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Honeyland, de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov : un rayon de miel et de vie, en DVD/Blu-Ray

Alors que les salles obscures ont fermé leurs portes il y a plus de quatre mois, l’une des dernières œuvres qu’il était possible d’admirer sur grand écran s’intitulait Honeyland, un documentaire de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov contant le quotidien d’une apicultrice macédonienne. Le film n’aura sans doute pas eu l’exploitation qu’il méritait, mais sa récente sortie en DVD et Blu-Ray (chez KMBO, depuis le 19 janvier dernier) saura nous consoler.

« L’histoire d’Honeyland commence bien avant que les humains n’occupent cette région montagneuse de Macédoine du Nord, mais notre récit débute avec ses deux dernières habitantes : Hatidze et sa mère Nazife. Tout comme les abeilles ouvrières passent toute leur vie à s’occuper de la reine qui ne quitte pas la ruche, Hatidze a consacré sa propre vie à prendre soin de sa mère, paralysée et aveugle, incapable de quitter sa cabane délabrée. Le film a pour cadre une région surnaturelle, hors du temps, qui n’existe pas sur les cartes et qui n’est pas accessible par les routes habituelles, et qui n’est pourtant qu’à 20 km de la grande ville la plus proche. L’histoire d’Hatidze est un microcosme, qui montre à une échelle plus large à quel point la nature et l’humanité sont intimement liées, et combien nous risquons de perdre si nous décidons d’ignorer ce lien fondamental. » (extrait du livret fourni avec le DVD)

Honeyland est un diamant brut, rugueux, parfois austère mais d’une sincérité totale. Plus de 400 heures d’images filmées sur 4 ans, réunies en un documentaire d’une heure et demie à peine. La narration échoit donc naturellement au pouvoir des seules images : pas de voix off, pas d’intertitres ou de panneaux introductifs, à l’exception de rares marqueurs temporels. La plongée dans la vie et l’environnement d’Hatidze est brutale, intrusive à certains égards. Aucun échange avec les individus filmés, aucune intervention des deux réalisateurs, et l’impression constante que la caméra est invisible, cachée dans les murs, les rochers ou les arbres. Le quatrième mur n’est jamais brisé, l’immersion est entière, si bien que le récit prend souvent des allures de fiction. En tout cas, sa structure en prend indéniablement la forme : une situation initiale où l’harmonie entre Hatidze et son environnement est absolue (avec ses abeilles, sa terre, son foyer, sa mère alitée), l’arrivée d’un élément perturbateur, à savoir l’installation d’une famille dans le voisinage venant troubler un fragile équilibre, et un dénouement salutaire – que nous tairons – qui résonne comme un nouveau départ.

La force d’Honeyland est assurément dans cette intimité dévoilée, mise à nue, aussi bien à l’intérieur des ruches qu’à l’intérieur des couches. Seules les têtes semblent impénétrables : on ne sait jamais vraiment ce que pensent ces gens qui (sur)vivent devant nos yeux ; seuls leurs actes, leurs rares sourires et leurs disputes nous renseignent sur ce qu’ils ressentent. L’immersion est intelligemment renforcée par la mise en scène, éminemment cinématographique, n’hésitant pas à scruter les visages au plus près de leurs imperfections pour mieux en extraire le détail des émotions. La photographie, d’une beauté à couper le souffle, immortalise chaque regard, chaque paysage et chaque geste en de véritables tableaux naturalistes. À la fois omniprésente – presque intrusive, disions-nous – et sachant parfois se tenir à distance, la caméra s’affranchit de tout point de vue, de tout jugement. Le bien et le mal n’ont à vrai dire aucun sens dans cet écosystème composé d’Hatidze, sa mère et la famille voisine d’un côté ; des arbres, du bétail et des abeilles de l’autre. Une routine se met en place : les visites d’Hatidze à ses abeilles, la récolte du miel, quelques échanges avec la famille voisine puis le retour dans sa hutte, où sa mère l’attend.

Une dialectique entre l’intérieur et l’extérieur débute : d’un côté le soleil, le vent, les bruits de la nature et la communion avec un environnement bruissant de paroles ; de l’autre l’obscurité et le délabrement de l’habitat, à l’intérieur duquel une vieille femme se meurt, presque sourde, et avec qui le dialogue est de plus en plus difficile. Honeyland est toujours beau mais souvent rude ; la nature qu’il donne à voir est violente, implacable : des abeilles s’entre-tuent, des arbres tombent, le feu jaillit, des vaches mettent bas dans la douleur, une fillette manque de se noyer en jouant avec ses frères… Les moments de communion et de douceur sont finalement rares, dans la nature comme dans les semblants de société humaine. Leurs surgissements et leur brièveté n’en sont que plus émouvants : le baiser tendre d’une mère mourante, une radio captant difficilement le signal d’une chanson, un bébé faisant ses dents sur un épis de maïs, ou encore un chien affamé savourant un morceau de miel. Tels sont les moments de grâce que nous offre Honeyland, dans une simplicité et une pudeur proprement bouleversantes.

Ce qui reste, c’est cette fragilité tragique de tout ce qui vit. Hatidze l’a compris, c’est pourquoi elle ne récolte que ce dont elle a besoin, laissant le reste du miel aux abeilles afin qu’elles survivent mieux à l’hiver. C’est pourquoi elle nourrit avec précaution sa mère, juste assez, jamais trop, quitte à se mettre en colère quand celle-ci n’en fait qu’à sa tête. Leurs discussions sont la plupart du temps des échecs, des dialogues de sourds – parfois littéralement. Leur relation est tout en non-dits, en fierté tue, en amour conflictuel. Conflictuels sont aussi les rapports qu’Hatidze entretient avec ses voisins turcs, qui incarnent l’autre versant de la pièce, à savoir la société capitaliste elle-même : des agriculteurs et éleveurs tout aussi précaires, mais qui négligent leur environnement pour en tirer un profit plus rapide, plus palpable. Une stratégie autodestructrice mais enivrante, qui les mènera à leur perte. Car eux n’ont pas compris que tout était question d’équilibre, de renouvellement, c’est-à-dire de patience et de soumission aux règles de la nature.

Honeyland raconte tout cela, et donne encore bien plus à voir en moins d’une heure et demie. Un documentaire sachant capturer l’ordre de la nature (sauvage comme humaine) avec une telle précision et une telle intelligence que tout semble avoir été écrit à l’avance, comme pour une fiction. Ou peut-être est-ce notre faute, à nous spectateurs qui en venons à penser à l’envers ? Que tout soit parfaitement réglé, équilibré, voire déterminé, n’est pas tant l’apanage du cinéma que de la nature elle-même, dès lors qu’on sait comment la regarder. Tout semble à sa place, dans un perpétuel renouvellement, dans une dialectique de la vie et de la mort sans jugement ni morale, où le feu comme la mort sont avant tout le témoignage de la vie, et où chaque larme et chaque sourire est aussi précieux qu’un rayon de miel.

Suppléments :

Le DVD s’accompagne d’un petit livret d’une dizaine de pages, peut-être un peu maigre mais tout de même appréciable, entre ses quelques photographies et une prise de parole des réalisateurs permettant de mieux comprendre les intentions, la genèse et le déroulement de ce projet au long cours.

Le contenu digital n’est pas en reste. On retrouvera une galerie photos des plus belles images du film, un podcast de près de 40 minutes ainsi qu’une rencontre de quinze minutes avec la protagoniste, Hatidze, qui cette fois-ci s’adresse aux réalisateurs dans un format documentaire plus conventionnel. De quoi compléter idéalement le film, dont l’orientation contemplative et immersive aurait pu frustrer certains spectateurs curieux d’en savoir plus.

En bref, une édition DVD/Blu-Ray au contenu complémentaire et généreux, que nous conseillons chaleureusement.

Honeyland – Bande-annonce :

Synopsis : en Macédoine, Hatidze, 55 ans, gagne sa vie en récupérant le miel de ruches trouvées dans la montagne et de celles qu’elles a fabriquées. Cette femme forte, qui vit seule avec sa mère infirme, s’est fixée une règle : prendre la moitié du miel, mais laisser aux abeilles la seconde moitié. Hélas, des nomades turcs viennent bouleverser cet équilibre.

Les Démons de la liberté (Brute Force), de Jules Dassin

Libéré du carcan de la MGM et de son tyrannique président, Jules Dassin réalise en 1947 Les Démons de la liberté, le premier film dont il a l’entière maitrise artistique. Porté par la confrontation de deux acteurs charismatiques, Burt Lancaster en prisonnier frondeur et Hume Cronyn en gardien pervers, ce film carcéral est un incontournable du genre.

Un film de prison

On retrouve dans le film de Jules Dassin la plupart des motifs propres au film de prison. Un pénitencier comme unité de lieu, une administration aux méthodes inhumaines et toute une gamme de prisonniers plus ou moins rompus à la discipline. Le scénario se focalise sur six codétenus injustement incarcérés. Parmi eux, le tough guy, Joe Collins, qui compte bien se tirer de là par tous les moyens possibles. Inspiré du témoignage d’un ancien prisonnier, Brute Force entendait dénoncer en 1947 les conditions de vie dans les prisons américaines. De fait, le film connut un vrai succès public et contribua à l’assouplissement des règles carcérales dans le pays.

Les fous et la tour

Le plan d’évasion consiste à prendre par surprise la tour de garde et sa mitrailleuse. Un projet suicidaire « entrepris par des fous », estime le vieux taulard Gallagher qui en a vu d’autres. D’autant qu’en prison on vous balance pour deux cigarettes. Tout le scénario va être construit sur l’idée du coup d’avance, comme au jeu d’échecs auquel s’adonnent précisément deux des codétenus. Bientôt un bras de fer se met en place entre la bande à Collins et l’administration. Forces et faiblesses de caractère se révèlent alors dans chacun des deux camps.

Réquisitoire et censure

Parmi les durs à cuir il y a Munsey, le gardien en chef. Malgré son petit gabarit et ses manières affables c’est en réalité une ordure dont la soif de pouvoir n’a aucune limite. L’acteur Hume Cronyn, formé au théâtre, réussit à apporter à son personnage un mélange de perversité et de narcissisme particulièrement antipathique. La scène, très violente, où il s’acharne sur un prisonnier sur fond de Wagner fut menacée de censure par les studios. Par chance il n’en fut rien, et Brute Force se regarde encore aujourd’hui tel qu’il fut souhaité par Jules Dassin, comme un réquisitoire sans concession contre la barbarie.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : Les Démons de la liberté
  • Titre original : Brute Force
  • Réalisation : Jules Dassin
  • Scénario : Richard Brooks et Robert Paterson
  • Production : Mark Hellinger
  • Société de production : Mark Hellinger Productions et Universal Pictures
  • Musique : Miklos Rozsa
  • Photographie : William H. Daniels
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue : anglais
  • Format : noir et blanc – 35 mm – 1,37:1 (Western Electric Recording)
  • Genre : Film noir et film carcéral
  • Durée : 94 minutes
  • Date de sortie :30 juin 1947 (USA)
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4

Neuf textes sur la condition des Noirs américains

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Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, publié aux éditions Autrement, compile neuf textes de la jeune romancière afro-américaine Brit Bennett. Elle y livre une vision désenchantée des relations interraciales dans une Amérique qui n’a pas hésité à porter Donald Trump à la magistrature suprême.

Un mot d’abord sur les « gentils Blancs » évoqués dans le titre de l’ouvrage. L’appellation peut paraître péjorative, et elle l’est certainement pour partie. Brit Bennett vise en réalité ces personnes issues de la majorité WASP et pleines de bons sentiments à l’égard des minorités. Elles interviennent sur les réseaux sociaux pour défendre la cause des Noirs, elles semblent empathiques et douées d’ouverture d’esprit, mais elles n’enlèvent cependant rien aux douleurs accumulées depuis des siècles par les Afro-américains. La romancière de 31 ans ne le leur reproche pas vraiment, mais elle fait néanmoins part d’un certain malaise à leur égard. Ce dernier infuse dans chaque texte, qu’il s’agisse de la vulnérabilité du corps noir telle que verbalisée par Ta-Nehisi Coates ou de la ségrégation, officielle ou non, qui a sévi, et le fait parfois encore aujourd’hui, dans les piscines ou sur les plages.

De l’esclavagisme ou des lois Jim Crow à l’Amérique de Donald Trump, il y eut certes des évolutions notables sur la question des droits des Afro-américains, mais il persiste surtout des points d’achoppement douloureux. Le trumpisme ne se nourrit-il d’ailleurs pas d’un passé idéalisé ? Le Make America Great Again n’est-il pas la promesse (vague) d’un retour à l’Amérique pré-droits civiques ? Cette nostalgie diffuse, qui sous-tend le slogan de campagne de Donald Trump, est essentiellement l’œuvre des Blancs. Une réflexion de Brit Bennett permet certainement d’en saisir la pleine mesure. Un Noir mécontent de son sort dans l’Amérique moderne et disposant de la DeLorean de « Marty » McFly pourrait-il se réfugier dans un passé plus satisfaisant ? La longue histoire des Afro-américains, contée par exemple par l’historien Howard Zinn, n’offre en réalité aucun havre de paix, fût-il relatif, à des populations de tout temps ostracisées et/ou précarisées et/ou privées de leviers de pouvoir.

Les anecdotes ont parfois une valeur d’illustration édifiante. Il en va ainsi… des poupées. Jusqu’en 1998, la seule poupée historique noire de Pleasant Company fut Addy, affublée d’un storytelling tragique. Il s’agissait d’une esclave maltraitée en fuite vers le nord des États-Unis. Les poupées négrillonnes des XIX et XXe siècles faisaient quant à elles office de défouloirs pour les enfants blancs. Cela subodore certains troubles en termes de représentations et d’estime de soi. La « fierté raciale » est une construction lente, qui peut s’amorcer à travers des poupées. Ce qui est certain en tout cas, et c’est une expérience de Mamie et Kenneth Clark qui nous l’apprend, c’est que les Noirs ressentent un sentiment d’infériorité dès le plus jeune âge. Quand on demande à des enfants noirs d’évaluer des poupées blanches et noires, ils tendent à valoriser les premières et à attribuer des défauts aux secondes, desquelles ils admettent pourtant se sentir plus proches.

Brit Bennett explique par ailleurs qu’on attribue en moyenne aux enfants noirs un âge surestimé de quatre années et demi. Or, on le sait, l’enfance est un espace sécurisé, de naïveté et d’éveil progressif. Faut-il dès lors considérer que l’on prive les Noirs de plus de quatre années de cette quiétude infantile ? Le cheminement de l’auteure passe aussi par la fusillade de Charlestown et le Ku Klux Klan. Elle rappelle ainsi que les terroristes blancs sont systématiquement considérés comme des loups solitaires. Leur couleur de peau demeure alors un impensé social et politique. C’est comme si, dans l’abjection, la couleur des Blancs disparaissait (ainsi que les réflexes racistes qui pourraient en certaines circonstances la sous-tendre).

Comme Fragilité blanche avant lui, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs va certainement faire grincer des dents. Il s’agit pourtant d’énoncer un mal-être noir et non d’essentialiser les comportements blancs. C’est une proposition de point de vue : abandonner celui de la majorité pour adopter, fugacement, celui de la minorité. Il y a fort à parier qu’on aurait beaucoup à en apprendre.

Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, Brit Bennett
Autrement, mars 2021, 128 pages

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3.5

« TMNT – Les Grands Remèdes » : la coexistence impossible

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Kevin Eastman, Tom Waltz, Sophie Campbell et Mateus Santolouco additionnent leurs talents pour ce treizième opus de la série Tortues Ninja, publié aux éditions HiComics. Haletantes, pleines de rebondissements, ces nouvelles aventures opposent les Mutanimaux à des forces spéciales américaines leur étant défavorables.

L’hostilité manifestée par les hommes envers les espèces mutantes a souvent irrigué les bandes dessinées. On pense spontanément à la série X-Men, qui en a fait sa marque de fabrique. Plus récemment, l’auteur belge Kid Toussaint a décliné des thématiques proches dans ses nouvelles séries Absolument Normal et Love love love. « Les Grands Remèdes », treizième tome d’une série passionnante, choisit d’opposer les forces spéciales américaines, symbolisées par les commandos de Dark Water mais aussi une obscure Force de Protection de la Terre, aux Mutanimaux, alliés des Tortues Ninja. L’agent Bishop et ses hommes ont capturé Slash et l’ont transformé en une arme biologique leur étant entièrement dévouée. Leur objectif est double : éliminer une menace potentielle et en exploiter la puissance à des fins militaires.

Bien entendu, cette trame narrative est un prétexte pour évoquer « ceux qui laissent la peur et l’ignorance les pousser à la violence ». Les scénaristes Kevin Eastman et Tom Waltz rappellent ainsi que derrière les facéties de Michelangelo demeure une humanité incapable d’accepter une coexistence pacifique avec des espèces différentes (le mot race sera balayé d’un revers de main par Raphael). Il existe cependant une autre manière de concevoir cette organisation appelée Force de Protection de la Terre. L’agent Bishop semble mener un combat par procuration, puisqu’il ne cesse de se présenter comme le supplétif de son père (qui le désavoue pourtant) : « Je suis l’héritage de mon père. » Bishop manipule les médias et mène une croisade personnelle contre les mutants, qui ne demandent pourtant qu’à vivre paisiblement.

Il y a là une vraie ligne de tension entre les Tortues Ninja : si Leonardo voit des menaces partout et se tient sur le pied de guerre, ses frères aimeraient décompresser et se détacher quelque temps de la guerre permanente à laquelle semble les contraindre le reste du monde. C’est évidemment raté : dans des planches sublimes dessinées par Sophie Campbell et Mateus Santolouco, les péripéties et heurts ne cessent de s’amonceler sur un rythme échevelé. Pour se convaincre des disconvenances permanentes entre les attentes des Mutants et la réalité, il suffit de se pencher un instant sur les événements ayant présidé à l’enlèvement de Slash : alors qu’il était plongé dans le roman Les Raisins de la colère, des malheurs bien réels viennent le sortir de la fiction de John Steinbeck.

La première partie de l’album est cependant d’une tout autre nature. Alopex se trouve en Alaska, sous l’emprise de Kitsune. Nobody et Raphael sont partis à sa recherche. Est-il nécessaire de préciser qu’il n’est pas anodin d’observer les Tortues dans des décors naturels et enneigés, loin de l’urbanité new-yorkaise ? Ce premier chapitre est agrémenté de dessins magnifiques et placé sous le sceau de la nostalgie (la renarde aimerait recouvrer son milieu originel) et de l’amour (Raphael avoue ses sentiments à son égard). Cela apporte une dimension supplémentaire au récit. Pour le reste, on appréciera les méta-commentaires des Tortues, notamment à l’endroit de Batman, ou lorsque Donnie annonce ironiquement : « On n’est pas dans un comic book. » Voilà donc un nouvel épisode d’excellente facture.

TMNT – T13. Les Grands Remèdes, Kevin Eastman, Tom Waltz, Sophie Campbell, Mateus Santolouco
HiComics, février 2021, 128 pages

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4

« Batman Arkham : Double-Face » : anthologie de la dualité

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Double-Face figure parmi les méchants les plus iconiques de l’univers DC Comics. Batman Arkham : Double-Face rassemble plusieurs de ses histoires, des premières apparitions en 1942 jusqu’aux retours récents de 2008 ou 2013.

Initialement appelé Kent, jusqu’à ce que son nom soit modifié pour éviter toute confusion avec un célèbre super-héros kryptonien, Harvey Dent a la particularité d’avoir effectué des bonds réguliers d’un côté à l’autre de la frontière criminelle. Dans The Dark Knight, Christopher Nolan expose avec à-propos la dualité du personnage : ancien procureur incorruptible, il sombre corps et âme dans la criminalité après un grave traumatisme (dont les versions diffèrent sensiblement au cours du temps et des œuvres). Cette duplicité, symbolisée par le lancer d’une pièce de monnaie dont les deux faces déterminent ses actes, le rapproche beaucoup de Batman, qui est à la fois un milliardaire célèbre et un justicier à l’identité tenue secrète, un homme solaire et un super-héros sépulcral. Double-Face est l’alter ego d’Harvey Dent exactement comme l’est Batman pour Bruce Wayne.

Les origines par Bill Finger et Bob Kane

Bill Finger et Bob Kane ont jeté les bases du personnage dès 1942-1943, à travers un triptyque rassemblant « Les Crimes de Double-Face », « Celui qui menait une double vie » et « La Fin de Double-Face ». On y découvre, dans des cases quelque peu écrasées par les dialogues ou les cartouches, comment un procureur couru par les médias et promis au plus bel avenir politique a pu se rendre au dernier degré de l’abjection après avoir été la cible d’un jet d’acide de la part du criminel Moroni. Défiguré, Harvey Dent suscite les commentaires désobligeants et les réactions outrées des passants. Pis, il voit sa femme Gilda se détacher de lui. Et comme nous sommes au début des années 1940, le seul médecin capable de lui rendre son apparence passée… a été expédié dans un camp de concentration nazi.

Dans des histoires souvent commentées naïvement par leurs propres protagonistes (l’énonciation et la démonstration ont encore largement le dessus sur la suggestion), n’acceptant en aucun cas le rejet dont il fait désormais l’objet, Harvey va se muer en Double-Face et laisser une pièce de monnaie dicter sa conduite. Ses actes seront diurnes ou nocturnes, au service du bien ou du mal, selon ce que le hasard décidera. Cela aboutira logiquement à une opinion publique aussi divisée à son sujet que peut l’être le personnage.

Des récits dessinés par Dick Sprang à l’après-Comics Code Authority

En 1952 et 1954 voient respectivement le jour « Les Doubles crimes de Double-Face » (Don Cameron et Dick Sprang) et « Le Retour de Double-Face » (David Vern Reed et Dick Sprang). La première histoire met en scène un imitateur, tandis que la seconde voit Harvey Dent, qui a recouvré son apparence initiale, intervenir lors d’un cambriolage et être aussitôt victime d’un incendie mettant à mal tout le travail réalisé par son chirurgien. Il redevient alors Double-Face et s’en prend à Batman et Robin à travers une pièce de monnaie géante que ne renierait pas le sculpteur suédois Claes Oldenburg.

Le personnage de Double-Face fait ensuite les frais du Comics Code Authority, un organisme d’autorégulation créé en 1954 selon le modèle du Code Hays cinématographique. Il ne réapparaît ainsi dans l’album qu’en 1971, plus moderne et plus noir, à l’occasion de « La Face du mal », de Dennis O’Neil et Neal Adams. Le Commissaire Gordon est là, le Batsignal aussi, Batman collabore avec les services de police et Double-Face cherche à se débarrasser du Chevalier noir tout en mettant la main sur un trésor caché dans une goélette à deux mâts. Le lecteur ne peut nier que plus de quinze années se sont écoulées depuis les essais dessinés par Dick Sprang, tant les planches paraissent plus élaborées, plus actuelles, plus sombres, plus cinégéniques.

« Justice truquée », pour tout savoir sur le personnage de Double-Face

Cette anthologie consacrée à Double-Face constitue un double témoignage des plus précieux. Non seulement elle permet de mettre en perspective le personnage d’Harvey Dent à travers les différentes histoires qui ont contribué à son assise narrative et à l’élaboration de sa mythologie, mais elle possède en outre une valeur testamentaire quant à l’évolution des comics, de leur texture ou de la place qui y est respectivement dévolue aux textes et aux images.

« Justice truquée », publié en 1990, apporte ainsi un éclairage inédit sur le personnage de Double-Face. Andrew Helfer et Chris Sprouse livrent une histoire dense, aux nombreuses ramifications. Tout débute par un tueur en série s’en prenant aux personnages âgées. Le capitaine Gordon commente avec sarcasme : « On les ignorait. Ils étaient invisibles. Mais il suffit qu’on répande leur sang dans les rues de la ville pour qu’ils deviennent nos plus estimés citoyens. » Rudolph Klemper, « médecin des stars », est rapidement inculpé, mais rien ne se passe comme prévu. « Le cirque est ouvert au public. Les spectateurs ont afflué en masse pour voir les clowns de la justice et les jongleurs de vérités travailler sous la direction de Klemper. » Les choses se compliquent pour les défenseurs de la justice. Le respecté docteur apparaît aussi fourbe et dual que le sera bientôt Double-Face. Rudy, son « passager clandestin » (pour reprendre une formule chère à Dexter Morgan), laisse libre cours à ses déviances criminelles, mais en cas d’ennui, c’est Rudolph, l’honorable savant, qui réapparaît et assure, imperturbable, la défense de son double luciférien. Les preuves étant une nouvelle fois insuffisantes (Batman n’est décidément pas un enquêteur classique), Klemper est libéré au grand dam du Chevalier noir et de ses acolytes Gordon et Dent.

Tandis que les relations du trio sont passées au crible, une réflexion est entamée au sujet des entorses à la loi qui seraient, ou non, acceptables pour préserver la société des criminels que la justice ne parvient pas à arrêter. Sans surprise (il s’agit d’une anthologie consacrée à Double-Face), Harvey Dent fait l’objet d’un traitement minutieux : Andrew Helfer et Chris Sprouse reviennent sur son enfance douloureuse, sur ses relations toxiques avec son père ou encore sur l’histoire de la pièce de monnaie. Dans un signe avant-coureur, ils ornent le visage du procureur d’un étrange reflet vert, puis actualisent l’épisode du jet d’acide et font de Fields, l’assistant d’Harvey, un fonctionnaire corrompu en cheville avec les criminels. Dans un récit passionnant, on en apprend davantage sur le background familial et psychologique d’Harvey : suspendu et exclu de l’école, atteint de schizophrénie hébéphrénique, placé sous l’autorité d’un père alcoolique et probablement violent, il semblait prédestiner à devenir Double-Face, un individu travaillé en profondeur par le bien et le mal.

Double-Face à l’époque contemporaine

« Crime et châtiment » (1995), de J.M. DeMatteis et Scott McDaniel, explore plus avant les relations filiales entre Harvey et son paternel. Les règlements de comptes ont cette fois lieu sur un plateau télévisé, ce qui constitue une critique sommaire mais efficace de la télé-poubelle. La schizophrénie du personnage transparaît clairement à travers ses dialogues intérieurs. Plus loin dans l’album, « Deux comme moi » (1996), de Bruce W. Timm, se distingue en tant qu’unique récit en noir et blanc, tandis que « Destin aléatoire » (2008), de David Hine et Andy Clarke, place un pompier défiguré face à Harvey Dent. Dans un jeu d’influences mutuelles, c’est le médiateur qui semble sortir affecté de cette rencontre, qui se solde par une fin ouverte.

Batman Arkham : Double-Face, collectif
Urban Comics, février 2021, 336 pages

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4.5

Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö : un abécédaire destiné aux experts comme aux novices

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Édité par Carlotta Films, l’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö est, comme son nom l’indique, un abécédaire ayant pour thème le cinéaste suédois Ingmar Bergman. Le livre n’est pas pour autant à réserver aux ultra-connaisseurs de son travail. Découverte d’un livre dans lequel on flâne, lisant les entrées au hasard de son envie.

Un ouvrage très pointu

Les 145 entrées de cet abécédaire sont toutes très bien documentées, grâce à un texte qu’on doit à la Ingmar Bergman Foundation. Le lecteur a rapidement accès à une multitude de détails, couplés à une analyse fine de la vie et de l’œuvre du réalisateur. Choix artistiques, réflexions, anecdotes insolites de la vie de tous les jours, tout y est. Le livre tient sa promesse de couvrir le réalisateur de A à Z (Ö étant la dernière lettre de l’alphabet suédois).
Il donne une impression d’exhaustivité – en termes de vie personnelle, mais aussi, bien sûr, de cinéma, avec notamment la mention des acteurs phares du réalisateur : Harriet Andersson, Bibi Andersson, Liv Ullmann, Max Von Sydow, etc. Vous vous savez spécialiste et voulez tester vos connaissances ou découvrir les ultimes secrets de Bergman ? Ce livre est pour vous.

Un livre à picorer  

Les premières pages l’annoncent : l’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö n’est pas de ces livres qu’on lit d’une traite, ou même simplement dans l’ordre. Comme pour tous les abécédaires, celui-ci est à découvrir au gré de nos envies, page par page, quelques entrées après les autres. Les entrées sont bien classées, la lecture est agréable et le texte est fluide. Les pages sont parsemées de quelques tirages qui installent le lecteur dans l’ambiance du cinéma de Bergman.
Une seule entrée peut évoquer plusieurs films, créant une connexion entre eux, survolant une idée d’un acteur ou d’un scénario à l’autre, ce qui est une manière originale de s’intéresser au cinéma d’un auteur.
Le plus étant l’intérêt culturel de l’ouvrage qui permet de se cultiver et d’en apprendre toujours davantage sans impression de lourdeur.

Un abécédaire aussi réservé aux novices. 

Cette légèreté et fluidité de lecture, la facilité avec laquelle le lecteur est immergé dans les entrées permet à l’abécédaire d’être également accessible aux novices qui ne connaissent pas encore les films de Bergman mais sont curieux de la vie et de l’œuvre du cinéaste. Les sujets sont si vastes (cinéma, vie personnelle… biscuits !) et touchent à tant de domaines qu’il est intéressant de lire les entrées dont le titre suscite la curiosité, sans rien en attendre de précis, pour refermer le livre en ayant forcément appris, notamment sur une autre époque, une culture différente, différents arts, dont, bien sûr, le septième art en premier.
Bien que centré sur Bergman, le livre se révèle à la fois pointu et en même temps tout à fait intéressant d’un point de vue général, tant les sujets des films de Bergman contiennent des thématiques qui parlent à tous.

L’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö est donc un livre à la fois instructif et divertissant. On y flâne, le découvrant et le lisant sans précipitation, chacun en retenant ce qui lui a parlé et a fait écho à ses pensées ou souvenirs – qu’on soit un expert du cinéma de Bergman ou qu’on connaisse à peine son nom. 

Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö, sous la direction éditoriale de Martin Thomasson
Carlotta Films, octobre 2020, 144 pages

Vanikoro, refuge d’explorateurs déboussolés

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Vanikoro (aujourd’hui Temotu) est le nom d’une île dans l’océan Pacifique, dans l’archipel des îles Salomon. C’est là que l’expédition Lapérouse aurait fait naufrage lors d’une tempête, en juin 1788. Il semblerait cependant que des survivants se soient organisés pour subsister et tenter le retour au pays. Malheureusement, aucun n’est jamais reparu en Europe.

Un cahier de 16 pages en fin d’album en témoigne, Patrick Prugne a fait le déplacement pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, observer des objets attestant de la présence de quelques explorateurs là-bas, ainsi que de témoignages oraux qui donnent des indications sur comment les choses ont pu se passer. Les Français survivants ont donc rencontré d’autres êtres humains sur place, l’illustration de couverture ne laissant aucun doute là-dessus. À partir de ces quelques données, le dessinateur a fait travailler son imaginaire pour produire cet album.

Un voyage périlleux

Tout a commencé le 1er août 1785, quand les deux frégates nommées L’Astrolabe et La Boussole quittent le port de Brest. La Boussole (navire amiral) est commandée par le comte de Lapérouse qui dirige l’expédition. Une expédition destinée à compléter les découvertes de James Cook dans le Pacifique. Ainsi, parmi les survivants échoués à Vanikoro (sur 220 marins, matelots et scientifiques partis de Brest) se trouve un botaniste qui ne réalise pas vraiment quels dangers il court en voulant explorer la jungle qui couvre l’île. On notera au passage que lors du naufrage, les marins qui s’en sortent (ayant survécu à l’attaque de requins) échappent de peu à l’appétit de crocodiles… qu’on ne verra plus du tout par la suite.

Petit territoire, grands dangers

L’Astrolabe se serait fracassée contre la barrière de corail qui entoure l’île. Même destin semble-t-il pour La Boussole, quelques centaines de mètres plus loin. Toujours est-il que Patrick Prugne nous montre une poignée de survivants tenter de s’organiser pour subsister. Ils observent alors des natifs du coin détrousser les cadavres à leur portée. Mais ce n’est qu’un début, car les imprudents qui s’aventurent dans la jungle font de très dangereuses rencontres. Parmi eux, quelques petits malins s’avisent qu’ils pourraient escamoter à leur profit un coffre rempli d’or…

Une vision d’artiste

Avec cet album, Patrick Prugne interprète, avec une belle inspiration, un fait historique qui conserve sa part de mystère : la disparition du comte de Lapérouse, dont on perd la trace après le naufrage à Vanikoro. Le dessinateur précise bien qu’il interprète à sa façon les hypothèses émises à propos du destin de l’expédition. Peu importe à mon avis, car avec cette BD (84 planches), Patrick Prugne trouve surtout un site qui lui convient à merveille. Ainsi, il dessine avec maestria la jungle et la mer, avec des nuances de couleurs remarquables, notamment pour la faune et la flore qui sont un enchantement pour l’œil. Il soigne particulièrement les jeux de lumières en fonction de l’éclairage du soleil, des ombres et des effets de brume. Sans oublier cet oiseau typique de l’île qui joue un rôle bien particulier dans l’intrigue, ce qui lui permet d’intégrer avec intelligence les croyances indigènes. Son dessin lui permet également de retranscrire avec bonheur une ambiance qui mêle aventure, exotisme, angoisse et grand air. Il exploite aussi à la perfection une situation qu’il affectionne particulièrement : nous montrer par un cadrage bien choisi, une situation menaçante par un détail que les protagonistes menacés ne voient pas encore. Autant dire qu’il maîtrise de belle manière l’art de la composition picturale, car on sent que chaque situation présentée est mûrement réfléchie. Ce qui ne l’empêche pas de faire sentir les mouvements et de ménager quelques surprises bien senties. Il varie de façon très judicieuse les tailles et formes de ses cases, n’hésitant pas à l’occasion à présenter des vignettes de grandes tailles qui aèrent un récit où la progression dramatique va largement au-delà de la simple réussite esthétique. Par contre, la BD se lisant assez rapidement, on ne peut pas s’empêcher de considérer que, finalement, l’artiste ne s’écarte pas foncièrement de toutes les péripéties classiques de ce type d’aventures maritimes et exotiques. Petit regret donc sur l’épaisseur de l’album qui mériterait davantage de développements pour une aventure étalée sur des mois. Enfin, je remarque une conclusion assez étonnante qui éveille en moi l’écho d’une lecture marquante, L’ancêtre de Juan José Saer, pour montrer que la confrontation sanglante entre les européens et les « sauvages » du coin n’est pas une fatalité.

Pour aller plus loin

Cette BD étant un vrai plaisir pour les yeux, je note avec beaucoup d’intérêt que l’album donne, en page de garde, les coordonnées de la galerie Daniel Maghen, rue du Louvre à Paris. Renseignements pris sur le site Internet, cette galerie présente un programme qui se renouvelle avec les parutions d’albums. Ainsi, dans la mesure du possible, la sortie du prochain album de Patrick Prugne mériterait une petite visite à cette galerie. En effet, le dessinateur travaille en aquarelliste de talent, et voir ses planches en grand format ne peut que mériter le coup d’œil.

Vanikoro, Patrick Prugne
Daniel Maghen, octobre 2018

 
 
 
 
 
 
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4

Le Paysage Réinventé : Perception, Abstraction, Écologie – Une Quête Incessante du Regard

Le paysage n’est jamais un simple décor statique ou une vue pittoresque. Il est une manière dynamique de regarder le monde, de le traverser, de le ressentir dans sa chair. Longtemps, la peinture l’a représenté comme un espace stable, identifiable, presque narratif – un cadre harmonieux où l’humain domine la nature. Mais au fil des siècles, le paysage s’est métamorphosé : il est devenu perception subjective, sensation fugitive, abstraction conceptuelle, puis enjeu écologique urgent. Aujourd’hui, il n’est plus seulement ce que l’on voit de loin ; il est ce que l’on éprouve de l’intérieur, ce qui nous relie au vivant, ce qui nous interroge sur notre place dans un environnement fragile. Cette réinvention reflète les mutations de notre regard : du contemplatif au immersif, du romantique au critique, du poétique au politique.

Le Paysage comme Perception : Voir Autrement, Saisir l’Insaisissable

Le paysage n’est pas une réalité objective figée ; c’est une construction du regard, influencée par la lumière, la distance, le mouvement et la mémoire personnelle. Les peintres qui s’y confrontent cherchent à traduire cette expérience sensible, subjective, éphémère – non pas à copier la nature, mais à en capturer l’essence perçue, les vibrations émotionnelles et atmosphériques.

Turner : Le Paysage comme Atmosphère, Éblouissement et Dissolution

Chez Joseph Mallord William Turner, le paysage se dissout dans la lumière et les éléments. Ses marines tumultueuses ou ses vues de Venise sont des tourbillons de brume, d’éclats solaires, de vibrations chromatiques où les formes solides s’évanouissent. Le paysage n’est plus un lieu géographique précis ; c’est une atmosphère enveloppante, une sensation immersive. Turner anticipe l’impressionnisme en peignant l’éblouissement lui-même : la lumière qui consume les contours, les couleurs qui fusionnent dans un chaos lumineux. Ses toiles, comme *Le Naufrage d’un bateau* ou *Pluie, vapeur et vitesse*, capturent le passage du temps et des éléments, transformant le paysage en expérience sensorielle chaotique et sublime.

Monet : Le Paysage comme Instant, Variation et Mouvement

Claude Monet fait du paysage un phénomène changeant, un instant fugace saisi dans sa variabilité. Ses séries – les Meules, la Cathédrale de Rouen, les Nymphéas – montrent comment la lumière glisse, les couleurs se déplacent, l’eau reflète le ciel en perpétuel mouvement. Chaque toile est une variation, une perception unique d’un même motif sous différents angles temporels. Monet peint le paysage comme une impression subjective : les touches rapides, les couleurs pures juxtaposées, les reflets dansants. Ses jardins de Giverny deviennent un microcosme où le paysage n’est plus fixe ; il est vibration, dissolution, respiration. Cette approche révolutionne la peinture : le paysage devient une expérience sensorielle, un dialogue avec l’éphémère.

Le Paysage comme Abstraction : Dépasser la Forme, Intérioriser le Monde

À partir du XIXe siècle et surtout au XXe, le paysage cesse d’être une représentation fidèle pour devenir une interprétation abstraite. Les artistes ne cherchent plus à montrer un lieu reconnaissable ; ils traduisent une sensation, une structure intérieure, une énergie cosmique ou psychique. Le paysage devient un véhicule pour l’introspection, l’abstraction formelle, la déconstruction du visible.

Friedrich : Le Paysage comme Intériorité, Sublime et Solitude

Chez Caspar David Friedrich, le paysage est un miroir de l’âme romantique. Montagnes escarpées, brumes infinies, horizons lointains, ruines gothiques : ces éléments ne sont pas de simples vues naturelles ; ils reflètent des états intérieurs – mélancolie, sublime, solitude face à l’infini. Dans *Le Voyageur contemplant une mer de nuages*, le paysage devient mental : l’homme de dos face à l’immensité symbolise la quête spirituelle, la confrontation avec l’inconnu. Friedrich abstrait le réel pour en faire une allégorie émotionnelle : le paysage n’est plus extérieur ; il est projection de l’âme, invitation à la méditation transcendante.

Richter : Le Paysage comme Flou, Mémoire et Incertitude

Gerhard Richter brouille les contours pour transformer le paysage en image incertaine, presque mémorielle. Dans ses séries abstraites ou ses paysages « flous » (comme ses vues de forêts ou de nuages), il efface les détails, laisse la peinture vibrer en strates superposées. Le paysage devient une vision hésitante, entre figuration et abstraction : un souvenir qui s’estompe, une réalité qui se dérobe. Richter utilise le raclage, le grattage pour créer des effets de voile ; le paysage n’est plus descriptif, il est questionnement sur la perception, la mémoire, l’illusion. Cette approche contemporaine rend le paysage ambigu, poétique, introspectif.

Le Paysage Contemporain : Immersion, Perception, Écologie – Un Enjeu Vital

Aujourd’hui, le paysage n’est plus seulement peint sur toile ; il est vécu, traversé, expérimenté dans des installations immersives ou des interventions in situ. Les artistes interrogent notre rapport au monde naturel, à sa fragilité, au changement climatique, transformant le paysage en enjeu écologique et sociopolitique.

Eliasson : Le Paysage comme Expérience Sensorielle, Immersion et Participation

Olafur Eliasson crée des environnements où le paysage devient une expérience physique et sensorielle. Brumes colorées (*Rainbow*), arcs-en-ciel artificiels (*Your Rainbow Panorama*), cascades inversées : ses installations enveloppent le spectateur, modifiant sa perception de l’espace et de la lumière. Le paysage n’est plus observé de loin ; il est habité, traversé. Eliasson invite à une participation active : le corps du visiteur devient partie du paysage, soulignant notre interdépendance avec la nature. Ses œuvres, comme *Ice Watch* (blocs de glace fondants en place publique), mêlent immersion esthétique et alerte écologique, rendant le paysage un outil de conscience.

Le Paysage Écologique : Fragilité, Transformation et Alerte Politique

De nombreux artistes contemporains interrogent la disparition des glaciers, la montée des eaux, la déforestation, transformant le paysage en témoin fragile et politique. Maya Lin, avec ses installations comme *What is Missing?*, cartographie les espèces éteintes et les écosystèmes menacés. Richard Long, par ses marches dans la nature et ses arrangements de pierres, célèbre la transience du paysage tout en dénonçant son altération. Des photographes comme Edward Burtynsky montrent des paysages industriels dévastés : mines à ciel ouvert, rivières polluées. Le paysage n’est plus esthétique seul ; il est alerte, cri silencieux contre l’anthropocène, invitation à repenser notre impact sur le vivant.

Techniques pour Réinventer le Paysage : Lumière, Cadrage, Matière – Des Outils pour le Regard

Réinventer le paysage, c’est réinventer la manière de le construire techniquement : jouer avec la lumière pour ouvrir l’infini, le cadrage pour déplacer le point de vue, la matière pour donner du relief et de la présence.

Lumière : Ouvrir l’Espace, Créer l’Atmosphère

Une lumière diffuse crée un paysage doux, enveloppant, comme chez Turner ; une tranchante le rend dramatique, découpé. La lumière structure l’espace : elle dilate les horizons, approfondit les vallées, fait vibrer les surfaces. Les impressionnistes l’utilisent pour capturer l’instant ; les contemporains comme Eliasson la manipulent pour immerser.

Cadrage : Déplacer le Regard, Réinterpréter le Réel

Un horizon bas ouvre le ciel infini (romantisme de Friedrich) ; un horizon haut écrase la terre, intensifie la présence du sol. Un cadrage serré transforme un paysage en abstraction (comme chez Richter). Le cadrage n’est pas neutre ; il est choix perceptif, narration implicite, invitation à voir autrement.

Matière : Donner du Relief, Rendre Palpable

Les empâtements créent des montagnes tactiles (comme chez Kiefer) ; les glacis des brumes diaphanes ; les textures granuleuses des sols vivants. La matière devient géographie : elle donne du poids au paysage, le rend palpable, transforme la toile en territoire physique.

Le Paysage comme Relation, comme Engagement, comme Avenir

Le paysage n’est plus un décor distant ; c’est une relation intime, une manière d’habiter le monde, de le percevoir dans sa fragilité, de le transformer par notre regard. Réinventer le paysage, c’est réinventer notre place dans le vivant : de la perception impressionniste à l’abstraction introspective, de l’immersion sensorielle à l’engagement écologique. C’est une invitation à regarder autrement, à ressentir plus profondément, à agir pour préserver ce qui reste. Dans un monde en crise, le paysage devient non seulement art, mais urgence – un miroir de notre responsabilité collective.

« Le Sarde » : au nom du frère

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Avec Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso racontent une histoire à trois axes : familial, mafieux, footballistique. Giacomino, leur personnage principal, en constitue l’unique pivot.

Le Sarde se repaît de duplicité. Derrière un « riche producteur de tomates séchées » se cache un parrain de la mafia. En coulisse, le football est mis en coupe réglée par la pègre. Un entrepreneur lyonnais mène clandestinement des activités criminelles internationales. Ce dernier, prénommé Giacomino et surnommé « le Sarde », se montre profondément ambivalent : il est à la fois un petit frère tourmenté par une erreur de jeunesse, un gangster méthodique et sans scrupule, un justicier digne des revenge movies sud-coréens, une homme doué d’humanité et en quête de rédemption. La réussite de l’album doit beaucoup à cet antihéros mû par un traumatisme d’enfance : alors que son frère était sur le point de rejoindre le centre de formation de la célèbre Juventus de Turin, Giacomino a éventé la nouvelle et provoqué en retour le courroux de la pègre. Juste avant de quitter sa ville natale, le « campione », comme continue de l’appeler avec tendresse Giacomino, a été assassiné (et de quelle façon !).

Partant, toute la carrière criminelle du « Sarde » va être déployée au service d’une vengeance personnelle. Même si Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso nous font l’économie de la démonstration, ils indiquent clairement quelles ont été les motivations de Giacomino : monter dans la chaîne alimentaire mafieuse pour éliminer un à un tous les responsables de l’assassinat de son frère. C’est un élément important dans la caractérisation du personnage, puisqu’il apparaît que la criminalité a été en quelque sorte un choix par défaut. Les activités de la pègre apparaissent quant à elles de deux façons dans Le Sarde : il y a les éléments textuels (une tuerie à Duisbourg, une cargaison illégale ponctionnée par les douaniers grecs et retenue ensuite à Reggio di Calabria…) et les éléments situationnels (un match de football truqué par le biais de deux adversaires appartenant à la même holding, l’éviction des Siciliens de Grenoble, le remplacement d’un caïd local par un autre moins dangereux…). Le « Sarde » se voit ainsi propulsé des loges de l’Olympique Lyonnais à Shanghai, avec respectivement sous son aile d’abord Guglielmo, le neveu du parrain Domenico Rosarno, puis le jeune footballeur Laurent Kouame.

Ce dernier rappelle à Giacomino l’avenir glorieux auquel était promis son frère. Par un processus de transfert, le « Sarde » va s’occuper de la carrière de Laurent, lui trouver un nouveau club formateur et se rapprocher de sa mère, Angeline. Mais celui qui se présente comme un « importateur en produits alimentaires italiens » (énième signe de duplicité) voit aussitôt resurgir ses démons intérieurs. Pour repousser dans son inconscience les similitudes troublantes entre Laurent et Salvatore, il s’abandonne à la drogue. Et pour le sauver, il s’abandonnera lui-même, dans l’anonymat. Cette trajectoire, et les affects qui la sous-tendent, confèrent à l’album une véritable ampleur thématique et psychologique. La conception des planches de Letterio Bonaccorso est par ailleurs souvent astucieuse : des cases sont par exemple intégrées dans des dessins plus vastes, toujours avec élégance. Le trait du dessinateur sicilien est précis, réaliste et dénote un certain classicisme. Certaines références n’échapperont pas aux cinéphiles : la couverture de l’album s’inspire fortement de la jaquette du Scarface de Brian De Palma, quand l’emploi d’un compresseur à air comprimé comme arme létale n’est pas sans rappeler l’usage qui en est fait par le personnage d’Anton Chigurh dans le film No Country for Old Men, des frères Coen.

Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso
Glénat, février 2021, 104 pages

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3.5

« Dernières nouvelles du mensonge » : la vérité dans tous ses états

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Spécialiste de l’Afrique et des institutions européennes, la journaliste Anne-Cécile Robert publie aux éditions Lux un essai intitulé Dernières nouvelles du mensonge, décryptant la manière dont la vérité se dérobe sous les chiffres spécieux, les idées préconçues, les manipulations linguistiques ou encore les faits « alternatifs ».

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales définit la vérité comme une « connaissance reconnue comme juste, comme conforme à son objet et possédant à ce titre une valeur absolue, ultime ». Cette description, qui tient de la sacralisation, possède toutes sortes de limites et de falsifications, qu’Anne-Cécile Robert s’attache à rendre tangibles dans son essai intitulé Dernières nouvelles du mensonge. Sous sa plume, on voisine plutôt avec Le Cercle des poètes disparus : « La vérité, c’est comme une couverture trop petite. Tu peux tirer dessus de tous les côtés, tu auras toujours les pieds froids. » Voire avec Le retour du Jedi : « Beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre propre point de vue. »

Ne vous méprenez pas : la journaliste au Monde Diplomatique n’entend aucunement démonétiser le concept de vérité. Au contraire, elle s’y montre tellement attachée qu’elle en déplore les innombrables transgressions, qu’elles soient ostensibles ou tacites, absolues ou partielles. Pierre Bourdieu (Sur la télévision) ou Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de garde) ont en leur temps épinglé la manière dont le journalisme avait dévoyé les principes d’objectivité et de neutralité, censés sous-tendre la vérité. Anne-Cécile Robert leur emboîte le pas, en énonçant par exemple le contexte présidant à un débat télévisé. Qui choisit les invités et selon quels critères ? Qui distribue la parole et gère sa durée ? Avant d’être débattu, un fait doit d’abord être établi, ou à tout le moins signifié. Mais son appréhension se construit forcément à travers des primes. « Prenons l’exemple de la délinquance juvénile. Prise du point de vue comptable (nombre de faits rapportés) et concentrée sur les témoignages des victimes, elle peut conduire à un récit sécuritaire justifiant les contrôles et la répression policière. Analysée du point de vue de la relégation sociale de certaines populations et des inégalités d’accès à la culture ou à l’emploi, elle peut donner lieu à des politiques d’aide sociale, de soutien aux éducateurs dans les quartiers. »

Dans son essai, Anne-Cécile Robert tourne autour du mensonge comme un papillon autour d’un lampadaire. De la projection de Mercator à l’infobésité, du dogmatisme acquis aux sophismes, de la pensée unique néolibérale aux indicateurs économiques trompeurs, l’essayiste témoigne de sa pluralité et, parfois, de son systématisme. La réflexion est poussée un cran plus loin avec l’évocation de Machiavel, Emmanuel Kant, Benjamin Constant ou René Descartes. Les trois premiers ont interrogé la pertinence ou la justification du mensonge quand le dernier a enseigné le doute méthodique permettant de parvenir au plus près de la vérité. L’incertitude cartésienne ne doit toutefois pas être confondue avec le soupçon inconditionnel dont se délectent les complotistes. « Face à un événement, souvent dramatique, le complotisme rejette toute explication liée au hasard et refuse d’accepter que certaines questions n’ont pas encore de réponse. Il recherche des raisons et, souvent, des coupables. Il part du principe que la vérité est cachée, notamment par le pouvoir. C’est un phénomène ancien qui apparaît souvent dans les périodes de crise, les guerres ou les épidémies. Le conspirationnisme se nourrit également des mensonges réels proférés par les classes dirigeantes. »

Quels sont au juste ces « mensonges réels proférés par les classes dirigeantes » ? Anne-Cécile Robert cite pêle-mêle les armes de destruction massive de la guerre irakienne, l’affaire des masques en France, les faits alternatifs de Kellyanne Conway, le plan « Fer à cheval », les politiques de droite menées au nom de la gauche… Les conditions qui préfigurent le mensonge s’avèrent cependant plus sournoises. La novlangue orwellienne en fait partie : elle s’applique aux théories économiques, met à mal les postulats keynésiens, empêche une juste structuration conceptuelle, contribue à l’effondrement de la pensée. Et l’auteur de rappeler, très simplement, que ne parler qu’au présent revient à effacer le passé et se priver d’avenir. Le mensonge se fait aussi par omission. Ce sont des chiffres bruts privés d’éléments contextuels. C’est du fact-checking tenant plus de l’ordonnancement statistique et mathématique que de l’enquête de terrain ou de l’analyse sociologique.

En 2016, le dictionnaire d’Oxford a désigné le vocable post-vérité comme mot de l’année. Irrémédiablement associée à Donald Trump, dont le New York Times a méthodiquement recensé les mensonges, la post-vérité résulte, au moins pour partie, des réseaux sociaux. À cet égard, Anne-Cécile Robert note notamment : « Les algorithmes contribuent à l’atomisation de la vérité. Ce qu’on appelle les « bulles de filtre » (filter bubble) désigne la personnalisation des informations transmises à un utilisateur par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux en fonction des données collectées à son sujet ; elles désignent aussi « l’état d’isolement intellectuel et culturel dans lequel [l’individu] se retrouve quand les informations qu’il recherche sur internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu », selon l’Office québécois de la langue française (OQLF). » En d’autres termes, sur Facebook comme sur Twitter, les biais de confirmation s’imposent d’eux-mêmes, dans une sorte de chambre d’écho où la confrontation d’idées tend à disparaître.

Dernières nouvelles du mensonge est une longue promenade à l’ombre de la vérité. Anne-Cécile Robert inscrit son texte, avec quelques assises littéraires et philosophiques, au cœur d’une actualité brûlante. L’auteure montre comment les chiffres, certaines données techn(ocrat)iques, des schèmes simplificateurs, l’adoption d’un point de vue circonscrit et même l’usage d’un certain champ lexical peuvent aboutir à la falsification de la réalité. Et parfois miner toute tentative de prendre langue avec l’autre. « Des vérités atomisées et des récits parcellaires, on passe aisément à l’incommunicabilité et à l’affrontement des discours. La multiplication des vérités particulières conduit, au mieux, à une coexistence sans dialogue, mais elle peut également pousser au repli de chacun sur sa vérité avec, pour corollaire, une méconnaissance de l’autre. Les vérités peuvent être cousines ou compatibles, mais elles ne le sont pas toujours. Elles se révèlent parfois contradictoires. Chacun campe alors sur ses positions et cultive son jardin. La question du mensonge se transforme : chacun, voyant le monde de son point de vue, estime que celui-ci ordonne la réalité. »

Dernières nouvelles du mensonge, Anne-Cécile Robert
Lux, février 2021, 224 pages

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3.5

Anna Karénine, la vie selon Tolstoï

Lorsque l’on mentionne Anna Karénine, on pense à cette histoire d’adultère qui finit mal, ce qui place le roman de Lev Nikolaevitch Tolstoï aux côtés de Madame Bovary. Mais en réalité, Anna Karénine est un roman foisonnant, dans lequel l’auteur n’hésite pas à se mettre en scène et à décrire les questions qui le taraudent.

Le titre du roman Anna Karénine (deuxième des trois gros pavés littéraires de Tolstoï, quatre même si on compte son Journal, qui est sans doute son œuvre la plus importante) est trompeur. Il pourrait faire croire qu’Anna est le personnage principal d’un roman qui tournerait autour de son histoire d’adultère. Quelqu’un qui partirait sur cette idée ne pourrait qu’être déçu par les longues pages qui ne concernent pas la jeune femme et sa liaison avec Vronski.
La première chose à considérer est donc que, dans ce roman, il y a quatre couples. Dans l’ordre d’apparition :
1°) Stépane Arcadievitch Oblonski et sa femme Darie (dite Dolly) Alexandrovna. Lorsque commence le roman, Stépane se réveille sur le canapé, honteux d’avoir été chopé alors qu’il trompait sa femme avec l’institutrice française de leurs enfants. Petit noble entré dans la bureaucratie grâce à son beau-frère, il est constamment au bord de la ruine et le ménage ne doit sa survie qu’aux propriétés dont Darie a héritées. Inconséquent et un peu puéril, Stépane Arcadievtich aime avant tout briller en société ; son bon vivant, son entrain, son sens de la conversation font de lui un convive recherché. Quant à son épouse, elle représente le bon sens et le pragmatisme, ainsi que le dévouement à la famille. Si elle ne quitte pas son mari après avoir découvert son infidélité, c’est d’abord parce qu’elle l’aime sincèrement, mais surtout pour protéger les enfants d’une situation qui serait, pour eux, intenables (et l’on voit comment Tolstoï a, dès les premières pages de son roman, déjà implanté quelques-uns des thèmes majeurs qui seront développés dans les quelque 900 pages suivantes).
2°) Alexis Alexandrovitch Karénine et sa femme Anna Arcadievna. Sœur de Stépane Arcadievitch, Anna a été mariée dès son plus jeune âge à un homme bien plus âgé, qu’elle respecte mais qu’elle n’a jamais aimé. Depuis, elle voue sa vie à être la plus honorable des épouses, tellement irréprochable que, comme tous ceux qui font le bien, elle attire la jalousie dans la bonne société pétersbourgeoise qu’elle fréquente de temps en temps. Son mari est un très haut fonctionnaire travaillant au gouvernement ; il consacre tout son temps à son travail. Strict, il mène une vie réglée au millimètre, dont il ne s’écarte jamais.
3°) Konstantin Dmitrievitch Levine et Ekaterina (dite Kitty) Alexandrovna (sœur de Darie Alexandrovna). S’il fallait définir un personnage principal au roman, ce serait sans doute Levine. C’est, en tout cas, le protagoniste dans lequel Tolstoï s’est projeté, au point de lui construire un nom issu de son propre prénom (Lev Tostoï = Levine). Comme l’écrivain, Levine est un noble qui a abandonné la fréquentation des cercles mondains des « deux capitales » pour se replier sur son domaine à la campagne. Comme l’écrivain, Levine est un homme assailli par de constants doutes, une remise en question permanente et de terribles angoisses. Les épisodes d’inspiration autobiographique sont nombreux, à commencer par cette scène centrale de la mort du frère, ou les questionnements sur la religion.
4°) Alexis Kirillovitch Vronski et Anna Arcadievna Karenina. C’est l’exemple de la passion qui emporte tout sur son passage, la passion qui court-circuite la raison, la passion qui nous fait abandonner du jour au lendemain une vie respectable que l’on a mis des années à construire patiemment, brique par brique. La passion qui met au ban de la société, d’autant plus que nombreuses étaient les femmes jalouses d’Anna qui vont se venger dans leur attitude.
La liaison adultère qu’entreprend Anna n’est certes pas unique dans son milieu social (il y en a d’autres exemples dans le roman). L’erreur d’Anna est qu’en suivant Vronski, elle abandonne tout, son mari, sa situation sociale plus qu’enviable, ses relations mondaines et même son fils, que pourtant elle aimait tant. Pire : comme enivrée d’une liberté qu’elle semble enfin découvrir, elle se plaît à ne rien respecter, surtout pas les interdictions imposées par son mari.
Ce qui lui sera aussi reprocher, c’est d’entraîner Vronski sur son passage (car pour la société, cela ne fera aucun doute : elle est responsable de tout). Et, de fait, pour elle, Vronski refusera des avancements de grade, puis quittera carrément son métier. À cause d’elle, il sera lui aussi chassé de la bonne société pétersbourgeoise. Pire : puisque finalement elle ne veut pas divorcer, alors l’enfant qui naît de son union avec Vronski porte le nom de Karénine, et Vronski n’a aucun droit sur lui.

Quatre couples. Sept personnages principaux, plus une flopée de personnages secondaires. Anna Karénine est un grand roman, absolument passionnant. Comme Guerre et Paix, il se veut un roman philosophique et social, la description de cette aristocratie que Tolstoï connaît si bien pour en faire partie. Si le grand roman de l’épopée napoléonienne, écrit dix ans plus tôt, arrivait à la conclusion d’une incapacité de l’aristocratie à diriger efficacement l’Etat, Anna Karénine, rédigé au milieu des années 1870, est plus contrasté dans ses conclusions. Si l’aristocratie a une chance devant elle, c’est en s’associant au peuple. Une fois de plus, Tolstoï nous dit que le peuple possède une sagesse innée, naturelle, dont les dirigeants ne savent pas assez s’inspirer. En pleine crise morale (équivalente à celle qu’avait traversée l’écrivain lui-même lors de ce que l’on appelle la Nuit d’Arzamas), Levine trouve la lumière en se fiant aux propos d’un de ses paysans. La vérité (aussi bien au sens philosophique que pragmatique, « la vraie vie » pourrait-on dire) réside dans la simplicité d’une vie proche de la nature et d’un travail honnête auquel on consacre toutes ses forces.
Roman sur l’amour, sur le mariage et la famille, sur l’organisation sociale et les rapports entre les classes sociales, sur la paysannerie et les réformes agraires, sur le travail, sur la politique, sur la différence entre les théories et le travail sur le terrain, sur les liens entre l’individu et la famille, entre l’individu et la société, sur la religion et finalement sur la mort, Anna Karénine embrasse la vie entière. Il a un aspect proprement universel.
Très empreint de religiosité, Tolstoï n’approuve pas le comportement d’Anna. Sa conception sur la place des femmes est très conservatrice. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer et de plaindre sincèrement ses personnages. Chaque protagoniste a une profondeur psychologique impressionnante et Tolstoï décrit avec finesse et précision la moindre de leurs pensées, leurs contradictions ou leurs interrogations.
C’est la géographie qui structure le roman Anna Karénine. L’œuvre de Tolstoï se déroule dans trois lieux différents qui s’opposent : les « deux capitales » (la capitale contemporaine à l’écriture du roman, c’est-à-dire Saint-Pétersbourg, et « l’ancienne capitale » Moscou) et la propriété de Lévine à la campagne. Chacun de ces lieux est lié à un type d’action, de comportement. Ainsi Levine, qui vit de façon si saine à la campagne, se surprend, lors de son séjour à Moscou, non seulement à dépenser en futilités des sommes folles qu’il jugerait indécentes chez lui, mais aussi à fréquenter des personnes qu’il estimerait inconvenant, indécent de fréquenter en temps normal. Mais l’ambiance de Moscou l’incite à s’éloigner de ce qu’il juge être sa vraie nature morale et à entrer dans un monde qui ne lui correspond pas. Ceci entraîne immédiatement une dispute avec sa femme Kitty, qui a peur de perdre son mari dans ce milieu qu’elle redoute tant.
À l’inverse, Stépane trouve Moscou trop sage par rapport à Saint-Pétersbourg. Il trouve que, dans la capitale impériale, la vie mondaine lui correspond mieux, que c’est plus vivant, plus passionnant, que cela est à la hauteur de son talent. Au contraire, il pense qu’à Moscou il s’endort, tout lui paraît petit, mesquin, soporifique.
Il est, bien entendu, possible de dire encore énormément de choses sur ce roman long, dense et foisonnant. Les sujets qu’il aborde sont nombreux, et Tolstoï ne sombre jamais dans la facilité. Certaines scènes sont d’une grande force poétique, d’autres sont tellement criantes de vérité qu’on semble s’en souvenir comme si elles nous étaient arrivées personnellement. Tout démontre que Tolstoï était alors dans une parfaite maîtrise littéraire et dans une lucidité extraordinaire sur lui-même et sur le monde qui l’entourait.

Gomez et Morticia Addams : au delà du morbide

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Famille dont les aventures commencent en 1938 en bande-dessinées dans le New Yorker, les personnages de Charles « Chas » Addams étaient dernièrement les héros d’un nouveau film en 3D sorti en octobre 2019. Constitué de Gomez, le père, Morticia, la mère, Mercredi, la fille ainée, Pugsley, le fils cadet, l’oncle Fétide, « Max » le maître d’hôtel, et la Chose, ils continuent de fasciner les spectateurs. Retour sur un couple aussi étrange qu’attachant.

Scarlett et Rhett dans Autant en emporte le vent, Roméo et Juliette dans l’adaptation de Zeffirelli, Vivian et Edward dans Pretty Woman, Sandy et Danny dans Grease. Que de couples mythiques n’est-ce pas ? Le cinéma a créé un large éventail de ces figures, faisant connaître de grands émois au spectateur. Puis le petit écran prend la relève et naissent les Rachel et Ross de Friends, Megan et Don dans Mad Men, Spike et Buffy dans Buffy contre les vampires, Owen et Christina dans Grey’s Anatomy

Mais violence, infidélité, annihilation de sa propre personnalité, de ses rêves et de ses envies pour l’autre ont souvent accompagné la plupart de ces couples. Les relations sont idéalisées alors même qu’elles sont parfois totalement toxiques et dysfonctionnelles.

De l’autre côté de l’écran tactile, certains fils d’actualité nous mettent devant les yeux des scènes de la famille Addams. Morticia et Gomez Addams se disent des mots doux à leur sauce. Par exemple, Gomez fait un baise-main à Morticia en lui disant : « Quand nous sommes ensemble, chaque soir est Halloween. » Bien évidemment, cela veut dire dans notre langue à nous, non-Addams, que chaque jour est une fête. Ce petit mème n’est qu’une goutte d’eau dans un océan. Issus de la série des années 60 ou des films, ces mèmes sont des détournements, mais d’autres fois, les vraies lignes de dialogues sont exhumées, nous faisant profiter de petites sagesses du couple Addams. Ce qui en ressort plus largement est la dynamique intéressante de leur couple. En effet, chez eux, peu de « drama », d’assiettes brisées de voix qui montent, de portes qui claquent, d’infidélités ou de contrôle de l’autre. La question que nous nous poserons alors est :

 Pourquoi Gomez et Morticia Addams sont-ils un exemple de couple que l’on devrait avoir plus souvent ?

D’abord, nous évoquerons la façon dont le couple est représenté, puis nous expliquerons en quoi ils restent conventionnels, enfin ce qui rend ce couple intéressant. Nous nous baserons sur les trois adaptations cinématographiques suivantes: La Famille Addams et les Valeurs de la Famille Addams de Barry Sonnenfeld sortis en 1992 et 1993 et La Famille Addams de Conrad Vernon et Greg Tiernan sorti en 2019.

« Tu es malheureuse chérie ? Oh oui, totalement Trésor »

Dans l’adaptation de Barry Sonnenfeld, c’est ainsi que se parlent « Chéri » et « Tish ». Mignons surnoms vous en conviendrez. Ce qui est original dans le couple Addams est leurs différences culturelles dans ces états-unis où le background dominant est généralement anglo-saxon et protestant. Ce n’est pas seulement le fait de l’auteur, mais aussi, de l’adaptation. Il faut savoir que le design des personnages et de leur nom dérive quasi entièrement de la série de 1964 avec John Astin et Caroline Jones dans les rôles titres.

Gomez Addams, le père de famille y acquiert son ascendance espagnole, appuyée par le prénom qu’Astin a choisi. Charles Addams, le créateur, lui aurait donné le choix entre Gomez et Repelli. Il choisit Gomez. De son côté, John Astin a eu carte blanche pour développer ce personnage de « latin lover » en adoptant une moustache plus épaisse et le côté très épris de Morticia.

Le latin Lover est un personnage du cinéma qui est censé représenter l’amant séducteur et « exotique » (comprenez ici, exotique pour les américains). Il aurait été créé dans les années 20, lorsque le cinéma hollywoodien voulait s’adresser aux spectateurs européens et en conquérir le marché. On a donc créé ce personnage à la peau et aux cheveux plus sombres et au style sophistiqué. Plus tard, le terme englobera tout acteur d’origine latino-américaine ou italienne ou encore espagnole, comme Antonio Banderas, Frank Sinatra ou même Marcello Mastroianni.

Ces traits sont repris par Raul Julia, qui l’incarne dans les adaptations de Barry Sonnenfeld qui est d’ailleurs d’origine portoricaine. Le personnage a tout justement l’air de sortir des années 40 avec sa moustache fine au ras de la lèvre, ces cheveux sombres gominés et son aspect tiré à quatre épingles. Il parle beaucoup en italien, appelant constamment Morticia « Cara Mia » par exemple. Il est très joyeux, sympathique, prévenant, romantique, enthousiaste et fait constamment pleuvoir des compliments sur son épouse de toujours.

Dans les bandes-dessinées originales néanmoins, il est beaucoup plus laid. Il est petit de taille et a une dentition comportant un diastème ou une dent manquante. Ce sont les acteurs John Astin mais surtout Raul Julia qui lui donnent des traits plus harmonieux et du charme. Il contraste totalement avec son épouse Morticia.

Plus mystérieuse, la belle a un prénom dérivant des pompes funèbres. En effet, en anglais américain, « mortician » est un thanatopracteur. Elle est grande, mince, presque filiforme dans les cartoons. Avec son teint blanc, et ses longs cheveux noirs, elle ressemble à un vampire. Elle est plutôt belle, mais semble morte. Elle porte toujours du noir. Son style a d’ailleurs beaucoup inspiré la mode gothique. Des personnages parodiques comme Elvira par exemple, reprennent ses traits. Elle est une sorcière, descendante des sorcières de Salem. Elle parle français à Gomez. Elle est la vraie tête de la famille. Discrète, mais dégageant un magnétisme et une autorité affirmée, envoûtante comme le chant des sirènes, elle est peut-être même beaucoup plus dangereuse que les autres membres de la famille. Elle a quelque chose d’arachnéen avec ses traits anguleux et sa patience. Ce trait est suggéré dans le dernier film où on voit des araignées sortir de sous sa robe pour créer un pont. Elle est incarnée par Caroline Jones dans la série d’ABC et par Anjelica Huston dans les films.

D’après le premier film de Sonnenfeld, ils se sont rencontrés à un enterrement, celui d’un cousin de Gomez. Le coup de foudre est immédiat. Dans le dernier film de 2019, elle se marie avec Gomez et avant même la fin de la cérémonie, ils sont contraints de fuir. Ils s’installent dans un manoir qui était semble-t-il un ancien asile psychiatrique, hanté de surcroît, caché par de la brume, sur une haute colline au New Jersey. Le choix de se fixer là, est celui de Morticia, qui souhaite un endroit fixe où habiter, sans être contrainte à la fuite constante.

La Communication

Tout le monde le sait, les Addams sont étranges. Ils sont morbides, portent du noir tout le temps, leurs enfants s’entrainent constamment au meurtre ou sabotent des pièces de théâtre trop gnan-gnan et les femmes pratiquent la sorcellerie.

Mais passé ce premier coup d’œil, nos deux héros étonnent par bien d’autres caractéristiques comme leur communication. Chez Gomez et Morticia, on se dit des mots doux tout le temps, on se séduit en permanence et on se désire comme au premier jour. De plus, ces compliments ne sont ni feints, ni obligés ou superficiels comme dans certaines romances. Ils viennent du cœur. Les deux rivalisent d’ingéniosité pour montrer leur flamme à l’autre. Chez Morticia, des paroles agréables et un léger haussement de sourcil fait comprendre à Gomez qu’elle est satisfaite. Les deux se disent des mots qui boostent toujours la confiance en l’autre. Voici même ce que Gomez dit à son frère Fétide pour l’aider à séduire Debbie, la gouvernante dans Les Valeurs de la Famille Addams : « Courtise-la, admire-la. Fais-lui croire qu’elle est la plus sublime créature de cette terre. »

Néanmoins, le duo fonctionne à deux sans s’étouffer et sans se voler la vedette. Ils sont enviés par tous pour leur dynamique saine, même Fétide l’avoue. Les deux veulent se rendre heureux mutuellement en cherchant le bonheur et le plaisir à offrir à l’autre. Ils ne cherchent jamais à dépasser les limites. Ainsi, ils ne se disputent jamais. Ils prennent leurs décisions ensemble et ne se cachent pas les choses importantes. Ils veillent sur leur famille et leur conjoint.

Nos deux Addams sont constamment au bras l’un de l’autre et nous offrent des moments de passion dignes d’un grand film. Par contre, leur sexualité est subtilement suggérée. Mais ce thème n’est pas non plus un tabou. Dans les Valeurs de la Famille Addams, Pugsley et Mercredi savent déjà que les bébés ne naissent pas dans les choux par exemple. La sexualité du couple fait l’objet de certaines spéculations, puisque dans le film de Sonnenfeld, Morticia prend plaisir à se faire écarteler par l’avocat pour révéler où se cache le trésor de la famille. Le tout est bien évidemment trop subtile pour qu’un enfant puisse le comprendre. Mais quoiqu’il en soit, il semble que ce pan de leur vie soit suffisamment épanouissant pour qu’ils aient encore un troisième enfant, bébé Puberté, après Mercredi et Pugsley qui ont près d’une dizaine d’années.

 Une famille américaine conventionnelle

La famille Addams est une famille nucléaire classique. Un papa, une maman, deux enfants (et un troisième en route). Ils font très attention à leur progéniture et s’inquiètent pour elle lorsqu’il le faut, l’encouragent à développer ses dons. Morticia est particulièrement fière de l’intelligence de Mercredi et de ses talents et Gomez adore les farces de Pugsley. Bien que cela soit macabre, encourager les dons de meurtre de la petite Mercredi n’a rien d’anormal si on remplaçait cela par du dessin, de la musique ou de la danse par exemple.

Peut-être que le seul problème de la famille est que ni Gomez, ni Morticia ne travaillent alors qu’ils vivent confortablement. Avec « Max », leur majordome et « La Chose » qui pourrait totalement être un semblant d’animal de compagnie, ils sont réellement conventionnels sous cet aspect. On peut les associer à une classe moyenne aisée du type « upper-middle class ». Avec leurs bals, leurs participations à des bals de charité, leurs mines d’or et leurs actions en bourse, ils en ont tous les traits.

 L’indépendance de Morticia n’est pas un frein pour Gomez

Morticia dit dans le second film une chose très importante à Gomez lorsqu’ils se retrouvent de nuit dans leur cimetière. Il s’inquiète du stress de cette dernière naissance et de leurs deux ainés et elle lui répond : « Ne t’en fais pas, je suis comme toutes ces femmes modernes en quête du bonheur. Un merveilleux époux, une famille, je regrette qu’il me reste si peu de temps pour me joindre encore au corps de Satan dans leur croisade infernale. Mais c’est tout. »  Et au lieu de s’offusquer de son désir, il trouve son projet merveilleux. La seule inquiétude de Gomez est les enfants et ils trouvent un compromis en faisant engager une gouvernante.

Par ailleurs, même lorsqu’ils ont été exilés de leur manoir dans le 1e film de Sonnenfeld, Morticia s’est débrouillée pour travailler dans une garderie. Et Gomez ne l’en a pas vraiment empêchée. Au contraire, la seule crainte de Gomez serait de ne pas savoir quoi faire sans elle, pas pour ses qualités domestiques, mais en général.

Pour faire une comparaison avec d’autres personnages de séries, nous pouvons prendre l’exemple de Don Draper dans Mad Men. Celui-ci, comparé à Gomez qui considère Morticia comme son égal et ne cherche qu’à la rendre heureuse, demande à Megan de sacrifier sa carrière d’actrice pour lui. Il lui dit clairement qu’il n’y a qu’un seul métier où on embrasse des hommes pour de l’argent, sous-entendant la prostitution…

Morticia Addams est l’égale de Gomez dans le couple. Il ne la voit pas comme un complément et elle ne lui demande pas d’autorisation pour agir. Elle est donc véritablement une femme moderne et indépendante comme elle se décrit.

La représentation  d’un couple goal

On sait que le couple Gomez-Morticia est fictif. Certes. Mais tous les couples du cinéma et du petit écran sont fictifs. Meredith et Derek, Buffy et Angel, Susan et Mike Delphino. Le cinéma n’est qu’un univers imaginaire. Alors pourquoi ne pas avoir plus de représentations similaires ?

Nous ne savons que répondre à vrai dire. Peut-être qu’une intrigue ne paraît intéressante que lorsque les amours sont compliqués et qu’aucun nuage à l’horizon n’intéresse pas les spectateurs. Alors dans ce cas, pourquoi tant de spectateurs sont intéressés par Tish et Gomez ? Ils sont certes peu développés parce que leur base n’a pas été beaucoup étoffée depuis les adaptations de la ABC et de Sonnenfeld. Le dernier film se concentre plus sur la Mazurka de Pugsley et la rébellion de Mercredi.

Les Addams sont atypiques mais ils sont « sains » d’une certaine manière. En tout cas, lorsqu’on décrit leur dynamique, ils ressemblent à un couple parfait de contes de fée. Ils sont juste un peu morbides et macabres. Inconsciemment, ces deux traits sont les nôtres. Ce qui aux yeux de leurs voisins est un défaut, est pour eux une qualité. Ils représentent ce que nous avons tendance à fantasmer le plus : l’acceptation par autrui un jour, de nos qualités et de nos défauts. Cet autrui qu’on nous pousse à rechercher inlassablement, qui est sensé nous guérir de tous nos maux.

Encore une fois, ils se démarquent car contrairement aux autres représentations des couples, ils ne cherchent pas à panser les plaies de l’autre. Morticia a toujours soutenu Gomez, mais jamais elle n’en a été « l’infirmière ». Gomez n’a jamais cherché à panser les blessures de Morticia non plus. Par exemple, lorsque Gomez doute de l’identité de Fétide dans le premier film de Sonnenfeld, elle le laisse jouer à son jeu de train qui est son défouloir lorsqu’il est en colère, et respecte son espace. C’est lui qui accepte de se confier et d’affronter ses doutes, elle ne les extirpe pas.

Ainsi, ils ont suffisamment impacté la culture populaire pour devenir un Couple Goal pour certains individus sur les réseaux sociaux. Ils s’acceptent et se laissent le temps et l’espace, voici pourquoi ils sont si appréciés.

Conclusion

Gomez et Morticia Addams sont un couple qui ne nous ennuie pas pour plusieurs raisons : ils ne sont pas conventionnels dans leur aspect. Ils ne rentrent pas dans des canons de beauté. Ils sont macabres et sont une antithèse de héros.

Mais ils ne sont absolument pas conventionnels dans leur dynamique. Le cinéma a tendance à aimer les histoires compliquées, parfois toxiques, avec des coups bas, de la manipulation, ou tout autre drame. Pourtant, un couple heureux qui se respecte, qui se parle, sans éclat de voix ou jet d’objet, c’est tout aussi intéressant !

Quand on y réfléchit bien, ce n’est absolument pas stupide de les prendre comme modèle. Nonobstant les enfants et tout facteur extérieur, Tish et Gomez n’ont réellement besoin que d’eux-mêmes. Ils sont créatifs et entiers dans leur façon d’être. Ils n’ont besoin de personne pour vivre dans le monde extérieur. Ils représentent l’idée de ce que devrait être une bonne relation de couple. Leur dynamique est harmonieuse et complémentaire, les rendant indissociables. Mais il est bon de croire que seuls, ils sont tout aussi accomplis et indépendants.

Sources pour la rédaction de cet article:

Latin Lover – wikipedia– ; Gomez Addams –wikipedia– ; Morticia Addams –wikipedia– ; mortician –wikipedia– ; La famille Addams – wikipedia– ; La Famille Addams (film 2019) – wikipédia

Crédit image: imdb