilatoire qu’on retrouve assez peu dans les live action. Sang-ho Yeon aurait cependant gagné à se montrer moins naïf et manichéen dans l’approche de ses personnages et de son contexte mais cela s’accorde avec sa volonté de ne proposer qu’un bon moment. Ni plus, ni moins.

Peninsula : Bande annonce

Peninsula : Fiche technique

Titre original : 반도 (Bando)
Réalisation : Sang-ho Yeon
Scénario : Park Joo-Suk et Sang-ho Yeon
Casting : Kang Dong-won, Lee Jeong-hyeon, Lee Ree, Kwon, Hae-hyo, Kim Min-jae, Koo Kyo-hwan
Photographie : Lee Hyung-deok
Montage : Jinmo Yang
Musique : Mowg
Producteurs : Lee Dong-ha
Production : RedPeter Film ; Next Entertainment World et New Movie
Distributeur : ARP Sélection
Durée : 115 minutes
Genre : Action, Zombie
Dates de sortie : 21 octobre 2020

Corée du Sud – 2020

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3

« Manga » : tour d’horizon

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Nicole Coolidge Rousmaniere, conservatrice des arts japonais au British Museum de Londres, et Matsuba Ryōko, spécialiste des arts et des cultures du Japon, passent en revue l’histoire et les singularités du manga dans un ouvrage comportant autant de fiches thématiques que d’interviews ou d’études de cas.

La France est actuellement le deuxième marché mondial pour les mangas. On en vend approximativement un exemplaire pour deux bandes dessinées. On pourrait ainsi résumer le genre : « Le manga est une manière de raconter par l’image qui fait appel au pouvoir du trait pour entraîner le lecteur dans son dessein. » Cette courte définition, qu’on retrouve dans les premières pages de l’ouvrage de Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko, ne dit cependant rien des origines, de l’économie, du media mix ou de la pluralité des genres des mangas.

Sous leur forme actuelle, ces bandes dessinées d’un type particulier ont fait leurs premières armes dans le Japon du XIXe siècle. C’est l’artiste Katsushika Hokusai qui, en 1814, fait apparaître le terme manga pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Le vocable revêt une certaine plasticité, sur laquelle les auteurs reviennent abondamment. Au cours du temps, le manga est ainsi appréhendé comme un manuel de dessin, une sélection de thèmes divers réunis dans un volume unique, puis une narration visuelle, avant que l’accent ne soit mis sur l’expressivité des émotions et du visage.

Parmi les principaux genres du manga, on distingue le shōnen (destiné aux jeunes garçons), le seinen (aux adolescents et adultes masculins), le josei (aux femmes actives) et le shōjo (aux jeunes filles). Ce dernier fait l’objet d’une entrée spécifique : il date des années 1950, fut le fait d’auteurs masculins avant de progressivement se féminiser, représenterait aujourd’hui environ un sixième des mangas et se caractériserait par « une représentation du genre assez transgressive » et une étude de « la réalité sociale conventionnelle ». Dans les années 1990-2000, des anime tels que Sailor Moon ou Cardcaptor Sakura, tirés de mangas, ont enthousiasmé le monde entier. Leur traitement du genre et des relations amoureuses s’inscrit pleinement dans le shōjo.

Manga, anime… Voilà l’occasion d’évoquer le media mix cité plus haut. Comme nous l’apprend l’ouvrage, les adaptations sont légion. Plus d’un anime sur deux serait en effet tiré d’un manga. Des exemples comme Dragon Ball ou Olive et Tom sont à cet égard édifiants. Si le premier est en outre remarquable pour avoir été conçu par des personnes goûtant assez peu les mangas (voir à ce sujet l’interview de Torishima Kazuhiko), le second, adapté de Captain Tsubasa, a la particularité d’avoir rapidement rattrapé le manga originel pour ensuite tracer sa propre voie, véritablement autonome – mais aussi, dans une autre perspective, d’avoir été employé en Irak, dans l’humanitaire, ou à des fins de softpower. À la lecture de Manga, on comprend également à quel point les jeux vidéo sont redevables à la bande dessinée japonaise. Les jeux de console connaissent par exemple une période creuse avant que Donkey Kong, dont le narratif fut inspiré par les mangas, ne sorte sur Nintendo en 1981.

Manga est émaillé d’interviews. S’y livrent pêle-mêle Furukawa Kōhei, rédacteur en chef de magazines spécialisés, Suzuki Haruhiko, qui participa à la création de Captain Tsubasa, Obada Kassoumah, traducteur arabe de cette même série, ou encore Takemiya Keiko, pionnière des mangas shōjo. De nombreuses fiches viennent éclairer, sous divers aspects, le travail du mangaka et les dimensions artistiques, économiques et juridiques dans lesquelles il s’inscrit. L’expression de la sexualité est étudiée de l’époque d’Edo (estampes et livres) à ses versions actualisées (très diversifiées, telles que le bōizu rabu – les amours masculines – ou le bishōjo – les belles jeunes filles). Un chapitre revient sur la distribution complexe des droits d’auteur et sur le travail créatif des secrétaires d’édition. Un autre livre les secrets de la conception d’un manga (dessins, « moi quotidien » versus « moi fictionnel » ou byōsen – représentation par le trait).

Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko proposent ainsi un ouvrage protéiforme (analyses, interviews, extraits de mangas…) qui, en un peu plus de 300 pages richement illustrées, parvient à saisir l’essence d’un genre qui continue de s’exporter avec succès à travers le monde. Que ce soit pour s’initier ou pour en approfondir les connaissances, Manga devrait satisfaire tous ceux qui cherchent à en savoir davantage sur ces bandes dessinées japonaises si spécifiques.

Manga, Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko
Éditions de La Martinière, octobre 2020, 352 pages

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4.5

« Adaptation et bande dessinée » : fidélité, distance, réappropriation

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Les Impressions nouvelles nous proposent un ouvrage très intéressant portant sur les adaptations en bande dessinée. À travers plusieurs analyses, Jan Baetens interroge les concepts de fidélité, de distance ou de réappropriation des œuvres littéraires adaptées.

Jan Baetens n’en est pas à son premier essai sur les bandes dessinées. Ce spécialiste d’Hergé décide ici de circonscrire considérablement son champ de réflexion. Il est en effet exclusivement question des adaptations sous forme de BD, à travers plusieurs exemples choisis. Le principal constat de l’ouvrage tombe sous le sens : une adaptation est « calibrée » en fonction de son degré de fidélité, de ses touches personnelles, de sa capacité de réappropriation du contenu originel, chacun de ces éléments pouvant s’entendre eux-mêmes de différentes façons. Les adaptations ont beau être anciennes, le jugement qui leur est porté demeure souvent artificiel (entre respect et trahison), à courte vue (une adaptation dessinée manquerait de noblesse) ou étranger à l’équilibre qui préside forcément à une rencontre entre deux auteurs.

Pourtant, une adaptation en bande dessinée impose des choix qui redéfinissent touche par touche l’appréhension que l’on peut avoir du contenu de base. La restitution des descriptions et des dialogues, le parcours et la composition des vignettes, les dessins et les allusions qu’ils supportent, la représentation des personnages et des décors (qui s’impose, contrairement aux romans), les questions liées aux ellipses et au rythme fondent la transposition et aboutissent à une relecture pouvant aller de l’académisme le plus banal à l’iconoclasme le plus inventif. L’adaptation peut d’ailleurs se développer « en bloc » et porter davantage sur un style que sur une œuvre, ou se révéler « abstraite », à l’image de Chantier-Musil (coulisse), « qui fait l’économie du contenu de l’œuvre pour mieux saisir son mouvement ».

Nantie de nombreux exemples et illustrations, l’analyse de Jan Baetens effeuille l’adaptation en se reposant sur des cas concrets, dont il livre une étude à la fois claire et détaillée. Il en ressort que l’adaptation est elle-même le produit d’une démarche d’auteur – pour peu qu’on évite l’écueil de la servilité. Pour s’en convaincre, on s’en remettra volontiers aux formes graphiques et au lettrage du Château d’après Kafka d’Olivier Deprez, à l’actualisation du thème de l’inaction dans Boule de Suif, au travail sur le déroulement temporel de Manu Larcenet dans Le Rapport de Brodeck ou à la figure du héros telle qu’elle apparaît dans le Fritz Haber de David Vandermeulen.

Dans les dernières pages de l’ouvrage, Jan Baetens apporte cette précision importante : « L’adaptation est moins un rapport entre deux objets qu’une pratique culturelle où s’explorent de nouveaux rapports entre tous les aspects de l’institution littéraire et artistiques : auteur, originalité, style. Cette approche ne peut évidemment se substituer à la lecture plus traditionnelle qui compare deux objets (par exemple un roman et une bande dessinée), mais elle doit compléter celle-ci sous peine de perdre la complexité des opérations en jeu. » Nul doute qu’Adaptation et bande dessinée constitue un point de départ idoine pour le comprendre.

Adaptation et bande dessinée, Jan Baetens
Les Impressions Nouvelles, octobre 2020, 240 pages

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4

Le Chat du Rabbin (T. 10) : Rentrez chez vous ! (home sweet home)

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Avec ce dixième épisode de sa série emblématique Le Chat du rabbin, Joann Sfar propose un album qui lui permet encore une fois d’exprimer avec humour ce qu’il pense des conflits entre personnes et/ou communautés liés à la religion juive.

Désormais mariée et mère de deux enfants en bas âge, Zlabya est à Alger en compagnie de son mari, de son père le rabbin, ainsi que le rabbin du rabbin, le Malka des lions et quelques proches. Tout ce petit monde se retrouve sur la plage. En surplomb, un groupe les observe et quelqu’un crie « Sales juifs ! », ce à quoi le rabbin ne veut pas répondre. Ce qui n’empêche pas un début de tension dans le groupe et tous finissent dans l’eau salée pour une bagarre. A la suite de quoi, le mari de Zlabya annonce qu’il va en Israël. Zlabya répond que ce sera sans elle ni les enfants. Le groupe étant toujours là, ceux qui sont déjà allés en Israël vont raconter cet épisode de leur vie pour édifier la petite assemblée.

La jeunesse du rabbin du rabbin

Honneur au doyen du groupe pour un premier épisode (le plus intéressant) qui se révèle assez long. Alors qu’il avait douze ans, le vote du décret Crémieux (24 octobre 1870), dont on apprend plus loin qu’il sera abrogé le 7 octobre 1940 (les juifs d’Algérie étant alors déchus de la nationalité française, on sait quel engrenage se mettait alors en place…), lui et sa famille devenaient français. Or, dans l’immeuble où ils habitaient, d’autres conservaient leur nationalité (Italiens, Arabes notamment), modifiant les rapports entre eux et gênant en particulier sa mère. Du fait de ce malaise, il accepte alors de suivre une Anglaise qui le prend sous son aile et l’emmène à Jérusalem. Ils y observent une telle confusion entre juifs, musulmans et chrétiens qu’elle l’abandonne bientôt pour chercher davantage de sérénité en Afrique noire.

Au tour de Zlabya

Encore plus long, le deuxième épisode permet à Zlabya d’évoquer la période où, avec ses cheveux courts, elle passait pour un garçon quand elle battait la campagne coiffée d’une casquette, avec son amie Oreillette. Tombées sur un chasseur cruel avec son chien, Zlabya prend la tangente en compagnie d’un promeneur nommé Vincenzo, opportunément intervenu. Après diverses péripéties, elle se demande toujours s’il va lui proposer le mariage. C’est dans un kibboutz où elle aura appris à devenir une femme indépendante et libre qu’elle finit par le laisser.

L’histoire du rabbin

Dans le troisième épisode (anecdotique), le rabbin explique les difficultés auxquelles il a dû faire face, quand madame Mouchnino l’a sollicité pour assumer l’ultime volonté de son mari : être enterré en Israël. Après avoir réglé tous les détails pratiques, il avait finalement embarqué le cercueil sur un navire anglais. Or, le capitaine lui a refusé sa demande de débarquer à Tel-Aviv : « Nous avons l’ordre de limiter l’immigration juive. » Sa réponse, inutile et toute de bon sens : « Mais c’est un juif mort. »

Une série au calibrage bien personnel

Jamais en mal d’inspiration, Joann Sfar signe un album de 86 planches (record pour la série) où on peut remarquer le même genre de qualités et de défauts qu’à l’épisode précédent (La Reine de Shabbat – 2019). Ne voulant pas perdre le fil de son inspiration, il travaille rapidement. Cela se fait au détriment de détails qui pourraient se révéler appréciables. Ses cases sont à nouveau tracées à la va-vite (trois bandes par planche, avec une seule exception pour la parenthèse de la planche 74 mettant en parallèle l’abrogation du décret Crémieux avec la déclaration Balfour) et son dessin se concentre sur les personnages et l’action. L’aspect esthétique se relève donc trop souvent décevant. Il est heureusement relevé par les couleurs agréables de Brigitte Findakly. On note que le chat n’intervient plus tant que cela (il ne surprend plus), même s’il se permet encore quelques remarques bien senties. Exemple avec celle-ci : « Adulte, c’est quand on cesse de croire qu’il existe un endroit où les choses vont bien. » Le dessinateur se permet d’ailleurs une petite invraisemblance en le faisant vivre aussi longtemps que Zlabya. Quant à celle-ci, il la traite sans ménagement, la présentant comme une sorte de rombière dans sa maturité (voir l’illustration de couverture). On se demande même comment il faut prendre le fait qu’il la dessine invariablement avec sa robe rouge à losanges jaunes qu’on lui connaît bien.

Joann Sfarr, un provocateur qu’on aime bien

On remarque que l’auteur n’a pas pu s’empêcher d’intituler cet épisode Rentrez chez vous ! (alors que ce devait être Retournez chez vous annoncé à la fin de l’album précédent), qui fait aussi bien référence à ce que de nombreux juifs ont entendu à un moment ou l’autre de leur existence, mais aussi à la période où il a concocté cet épisode (le confinement où nous avons tous entendu en boucle l’impératif « Restez chez vous ! »). Au passage, il ne se gêne pas pour faire dire au rabbin : « L’Angleterre, quand elle doit gérer un territoire avec des Juifs et des Arabes, elle promet un pays à chacun des deux, puis elle les laisse se débrouiller. » Une situation qu’il compare avec la politique de la France du décret Crémieux. Sa conclusion : « C’est kif-kif. Dans les deux cas, à la fin, tout le monde se déteste. » La série devrait se poursuivre avec un album intitulé Alleluia dans l’autobus.

Le Chat du Rabbin (T. 10) : Rentrez chez vous !, Joann Sfar

Dargaud, octobre 2020, 96 pages

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3.5

La Fille du Capitaine, de Pouchkine : l’amour au temps de la révolte

Avec La Fille du Capitaine, publié peu avant sa mort, Alexandre Pouchkine écrit un des grands romans historiques du XIXème siècle, un livre bref mais dense qui se déroule pendant la révolte de Pougatchev et qui permet au grand écrivain russe de livrer une vision subtilement désabusée du pouvoir.

Les textes en prose écrits par Alexandre Pouchkine sont généralement plus connus en France que ses poésies. La raison en tient surtout à la traduction : les textes en vers sont très complexes à traduire, et leur passage au français est toujours insatisfaisant.
Parmi les oeuvres en prose se trouvent des textes comme La Dame de Pique, Doubrovsky ou La Fille du Capitaine.

La Fille du Capitaine date de 1836, un an avant la mort de son auteur, tué dans un duel par le Français D’Anthès. On y retrouve les caractéristiques de la prose pouchkinienne, à commencer par sa brièveté. Les romans de Pouchkine dépassent rarement les deux cents pages. L’auteur russe élague son récit, il en ôte tout ce qui n’est pas strictement nécessaire. Les descriptions, lorsqu’elles existent, ne font que deux ou trois lignes, mais souvent on s’en passe (de cette Fille du Capitaine qui donne son titre au roman, on saura juste qu’elle est blonde). Cette brièveté insuffle au roman un rythme très rapide : il se passe toujours quelque chose dans La Fille du Capitaine, l’action prend le pas sur les descriptions, sans pour autant laisser de côté l’expression des émotions du narrateur.

Piotr Andreievitch Griniov est un jeune noble oisif, qui imaginait bien sa vie se dérouler dans le calme et la tranquillité. Mais son père, ancien militaire, l’envoie servir à l’armée, non pas dans la garde impériale, comme Piotr l’espérait (petit poste tranquille dans les palais de Saint-Pétersbourg), mais dans un régiment perdu du côté d’Orenbourg (dans le sud de l’Oural, proche de l’actuelle frontière avec le Kazakhstan), aux confins de l’Empire. D’abord déprimé par cette idée, le jeune Piotr se laisse finalement séduire par la vie tranquille du fort et surtout par… la fille du capitaine, la jeune Maria (surnommée Macha).

Oui, mais nous sommes en 1773, et la région est bouleversée par une révolte dirigée par Emelian Pougatchev. Se faisant passer pour le Tsar Pierre III (tsar qui a été détrôné par sa femme, qui deviendra Catherine II), Pougatchev unit les Cosaques du Don et des Bachkirs et mène une révolte dont le but est de renverser l’impératrice. Il parvient à s’emparer de plusieurs forts dans l’Oural.
C’est là que l’action du roman, qui jusque-là avait été plutôt psychologique et sentimentale, prend une forte dimension historique. Le petit fort qui sert de garnison à Piotr Griniov est vite assiégé et pris par les forces rebelles. Là aussi, Pouchkine ne s’attarde pas (une petite dizaine de pages pour décrire l’attaque). Cette brièveté renforce encore la violence de l’assaut, et Pouchkine ne cache rien de l’horreur que cela représente, allant jusqu’à montrer le commandant du fort se faire pendre sans aucune forme de procès.

Dans La Fille du Capitaine, il est possible de retrouver les thèmes habituels de la poésie de Pouchkine (surtout de sa poésie narrative, avec des textes comme Le Prisonnier du Caucase, par exemple). D’abord, le choix de situer l’action dans les marges de la Russie, aux confins de l’empire. De nombreux textes de l’auteur racontent l’histoire d’un Russe qui quitte les grandes villes du pays (Moscou ou surtout Saint-Pétersbourg, qui était alors la capitale impériale) pour s’enfoncer dans les plus lointaines contrées, que ce soit le Caucase ou la Sibérie.

Pouchkine a toujours su exploiter la puissance romantique de ces terres perdues, faisant de ces régions reculées, les lieux romantiques par excellence. Les héros de ses récits aiment s’y réfugier pour fuir un “monde civilisé” auquel ils se sentent inadaptés. Cela leur permet de se retrouver face à la nature…
… et de rencontrer d’autres peuples. Là aussi, La Fille du Capitaine se trouve être terriblement “pouchkinien”. L’auteur des Tsiganes aime décrire la vie des différents peuples qui habitent l’empire russe, en particulier ceux qui ont un mode de vie différent : les nomades, les Tataro-Mongols, etc. Les veillées au coin du feu, les chansons tcherkesses, les yourtes, les chevauchées, tous ces détails peuplent l’imaginaire du grand poète.

Autant dire que La Fille du Capitaine cumule tous ces éléments. D’abord, l’histoire se déroule loin de toute société russe organisée, dans les marches de l’empire. Quant à l’assaut, il donne au roman une autre dimension en organisant la rencontre entre le narrateur-soldat et les rebelles. Pouchkine, qui a toujours su créer des images fortes, nous offre des tableaux saisissants : les chants dans les tavernes, les camps improvisés, etc.

Le succès international rencontré par La Fille du Capitaine a fait du roman un des modèles du roman historique. Pouchkine sait mêler ici réalité historique et invention romanesque.
On sait que l’auteur était fasciné par le personnage de Pougatchev. Il avait fait des recherches à son sujet et s’était même rendu sur les lieux de la révolte, entre autres à Orenbourg. De cela avait résulté une Histoire de la révolte de Pougatchev, écrit à peu près simultanément à La Fille du Capitaine.

Dans le roman, Pougatchev n’apparaît pas comme le méchant usurpateur qui veut s’emparer du trône par la force. Même si le personnage est présenté comme frustre, c’est également un homme d’honneur, sans l’intervention duquel le narrateur non seulement ne retrouverait pas la femme qu’il aime, mais aurait perdu la vie depuis bien longtemps. Personnage aussi grandiose qu’énigmatique, Pougatchev est sans doute le centre du roman ; Pouchkine en a fait un de ces personnages de romans historiques qui restent en mémoire, comme le Richelieu d’Alexandre Dumas.

La position de Pouchkine par rapport au chef de la révolte est pour le moins ambiguë. Pour s’assurer que les lecteurs ne prennent pas en grippe le faux tsar, l’écrivain va créer un véritable personnage de méchant, Chvabrine, qui permettra à Pougatchev de passer pour le sauveur du narrateur. C’est à cela que l’on mesure l’audace de Pouchkine : oser ne pas condamner fermement et ouvertement quelqu’un qui s’en est pris au pouvoir autocratique russe.

Il faut dire que l’auteur du Cavalier de Bronze avait des relations plutôt compliquées avec le pouvoir. Exilé à plusieurs reprises, il avait vu plusieurs de ses oeuvres censurées. Alors, certes, le portrait de l’impératrice Catherine II est élogieux. Certes, le narrateur, soldat, reste fidèle à son serment envers la tsarine. Mais l’injustice qui règne dans la dernière partie du roman est assez symptomatique : le narrateur n’avait finalement pas été mis en danger par Pougatchev, mais par l’administration impériale. Cette méfiance à peine masquée envers le pouvoir officiel peut être inspirée par le sort réservé aux Décembristes, groupe qui a tenté une insurrection en décembre 1825 ; Pouchkine était proche de certains d’entre eux et avait à plusieurs reprises demandé leur grâce auprès du tsar, en vain.

Finalement, Piotr Griniov est un homme pris entre deux dirigeants ; plusieurs fois, il affirme que s’il reste lié à l’impératrice en titre, c’est exclusivement en vertu de son serment qui fait de lui un soldat, mais Pougatchev a visiblement gagné son respect, voire sa confiance. Et La Fille du Capitaine se transforme, doucement, en un roman désabusé sur le pouvoir politique.

Le Cavalier de Bronze et la catastrophe à Saint-Pétersbourg

En plus d’être un des poèmes les plus connus de la littérature russe, Le Cavalier de Bronze offre aussi un portrait ambigu et saisissant de Saint-Pétersbourg, loin de la littérature officielle.

L’œuvre de Pouchkine est, en majeure partie, composée en vers. Cette bibliographie versifiée, assez importante, est constituée de différents genres, aussi bien des odes que de pièces de théâtre et même de long poèmes narratifs. Parmi ceux-ci, le plus célèbre reste sans doute Медный Всадник, littéralement Le Cavalier de Cuivre, mais que l’on traduit généralement en français par Le Cavalier de bronze (ou d’airain). Le poème est d’autant plus connu qu’en Russie, certaines parties sont même apprises par coeur (entre autres cette fameuse déclaration d’amour à Saint-Pétersbourg, “Je t’aime, création de Pierre…”).

Le titre fait référence à une célèbre statue équestre de Pierre le Grand qui se dresse sur l’actuelle Place du Sénat à Saint-Pétersbourg.
Or, Pierre 1er, c’est le fondateur de Saint-Pétersbourg. C’est lui qui, non seulement a voulu faire construire cette ville, mais en a fait sa capitale ainsi qu’une preuve de l’ouverture de son régime vers l’Occident.
Composé en 1833, le poème est constitué d’un prologue et de deux parties ; or, jusqu’en 1838 (un an après la mort de Pouchkine), seul le prologue était publié, le reste étant censuré.
Pourquoi donc une œuvre considérée aujourd’hui comme un classique incontournable a été frappée par la censure ?

Le cavalier de Bronze est une des premières œuvres littéraire à offrir une vision volontiers sombre de la ville.
Le poème est construit sur un contraste majeur. Le prologue propose une vision monumentale, un ode, un chant d’amour et d’admiration à Saint-Pétersbourg. La ville élève ses monuments majestueux là où, auparavant, ne se trouvaient que des marais. Elle est la marque à la fois de la grandeur créatrice de Pierre 1er et de la domination de l’homme sur la nature. Pouchkine insiste sur la Néva prise dans son lit, environnée du granit des quais, image de force et de stabilité, sur les canaux et les ponts, bref sur tout ce qui permet de dompter la force du fleuve. Saint-Pétersbourg est alors bien plus qu’une ville, elle est une œuvre d’art qui reflète aussi bien l’aspect démiurgique de son créateur que la grandeur de l’empire.

Le contraste n’en est que plus terrible lorsque nous abordons la première partie…

Dans cette partie, Pouchkine décrit la terrible inondation de 1824. Et comme l’auteur, en poète majeur, sait que de bonnes images valent mieux que de trop nombreuses paroles, il va appuyer sa description de la catastrophe sur deux images fortes.
D’abord, le fleuve Néva est présentée comme une bête enragée, un prédateur qui gronde de plus en plus avant de fondre sur sa proie. Ensuite, la ville elle-même, pourtant décrite précédemment comme la victoire de l’humanité sur la nature, est ici présentée comme impuissante face au déploiement des eaux. Même le tsar (en l’occurrence Alexandre 1er), symbole de la toute-puissance, presque un demi-dieu en Russie, regarde les flots envahir sa ville sans pouvoir faire quoi que ce soit.

Une autre comparaison, employée à plusieurs reprises par Pouchkine, donne une image forte de l’événement : l’inondation est comparée à un assaut mené par une troupe de voleurs : tout est saccagé, rien n’y résiste. Puis, comme si les brigands étaient pris en flagrant délit, les flots se retirent en laissant des décombres derrière eux. Il y a une vision proprement apocalyptique dans cette description de l’inondation. Les maison sont emportées, les cercueils sont entraînés par les flots comme si les morts se relevaient de leur tombe. Le contraste avec la vision qui ouvre le texte est flagrante : la ville qui avait dompté le fleuve se retrouve dévorée par celui-ci.

Au milieu de cette catastrophe se trouve Evguenii.

Evguenii, c’est l’anti-héros par excellence. Petit fonctionnaire sans envergure et sans ambition, il se définit avant tout par ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’a pas. Dans la littérature que l’on pourrait qualifier de “pétersbourgeoise”, il est le premier d’une série de personnage que l’on qualifie de “petits hommes”, ces hommes qui sont dépossédés de tout et qui peuplent aussi bien les textes de Dostoievski (voir Le Double, par exemple) que ceux de Gogol (à ce titre, il faut impérativement lire les premières pages du Manteau et l’inénarrable portrait d’Akaki Akakiévitch). À ce titre, Evguenii n’a ni nom, ni patronyme (cette particularité des noms russes, constitué du prénom du père plus le suffixe “ovitch” ou “evitch” pour les hommes, “ovna” ou “evna” pour les femmes). Il se donne entièrement à son travail de bureaucrate mais gagne encore difficilement sa vie : il réside à Kolomna, quartier populaire pauvre de Saint-Pétersbourg. Pouchkine le prive même d’une existence “réelle” en précisant bien qu’il s’agit d’un personnage littéraire dont lui, poète, a choisi le prénom.

Evguenii n’a, finalement, qu’une seule lueur dans sa vie, une seule ambition : se marier. Mais en voyant les eaux monter inexorablement, notre petit personnage est pris de la frayeur de voir la maison de sa promise emportée par le fleuve.
Commence alors un périple aussi terrible que tragique. Evguenii va sortir affronter un fleuve transformé en un monstre furieux ; il y perdra la santé mentale. Et, dans un remarquable souci de construction, le poème, qui avait commencé par un ode à la ville et à la vision créatrice de Pierre Le Grand, se clôt sur une imprécation lancée contre le fameux tsar par un Evguenii devenu fou. Resurgit alors l’image de l’autocrate démiurge dont les projets monumentaux ne prennent jamais en compte la vie des Russes eux-mêmes. De là à dire qu’il y a, dans ce Cavalier de Bronze, un portrait à peine masqué de la Russie impériale et des dérives du pouvoir autocratique, il n’y a qu’un pas.

En tout cas, Le Cavalier de Bronze marquera une date dans la littérature russe : ce sera le premier texte qui donnera une image négative de la capitale impériale, ouvrant la voie à toute une littérature qui fleurira pendant les décennies suivantes. L’audace de Pouchkine impressionne d’autant plus que ses rapports avec le pouvoir impérial sont tendus : le poète a été exilé sous le règne d’Alexandre 1er (ce même tsar qu’il décrit si impuissant dans son poème), il reste encore sujet à la censure et surveillé par la police. Le cavalier de Bronze est à l’image de Pouchkine : à la fois remarquable et audacieux, puissant et novateur.

Adieu les cons de Albert Dupontel : Un Grand soir un peu trop tiède

Albert Dupontel est toujours égal à lui-même, toujours sur le fil de l’indignation au regard d’une société qu’il déteste de plus en plus. Son nouveau film Adieu les cons reste dans cette veine critique, mais ne parvient pas à convaincre totalement, tant les stéréotypes, inhabituels à son cinéma, sont présents.

Synopsis :  Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans.
Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

 Le Grand Soir

Le cinéma d’Albert Dupontel a ceci de constant qu’il semble toujours comme habité, comme empli de la rage d’un homme qui a des indignations profondes et sincères. Adieu les cons est bâti sur les mêmes fondations, mais contrairement à ses plus anciens films, il peine à traduire le côté jusqu’au-boutiste du cinéaste. Ce, non pas par un manque, mais par un trop-plein d’émotions, de mélodrames allions-nous dire.

Suze Trappet (Virginie Efira) est une coiffeuse quadra qui se meurt d’inhaler jour après jour les laques et les sprays qui remplissent ses poumons et ses heures de travail. Dans ce contexte, la chose qui devient vitale à ses yeux est la recherche d’un fils qu’elle a eu à 15 ans, et que ses parents l’ont obligée à délivrer sous X. Cette quête met sur son chemin JB (Albert Dupontel lui-même), un informaticien dépressif qui en arrive à rater même son suicide. Le coup de feu est parti quasiment dans le dos de Suze, dans un bureau adjacent.

Le reste est une suite de tableaux plus ou moins burlesques, très second degré, faites de courses poursuites avec la police, tout en partant à la recherche du fils perdu de Suze, tout en initiant une romance entre JB et Suze. Toutes ces choses qu’on entrevoit dès les premières images. Un film prévisible, donc, mais qui reste drôle, dans la même veine que 9 Mois ferme. les thèmes sont acides comme Dupontel aime bien les traiter. Ici, les cons caricaturaux dont il est question, ce sont les entreprises qui tuent leurs employés à petit feu, aussi bien Suze que JB ; ce sont les policiers, brocardés dans un contexte de violence policière particulièrement déplorée par les temps qui courent. Les cons sont les nerds, aveuglés de technologie, ne levant jamais les yeux de leur ordinateur ou de leur smartphone, au risque de laisser passer l’amour. Les cons sont les autres, mais pas les personnages de Dupontel, de Virgine Efira et de Nicolas Marié (un personnage improbable d’aveugle qu’ils rencontrent en chemin, et dont l’utilité est quand même assez floue) qui, eux,  confinent à une sorte de pureté, elle aussi caricaturale.

Et pourtant, malgré cette apparente conformité à son propre cinéma, malgré un engagement total et remarquable des acteurs, on a le sentiment que le cinéaste s’autocensure et produit un film assez consensuel, différent de ce à quoi il nous a habitués jusqu’ici. Adieu les cons souffre sans doute entre autres d’une trop grande pression des César récoltés à la fois pour 9 Mois fermes, mais surtout pour Au revoir là-haut. Il est impossible de faire fi de tout un pan de spectateurs nouvellement acquis au cinéaste. Alors, même si l’émotion pleut sur le film jusqu’à un final paroxystique, même si la sincérité de Dupontel n‘est jamais à mettre en doute, Adieu les cons peine à convaincre complètement, comme un objet cinématographique pas totalement identifiable, un film au goût d’inachevé. On l’écrit presque à contrecœur, tant le film possède des qualités indéniables, mais le goût sucré de ce film trop édulcoré est décidément trop prononcé…

Adieu les cons– Bande annonce  

Adieu les cons  – Fiche technique

Réalisateur : Albert Dupontel
Scénario : Albert Dupontel, Xavier Nemo
Interprétation : Virginie Efira (Suze Trappet), Albert Dupontel (ean-Baptiste Cuchas), Nicolas Marié (Serge Blin), Jackie Berroyer (Dr Lint), Philippe Uchan (M. Kurtzman), Bastien Ughetto (Adrien), Marilou Aussilloux (Clara)
Photographie : Alexis Kavyrchine
Montage : Christophe Pinel
Musique : Christophe Julien
Productrice : Catherine Bozorgan
Maisons de production : Stadenn Productions, Gaumont, Manchester Films, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Gaumont  Distribution
Durée : 87 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie :  21 Octobre 2020
France – 2020

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Huit et demi, de Fellini : vie et mort, rêve et cauchemar, ou la dialectique de la création

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Parmi les nombreux films qui parlent du cinéma lui-même, Huit et demi de Federico Fellini, sorti en 1963, est un immanquable : un regard quasi autobiographique sur les affres de la création. Retour, dans le cadre de notre cycle dédié aux films qui parlent du Septième Art, sur l’œuvre la plus intime du cinéaste italien.

L’œuvre d’une œuvre.

De par son titre, Huit et demi est déjà méta-discursif et autobiographique : après six longs-métrages et trois « demi »-métrages – ce qui donne au total sept films et demi –, le nouveau projet de Fellini se veut donc le 7½+1, c’est-à-dire le 8½. Quoi de mieux que de choisir comme titre d’œuvre une référence à sa propre filmographie, quand l’œuvre en question a pour projet de raconter le rapport intime et viscéral qu’entretient le réalisateur avec son art ? Huit et demi, dès son titre, annonce donc son programme : le film sera une sorte de pause réflexive, de sommet et de point de bascule, de tournant dans la carrière de Fellini, tant d’un point de vue thématique qu’esthétique.

Après les débuts néo-réalistes, puis la consécration de La dolce vita – qui annonçait déjà le renouvellement accompli par Huit et demi –, et avant une seconde partie de carrière plus excentrique, colorée, symboliste voire surréaliste par moments, Fellini veut faire le point. Mais pas seul : il nous invite à explorer avec lui les limbes de son esprit, de ses névroses et de ses passions. Le réalisateur italien se livre à son public par la création d’une œuvre-somme, où thématiques, acteurs/personnages, esthétique, montage, musiques atteignent leur apogée pour donner une quasi définition cinématographique du « cinéaste Fellini ». Ses films plus intimes, tels que Amarcord ou Fellini Roma, se chargeront quelques années plus tard de « l’homme Fellini ». À l’heure d’un premier bilan, avant de regarder le passé dans le rétroviseur de la mélancolie, comme il le fera dans Ginger et Fred et surtout Intervista, Fellini regarde le présent droit dans les yeux. Tel Mastroianni baissant d’un doigt ses lunettes de soleil vers le bout de son nez, le cinéaste se met à nu – non sans artifices, paradoxalement – pour regarder de plus près son propre rapport au cinéma, interroger ses propres processus créatifs, donner à voir le chaos intérieur auquel tout artiste fait face en accouchant d’une œuvre… et la beauté ineffable qui la seconde. François Truffaut écrira, en 1966, dans son journal de tournage de Fahrenheit 451 : « Ce film, Huit et demi, est le film des metteurs en scène, notre film, et nous devons tous de la reconnaissance à celui qui l’a fait. Après avoir vu Huit et demi, ma complice Helen Scott qui va m’assister tout au long de Fahrenheit 451 m’a dit : Je ne croyais pas que c’était si difficile de faire un film. Réellement, quel travail. »

Huit et demi est donc une longue mise en abîme de 2h20, où la forme déconstruite – déjà déroutante dans La dolce vita – est radicalisée à l’extrême, et où le fond est plus abscons que jamais. La place de la musique est également importante, fondamentale même : Wagner, Chopin, Rossini sont invoqués tour à tour pour souligner la frénésie constante qui environne le protagoniste, ou créer à l’inverse un décalage avec ce qui se passe à l’écran (comme lors de cette scène incroyable, rythmée par La chevauchée des Walkyries, où des vieux déshydratés font la queue pour quelques verres d’eau). Nino Rota, composant parmi ses plus belles mélodies, paraît presque discret et pourtant indispensable au ballet visuel et émotionnel chorégraphié par Fellini. Car la mise en scène, de haut vol, est un régal pour les yeux tant le réalisateur semble s’amuser avec ses effets de caméra ou de montage qu’il maîtrise à la perfection. Les noirs et blancs sont somptueux, avec certains plans d’une blancheur irréelle et d’autres d’une noirceur jouant sur les ombres à la manière d’un tableau expressionniste. L’écrin de Huit et demi est à lui seul une irrésistible déclaration d’amour au cinéma. Son cœur, bien plus complexe, pourra néanmoins rebuter ou exiger plusieurs visionnages pour être percé à jour. Essayons.

À la recherche d’un guide…

À la manière des Fraises sauvages de Bergman, on assiste à la vie presque dépressive d’un personnage solitaire hanté par son passé, dont les réminiscences traumatiques surgissent et imprègnent la pellicule d’une violence obscure faisant basculer par moments le métrage dans l’onirisme pur. Il n’y a qu’un personnage, Guido, lui-même réalisateur en manque d’inspiration et souffrant d’un sentiment de solitude terrible au milieu d’une industrie (et d’un entourage) qui semble le broyer psychologiquement. Guido est le double évident de Fellini : au début du film, les critiques adressées à sa proposition de script sont identiques à celles que certains firent de La dolce vita à sa sortie : un film « sans histoire », sans « problématique » ni « profondeur philosophique », d’un « réalisme ennuyeux » et sans construction linéaire en dehors de « saynètes gratuites », le tout avec une « pauvre valeur symbolique ». En même temps qu’il analyse sa propre créativité cinématographique, Fellini règle à demi-mots quelques comptes et fait sa propre psychanalyse, à l’image de son protagoniste visité par des souvenirs d’enfance et qui construit un film qu’on sent autobiographique, quitte à se brouiller avec son entourage.

Dans Huit et demi, Fellini est à la recherche d’un guide. Et ce guide devient son propre personnage : Guido. En italien, « la guida », c’est le guide ; « guido », c’est un « moi », un sujet à la première personne qui dit « je conduis ». Quelle ironie de porter en son nom un appel à montrer la voie, quand on erre comme le fait Guido tout au long du film ! « Je voulais faire un film honnête. Je pensais avoir quelque chose à dire… Quelque chose d’utile à tout le monde. Un film qui ensevelisse à jamais ce que nous portons en nous de mort. Et je n’ose, moi-même, rien ensevelir ! », se lamente-t-il. Avec Guido, on visite de nuit un plateau de tournage inquiétant perdu au milieu de nulle part ; on regarde des essais d’actrices encore et encore, pour trouver la bonne, on se coltine les caprices des acteurs et actrices en manque d’attention, on se farcit les journalistes, on subit parfois les admirateurs… et l’on n’a plus beaucoup de temps pour soi-même.

… pour traverser le temps.

La dolce vita était un film sur l’échec absolu de toutes choses, dans une solitude refoulée chuchotant son venin à l’oreille, au milieu du bruit incessant du monde. Huit et demi déborde alors, presque naturellement, sur l’embrassement total de cette solitude et la prise de conscience du besoin de faire le vide. Huit et demi est la quête d’un silence. Un silence qu’on espère salutaire et inspirant. Mais le néant auquel il nous confronte se révèle bien plus morbide que revitalisant. « Il n’y a pas de rôle. Il n’y a même pas de film. Il n’y a rien, nulle part ». Et un pendu se balance entre les rangées de sièges d’une salle de cinéma…

Fondamentalement cynique voire nihiliste, Huit et demi parle aussi de l’inéluctabilité du temps qui passe. Le couple que formaient Marcello Mastroianni et Anouk Aimée dans La dolce vita, libre et fougueux, est sans hasard recomposé ici en vieux couple barricadé dans ses habitudes et où ni l’un ni l’autre ne se supporte plus. Fellini en profite pour nous parler encore de son rapport aux femmes. Selon les mots du personnage incarné par Claudia Cardinale, Guido « ne sait pas aimer », ayant accumulé les conquêtes en attendant que son mariage se meure, ne sachant communiquer avec le genre opposé sans tomber dans la séduction ou la manipulation malsaine. Cette scène fantasmée de dîner où Guido réunit autour de lui toutes les femmes qui ont marqué sa vie (de la prostituée de son enfance à l’actrice sur laquelle il lorgne, en passant par sa femme et bien d’autres) est un véritable sommet de cinéma, entre la frénésie des personnages, le retour de La chevauchée des Walkyries, les plumes qui tourbillonnent… Une castration symbolique en forme de synesthésie.

Vivre ou mourir, créer ou détruire ?

Si l’on ne devait analyser qu’une seule scène, qui servirait de grille de lecture au film tout entier, ce serait forcément cette séquence de rêve introductive. Guido est coincé dans l’habitacle de sa voiture, elle-même empêtrée dans les embouteillages et encerclée par les visages fixes des usagers ou les bras sans tête des passagers du bus pendant par les fenêtres. Victime d’une aliénation accomplie par la société industrialisée, celle des bruits de klaxon et des phares éblouissants, le personnage pousse de ses bras les parois de sa voiture, comme le poussin celles de sa coquille. D’un seul coup, le voilà debout sur le capot, avançant parmi les vagues de bolides comme le Christ marchant sur les eaux, avant de se retrouver dans les nuages. Le corps peut enfin suivre l’esprit dans son ascension vers l’inspiration créatrice, et rejoindre les hautes sphères – celles du cinéma. Mais quelque corde attachée au pied le retient encore, annihilant son élan volatile et le tirant inexorablement vers la plage synonyme de réveil et de sortie du rêve (car la plage est le symbole absolu de la fin des illusions chez Fellini, de La dolce vita à La strada en passant par Les Vitelloni).

Ce rêve sert évidemment de parabole prophétique : Guido sera sans cesse encerclé, limité et critiqué par les producteurs ou les médias, abordé par tout un tas de personnages inconséquents qui l’assailliront de questions (sur le scénario, sur leur rôle dans le film, sur ses idées politiques, sur ses choix en tant que cinéaste), comme autant de voitures l’enfermant dans un embouteillage ; comme autant de bouts de corde le tirant perpétuellement vers le bas. La scène du sauna rendra presque littérale cette ribambelle de fantômes, où les corps cachés sous des draps erreront dans des espaces clos au milieu d’un brouillard embuant les lunettes – donc la clairvoyance – de Guido. Le film qu’il voudra réaliser parlera d’une fusée sur le point de décoller : là encore, la métaphore de l’ascension et du besoin de s’évader est évidente, chose que, même dans son rêve, il n’a pu accomplir. Le final de Huit et demi, qui correspond au début du tournage du film de Guido, vire dans un premier temps à l’apocalypse. La musique de Nino Rota s’emballe, la caméra virevolte, les personnages courent partout, les dialogues fusent sans cohérence, le bruit recouvre toute pensée. L’ébullition est totale. L’explosion, fatale. « Mieux vaut détruire, si l’on ne crée pas l’essentiel. » « Nous étouffons sous les mots, les images, les sons qui n’ont pas raison d’être. Qui viennent du néant et retournent au néant. D’un artiste digne de ce nom l’on ne devrait exiger que cette loyauté : s’éduquer au silence. »

Retour à la case départ : la recherche éperdue du silence, et pourtant son impossibilité. La ronde de la fin semble être une réponse à la danse finale du Septième sceau de Bergman, encore. Ici, ce n’est pas une danse de mort mais plutôt une danse de vie : l’acceptation finale – et salutaire – de l’impossibilité du silence, comme de la réflexion intellectuelle sage et harmonieuse ; l’acceptation par Fellini de lui-même, tel qu’il est : un être fait de bruit et de grossièretés, d’extravagances et d’égocentrisme assumé. Et l’on repense à cette phrase de Stendhal, citée dans le film : « Le moi solitaire, qui ne se nourrit que de lui-même, meurt étranglé par un sanglot ou un éclat de rire ». Avec Fellini, le moi solitaire, « Guido », ce personnage dont le prénom est une première personne du singulier, disparaît de l’écran avec beaucoup de trompettes et peut-être quelques larmes, qui suffisent parfois à faire couler le maquillage blanc des clowns.

Huit et demi – Bande-annonce :

Synopsis : Un cinéaste dépressif fuit le monde du cinéma et se réfugie dans un univers peuplé de souvenirs et de fantasmes. Surgissent des images de son passé : son enfance et l’école religieuse de sa jeunesse, la Saraghina qui dansait sur la plage pour les écoliers, ses rêves fous de « harem », ses parents décédés. Dans la station thermale où il s’est isolé, son épouse Luisa, sa maîtresse Carla, ses amis, ses acteurs, ses collaborateurs et son producteur viennent lui tourner autour, pour qu’enfin soit réalisé le film sur lequel il est censé travailler. 

Fiche technique :

Titre original : Otto e mezzo
Réalisation : Federico Fellini
Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli, Ennio Flaiano et Brunello Rondi
Casting : Marcello Mastroianni, Anouk Aimée, Sandra Milo, Claudia Cardinale
Photographie : Gianni Di Venanzo
Musique : Nino Rota
Genre : Comédie dramatique
Durée : 138 minutes
Pays d’origine : Italie
Dates de sortie : 14 février 1963 (Italie), 29 mai 1963 (France)

Le cinéma n’est pas la vie : à propos de trois films de Woody Allen

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Parmi les 48 longs-métrages d’une carrière de réalisateur démarrée en 1966, Woody Allen a plus d’une fois fait une référence appuyée à son métier et/ou à son milieu professionnel. On ne compte plus les œuvres où ses protagonistes sont des comédiens, scénaristes ou metteurs en scène, et cette liste s’allonge encore si l’on étend le champ d’analyse aux autres arts dont l’homme aux lunettes noires est friand (musique, théâtre ou littérature)… Dans cette filmographie longue comme le bras, aux accents souvent autobiographiques, trois films nous semblent néanmoins traiter du cinéma et du métier de metteur en scène de manière nettement plus frontale. Trois longs-métrages, trois époques, trois styles bien différents. Mais plusieurs traits communs : le génie facétieux, l’humour irrésistible et la sensibilité romantique du maître new-yorkais. 

Stardust Memories (1980) : le cinéma est plus simple que la vie

Dans la longue carrière de Woody Allen placée essentiellement sous le sceau de la comédie (quelle qu’en soit la forme), on trouve, à intervalles réguliers, des œuvres singulières, souvent très intéressantes, à travers lesquelles le cinéaste s’est laissé aller à des envies différentes. Lorsqu’on le résume par ses qualités de dialoguiste brillant, l’on oublie que derrière ce don indéniable d’Allen se cache, tout simplement, un grand metteur en scène. Pour s’en convaincre, un petit retour par les cases Intérieurs (1978), Hannah et ses sœurs (1986), Une autre femme (1988) ou les plus récents Match Point (2005) et Blue Jasmine (2013) devrait suffire amplement. Woody Allen, maître du drame ou du thriller ? Assurément !

Stardust Memories mérite naturellement sa place dans cette sélection d’œuvres insolites du réalisateur new-yorkais. Le film est un des plus inclassables, mais aussi un des plus ambitieux de son auteur, qui y incarne un personnage qui lui ressemble encore plus qu’à l’accoutumée : Sandy Bates, un metteur en scène célèbre et adulé qui traverse une crise existentielle. Sa participation à une rétrospective de son œuvre tenue dans l’hôtel Stardust sera, pour lui, l’occasion de faire une « rétrospective de sa vie ». L’écriture virtuose d’Allen opère des allers-retours incessants entre réalité, mise en abyme (les nombreux extraits des films de Bates), souvenirs, rêves et imaginaire. Ces alternances de styles, de registres, de tons et de temporalités sont effectuées sans transition ni introduction, mais au contraire dans une continuité fluide, comme si l’on pénétrait dans l’esprit encombré de l’artiste. Le principe du brassage est parfois poussé jusqu’à une confusion savamment orchestrée ; ainsi les spectateurs commentant les images d’un jeune garçon exécutant des tours de magie, sont en réalité les proches (certainement décédés) de Sandy Bates qui regardent les propres souvenirs du réalisateur en livrant à la caméra des anecdotes embarrassantes à son sujet. Tout cela n’est que le fruit de son imagination, un melting pot de souvenirs réarrangés.

Le film n’est pas qu’un exercice d’écriture vertigineux, c’est aussi une vraie réflexion sur la condition de l’artiste. La formidable séquence d’ouverture résume le projet à la fois esthétique et narratif du film. Dans un wagon de train, Sandy Bates se trouve au milieu de voyageurs mutiques et au visage fermé. Il jette un regard angoissé autour de lui alors qu’on entend le bruit d’une horloge invisible. Soudain apparaît à sa gauche un autre wagon, cette fois rempli de gens rieurs qui font la fête. Le joli noir et blanc de l’image (signé Gordon Willis) semble confirmer qu’il s’agit d’une scène onirique, mais soudain la bobine s’arrête, révélant au spectateur la mise en abyme : nous regardions simplement un extrait du dernier film de Sandy Bates. Pourtant, le doute ne nous quitte pas tout à fait. L’image en noir et blanc demeure et la suite du récit ressemble autant à un rêve que la scène introductive : un à un, une poignée d’individus vocifèrent leur détestation de la scène qu’ils viennent de voir et réclament que Bates revienne à la légèreté des comédies qui ont fait son succès. Un homme corpulent à grosses lunettes et nœud papillon souhaite même que l’on retire le film des mains du réalisateur pour en retourner des scènes et le remonter. Le même se demande de quoi le cinéaste peut bien souffrir pour se mettre à tourner des films aussi étranges, lui qui « possède le don le plus précieux qui soit, celui de faire rire ». Le thème de l’incompréhension entre le créateur et son public est permanent dans le film : Bates est sans cesse poursuivi par une horde de fans qui le pressent de renouer avec la comédie. Même les extraterrestres qu’il rencontre dans une de ses rêveries déclarent préférer ses premières réalisations !

Woody Allen a toujours nié la part autobiographique de Stardust Memories. Pourtant, nombre d’indices y renvoient inévitablement. En 1980, le cinéaste s’est en effet essayé pour la première fois, avec le sublime Intérieurs (1978), à un drame très éloigné des comédies loufoques de sa première partie de carrière. Tracer un parallèle avec le parcours de Sandy Bates est pour le moins tentant… Plus généralement, ce film condense toutes les obsessions de Woody Allen : le choix impossible entre trois femmes (l’instable Dorrie au spleen perpétuel (Charlotte Rampling), la jeune intellectuelle Daisy (Jessica Harper) et la chaleureuse et maternelle Isobel (Marie-Christine Barrault), que les désirs d’engagement de Sandy ennuient), la judaïté, les névroses, les retournements de situation irréalistes, la rêverie, les gags, le monde du spectacle, etc. Les images de l’enfant apprenti magicien, décrites plus haut, sont également une référence autobiographique évidente, Woody Allen ayant lui-même pratiqué avec talent la magie dans son enfance.

On retrouve dans le film deux autres sujets de prédilection du metteur en scène, qui se retrouveront notamment dans Hollywood Ending (lire plus bas). D’abord, les parasites qui essaiment autour de l’artiste : l’assistante incompétente, les agents, les assistants, la cuisinière inconsciente, etc. Ensuite, Allen se moque des prétentions intellectuelles, comme le montrent les différentes séquences de séances de questions-réponses avec des spectateurs, au cours de la rétrospective consacrée à Bates. Ceux-ci ont beau réclamer à cor et à cri le retour du cinéaste à ses débuts comiques, leurs questions sont elles-mêmes tristement sérieuses et ennuyeuses, et c’est Sandy Bates qui profite de ses réponses pour se lancer dans un véritable numéro de stand-up (là encore, difficile de ne pas y voir un clin d’œil autobiographique d’Allen).

Stardust Memories présente un point commun avec La rose pourpre du Caire : l’opposition constante entre les aspects tragiques ou pénibles de la vie (les pressions professionnelles, les attentes du public, les cadres du studio qui veulent modeler le cinéaste à leur guise) et la liberté de l’imagination (les souvenirs et les rêves qui irriguent son inspiration artistique). Ainsi, cette œuvre déroutante est une vision aigre-douce du métier d’artiste, une vie faite de contradictions, d’obsessions, de tiraillements, de succès et d’échecs. L’influence du cinéma européen y est évidente. Woody Allen cite le film comme un de ses préférés dans sa propre filmographie, aux côtés notamment de La Rose pourpre du Caire (un hasard ?). Il s’agit sans aucun doute d’un de ses projets les plus personnels, même si cet artiste modeste se cache avec toujours autant de pudeur derrière un humour irrésistible.

La Rose pourpre du Caire (1985) : le cinéma est plus beau que la vie 

Une des œuvres les plus célèbres de Woody Allen, ce film est aussi un des plus personnels du metteur en scène, et celui où l’enchantement du cinéma est au cœur même du sujet. Influencé notamment par Sherlock Junior (Buster Keaton, 1924), Hellzapoppin (H.C. Potter, 1941) ou la pièce de théâtre Six personnages en quête d’auteur de Pirandello (1921), trois comédies s’amusant à faire interagir des créateurs avec les fruits de leur création, Allen va aller au bout de cette idée, avec la légèreté et l’espièglerie qui le caractérisent.

Dans un New Jersey de 1935 écrasé par la Grande Dépression, Cecilia (Mia Farrow) mène une vie malheureuse entre un emploi alimentaire de serveuse et un appartement miteux qu’elle partage avec Monk (Danny Aiello), son mari macho, caractériel et sans emploi (un nouvel exemple de couple on ne peut plus mal assorti à ajouter à une longue liste, chez Woody Allen !). A l’évidence, Cecilia s’accommode mal des affres de la réalité, a fortiori quand celle-ci prend la forme d’un quotidien aussi morose et d’un avenir bouché. Sa seule échappatoire est la salle de cinéma du quartier, dans laquelle elle s’engouffre aussi souvent que possible, quitte à revoir le même film cinq fois. C’est le cas de La Rose pourpre du Caire, une comédie bourgeoise de la RKO qui est à l’affiche, dans laquelle le personnage de Tom Baxter (Jeff Daniels) fait rêver la jeune femme, elle qui, une fois rentrée, retrouvera un époux aux antipodes de ce héros séduisant et candide. C’est alors qu’elle revoit le film pour la énième fois que Woody Allen « brise le quatrième mur » : Tom Baxter la remarque dans la salle et, sous le charme, sort de l’écran pour venir à sa rencontre. Le rêve ultime de tout amateur de cinéma !

Si Woody Allen ne joue pas lui-même dans tous ses films, ceux-ci contiennent très souvent un personnage qui lui ressemble. Dans La Rose pourpre du Caire, son alter ego est évidemment Cecilia, jouée par son épouse de l’époque. Cecilia est une rêveuse romantique, serveuse maladroite et naïve, dont le langage du corps et la manière de formuler ses répliques font immédiatement penser à Allen. Le cinéaste est un nostalgique qui s’assume. Le cadre du film renvoie ainsi à son enfance dans les années 30 : l’âge d’or d’Hollywood, le jazz et le cinéma. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si 1935 est précisément l’année de naissance du metteur en scène. Le film transforme en réalité ses rêveries de jeune garçon, et cet aspect autobiographique se retrouve jusque dans les choix de décors : Allen parvint notamment à tourner au Kent Theater de Brooklyn, dans le quartier de Midwood où il a grandi.

La Rose pourpre du Caire n’est pas le film le plus drôle d’Allen, loin s’en faut. Les saillies hilarantes du dialoguiste génial laissent ici la place à la rêverie de l’incorrigible romantique. La scène de danse entre Cecilia et Tom est très révélatrice : alors que la jeune femme lui décrit son époque (la pauvreté, le chômage, la Grande Guerre qui s’est achevée) et les épreuves de la vie (la vieillesse, la maladie, les gens qui ne trouvent jamais le véritable amour), son drôle d’amoureux transi lui réplique que, là d’où il vient, les gens ne déçoivent jamais… Ce regard désabusé sur l’absurdité de la vie humaine, l’échappatoire du cinéma, qui permet de vivre l’existence dont on rêve : c’est du Woody Allen pur jus.

Il y a au cœur de ce récit simple et touchant, l’idée que, si le cinéma permet d’oublier la réalité, c’est parce qu’il est plus beau qu’elle. Lorsque Cecilia choisit en fin de compte son amour pour Gil Shepherd (Jeff Daniels, également), l’acteur qui incarne Tom Baxter à l’écran, accouru dans le New Jersey par crainte que la folle aventure de son personnage ne nuise à sa carrière prometteuse, notre héroïne fait explicitement le choix de la réalité. Avant de faire ce choix fatidique, la frontière était brouillée puisqu’avec Gil, Cecilia a vécu un début de romance purement cinématographique, qui n’existe pas dans « la vraie vie », avec même un épisode de pure comédie musicale dans un magasin d’instruments de musique (Gil entonne « Alabamy Bound », qui fut chanté par Al Jolson dans le musical de Broadway Kid Boots en 1923, et au cinéma dans un film du même nom avec Eddie Cantor, en 1926). La confusion entre les deux mondes culmine lorsque Tom fait franchir à Cecilia le « quatrième mur » dans le sens inverse, et le duo de se retrouver dans un monde magique en noir et blanc (précisons ici que le chef opérateur sur le film est à nouveau le grand Gordon Willis). Dans ce monde de tous les possibles, Tom peut réaliser ce qui ne fonctionnait pas dans celui de Cecilia, qu’il s’agisse de payer au restaurant avec des faux billets ou attendre le fondu au noir lorsqu’il embrasse la jeune femme. Alors, entre les deux romances, quelle est la vraie histoire d’amour ?

Pour Woody Allen, la réponse est simple : Cecilia scelle son sort en privilégiant la réalité à ses fantasmes. Tom l’aimait sincèrement, alors que Gil est un acteur vain obsédé par la reconnaissance, qui confond amour et flatterie. Lorsqu’elle plaque tout (boulot et mariage) pour le retrouver devant le cinéma, l’acteur est déjà dans un avion qui l’emmène bien loin de la misère des gens ordinaires… Alors, Woody Allen nous offre une dernière scène somptueuse. Dépitée, ayant tout perdu, Cecilia entre dans la salle de cinéma où est joué Top Hat (1935). Devant la grâce de Fred Astaire et Ginger Rogers dansant sur la chanson « Cheek to Cheek », la caméra en gros plan saisit le visage de Mia Farrow qui, d’une peine sentimentale déchirante, s’illumine doucement d’un sourire enchanteur.

Lorsque tous nos rêves ont été trahis, le cinéma est toujours capable d’en faire naître de nouveaux.

Hollywood Ending (2002) : le cinéma est plus drôle que la vie

Dix-sept ans plus tard, Woody Allen replace le cinéma au centre d’un récit, mais son approche est ici radicalement différente. Là où La Rose pourpre du Caire était consacrée à l’effet enchanteur qu’il produit sur le spectateur, à son aspect créatif et « magique », Hollywood Ending est une métafiction parodique sur les coulisses du cinéma. Par le truchement des hommes et des femmes qui, ensemble, « fabriquent » les films, Allen partage son regard moqueur, éminemment drôle, sur la face matérialiste de l’usine à rêves.

Val Waxman (ce nom !), incarné par Allen, une ancienne gloire névrosée désormais réduite à tourner des publicités pour la télévision (au début du film, il en tourne une pour un déodorant dans le blizzard canadien), se voit proposer un dernier ticket pour la gloire par son ex-femme Ellie (Téa Leoni). Celle-ci convainc en effet son nouveau compagnon Hal (Treat Williams), un gros bonnet hollywoodien, de confier la réalisation de son nouveau blockbuster à gros budget à Val. Peu inspiré par ce « rival » amoureux qui traîne une réputation de personnalité ingérable, Hal accepte du bout des lèvres pour faire plaisir à sa compagne à qui il a confié la responsabilité du projet, et qu’il compte proposer en mariage. Val, quant à lui, n’est guère plus enthousiaste de travailler avec son ex-épouse et cet homme qu’il exècre mais, désespéré, il n’a d’autre choix que d’agripper cette perche inespérée qui lui est tendue.

Hollywood Ending est pour ainsi dire le seul film de Woody Allen où il dézingue avec autant de plaisir jouissif le microcosme hollywoodien, bien éloigné, il est vrai, de son univers créatif… L’histoire commence d’ailleurs par une parodie hilarante d’une réunion de production, suivie d’une scène où Hal, installé au bord de sa piscine, trouve « très malin » une idée débile lue dans un script pour teenage movie. Le duo de producteurs masculins est gratiné, entre le mâle dominant qui croit tout savoir (Hal) et le vieux beau trop bronzé qui ne sert à rien sauf à contrôler le respect du budget sur le plateau (Ed/George Hamilton). Entre Val Waxman et ces deux pontes du « business », le dialogue semble impossible. Lors de leur première rencontre, Val, qui est de la vieille école, n’a aucune idée de ce que ses interlocuteurs veulent dire par « démographie » ou « public visé ». A l’inverse, ses idées arty (film en noir et blanc – clin d’œil à Manhattan lorsque Waxman parle de New York comme « une ville en noir et blanc » –, bande originale de Cole Porter) sont rejetées : nous avons affaire à deux mondes et deux époques inconciliables. L’art n’a que peu de place dans cet univers de financiers, de parvenus et de parasites, cette « usine à gaz » où le seul langage que l’on maîtrise est celui des analyses de marché et des estimations budgétaires, à tel point que personne ne remarque que, frappé de cécité psychosomatique, Val dirige le film aveugle comme une taupe depuis le premier jour ! Une autre critique vise les journalistes invités sur les plateaux de tournage, vautours manipulateurs et plus intéressés par les ragots que par les secrets de tournage.

Contrairement à La Rose pourpre du Caire, Hollywood Ending est une vraie comédie dans laquelle le roi de la répartie fait mouche presque à chaque scène. Quelques one liners désopilants qu’on ne résiste pas à citer, juste pour le plaisir : (en parlant de la collection de old timers de Hal) « Si moi je conduisais une Mercedes de 1939, les gens me prendraient pour Himmler » ; (à propos du directeur photo chinois que Val veut engager sur son film) « Il a fait des choses fantastiques, surtout pour l’Armée rouge » ; (concernant un acteur atteint d’une tumeur cérébrale) « Il est devenu aveugle. Et après quelques mois, il est mort, ce qui est pire car tu as moins d’options. » ; « Je n’autorise pas quelqu’un qui a un herboriste à voir mes rushes ! » ; « L’inertie représente deux tiers des mariages en Amérique », etc. etc. Malgré la durée inhabituelle (près de deux heures) pour un film du cinéaste, on se bidonne toutes les cinq minutes.

La critique distillée avec talent fait d’autant plus mouche que, comme il en a l’heureuse habitude, Woody Allen ne se prend guère au sérieux et ne rate pas l’occasion pour s’attaquer également aux intellectuels. Lors d’une petite fête chez Val et sa starlette décérébrée Lori (Debra Messing / premier couple improbable du film), le metteur en scène se moque ouvertement des cinéphiles prétentieux. Waxman qualifie Les Enchaînés de chef-d’œuvre… car il déteste la fin (il pense toujours que les Allemands vont attraper Cary Grant et Ingrid Bergman !). Lorsqu’un invité assène que Hitchcock était un artiste qui faisait des films commerciaux, Waxman réplique « tu dis ça comme si c’était une qualité ! ». Une autre invitée poursuit en affirmant qu’un artiste qui rejette l’attrait commercial de ses œuvres est un narcissique qui pratique de la masturbation intellectuelle, ce qui incite Waxman à défendre la masturbation ! Il faut ensuite voir Waxman s’entourer de collaborateurs impossibles sur le plateau, d’un directeur photo chinois qui ne parle pas l’anglais à un chef décorateur voulant reconstituer Central Park alors qu’on tourne à New York, en passant par sa propre poule écervelée qu’il pistonne maladroitement. Enfin, la cécité temporaire de Waxman passe inaperçue car, tout autour de lui, les observateurs qui régurgitent des références et formules toutes faites (la journaliste invitée sur le plateau se demande s’il n’est pas un de ces génies qui se sentent à l’aise dans le chaos, « comme Fellini » !) n’y connaissent en réalité strictement rien.

La conclusion du film est très drôle. Val a retrouvé la vue mais le film est parfaitement incohérent et est rejeté partout par le public et la critique. Partout, sauf… en France, où il est considéré comme un des cinquante meilleurs films américains et où Waxman est qualifié de génie ! Le metteur en scène s’écrie alors « Dieu merci, il y a les Français ! » et part s’installer à Paris avec Ellie, son amour retrouvé (encore un couple totalement improbable). Un clin d’œil humoristique au cinéma d’auteur français, certes, mais aussi et surtout une nouvelle occasion pour Woody Allen de se moquer de lui-même. Après tout, ce cinéaste plus européen qu’américain n’a-t-il pas cité dans ses dix meilleurs films de tous les temps (Sight & Sound, 2012) La Grande Illusion, Les Quatre Cents Coups et Le Charme discret de la bourgeoisie ? Même quand il ridiculise ce cinéma hollywoodien aux antipodes de son univers, notre homme ne se prend jamais au sérieux. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

« Crash » : la chaleur de la chair, la froideur de la mécanique

Carlotta Films consacre un coffret ultra-collector au Crash de David Cronenberg. Le maître du body horror y donne la pleine mesure de ses obsessions.

La voiture n’est pas seulement une mythologie barthésienne. Elle incarne le mouvement et le voyage, deux attributs qu’on pourrait tout aussi bien accoler au cinéma. D’une certaine manière, Crash opère une jonction continue entre l’automobile et le septième art. Le film possède ainsi son metteur en scène diégétique, Vaughan. Ce dernier dirige devant des spectateurs conquis des reproductions d’accidents mythiques. Ses scénarios, ce sont les crashs de James Dean ou Jayne Mansfield. L’accessoire qui lui est indissociable, c’est une Lincoln noire chargée de symboles, puisqu’elle est similaire à celle dans laquelle fut assassiné John Kennedy. Ses storyboards, il les dessine à même le corps des fétichistes-cascadeurs qu’il a castés. On retrouve là une vieille passion de David Cronenberg : le body horror, mais aussi l’alliage de la biologie et de la technologie. Crash n’est qu’un va-et-vient incessant, de la première à la dernière scène, entre la chaleur de la chair et la froideur de la mécanique. Dès l’ouverture, une femme sculpturale et dénudée se voit maintenue entre le fuselage d’un avion et le corps de son amant. Quelques instants plus tard, avec d’autres protagonistes et nonobstant quelques variations mineures, les mêmes postures charnelles se reproduisent sur les lieux d’un tournage cinématographique. Le projet de Vaughan n’inclut-il pas d’ailleurs le « remodelage du corps humain par la technologie moderne » ? La Mouche immortalisait des transformations organiques glaçantes, Vidéodrome des cassettes vidéo sorties d’une plaie abdominale, Scanners des boîtes crâniennes explosées. Dans Crash, la caméra de David Cronenberg s’attarde sur les blessures et meurtrissures corporelles (tous les protagonistes y passent), sur des appareils médicaux externes et même, dans un climax horrifique, sur du cuir chevelu arraché et solidement fixé à l’habitacle d’une voiture.

Crash est un film qui ne se raconte pas. David Cronenberg lui-même, pourtant célèbre pour ses propositions organo-horrifiques, trouvait excessif et dérangeant le roman originel de James Graham Ballard. Hypnotique, inconfortable, filmé avec une élégance discrète, bercé par les ritournelles d’Howard Shore, Crash pourrait être qualifié d’expérience en ce sens qu’il trouble les repères usuels du public. La voiture y est certes mise en scène de manière classique, mais elle est invariablement associée au sexe, à la dégradation (matérielle ou corporelle) et, in fine, à la mort. Comme dans le Christine de John Carpenter, elle n’est que désirs, pulsions, expression ultime du « ça » freudien. Elle demeure un objet de fantasme et de consommation, mais elle en supporte une lecture déviante. Catherine, engagée dans un mariage libre avec James, imagine ainsi la Lincoln de Vaughan comme un baisodrome sur roues empestant le sperme. Le docteur Remington confesse ne se livrer à ses liaisons que sur la banquette arrière d’une voiture. La tôle froissée apparaît tellement aphrodisiaque qu’un groupe de fétichistes s’adonne à la masturbation collective devant des vidéos… de crash-tests. Même quand une relation charnelle est engagée dans une station de lavage (très belle séquence au demeurant), les brosses caressant la carrosserie et les projections de produits nettoyants s’appréhendent comme des allusions sexuelles limpides. L’expression « psychopathologie complaisante » est employée à bon escient dans le film. Si David Cronenberg trouble son public – la Croisette cria au scandale à l’époque –, ce n’est pas en raison de quelconques velléités pornographiques, mais plutôt en recourant à un substrat volontiers malsain et expurgé de tout jugement. Même quand les protagonistes s’arrêtent sur les lieux d’un carambolage pour prendre insouciamment quelques clichés, personne, parmi les secouristes, n’y trouve rien à redire. Au contraire, les lumières bleues ou rouges, la fumée, les courts panoramiques et la photographie soignée de Peter Suschitzky rendent la séquence très sensorielle. Au fond, Crash n’est rien d’autre qu’une mécanique bien rodée, ardente dans sa représentation libre du sexe, glaciale quand cette dernière se superpose aux affres des accidents routiers. On n’en attendait certainement pas moins de David Cronenberg.

BONUS & TECHNIQUE

Carlotta Films propose une nouvelle restauration 4K inédite en France. Force est de constater que l’image apparaît propre, dénuée de scories, avec une bonne gestion des couleurs. Les pistes sonores sont elles aussi satisfaisantes. Un livre de 160 pages est compris dans le coffret ultra-collector. Ce dernier retrace la genèse de Crash, fourmille d’anecdotes, intègre une interview de David Cronenberg, rappelle le caractère sulfureux du film (on lui reprocha notamment un « esthétisme porno chic ») et en identifie certains motifs qu’on peut aisément relier au cinéma du réalisateur canadien (le plus évident demeurant l’obsession organique). Il est également question, assez longuement, de la musique d’Howard Shore et du roman de J.G. Ballard.

Le blu-ray comprend de nombreux suppléments : une rencontre avec David Cronenberg et Viggo Mortensen, un entretien avec le chef opérateur Peter Suschitzky – qui évoque la « sympathie intellectuelle » qui le lie à Cronenberg, la dureté restituée à l’écran via la photographie ou les conditions de tournage difficiles –, une intervention du producteur Jeremy Thomas – qui revient sur la patte de Cronenberg, la diversité de son travail, la censure londonienne ou la réception scandalisée de Crash à Cannes – ou encore trois courts-métrages relativement récents dont l’intérêt nous paraît discutable. Le compositeur Howard Shore et la directrice de casting Deirdre Bowen ont également voix au chapitre et complètement de manière idéale un coffret pour le moins engageant.

BD 66 • MASTER ULTRA HAUTE DÉFINITION •HEVC • 2160/23.98p • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD Master Audio 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • Couleurs • Durée du Film : 100 m

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD Master Audio 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • Couleurs • Durée du Film : 100

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • 576/50i  • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Version Française Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 96 mn

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4.5

Cromwell : le despote inspiré par Dieu

Rimini sort de ses cartons une épopée historique épique signée Ken Hughes, Cromwell (1970). Prenant quelques libertés avec la réalité historique, le film demeure un vrai plaisir cinéphile grâce notamment à la reconstitution aux petits oignons et aux prestations de haut vol de tous les comédiens. On n’en attendait pas moins pour rendre compte du parcours sinueux et de la personnalité indomptable et controversée du lord-protecteur d’Angleterre, du pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande (1599-1658), considéré tantôt comme un dictateur régicide, tantôt comme le briseur des chaînes de son peuple.

Doit-on s’étonner que, dans la carrière de Ken Hughes, deux de ses meilleurs films soient des récits historiques ? En trois décennies d’activité et une vingtaine de longs-métrages, le metteur en scène anglais s’est frotté à peu près à tous les genres, de la comédie musicale au thriller et du drame au film pour enfants. Dans ce florilège inégal, on retiendra subjectivement deux œuvres qui, non seulement surnagent, mais ont tendance à bien vieillir. Avec dix années d’écart entre eux, Les procès d’Oscar Wilde (1960) et Cromwell (1970), tous deux écrits par Hughes, s’intéressent à un duo de figures historiques anglaises majeures, certes dans des domaines et des époques très différentes. La filière historique rencontre visiblement un vrai intérêt personnel du cinéaste, qui s’est investi dans des recherches historiques conséquentes. Ces dernières n’empêchent pas la marge de liberté qui a été prise avec la réalité historique et qui lui a été d’ailleurs copieusement reprochée, mais elles s’inscrivent malgré tout dans la grande tradition britannique de mise en valeur du passé (partagée par l’ennemie héréditaire, la France), et elles expliquent en partie pourquoi on pardonne aujourd’hui aisément ces infidélités pour se laisser emporter par le souffle épique de la guerre civile anglaise (1642-1651) et par l’aura de son bouillant général…

L’idée de l’homme providentiel irrigue l’ensemble du récit. Celui-ci débute d’ailleurs par un Cromwell retiré de la vie parlementaire, se consacrant à l’entretien de son domaine, fréquentant l’église et, désenchanté par la vie politique anglaise, envisage d’emmener sa famille en Amérique. Comme dans un scénario de western dans lequel la veuve et l’orphelin supplient le héros de « rempiler » pour chasser la vermine terrorisant le village, des collègues parlementaires se rendent dans son domaine et tentent de persuader Cromwell de revenir au parlement pour tenter de s’opposer aux agissements du roi, voire de mener la rébellion populaire s’il le fallait. Homme épris d’ordre et de justice, le fermier-gentilhomme refuse net. Cette visite et l’importance donnée au futur lord-protecteur sont historiquement incorrectes, puisque Cromwell était pratiquement un inconnu à l’entame de la guerre civile. Plus proches de la réalité sont les raisons qui poussent finalement celui-ci à retourner dans l’arène politique : le despotisme de Charles Ier et ses concessions de plus en plus visibles au catholicisme romain, la religion de son épouse, la reine Henriette-Marie. Or Cromwell est un puritain dévot, qu’on qualifierait aujourd’hui de « radical », allergique au moindre soupçon de papisme – dans l’église qu’il fréquente, toute ornementation entrant en contradiction avec le dénuement puritain provoque chez lui une rage incontrôlable. Son obsession religieuse est bien mise en valeur, et lui servira à justifier toutes ses décisions, même les plus musclées. Ses prises de parole au parlement sont de plus en plus entendues, et se font de plus en plus violentes. En 1642 il accepte finalement de rejoindre l’armée parlementaire, où ses succès à la tête de sa cavalerie face aux armées royales marquent le début de son ascension irrésistible.

La prestation des deux comédiens principaux figure parmi les atouts évidents du film. Dans le rôle-titre, Richard Harris campe à merveille cet individu incorruptible et inflexible, certes (largement) idéalisé mais dont la vision historique le fait percevoir avant les autres qu’une révolution politique est inévitable. On notera l’ironie de voir un comédien irlandais incarner un personnage qui fit tant de mal aux Irlandais et qui traîne dans ce pays une réputation détestable jusqu’à nos jours ! Si la prestation de Harris est excellente – quoique sans doute un brin théâtrale pour un public actuel –, il se fait néanmoins voler la vedette par Alec Guinness, l’acteur fétiche de David Lean, incroyablement juste et nuancé dans le rôle du souverain Charles Ier. Autant Ken Hughes force un peu le trait concernant Cromwell (même son coup d’état de 1653 est expliqué par sa seule volonté d’instaurer une république démocratique… Cromwell lui-même doit se retourner dans sa tombe !), autant il peint un Charles Ier non seulement proche de la réalité (sans doute)… mais un passionnant personnage de cinéma. Infatué de son statut divin et par conséquent inattaquable, homme profondément ancré dans son époque qui ne comprend pas les nouvelles aspirations d’une société en pleine mutation, le souverain anglais alterne moments d’arrogance aveugle (partagée par son neveu le prince Rupert, incarné par un jeune Timothy Dalton) et de réel désemparement. Certaines de ses rencontres avec Cromwell – là encore largement fictionnelles – brouillent les pistes : lequel des deux hommes est le plus raisonnable, le plus estimable ? Opposition classique entre un héritier d’un monde qui refuse de disparaître et un représentant d’une nouvelle ère… La dignité affichée par le Stuart dans la défaite, le jugement et la condamnation, jusqu’à sa décapitation publique en 1649, apparaît comme anachronique dans un monde désormais assoiffé de revanche sociale, qui rejette indistinctement les valeurs de cette aristocratie exécrée. L’adieu à ses enfants et sa marche vers le billot constituent un sommet émotionnel du film ; Alec Guinness y est remarquable.

Comme souvent dans les films historiques britanniques, un soin particulier a été apporté aux reproductions d’époque. Il est impossible de ne pas mentionner les costumes, bien sûr, pour lesquels Vittorio Nino Novarese remporta même un Oscar, mais aussi les batailles montrées dans le film, qui mobilisèrent d’innombrables figurants et dont le rendu a résisté au temps. Les personnages secondaires sont nombreux, tant du côté des parlementaires (les comtes de Manchester et de Strafford) qu’au sein de la maison royale (la reine, Sir Edward Hyde, le prince Rupert). Ils sont tous brillamment interprétés par d’excellents acteurs britanniques qui donnent vie à leurs rôles, bien aidés par un scénario qui leur ménage des dialogues ciselés et leur attribue une personnalité à part entière. Cromwell est une fresque historique particulièrement vivante, brillamment écrite et mise en scène, bien équilibrée et interprétée par des acteurs talentueux et investis. Le film fête son demi-siècle mais, à ce jour, on aurait du mal à trouver une meilleure œuvre filmée sur ce personnage captivant que fut Oliver Cromwell.

Synopsis : Le parlementaire Oliver Cromwell, retiré du monde politique, ne peut plus tolérer la manière de gouverner du roi Charles Ier et l’oppression exercée par la classe dirigeante. Il mène les troupes parlementaires dans la guerre civile anglaise afin d’abattre la monarchie et d’instaurer une dictature parlementaire placée sous son autorité.

Bonus

Un seul supplément est inclus, mais il est une vraie valeur ajoutée au film. Rimini, l’éditeur, est sorti des sentiers battus en proposant un entretien non pas avec un spécialiste du cinéma, mais avec un historien, ce qui convient parfaitement au sujet. L’invité est très bien choisi, puisque Bernard Cottret est non seulement un spécialiste de l’histoire d’Angleterre et de la Réforme, qui a publié un ouvrage consacré à Oliver Cromwell, mais il connaît bien le film de Ken Hugues et en partage une analyse pertinente. L’historien confirme les nombreuses inexactitudes historiques du film, dont il mentionne les plus évidentes (Cromwell n’était aucunement un soldat de la démocratie, il n’a rencontré le roi qu’une seule fois, etc.). Plus intéressant, il les explique par la volonté de plaire au « grand frère » américain, alors que nous sommes à l’époque de la sortie du film en pleine guerre froide. Présenter Cromwell comme une sorte de Thomas Jefferson britannique, pétri d’idéal démocratique, s’inscrit donc dans l’ère du temps, voire carrément dans une volonté politique. On est tentés de compléter cette analyse par un fait plus terre-à-terre : comme expliqué plus haut, après avoir tenté de financer le projet plusieurs fois, c’est de l’argent américain qui permit à Hughes d’enfin le concrétiser… Enfin, Cottret juge que l’importance de la croyance religieuse dans le parcours de Cromwell, pourtant assez explicite dans le film, n’y est pas assez soulignée par rapport à la réalité historique, mais il estime à juste titre que la musique de Frank Cordell vient combler cette « lacune » narrative. Et puis, comment ne pas rejoindre ce grand spécialiste lorsqu’il concède bien volontiers que, malgré ses écarts avec l’Histoire, il revoit toujours avec enthousiasme cette œuvre très réussie ?

Suppléments de l’édition DVD :

  • Interview de Bernard Cottret
  • Livret de 24 pages

Cromwell : Bande-annonce

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4

Festival Lumière 2020 : le vibrant Rouge de Farid Bentoumi

Plusieurs films sous le label Festival de Cannes 2020 ont été présentés au Festival Lumière 2020. C’est le cas de l’excellent et vibrant Rouge de Farid Bentoumi. 

Rouge est sans cesse animé par cette urgence, celle qui attaque la pollution perpétrée par les entreprises avec les rejaillissements que cela peut avoir sur l’environnement et leurs employés. Une urgence qui voit se déployer toute sa trame composée de plusieurs strates où le drame sanitaire se répercute avec d’autant plus de violence avec le drame familial. Là où Dark Waters de Todd Haynes prenait plus de temps à observer les rouages de la recherche et les conséquences d’un tel abandon dans la vie d’un homme et la dévotion financière et matérielle que peut demander de telles affaires, le film de Farid Bentoumi est dans l’action, dans un présent continu et souhaite montrer les répercussions sociales et sociétales que peuvent avoir ces alertes. 

Avec sa caméra à l’épaule et sa mobilité de plans, Rouge est en mouvement, scrute le moindre détail et n’élude rien dans le vivier d’une entreprise chimique. La dureté du travail, la précarité de l’emploi des ouvriers, la pression financière sur toute une région, des revenus qui nourrissent des familles entières, le manque de suivi sanitaire, la non-fiabilité des audits environnementaux et même les accords souterrains entre pouvoirs publics et patrons de boite. Farid Bentoumi ne noircit jamais le tableau pour le rendre manichéen, mais au contraire, essaye à son échelle, de rendre le dessein assez clair pour alerter les consciences et donner un point de vue global sur une situation préoccupante, qui notamment en France, se veut cloisonner par bon nombres d’obstacles juridiques et financiers. 

Malgré le réalisme de chaque minute et cette envie de coller à la peau d’une véracité qui s’offre à nos yeux, Rouge est avant tout un film de cinéma qui sait nouer ses enjeux « politiques » avec ses enjeux fictionnels. A cette occasion, c’est avant tout des portraits de femmes et d’hommes qui émeuvent par leur abnégation et les sacrifices qui les attendent. Avec cette écriture qui marie à perfection les genres, Rouge passe d’une scène de remontrances hiérarchiques tendue et mutique à une sublime scène de « déclaration de guerre » entre un père et une fille qui ne se comprennent plus. 

Les personnages sont à l’image du contexte évoqué : en eaux troubles et toujours sur une brèche morale où la conscience collective et l’intérêt individuel se télescopent dans l’esprit de chacun. Que cela soit cette ancienne infirmière urgentiste qui travaille désormais dans l’entreprise où son père exerce (et le reste de la famille) et qui est prête à perdre l’amour de sa famille pour sauver leur santé (impressionnante Zita Hanrot), que cela soit cette journaliste enceinte qui ne peut éteindre la flamme dénonciatrice qui brûle en elle (Céline Sallette), ou le portrait ambivalent de ce père de famille qui à la charge de bons nombres d’hommes et qui met sous le tapis des vérités pour sauver des familles qu’on aidera pas au moindre problème (Sami Bouajila). 

Car Rouge parle aussi de ça : au-delà de l’alerte et de l’aspect presque héroïque de la chose, Farid Bentoumi porte aussi un regard humain et vibrant sur une classe moyenne éviscérée par le travail. Le droit de parole de cette dernière est mis à mal pour des questions de survie à moyen terme alors que leur vie sur le long terme est déjà jetée dans le caniveau et des clairières bondées de déchets. Un grand film de son époque.

Bande Annonce – Rouge

Synopsis  :  Nour vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours. Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l’enquête sur la gestion des déchets. Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, cache bien des secrets. Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour va devoir choisir : se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité.

Fiche Technique – Rouge

Réalisateur : Farid Bentoumi
Scénario : Farid Bentoumi, Samuel Doux
Casting: Zora Hanrot, Céline Sallette, Sami Bouajila…
Sociétés de distribution : Ad Vitam
Durée : 1h28
Genre: Drame
Date de ressortie :  25 novembre  2020