« Manga » : tour d’horizon

Nicole Coolidge Rousmaniere, conservatrice des arts japonais au British Museum de Londres, et Matsuba Ryōko, spécialiste des arts et des cultures du Japon, passent en revue l’histoire et les singularités du manga dans un ouvrage comportant autant de fiches thématiques que d’interviews ou d’études de cas.

La France est actuellement le deuxième marché mondial pour les mangas. On en vend approximativement un exemplaire pour deux bandes dessinées. On pourrait ainsi résumer le genre : « Le manga est une manière de raconter par l’image qui fait appel au pouvoir du trait pour entraîner le lecteur dans son dessein. » Cette courte définition, qu’on retrouve dans les premières pages de l’ouvrage de Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko, ne dit cependant rien des origines, de l’économie, du media mix ou de la pluralité des genres des mangas.

Sous leur forme actuelle, ces bandes dessinées d’un type particulier ont fait leurs premières armes dans le Japon du XIXe siècle. C’est l’artiste Katsushika Hokusai qui, en 1814, fait apparaître le terme manga pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Le vocable revêt une certaine plasticité, sur laquelle les auteurs reviennent abondamment. Au cours du temps, le manga est ainsi appréhendé comme un manuel de dessin, une sélection de thèmes divers réunis dans un volume unique, puis une narration visuelle, avant que l’accent ne soit mis sur l’expressivité des émotions et du visage.

Parmi les principaux genres du manga, on distingue le shōnen (destiné aux jeunes garçons), le seinen (aux adolescents et adultes masculins), le josei (aux femmes actives) et le shōjo (aux jeunes filles). Ce dernier fait l’objet d’une entrée spécifique : il date des années 1950, fut le fait d’auteurs masculins avant de progressivement se féminiser, représenterait aujourd’hui environ un sixième des mangas et se caractériserait par « une représentation du genre assez transgressive » et une étude de « la réalité sociale conventionnelle ». Dans les années 1990-2000, des anime tels que Sailor Moon ou Cardcaptor Sakura, tirés de mangas, ont enthousiasmé le monde entier. Leur traitement du genre et des relations amoureuses s’inscrit pleinement dans le shōjo.

Manga, anime… Voilà l’occasion d’évoquer le media mix cité plus haut. Comme nous l’apprend l’ouvrage, les adaptations sont légion. Plus d’un anime sur deux serait en effet tiré d’un manga. Des exemples comme Dragon Ball ou Olive et Tom sont à cet égard édifiants. Si le premier est en outre remarquable pour avoir été conçu par des personnes goûtant assez peu les mangas (voir à ce sujet l’interview de Torishima Kazuhiko), le second, adapté de Captain Tsubasa, a la particularité d’avoir rapidement rattrapé le manga originel pour ensuite tracer sa propre voie, véritablement autonome – mais aussi, dans une autre perspective, d’avoir été employé en Irak, dans l’humanitaire, ou à des fins de softpower. À la lecture de Manga, on comprend également à quel point les jeux vidéo sont redevables à la bande dessinée japonaise. Les jeux de console connaissent par exemple une période creuse avant que Donkey Kong, dont le narratif fut inspiré par les mangas, ne sorte sur Nintendo en 1981.

Manga est émaillé d’interviews. S’y livrent pêle-mêle Furukawa Kōhei, rédacteur en chef de magazines spécialisés, Suzuki Haruhiko, qui participa à la création de Captain Tsubasa, Obada Kassoumah, traducteur arabe de cette même série, ou encore Takemiya Keiko, pionnière des mangas shōjo. De nombreuses fiches viennent éclairer, sous divers aspects, le travail du mangaka et les dimensions artistiques, économiques et juridiques dans lesquelles il s’inscrit. L’expression de la sexualité est étudiée de l’époque d’Edo (estampes et livres) à ses versions actualisées (très diversifiées, telles que le bōizu rabu – les amours masculines – ou le bishōjo – les belles jeunes filles). Un chapitre revient sur la distribution complexe des droits d’auteur et sur le travail créatif des secrétaires d’édition. Un autre livre les secrets de la conception d’un manga (dessins, « moi quotidien » versus « moi fictionnel » ou byōsen – représentation par le trait).

Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko proposent ainsi un ouvrage protéiforme (analyses, interviews, extraits de mangas…) qui, en un peu plus de 300 pages richement illustrées, parvient à saisir l’essence d’un genre qui continue de s’exporter avec succès à travers le monde. Que ce soit pour s’initier ou pour en approfondir les connaissances, Manga devrait satisfaire tous ceux qui cherchent à en savoir davantage sur ces bandes dessinées japonaises si spécifiques.

Manga, Nicole Coolidge Rousmaniere et Matsuba Ryōko
Éditions de La Martinière, octobre 2020, 352 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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