Emmaüs d’Alessandro Baricco : la foi en question

Alessandro Baricco nous livre un récit inspiré de sa jeunesse avec Emmaüs, sorti en 2012 chez Gallimard, court roman traitant de la dualité entre foi et désirs charnels.

L’histoire d’Emmaüs se concentre autour de cinq personnages, une bande de quatre amis d’un côté avec le Narrateur, Bobby, Luca et Le Saint et puis de l’autre une jeune femme attirante et mystérieuse surnommée Andre. Les garçons sont de fervents croyants, catholiques, ils ont un groupe de musique ensemble et jouent à l’église pendant la messe, ils s’occupent également de personnes malades à l’hôpital de leur quartier (ce qui était vraiment le cas de l’auteur dans son adolescence). Cependant, l’apparition d’Andre dans leur vie va chambouler leur amitié et remettre leur foi en question.

Il y a beaucoup de symbolisme et de références bibliques dans l’histoire, sans que cela soit redondant. Au contraire, ces références permettent de mieux appréhender la psychologie des personnages. Andre représente la pécheresse par excellence, la femme libre et désirable qui « croque » les hommes. Une certaine aura l’entoure et elle fascine les quatre amis qui sont d’ailleurs tous amoureux d’elle. À la manière de la Genèse, on pourrait dire que son arrivée dans la vie de ces personnages va chambouler leur « paradis », représenté par l’insouciance de la jeunesse, et que petit à petit elle sera le départ d’un enchaînement malheureux d’événements.

Le thème de la remise en cause et du questionnement de la foi est bien sûr très présent dans le roman mais Alessandro Baricco arrive excellemment à rendre compte de la perte de l’innocence et du passage à l’âge adulte. Dans un style simple mais touchant, il donne vie à des personnages fouillés, complexes, dont le narrateur nous expose les facettes sombres. L’auteur n’hésite pas à laisser des parts d’ombres à certains moments de la narration pour revenir plus tard les éclairer, ou non. C’est surtout grâce aux réflexions du narrateur et à notre entrée dans sa psyché que le roman gagne en profondeur, certains passages comme celui cité en dessous nous montrent à quel point Emmaüs est un grand livre.

En fait moi, cela ne m’était jamais venu à l’esprit que son père était malade – et la vérité, aussi étrange soit-elle, est que Luca non plus n’avait jamais imaginé rien de tel : cela donne une idée de comment nous sommes faits. Nous avons une confiance aveugle en nos parents, ce que nous voyons à la maison est le juste et sage cours des choses, le protocole de ce que nous considérons comme une santé mentale. Nous adorons nos parents pour cette raison – ils nous maintiennent à l’abri de toute anormalité. Ainsi il est impossible d’envisager qu’eux, les premiers, puissent être une anomalie – une maladie.
Il n’existe pas de mères malades, elles sont seulement fatiguées. Les pères n’échouent jamais, ils sont parfois nerveux. Une certaine tristesse, que nous préférons ignorer, revêt de temps en temps la forme de pathologies qui doivent avoir des noms, mais nous ne les prononçons pas entre nous. Le recours aux médecins est gênant et, au besoin, relativisé par le choix de professionnels amis de la famille, guère plus que des confidents. Là où il faudrait l’agression d’un psychiatre, on préfère l’amitié débonnaire du docteur qu’on connaît depuis des lustres – tout aussi triste.

Pour nous aussi laisser une part de mystère à ce roman, nous n’en dirons pas plus, et nous invitons à le découvrir en espérant qu’il vous plaira autant qu’à nous.

 

Emmaüs, Alessandro Baricco

Gallimard, novembre 2012, 144 pages

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Flora Sarrey
Flora Sarreyhttps://www.lemagducine.fr/
Biberonnée au cinéma depuis toujours, je suis passionnée par les films danois et asiatiques. Egalement férue de littérature et rock'n'roll.

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.