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« Dans la nuit noire » : une place à trouver

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L’auteur et illustrateur américain David Small publie aux éditions Delcourt, dans la collection « Outsider », un roman graphique portraiturant un adolescent mal dans sa peau et abandonné par ses parents.

L’adolescence est un sujet qui se prête particulièrement bien à la bande dessinée. Une partie de ses lecteurs peuvent en effet s’identifier à des personnages qui leur ressemblent, tandis que la pluralité des thématiques renfermées permet des explorations variées autour de la vie sociale et psychique d’individus en transition vers le monde adulte. Dernièrement, Dédales de Charles Burns, Alienated de Simon Spurrier et Chris Wildgoose ou Absolument normal de Kid Toussaint ont tous fondu dans leurs récits une jeunesse en rupture avec elle-même ou son environnement.

L’action de Dans la nuit noire se déroule aux États-Unis au cours des années 1950. Russell Pruitt, 13 ans, observe son reflet dans les boules de Noël qui décorent le sapin familial pendant que ses parents se déchirent dans une pièce voisine. C’est une nouvelle année qui commence mal pour l’adolescent : il doit quitter à la hâte Youngstown (Ohio) avec son père alcoolique, laissant derrière lui une mère adultère. Le programme est tout tracé : rejoindre la Californie de sa tante June, qu’il ne connaît pas, mais qui a le bon goût d’habiter une villa luxueuse. Pas de chance : les voilà rapidement éconduits et priés d’aller poser leurs valises ailleurs, où l’immobilier est plus abordable et l’emploi moins parcimonieux.

C’est donc à Marshfield, une bourgade comme il en existe des milliers aux États-Unis, qu’échouent Russell et son père. Ils louent d’abord une chambre à un restaurateur chinois, avant que le paternel n’obtienne un travail d’enseignant à la prison de San Quentin, mais surtout un prêt lui permettant d’acheter une modeste maison. Partant, Russell va devoir s’intégrer dans une école publique, se faire des amis et trouver sa place dans une nouvelle vie assez peu engageante. Il va trébucher sur chacun de ces points, pas aidé, il est vrai, par un père démissionnaire qui ne tardera pas à quitter la maison sans prévenir.

À l’école, l’insertion est douloureuse. Russell a le malheur de porter des jeans Levi’s et de rouler sur un vélo à la mode. Il est rapidement pris à partie par d’autres adolescents. C’est Warren McCaw, un élève paria, qui lui apprend comment « devenir invisible » afin que ses bourreaux l’oublient. Une amitié naît entre eux, de même qu’entre Russell et deux gamins du village, Willie et Kurt. Mais deux écueils vont bientôt poindre : la masculinité de Russell est remise en cause à plusieurs reprises et des violences faites aux animaux l’inquiètent. D’une part, Russell accepte pour un peu d’argent que Warren l’étreigne entièrement nu, avant de se mettre à rêver de Kurt. D’autre part, il constate que des animaux font l’objet de sévices sadiques et cela le trouble à tel point qu’il passe pour une « chochotte » auprès de Willie et Kurt.

David Small explore dès lors la psyché adolescente à travers différentes strates : l’éveil des sens et des sentiments, le comportement grégaire, la peur de l’indignité par association, la formation de la personnalité… Dans tous ces domaines, Russell partait avec un handicap. Efféminé, abandonné par ses parents (son père ne connaît d’ailleurs même pas son âge), solitaire, celui qui n’est encore qu’un enfant s’apparente à un immense trou noir dans lequel se versent des épreuves qu’il ne devrait pas traverser sans soutien. Cette trajectoire douloureuse va en sus tragiquement s’entrechoquer avec celle de Warren, accusé à tort d’être le tortionnaire responsable de la mort d’animaux.

Les dessins de David Small, conçus sous forme d’esquisses, possèdent une puissance graphique telle qu’ils servent parfaitement la charge émotionnelle du récit. Et même si dans ses moments d’apesanteur, Dans la nuit noire perd un peu de son souffle, le roman graphique n’en demeure pas moins juste, et d’une extrême sensibilité, dans son traitement des doutes et douleurs inhérents à l’adolescence. Il se leste en plus d’une description sommaire du racisme ordinaire et d’une réflexion sur la fuite comme échappatoire (Bakersfield, la fugue, le suicide…). On appréciera aussi sa conclusion, à la fois logique et inattendue, renvoyant dos à dos l’adolescent en mal de repères et l’immigré déraciné.

Aperçu : Dans la nuit noire (Outsider/Delcourt)

Dans la nuit noire, David Small
Outsider/Delcourt, mars 2021, 416 pages

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3.5

Queenie, de Candice Carty-Williams : une héroïne touchante et nécessaire

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Le 10 février 2021 paraissait chez Calmann Lévy le roman Queenie, de Candice Carty-Williams. Déjà publié au Royaume-Uni en 2019, Queenie a remporté le Prix du meilleur premier roman et le Prix du livre de l’année 2020 aux British Books Awards. Au premier abord, on pourrait qualifier ce roman de 400 pages de chick-lit. Ce serait nier l’une des particularités de Queenie, son discours sociétal nécessaire : à savoir nous faire voir la vie d’une femme noire dans la société occidentale. Avec son premier roman, Candice Carty-Williams nous parle de diversité et ça nous fait du bien. Queenie est une héroïne très touchante dont les aventures doivent être partagées.

Queenie, ou la chick-lit vue à travers les yeux d’une femme non caucasienne.

Queenie est un roman qui commence à se lire très agréablement tant il est facile de suivre son héroïne qui aspire aussi sincèrement que chacun d’entre nous à être heureuse. Malheureusement pour la pauvre Queenie, nous faisons sa connaissance alors qu’elle vient d’être sommée de quitter l’appartement de son petit ami Tom qui souhaite faire une pause.
Si l’on croit au début s’identifier facilement à elle, on remarquera au fil des pages que quelque chose dénote : il arrive à Queenie des choses qui n’arrivent pas à un lecteur blanc. La raison en est affligeante en 2021 : Queenie est noire et est régulièrement victime de ce racisme, ordinaire, inconscient, qui doit pourtant disparaître. Tout au long de ces pages, ceux qui se livrent à ce racisme décomplexé, car non perçu comme tel, ont pour point commun de refuser de comprendre qu’ils voient Queenie à travers le prisme de sa couleur de peau, avant tout comme une femme noire, avant de la voir comme un individu. De la même manière qu’ils ne réalisent pas que leurs attitudes sont racistes, que Queenie a le droit de se préoccuper du mouvement Black Lives Matter, d’expliquer que le racisme anti-blanc est un concept historiquement erroné, de vouloir écrire sur le racisme dans le journal dans lequel elle travaille, mais aussi d’être blessée lorsque quelqu’un lance une remarque raciste, etc. (Les exemples sont malheureusement nombreux.)

Sexisme, racisme, dépression, autant de thèmes importants présents dans le roman

Queenie est une jeune femme noire en souffrance. Et le lecteur, à travers ses yeux, s’apercevra rapidement que bien des douleurs que ressent la jeune femme sont dues à sa couleur de peau. Si Queenie était blanche, elle n’aurait sans doute pas été considérée comme une femme en colère par son petit ami blanc, au motif qu’elle exige des excuses de la part de l’oncle de ce dernier qui emploie allègrement le mot « nègre ». Elle n’aurait pas été utilisée comme une distraction sexuelle, ou comme une femme forcément soumise.

En plus de nous parler de racisme et de sexisme, Queenie nous parle du résultat de la combinaison de ces deux phénomènes. En tant que femme noire, petite-fille d’immigrés jamaïcains en Angleterre, Queenie porte un double poids et a deux fois moins d’opportunités, en supportant deux fois plus de discrimination. Comme le rapporte d’ailleurs sa patronne dans le roman, Queenie doit travailler deux fois plus pour obtenir la moitié de ce qu’obtiennent les autres, les privilégiés…

En plus de nous parler de discrimination, Queenie est un roman qui aborde un autre sujet d’importance : la dépression. Car c’est ce que vit Queenie dans sa vingt-cinquième année, à bout de forces, épuisée par une enfance difficile, une vie sentimentale en berne et une impression d’injustice face au traitement des minorités ethniques, dont les Noirs – le lecteur s’en apercevra petit à petit, Queenie ne vit pas simplement une mauvaise passe, elle sombre jour après jour et perd le contrôle de sa vie. On remercie Candice Carty-Williams de nous parler de dépression. En même temps qu’on comprend que la couleur de peau de Queenie et la manière dont elle est perçue jouent pour beaucoup dans ses souffrances, son enfance difficile n’ayant – indirectement – rien à voir avec le racisme, mais aussi sa difficulté à se sentir à sa place dans sa vie d’adulte permettent à tout lecteur – qu’il soit noir, blanc ou issu d’une autre origine ethnique – de s’y identifier et de comprendre que la dépression n’est pas un tabou ou un échec. On peut non seulement s’en sortir, mais en sortir grandi, à l’image de Queenie.

Queenie n’étant pas un essai, ou un roman dont l’action traite directement de la discrimination ou des maladies mentales, il est important de comprendre que ces sujets – sexisme, racisme, dépression – sont traités de manière subtile, au gré des aléas de la vie de l’héroïne. Ainsi, malgré la gravité de certains thèmes, le roman de Candice Carty-Williams n’est pas un livre sombre : c’est un ouvrage plein d’espoir, à l’image de son héroïne toujours positive et volontaire, un texte qui fait du bien au moral.

Queenie va vous manquer

Au-delà de ces thèmes graves, qui font s’inviter la réflexion au milieu du divertissement, Queenie est un roman d’une grande douceur qui se révèle très plaisant grâce à son écriture fluide et audacieuse. Au lieu d’une progression linéaire, la vie actuelle de Queenie est ponctuée çà et là par ses souvenirs qui viennent lui répondre pour articuler une logique entre le passé de l’héroïne et la manière dont elle réagit à son présent.

Le personnage de Queenie est aussi pour beaucoup dans le plaisir qu’on a à suivre ses aventures quotidiennes, quand bien même elles s’inscrivent dans le tragique. Queenie est amusante, gentille, dévouée. Elle essaie de toutes ses forces à la fois d’améliorer sa vie mais aussi celle de ses proches, et de changer les choses à son humble niveau. En la suivant, le lecteur aura aussi des aperçus de différentes cultures noires, notamment la culture caribéenne, par le biais des grands-parents jamaïcains de Queenie, mais aussi la culture africaine continentale grâce au personnage de Kyazike, d’origine ougandaise. Quel plaisir de lire un roman dans lequel les héroïnes tchippent !

Le résultat est que Queenie va inévitablement vous manquer – vous allez, sans crier gare, avoir envie de vous préoccuper d’elle. Et c’est sans doute la grande ingéniosité de Candice Carty-Williams qui, en créant une héroïne attachante, donne envie d’écouter son discours, plutôt que de le balayer d’un revers de main. Queenie vit la même vie que le lecteur, si ce n’est que les obstacles que sont le racisme et le sexisme viennent régulièrement la mettre en déroute. Comment alors ne pas réaliser que sa condition de femme noire a des conséquences sur la vie de Queenie ? Des conséquences graves et racistes inexistantes dans la vie des personnes blanches – d’où le fameux white privilege.

Queenie, s’il est compris, est un roman qui donne envie de bouger les choses. À l’image de son autrice, Candice Carty-Williams, qui, avec son texte, livre à la fois une œuvre littéraire et divertissante, et un message important dans la lutte contre le racisme inconscient, banalisé, nié. Un autre constat s’impose à la fermeture de Queenie : de son autrice, Candice Carty-Williams, on veut en lire davantage.

Queenie, Candice Carty-Williams
Calmann Lévy,  février 2021, 400 pages
Prix du meilleur premier roman & Prix du livre de l’année 2020, British Books Awards

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La revanche des espèces menacées, dans un océan de bêtise

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Alors qu’on attend le troisième et ultime volet d’Un monde en pièces (tome 1 : 2018 – tome 2 : 2019), qu’il conçoit en duo avec son frère Gaspard, Ulysse Gry propose une parenthèse en forme de défouloir percutant et intelligent, dénonçant l’attitude inconsciente et suicidaire des humains vis-à-vis du milieu naturel, attitude ayant pour conséquence un malaise animal qui dépasse les bornes.

À notre époque (XXIe siècle) et non dans un futur toujours quelque peu rassurant, les animaux menacés d’extinction n’ont pas trouvé d’autre moyen pour tenter d’échapper à l’espèce humaine que de se réfugier sur un immense tas de déchets de matières plastiques flottant sur l’océan et constituant un nouveau continent (une note de bas de page en précise l’origine). Dans le même ordre d’idées, avec Des milliards de miroirs (FLBLB – 2019), Robin Cousin imaginait que la sauvegarde des animaux passait par leur mise sous d’immenses cloches permettant la reproduction, l’entretien et la préservation artificielle de leur habitat naturel. Il existe donc une sorte de mouvement de pensée qui s’inquiète de l’avenir des espèces animales, un peu comme si on devait se préparer dans un avenir proche à une situation où un nouveau Noé préparerait une arche, ce qu’Ulysse Gry illustre dans une provocation bien dans le ton de l’album. Son Front de libération des espèces menacées est dirigé par le Président Dodo (espèce malheureusement disparue) et il évoque notamment la menace qui pèse sur les abeilles, avec les conséquences dramatiques que leur disparition aurait sur nos cultures.

Le plastique, c’est fantastique

Ce slogan qui fit les beaux jours de l’industrie accompagna l’essor de cette matière devenue « irremplaçable » et emblématique de notre société de consommation. Malheureusement, on s’aperçoit bien tardivement de ses effets polluants (matière difficilement recyclable), alors qu’elle envahit les déchetteries et les décharges publiques. De plus, avec ce que nous produisons depuis des décennies, les déchets plastiques ont envahi les océans, au point que sous forme de microparticules, nous en ingurgitons des quantités non négligeables par effets indirects. Un phénomène qui ne va pas en régressant, bien au contraire. Les écologistes ont beau tirer le signal d’alarme depuis un certain temps, on n’a toujours pas trouvé de vraie solution. Il faut dire que nous sommes embarqués dans un navire un peu fou (ou incontrôlable) qui vogue sur la consommation à outrance encouragée par un système capitaliste qui agit comme une machine emballée (en plastique ?). En parallèle, le règne animal est malmené d’une façon qui apparaît de plus en plus évidente avec la disparition d’espèces sur un rythme que personne ne maîtrise. Pour la réintroduction de quelques espèces dans des zones protégées, combien d’autres disparues à tout jamais ?

Les dangers du gaz hilarant

Fort de ces constats et de quelques autres, Ulysse Gry (qui, ici, signe simplement Ulys), laisse aller son imagination fertile. Il faut quand même préciser que cette BD est issue d’une commande de Mediapart pour une campagne de sensibilisation publiée en deux livraisons successives sur le site. Le dessinateur y fustige les comportements humains du type : « Je scie joyeusement la branche sur laquelle je suis assis. » En effet, en empiétant régulièrement sur l’habitat naturel des animaux, les humains en menacent d’extinction un nombre toujours croissant. Dans ce contexte, le dessinateur se lâche complètement dans les situations qu’il imagine, sans autre souci de crédibilité (comment les animaux se nourrissent-ils sur leur île de plastique ?) que les informations qu’il donne sous forme de notes de bas de page. Celles-ci renvoient vers des publications très sérieuses, accessibles à tous. Autant dire qu’il y a de quoi s’alarmer et qu’il y a effectivement grande urgence ! Et puis, délirer sur des situations de toutes façons délirantes relève d’une certaine logique. Comme on dit parfois, mieux vaut en rire… Jusqu’à un certain point bien entendu, car si on rit en lisant cette BD, on enregistre suffisamment d’informations catastrophiques pour que le rire devienne jaune.

Esclavage et conséquences

Réfugiés sur leur continent de plastique, les espèces menacées d’extinction mènent une véritable guerre contre les humains (ce qui nous rappelle une expression du président Macron, qui restera forcément dans les annales). Pourquoi cette guerre ? Tout simplement, parce que, au train où vont les choses, les animaux risquent purement et simplement de disparaître. Peut-être pas tous. Au moins tous ceux qui ne nous servent pas directement (citée, la proportion justifie l’inquiétude). Nous voici donc au cœur du problème, avec des animaux ravalés au rang d’asservis, pour remplacer les esclaves (l’abolition de l’esclavage fut un combat de longue haleine).

Les moyens de la guérilla

Le dessinateur dénonce ici tout ce qui lui tient à cœur dans les rapports actuels entre humains et animaux. Pour qu’on sente bien qu’il s’agit d’une fantaisie, il donne (dans la grande tradition de la BD animalière), un comportement quasi humain à ses animaux, leur accordant la parole et leur faisant élaborer une véritable tactique de guérilla contre les humains. Ainsi, le pangolin et la chauve-souris sont les héros du moment pour avoir véhiculé le virus Covid-19. Et un hérisson espionnant les humains utilise son téléphone portable pour annoncer, affolé, au président Dodo : « Je confirme, ils sont juste complètement cons ». Et ce, après avoir constaté que les humains sont en train de s’auto-intoxiquer en polluant leurs villes. Et puisqu’on parle d’espion, leur plus grand est de passage sur le continent : un certain Donald Trump, annoncé comme se « faisant passer pour un humain depuis des années, et qui chaque jour prépare leur destruction ». Très drôle, car vraiment bien vu (en même temps, avec son prénom de canard…). Ulysse Gry agrémente l’album de nombreuses références qui amusent : la poignée d’irréductibles qui résiste encore et toujours à l’extinction, l’évocation d’un lama crachant au visage d’un capitaine, Le radeau de la Méduse de Géricault, le détournement d’une affiche de propagande, George Clooney dans un clip publicitaire, etc. Et il tire à boulets rouges sur de nombreux comportements humains. Ainsi, les masques qui doivent nous protéger contre la pandémie de Covid-19 : on ne sait déjà plus quoi en faire, alors que le problème des déchets radio-actifs n’est toujours pas réglé… On pourra reprocher à cette BD de partir un peu dans tous les sens par moments et de se contenter sur l’essentiel d’une suite de sketchs inégaux. Mais…

Place au direct

Je m’interromps, car notre envoyé spécial en Australie me signale qu’une multitude de souris infeste toute une région, envahissant jusqu’aux maisons et menaçant de manger tout ce qui se trouvera sous leurs dents. Qu’attend-on pour employer les grands moyens afin de les exterminer ? Inattendue et imprévisible, la troisième guerre mondiale est là ! Mais… (petite voix) les souris ne constituent pas une espèce menacée. Décidément, on nage en plein délire !

La revanche des animaux menacés, Ulysse Gry
Presque Lune éditions, 23 avril 2021, 80 pages

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L’Ascension, de Larissa Shepitko : transcender l’horreur de la guerre

Primé à Berlin en 1977, L’Ascension, ultime film de la cinéaste soviétique Larissa Shepitko, fait partie des chefs d’œuvre du cinéma de l’URSS qui sont à redécouvrir de nos jours. Par la force de sa mise en scène, Larissa Shepitko transforme un film de guerre en une œuvre mystique marquante.

Larissa Shepitko fait partie des cinéastes soviétiques injustement oubliées actuellement. Élève d’Aleksandr Dovjenko (le réalisateur de La Terre) au VGIK (l’école de cinéma moscovite), elle développera, dans les années 60 et 70, un cinéma personnel qui sera souvent confronté à la censure. Shepitko tournera en tout 6 long- métrages, incluant son film de fin d’études Chaleur torride. Les Ailes (1966), La Patrie de l’électricité (1967) et Toi et moi (1971) seront censurés par le régime brejnevien.
L’Ascension est le dernier film entièrement tourné par Larissa Shepitko. Il faillit, lui aussi, être censuré, mais le dirigeant du Parti Communiste de Biélorussie, où le film a été tourné, défendit le long-métrage auprès du Secrétaire Général du Parti. Le film fut sauvé, il fut même présenté au Festival de Berlin de 1977, où il reçut l’Ours d’or. Ensuite, Shepitko commença à travailler sur un nouveau projet, Les Adieux à Matiora, mais elle mourut prématurément, en 1979, d’un accident de voiture et c’est son mari, Elem Klimov (futur réalisateur de Requiem pour un massacre), qui acheva le film.

L’Ascension se présente comme un film de guerre sur la Grande Guerre Patriotique, un des genres les plus populaires du cinéma soviétique des années 70 (et toujours un des genres préférés du cinéma russe contemporain). Seulement, nous sommes loin des productions à la gloire de l’Armée Rouge. Ici, il n’y a pas de reconstitution onéreuse de grands combats, pas de tanks, pas de multitude de figurants.
Dans L’Ascension, la guerre est surtout prise dans ses enjeux moraux. Le conflit est principalement intérieur. Et deux personnages suffisent à en montrer les enjeux.
Dans une Biélorussie figée par l’hiver, une troupe de partisans essaie d’échapper à des troupes du Reich. Deux des combattants soviétiques, Rybak et Sotnikov, sont envoyés chercher de la nourriture. Ils arrivent dans une ferme dont le chef a collaboré avec les troupes allemandes (avait-il le choix ?). Ils y prennent un mouton mais, sur le chemin du retour, ils sont capturés par les soldats du Reich. Sotnikov est blessé.
Contrairement aux films officiels, Shepitko filme des personnages qui ne sont pas guidés par leurs idéaux politiques. Aucun d’eux, à aucun moment, ne dit agir pour le bien de la grande patrie soviétique. C’est le sacrifice, le don de soi, qui sert souvent de repère moral pour les personnages. Dans ce contexte de guerre, alors que les privations sont intenses (on se nourrit de quelques graines), donner le peu que l’on a peut vite prendre des allures de sacrifice. Shepitko va s’intéresser grandement à ce qui, au début, ressemble à des petits gestes. Certains donnent aux enfants leur ration de nourriture. Rybak, sur le chemin vers la ferme, explique qu’il a été sauvé par une famille qui l’avait caché, au péril de sa vie.
La guerre est donc, avant tout, le contexte de choix moraux dont le sacrifice de soi est le plus extrême. C’est ainsi que, arrêté et torturé par les Allemands et leurs collaborateurs, Sotnikov ne dira rien alors que Rybak lâchera des noms. Le débat qui suit est essentiel. D’un côté, Rybak affirme qu’il veut simplement vivre, ne pas mourir ; de l’autre, Sotnikov a un idéal plus élevé : il ne sert à rien de continuer à vivre si c’est en trahissant ses idéaux. Vivre en n’étant pas fidèle à soi-même, c’est ne pas se survivre. C’est, finalement, être mort.
La réalisation de Shepitko va alors opérer, progressivement, un glissement formidable. Cherchant à prendre sur lui la faute des autres, à se désigner comme traître pour enlever la faute de son compagnon, Sotnikov devient une figure christique qui cherche à donner sa vie pour sauver les personnages qui sont autour de lui. Cette comparaison est encore renforcée par la présence à ses côtés de Rybak, qui lui assume le rôle de Judas. Suivront un chemin de croix, puis une splendide scène de pendaison qui justifiera le titre du film.

Mais ce chemin vers l’ascension, suivi par Sotnikov, n’est pas le chemin emprunté par les autres. Dans ce film, Shepitko décrit chaque personnage séparément. Par des plans fixes aussi superbes que terribles, elle scrute le regard de ses personnages. On y lit les peurs, les incertitudes.
L’Ascension est un film très corporel. La caméra insiste sur les corps de ses personnages, en particulier le corps blessé, malade, de Sotnikov. Dans cette œuvre mystique, l’esprit et le corps ne sont pas séparés.
La mise en scène de Shepitko est très expressive. Les sentiments des personnages s’impriment sur l’écran. Le décor, figé dans le gel, reflète volontiers la terreur finale d’un Rybak harcelé par sa conscience.
Ce qu’il faut noter, c’est que jamais Shepitko ne condamne qui que ce soit. Ainsi, il ne faut pas oublier que Rybak, le traître, passe les deux premiers tiers du film à tenter de sauver Sotnikov. La cinéaste analyse les réactions de personnages placés dans une situation extrême, elle montre ce qu’est, pour elle, l’héroïsme, mais sans pour autant rejeter la faute sur les autres (à part peut-être Portnov, l’ancien chef de chœur qui dirige les interrogatoires et n’hésite pas à torturer une de ses anciennes élèves ; le personnage, glacial, est interprété à merveille par Anatoli Solonitsyne, celui qui fut Andreï Roublev pour Tarkovski).
Larissa Shepitko fait un film esthétiquement travaillé. Son noir et blanc est très contrasté, jetant d’un coup les personnage de l’ombre à la lumière. Ce choix est, bien entendu, symbolique d’un film sur l’ombre et la lumière. Certains plans font penser à des tableaux ; Sotnikov, vers la fin, semble sorti tout droit d’une icône.
L’Ascension est donc un film où la réalisation transforme littéralement une sordide histoire de délation en un récit où l’héroïsme transcende un individu ordinaire. Tout cela par la force d’une mise en scène lyrique et mystique parfaitement maîtrisée. Un film à redécouvrir.

L’Ascension : fiche technique
Titre original : Восхождение, Voskhozhdenie
Réalisation : Larissa Shepitko
Scénario : Larissa Shepitko, Youri Klepikov
Interprètes : Boris Plotnikov (Sotnikov), Vladimir Glostioukhin (Rybak), Anatoli Solonitsyne (Portnov)
Musique : Alfred Schnittke
Photographie : Vladimir Tchoukhnov, Pavel Lebechev
Montage : Valeria Belova
Société de production et de distribution : MosFilm
Date de sortie en France : novembre 1977
Genre : guerre, drame
Durée : 110 minutes
URSS – 1977

Night in Paradise de Park Hoon-Jung : l’étincelle de la vengeance

Night in Paradise n’est pas un film qui se complait dans la nuance. Radical dans sa prise de position, balayant toute trace de subtilité, le film tire son épingle du jeu en jonglant entre le drame et le film de gangster.

Entre des scènes de bagarres et de tueries à la violence sèche spectaculaire, sanglante et sans compromis, notamment dans son introduction et dans son climax final,  Night in Paradise va parfois littéralement changer d’atmosphère pour laisser libre cours à sa contemplation dramatique et à la mise en scène de moments du quotidien. Après avoir vengé la mort de sa soeur et de sa nièce, un gangster (Tae-Gu) se met en retrait durant une semaine sur l’ile de Jeju, et y rencontre une femme (Jae-Yeon) à qui il ne reste que quelques semaines à vivre. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que sa tête va bientôt être mise à prix par des personnes qu’il ne soupçonnait pas.

De prime abord, Night in Paradise comprend tous les codes du film de gangster, avec cet univers bien particulier, visible par exemple dans New World (Park Hoon-Jung) ou A Bittersweet Life (Kim Jee-Woon) : des hommes en costumes cravates, décor sombre, un mutisme sourd, de grands banquets aux moeurs solennelles, des morts, un code d’honneur bafoué, de la manipulation et une violence vengeresse remarquée. La recette n’est pas révolutionnaire, mais a le mérite d’exister, et d’être filmée avec soin. La première secousse sanguinolente qui se déroule dans un sauna est graphiquement et esthétiquement extrêmement frappante, et démontre toutes les qualités graphiques du film.

Mais entre cette introduction et le climax final, il y a donc un film qui continue sa route et qui dévie un peu de son origine première. Night in Paradise délaisse un tant soit peu l’univers des mafieux, même si ce dernier reste à l’écran, et trace sa route dans les affres du drame, voire du road movie mélo. Se cachant dans une maison sur l’ile de Jeju, Tae-Gu fait la connaissance de Jae-Yeon et de son oncle. Jeune et mystérieuse, taciturne, habile avec une arme à feu, elle dissimule en elle une violence qui ne va pas dépareiller avec le contexte environnant. Certes, pendant ce milieu du film où le tempo baisse, où les deux personnages apprennent à cohabiter, à faire face dans un moment difficile, à rester en vie malgré l’envie de fuite, Night in Paradise perd en intensité et en véracité, parfois provoquée par l’omniprésence de violons mielleux et superficiels.

Alors certes, Park Hoon-Jung ne détient pas le même talent pour créer ce genre de moments suspendus comme peut les écrire Lee Chang-Dong (Burning) ou faire naitre une mélancolie dévastatrice comme peut la faire éclore Takeshi Kitano (Hana-Bi), mais le cinéaste arrive pourtant à sublimer les décors extérieurs pour donner un vrai souffle à cette « expédition » aux allures de western et les deux acteurs donnent un minimum de poésie à cette rencontre fortuite, qui ressemble plus à une marche funèbre à deux, plutôt qu’à un coup de foudre amoureux. Et en ce sens, Jeon Yeo-Bin est le réel atout de Night in Paradise : avec son regard dans le vague, son air désabusé, elle amène un aspect mortifère et viscéral à une oeuvre qui n’en demandait pas tant, à l’image de la tuerie finale (puis du plan final), où son « reflet » suicidaire prend le pas dans une violence sans pareille. Night in Paradise est un film hybride qui tente, explore, à défaut de tout réussir, et contient son lot de moments de grâce épidermique pour faire accrocher au projet. 

Bande Annonce – Night in Paradise

Synopsis : Alors qu’il se cache sur l’île de Jeju après une violente tragédie, un truand dont la vie est mise à prix se lie d’amitié avec une femme en proie à ses propres démons.

Fiche Technique – Night in Paradise

Réalisateur : Park Hoon-Jung
Scénario : Park Hoon-Jung
Casting: Tae-goo Eom, Jeon Yeo-bin, Cha Seung-Won…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 2h12
Genre: Drame/Gangster
Date de sortie :  9 avril 2021

 

Betty de Claude Chabrol : ses retrouvailles avec Simenon

Betty ,  le quarante-cinquième film de Claude Chabrol, est un film réussi : juste, sans aucun artifice, il se nourrit de l’étude de caractère des deux protagonistes, deux femmes qui sont liées l’une à l’autre presque malgré elles. Un film sans vraiment d’intrigue qui nous touche pourtant profondément.

Le Plaisir 

 Dans l’immense catalogue de l’œuvre de Claude Chabrol, Betty (1992) est un  film qui suit de près Madame Bovary (1991), et on pourrait être amené à penser que ce n’est pas le fruit du hasard. Tous deux adaptations d’une œuvre littéraire, ils se font d’une certaine manière un écho réciproque au travers des personnages de Betty et d’Emma, des femmes intrinsèquement malheureuses au sein de la grande bourgeoisie qu’elles ont choisi d’épouser en même temps qu’elles ont choisi leurs époux respectifs. Car tout au long des nombreuses décennies que compte sa carrière, Chabrol ne va jamais perdre de vue l’analyse féroce qu’il fait en filigrane de ce milieu.

Un soir de pluie, Betty (interprétée par une Marie Trintignant qui eut sans doute ici le meilleur rôle de sa carrière brutalement brisée), passablement ivre, suit un inconnu vers Le Trou,  un autre endroit où boire à foison. L’homme, en réalité un drogué habitué du Trou, disparaît dans les arrière-cuisines, et la laisse continuer à s’enivrer seule jusqu’à l’évanouissement. Laure (immuable Stéphane Audran), l’amante du patron, l’emmène alors avec elle à l’hôtel où elle réside, un autre établissement du patron.

Le film se poursuit alors dans de savants flash-backs qui s’enchâssent plus ou moins, qui permettent à Laure et au spectateur de comprendre la trajectoire qui a mené sa protégée jusque-là. La linéarité temporelle est loin d’être respectée, et c’est un montage qui a tout son intérêt pour garder l’attention du spectateur dans un film où l’intrigue ne sort pas de deux lieux, Le Trou et l’hôtel Trianon. Même si le personnage principal est celui de Betty, celui de Laure est également primordial. Habitant deux chambres d’hôtel qui communiquent par une porte intérieure, les deux femmes sont de même comme les deux éléments d’un vase communicant : les malheurs de Betty, qu’on finit par appréhender dans leur globalité, sont comme aspirées par Laure, et l ‘énergie de Laure, une femme forte, la veuve d’un notable lyonnais influent et la maîtresse d’un homme jeune, prospère et vigoureux, se transmet à son tour à la jeune femme.

Betty est un électron libre qu’aucun carcan ne peut contenir. Alors qu’Emma Bovary se consume d’abord en rêveries romantiques pour s’échapper du milieu bourgeois et ennuyeux de Charles, certes pour mieux sauter dans l’infidélité, Betty, quant à elle, a toujours été attirée par l’amour physique, avant et pendant son mariage. Ses traumatismes d’enfance n’y sont pas pour rien. La cruauté de son milieu bourgeois rigide et surfait (absence de contact avec des enfants confiés à la nurse, hégémonie de « la générale », une belle-mère omniprésente, etc.) n’aide en rien à ce qu’elle trouve un sens plus vrai, plus profond  à une vie malmenée depuis l’enfance, et ne fait qu’accentuer son errance.

Betty est un film qui résume le mieux tout ce qu’il y a de plus chabrolien : l’étude de caractère. Mais plus encore que ses autres films, cette étude ne s’assoit sur aucune intrigue sous-jacente. Pas de serial killer, ni de criminel sanguinaire pris d’un coup de folie. Ici, l’intime des deux personnages se suffit à lui-même pour faire avancer le film (ou le faire reculer dans le temps d’ailleurs, dans les scènes de flash-backs). Le passé et le présent de Betty, de Laure, et de Betty et Laure suffit amplement au cinéaste pour nourrir son œuvre. Bien que ne connaissant pas le livre de Simenon dont est adapté ce film, on peut tout à fait imaginer que Chabrol s’est aligné à ce dernier dans son envie d’épure. Même la description de la bourgeoisie lyonnaise semble se faire plutôt en creux que de manière frontale. On en voit davantage les effets sur Betty que les manifestations ; le peu qu’il montre est largement suffisant pour comprendre, même s’il s’apparente un peu au cliché.

Betty est un très bon cru de Chabrol, qui a toute sa place dans cette rétrospective, synthétisant tout ce qui fait le sel de son cinéma, et profitant de toute la maturité d’un cinéaste après près de cinquante films, même si ces derniers n’ont pas tous trouvé le succès commercial ou critique.

 

Betty– Bande annonce

 

 

Betty – Fiche technique

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, adaptation de G. Simenon
Interprétation : Marie Trintignant (Betty Etamble), Stéphane Audran (Laure), Jean-François Garreaud (Mario), Yves Lambrecht (Guy Etamble), Christiane Minazzoli (Madame Etamble), Pierre Vernier (Le médecin), Nathalie Kousnetzoff (Odile), Pierre Martot (Frédéric), Thomas Chabrol (Schwartz), Yves Verhoeven (Philippe)
Photographie : Bernard Zitzermann
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Producteurs: Marin Karmitz
Maisons de production : MK2 Production
Distribution (France) : MK2 Diffusion
Récompenses : Meilleure actrice, Festival de Taormina : Marie Trintignant
Durée : 103 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  19 Février 1992
France – 1992

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4

Concrete cowboy : le western au secours du drame social

Depuis le 2 avril, Netflix nous propose de voir Concrete cowboy, un drame social construit sur un système de références renvoyant au western, et interprété, entre autres, par Idris Elba. Un film un peu déséquilibré, qui fait des propositions intéressantes mais, hélas, ne sort pas des sentiers battus.

Premier long métrage de Ricky Staub, Concrete Cowboy est typiquement le genre de film que l’on aimerait apprécier plus, mais dont la qualité reste limitée. Comme Chloé Zhao l’a démontré récemment, le mélange de drame social et d’un western adapté au monde contemporain peut donner de très beaux films, à la fois émouvants et révélateurs sur la société états-unienne actuelle.
Le film débute à Detroit, ville symbole, depuis quelques années, du fin fond du désespoir social aux États-Unis. Sobrement, quelques messages laissés sur un répondeur défilent pendant le générique, nous apprenant que le jeune Cole va sans doute être viré du lycée, une fois de plus, pour cause de violence. Une façon de nous plonger tout de suite en plein cœur de l’action, sans perdre de temps en préambules lourdeaux. En règle générale, le rythme du film restera certes lent, mais jamais ennuyeux. Ricky Staub parvient à aller à l’essentiel sans se perdre en route.
Cole, quant à lui, a tout du personnage typique du drame social : un jeune paumé dans un milieu (géographique et social) sans avenir. Et une mère dépassée, n’ayant pas d’autre solution que de confier son ado de fils à un père dont on devine qu’il n’a pas été très présent pour l’éducation de sa progéniture.
Arrivent alors des images qui, à elles seules, suffisent à donner la mesure du désespoir de Cole, débarqué, en pleine nuit, dans un quartier sensible d’une ville qu’il ne connaît pas, errant de lieu en lieu avec ses bagages encombrants. Le sentiment d’abandon se ressent alors dans chaque plan.
Le récit reste, hélas, globalement très convenu. Le père, sévère mais juste. La découverte de la valeur du travail. L’intégration dans une communauté. Le tiraillement entre les décisions justes et raisonnables (travailler auprès des cowboys) ou les actes déraisonnables et dangereux (glander toute la nuit avec le cousin Smush, apprenti trafiquant qui navigue dans des eaux très troubles).
Autres lieux communs : le quartier est le lieu où s’exercent différentes formes de violence. Violence physique du conflit entre gangs. Violence sociale quand les autorités de la villes cèdent à la gentrification, et cherchent à récupérer ces quartiers que leur politique urbaine a ignorés pendant si longtemps, le tout pour loger les nouvelles générations de hipsters.
Il est cependant intéressant de constater que, même si le film ne sort pas des sentiers très balisés du genre, cela n’empêche pas Concrete cowboy d’être une œuvre qui se regarde avec plaisir, sans le moindre temps mort. Ricky Staub façonne une réelle empathie avec ses personnages. Les sentiments qui se dégagent du film sont vraiment touchants. Et le spectateur se laisse porter par ce récit, certes prévisible, mais bien rythmé et interprété.

La belle idée, c’est donc d’intégrer dans ce drame social… des chevaux ! Harp, le père de Cole, est un cowboy. Rien que cela peut surprendre : l’image du cowboy, que l’on attache aux grands espaces, à Monument Valley et aux troupeaux infinis, est ici plongée, dépaysée, dans un quartier délabré d’une des villes les plus à l’Est du pays.
Cependant, cela n’empêche pas Ricky Staub de jouer subtilement avec les codes du genre : solidarité des cowboys, histoires racontées autour du feu de camp, et surtout cet éternel conflit entre les cowboys marginaux et les sédentaires qui ne veulent pas de leur intrusion sur leurs terres. Parce que Concrete cowboy parvient à actualiser habilement cet éternel conflit à l’origine de bien des westerns, entre ceux qui n’ont que leurs chevaux et les “propriétaires” de la ville, souvent assistés par les autorités.
Mais l’Amérique urbaine du XXIème siècle n’est plus le monde en construction du XIXème. L’Amérique n’est plus la terre des cowboys. Ils sont menacés de partout. Les plus lucides ont déserté les cowboys pour entrer dans la police. Cependant, l’univers western conserve la puissance de son imaginaire. Les chevaux constituent toujours un rêve d’ailleurs, un rêve de vie plus simple. Même Smush, qui semble parfaitement adapté à cet univers urbain, rêve d’un ranch où il pourrait s’occuper de chevaux. Le milieu du western reste le monde de la liberté, l’antithèse de l’univers du déterminisme social. Ce qui se joue là est donc une libération, un affranchissement par rapport à l’enfermement où se trouve Cole (et les autres).

Mais le film ne se contente pas d’employer les chevaux comme de simples références à l’univers du western. Ils ont d’autres rôles à jouer.
D’abord ils constituent une sorte de rituel de passage à l’âge adulte pour Cole, qui apprend à se responsabiliser en s’occupant d’eux. De plus, ils lui montrent une voie dans laquelle il pourrait s’engouffrer, une voie plus “saine” que celle des glandouilles avec les dealers du coin.
Ricky Staub instaure même une assimilation entre les chevaux et les humains. Un des chevaux s’appelle Little, en souvenir du petit frère de Paris, mort brutalement. Nessie, quant à elle, fait un parallèle entre les chevaux et les esclaves du XIXème siècle :

“Nous, les noirs, on disait qu’un cheval n’est pas fait pour être dominé, mais pour être libre”.

C’est cette question de la liberté qui, finalement, occupe le centre du film.
Concrete cowboy en fait un film certes sans grandes surprises, mais qui se laisse voir d’une façon agréable.

Concrete cowboy : bande annonce

Concrete cowboy : fiche technique.

Réalisation : Ricky Staub
Scénario : Ricky Staub, Dan Walser
Interprètes : Idris Elba (Harp), Caleb McLaughlin (Cole), Jharrel Jerome (Smush), Lorraine Toussaint (Nessie)
Montage : Luke Ciarrocchi
Photographie : Minka Farthing-Kohl
Musique : Kevin Matley
Production : Tucker Tooley, Lee Daniels, Idris Elba, Dan Walser
Sociétés de production : Waxylu Films, Neighborhood Film Co., Green Door Pictures
Société de distribution : Netflix
Durée : 111 minutes
Genre : drame, western
Date de sortie : 2 avril 2021
Etats-Unis – 2021

Une Bible et un fusil, avec John Wayne et Katharine Hepburn, en DVD

Sorti 6 ans après Cent dollars pour un shérif (True Grit), John Wayne reprend son rôle de Rooster Cogburn et se trouve confronté à Katharine Hepburn dans Une Bible et un fusil, de Stuart Millar, que l’on peut retrouver en DVD chez Sidonis Calysta.

En 1969, Rooster Cogburn a été le personnage principal du western de Henry Hathaway sorti en France sous le titre 100 dollars pour un shérif, d’après le roman de Charles Portis ; 40 ans plus tard sortira le remake True Grit, réalisé par les frères Coen. Mais entre les deux est également sorti un autre film, réalisé par Stuart Millar : Une Bible et un fusil.
Comme dans le film de Hathaway, le shérif borgne est, pour la seconde fois, interprété par John Wayne. Un John Wayne qui n’hésite pas à cabotiner pour dessiner un personnage haut en couleur de vieux célibataire à la gâchette facile et fortement porté sur la boisson.
Un homme qui ne représente plus l’image que la justice veut donner d’elle-même. Voilà pourquoi, dès le début du film, Rooster Cogburn est, purement et simplement, “remercié”. Pour sa défense, le marshal affirme que, sur les 64 personnes sur lesquelles il a tiré ces dernières années, seules 60 en sont mortes… Argument qui, on ne sait pourquoi, n’a pas l’air de convaincre le juge…
C’est pourtant ce même juge (interprété, lui aussi, par un vétéran du cinéma hollywoodien, John McIntire) qui reviendra chercher Cogburn pour lui confier une nouvelle mission. Un convoi militaire a été attaqué et un chargement de nitroglycérine a été dérobé. Le suspect du crime est un certain Hawk qui, avec sa bande, va sans doute se diriger vers une banque.
Sur son chemin, Rooster Cogburn va rencontrer une religieuse, Eula Goodnight, qui avait fondé une communauté évangélique auprès d’une tribu indienne, et dont le père a été assassiné par Hawk. Elle s’impose dans ce trajet la poursuite du criminel.

Une Bible et un fusil est un des très rares films réalisés par Stuart Millar, qui avait plutôt fait ses preuves dans la production (il fut le producteur du Prisonnier d’Alcatraz, de John Frankenheimer, de Que le meilleur l’emporte, de Franklin J. Schaffner, et surtout de Little Big Man, d’Arthur Penn). Il signe ici une réalisation classique, sans véritable génie mais en solide artisan.
Le film tient principalement à l’alternance savamment dosée entre scènes d’action et scènes humoristiques.
En effet, le duo John Wayne/Katharine Hepburn fonctionne à merveille, et constitue l’intérêt majeur du film. Les deux acteurs cabotinent joyeusement, font les “vieilles canailles” et misent tout sur le “duo contrasté mais complémentaire” (un peu comme dans un buddy movie).
Le côté “film d’action” est réussi également. Au lieu de ménager un grand affrontement final, Stuart Millar nous propose plutôt des combats parsemés tout au long du film et qui permettent d’échapper à l’ennui. De surcroît, le “méchant”, Hawk, apparaît toujours plus impitoyable et insupportable au fil du film.
De plus, comme il se doit, le western est tourné dans de superbes décors et le cadre lui-même change régulièrement, évitant ainsi les effets de stagnation.
En bref, Une Bible et un fusil est calibré pour être un très bon divertissement.
En plus, il faut bien dire que les ultimes films de John Wayne ont une saveur particulière. Une Bible et un fusil est l’antépénultième film du Duke : après celui-ci, il ne tournera plus que Brannigan et Le Dernier des géants. Or, ces derniers films (c’est le cas aussi du film précédent, Un silencieux au bout du canon) insistent beaucoup sur l’image du vieil homme incompatible avec le nouveau monde. Avec sa capacité à tirer avant de poser des questions et son attirance immodérée pour l’alcool, Rooster Cogburn est un homme de l’ancien monde, un de ces personnages que le nouveau monde ne veut plus voir (mais dont il a encore besoin, quoi qu’il en dise).

Le DVD
Le film est présenté dans une belle copie, qui sait rendre hommage aux superbes décors naturels de l’Oregon où le film a été tourné.
Côté compléments, nous avons d’abord une présentation du film par Jean-François Giré, que les amateurs des “westerns de légendes” chez Sidonis Calysta connaissent parfaitement. Clair, concis et instructif, il nous présente la carrière de Stuart Millar, il nous précise que Une Bible et un fusil n’est pas à proprement parler une suite de 100 dollars pour un shérif mais simplement une autre aventure avec le même personnage. Enfin, Jean-François Giré fait l’apologie du titre français et le resitue dans le contexte social états-unien.
Mais le complément qui nous a le plus ému est, sans conteste, la rarissime interview donnée par Katharine Hepburn à Clive James pour la BBC en 1985. Rarissime parce que l’actrice, très discrète sur sa vie privée, parle ici de sa famille, de sa carrière, de sa vie (tout en restant toujours pudique). Un très beau moment de télévision.

Caractéristiques du DVD
Version Française
Version Originale
Sous-titres Français
Couleurs
Format 16/9 2.39
Durée du film : 103 minutes

Compléments de programme
Présentation du film par Jean-François Giré (15 minutes)
Clive James rencontre Katharine Hepburn (49 minutes).

Une Bible et un fusil : bande annonce

La Manière Forte, une référence du buddy movie, en DVD et Blu-ray

Les éditions Rimini nous permettent de revoir La Manière Forte, de John Badham, une des références du buddy movie, avec James Woods et Michael J. Fox.

En quelques films, John Badham a acquis un statut de solide artisan façonneur de films cultes. Si, depuis plus de vingt ans maintenant, le cinéaste britannique, désormais octogénaire, est cantonné à la télévision (où il réalise, entre autres, des épisodes des séries Supernatural, Siren ou Arrow), c’est au cinéma qu’il s’est fait un nom en signant La Fièvre du Samedi soir, WarGames ou Étroite surveillance (ainsi que sa suite, Indiscrétion assurée).
La Manière forte est un de ces films qui ont acquis un statut culte. Le principe est simple : c’est celui du buddy movie réunissant deux personnages opposés. L’un est un policier brutal, au langage volontiers grossier, adepte de cette manière forte qui donne son titre au film. D’autant plus qu’il est engagé corps et âme dans une enquête où il dit poursuivre un tueur sadique, le “videur fou” (Party Crasher en VO, surnom qui s’explique lorsqu’on le voit jouer à un jeu vidéo).
L’autre personnage s’appelle Nick Lang ; c’est un acteur spécialisé dans les films décérébrés à grand spectacle, ce qui lui réussit bien. Mais, comme souvent, le voici pris par le désir de montrer l’étendue de son talent dans “un rôle sérieux”. Un rôle de policier, par exemple. Et, pour être plus réaliste, il veut passer quelques jours auprès d’un vrai policier. Et bien entendu, c’est sur John Moss que ça tombe.
Le duo va, bien entendu, être explosif. Contrecarrant l’ordre qui lui a été donné de ne pas s’engager dans la moindre action dangereuse, John Moss va continuer à rechercher le tueur, mettant ainsi en danger son “coéquipier” (car l’acteur tient à être là de façon anonyme). Et Nick Lang, à peine sorti de son milieu ultra-protégé, va se retrouver en plein quartier “sensible”, ou encore obligé de s’opposer à des délinquants qui s’attaquent aux usagers du métro.
Évidemment, tout va opposer les deux hommes. L’acteur est aussi raffiné et sensible que le policier est rude. L’un est une parodie du Hollywood branché des années 80, l’autre une parodie du gros dur solitaire. Le film ne cache pas sa volonté d’être avant tout un divertissement mêlant habilement comédie et action : il ne faut pas chercher ici une quelconque profondeur psychologique.
Sur le plan de l’action, La Manière Forte est une belle réussite. Les scènes d’action se multiplient, dès la scène d’ouverture (comme il se doit dans ce type de production). Les cascades sont spectaculaires, le rythme est soutenu.
L’une des grandes réussites du film réside dans son casting. Dans le commentaire audio qui figure parmi les bonus, nous apprenons que (comme c’est souvent le cas) le film a été écrit pour deux acteurs qui ne sont ni James Woods, ni Michael J. Fox. Il est possible d’affirmer qu’alors, le film aurait été complètement différent. Woods et Fox habitent tous deux leur rôle à la perfection. Mais celui qui sort vraiment du lot, c’est Stephen Lang, qui a ici son premier grand rôle (un rôle qui le marquera, puisque par la suite sa carrière cinématographique se fera en immense partie dans des rôles de méchants inquiétants).
Enfin, la Manière Forte nous propose aussi une mise en abîme du cinéma. Plusieurs scènes ont un rapport direct avec le cinéma, comme cette course-poursuite qui se termine dans un cinéma jouant le film de Nick Lang. Badham établit alors un parallèle entre les scènes d’action sur l’écran et les scènes d’action “réelles”. La mise en abîme est poussée jusqu’au bout, puisque le générique final du film est… le générique du film fait par Nick Lang d’après son expérience dans la police, alors que les “vrais” policiers sont relégués au rang de spectateurs, comme nous.

Le DVD
Le film est présenté avec deux compléments de programme.
Le premier est un bref entretien (d’une vingtaine de minutes) entre Rania Griffete et Stéphane Chevalier sur le sujet des buddy movie. Il s’agit alors d’inscrire le film La Manière Forte dans la continuité du genre, au milieu de films comme L’Arme fatale ou 48 heures.
L’autre compléments de programme est le commentaire audio du film par son réalisateur, John Badham, et son producteur, Rob Cohen (qui a aussi tourné quelques scènes en tant que directeur de la seconde équipe ; c’est le même Rob Cohen qui avait déjà produit Les Sorcières d’Eastwick, de George Miller, ou L’Emprise des ténèbres, de Wes Craven, et qui réalisera par la suite Cœur de Dragon, Daylight ou le premier Fast and Furious). Ils reviennent sur le tournage des scènes, le choix des acteurs, le rôle des techniciens, et citent de nombreuses anecdotes de tournage.

Caractéristiques du DVD :
Audio français ou anglais
Sous-titres français
Dolby Digital 2.0
Format 16/9 compatible 4/3
Format d’origine 1.85 respecté
Durée 111 minutes

Compléments de programme
Commentaire audio de John Badham, Rob Cohen et Daniel Kremer
Une Ode au Buddy Movie, avec Rania Griffete et Stéphane Chevalier (21 minutes)

La Manière Forte : bande annonce

« Perfect Blue » en steelbook et combo DVD/blu-ray

Le long métrage d’animation Perfect Blue, de Satoshi Kon, bénéficie aujourd’hui d’une édition de prestige en steelbook et combo DVD/blu-ray (association Kazé/Arcadès). On aurait toutefois apprécié la voir nantie de suppléments plus substantiels.

Jean Renoir déclarait à propos du cinéma qu’il « consiste à s’approcher de la vérité des hommes, et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes ». On pourrait prolonger sa pensée en arguant qu’il s’agit certes de concevoir une « part de gâteau » à la Hitchcock ou de « sculpter l’espace » tel que le décrit David Cronenberg, mais aussi de sonder les tréfonds de l’être, d’extirper des fosses communes tous les attributs humains, parfois d’apparence insignifiante, qui y demeurent engloutis. Perfect Blue semble s’accrocher à cette conception du septième art comme un moustique à son lampadaire. Il instaure un récit tapissé de doubles fonds et de sous-entendus et préfère au jaillissement incontrôlé d’images une étude de caractère subtile, d’une profondeur abyssale.

Les plus crédules entreront dans le film de Satoshi Kon comme dans un magasin de confiseries, appâtés par des images de chanteuses acidulées aux chorégraphies réglées comme du papier à musique. La rupture de ton n’en est finalement que plus cruelle. Car tout se passe comme si la moindre oscillation rapprochait un peu plus Mima, la jeune héroïne, d’un enfer terrestre caractérisé par la folie et la perdition. Après avoir pris congé de la chanson, jugée trop « éphémère », elle choisit d’embrasser une carrière d’actrice aux exigences encore insoupçonnées. La transition, douloureuse, s’accompagne des doutes et écueils de circonstance. Bientôt assaillie de visions cauchemardesques, puis hantée par le désarroi, Mima se trouve en outre harcelée par un fan dérangé et mêlée à une série de crimes atroces. Entre exploration introspective et scènes macabres, Perfect Blue engage alors une étourdissante mise en abîme psychologique, doublée d’un discours sur le cinéma qui n’est pas sans rappeler, parmi tant d’autres, le Snake Eyes d’Abel Ferrara, réalisé quelques années plus tôt.

Sous ses dehors d’animé pour adultes, Perfect Blue suit la voie des thrillers sensoriels et psychologiques de Brian De Palma ou Roman Polanski. Le cerveau humain y est retors, scruté dans ses recoins les plus sombres, incapable de prévenir ou décrypter ses propres fêlures. Après avoir tourné une scène de viol à lourde charge émotionnelle, Mima va progressivement s’isoler, jusqu’à sombrer dans une paranoïa orchestrée en orfèvre, à coups de fausses pistes et de vraies failles. Alors qu’elle campe une tueuse en série au cinéma, elle voit ses proches disparaître dans des meurtres sadiques, ce qui éveille chez elle un sentiment diffus de culpabilité et des soupçons de schizophrénie. Où se situe la frontière intangible entre la fiction et la réalité ? Jusqu’à quel point sa reconversion professionnelle l’a-t-elle « souillée » ? Ce thème du dédoublement, de la dualité identitaire, éminemment hitchcockien, va se conjuguer à ce qui ressemble fort au giallo de Dario Argento, le tout exposé à la lumière d’allusions multiples – reflets, jeux de miroir, rêves, hallucinations, boucles temporelles, indistinction grandissante entre le réel et le virtuel (en ce y compris l’Internet embryonnaire).

C’est par ces éléments moteurs, essentiellement d’ordre psychologique, que Perfect Blue donne véritablement sa pleine mesure. Cérébral, inquiétant, teinté de désespoir et parfois onirique, le film de Satoshi Kon épingle la société du spectacle, le vedettariat et tout ce qui constitue traditionnellement leur bras armé : l’aliénation médiatique, l’autonomie des fantasmes, l’otakisme et ses fans hystériques, les agents névrosés… Mima n’est finalement qu’un énième pavé jeté dans la mare : en se confondant tour à tour avec un meurtrier, un fan déçu ou un ersatz d’elle-même, elle appuie une juxtaposition de points de vue qui brouille le récit autant qu’elle éclaire les torsions de réalité, induites par une psyché fragile et par les éruptions brutales du monde du divertissement. « J’aime bien me connecter sur ton site, j’ai l’impression d’être relié à ton existence », voilà peut-être la phrase-clef de Perfect Blue, celle qui dévoile le mieux la mécanique artificielle qui semble continuellement chercher à se brancher sur un réel de plus en plus trouble.

BONUS

Si techniquement, peu de choses peuvent être reprochées à cette édition, nous sommes davantage dubitatifs quant aux suppléments proposés. Ceux-ci sont au nombre de quatre, parmi lesquels le trailer japonais et les archives d’enregistrement du morceau « Angel of the Heart ». Les deux bonus les plus intéressants sont ainsi constitués des entretiens avec le réalisateur Satoshi Kon et l’actrice Junko Iwao, qui prête sa voix à Mima. Il faut toutefois en relativiser la portée.

Satoshi Kon l’avoue lui-même : « J’ai l’impression de raconter n’importe quoi. » Et effectivement, le cinéaste japonais ne semble pas des plus concernés par l’interview, même s’il explique que lors de ce « très long voyage », son « premier travail en tant que réalisateur », il s’est un peu perdu dans détails, à force de vouloir tout contrôler avec minutie. Il s’en est certes remis à ses animateurs, mais la cohérence de l’ensemble, plus que les fulgurances occasionnelles, fut au centre de ses attentions. Il revient aussi sur le caractère volontairement abscons de cette « mise en abyme ». La question de scènes additionnelles afin de démystifier l’intrigue a été posée et finalement écartée, ce qui semble ravir Satoshi Kon, qui déclare trouver le film déjà trop explicite en l’état. Sur la distribution des rôles, il explique que l’audition s’est déroulée par cassettes et qu’il ne savait rien des comédiens qu’il sélectionnait.

Pour Junko Iwao, ce rôle-phare a été difficile. Elle avoue avoir été déterminée, mais embarrassée par les scènes de violence. Elle établit des ponts entre son parcours personnel et celui de Mima : Perfect Blue a été pour elle un défi semblable à la reconversion professionnelle de l’héroïne du film. Elle déclare aussi avoir eu quelques difficultés à jouer les scènes plus intenses, malgré l’encadrement dont elle a fait l’objet.

Trailer : Perfect Blue (Kazé/Arcadès)

Fiche technique

Rapport de forme : 1.85:1
Classé : Interdit aux moins de 12 ans
Dimensions du colis : 17.6 x 13.7 x 1.7 cm; 170 grammes
Réalisateur : Kon Satoshi
Format : Couleur, Cinémascope
Durée : 1 heure et 30 minutes
Date de sortie : 6 avril 2021
Sous-titres : Français
Langue : Japonais (DTS-HD 5.1), Français (DTS-HD 5.1), Japonais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0)
Studio  : Kazé Animation
ASIN : B08QWBY153
Nombre de disques : 2

Note des lecteurs0 Note
3.5

Magic : Anthony Hopkins en Jeff Panacloc détraqué

En tant que réalisateur, Richard Attenborough explore en 1978 pour la première et unique fois un genre cinématographique inattendu : le thriller. Oublié car occulté par les fresques historiques et biopics qui ont fait la gloire du cinéaste, Magic n’a pourtant rien d’un ratage farfelu d’un artiste qui aurait simplement ressenti une envie d’expérimentation aux ambitions modestes. Pour sa troisième collaboration avec Anthony Hopkins, Attenborough lui offre enfin un premier rôle, et pas des moindres. Bien avant d’interpréter le célèbre docteur Lecter, Sir Hopkins campe dans ce film un ventriloque dont la schizophrénie se mue bientôt en folie meurtrière. Retour sur un film de genre au charme intact… et sacrément flippant.

Si la carrière de metteur en scène de Richard Attenborough est surtout connue pour ses grandes fresques, tantôt marquées par la guerre (Un pont trop loin, Le Temps d’aimer, Ah Dieu ! que la guerre est jolie), tantôt dédiées à des portraits historiques (Gandhi, Les Griffes du lion, Cry Freedom, Chaplin), le Britannique s’est aussi laissé tenter, de temps en temps, par des projets radicalement différents. Si ceux-ci ont sans doute joué le rôle d’une certaine « récréation », il serait néanmoins injuste de les négliger, et Magic en est la démonstration évidente. Pour son quatrième opus, Attenborough franchit l’Atlantique pour la première fois, en 1978. Le film est porté par le producteur Joseph E. Levin et le célèbre scénariste William Goldman (auquel on doit notamment Butch Cassidy et le Kid et Marathon Man), qui adapte ici son propre roman, publié deux ans plus tôt. Même si les deux hommes ont récemment collaboré avec Attenborough sur le classique Un pont trop loin (1977), leur premier choix se porte sur Norman Jewison, qui souhaite confier le rôle principal à Jack Nicholson. Le projet ne se concrétise pas et, après avoir considéré d’autres candidats, Levin et Goldman finissent par le proposer à Attenborough, qui accepte.

Le choix de l’interprète principal est d’autant plus un coup de génie qu’à l’époque, il était risqué. Le rôle de Corky Withers (et la voix de la marionnette Fats) est en effet très complexe. Anthony Hopkins n’a jamais tourné aux Etats-Unis et il n’est pas encore très célèbre. Le comédien gallois a en effet débuté sa carrière au cinéma à peine dix ans plus tôt, et il n’a joué jusqu’alors qu’une seule fois un rôle principal (dans Commando pour un homme seul/1971). Mais Attenborough est confiant : il a déjà dirigé Hopkins deux fois (dans Les Griffes du lion et Un pont trop loin) et a perçu son immense talent. Peut-être Hopkins bénéficie-t-il également de la confiance de Levin après avoir déjà collaboré avec lui sur Le Lion en hiver en 1968. Le monde du cinéma est petit : ce dernier film avait été écrit par… James Goldman, le frère de William ! Autant dire que sur le plateau de Magic, c’est un peu l’heure des retrouvailles.

Magic, c’est l’histoire de Charles « Corky » Withers, un magicien dont la pratique est handicapée par son caractère introverti et qui, sur les conseils de son mentor, devient ventriloque. Il fait de sa marionnette, baptisée Fats, l’exact opposé de lui-même. Fats est blagueur, dragueur, vulgaire et extraverti. Quelques années plus tard, le « duo » inventé par Corky remporte un tel succès que son agent, Ben Greene (Burgess Meredith), parvient à lui obtenir sa propre émission télévisée. C’est le moment où Corky, pris de panique face à ce succès qu’il est incapable de gérer, fuit New York sur un coup de tête et part se réfugier dans les montagnes Catskill, où il a grandi. Il y retrouve Peggy Ann Snow (Ann-Margret), son amour de lycée qui s’occupe tant bien que mal d’un camp de vacances, complètement désert hors-saison. Alors que Corky parvient à séduire cette belle femme malheureuse dans son mariage, on ne tarde pas à se rendre compte que Corky n’a pas fui uniquement par peur du succès. Son alter ego Fats prend en effet de plus en plus le dessus sur lui, le poussant à commettre des actes irréparables…

A partir d’un thème universel et maintes fois exploité (le dédoublement de personnalité entre l’individu timide et l’artiste excentrique), Magic déploie un scénario relativement prévisible digne d’une bonne série B, ce qu’accentuent le choix remarquable des décors réels et la musique composée par Jerry Goldsmith. Deux choses permettent toutefois au film de viser plus haut. D’abord, la mise en scène d’Attenborough, parfaitement secondé par son chef opérateur Victor Kemper (Un après-midi de chien, Husbands, Le Dernier Nabab…). Le duo fait preuve d’une efficacité redoutable, optant tantôt pour l’épure (la lumière crue et parcimonieuse lors de la scène dans le lac, par exemple), tantôt pour quelques effets astucieux de mise en scène qui jettent le doute quant à la nature réelle de Fats (est-il vraiment en vie ?) et nous font sursauter à plusieurs moments.

La deuxième raison qui explique le succès du film est sa distribution, au premier rang de laquelle il y a bien sûr Sir Anthony Hopkins. On l’oublie souvent aujourd’hui, mais Corky Withers fut certainement LE premier grand rôle de composition de Hopkins. Le comédien s’est livré à un énorme travail de préparation, une méthode qu’il fit sienne durant toute sa carrière. Non seulement a-t-il adopté l’accent américain, mais il a aussi appris la ventriloquie. En effet, Hopkins interprète réellement la voix de Fats durant tout le film, une prouesse incroyable lorsqu’on se rend compte de la place qu’occupe la marionnette dans le film. Mieux encore, fidèle au script qui supposait un dédoublement de personnalité, le comédien a attribué à Fats une identité (une voix, un accent, une manière de parler, une attitude) totalement différente de celle de Corky. Bref, l’acteur joue deux rôles distincts, et souvent en même temps ! Un vrai tour de force et le résultat d’un travail important, qui empêche la prémisse du film de tourner au grotesque, lui conférant au contraire un aspect de plus en plus terrifiant au fur et à mesure que Corky s’enfonce dans la folie meurtrière. Cerise sur le gâteau, la place imposante de Hopkins dans le film ne l’empêche pas d’avoir des partenaires très convaincants pour lui donner la réplique : l’impresario Greene joué par Burgess Meredith, grand acteur (Des souris et des hommes, Le Jour du fléau ou bien sûr Rocky) et élève de l’Actors Studio, au style reconnaissable entre mille, et Ann-Margret, comédienne d’origine suédoise moins célèbre mais au talent indéniable. On se souvient d’elle notamment dans L’Amour en quatrième vitesse (Viva Las Vegas), en 1964, où elle interprète elle-même plusieurs duos avec Elvis Presley – elle eut également une carrière musicale respectable.

On peut donc résumer Magic à un thriller relativement conventionnel (même si la figure du ventriloque est originale), mais transcendé par un metteur en scène, des équipes techniques et des comédiens inspirés et aux choix justes, qui lui confèrent des qualités méritant assurément sa redécouverte.

Synopsis : l’illusionniste Corky Withers rencontre le succès à partir du jour où il introduit dans son spectacle une marionnette à son image, nommée Fats. Ventriloque, Corky détourne l’attention du public grâce aux plaisanteries de Fats : autant Corky est gentil et effacé, autant Fats est vulgaire et agressif. Bientôt possédé par sa marionnette, celle-ci l’entraîne à commettre des actes diaboliques et meurtriers.

SUPPLÉMENTS 

Il y a à boire et à manger dans les suppléments proposés par Rimini Editions. On passera rapidement sur une interview télévisée d’Anthony Hopkins datée de la sortie du film, qui ne dure qu’une poignée de minutes et est traduite en direct (!) de l’espagnol par l’intervieweur bilingue, ainsi que sur les tests maquillages d’Ann-Margret qui ne passionneront que les fans obsessionnels, ou encore la bande-annonce et les spots promotionnels télévisés. L’interview radio de Hopkins, datée de 1978 également, est un peu plus intéressante, mais en trois minutes, on n’apprend forcément pas grand-chose. Le seul bonus digne de ce nom de la version DVD du film consiste en une interview de 2006 du directeur de la photo Victor Kemper. Si ce dernier nous renseigne sur les choix visuels et de lumière de Magic, il s’étend aussi sur la direction d’Attenborough, marquée par la confiance témoignée vis-à-vis de ses collaborateurs, ainsi que sur les comédiens, Hopkins en tête. On ne peut que conseiller aux lecteurs de se procurer plutôt (si possible) la version Blu-ray, qui contient un bonus supplémentaire, Fats et ses amis, une histoire de la ventriloquie. Il s’agit d’une interview de près de 30 minutes du ventriloque Dennis Alwood, qui forma Hopkins à la ventriloquie et participa au tournage en tant que spécialiste (il contribua notamment à la conception de la marionnette Fats). Comme l’indique le titre, Alwood y résume l’histoire de la ventriloquie, depuis ses premiers « praticiens » célèbres du milieu du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, en passant par les nombreuses « stars » du milieu et la place du ventriloque au cinéma. Il s’agit clairement du complément le plus intéressant au film. On ne peut qu’être déçus en constatant qu’aucun bonus plus récent n’a pu être trouvé ou conçu spécialement pour cette édition. La place de l’œuvre dans la filmographie de Richard Attenborough, par exemple, aurait bien mérité une analyse, ou une interview récente d’Anthony Hopkins aurait pu être proposée. Précisons que, ne l’ayant pas reçu, nous ne pouvons juger de la qualité du livret de 24 pages (« Maudit Pantin ») qui accompagne la sortie. Qu’à cela ne tienne, le master haute définition du film est suffisamment bon pour mériter notre intérêt à lui seul.

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Interview Anthony Hopkins (1978)
  • Interview radio Anthony Hopkins (1978)
  • Interview de Victor Kemper, directeur de la photo (2006)
  • Tests maquillages Ann-Margret (1978)
  • Fats et ses amis, une histoire de la ventriloquie
  • Bande-annonce
  • Spots TV
  • Livret « Maudit Pantin » (24 pages)

Magic : Bande-annonce

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4

Emmaüs d’Alessandro Baricco : la foi en question

Alessandro Baricco nous livre un récit inspiré de sa jeunesse avec Emmaüs, sorti en 2012 chez Gallimard, court roman traitant de la dualité entre foi et désirs charnels.

L’histoire d’Emmaüs se concentre autour de cinq personnages, une bande de quatre amis d’un côté avec le Narrateur, Bobby, Luca et Le Saint et puis de l’autre une jeune femme attirante et mystérieuse surnommée Andre. Les garçons sont de fervents croyants, catholiques, ils ont un groupe de musique ensemble et jouent à l’église pendant la messe, ils s’occupent également de personnes malades à l’hôpital de leur quartier (ce qui était vraiment le cas de l’auteur dans son adolescence). Cependant, l’apparition d’Andre dans leur vie va chambouler leur amitié et remettre leur foi en question.

Il y a beaucoup de symbolisme et de références bibliques dans l’histoire, sans que cela soit redondant. Au contraire, ces références permettent de mieux appréhender la psychologie des personnages. Andre représente la pécheresse par excellence, la femme libre et désirable qui « croque » les hommes. Une certaine aura l’entoure et elle fascine les quatre amis qui sont d’ailleurs tous amoureux d’elle. À la manière de la Genèse, on pourrait dire que son arrivée dans la vie de ces personnages va chambouler leur « paradis », représenté par l’insouciance de la jeunesse, et que petit à petit elle sera le départ d’un enchaînement malheureux d’événements.

Le thème de la remise en cause et du questionnement de la foi est bien sûr très présent dans le roman mais Alessandro Baricco arrive excellemment à rendre compte de la perte de l’innocence et du passage à l’âge adulte. Dans un style simple mais touchant, il donne vie à des personnages fouillés, complexes, dont le narrateur nous expose les facettes sombres. L’auteur n’hésite pas à laisser des parts d’ombres à certains moments de la narration pour revenir plus tard les éclairer, ou non. C’est surtout grâce aux réflexions du narrateur et à notre entrée dans sa psyché que le roman gagne en profondeur, certains passages comme celui cité en dessous nous montrent à quel point Emmaüs est un grand livre.

En fait moi, cela ne m’était jamais venu à l’esprit que son père était malade – et la vérité, aussi étrange soit-elle, est que Luca non plus n’avait jamais imaginé rien de tel : cela donne une idée de comment nous sommes faits. Nous avons une confiance aveugle en nos parents, ce que nous voyons à la maison est le juste et sage cours des choses, le protocole de ce que nous considérons comme une santé mentale. Nous adorons nos parents pour cette raison – ils nous maintiennent à l’abri de toute anormalité. Ainsi il est impossible d’envisager qu’eux, les premiers, puissent être une anomalie – une maladie.
Il n’existe pas de mères malades, elles sont seulement fatiguées. Les pères n’échouent jamais, ils sont parfois nerveux. Une certaine tristesse, que nous préférons ignorer, revêt de temps en temps la forme de pathologies qui doivent avoir des noms, mais nous ne les prononçons pas entre nous. Le recours aux médecins est gênant et, au besoin, relativisé par le choix de professionnels amis de la famille, guère plus que des confidents. Là où il faudrait l’agression d’un psychiatre, on préfère l’amitié débonnaire du docteur qu’on connaît depuis des lustres – tout aussi triste.

Pour nous aussi laisser une part de mystère à ce roman, nous n’en dirons pas plus, et nous invitons à le découvrir en espérant qu’il vous plaira autant qu’à nous.

 

Emmaüs, Alessandro Baricco

Gallimard, novembre 2012, 144 pages