Accueil Blog Page 365

The Longest Nite, un film de Patrick Yau en Blu-ray chez Spectrum Films

Après Expect the unexpected, retour sur l’autre opus officiellement réalisé par Patrick Yau, et officieusement repris en main par Johnnie To, The Longest Nite, à redécouvrir dans une édition Blu-ray signée Spectrum Films.

Synopsis : Les deux principales familles du crime organisé à Macao sont au bord de la guerre. Sam, un flic corrompu travaillant pour l’une des familles, essaie de garder la situation sous contrôle. Tony, un mystérieux inconnu au crâne rasé débarque alors en ville. Les morts s’accumulent et l’étau se resserre autour des deux héros.

Une nuit de chaos

Alors qu’Expect the unexpected s’amusait, avec certaines limites, à un exercice conceptuel autour du concept de l’inattendu, The Longest Nite, sorti quelques mois plus tôt, s’aventurait à transfigurer son tournage improvisé et difficile en mettant en scène un monde aux personnages pris dans la tourmente du chaos.

Les contraintes de production sont visibles : l’écriture progressive du film au fur et à mesure du tournage – démarré sans script – fini marque l’écran. En effet, l’improvisation de l’intrigue se ressent. Toutefois, le concept de ce personnage plongé et piégé dans un récit imbibé d’atmosphère de fin du monde est moins limité par la structure narrative et la mise en scène que celui d’Expect the unexpected. Si les grosses coutures de l’écriture se remarquent, cela n’en dessert pas moins le propos du chaos manipulant le récit et ses figures. Les personnages, comme les acteurs, sont promenés d’un lieu à un autre, courent face à des figurants improvisés, le temps de la fameuse Longest Nite qui, filmée et reshootée sur des mois, est marquée par la torpeur des conditions de tournage intimement liée à l’intrigue du film dont l’essence tient à la mise en scène de deux hommes – incarnés par les formidables Tony Leung Chiu-wai et Lau Ching-wan – perdus dans un récit qui les dépasse, de révélations en révélations.

L’expérience de la perte des repères par les personnages touche celle des spectateurs confus face à ce chaos qui gangrène ce cosmos mis en scène à Macao et qui croise notamment les influences de John Woo et Michael Mann. Cela, alors que les deux personnages sont de sacrées ordures. Mais ces gangsters vont découvrir la loi de Murphy. Attendez-vous toujours au pire, voilà une leçon qui va bouleverser les notions de temps et d’espace des personnages ainsi que des spectateurs qui finiront par avoir, non pas une forme de compassion de pour eux, mais une certaine empathie face au pire que personne ne mérite.

The Longest Nite tient ainsi d’une efficace expérience cinématographique dont le potentiel n’est hélas pas toujours exploré, rarement optimisé, car trop marqué par les conditions de sa fabrication. En effet, le dernier acte qui croise autant Woo, Hark, Friedkin que Welles et Coppola, manque d’impact. Est-ce à cause de son découpage plutôt malin en termes d’atmosphère mais pas assez pour déguiser un manque de temps et/ou de savoir faire en termes d’action ? On peut penser au gunfight mêlé d’illusions d’optique et surtout à la glissade sur le toit du bâtiment qui s’effondre puis à la chute. Ou est-ce à cause du mixage de l’édition Blu-ray qui pose réellement problème dans l’élaboration de la puissance émotionnelle et allégorique de la séquence ?

Bande-originale composée par Raymond Wong : évocation musicale d’un monde en proie au chaos.

The Longest Nite en Blu-ray

Spectrum Films présente The Longest Nite dans ce qui semble être la meilleure copie du film connue à ce jour. S’il est loin d’égaler le master d’Expect the unexpected, celui de The Longest Nite propose un véritable gain de définition par rapport à la précédente édition DVD HK. On note toutefois quelques artefacts et instabilités d’image qui ne gênent pas l’expérience. Le grain d’image a été lissé sans toutefois disparaitre, permettant ainsi un rendu assez organique malgré quelques plans manquant de définition et granuleux semblant avoir subi quelques traitements numériques. On remarque aussi une certaine différence d’étalonnage entre les éditions DVD et Blu-ray, mais il est cependant impossible d’émettre, en l’absence d’autres éléments de comparaison, un réel point de vue sur la question de la colorimétrie qui serait plus adaptée d’un côté et problématique de l’autre. On peut toutefois noter que la version Blu-ray présente des couleurs vives, contrastées, en phase avec le monde de la nuit et ses éclairages artificiels présentés à l’écran ainsi qu’avec la torpeur de ce récit de chaos alors que l’édition DVD propose un rendu moins nuancé, plus terne et surtout dominé par une palette de couleurs assez chaudes. Enfin, si l’image Blu-ray, par rapport à l’édition DVD, gagne en données en haut et en bas, elle en perd à gauche et à droite, sans toutefois dégrader de façon réellement dommageable l’expérience du film.

C’est du côté du son que le bât blesse. En effet, la piste originale 5.1 présente un vrai problème de décalage entre la bande originale composée par Raymond Wong et les autres effets sonores (qui comprennent les dialogues). La musique semble toujours en retrait, lointaine, ce qui amoindrit fortement la tentative de suspense et de caractérisation mythologique de nombreuses scènes d’action. Le final, au découpage certes relativement discutable, se voit ainsi déchargé de son fun, de sa charge fantastique et de sa puissance allégorique. De même, les dialogues semblent avoir été beaucoup trop mis en avant tant leur postsynchronisation se fait bien trop entendre, ce qui amène à un rendu assez artificiel. Après de nombreuses plaintes, l’éditeur a répondu avoir reçu ces matériaux en l’état et avoir aussi essayé de les améliorer. Cet essai de remix nous semble invisible. Quant à la VF, qu’on tienne ou non à hurler avec fierté sa volonté de s’en tenir à la VOSTFR afin respecter le film tel qu’il a été conçu, qu’on soit convaincu ou pas par le doublage, force est de constater que son mixage est plus équilibré et donc plus efficace.

Comparatif, entre la version DVD HK et l’édition Blu-ray Spectrum Films, réalisé par Maxime Kermagoret, qui attend un repressage, et dont on peut comprendre l’importante déception face à cette édition. 

On retrouve comme d’habitude dans les compléments des éditions Spectrum Films ce cher Arnaud Lanuque qui vient nous présenter le film le temps d’une douzaine de minutes. Le spécialiste revient entre autres sur la place du film dans la filmographie du studio Milkyway Images, la méthodologie de tournage – ou plutôt son absence –, le débat « film de Yau ou To » qui, comme expliqué, n’est pas franchement le point à retenir concernant ce long métrage. On trouve aussi le module de présentation du studio par Arnaud Lanuque déjà présent sur l’édition d’Expect the unexpected. On retrouve ensuite Yannick Dahan pour une troisième partie sur la Milkyway Images, après un deuxième volet présent sur le film précité. Comme noté sur l’article d’Expect the unexpected, Dahan dézingue à tout va quand il s’agit de crasher Johnnie To, ce business man sans talent dont le cynisme et la volonté de rendement porteraient son œuvre… Toutefois, le critique, qu’on a connu en bien meilleure forme, revient davantage sur The Longest Nite et Expect the unexpected, dont il apprécie certaines idées qui ne doivent donc qu’être de Patrick Yau (oui, on en est là) même si toute la bande du studio n’a pas des idées de cinéma mais plutôt du style (attention citation) : « Non mais tu vois, les mecs ils regardent un John Woo, ils se disent pas « Wow, ce découpage de fous, regarde la manière dont le travelling amène l’action », mais « Regarde, des mecs se tirent dessus à travers des vitres en courant » ». Le cinéma hongkongais de la fin des années 90s et post 2000 serait à l’image du cinéma hollywoodien, médiocre. Cependant, après un fondu enchainé, la gouaille bien connue d’Operation Frisson et de nombreux podcasts signés Capture Mag devient tout à coup modérée, même bizarrement adoucie. Il en arrive à revenir sur le pourquoi de l’appréciation de ces films, qu’il comprend, car il apprécie certaines idées et fulgurances même si elles ne sont jamais ou rarement abouties. Il en vient même à complimenter Johnnie To, des idées et un certain courage qu’il a pu avoir pour les accomplir. Il déclare aussi que ce dernier aurait tout de même réussi à passer selon lui de business man à « artisan noble » avec deux films sur lesquels il maîtriserait sa méthodologie. Malgré ce revirement étrange peut-être dirigé par Spectrum afin de ne pas léser les clients/fans, la conclusion reste identique à celle présente sur l’édition d’Expect the unexpected : l’éditeur a raté l’opportunité d’installer un débat entre Dahan et Lanuque.

Vous pourrez poursuivre votre découverte du film avec une autre présentation par Panos Kotzathanasis, rédacteur pour les sites Asian Movie Pulse, qui se déroule sous forme de commentaire audio placé sur le visionnage du début du film. Ce très court module a tendance à répéter bien sûr de nombreux éléments déjà introduits par Arnaud Lanuque. Même s’il reste intéressant, l’introduction du critique tient, comme à son habitude, plus d’un exposé lu sans grande énergie que d’une déclaration passionnée prête à vous tenir en haleine, et ce, le temps de quatre minutes environ. Enfin, vous pourrez terminer l’expérience du film avec une ancienne interview de Johnnie To reprise du DVD HK. Le cinéaste revient sur sa passion pour la conception romantique du polar/film de gangster.

The Longest Nite est donc à redécouvrir dans une édition HD qui pose problème même si elle reste certainement la meilleure à ce jour.

The Longest Nite (Aau dut) – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ihArXbyouqk

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1080p HD – 24p – 16/9 – 2.35 (annoncé par l’éditeur mais à remettre en question) – Son : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français – Français DTS-HD Master Audio 5.1 – Polar – Hong Kong – 1998 – Durée : 84 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque (12min)

La Milkyway Image par Arnaud Lanuque (13min)

Milkyway Image par Yannick Dahan – partie 3 (16min)

Présentation du film par Panos Kotzathanasis (4min)

Interview de Johnnie To – le polar selon Johnnie To (upscale – 16min)

NOTE D'ÉDITION
Note des lecteurs0 Note
3.5

L’amour condamné et pourtant immortel : John Keats et Fanny Brawne dans Bright Star

0

En 2009, la réalisatrice australienne Jane Campion porte à l’écran la dernière histoire d’amour du poète britannique John Keats avec Fanny Brawne, avant la mort tragique du premier. Bright Star nous donne à voir un couple très amoureux, de cet amour mi-adolescent mi-mature, qui vit une relation platonique soumise à la désapprobation sociale.
Portrait d’un couple condamné à plusieurs niveaux.

L’amour sans crier gare 

Bright Star débute en suivant la vie de jeune femme de Fanny Brawne (Abbie Cornish), couturière émérite (sous forme de loisir), qui vit dans la campagne londonienne avec sa mère, son jeune frère et sa petite sœur, dans l’attente de la demande en mariage d’un bon parti (très probablement un officier). C’est dans ce contexte qu’elle rencontre le jeune poète John Keats (Ben Wishaw). Sans le sou, il est épaulé par son ami Charles Brown, chez qui il réside, étant voisin des Brawne.
Rapidement, les deux jeunes gens s’apprécient et, à force de discussions légères, un attachement naît, malgré une franche antipathie entre miss Brawne et monsieur Brown, qui ne comprend pas ce que monsieur Keats trouve à cette voisine passionnée par la couture.
La beauté de Bright Star est de nous montrer cet amour qui naît par petites touches, bravant une forme de retenue ou de timidité qui semble exister entre les inconnus. Pourquoi s’aiment-ils ? On le comprend sans y trouver de raison particulièrement pragmatique. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose entre eux et qu’ils tombent rapidement éperdument amoureux.

L’amour platonique

Entre Fanny Brawne et John Keats, qui se rencontrent en 1818, si passion amoureuse il y a, il est inconcevable qu’elle se concrétise dans la chair. Aussi, nous spectateurs, assistons à un amour adolescent et en même temps mature, car ressenti par deux personnes adultes (ils ont un peu moins de vingt-cinq ans), qui le sont d’autant plus qu’on est au XIXème siècle. Quelques baisers et quelques mains tenues, voilà tout ce que nous montre Jane Campion, pour la partie physique.
Et pourtant, comme cet amour nous paraît réel, comme on le ressent – d’autant plus si l’on est amoureux soi-même ! Bright Star nous fait vivre ce que ressentaient John Keats et Fanny Brawne l’un pour l’autre, nous transportant presque à leurs côtés. Les billets doux, les promenades et les jeux dans la nature, les cœurs brisés à la moindre contrariété, qui renaissent quand les amants se réconcilient… L’amour, ici platonique, ne s’embarrasse pas de sexe pour éclore et s’épanouir dans la durabilité et la sincérité entre ces deux êtres amoureux.
La campagne anglaise superbe, les papillons Monarque dont Fanny fait un temps l’élevage, toute à sa rêverie amoureuse, la photographie délicate de Greig Fraser, et surtout la musique intense de Mark Bradshaw (devenu, à la suite de ce tournage centré sur l’amour, le compagnon de Ben Wishaw), portée par une reprise chantée de la Sérénade KV 361 de Mozart… Tout concourt à installer cet amour dans cette ambiance romantique des sentiments amoureux les plus sincères.

Les moyens de s’aimer

Bercé par ce tableau idyllique, le spectateur est toutefois régulièrement ramené sur terre par les considérations toutes matérielles qui accompagnent alors les unions. Monsieur Keats est, en effet, très embêté par sa situation financière désespérée, et censée s’améliorer après la publication d’un nouveau recueil de poèmes. En vain, la faute à des critiques imperméables au style sensuel de John Keats. Comme le fait très prosaïquement remarquer la mère de Fanny Brawne, monsieur Keats « n’a pas les moyens de se marier ». Fanny et lui ne peuvent donc que se fiancer en cachette. Car si Fanny n’a que faire des finances peu développées de son amant, John Keats, très digne, ne peut se résoudre à embourber sa belle dans ce genre de vie. Il va jusqu’à culpabiliser de la faire perdre des occasions avec un bon parti, et s’inquiète de diminuer la valeur de la jeune femme par sa fréquentation peu respectable – il est, après tout, un poète sans le sou.
La condamnation de la bonne société pré-victorienne plane sur le couple comme une menace qui pourtant les laisse quasi indifférents. Fanny et John s’aiment et ne peuvent se résoudre à passer outre ce sentiment qui intensifie l’existence. Et en tant que spectateur, on ressent cela, l’insouciance, l’inconséquence et la certitude de son droit à aimer, privilèges de tous les amoureux.

La mort comme ombre au tableau

Une sentence plus dramatique les ramènera tout de même coûte que coûte dans une réalité déjà estampillée d’une date de fin. John Keats souffre de la tuberculose. Il s’affaiblit de jour en jour jusqu’à ce qu’il devienne plus que probable que la rémission ne vienne jamais, pire, que ce soit la mort qui vienne à la place, et rapidement… Ce couple condamné continue de s’aimer et s’aime d’autant plus que la mort s’est glissée sans invitation au cœur de leurs étreintes amoureuses. De quel courage ont fait preuve ces jeunes gens sachant que leur couple serait bientôt achevé contre leur volonté par une limite infranchissable ? Qu’a dû penser John Keats, se sachant mourant et Fanny Brawne, ne pouvant retenir la vie dans le corps de son jeune amant ?
Dans l’espoir (maigre) de survivre, John Keats embarque sur un bateau en septembre 1820, direction Rome et un climat plus clément. En effet, il ne survivra pas à un autre hiver anglais. Les amoureux se quittent sans certitude de se revoir.
Ils ne se reverront d’ailleurs jamais. John Keats décède à Rome, le 23 février 1821, à l’âge de 25 ans, après deux ans de fiançailles avec Fanny Brawne.

John Keats et Fanny Brawne nous laissent l’image d’un couple condamné de toutes parts et pourtant incapable de se quitter, signe d’un amour sincère. Fanny Brawne gardera d’ailleurs le deuil trois ans, et ne se mariera que douze ans plus tard, en 1833. Et deux cents ans plus tard, l’on peut se pencher sur l’œuvre de Keats pour y déceler les mots d’amour adressés à Fanny Brawne, à l’image du poème Bright Star qui évoque le désir de constance du poète blotti contre son aimée, en quête de la stabilité d’une étoile.

Bright Star : bande-annonce

 

 

 

I Care a lot : le capitalisme éculé

I Care a lot, dès ses premières secondes, se coince maladroitement dans un discours stéréotypé sur la société capitaliste, discours qui se veut vindicatif, nébuleux mais qui s’avère surtout éculé : « il y a les lions et les agneaux, les prédateurs et les proies ». Cependant, on connaît déjà la recette et cette fois-ci, elle laisse non pas un arrière-goût acide ou sulfureux mais une petite trace mollement acidulée. 

Cet aspect social et financier, voulant dessiner un capitalisme forcené, une immoralité qui pense que l’intégrité est l’argument principal « des dominants », ne sera qu’un simple ressort présent dans les premières minutes ou le premier tiers du film, et s’évaporera malheureusement petit à petit, pour voir le récit se dépêtrer tant bien que mal (surtout mal) dans une lutte de pouvoir entre deux criminels qui se battent chacun avec leurs armes. Derrière ce personnage d’arnaqueuse qui met des personnes âgées sous tutelle pour les spolier de leur argent, le film ne contiendra pas de réelles observations sur la société. Et c’est bien dommage, car à l’image de cette première scène de tribunal et la détresse d’un fils éploré, la douce perversité de Marla laissait présager un récit prenant le pas d’une tornade acariâtre jusqu’au bout des ongles, comme pouvait le faire Scorsese avec Le Loup de Wall Street.

Pourtant, le capitalisme, les limites du système, le laxisme judiciaire, les magouilles de médecins ou d’Ehpad, la détresse humaine, le sexisme, l’argent facile, tout cela n’est finalement qu’un prétexte assez fumeux, superflu et vite mis de coté au profit de son intérêt premier : son personnage d’arnaqueuse (Marla) incarnée de manière véhémente et cynique par Rosamund Pike, reprenant trait pour trait les reflets d’Amy Dunne dans Gone Girl. Elle le fait avec joie, au grand plaisir des spectateurs. Avec son regard calculateur, son visage d’ange qui cache une avidité carnassière, sa composition est implacable, aussi ambiguë que détachée, voire comique. Elle est le moteur du film, et pourtant. Elle aurait pu être le parfait protagoniste de thriller. Mais non. 

Si ce personnage est au centre de tout, il n’est qu’un dommage collatéral, un pion venu se battre contre un fils, patron de la pègre russe, qui va tout faire pour récupérer et faire sortir sa mère de l’emprise de la tutelle de cette chère Marla. Un monstre en cache un autre, un capitalisme en dévoile un autre. Mais les deux ne peuvent se soustraire et ne feront que s’additionner. Même ça, le film n’en fera presque rien, comme en atteste ce final télescopé, boursoufflé et venu d’outre tombe. S’ensuit alors une heure un peu amusante et récréative de joutes verbales, de menaces, d’astuces, de bagarres, d’intimidations, de tentatives de meurtres. Une heure où chacun voudra le pouvoir sur l’autre. Parfois on aime surprendre la bêtise de Burn After Reading des frères Coen ou les contours « polar » de Layer Cake de Matthew Vaughn dans I Care a lot et ses personnages endimanchés mais c’est bien maigre pour adhérer totalement aux situations abracadabrantesques qui amènent une déréalisation du récit et l’illisibilité satirique de son regard. 

Car de ce détachement naît le réel problème de I Care a lot : le film est à l’image de ce qu’il dénonce ou de ce qu’il essaye de peindre, c’est-à-dire une œuvre dans le déni, dans un désintérêt complet pour l’humain, qui s’amuse même avec le girl power sans en prendre la mesure. Une mosaïque fainéante de portraits qui tirent à vide, sans reliefs ni motivations autres que l’argent. Tout n’est qu’artifice, calculé, étudié et illusion pour voir son réalisateur jouer avec ses marionnettes derrière sa mise en scène publicitaire, invisible et saturée de couleurs criardes. Le film comme son personnage essaye de jouer sur tous les tableaux : l’humour et le drame, la collision des genres, la mesure politique et le portrait grinçant, sauf qu’il se rate sur de nombreux points, pour manquer totalement de propos. De ce fait, il est la première victime de son sujet avec son immoralité sans enjeux. 

I Care a lot – Bande Annonce

Synopsis : Marla Grayson est une tutrice réputée spécialisée auprès d’individus âgés et riches. Aux dépens de ces derniers, elle mène une vie de luxe. Mais sa prochaine victime s’avère avoir de dangereux secrets. Marla va devoir utiliser son esprit et sa ruse si elle souhaite rester en vie…

I Care a lot – Fiche Technique

Réalisateur : J. Blakeson
Scénario : J. Blakeson
Casting: Rosamund Pike, Eisa Gonzalez, Peter Dinklage…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 1h58
Genre: Polar, Comédie
Date de sortie :  18 février 2021

 

Les films pour les rendez-vous que vous avez peut-être manqués

0

Que vous soyez à votre premier ou énième rendez-vous, regarder ensemble un film avec votre conjoint(e) peut être un bon moyen de commencer une aventure ou de conforter vos liens. Et bonne nouvelle, rencontrer des célibataires en ligne et passer une soirée cinéma avec le partenaire le plus approprié est assez facile dans notre monde moderne. Notre liste de films à voir ensemble avec votre chéri(e) à découvrir dans cet article.

1.) Comment les films romantiques peuvent-ils affecter votre rendez-vous ?

Des idées de choses à faire lors d’un rendez-vous amoureux, il y en a à foison. Cependant, seulement une petite partie de couples (vieux ou nouveau) choisissent de voir ensemble un film. Peut-être par ignorance des nombreux avantages qui s’y rapportent. Votre relation, finit-elle par s’étouffer ? Voir ensemble un film peut vous aider à la raviver. Particulièrement lorsque vous choisissez un film romantique. Voir par exemple des acteurs amoureux s’embrasser peut vous inciter à vous rapprocher l’un de l’autre et à faire comme eux. Machinalement ! Si vous n’êtes qu’à votre premier rendez-vous, regarder ensemble un film ne fera que booster vos sentiments. Vous vivrez à deux devant votre écran des moments de joie, de bonheur et de plaisir intense. Au-delà de tout, ce sont les nombreux leçons et enseignements que vous pouvez tirer de ces films qui font l’originalité de cette idée. Dès que vous en avez l’occasion, n’hésitez donc pas à inviter votre moitié chez vous pour voir ensemble un film.

Pour que tout se passe bien, assurez-vous d’avoir tous les indispensables. Entre autres gadgets :

  • Un projecteur intelligent ;
  • Des bougies et des huiles essentielles pour créer une ambiance romantique ;

2.) Her (2013)

Théodore est un homme extrêmement sensible et très difficile de caractère. Après sa rupture avec sa femme Catherine, il plonge dans une dépression sans fin. C’est alors qu’il décide d’installer sur son ordinateur personnel un nouveau programme informatique ultramoderne pouvant s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. Après avoir démarré le système (OS1), il découvre Samantha, une voix féminine artificielle, dont il finira par tomber amoureux notamment pour son intuition et pour son humour. Samantha, dont les besoins et envies grandissent et évoluent, ne peut, elle non plus, s’empêcher d’aimer Théodore.

3.) Beauté cachée (2016)

Howard Inlet, un publicitaire new-yorkais très réputé, sombre dans une dépression après le décès de sa fille de six ans. Ses collègues, par crainte pour sa santé, mais surtout pour l’avenir de leur entreprise, mettent sur pied un plan des plus incroyables pour l’obliger à faire face à sa souffrance.

4.) Innocents: The Dreamers (2003)

Les parents de Isabelle et de Théo sont en vacances. Se retrouvant seuls à Paris dans leur appartement, ces derniers invitent chez eux un étudiant américain du nom de Matthew et fixent les règles d’un jeu qui les amènera à découvrir leur identité émotionnelle et sexuelle.

5.) Apprentis Parents (2018)

Pete et Ellie veulent avoir une famille. C’est alors qu’ils décident d’adopter trois frères et sœurs, dont une adolescente rebelle âgée de 15 ans. Ils s’apercevront quelque temps après qu’ils n’étaient vraiment pas prêts à devenir parents d’un jour à l’autre. Trop tard, puisque leur parentalité « précoce » les mettra dans des situations inopinées, émouvantes et parfois drôles.

6.) Scott Pilgrim (2010)

Trouver une petite amie n’a jamais été un problème pour Scott Pilgrim. En revanche, s’en débarrasser peut être très compliqué pour lui. Ainsi, entre la fille qui l’a déçu (et qui est de retour dans la ville) et l’adolescente qui lui permettait de satisfaire ses envies sexuelles jusqu’au moment où Ramona touche son cœur, Scott se retrouve dans une situation particulière. Pire, le nouvel objet de son affection est une proie véritablement difficile. Car il devra faire face aux nombreux ex de cette dernière qui, il faut le souligner, sont prêts à tout pour éliminer ses nouveaux prétendants.

Article sponsorisé

Osamu Tezuka mis à l’honneur aux éditions Delcourt

0

La collection Tonkam, des éditions Delcourt, rend hommage à l’un des mangakas japonais les plus importants de l’histoire. Les récits d’Osamu Tezuka s’y trouvent en effet revisités par plusieurs dessinateurs contemporains renommés, provenant des quatre coins du monde. Mais ce n’est pas tout : la série Dororo y est republiée dans une séduisante édition prestige.

Il est difficile d’estimer avec précision l’empreinte laissée par Osamu Tezuka sur l’histoire culturelle du Japon. On peut néanmoins hisser le mangaka nippon, sans grande hésitation, au même rang qu’un animateur et producteur américain qu’il admirait beaucoup, le célébrissime Walt Disney. Osamu Tezuka ne se distinguait pas seulement par sa force de travail extraordinaire. Ses 700 titres et plus de 170 000 planches – 7,5 en moyenne pour chaque jour de sa vie ! – disent certes beaucoup de sa passion et de son abnégation, mais si peu de sa postérité. Or, c’est précisément le legs de Tezuka à l’industrie culturelle japonaise qui l’a érigé en maître imprescriptible. Comme Patrick Honnoré le rappelle très judicieusement dans la préface de Dororo, le mangaka est à l’origine de deux (r)évolutions culturelles : le manga moderne et la série d’animation hebdomadaire. Sous sa plume, le manga papier est passé d’un « récit séquentiel à la grammaire sommaire » à un art parachevé, aux capacités d’expression accentuées. L’introduction du mouvement graphique et des onomatopées, l’alternance des plans et des points de vue constituent l’héritage commun d’Osamu Tezuka. Avec lui, la boîte à outils du mangaka s’est considérablement enrichie. La sophistication des planches, cumulée à celle des dessins, a conféré au manga un dynamisme proche de celui du cinéma. C’est peut-être pour aller au bout de cette logique que Tezuka fut aussi le fondateur des studios Mushi Productions, créés en 1962, et illustres façonniers d’Astro Boy, Princesse Saphir ou Le Roi Léo. Dire qu’il en a découlé des ponts solides et durables entre le manga papier et les séries animées nippones relèverait de l’euphémisme. Osamu Tezuka a non seulement été à l’avant-garde de deux courants artistiques notables, mais il les a en plus inextricablement liés.

L’hommage que Tonkam/Delcourt rend à Osamu Tezuka est protéiforme. Tezucomi, publié au Japon par Micro Magazine, propose à des auteurs du monde entier de revisiter leur œuvre préférée du maître japonais. L’édition française est le résultat d’une sélection de ces récits, présentés de manière partielle, et elle devrait à terme compter trois numéros. Search & Destroy est une réinterprétation sépulcrale et radicale de Dororo par le mangaka Atsushi Kaneko. Enfin, l’édition prestige de Dororo permettra à tout un chacun de se replonger dans l’un des récits-phares d’Osamu Tezuka, en compagnie de personnages singuliers et attachants.

Tezucomi, regards neufs sur Osamu Tezuka

Atsushi Kaneko, Souichiro, Victor Santos, Mauricio de Sousa, Jean-David Morvan, ScieTronc… Une grosse vingtaine d’auteurs et dessinateurs issus des quatre coins du monde glissent dans Tezucomi leur vision personnelle, parfois actualisée, des récits d’Osamu Tezuka. Une démarche artistique sous forme d’hommage, qui est d’ailleurs explicitée au cours d’entretiens venant clôturer chacune de ces histoires « rebootées ».

L’album s’ouvre avec Search & Destroy d’Atsushi Kaneko, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir ultérieurement, puisqu’il nous est proposé séparément. Dans Ayako, l’enfant de la nuit, basé sur le récit original Ayako, Kurin Kubu nous plonge d’un trait net et précis dans les arcanes de la corruption politico-mafieuse. Un projet d’aménagement urbain suscite des remous dans les milieux criminels : les enjeux financiers sont considérables et certains individus gênants voient leur tête mise à prix. « La voirie, c’est comme les artères d’un corps. » Sauf qu’elle permet avant tout la circulation des richesses. L’autre versant du récit n’est pas moins effroyable, puisqu’il s’agit d’affaires familiales sordides. Un riche propriétaire terrien, adultère notoire, a promis à son fils une donation importante en échange… des faveurs de sa femme ! Cette dernière a même accouché de la fille son beau-père, officiellement reconnue par sa belle-mère. Ce n’est plus de l’ordre de la dysfonction, mais bien de l’abjection.

Eden enchaîné, de Souichiro, reprend Prime Rose et ses combats frénétiques. On y découvre une milice lançant des pogroms contre des populations honnies. Princess Night, du Brésilien Mauricio de Sousa, se base sur Princesse Saphir et montre avec une rare économie de moyens en quoi la vie rêvée de princesse constitue un fantasme dévoyé. Malgré la célébrité et la fortune, peut-on être heureux quand notre existence est réglée comme du papier à musique et qu’on n’a plus aucune prise sur elle ? Jean-David Morvan et ScieTronc se penchent sur Midnight et proposent un récit intitulé Coup de foudre. Il y est question, avec finesse, d’un désagréable télescopage entre désirs et culpabilité. Plus loin, Les Yeux de Pandora, de Victor Santos, s’inspire de MW pour conter une histoire de vengeance, tandis que Les 3 Richard, de Juan Diaz Canales, revisite L’Histoire des 3 Adolf avec une ironie mordante. La thèse nietzschéenne renvoyant Richard Wagner à des origines juives est au cœur du récit. Plus généralement, le bédéiste espagnol démontre à quel point les constructions idéologiques et racialistes peuvent reposer sur une assise fragile. À mesure que les récits s’égrènent, une opinion va se voir consolidée : Tezucomi est une très belle réussite, qui s’appuie sur des histoires conçues avec métier et passion.

Search & Destroy, le récit SF et radical d’Atsushi Kaneko

Si Search & Destroy est une réinterprétation de Dororo, il en expurge toutefois les codes graphiques initiaux. Atsushi Kaneko multiplie en effet les exécutions violentes et les gros plans spectaculaires. Il caractérise Hyaku comme un monstre de film d’horreur. On l’aperçoit d’abord de manière parcellaire, avec quelques inserts saisissants (les yeux, les membres artificiels, l’imposante fourrure), avant d’en démontrer la puissance et la bestialité. Search & Destroy érige ainsi Dororo en un récit de science-fiction radical et ténébreux. Et le résultat est tout à fait jouissif.

Le Japon est partagé entre Hu (pour « humains ») et Creech (des androïdes). Ces derniers sont ostracisés, bien qu’on les emploie notamment dans la police. « Ces trucs sont que des machines… Depuis quand on enquête sur la dégradation de matériel ? C’est quoi la prochaine étape, traquer un destructeur de lave-linge ? » Hyaku est une créature à part : c’est une humaine augmentée de pièces mécaniques à la suite d’une malédiction sur laquelle on sait encore peu de choses. On découvre graduellement son histoire, et notamment son enfance dans les montagnes, où elle a été élevée par Tsukumo, un ingénieur ayant longtemps travaillé sur le développement de créatures à usage militaire.

Très cinégénique, gratifié de combats étourdissants et d’une galerie de personnages finement caractérisés, dont l’inévitable voleur Doro (à l’apparence androgyne), Search & Destroy narre l’odyssée sépulcrale de Hyaku, qui cherche à reconstituer son humanité en prélevant sur des entités démoniaques les attributs anatomiques dont on l’a privée. Une bonne partie du récit réside dans un long flashback explicatif, ainsi que dans l’amitié naissante entre elle et Doro. Le complexe militaro-industriel est évoqué à plusieurs occasions dans le manga. On signalera notamment cette assertion mémorable : « Les armes sont un peu l’étincelle qui enflamme les poudres d’une révolte. Elles vous transforment un petit conflit en feu d’enfer. »

Dororo, le chef-d’œuvre d’Osamu Tezuka

Préfacé par le traducteur japonophile Patrick Honnoré, Dororo nous est proposé dans une édition prestige plutôt engageante, dotée d’un papier épais, d’une couverture dure et de bords argentés. Au début du récit, le seigneur Daïgo propose aux démons de 48 sculptures maudites de sacrifier son enfant pour obtenir d’eux le pouvoir de régner sur le Japon. Son fils naît quelques jours plus tard considérablement diminué : il est dépourvu d’yeux, d’oreilles, de nez, de membres… C’est dans cet état d’extrême vulnérabilité que Hyakkimaru est abandonné par ses parents, puis recueilli par un chirurgien qui lui concevra, à l’aide de bois et de céramique, des membres artificiels.

Bientôt, Hyakkimaru se retrouve à nouveau seul, pourchassé par des esprits défunts qui s’accrochent à n’importe quoi pour se matérialiser (des détritus, par exemple). Il fait alors la rencontre de Dororo, qui se décrit lui-même comme « le plus grand des petits voleurs ». Avec une infinie sensibilité, Osamu Tezuka va narrer leur éveil mutuel. Les deux comparses se serrent les coudes et veillent l’un sur l’autre. Si ces deux marginaux au passé trouble ne sont manifestement pas prêts pour la vie en société, s’ils conservent longtemps de la méfiance, voire un peu d’animosité, l’un envers l’autre, ils ont désormais partie liée et vont devoir dépasser leurs réserves initiales pour s’épauler et faire face, ensemble, à de nombreuses épreuves.

Dororo dénonce la spoliation des villageois à travers le personnage de dame Bandaï. Mais il habille aussitôt ces mêmes individus d’une inhospitalité gorgée d’ingratitude, puisqu’ils chassent Hyakkimaru et son nouvel acolyte après qu’ils les ont pourtant aidés à recouvrer leurs économies. Un autre événement social est passé à la moulinette un peu plus tard : la séparation d’une région en deux entités rivales se livrant une guerre aveugle. C’est à travers ces événements que l’humanisme critique d’Osamu Tezuka transparaît le plus clairement. Et l’ironie veut que les deux personnages nous apparaissant les plus dignes et attachants soient précisément Hyakkimaru – qu’on a privé d’humanité à 48 reprises – et Dororo – un voleur à la petite semaine qui refuse de se laver.

L’empathie du lecteur pour les deux principaux personnages est savamment travaillée. Hyakkimaru a été lâchement abandonné ; Dororo est un fils de résistants (aux samouraïs) devenu orphelin. Si le récit est marqué du sceau de la tragédie, il n’a aucune prétention lacrymale. Au contraire, Dororo donne souvent lieu à des traits d’humour salvateurs. La rondeur des dessins, le dynamisme des planches, la frénésie des aventures transportent le lecteur bien au-delà du background originel des deux protagonistes. Et en définitive, Dororo se veut passionnant, enchanteur et d’une incroyable modernité.

Tezucomi – tome 1, collectif
Tonkam/Delcourt, janvier 2021, 416 pages

Search & Destroy, Atsushi Kaneko
Tonkam/Delcourt, février 2021, 240 pages

Dororo (édition prestige), Osamu Tezuka
Tonkam/Delcourt, février 2021, 416 pages

Note des lecteurs0 Note
5

« Les Lois de la contagion » : des krachs boursiers au Covid-19

0

Dans Les Lois de la contagion, l’épidémiologiste britannique Adam Kucharski analyse les mouvements financiers, la propagation des fake news, la diffusion des virus informatiques ou encore l’avènement des nouvelles tendances en usant de modèles communs.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser la situation sanitaire actuelle, Les Lois de la contagion ne doit rien, ou si peu, au Covid-19. Si la maladie est effectivement évoquée dans l’ouvrage, c’est uniquement à la marge, et de manière succincte. Cela n’entame en rien l’actualité brûlante de cet essai. Rédacteur pour le Financial Times ou l’Observer, professeur associé à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, Adam Kucharski parvient à lier, grâce à des modèles épidémiologiques, des phénomènes qui, de prime abord, présentent peu de points communs : les maladies, les virus informatiques, les tendances, les cours de la bourse, les fake news, la violence, les suicides, le tabagisme, l’obésité, la neknomination, les influenceurs… En glissant régulièrement de l’un à l’autre, il démontre en quoi des lois de contagion universelles régissent chacun de ces « objets ».

Durée, opportunités, transmissibilité, susceptibilité sont les maîtres-mots de la contagion. « R0 dépend donc de quatre facteurs : la durée pendant laquelle une personne est contagieuse ; le nombre moyen d’opportunités qu’elle a de propager l’infection chaque jour où elle est contagieuse ; la probabilité qu’une occasion aboutisse à une transmission ; et la susceptibilité ou sensibilité moyenne de la population. » Mais ces « DOTS » qui s’appliquent si bien au domaine épidémiologique valent aussi pour d’autres phénomènes sociaux. Prenez les défis de neknomination sur Facebook tels que l’Ice Bucket Challenge : un challenger va en identifier plusieurs autres qui, à leur tour, vont renouveler le défi, jusqu’à ce qu’une population suffisamment immunisée, c’est-à-dire ayant déjà participé au jeu, ne provoque son déclin. Et de la même manière qu’un virus peut se répliquer et muter, un mème peut apparaître. Des jeux de boissons ont ainsi succédé à l’Ice Bucket Challenge en en reproduisant les principes généraux : challenge, nomination, jusqu’à épuisement de la population susceptible d’être « contaminée ». Aussi, si une publication ou une chaîne Facebook est dite virale, n’est-ce pas précisément parce qu’elle emprunte beaucoup… au virus ?

Adam Kucharski va multiplier les exemples tout au long de son essai. Les bulles financières connaissent une évolution semblable à celle des épidémies : démarrage, croissance, pic, déclin. Le suicide de Robin Williams a provoqué une vague d’imitations. Pis, selon l’Université Columbia, une augmentation de 10% des suicides a été constatée dans les mois qui s’ensuivirent. Il existe des super-contaminateurs pour le VIH ou le Covid-19 comme il en existe pour les nouvelles tendances ou les publications sur les réseaux sociaux. En 2009, Warren Buffett comparait les rapports entre les banques et les MST : non seulement, il faut faire attention aux personnes avec qui l’on couche, mais également aux éventuels amant.e.s de ces mêmes personnes. Les établissements financiers ont ainsi été contaminés les uns après les autres durant la crise des subprimes. Leur modèle dissortatif mettait en liaison des grandes banques à haut risque avec des institutions plus modestes et saines. Le risque glissait d’une entité à l’autre en même temps que leurs échanges croissaient. Dans un autre registre, on a pu calculer un taux de reproduction de 0,63 pour les violences à Chicago. Ou expliquer comment des clusters de criminalité naissaient. Après une période d’incubation plus ou moins longue, les individus ayant été en contact avec la violence (par exemple domestique) ou le crime ont tendance à reproduire, en proportion significative, les actes qu’ils ont vus ou subis.

Les Lois de la contagion comporte un corpus théorique relativement étoffé. Le lecteur est appelé à se familiariser avec Ronald Ross, Robert May, Everett Rogers, Klaus Dietz, Robert Koch, Thomas Bayes, mais aussi avec le modèle SIR de Kermack et McKendrick, les articulations entre homophilie, environnement partagé et contagion sociale, les bulles cognitives, l’effondrement de contexte, l’effet boomerang ou encore les diffusions par source commune et par propagation. Il nous est impossible de synthétiser plus de 300 pages d’un contenu foisonnant en quelques lignes. Ce qu’on retiendra avant tout de cet ouvrage, c’est sa capacité à transcender les disciplines pour en dégager des lois communes. Celles de la contagion. En les vulgarisant, Adam Kucharski contribue à diffuser une meilleure connaissance de phénomènes sociaux et sanitaires aussi divers qu’importants.

Les Lois de la contagion, Adam Kucharski
Dunod, février 2021, 336 pages

Note des lecteurs1 Note
4

« Une vie toute tracée » : rencontre avec la BD

0

Une vie toute tracée, paru aux éditions Delcourt, est le troisième tome d’une série autobiographique du scénariste et dessinateur français Le Cil vert. Ce dernier n’hésite pas à se mettre en scène avec autodérision et à raconter ces anecdotes peu valorisantes que certains préféreraient cacher sous le tapis…

Une vie toute tracée se place très largement sous le signe du deuil. Au début du récit, Jean vide la maison de son enfance suite au décès de son père, mort brusquement d’un accident de travail. Il récupère quelques livres dans la bibliothèque du paternel, qui contient des ouvrages de Boris Vian, Pierre Desproges, Marivaux ou encore Albert Camus. Quelques points d’achoppement apparaissent avec sa mère, pressée de se débarrasser des affaires du père et de mettre la maison en vente. Elle semble revêche, peu encline au compromis, peut-être davantage affectée que ce qu’elle laisse paraître.

La vie de Jean est alors partagée entre Prague, où il vit avec sa femme Clara et leur fille Camille, et la France, où il a ses proches et quelques affaires à régler. La prise de fonction de Clara dans une ONG locale débouche sur plusieurs situations ubuesques pour sa famille. Jean a peur de l’avion et doit donc voyager en train ; ni lui ni Clara ne parlent tchèque, ce qui occasionne des difficultés de compréhension parfois délicieuses (voir les renseignements pour voyager ou la visite d’une école) ; sans le vouloir, Clara fait culpabiliser Jean de laisser sa mère « seule » en France, dans un bled où elle ne connaît quasi personne.

Le déracinement est l’un des thèmes majeurs de cet album. Le Cil vert explique clairement que quitter son pays constitue non seulement un nouveau départ, mais qu’on repart d’une feuille entièrement vierge – ou même d’un rouleau, pour reprendre l’exemple de Jack Kerouac utilisé dans la bande dessinée. Les relations filiales apparaissent comme un autre ressort narratif, à travers la relation distante que Jean entretenait avec son père, ou via les allusions aux lettres de Kafka. Ce dernier point est d’autant plus intéressant qu’il sert pour Jean de détonateur à l’écriture. En prenant part, un peu par hasard, à un atelier BD, en essayant de coucher sur papier ce qu’il ressent, en expérimentant l’écriture automatique, Jean va se lancer dans l’écriture, avec le résultat que l’on sait. Il est à noter que Clara ne semble pas vraiment le soutenir, ce qui donne lieu à quelques moments particulièrement amusants.

Les dessins d’Une vie toute tracée sont simples, peu détaillés et essentiellement fonctionnels. Ce dernier point a son importance. Ils se prêtent en effet parfaitement à l’exercice auquel se livre Le Cil vert : se raconter avec humour et sans pudeur. Le pilote intérieur, les angoisses nocturnes, une réflexion sur la créativité, les soirées qui finissent en eau de boudin (et qu’on se repasse mentalement ad nauseam), un polyglotte qu’on se représente en C-3PO – l’androïde doré de Star Wars – constituent autant d’éléments traités avec légèreté et qui se fondent parfaitement dans la trame graphique de l’album.

Une vie toute tracée, Le Cil vert
Delcourt/Shampooing, février 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Temps glaciaires, Adamsberg en Islande

0

Dans cet épais rompol (490 pages) assez typique de Fred Vargas, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, égal à lui-même, agit beaucoup à l’inspiration, au grand dam de ses équipiers. L’intrigue trouve ses sources dans le passé (jusqu’à la Révolution), ainsi que loin de la France, puisqu’Adamsberg enquête jusqu’en Islande.

L’attention d’Adamsberg et de son équipe se trouve attirée par une série de suicidés auprès desquels on trouve le même symbole. Rapidement, l’équipe des policiers acquiert la conviction qu’il s’agit de meurtres. Le lien se trouve confirmé quand ils sont contactés par le président d’une association qui mérite l’attention. En effet, ils sont plusieurs centaines à se réunir régulièrement pour reprendre les séances de la Convention, en pleine Terreur. Ils découvrent que Château, le président de cette association, y joue à chaque fois le rôle de Robespierre. Un rôle qu’il joue tellement bien que les policiers se font tous la même réflexion : quand Château monte au créneau (à la tribune) pour s’exprimer, il est littéralement Robespierre. Bien qu’il ait contacté Adamsberg (dans des conditions un peu rocambolesques), comment ne pas le suspecter ? D’ailleurs, Château refuse de donner le moindre nom, pas même ceux de ses adjoints dans l’association qu’il préside. Il faudra les désigner par Leblond et Lebrun pour les distinguer.

Une enquête tournée vers le passé

Le tout premier de ces cas suspects amène l’équipe d’Adamsberg à enquêter un peu à l’écart, en province, dans une propriété située à Le Creux. Si on mange plutôt bien à l’auberge du coin, il semblerait que le nom du patelin soit plutôt en rapport avec une légère déclivité de terrain. Comme par hasard, le maître des lieux vient de mourir. Il se serait suicidé en se tirant une balle dans la bouche avec son fusil. Une petite investigation des policiers amène à penser que cette mort est à relier avec les autres. Du coup, Adamsberg et son équipe s’intéressent aux habitants de cette sorte de manoir (ainsi que des environs, puisqu’ils montent à cheval et que celui qui tient le haras a fait de la prison et qu’il détient un réel pouvoir sur ses chevaux). Malgré le soutien de celui qui lui sert d’homme de confiance, le récent orphelin a du mal à comprendre ce qui se passe. Adamsberg cherche à comprendre le lien qu’il sent entre ces deux hommes. C’est ainsi qu’une vieille histoire émerge et conduit Adamsberg jusqu’en Islande !

Quelques réticences, vite balayées

Les réticences qui affectent l’équipe d’Adamsberg correspondent assez bien aux réticences du lecteur (la lectrice) qui a du mal à comprendre l’intérêt de l’épaisseur du bouquin, puisque pendant quelques chapitres on se demande, comme une partie des policiers, pourquoi Adamsberg abandonne Paris pour aller en Islande sur un coup de tête, presque comme s’il voulait faire un peu de tourisme en attendant que la situation évolue à Paris. Et, puisqu’Adamsberg va en Islande, on pense forcément à Arnaldur Indriðason, le spécialiste islandais de la littérature policière. Autant dire que le passage en Islande ne déçoit pas. Et si Indriðason adore faire un lien dans ses enquêtes avec un passé relativement lointain, Fred Vargas ne remonte que de quelques années en arrière, pour qu’Adamsberg tente de faire la lumière sur un drame marquant. Alors, même si on sent un petit flottement pendant quelques chapitres, c’est pour mieux nous asséner certaines révélations et nous captiver dans la dernière partie. On peut quand même dire que la résolution de l’affaire se fait de manière un peu brutale. Certes, on n’a rien vu venir, pas plus que les équipiers d’Adamsberg, qui pourtant avaient toutes les cartes (parisiennes) en main. À vrai dire, toutes les enquêtes d’Adamsberg s’achèvent plus ou moins de la même façon, avec un final assez rapide où il explique ce qu’il fallait comprendre. Évidemment, pour ses coéquipiers, c’est toujours un peu frustrant, car il utilise surtout son instinct, une manière qui n’appartient qu’à lui (quelque chose qui tient de la macération dans son cerveau) – et donc absolument inimitable. On remarquera qu’une fois de plus, Fred Vargas s’amuse beaucoup à flirter avec les croyances populaires et une façon d’interpréter les événements qui tire vers le surnaturel (toujours de manière suffisamment subtile pour qu’une interprétation logique et rationnelle reste possible – voir l’intervention d’un afturganga, croyance typiquement islandaise). On remarquera également que tous les personnages de l’univers d’Adamsberg sont ici présents, notamment dans sa brigade.  Mais si la présence de Danglard (et ses connaissances encyclopédiques) se remarque (surtout qu’il se met dans une position tellement inconfortable qu’on craint pour son avenir), ainsi que celles de Veyrenc (déjà moindre) et de Retancourt (physique, caractère), les autres doivent se contenter de leurs habituels rôles de faire-valoir. Finalement, le principal reproche à faire à ce rompol qui ménage quelques fausses pistes, c’est un aspect sans doute un peu plus fabriqué que les premiers qui ont contribué à la réputation de Fred Vargas. Tout le soin qu’elle met à se renouveler, tout en proposant une intrigue et des personnages originaux, se fait à mon avis au détriment d’une certaine spontanéité, car son style est désormais plus policé qu’à ses débuts. Si l’originalité de style se fait plus discrète, on trouve heureusement toujours des comportements atypiques chez certains personnages (sans oublier un sanglier affublé d’un prénom masculin). Des monomaniaques, mais moins surprenants qu’avant.

Temps glaciaires, Fred Vargas
Flammarion, mars 2015, 496 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Une brève histoire de la « Géopolitique des énergies »

0

Professeur de géopolitique, Cédric Tellenne propose aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », un opuscule passionnant sur les questions énergétiques.

La « relation symbiotique » entre l’homme et l’énergie ne date pas d’hier. Durant le XXe siècle, quelque 1000 milliards de barils furent consommés par les ménages et l’industrie. Dans la longue histoire humaine, c’était alors un fait inédit. Pendant longtemps, les évolutions ont été lentes et l’homme n’employait que de faibles quantités d’énergie pour ses activités quotidiennes. Une première révolution a lieu au XVIIIe siècle avec l’avènement du charbon de terre, avant qu’une deuxième n’advienne vers 1870-1890, concomitante au moteur à explosion, à l’ampoule électrique et… au pétrole. Ce dernier connaît un essor fulgurant, minutieusement conté par Matthieu Auzanneau dans son ouvrage Or noir. La navigation maritime, la pétrochimie, le chauffage domestique, la voiture ou l’éclairage urbain requièrent en effet l’usage d’une énergie abondante et facile à transporter. Ce n’est toutefois qu’un début : entre 1900 et 1940, la production mondiale d’électricité est multipliée par cinquante.

L’économiste libéral Walter W. Rostow a très bien expliqué comment les sociétés passent d’un stade agraire à un stade postindustriel. Ce processus s’accompagne d’une consommation importante d’énergie. Mais ses sources d’approvisionnement sont diverses et changeantes. Au cours des deux derniers siècles, la part du charbon dans le mix énergétique mondial a baissé (malgré une capacité de résilience notable), celle du pétrole a explosé, et les énergies renouvelables et non conventionnelles ont fait une apparition tardive mais remarquée. Les évolutions s’élaborent toutefois sur un temps long : selon l’AIE, pétrole, gaz et charbon devraient encore représenter 80% de la consommation énergétique mondiale en 2040. Sur l’électricité, les énergies non émettrices en gaz carboniques s’en sortent mieux, puisque l’hydroélectricité et ses 45 000 barrages pèsent environ 17% de le production mondiale totale et que 15% relève du secteur nucléaire – avec en sus 70 réacteurs actuellement en chantier dans le monde. L’OCDE prévoit d’ailleurs un doublement de la capacité nucléaire globale d’ici 2050, avec l’emploi de réacteurs de troisième génération plus performants et de potentielles avancées technologiques sur les réacteurs de quatrième génération – à haute température, et brûlant tant de l’uranium que du plutonium.

Cédric Tellenne livre dans son ouvrage une vision panoptique et particulièrement dense des questions énergétiques. Il explique les tenants de la « maladie hollandaise » (des tensions géopolitiques à la détérioration des termes de l’échange en passant par un goût pour l’assistanat), il raconte la création et les grandes batailles de l’OPEP (dont la fameuse Conférence de Téhéran de 1971), il revient sur le report continuel du pic pétrolier tel que prophétisé par Marion King Hubbert (en raison des découvertes de nouveaux gisements), il se penche sur la guerre du gaz bolivienne de 2003, sur la dépendance énergétique recouvrée des États-Unis (grâce aux pétroles de schistes) ou encore sur les conflits motivés, affectés ou accélérés par les questions énergétiques (révolution iranienne, guerre Iran-Irak, guerre israélo-arabe…).

Surtout, puisqu’il est question de géopolitique, le lecteur est appelé à (re)découvrir des cartes du monde à tout le moins fascinantes. Le Moyen-Orient et le Golfe persique continuent de représenter à eux seuls 60% des réserves mondiales de pétrole et 40% de sa production. France, Grande-Bretagne, Japon, Allemagne, États-Unis, Russie et Canada constituent les principales puissances du nucléaire. Le Canada pourrait prochainement devenir un géant énergétique, grâce au pétrole et gaz non conventionnels, tandis que l’Amérique latine détient les secondes réserves mondiales de pétrole et que l’Afrique se distingue par des gisements importants mais inexploités. Enfin, dans un long chapitre consacré aux voies d’acheminement, il est rappelé que la Méditerranée et la mer Noire forment des routes de transit capitales pour le pétrole.

La pluralité des axes de réflexion rend l’ouvrage particulièrement pertinent. L’auteur évoque la fabrication et l’usinage des énergies renouvelables, chers en métaux rares et en énergie, les problèmes de stockage et la dépendance aux subventions de ces même ENR, les biocarburants de deuxième génération, qui permettraient de produire sur une même surface des produits utiles à l’alimentation et à l’énergie, en exploitant les parties non comestibles des plantes ou les déchets agricoles. Cédric Tellenne s’intéresse aussi à l’organisation des marchés énergétiques (marché physique au comptant, à terme ou marché des futures) ou à l’oligopole pétrolier de cinq firmes (BP, Shell, Total, Exxon-Mobil, Gulf-Chevron). Il revient sur plusieurs épisodes notoires de corruption ou de collusion politique : Elf en France, Petrobras au Brésil, Gazprom ou Rosneft en Russie… Et il n’élude pas non plus l’Europe : les États du vieux continent avancent en ordre dispersé, avec des mix énergétiques et des fournisseurs différents d’un pays à l’autre. Leur attitude face à la Russie diverge énormément. Mais une chose les réunit cependant : leur dépendance aux importations énergétiques, probablement l’un des plus grands enjeux de demain.

Géopolitique des énergies, Cédric Tellenne
La Découverte, février 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Trilogie Taisho, de Seijun Suzuki : fulgurances oniriques

Viré des studios de la Nikkatsu en 1968 pour incompatibilité de style, Seijun SUZUKI entame une traversée du désert d’une dizaine d’années. Ce n’est qu’en 1980 que ce réalisateur atypique et génial réalise Mélodie Tzigane, premier opus de la Trilogie Taisho. Suivront Brumes de chaleur en 1981 et Yumeji en 1991. Trois films qui se caractérisent par une forte identité visuelle et des thématiques rappelant l’âge d’or du surréalisme. Les éditions Eurozoom rééditent dans un  coffret DVD/Blu Ray cette œuvre aussi fascinante que déroutante.

Histoires de fantômes nippons

Dans Mélodie Tzigane, deux amis de longue date rencontrent une geisha qui ressemble étrangement à une femme qu’ils ont aimée. Ces deux mêmes thèmes, celui du dédoublement et de la femme fatale, alimentent également l’intrigue du deuxième film, Brumes de chaleur, adapté du roman d’Izomu Kioka. On y suit l’errance mentale d’un dramaturge épris de l’épouse pourtant décédée de son mécène. Enfin, ce sont les tourments de l’aquarelliste Yumeji Takehisa qui ont librement inspiré le réalisateur pour son film éponyme. Le peintre devient le rival d’un fantôme pour avoir côtoyé sa veuve dotée d’une beauté captivante. Trois récits ponctués d’ellipses peu orthodoxes qui invitent le spectateur à une rêverie, parfois chaotique, souvent langoureuse, entre Éros et Thanatos.

Années folles et influence allemande

Les trois films ont en commun la période de l’ère Taisho (1912 – 1926). Pendant ces années d’entre-deux-guerres le Japon, comme l’Occident connurent un regain d’intérêt pour la science des rêves et la psychanalyse. De fait, l’onirisme est quasiment omniprésent dans la Trilogie. Parallèlement, Seijun Suzuki reprend à son compte une esthétique baroque inspirée de l’Allemagne des années 20. On retrouve cette influence dans les décors (les scènes de cabaret de Brumes de chaleur et Yumeji) ou dans la folie très expressionniste de certains personnages (les trois mendiants de Mélodie Tzigane par ailleurs intitulée originellement Zigeunerweisen).  L’émancipation des femmes et l’affirmation d’un érotisme échappant aux clichés du genre sont d’autres marqueurs de cette époque très présents dans la Trilogie Taisho.

Ero guro nonsensu

On retiendra surtout de ces films de Seijun Suzuki leur audace artistique proprement décoiffante. Un mélange détonnant de grotesque, de non-sens et d’érotisme qui semble tout autant emprunter à l’univers de Tati pour l’absurde, de Fellini pour l’exubérance et de Buñuel pour la sensualité contrariée. Un triptyque surréaliste qui réserve entre deux errances oniriques – et il faut le dire parfois difficiles à suivre pour un spectateur non averti – des scènes d’une stupéfiante beauté. Tels ces décors de théâtre s’écroulant les uns après les autres dans la conclusion de Brumes de chaleur. Ou bien la course-poursuite burlesque et magnifique du peintre Yumeji traqué par une brute épaisse montée sur un cheval blanc.

Bande-annonce :

Caractéristiques du coffret :

Editeur : Eurozoom
Distributeur : Arcadès
Versions restaurées
Version originale sous-titres français
Durée totale : 422 minutes
Edition : pack
Boîtier Digipack avec fourreau

Synopsis

Mélodie Tzigane (Zigeunerweisen) :
Deux anciens collègues professeurs, Aochi et Nakasago, se rencontrent dans une ville du bord de mer. Ils font la connaissance d’une geisha nommée Koine. Six mois plus tard, Aochi, ayant appris que Nakasago s’est marié, lui rend visite et constate que Sono, sa femme ressemble étrangement à Koine.

Brumes de chaleur :
Au début de l’ère Showa en 1926, les relations complexes entre le dramaturge Matsuzaki, la très belle Shinako, son client Tamawaki, et Ine, qui prétend être la femme de Tamawaki, mais dont il apprend qu’elle vient de mourir.

Yumeji :
La vie de bohème de Yumeji Takehisa (1884-1934), peintre décadent et romanesque.

Suppléments du coffret DVD et Blu-Ray :

  • Interviews exclusives de Julien Sévéon, spécialiste des cinémas d’Asie, et de Stéphane du Mesnildot, essayiste et spécialiste du cinéma asiatique.
  • Entretien avec Seijun Suzuki
  • Making-of de Yumeji

 

Note des lecteurs0 Note
4

« Hollow Man » : l’homme de science, la science de l’homme

Prenant appui sur un roman de H.G. Wells, exploitant avec gourmandise les effets spéciaux numériques, le Hollow Man de Paul Verhoeven sonde une nature humaine paradoxalement révélée par… l’invisibilité.

Au début des années 2000, les effets spéciaux numériques commencent à fleurir à Hollywood. La Menace fantôme, Toy Story 2, Stuart Little ou X-Men se succèdent dans les salles obscures. Hollow Man voit le jour à la même époque et exploite fastueusement les possibilités offertes par l’hybridation des prises de vue réelles avec des images générées sur ordinateur. Parmi les séquences les plus mémorables du film figurent ainsi les processus d’invisibilisation et de rematérialisation d’un gorille, rendus possibles par le volume rendering, un procédé consistant à montrer à l’écran, couche par couche, tant l’intérieur que l’extérieur des corps. Le superviseur des effets visuels Scott E. Anderson peut s’en gargariser : les effets spéciaux d’Hollow Man ont relativement bien vieilli et continuent d’émerveiller plus de vingt années après leur conception.

L’intérêt principal du long métrage de Paul Verhoeven réside toutefois ailleurs. Le scénariste Andrew W. Marlowe en expose clairement les enjeux : « Ce film est une fable sur un personnage charismatique que les lois de la société tiennent en échec. On assiste à ce qui se passe en lui tandis qu’il est peu à peu libéré de ces contraintes – exactement comme il est dépouillé couche par couche de son enveloppe corporelle. » Se réappropriant la veine misanthrope, mégalomaniaque et pessimiste du roman de H.G. Wells (publié en 1897), Verhoeven fait de son personnage principal, le scientifique Sebastian Caine, un tueur arrogant et sociopathe que l’invisibilité aurait libéré de ses inhibitions – exactement comme le fera la tumeur pulmonaire de Walter White dans la série Breaking Bad.

Chez H.G. Wells, l’invisibilité est un prétexte aux larcins, aux agressions, puis aux meurtres et à la démence. Avec Paul Verhoeven, le voyeurisme et la prédation sexuelle constituent les signes avant-coureurs d’une rapide et vertigineuse décadence criminelle. Le réalisateur hollandais place ainsi deux fantasmes côte à côte : l’invisibilité et la possession d’autrui se cristallisent dans un même élan. Dans son roman, H.G. Wells dotait son héros d’un moyen commode de fuir ses créanciers, avant d’en répertorier toutes les déviances. Verhoeven procède différemment : durant la phase d’exposition d’Hollow Man, il caractérise un éminent scientifique en pleine réflexion, un workaholic se remettant difficilement d’une séparation amoureuse. L’invisibilité de Sebastian Caine va agir comme un révélateur : libéré des conventions sociales et du carcan judiciaire, même un esprit brillant bien inséré socialement peut se perdre en abjections. La science devient un outil permettant au cinéaste de sonder le tréfonds de la nature humaine. « Ce pouvoir, cette liberté, je ne peux pas y renoncer », admettra ainsi Sebastian.

Dans Breaking Bad, le cancer de Walter White va en signifier toutes les fêlures, jusqu’à l’affirmation de son double machiavélique, Heisenberg. Vince Gilligan dispose de 62 épisodes pour construire un personnage ambivalent, voire dual, rempli de paradoxes et d’aspirations contradictoires. Dans Hollow Man, la transformation est forcément plus soudaine, moins élaborée. Sebastian se rêvait en Nobel, pis en Dieu, et ses penchants mégalomaniaques vont considérablement s’accentuer avec ses nouvelles capacités physiques. Dans une boutade à moitié sincère, il déclare qu’être le contraire de lui-même reviendrait à se montrer « assommant ». Ses mensonges au Pentagone, qui finance ses recherches, et son comportement possessif vis-à-vis de Linda, son ex, constituent autant d’indices quant aux dérives à venir. L’invisibilité efface ses yeux bleus et son sourire narquois, mais aussi toute l’humanité qui en découlait. Et on se rend alors compte qu’effectivement, « le concept de Sebastian est plus attirant que Sebastian lui-même », comme l’affirmait Linda un peu plus tôt.

Si la mise en scène de Paul Verhoeven est élégante, son film a du mal à supporter la comparaison avec ses modèles. La laboratoire high-tech de Sebastian et ses collègues a ainsi des airs prononcés de Nostromo. Alien et Hollow Man ont en effet ceci en commun qu’ils mettent aux prises un groupe d’humains et une créature cherchant à le décimer. Mais ni la gestion de l’espace ni le sentiment d’urgence ou de claustrophobie de Verhoeven ne parviennent à se hisser à la hauteur du film de Ridley Scott. Le final, voulu spectaculaire, apparaît parfois grotesque, et attendu. Tout n’est toutefois pas à jeter, loin s’en faut : le climat de paranoïa (un bruit, un courant d’air suffisent à évoquer la présence potentielle de Sebastian), les lunettes et caméras thermiques, l’eau, les cendres, le sang ou la fumée employés comme révélateur sont autant d’éléments à mettre au crédit de Verhoeven. Et en fin de compte, son Hollow Man, bien que friable, n’en conserve pas moins des éléments scéniques, dramatiques et psychologiques appréciables.

Bande-annonce : Hollow Man

Fiche technique

Titre original : Hollow Man
Titre français complet : Hollow Man : L’Homme sans ombre
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Andrew W. Marlowe, d’après une histoire de Gary Scott Thompson et Andrew W. Marlowe
Photographie : Jost Vacano
Musique : Jerry Goldsmith
Décors : Allan Cameron
Direction artistique : Dale Allen Pelton
Costumes : Ellen Mirojnick
Montage : Mark Goldblatt (Ron Vignone pour la version longue)
Production : Alan Marshall et Douglas Wick
Producteur délégué : Marion Rosenberg
Coproducteurs : Stacy Lumbrezer
Producteur associé : Kenneth J. Silverstein
Sociétés de production : Columbia Pictures et Global Entertainment Productions GmbH & Company Medien KG
Budget : 95 000 000 $
Pays d’origine : États-Unis, Allemagne
Langue originale : anglais

L’Année du Dragon, de Michael Cimino : Stanley White in black

0

Quatrième long métrage de Michael Cimino, le premier après le désastre financier de La Porte du Paradis (pourtant un chef d’œuvre, on ne le dira jamais assez), L’Année du dragon semble, a priori, suivre un chemin différent. Et pourtant, il est facile de retrouver dans ce « néo-noir » sombre et violent les caractéristiques majeures qui avaient assuré la réussite des films précédents de Cimino : rigueur technique, analyse sociale et intérêt porté à des personnages complexes et indéchiffrables.

S’il y a une caractéristique importante, bien que souvent sous-estimée ou, du moins, mal comprise, dans le cinéma de Michael Cimino, c’est sa façon de traiter ses personnages. Même si ses films (en particulier ces trois monuments que sont Voyage au bout de l’enfer, La Porte du Paradis et L’Année du dragon) ont une forte dimension sociale et offrent une vision socio-historique importante, ce sont d’abord des portraits étonnants et, sous certains aspects, dérangeants.
Ils sont dérangeants car ils nous restent, généralement, hermétiques. Ces personnages sont constamment vus de l’extérieur, et nous n’avons pas d’explication pour leurs actions, pour leurs décisions, etc. Du coup, ils nous paraissent parfois contradictoires, inexplicables. En tout cas, tout est fait pour éviter l’empathie.
Stanley White n’échappe pas à cette remarque. Son personnage de “flic solitaire” n’écoutant que sa propre conception de la justice et s’affranchissant de toute règle, pourrait en faire un lieu commun dans ce cinéma policier des années 80 qui regorge de ces flics-justiciers. Mais White est bien plus complexe que cela.
Très vite, White semble se déterminer par rapport à une communauté chinoise qu’il fait mine de bien connaître. A certains de ses propos, on pourrait le croire pétri de racisme anti-chinois, mais quelques temps plus loin, au détour d’une discussion, il fait montre qu’il connaît la culture chinoise mieux que certains habitants sino-américains. Il connaît leur histoire, il vante ces immigrés qui ont participé à la construction de l’Amérique, souvent dans les conditions les plus affreuses. Cela permet à Cimino de continuer à dresser le portrait d’une Amérique multiethnique et multiculturelle. D’ailleurs, White lui-même provient d’une famille d’origine polonaise, et il a changé son véritable nom pour “l’américaniser”.
Comment White a-t-il acquis cette connaissance sur les coutumes et les traditions chinoises ? Pourquoi semble-t-il tellement accroché à l’idée de pourchasser les gangs ? Cela a-t-il un rapport avec le Vietnam ? Cette connaissance lui permet, en tout cas, d’avoir une certaine lucidité : pour lui, c’est une guerre qui se prépare dans Chinatown. Et il est bien décidé à y mettre fin, même si, pour cela, il faut remuer la fange du quartier.
En cela, White se distingue bien des autres policiers qui, eux, pensent avant tout à leur tranquillité. En vertu d’un contrat tacite entre certains dirigeants de la communauté chinoise et la police, les autorités ferment les yeux sur les tripots clandestins et les autres trafics en tout genre et, en échange, les gangs étouffent la criminalité dans le quartier. Tout le monde est gagnant.
Mais White ne peut se satisfaire de cela. Pour lui, il s’agit de redorer le blason de la police.

“Si je baisse les bras, le système s’effondre”.

Il ne cherche pas seulement à démanteler une triade. Pour lui, cette enquête a une dimension politique qui dépasse la simple guerre des gangs. Il souffre d’une sorte de “complexe du sauveur”, prêt à se sacrifier pour faire le sale boulot et sauver la police en tant qu’institution. La journaliste Tracy dira même de lui qu’il est constamment en croisade. En tout cas, il fait de cela une affaire d’autant plus personnelle que personne ne veut le suivre. Finalement, tout le monde s’accorde pour dire que le système fonctionne bien, puisqu’il permet de réguler la criminalité dans le quartier ; les chiffres de la police sont excellents, les habitants sont tranquilles… Pourquoi bouleverser tout cela ? White apparaît alors comme un extrémiste (même si, sous bien des aspects, les événements confirment ses conclusions personnelles).

Le film est construit sur plusieurs oppositions.
Il y a une opposition qui est interne à White lui-même. Le policier rigide, sévère, brutal, qui aime donner des coups de pieds dans les fourmilières, se transforme presque en petit gosse timide lorsqu’il est face à sa femme.
White est aussi montré entre deux femmes qui s’opposent. D’un côté, son épouse, femme au foyer américaine qui veut juste que son mari ne se brûle pas les ailes au travail. Elle représente ce personnage de “femme de flic” qui se rend compte que le boulot obnubile son mari et qui le voit s’éloigner progressivement.
De l’autre côté, il y a Tracy, la journaliste sino-américaine avec qui Stanley a une liaison. Cette opposition entre les deux femmes est concrétisée par leurs logements respectifs : la maison ordinaire et banale pour l’épouse, le superbe appartement luxueux pour la maîtresse. Et ces deux relations vont encore permettre à Cimino d’approfondir le personnage de Stanley White, qui se révèle aussi brutal dans ses relations personnelles qu’amoureuses.

L’autre opposition, bien entendu, c’est celle qui sépare le policier et le criminel.
L’Année du dragon peut se diviser en deux parties. Dans un premier temps, Cimino nous présente les deux personnages qui, dans la seconde moitié, s’affronteront ouvertement. Et si Cimino prend autant de temps pour nous montrer ces deux antagonistes, c’est parce qu’ils se ressemblent sur de nombreux points.
Comme White, Tai est un homme qui ne fait aucun compromis. Il n’hésite pas à employer la manière forte lorsque cela est nécessaire. Sûr de lui, il est cultivé, calculateur et jusqu’au-boutiste. Et surtout, comme White, Tai veut mettre fin à l’entente tacite qui existe entre les gangs et les autorités. Il veut passer à la vitesse supérieure en matière de trafic et, pour cela, il doit faire bouger les lignes.
C’est cet extrémisme qui va pousser les deux hommes à une confrontation qui, sous certains aspects, a une dimension suicidaire.

De même que l’on peut dire que Voyage au bout de l’enfer n’est pas un film de guerre et que La Porte du Paradis n’est pas un western, alors il est possible d’affirmer que L’Année du dragon n’est pas un film policier. Les éléments d’enquête policière ne sont montrés que s’ils permettent d’approfondir le personnage de Stanley White. Le quatrième long métrage de Michael Cimino est avant tout un portrait, complexe, contrasté, dur, le portrait d’un policier qui ne connaît pas la demi-mesure, d’un homme “usant” dont les provocations et l’agitation permanente servent à masquer les fêlures. Un flic interprété par un Mickey Rourke qui a ici l’occasion de montrer toute l’étendue de son talent, en un rôle bien plus subtil qu’il n’en a l’air. Un personnage qui dit de lui-même :

“j’aimerais devenir un mec sympa, mais je ne sais pas comment faire.”

Quant à Cimino, il nous montre, pour son premier film urbain, qu’il sait aussi bien filmer la ville que les paysages de plaines ou de montagnes. Il signe ici un très grand film, sombre, violent, complexe.

L’Année du dragon : bande annonce

L’Année du dragon : fiche technique

Titre original : Year of the dragon
Réalisation : Michael Cimino
Scénario : Oliver Stone, Michael Cimino
Interprètes : Mickey Rourke (Stanley White), John Lone (Joey Tai), Ariane (Tracy Tzu)
Photographie : Alex Thomson
Montage : Françoise Bonnot, Noëlle Boisson
Musique : David Mansfield
Production : Dino de Laurentiis
Sociétés de production : Dino de Laurentiis company, AMLF, MGM
Société de distribution : MGM
Date de sortie en France : 13 novembre 1985
Genre : drame, film noir
Durée : 134 minutes

Etats-Unis – 1985