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A Dark, Dark Man : un polar minimaliste dans les steppes kazakhes

Après La Tendre indifférence du monde, le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov nous immerge avec A Dark, Dark Man dans un polar minimaliste et fiévreux. 

Un policier corrompu qui doit noyer le dossier d’un infanticide (Bekzat), une journaliste qui veut comprendre et faire rejaillir la vérité du complot qui se trame, et deux innocents (au sens propre comme au figuré) dont la tête est mise à prix. A Dark, Dark Man ne révolutionne en rien le spectre du polar, ni dans la forme, ni dans le fond. Pourtant, tout ce que le cinéaste entreprend est d’une rare maîtrise. Il coche les cases du polar austère qui pourrait plaire aux aficionados de Melville ou de Refn (version Drive) : un acteur charismatique et taciturne, un environnement désolé et qui se veut être le premier témoin de la noirceur du monde qui tapisse chaque plan, une enquête plus nébuleuse que ténébreuse, des malfrats pervers sans aucune once d’empathie, un rythme lancinant, une écriture mutique s’évadant dans les espaces et la beauté de son cadre, puis une ambiance de western où les coups de feux se font aussi rares qu’impressionnants. 

Oui, A Dark, Dark Man semble presque aussi lisible que fiévreux. Mais il y a un mais. Adilkhan Yerzhanov refuse de s’accoutumer aux habitudes et semble vouloir déjouer la solennité du genre dans lequel il s’engouffre pour y tirer sa part de mysticité et d’imprévu. Derrière son évocation d’un pays miné par la misère, la violence et la corruption locale, le film tente de joindre les deux bouts en utilisant l’innocence du rire burlesque (les frères Coen) et la tragédie d’une réalité dramatique. Ce burlesque de situation est froid et n’est pas utilisé comme moyen d’échange dans une volonté de faire naître une rupture de ton entre les scènes. Au contraire, extrêmement monolithique, le film puise dans cette ambivalence des scènes pour confronter le mal et le bien. 

Cette combinaison, fine mais terriblement magnétique, fonctionne et se retrouve tout au long du film à l’image de ces deux séquences qui se suivent : après que Bekzat loin des regards scrupuleux ait étranglé à mort un autre homme qui jouait les mouchards, le candide prisonnier de Bekzat fait croire à ce dernier qu’il s’étouffe avec sa nourriture dans un drive-in. D’un côté, la mort se veut rêche et jonchée de sang, de l’autre, elle se veut être un jeu, une blague appartenant à la conscience, éloignée de toutes les turpitudes de la réalité malgré le regard larmoyant d’une journaliste qui comprend petit à petit ce qui se trame sous ses pieds. C’est aussi par ce sens du détail que le film exorcise ses influences parfois lourdes à porter. 

Même lors du climax final, avant que le sang ne gicle sur les murs, le simple énoncé de la justice et du discours d’arrestation fait naître un fou rire généralisé chez les personnages. A Dark, dark Man est un film qui souhaite juste trouver la lumière, la rédemption dans un esprit meurtri par le destin et perdu dans une obscurité qui se nappe sous un drap. Dans une mise en scène horizontale et millimétrée où les steppes sont comme des tableaux révélant une poésie macabre assourdissante, le film puise sa force. Crépusculaire est un terme souvent galvaudé, à bon ou mauvais escient, mais le film du cinéaste l’est dans toutes ses largeurs. Une réussite indéniable. 

Bande Annonce – A Dark, Dark Man

Synopsis : Bekzat est un jeune policier qui connaît déjà toutes les ficelles de la corruption des steppes kazakhes. Chargé d’étouffer une nouvelle affaire d’agressions mortelles sur des petits garçons, il est gêné par l’intervention d’une journaliste pugnace et déterminée. Les certitudes du cow-boy des steppes vacillent.

Fiche Technique – A Dark, Dark Man

Réalisateur : Adilkhan Yerzhanov
Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Casting: Daniar Alshinov, Dinara Baktybaeva…
Sociétés de distribution : Arizona Distribution
Durée : 1h50
Genre: Drame/Polar
Date de sortie :  14 octobre  2020

 

 

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4

Le capital au XXIème siècle : les clés pour comprendre le modèle capitaliste

Réalisé par Justin Pemberton et Thomas Piketty, d’après le best-seller éponyme de Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle est un documentaire très prenant qui répond aux questions qu’on n’avait pas osé se poser… A savoir, ce que rapportent respectivement les valeurs travail et capital, qui gagne le match et surtout, les perdants sont-ils les générations futures ? Sortie DVD en octobre 2020.

Un cours d’économie en mode divertissement 

La première force du Capital au XXIème siècle est son accessibilité à tous. Un documentaire d’économie peut rapidement tomber dans l’écueil de n’être réservé qu’aux spécialistes du propos, or le montage dynamique permet ici à n’importe qui de se sentir immergé dans le film. La clarté des explications, la simplicité parlante des faits choisis, qui demeurent pointus, jouent aussi dans l’addition. Les morceaux musicaux, souvent dénoncés, répondent parfaitement aux idées défendues par l’économiste Thomas Piketty et accentuent la véracité du contexte socio-économique actuel. A défaut de se reconnaitre dans les paroles traduites, le spectateur se reconnaîtra dans tel ou tel fait énoncé, tout simplement parce que le travail d’étude de Thomas Piketty est très complet. Au final, le découpage et la progression du film de Justin Pemberton font que les deux heures passent rapidement, sans donner au spectateur l’impression d’être noyé sous les informations, distillées avec pertinence.

Des informations qui s’assemblent 

En plus de nous fournir des données pertinentes qu’on ignorait (historiques, sociologiques, psychologiques, financières, économiques, etc.), l’un des points forts du Capital au XXIème siècle est de nous rappeler bien des choses qu’on a oubliées – ou serait-ce du refoulement ? – et de les remettre dans leur contexte, de les assembler dans un ordre qui éclaire l’équation.
Le film devrait être à voir par tous : pour comprendre notre société, son évolution et son histoire. Mais aussi pour comprendre comment fonctionne le modèle socioéconomique actuel, à savoir le capitalisme, pourquoi il s’est imposé, d’où il est parti et quelles évolutions il est en train de connaître aujourd’hui. Pour comprendre aussi que le capitalisme se fonde sur le capital, allié à l’utilisation du travail, et que si le nom de ce modèle n’est pas « travaillisme », il y a une raison. Thomas Piketty, épaulé d’autres spécialistes, donne de précieuses informations sur la valeur du capital, sa passation, ses potentialités, mais aussi sur le rôle qu’il joue dans notre société en déclin…
A l’heure où le capitalisme est sans cesse remis en question au profit de l’écologie, d’une volonté de retour en arrière et de décroissance, l’économiste interroge l’avenir de notre société si nous ne changeons pas et que ce modèle perdure.

Une volonté de changer les choses ? 

Le Capital au XXIème siècle dénonce autant qu’il informe, et ce qu’il est pertinent de constater est que, si nombre des dérives montrées à l’écran sont le fait d’entreprises et de multinationales contre lesquelles le travailleur lambda ne peut a priori rien – et c’est à nuancer -, un grand nombre de comportements capitalistes sont aussi le seul fait du consommateur, perdu dans un modèle consumériste qu’il ne remet pas suffisamment en question. L’économiste nous apprend aussi que lorsque la situation économique se dégrade, l’Histoire se répète : la montée actuelle du racisme serait due aux difficultés économiques, car à défaut d’accuser les multinationales responsables, le travailleur accuse l’étranger. C’est alors à nous qu’il incombe de changer les choses en commençant par se changer soi-même, pour qui sait, également faire changer les entreprises et la société ?
Dans les salles obscures dès le mois de juin, le documentaire vient de sortir en DVD, à un moment qui semble opportun, en ces temps troublés par la Covid-19, avec confinement, restrictions, couvre-feu. Alors qu’on a loué les bienfaits écologiques du confinement, qu’on a exhorté aux plaisirs simples, qu’on s’est indigné contre le tourisme de masse, pourquoi ne pas profiter de cette occasion donnée par la nature de remettre en question un modèle qui a fait son temps et qui – comme le démontre brillamment Thomas Piketty – court à sa perte ?

Après un best-seller, l’œuvre de Thomas Piketty poursuit sa course effrénée et bien utile en passant cette fois sur l’écran. Ce documentaire prenant devrait être vu par le plus grand nombre, et l’on se félicite de son succès, en particulier au vu du contexte actuel. Reste à espérer que les informations précieuses de l’économiste passent la frontière du divertissement et induisent une évolution comportementale positive. En tous cas, ce film ne sera gâché pour personne : tout le monde gagne à en apprendre plus sur le capital-isme. 

Le Capital au XXIème siècle : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Justin Pemberton
Scénaristes : Justin Pemberton, Matthew Metcalfe, Thomas Piketty
D’après le livre : Le Capital au XXIème siècle, Thomas Piketty, éditions du Seuil, paru en 2013
Montage : Sandie Bompar
Sortie : 2020
Pays : France, Nouvelle-Zélande
Version originale : anglais, français
Genre : documentaire, économie
Durée : 103 minutes

BAC Nord, un film de Cédric Jimenez : Polar musclé mais sans épaisseur

Depuis ses débuts en 2012, mais surtout en 2014 avec La French qui marqua sa consécration, Cédric Jimenez démontre son savoir-faire dans le thriller implacable et mouvementé. Son BAC Nord ne fait pas exception sur la forme, impeccable de maîtrise, mais échoue à donner une vraie envergure à son propos et ses personnages.

Synopsis : En 2012, les quartiers nord de Marseille détiennent le « titre » du pire taux de criminalité de France. En raison de la pression de la hiérarchie, les policiers de la BAC Nord vont tout faire pour améliorer leurs résultats. Certains vont parfois franchir la « ligne jaune ».

Commençant directement au cœur de l’action, BAC Nord ne perd pas de temps à présenter ses personnages et leur quotidien en adoptant une approche quasi documentaire par son réalisme très cru. La note d’intention de Jimenez est donc d’emblée annoncée et vise une immersion totale dans son étude de la criminalité marseillaise et des moyens mis en place par la police pour y faire face. Un choix qui privilégie l’efficacité brute à l’identification mais un choix qui viendra aussi pénaliser son film lorsque celui-ci embraiera sur son dernier acte. Prenant très peu de temps sur l’exposition, il réduira assez vite ses personnages à une caricature du flic viril sans vraie substance et ne fera que très peu d’efforts à tenter de les sortir du contexte de leur travail. La représentation de la vie familiale du personnage de Gilles Lellouche tient presque de la blague tandis que celle entre Karim Leklou et Adèle Exarchopoulos tombe vite dans les clichés attendus pour essayer de maladroitement offrir une accroche plus émotionnelle. C’est l’amitié qui unit le personnage de François Civil et une de ses indics qui s’avèrera plus réussie et permettra une vraie empathie même si l’enjeu qui en découle n’est traité qu’en second plan et n’intervient que bien trop tard dans le récit.

En soi un tel manque au niveau de l’émotion ne serait pas un problème, surtout au vu des deux premiers tiers du récit très terre-à-terre, mais c’est sans compter une conclusion qui mise intégralement sur l’affect lié à ses personnages qu’il aura finalement passé peu de temps à construire. Même si la dynamique entre le trio principal fonctionne, avec quelques touches d’humour bien senties qui témoignent de leur complicité, l’écriture ne leur permet pas vraiment de se développer et les laisses trop souvent prisonniers de leur caricatures. Comme souvent chez Jimenez, un académisme narratif découle de son intrigue et celle-ci peine en plus à vraiment porter un regard et un propos sur ce qu’il filme. Même si on y voit une critique très claire de la hiérarchie policière et de la pression gouvernementale, faisant de la police un promontoire politique régi par des impératifs douteux, Cédric Jimenez n’applique pas cette même ambivalence à ses personnages. Ils les traitent avec trop d’indulgence, étant clairement orienté malgré des failles qu’il aurait été pertinent à explorer. BAC Nord ne sait donc jamais vraiment se placer que ce soit en docu-fiction impartial ou en œuvre capable de vrai jugement, lui manquant donc un regard. D’autant plus difficile à assumer alors que dans sa première heure il se confronte directement aux Misérables de Ladj Ly, dont certaines scènes apparaissent même comme des réponses à ce dernier, mais le film de Jimenez n’en a jamais l’impact ou l’intelligence.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il en est raté. Déjà car il dispose d’un casting exemplaire, où le trio d’acteurs démontre une alchimie et un naturel évident avec un Gilles Lellouche impérial et un très bon Karim Leklou. C’est ici encore François Civil qui tire son épingle du jeu avec son look improbable et son rôle de bêta au sang chaud mais au grand cœur. Il démontre encore être une des valeurs sûres du cinéma français et livre une fois de plus une excellente performance. Même Adèle Exarchopoulos parvient à être convaincante malgré un rôle plus qu’anecdotique. Cela démontre le savoir-faire de Jimenez à diriger ses acteurs, et le cinéaste en profite aussi pour démontrer tout son talent derrière une caméra. Il signe une mise en scène millimétrée, implacable et dans ses moments les plus musclées même assez virtuoses pour gérer la tension et la confusion qui règnent à l’écran. Il accouche même d’un morceau de bravoure assez phénoménale vers la fin de son deuxième tiers qui nous maintient en apnée et sous pression pendant près de 15 minutes dans une séquence d’action qui brille par sa lisibilité et son ampleur. On regrettera peut-être une bande son un peu trop m’as-tu-vu mais BAC Nord brille par sa technique, montage au cordeau et photographie soignée, et démontre la capacité de Jimenez de concocter avec peu de moyens un film spectaculaire et musclé qui ne sera jamais pris en défaut sur son efficacité formelle.

BAC Nord est quelque peu décevant dès qu’on se plonge un tant soit peu sur son écriture assez succincte qui peine à vraiment donner de l’épaisseur à son propos et ses personnages. Il manque d’une véritable orientation même s’il parvient à s’imposer comme un thriller musclé et particulièrement efficace. Idéal pour tous ceux qui veulent passer leur samedi soir devant un polar à la technique irréprochable et bien joué, limité par sa conclusion qui manque de poigne et la frilosité de son propos, BAC Nord garantit quand même un honnête divertissement.

BAC Nord : Bande annonce

BAC Nord : Fiche technique

Réalisation : Cédric Jimenez
Scénario : Benjamin Charbit, Audrey Diwan et Cédric Jimenez
Casting : Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Adèle Exarchopoulous, Kenza Fortas, …
Photographie : Laurent Tangy
Montage : Simon Jacquet
Musique : Guillaume Roussel
Producteurs : Hugo Sélignac et Vincent Mazel
Production : Chi-Fou-Mi Productions, France 2 Cinéma et StudioCanal
Distributeur : StudioCanal
Durée : 100 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 23 décembre 2020

France – 2020

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3

Festival Lumière 2020 : A History of Violence de David Cronenberg

Alors que le Festival Lumière 2020 nous a offert la diffusion de Falling, la première réalisation de Viggo Mortensen, cette édition est aussi revenue sur l’un des rôles phares de l’acteur : A History of Violence de David Cronenberg. 

Habitué aux films qui absorbent les frasques du corps et se questionnent sur la caractéristique organique de la technologie, A History of Violence se veut être une oeuvre plus généraliste et surtout, plus mythologique. Capitonné entre film noir et drame familial, A History of Violence nous dépeint une société instinctive et sur les nerfs dans laquelle la famille serait une meute où le plus fort règne sur le plus faible. Cronenberg imagine alors la naissance de l’Amérique en dévoilant, tout en dévisageant, le véritable reflet d’une communauté qui se construit sur la violence, la folie de la filiation (le fils qui envie la virilité de son père) et qui suit avec avidité l’odeur du sang. L’enclos familial qui semble si serein au préalable n’est qu’une énième illusion d’une liberté d’être soi qui s’efface. 

La simplicité du postulat de départ n’est que la fine surface d’un film à plusieurs couches. Un homme marié et père de deux enfants, propriétaire d’un restaurant d’une petite bourgade, tue par légitime défense deux malfrats qui voulaient s’en prendre à lui et à ses employés. Mais ce geste héroïque, qui semble si fluide et expérimenté, ne restera pas dans l’oreille d’un sourd. C’est alors qu’une bande de mafieux va vouloir le rencontrer. Tom Stall n’est peut-être pas celui qu’il dit être, cachant un passé plus tortueux qu’il n’y parait. Sous ses faux airs de série B, détenant un sens de l’efficacité redoutable et un découpage à toute épreuve, l’oeuvre de Cronenberg nous enfonce dans une noirceur totale, à l’image de son personnage principal : Viggo Mortensen incarne parfaitement ce père de famille aux allures idéales dont l’aura va petit à petit se craqueler entre un passé qui le rattrape et une violence chaotique qui le consume. 

Pourtant David Cronenberg ne réalise pas un film à thèse. Alors qu’il s’apparente à une parabole qui égratigne une certaine vision de la justice et de la vengeance individuelle, A History of Violence est avant tout un objet cinématographique saisissant, qui ne dépare pas avec les obsessions de son cinéaste sur le corps et ses affres, par son ambiance quasi primitive qui s’enroule au travers de joutes sexuelles maritales torrides ou par des fulgurances sanglantes à l’esthétique tranchante. La mise en scène de David Cronenberg est en totale adéquation avec son film, où l’élégance des plans expressionnistes et l’aspect filiforme du montage s’acclimatent idéalement à la haine chaotique des personnages (incroybale Ed Harris). 

Film de « commande » sur la nature humaine et la canalisation de ses démons, A History of Violence nous montre que l’Homme aime se dissimuler pour mieux se calfeutrer dans la société et créer un semblant d’imaginaire collectif rassurant à défaut d’être réellement honnête. A History of Violence est un bloc de marbre sur le mal et la dégradation des valeurs communautaires, à l’efficacité redoutable et d’une élégance stylistique mémorable.

Bande Annonce – A History of Violence

Synopsis : Tom Stall, un père de famille à la vie paisiblement tranquille, abat dans un réflexe de légitime défense son agresseur dans un restaurant. Il devient alors un personnage médiatique, dont l’existence est dorénavant connue du grand public…

Fiche Technique – A History of Violence

Réalisateur : David Cronenberg
Scénario : Josh Olson
Casting: Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris…
Sociétés de distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h35
Genre: Drame
Date de sortie :  2 novembre 2005

« Requiem pour un massacre » : la guerre à travers des yeux d’enfant

Potemkine propose le chef-d’œuvre d’Elem Klimov Requiem pour un massacre en DVD et blu-ray. L’édition est augmentée de nombreux suppléments éclairant à la fois le film et sa position particulière dans l’histoire du cinéma.

Requiem pour un massacre investit un genre déjà considérablement éprouvé. Des œuvres séminales telles qu’Apocalypse Now, Les Sentiers de la gloire ou Le Jour le plus long l’ont précédé dans une entreprise de déconstruction de la guerre. L’originalité de la démarche d’Elem Klimov tient à un point de vue : celui de Fliora, un enfant enrôlé dans la résistance biélorusse face à l’hégémonie nazie. Si la singularité du parti pris est à relativiser – nous sommes en 1985, bien après Jeux interdits ou Allemagne, année zéro –, la radicalité de la mise en scène et ses assises sensorielles, perçues à travers un regard juvénile, font de ce film un chef-d’œuvre proprement vertigineux.

Chez Elem Klimov, la guerre est omniprésente, sous terre comme au ciel. Au bourdonnement des avions allemands survolant la Biélorussie répondent les armes à feu lâchement enterrées dans le sable. L’absurdité belliqueuse est peu à peu mise à nu : la résistance soviétique ressemble d’abord à un camp de vacances – photos de groupe à l’appui – avant que l’insouciance relative ne se voit contrariée par les bombes fusantes, les incendies de villages, les agressions sexuelles ou les charniers. À chaque fois, les sens sont mis à l’épreuve. Ce sont des effets sonores étourdissants, des visions cauchemardesques, de longues plages dénuées de dialogues, la photographie sépulcrale d’Aleksei Rodionov, des jambes maculées du sang du viol, des tas de cadavres révélés le temps d’un panoramique. Même les éléments semblent s’y mêler : la traversée éprouvante d’un marécage renvoie en seconde intention à l’obstacle, la souillure et la douleur. Le temps apparaît comme dilaté, en suspension, altéré par des tableaux à la fois hyperréalistes (les mouches chez Fliora, la mise à mort de la vache) et presque irréels (la fuite dans une forêt ployant sous les bombes).

À cette démesure guerrière se juxtapose la mesure intime. Quand Elem Klimov ne filme pas l’anéantissement d’un pays, il prend appui sur la perdition de Fliora. Son visage ébahi, terrifié, livide, crispé, en pleurs ou meurtri, ses respirations irrégulières ou oppressées, ses postures lasses et dévitalisées concourent à inscrire la souffrance au cœur du film. La Biélorussie de 1943, ce sont des chaussures en lambeaux, des enfants munis de fusils, des Églises partant en fumée, des vivres réduits à leur portion congrue, une représentation du Führer qu’on transbahute comme un totem. C’est un pays au bord du précipice, où on maudit l’Allemand en slave et le Soviétique en allemand. Sans qu’on puisse instinctivement en saisir le sens profond, Elem Klimov insère à la fin de Requiem pour un massacre une séquence au symbolisme fort : on observe alternativement Fliora mitraillant une affiche d’Hitler et des images d’archives rembobinées. C’est un peu comme si chaque coup de feu contribuait à exorciser un peu plus les démons du nazisme.

TECHNIQUE & BONUS

Le film est une authentique expérience sensorielle qui méritait une édition digne de ce nom. C’est chose faite, puisque la qualité visuelle et sonore est ici au rendez-vous. Les couleurs sont ravivées, le grain bien géré et les pistes audio parfaitement exploitées. Parmi les très nombreux bonus, on retiendra bien sûr l’interview d’Elem Klimov, le document d’Albert Dupontel (évoquant l’incarnation du personnage, les partis pris radicaux ou la postérité du film), les commentaires de Nicolas Boukhrief (les côtés démentiel, intemporel ou kubrickien de l’œuvre ou l’implication probable des autorités soviétiques) ou de Gaspar Noé (la proximité avec les personnages, la vision de la guerre, le langage limpide ou le format 4/3). Une analyse de la fin de Requiem pour un massacre est également proposée : on y évoque la distance opérée par un plan où la caméra se déporte lentement dans la forêt pendant que les belligérants poursuivent leur route ou la polysémie des villages brûlés dans l’imaginaire allemand et soviétique. Sont également présents des films d’actualités soviétiques, des interviews diverses et une analyse de la représentation de la guerre.

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5

Ghosts of Mars (2001) de John Carpenter : un mars et un départ

Quand un millénaire s’ouvre pour de bon, un dernier fantôme sort de la tête du Gandalf émacié de la série B. Ghost of Mars, 2001, l’odyssée de l’espèce menacée par l’essoufflement d’un cinéaste las et badass, bien heureux de lâcher un dernier grand métrage en partant vers l’horizon sans se retourner. Enfin, ça c’était avant The Ward en 2011, qui gâche du coup cette intro crépusculaire. On n’a qu’à dire qu’il n’existe pas.

Synopsis: En 2176, Mars est devenue une colonie où vivent quelques milliers de colons qui tentent difficilement de terraformer la planète. Le commandant Helena Braddock (Pam Grier) et le lieutenant Melanie Ballard (Natasha Henstridge) sont envoyées avec leur brigade vers la cité minière de Shining Canyon avec pour mission de mettre la main sur un dangereux criminel, Desolation Williams (Ice Cube), afin de le ramener à la capitale pour y être jugé. Mais la ville où ils débarquent semble étrangement vide de ses habitants. Pénétrant plus avant dans les locaux de la prison, ils découvrent une poignée de prisonniers et « Desolation » Williams enfermés dans les cellules. L’un d’entre eux se comporte étrangement, se mutilant et se lacérant la peau. Les couloirs des autres habitations sont jonchés de morceaux de cadavres et décorés de sculptures métalliques à l’aspect barbare et inquiétant.

See, text and sun

« Salut, c’est quoi le texte ?

– Voilà, lisez ici.

– Beuaaaaaaaaaaaaaaargh, c’est bien ça ?

– Voilà.

– Sur trois pages.

– Pardon, 4, j’ai oublié la scène de fin. »

Ce rare extrait de l’audition du méchant en chef de martiens devenus zombies, Richard Cetrone, témoigne de l’atmosphère d’une œuvre incomprise, et c’est le meilleur compliment qu’on puisse lui faire. Ghost of Mars ne plaît pas aux jeunes, aux vieux, les nostalgiques d’Assaut, de The Thing et les autres en parlent plus en milieu confiné : Ghost of Mars, c’est quelque chose de spécial. Une œuvre d’un homme qui ici, en tournant dans une campagne mexicaine une histoire de zombies martiens, tout droit sortis d’une pochette d’album de Kiss, refusait encore une fois et pour toujours de faire comme les autres.

Mars défense

Ghost of Mars a besoin d’avocats. Le film est vertigineux d’audaces de narration et de mise en scène que John Carpenter n’a jamais véritablement osées avant, dans un emballage refusant de rendre ces gisements accessibles. Une narration des événements éclatée entre tous les protagonistes, une bande-son métal ringardisée omniprésente, une retraite de flingueurs digne des légions romaines, chorégraphiée avec génie : pour en prendre pleinement conscience, il faut creuser, libérer au passage quelques démons d’une filmo incomparable et être contaminé par l’esprit hurlant son anti-conformisme à chaque âge. Quand se pointe la mort du cinéma organique, chargé des chairs pendantes à la Tom Savini, évoquées par Rob Bottin dans The Thing, Ghost of Mars prend la posture de l’hommage désenchanté à tout un pendant du 7ème art stylisé et idéalisé depuis.

La soif du mal

Les héros débarquent dans une colonie de mineurs sous-payés, qu’on a envoyés au casse-pipe piocher dans une mine qu’il ne fallait pas trop chatouiller. Elle est déserte, le vent pourrait y souffler quelques brins de paille. Il n’y manque que Gary Cooper pour faire coucou. Sur le tournage, John Carpenter évoque toutes les sources de son cinéma, exorcise ses démons, littéralement, filmant dans une mine indienne où il a voulu des prières pour saluer ces fantômes. Il est le dernier cinéaste à croire au mal en tant que tel, celui qui échappe aux religions, aux clergés et aux philosophes. M le maudit est là, partout, derrière chaque crevasse.

Ah si j’étais riche !

Avec 28 millions de dollars de budget, John Carpenter vole au-dessus des 15 millions de The Thing, qui était son œuvre la mieux dotée. Mais il tourne encore ici avec le style et la patte fauchée qui ont construit une filmographie à contre-courant de ce que la série B devenait déjà en 2001. Une série de films interchangeables, hantés par les blockbusters en cherchant à chaque plan l’évocation de masses, les grands angles et le style assommant qui sera cristallisé dans l’affolante saga Fast & Furious. Ghost of Mars a aussi son mastard qui ne sourit jamais : cube de glace (ice cube) est de la partie, et on souhaite à tous les gros bras aussi expressifs qu’une bûche d’être un jour mis en scène de la sorte, ne serait-ce que dans un seul plan. On souhaite aussi à tous les futurs petits scripts sur lesquels lorgnent les algorithmes Netflix et Amazon pour faire du stock d’être un jour mis en images avec autant de désintéressement. Car Ghost of Mars est aussi un film de fin, un salut ganté de noir, et chaque métrage devrait peut-être être tourné de la sorte.

Bande annonce : Ghosts of Mars

https://www.youtube.com/watch?v=TAodkwmaJdU&ab_channel=Lesextraterrestresaucin%C3%A9ma

Fiche technique

Titre français : Ghosts of Mars
Titre original complet : John Carpenter’s Ghosts of Mars
Réalisation : John Carpenter
Scénario : Larry Sulkis et John Carpenter
Musique : Anthrax, Buckethead et John Carpenter
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Paul C. Warschilka
Décors : William A. Elliott
Costumes : Robin Michel Bush
Production : Sandy King
Sociétés de production : Screen Gems, Animationwerks et Storm King Productions
Distribution : Sony Pictures Entertainment (Monde), Screen Gems (États-Unis), CTV International (France)
Budget : 28 millions de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs – 2,35:1 – DTS / SDDS / Dolby Digital – 35 mm
Genre : horreur, science-fiction
Durée : 98 minutes
Dates de sortie2 :
États-Unis : 24 août 2001
France : 21 novembre 2001
Film interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France

Distribution

Natasha Henstridge (VF : Françoise Cadol) : le lieutenant Melanie Ballard
Ice Cube (VF : Thierry Desroses) : James « Desolation » Williams
Jason Statham (VF : Philippe Vincent) : Jericho Butler
Clea DuVall (VF : Véronique Alycia) : Bashira Kincaid

The Fall, le cascadeur et le conteur d’histoires

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Réalisé en 2006 par le metteur en scène indien Tarsem Singh (parfois simplement appelé Tarsem), The Fall est avant tout un film sur le cinéma. Il nous conte la double histoire du cascadeur Roy, blessé aux jambes suite à une chute et hospitalisé dans le Los Angeles des années 20, qui devient le Bandit Masqué dans l’imagination de la petite Alexandria, elle aussi admise après une chute. Dans les yeux du réalisateur, la fonction première du cinéma comme œuvre d’art totale (au même titre que l’opéra) prend tout son sens : raconter au spectateur une histoire à la rencontre de différents médias, images, théâtre, musique, photographie…

Un cascadeur comme personnage principal…

Pour ce faire, The Fall met en scène deux personnages réunis à cause d’une chute. Roy est un cascadeur au cœur brisé qui tente de se suicider pendant le tournage d’un film. Cette action nous est montrée au moyen d’une ouverture opératique en noir et blanc – les véritables scènes du film auxquelles participe Roy – sur fond de 7ème symphonie de Beethoven et sans dialogue. La mise en abyme en noir et blanc annonce la couleur : du cinéma qui nous parlera de cinéma. Les films muets sont alors sur leur fin, mais les cascades ont le vent en poupe, évoluant dans la surenchère du toujours plus spectaculaire et sans trucage. C’est en profitant de ce contexte que Roy manque volontairement sa chute d’un pont, désirant en finir. Il s’en sortira miraculeusement vivant, mais incapable de marcher sans une rééducation qui ne l’intéresse pas. Un cascadeur sans possibilité de poursuivre sa carrière…

…avec comme toile de fond une histoire extravagante…

C’est alors que de cascadeur, il deviendra conteur d’histoires, d’une épopée fantastique, en même temps que de la sienne inconsciemment. Tarsem plonge son spectateur dans un film qui se raconte aussi bien dans le réel que dans l’onirique, en introduisant le personnage d’Alexandria, immigrée roumaine de moins de dix ans, qui en chutant d’un oranger pendant son travail, s’est retrouvée le bras en écharpe.
Seule, s’ennuyant, elle répond à l’appel de Roy, qui se met en tête de lui conter l’histoire du Bandit Masqué, alter ego au cœur brisé dont on comprend doucement qu’il veut en finir. Le jeune Lee Pace montrait alors déjà l’étendue de ses talents, campant ce double personnage qui feint une joie pour… arriver à ses fins, mais dont les deux identités finalement se confondent sous les mots de la très juste Catinca Untaru (Alexandria). L’alchimie du duo porte ce film, aussi bien dans les scènes réelles que dans les scènes imaginées, puisque la petite Alexandria franchira elle aussi la frontière du conte.

… prétexte aussi à nous montrer les décors de cinéma et l’image

L’histoire onirique aurait pu n’être qu’un témoignage inconscient de la vie interne de Roy, une révélation de sa psychologie brisée autant que ses jambes. Pourtant, Tarsem réussit le pari de donner plusieurs lectures aux aventures du Bandit Masqué.
Si lorsque ce dernier reprend goût à la vie, il en va de même pour Roy qui retrouve du coup l’envie de marcher, les incursions dans l’imaginaire à la fois de Roy et d’Alexandria sont surtout prétextes à l’un des plus beaux hommages visuels au 7ème Art jamais tourné. Arrivent les chiffres : quatre ans de tournage, dans plus de vingt pays, et dans les lieux les plus extravagants du globe… Tarsem entraîne ses personnages et son spectateur dans la couleur et l’image pures, dans la scénographie et non plus dans les décors. C’est la démonstration du caractère d’œuvre totale qu’est le cinéma qui se réalise au visionnage de The Fall qui convoque tous les sens et toutes les émotions. La photographie à la palette saturée de Colin Watkinson couplée à la mise en scène émouvante et efficace de Tarsem donne à voir à la fois une histoire touchante et simple (deux blessés qui se rencontrent) et une fable, en même temps qu’une ode au septième art. Le tout avec une grande originalité dans ces images dignes d’un western onirique et vaguement oriental.

Au final, The Fall est ce film auquel on revient pour s’émerveiller et pour être touché. Quand certains produits visuels laissent totalement de marbre, The Fall, avec ses différentes strates de lecture, n’a aucune difficulté à trouver un public en quête de profondeur. Réunis par leur chute respective, Roy et Alexandria, mais aussi le Bandit Masqué, nous font nous aussi chuter : on tombe sous le charme de cette fresque épique, visuelle et émouvante qui rend aussi hommage aux cascadeurs des prémices du cinéma.

The Fall : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Tarsem
Scénaristes : Dan Gilroy, Nico Soultanakis et Tarsem Singh, d’après le scénario de Valeri Petrov (pour Yo Ho Ho)
Photographie : Colin Watkinson
Costumes : Eiko Ishioka
Casting : Lee Pace, Catinca Untaru
Produit par : Radical Media, Absolute Entertainment
Sortie : 2006
Pays : Inde, Royaume-Uni, Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : drame, fantastique, aventure, psychologie
Durée : 107 minutes

Les hackers représentés dans les films vs les véritables pirates informatiques

Depuis plusieurs décennies, de nombreux films représentent les hackers comme des personnages passionnants et parfois bienveillants. Qu’en est-il à propos des véritables pirates informatiques ? Est-il réellement possible de compromettre leurs activités grâce à un antivirus ou serveur VPN ? Cet article répondra à ces questions pertinentes.

Cinéma et séries : les hackers les plus populaires

Qu’il soit question de rôles interprétés au cinéma ou dans une série télévisée, les hackers ont depuis toujours passionné les spectateurs. Naturellement, le développement des outils digitaux a favorisé la présence de ces pirates dans le 7ème art. Voici une sélection non-exhaustive des rôles les plus populaires :

  • Neo (Matrix) – interprété par le talentueux Keanu Reeves, ce personnage principal n’évoque initialement aucune motivation bénéfique ou criminelle.
  • Elliot Alderson (Mr Robot) – ingénieur informatique, ce personnage anarchiste a véritablement marqué l’esprit des téléspectateurs avec ses références philosophiques.
  • Dennis Nedry (Jurassic Park) – considéré comme le principal élément perturbateur, ce personnage malveillant et avide provoque de lourdes conséquences après avoir piraté l’accès de certaines données déterminantes.
  • Abby (NCIS : enquêtes spéciales) : avec son look extravagant, ce personnage bienveillant passionne grâce à son assurance et ses compétences dans le domaine du piratage.

Outre les antivirus, la majorité des films et séries proposant des personnages de hackers n’évoquent que rarement des solutions dédiées à la cybersécurité (et plus particulièrement l’utilisation d’un serveur VPN). Faut-il considérer les pirates les plus populaires du 7ème art en tant que « personnages réalistes » ? La suite de cet article ne manquera pas de vous surprendre.

« V pour Vendetta » et le groupe Anonymous

Parmi les personnages du 7ème art marqués par un esprit anarchique, le film « V pour Vendetta » est un exemple unique. En effet, cette production a étroitement participé à la création d’un groupe de pirates informatiques très populaires : Anonymous. Sans revendications personnelles, ces hackers s’identifient en tant que « justiciers du nouveau monde » en parvenant à pirater des systèmes hautement sécurisés.

Particulièrement actifs entre 2003 et 2017, les Anonymous ont néanmoins quitté les actualités associées à la cybersécurité jusqu’en 2020. En effet, le groupe « hacktiviste » a souhaité se positionner suite à la mort tragique de Georges Floyd suite à un contrôle policier aux Etats-Unis. Cet article publié sur le site Lemonde.fr résume parfaitement cette prise de position non-surprenante pour de nombreux internautes.

Des rôles « fidèles à la réalité » ?

Non, les pirates représentés dans les films et séries ne désignent en aucun cas les véritables hackers, et ce, pour de multiples raisons.

Dans un premier temps, les motivations bienveillantes de ces experts en informatique ne sont que rarement vérifiées. Effectivement, seuls quelques groupes populaires revendiquent des actions humanistes, tandis que la majorité des pirates souhaite perturber des sites et applications ou encore imposer des rançons suite à une récupération de données personnelles.

Par ailleurs, l’étonnante simplicité des tentatives de piratage dans le 7ème art ne représente en aucun cas les méthodes appliquées par les véritables hackers. En effet, comment croire qu’une simple ligne de codes puisse corrompre le système de sécurité d’une société multinationale ? Certains spectateurs pourront alors se questionner quant à cette représentation simplifiée et inexacte. Naturellement, ce choix volontaire permet d’accessibiliser les scènes de piratage. Toutefois, une autre raison peut argumenter ce choix : désigner les véritables failles d’un logiciel depuis un film ou une série télévisée pourrait motiver de véritables hackers.

D’après cet article publié sur le site Lefigaro en 2019, le piratage informatique mondial aurait coûté 45 milliards de dollars lors de l’année 2018. Ces statistiques sont néanmoins caractérisées par une croissance infatigable. La cybersécurité devient ainsi une véritable priorité pour chaque internaute (professionnel ou non).

La cybersécurité, une « cyberpriorité »

L’émergence de nombreuses solutions digitales face à la croissance de la cybercriminalité est légitime et rassurante pour les internautes. Parmi ces outils, le perfectionnement d’antivirus ou l’utilisation de serveurs proxy est régulièrement cité sur le web. Cependant, un autre choix jouit d’une popularité croissante depuis plusieurs années : la sélection d’un serveur VPN. En pratique, ces solutions permettent effectivement de lutter efficacement face aux tentatives de piratage (notamment grâce à l’application d’un système DNS et d’un système de chiffrement des données).

Pour conclure

La représentation des hackers depuis les films ou séries télévisées ne correspond pas aux véritables pirates. Toutefois, cette image évoque un choix volontaire de la part des réalisateurs et producteurs. Face aux activités malveillantes sur le web non-scrupuleuses, l’émergence de solutions dédiées à la cybersécurité pourra néanmoins rassurer les internautes inquiets.

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« Clint Eastwood » : comédien, persona, symbole

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Le sociologue Jean-Louis Fabiani publie aux éditions La Découverte une étude sur Clint Eastwood. Il interroge sa persona, les valeurs véhiculées par ses films et les stéréotypes qui lui collent à la peau.

De modeste acteur de série télévisée (Rawhide), Clint Eastwood est devenu l’un des comédiens-réalisateurs les plus estimés du XXIe siècle. Celui qui avait à l’origine des difficultés d’allocution et un physique californien plutôt banal s’est frayé un chemin inattendu jusqu’aux cimes hollywoodiennes (quatre Oscars, cinq Golden Globes, notamment). Ce parcours exceptionnel, Jean-Louis Fabiani le retrace et le contextualise minutieusement. Et – cela ne surprendra personne – le tournant le plus déterminant de la carrière du natif de San Francisco eut lieu sur le vieux continent, aux côtés de Sergio Leone, dans un western spaghetti au budget dérisoire. Clint Eastwood y campe un étranger taciturne caractérisé (et de quelle façon !) par un chapeau, un poncho, un cigare et un pistolet. La persona est déjà en voie d’élaboration : Pour une poignée de dollars se distingue par sa virilité inébranlable, ses silences mystérieux et sa violence hors du temps.

La trilogie du dollar offre à Clint Eastwood une aura hollywoodienne. La série de films centrée sur l’inspecteur Harry lui succède en redéfinissant la persona du comédien et en lui accolant une étiquette fascistoïde durable. La critique de cinéma Pauline Kael voit ainsi en Clint Eastwood un obsédé de la violence arbitraire. Il faut dire que l’inspecteur Harry Callahan a l’habitude de se dresser contre les institutions, de se retrancher derrière son Magnum et de rendre une justice personnelle, volontiers brutale, qu’il estime plus efficace et judicieuse que celle des autorités compétentes. Jean-Louis Fabiani rappelle ici, à dessein, que le libertarisme du comédien constitue probablement une grille de lecture plus pertinente que de quelconques velléités fascistes. Il démontre par ailleurs les ambiguïtés morales et politiques de cette saga – Harry s’oppose par exemple à des policiers responsables d’exécutions punitives. Eastwood n’arrangera cependant pas son cas en s’associant à Don Siegel dans Les Proies : lesté d’un propos misogyne, promu par un cinéaste aux déclarations sulfureuses, le film inscrit Eastwood à mille lieues des préoccupations féministes.

Jean-Louis Fabiani fait ensuite état des différentes inflexions observées dans la filmographie de Clint Eastwood. Le comédien-réalisateur n’a probablement pas fondamentalement changé, il demeure ce libertarien conservateur se réclamant publiquement du camp républicain, mais il est aussi intuitif, capable de saisir l’air du temps et d’en exploiter les composantes. Il en va ainsi du point de vue féminin de Sur la route de Madison, de l’euthanasie finale de Million Dollar Baby ou de la représentation des minorités vietnamiennes dans Gran Torino. Ce dernier exemple est d’ailleurs symptomatique : Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, sert avant tout à témoigner de la dégradation de la condition ouvrière aux États-Unis, des liens familiaux qui se distendent et de la capacité des Blancs à s’ériger en sauveurs providentiels des immigrés. Même Space Cowboys ou La Mule tendent à célébrer une certaine idée de l’homme blanc : dans le premier, il s’agit de fraternité virile et d’un accomplissement tardif via un grand bond en arrière (conservatisme) ; dans le second, l’ordre phallique est restauré par l’offrande de deux jeunes femmes sculpturales à un nonagénaire moins anti-viriliste qu’il n’y paraît. Dans ces films, Clint Eastwood, pourtant vulnérabilisé par l’âge, semble se dérober partiellement à la vieillesse. Même le tant décrié American Sniper est perçu par l’auteur comme caractéristique de l’ambivalence de la filmographie du comédien-réalisateur.

L’ouvrage est aussi l’occasion d’évoquer la résonance singulière de Clint Eastwood dans les classes populaires et moyennes américaines. Bien né, l’acteur deviendra pourtant une icône du prolétariat, dont il partage, on l’a vu, les états d’âme dans un film tel que Gran Torino. Son passé de pompiste n’y est peut-être pas tout à fait étranger. Jean-Louis Fabiani revient par ailleurs sur les différentes formes de masculinité interprétées par le comédien californien ou sur la réussite de sa société de production Malpaso. L’étude est passionnante, bien exemplifiée et loquace dès lors qu’il s’agit d’identifier les thèmes récurrents de l’œuvre de Clint Eastwood. Mais elle permet avant tout de nuancer certains jugements hâtivement portés sur lui.

Clint Eastwood, Jean-Louis Fabiani
La Découverte, octobre 2020, 128 pages

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« Le Guide du zizi sexuel » : expliquer, éveiller, dédramatiser

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Les éditions Glénat publient une nouvelle édition du Guide du zizi sexuel. Cet opuscule de vulgarisation à l’attention des jeunes lecteurs à partir de neuf ans s’est écoulé à plus de 1,5 millions d’exemplaires depuis 2001. Rédigé avec le soutien de professionnels de l’éducation à la santé sexuelle, il se place à hauteur d’enfants pour évoquer l’amour, le sexe, le consentement, les règles, la puberté ou encore l’appareil génital.

Cette nouvelle édition a été motivée par les évolutions observées ces vingt dernières années dans l’appréhension du sexe dès la pré-adolescence. Zep, l’auteur de ce guide didactique, a eu la volonté d’une mise à jour générale, dictée par les mœurs actuelles mais aussi l’avènement d’Internet. On trouve ainsi, aux côtés d’une matière plus conventionnelle, des entrées sur le cyber-harcèlement, les réseaux sociaux, le sexting, l’identité de genre, les discriminations, les mouvements LGBTQI + ou la pornographie. Zep l’a d’ailleurs lui-même confié à la RTBF : « Le paysage de l’apprentissage de la sexualité entre l’an 2000 et l’an 2020 n’est plus du tout le même. Internet a complètement changé les choses. »

Questions en cascade

Qu’est-ce que l’attirance physique ? À quoi servent les spermatozoïdes ? Qu’est-ce que le sida ? Pourquoi les filles vont-elles chez le gynécologue ? Comment un bébé vient-il au monde ? À l’aide de textes clairs et concis, agrémentés de vignettes humoristiques mettant en scène Titeuf, Zep et Hélène Bruller répondent aux questions usuelles des (pré-)adolescents. Leurs explications ne s’embarrassent pas de précisions inutiles : l’objectif est d’éclairer le lecteur le plus simplement possible, dans un double objectif d’éveil (au corps, aux émotions, au sexe…) et de dédramatisation (les règles, la puberté, la grossesse…).

Bonus

Dans un chapitre intitulé « Fais gaffe ! » sont abordées les questions de la pédophilie, de l’inceste et des gestes anormaux. Il s’ensuit un annuaire répertoriant les numéros à connaître en cas de besoin. Plus loin, des bonus plus légers rapportent quelques anecdotes à-propos, font l’inventaire des expressions d’usage dédiées aux organes sexuels ou présentent avec humour la fille/le garçon « de rêve ».

En toute logique, l’album devrait poursuivre son petit bonhomme de chemin et peut-être réitérer le succès qu’il a connu dans sa version précédente. Il demeure en tout cas un outil idoine, très bien balisé, en vue d’aborder avec les enfants et les pré-adolescents des questions relatives à la sexualité. Quand les mots viennent à manquer, lorsque la communication est rendue difficile, Le Guide du zizi sexuel constitue une alternative judicieuse, tant pour aider les parents à verbaliser leurs réponses que pour aiguiller les plus jeunes dans leurs questionnements.

Le Guide du zizi sexuel, Zep et Hélène Bruller
Glénat, octobre 2020, 114 pages

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3.5

« De Delacroix aux surréalistes » : retour sur un siècle de livres

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On le sait : au cours de leur histoire, la littérature et l’art ont souvent eu partie liée. En se penchant avec érudition sur la période 1830-1930, Julien Bogousslavsky narre une expansion continue : celle des illustrations qui investissent les livres – de Delacroix à Gauguin –, celle des dessinateurs qui mettent en mots après avoir mis en images, ou celle des auteurs effectuant le chemin inverse. En compagnie de Picasso, Delaunay, Manet, Zola, Courbet ou Verlaine, le lecteur est invité à parcourir « cent ans de pérégrinations, durant lesquels art et littérature foisonnèrent et s’enchevêtrèrent de la façon la plus proche ».

De Delacroix aux surréalistes est tout d’abord un beau-livre qui en mérite amplement le titre. Son format de 24.6 sur 29 centimètres, sa couverture robuste, son papier et sa reliure raffinés, ses illustrations foisonnantes et précieuses engagent les sens avant même que ses premières lignes ne soient explorées. L’éditeur Ides et Calendes n’a manifestement pas lésiné sur les moyens pour mettre à l’honneur les grandes figures littéraires et artistiques ici réunies par Julien Bogousslavsky.

Illustrations et impressionnisme

Il ne faut pas attendre longtemps avant que les rapports étroits et complexes entre la littérature et l’art ne se dévoilent au lecteur. Le premier texte de l’ouvrage est en effet consacré au « faux livre illustré » de Goethe et Eugène Delacroix. Ce dernier vit ses lithographies placées entre les paragraphes du romancier allemand par l’éditeur Motte, alors qu’il aspirait initialement à en constituer une suite. Un problème de conception qui s’ajoute au fait que Delacroix s’est certes inspiré de l’œuvre de Goethe mais sans en avoir lu la traduction d’Albert Stapfer, laquelle fut pourtant accolée à ses dessins exécutés sur pierre.

Plus loin est évoqué le cas emblématique d’Édouard Manet. Julien Bogousslavsky commence par rappeler la position particulière du peintre dans l’avant-garde de l’art moderne et de l’impressionnisme. Il resitue surtout ses amitiés littéraires, constituées notamment de Mallarmé, Baudelaire, Nadar ou Zola. Ce dernier, fasciné par le peintre, rédigea la première monographie lui étant consacrée. Il se dressa contre la critique de l’époque, incapable selon lui d’appréhender avec justesse les qualités figuratives des toiles d’Édouard Manet – mais aussi de Paul Cézanne. En retour, le peintre réalisa son portrait. L’histoire ne s’arrête pas là : dans la bibliothèque personnelle de Manet figuraient en effet des ouvrages dédicacés de Baudelaire, Banville, Duret ou Richepin.

Les impressionnistes, brocardés par la critique à la fin du XIXe siècle, trouvent des appuis précieux parmi les écrivains, le moindre n’étant certainement pas Edmond Duranty. Ce dernier écrivit en effet le premier ouvrage leur étant consacré. Ses relations personnelles avec les peintres de l’avant-garde n’ont certes pas toujours été paisibles. Il y aura notamment un différend notable avec Manet, ponctué par un duel à l’épée, en raison de commentaires jugés désobligeants concernant le Salon de 1869. Mais Duranty n’en loue pas moins cette « nouvelle peinture » que la critique prend pour quantité négligeable.

Divisionnistes, dadaïstes, surréalistes…

Julien Bogousslavsky parcourt un siècle jalonné de porosités artistiques. Il évoque Victor Hugo dessinateur, « dont la production apparaît aujourd’hui comme un des plus importants témoignages de l’art romantique ». Il met au crédit de quelques journalistes et écrivains comme Gustave Kahn ou Félix Fénéon (auteur anarchiste et l’un des premiers spécialistes du néo-impressionnisme) d’avoir défendu les expériences divisionnistes du groupe de Georges Seurat. Il présente la bande dessinée artisanale de Paul Gauguin, dont les histoires apparaissent structurées en plusieurs cases et les légendes, rédigées de façon phonétique.

À la fin des années 1840, des expériences haschischines menées par le docteur Jacques-Joseph Moreau de Tours réunissent à l’hôtel Pimodan, sur l’île Saint-Louis, Baudelaire, Delacroix, Gautier, Boissard ou encore Dumas. Lancées en vue de comprendre ce que ressentent les malades victimes d’hallucinations, ces séances sous l’influence de chanvre indien nous ont notamment légué des dessins du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot.

Si la somme des sujets évoqués ne saurait être ici résumée, mentionnons tout de même les entrées dévolues aux lithographies de Pierre Bonnard pour Paul Verlaine, aux livres d’artiste (William Blake faisant figure de précurseur), à l’ouvrage Alcools de Guillaume Apollinaire illustré par un dessin cubiste de Picasso, à l’avant-garde dadaïste, aux documents d’Henri Laugier sur la Grande guerre (correspondances, gouaches, photographies, etc.) ou encore au surréalisme germant à la fin des années 1910, allant d’André Breton à Salvador Dali en passant par Tzara.

Le surréalisme, occupant largement la fin de l’ouvrage, constitue d’ailleurs l’une de ses parties les plus captivantes. Reconnu officiellement après la promulgation du Manifeste d’André Breton en 1924, il fut initié par des artistes indignés par la guerre et ses conséquences, et rejetant le symbolisme bourgeois qui l’a précédée. Breton, Aragon et Soupault en furent « les trois mousquetaires », bientôt rejoints par Éluard, Rigaut, Péret, Desnos et Crevel. Max Ernst, bien au fait du pouvoir des images, qu’il exploita dans des collages restés célèbres, fut le premier peintre du mouvement. Picasso, bien que lui étant proche, en resta indépendant. Cela n’empêche pas Julien Bogousslavsky de revenir sur son eau-forte pour Clair de Terre, ainsi que sur la reliure photographique de Paul Bonet. Les chassés-croisés artistiques et les rapports parfois inharmonieux ou conflictuels entre les représentants du surréalisme se voient parfaitement contés par l’auteur. Dali, figure ô combien emblématique du mouvement, en fut ainsi exclu en 1934 après un procès présidé par Breton.

Mais ce n’est finalement qu’une histoire parmi les centaines qui jalonnent cet ouvrage plaisant, très documenté et richement illustré.

De Delacroix aux surréalistes, Julien Bogousslavsky
Ides et Calendes, octobre 2020, 366 pages

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4.5

« Pas de pitié pour les gueux » : mettre fin au haro sur les chômeurs

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Vingt années après sa première édition, l’économiste français Laurent Cordonnier publie une version actualisée et augmentée de l’essai Pas de pitié pour les gueux. Il y est question des théories économiques néoclassiques du chômage culpabilisant les demandeurs d’emploi et sanctifiant le marché du travail.

S’il fallait indexer le fondement d’une théorie à l’obstination législative qui la promeut, les chômeurs et leurs représentants syndicaux auraient bien du mal à se défendre d’être les principaux responsables d’un taux d’emploi en berne. Durant ces vingt dernières années, des réformes telles que les lois Hartz en Allemagne ou le CICE en France ont contribué à minimiser les impôts et/ou les revenus de remplacement, à précariser les travailleurs, à promouvoir les emplois à temps partiel, à contraindre le financement de la sécurité sociale… En février 1999, Tony Blair annonçait dans un texte publié dans The Daily Mail sa volonté de remettre, avec intransigeance, les chômeurs au travail. Tout ne serait donc qu’une question de résolution, les travailleurs inoccupés attendant qu’on leur force la main pour saisir les opportunités laissées vacantes sur le marché de l’emploi ?

En sanctifiant ce dernier, en le dissociant de tous les autres marchés, en canonisant un prétendu point d’équilibre menant au plein-emploi, les économistes néoclassiques – et leurs successeurs – ont fait porter l’entière responsabilité du chômage sur les travailleurs eux-mêmes, ainsi que sur leurs représentants, responsables à leurs yeux d’avoir rigidifié le marché de l’emploi avec des salaires minimums trop hauts ou des législations sociales trop protectrices. Dans Pas de pitié pour les gueux, l’économiste Laurent Cordonnier expose le modèle néoclassique, en pointe les limites, mais revient surtout sur toutes les idées préconçues qui ont altéré notre appréhension du chômage et de ceux qui en font les frais. Ce faisant, il prend pour point de départ les dogmes néoclassiques : sans entrave, le marché du travail est supposé assurer le plein-emploi. Il s’agit dès lors d’identifier ceux qui en gênent le bon fonctionnement.

Sur le banc des accusés

Premier suspect tout indiqué : le smic. Forts d’une foi inébranlable envers le marché, les théoriciens du chômage estiment que l’instauration d’un salaire plancher en dessous duquel les travailleurs ne peuvent contracter impacterait négativement le taux d’emploi. Laurent Cordonnier argue quant à lui qu’en l’absence de salaire minimum, la concurrence entre travailleurs et la volonté des patrons de maximiser leurs profits aboutiraient à une dégradation continuelle des conditions salariales. L’auteur se penche aussi sur le « point aveugle de la théorie économique contemporaine » : conformément aux hypothèses keynésiennes, le chômage s’explique avant tout par une inadéquation de la demande solvable. À cette aune, le smic apparaît probablement davantage comme une solution qu’un problème.

Second suspect : le travailleur lui-même, tour à tour qualifié de « fainéant », « assisté » ou « profiteur ». Il y a là à boire et à manger. La théorie du Job Search stipule par exemple que le travailleur s’accommode volontairement d’une période de chômage en attendant une offre d’emploi satisfaisante – et repousse entretemps des propositions moins alléchantes. La théorie du salarié roublard suppose que les firmes se voient contraintes de proposer un salaire se situant au-dessus de celui qui égaliserait l’offre et la demande afin de se prémunir contre les travailleurs qui exagéreraient leurs aptitudes lors des recrutements – et qui, eux, seraient prêts à travailler pour un salaire de réservation plus faible. La théorie du salarié paresseux transforme le chômage en une punition contre les tire-au-flanc. La théorie du salarié primesautier explique que c’est pour fidéliser ses collaborateurs qu’une entreprise propose des salaires attractifs et sous-optimaux, lesquels génèrent du chômage en s’écartant du point d’équilibre du marché. À chaque fois, c’est le salarié qui endosse la responsabilité du chômage : soit il le recherche par oisiveté ou confort, soit il l’induit (volontairement ou non) par des comportements nuisibles.

En quelques mots

En un peu plus de 130 pages placées sous le sceau du didactisme et du sarcasme, Laurent Cordonnier met à mal quelques-uns des « mythes » qui entourent le chômage et servent d’incubateurs à ses théories économiques. Ce qu’on en retient, c’est que le plein-emploi passera par une remise en cause des dogmes néoclassiques, par une stimulation de l’activité et de la demande et par la réhabilitation, tant politique qu’économique, du chômeur.

Pas de pitié pour les gueux, Laurent Cordonnier
Raisons d’agir, octobre 2020, 148 pages

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