Magic : Anthony Hopkins en Jeff Panacloc détraqué

En tant que réalisateur, Richard Attenborough explore en 1978 pour la première et unique fois un genre cinématographique inattendu : le thriller. Oublié car occulté par les fresques historiques et biopics qui ont fait la gloire du cinéaste, Magic n’a pourtant rien d’un ratage farfelu d’un artiste qui aurait simplement ressenti une envie d’expérimentation aux ambitions modestes. Pour sa troisième collaboration avec Anthony Hopkins, Attenborough lui offre enfin un premier rôle, et pas des moindres. Bien avant d’interpréter le célèbre docteur Lecter, Sir Hopkins campe dans ce film un ventriloque dont la schizophrénie se mue bientôt en folie meurtrière. Retour sur un film de genre au charme intact… et sacrément flippant.

Si la carrière de metteur en scène de Richard Attenborough est surtout connue pour ses grandes fresques, tantôt marquées par la guerre (Un pont trop loin, Le Temps d’aimer, Ah Dieu ! que la guerre est jolie), tantôt dédiées à des portraits historiques (Gandhi, Les Griffes du lion, Cry Freedom, Chaplin), le Britannique s’est aussi laissé tenter, de temps en temps, par des projets radicalement différents. Si ceux-ci ont sans doute joué le rôle d’une certaine « récréation », il serait néanmoins injuste de les négliger, et Magic en est la démonstration évidente. Pour son quatrième opus, Attenborough franchit l’Atlantique pour la première fois, en 1978. Le film est porté par le producteur Joseph E. Levin et le célèbre scénariste William Goldman (auquel on doit notamment Butch Cassidy et le Kid et Marathon Man), qui adapte ici son propre roman, publié deux ans plus tôt. Même si les deux hommes ont récemment collaboré avec Attenborough sur le classique Un pont trop loin (1977), leur premier choix se porte sur Norman Jewison, qui souhaite confier le rôle principal à Jack Nicholson. Le projet ne se concrétise pas et, après avoir considéré d’autres candidats, Levin et Goldman finissent par le proposer à Attenborough, qui accepte.

Le choix de l’interprète principal est d’autant plus un coup de génie qu’à l’époque, il était risqué. Le rôle de Corky Withers (et la voix de la marionnette Fats) est en effet très complexe. Anthony Hopkins n’a jamais tourné aux Etats-Unis et il n’est pas encore très célèbre. Le comédien gallois a en effet débuté sa carrière au cinéma à peine dix ans plus tôt, et il n’a joué jusqu’alors qu’une seule fois un rôle principal (dans Commando pour un homme seul/1971). Mais Attenborough est confiant : il a déjà dirigé Hopkins deux fois (dans Les Griffes du lion et Un pont trop loin) et a perçu son immense talent. Peut-être Hopkins bénéficie-t-il également de la confiance de Levin après avoir déjà collaboré avec lui sur Le Lion en hiver en 1968. Le monde du cinéma est petit : ce dernier film avait été écrit par… James Goldman, le frère de William ! Autant dire que sur le plateau de Magic, c’est un peu l’heure des retrouvailles.

Magic, c’est l’histoire de Charles « Corky » Withers, un magicien dont la pratique est handicapée par son caractère introverti et qui, sur les conseils de son mentor, devient ventriloque. Il fait de sa marionnette, baptisée Fats, l’exact opposé de lui-même. Fats est blagueur, dragueur, vulgaire et extraverti. Quelques années plus tard, le « duo » inventé par Corky remporte un tel succès que son agent, Ben Greene (Burgess Meredith), parvient à lui obtenir sa propre émission télévisée. C’est le moment où Corky, pris de panique face à ce succès qu’il est incapable de gérer, fuit New York sur un coup de tête et part se réfugier dans les montagnes Catskill, où il a grandi. Il y retrouve Peggy Ann Snow (Ann-Margret), son amour de lycée qui s’occupe tant bien que mal d’un camp de vacances, complètement désert hors-saison. Alors que Corky parvient à séduire cette belle femme malheureuse dans son mariage, on ne tarde pas à se rendre compte que Corky n’a pas fui uniquement par peur du succès. Son alter ego Fats prend en effet de plus en plus le dessus sur lui, le poussant à commettre des actes irréparables…

A partir d’un thème universel et maintes fois exploité (le dédoublement de personnalité entre l’individu timide et l’artiste excentrique), Magic déploie un scénario relativement prévisible digne d’une bonne série B, ce qu’accentuent le choix remarquable des décors réels et la musique composée par Jerry Goldsmith. Deux choses permettent toutefois au film de viser plus haut. D’abord, la mise en scène d’Attenborough, parfaitement secondé par son chef opérateur Victor Kemper (Un après-midi de chien, Husbands, Le Dernier Nabab…). Le duo fait preuve d’une efficacité redoutable, optant tantôt pour l’épure (la lumière crue et parcimonieuse lors de la scène dans le lac, par exemple), tantôt pour quelques effets astucieux de mise en scène qui jettent le doute quant à la nature réelle de Fats (est-il vraiment en vie ?) et nous font sursauter à plusieurs moments.

La deuxième raison qui explique le succès du film est sa distribution, au premier rang de laquelle il y a bien sûr Sir Anthony Hopkins. On l’oublie souvent aujourd’hui, mais Corky Withers fut certainement LE premier grand rôle de composition de Hopkins. Le comédien s’est livré à un énorme travail de préparation, une méthode qu’il fit sienne durant toute sa carrière. Non seulement a-t-il adopté l’accent américain, mais il a aussi appris la ventriloquie. En effet, Hopkins interprète réellement la voix de Fats durant tout le film, une prouesse incroyable lorsqu’on se rend compte de la place qu’occupe la marionnette dans le film. Mieux encore, fidèle au script qui supposait un dédoublement de personnalité, le comédien a attribué à Fats une identité (une voix, un accent, une manière de parler, une attitude) totalement différente de celle de Corky. Bref, l’acteur joue deux rôles distincts, et souvent en même temps ! Un vrai tour de force et le résultat d’un travail important, qui empêche la prémisse du film de tourner au grotesque, lui conférant au contraire un aspect de plus en plus terrifiant au fur et à mesure que Corky s’enfonce dans la folie meurtrière. Cerise sur le gâteau, la place imposante de Hopkins dans le film ne l’empêche pas d’avoir des partenaires très convaincants pour lui donner la réplique : l’impresario Greene joué par Burgess Meredith, grand acteur (Des souris et des hommes, Le Jour du fléau ou bien sûr Rocky) et élève de l’Actors Studio, au style reconnaissable entre mille, et Ann-Margret, comédienne d’origine suédoise moins célèbre mais au talent indéniable. On se souvient d’elle notamment dans L’Amour en quatrième vitesse (Viva Las Vegas), en 1964, où elle interprète elle-même plusieurs duos avec Elvis Presley – elle eut également une carrière musicale respectable.

On peut donc résumer Magic à un thriller relativement conventionnel (même si la figure du ventriloque est originale), mais transcendé par un metteur en scène, des équipes techniques et des comédiens inspirés et aux choix justes, qui lui confèrent des qualités méritant assurément sa redécouverte.

Synopsis : l’illusionniste Corky Withers rencontre le succès à partir du jour où il introduit dans son spectacle une marionnette à son image, nommée Fats. Ventriloque, Corky détourne l’attention du public grâce aux plaisanteries de Fats : autant Corky est gentil et effacé, autant Fats est vulgaire et agressif. Bientôt possédé par sa marionnette, celle-ci l’entraîne à commettre des actes diaboliques et meurtriers.

SUPPLÉMENTS 

Il y a à boire et à manger dans les suppléments proposés par Rimini Editions. On passera rapidement sur une interview télévisée d’Anthony Hopkins datée de la sortie du film, qui ne dure qu’une poignée de minutes et est traduite en direct (!) de l’espagnol par l’intervieweur bilingue, ainsi que sur les tests maquillages d’Ann-Margret qui ne passionneront que les fans obsessionnels, ou encore la bande-annonce et les spots promotionnels télévisés. L’interview radio de Hopkins, datée de 1978 également, est un peu plus intéressante, mais en trois minutes, on n’apprend forcément pas grand-chose. Le seul bonus digne de ce nom de la version DVD du film consiste en une interview de 2006 du directeur de la photo Victor Kemper. Si ce dernier nous renseigne sur les choix visuels et de lumière de Magic, il s’étend aussi sur la direction d’Attenborough, marquée par la confiance témoignée vis-à-vis de ses collaborateurs, ainsi que sur les comédiens, Hopkins en tête. On ne peut que conseiller aux lecteurs de se procurer plutôt (si possible) la version Blu-ray, qui contient un bonus supplémentaire, Fats et ses amis, une histoire de la ventriloquie. Il s’agit d’une interview de près de 30 minutes du ventriloque Dennis Alwood, qui forma Hopkins à la ventriloquie et participa au tournage en tant que spécialiste (il contribua notamment à la conception de la marionnette Fats). Comme l’indique le titre, Alwood y résume l’histoire de la ventriloquie, depuis ses premiers « praticiens » célèbres du milieu du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, en passant par les nombreuses « stars » du milieu et la place du ventriloque au cinéma. Il s’agit clairement du complément le plus intéressant au film. On ne peut qu’être déçus en constatant qu’aucun bonus plus récent n’a pu être trouvé ou conçu spécialement pour cette édition. La place de l’œuvre dans la filmographie de Richard Attenborough, par exemple, aurait bien mérité une analyse, ou une interview récente d’Anthony Hopkins aurait pu être proposée. Précisons que, ne l’ayant pas reçu, nous ne pouvons juger de la qualité du livret de 24 pages (« Maudit Pantin ») qui accompagne la sortie. Qu’à cela ne tienne, le master haute définition du film est suffisamment bon pour mériter notre intérêt à lui seul.

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Interview Anthony Hopkins (1978)
  • Interview radio Anthony Hopkins (1978)
  • Interview de Victor Kemper, directeur de la photo (2006)
  • Tests maquillages Ann-Margret (1978)
  • Fats et ses amis, une histoire de la ventriloquie
  • Bande-annonce
  • Spots TV
  • Livret « Maudit Pantin » (24 pages)

Magic : Bande-annonce

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