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« Le Luxe de l’indépendance » : de la liberté d’éditer

Julien Lefort-Favreau est professeur de littérature française et d’études culturelles. Il publie aux éditions Lux un opuscule sur l’indépendance éditoriale s’intéressant tant aux cas particuliers d’Actes Sud, La Fabrique ou P.O.L qu’à l’écosystème du livre dans sa globalité.

L’indépendance est une notion vague et flottante. Elle peut être esthétique, politique ou commerciale, voire – dans le meilleur des cas – les trois simultanément. Elle demeure cependant relative et tributaire d’un écosystème (agents, journalistes, librairies, etc.) qui la préfigure et l’encadre autant qu’il la conditionne. Pierre Bourdieu a en son temps évoqué une scission du champ littéraire, confrontant valeur commerciale et symbolique, produits marchands de masse et avant-gardistes de niche. Dans Merchants of Culture, le sociologue John B. Thompson se réapproprie la terminologie de Bourdieu et identifie cinq types de capitaux inhérents à la chaîne du livre : économique, humain, social, intellectuel et symbolique. Ces distinctions théoriques sous-tendent l’essai de Julien Lefort-Favreau et guident sa réflexion. Ce dernier note, dans un énoncé édifiant : « L’indépendance est donc le nom d’un compromis entre les discours et l’argent ; mais aussi entre un idéal, celui de diffuser l’art et les idées, et un système économique qui y fait obstacle ; plus encore, entre un secteur économique, celui de l’édition, qui fonctionne de manière relativement archaïque dans certaines de ses franges, et le capitalisme de plateforme ; finalement, entre différents pôles de ce secteur économique (le secteur éditorial et les indépendants). »

Plusieurs cas particuliers permettent de mieux appréhender les imbrications en jeu. Prenons l’exemple d’Actes Sud, qui a l’habitude de revendiquer une indépendance dont son régionalisme et ses origines modestes constitueraient autant de preuves irréfutables. Julien Lefort-Favreau rappelle à raison que le groupe arlésien a un chiffre d’affaires de 65 millions d’euros, une tendance éditoriale généraliste et qu’elle cherche davantage à « délocaliser le pouvoir plutôt qu’à l’abolir », comme en témoignent ses nombreuses acquisitions. Si la pluralité de ses collections lui offrent un capital symbolique indéniable, sa place centrale dans l’économie d’Arles et ses quelque milles nouveautés par an en font un mastodonte tentaculaire assez loin de l’image que l’on se fait d’une petite structure indépendante engagée politiquement ou se plaçant à l’avant-garde littéraire. Autre cas intéressant, celui de P.O.L. Bien qu’inféodé à Gallimard et titulaire de prix littéraires, l’éditeur parisien continue de fonctionner sans comité de lecture et avec une indépendance esthétique sans cesse renouvelée. Pour Gallimard, P.O.L constitue une caution intellectuelle et symbolique forte, mais aussi un centre d’expérimentation important. Julien Lefort-Favreau fait par ailleurs état de « zones intermédiaires » aménagées dans son catalogue. Pour subsister, la maison d’édition a besoin de certains auteurs plus « classiques » tels qu’Emmanuel Carrère.

Le « luxe de l’indépendance » jeté en pâture dès le titre de l’ouvrage passe aussi par un principe de péréquation interne aux catalogues : certains ouvrages rentables subventionnent de fait d’autres moins rémunérateurs et parfois plus avant-gardistes. La librairie indépendante constitue également un maillon essentiel de la chaîne, mais, comme le démontre amplement Julien Lefort-Favreau, elle fait les frais d’un processus de gentrification qui touche certains centres urbains. Et l’auteur de rappeler qu’en 2010, on comptait dix fois moins de librairies à New York qu’après la Seconde guerre mondiale. L’opuscule réserve en outre une place de choix à Éric Hazan et André Schiffrin, « emblèmes d’une radicale indépendance ». Leur histoire et leur opposition commune à la concentration éditoriale font l’objet d’un chapitre spécifique. Le premier est le fondateur des éditions La Fabrique, connues pour leur autonomie engagée et critique. Quant au second : « Ce que Schiffrin raconte dans ses livres, c’est le récit de la désintégration de l’indépendance. D’abord de la sienne comme éditeur, puis, plus largement, de l’indépendance éditoriale au sein de groupes qui, jusque-là, garantissaient une forme de liberté. Et de manière générale, de l’indépendance intellectuelle, à mesure que la censure économique érode la liberté d’expression. »

Dans ses conclusions, Julien Lefort-Favreau ne se montre pas des plus optimistes. Il souligne que « la censure du commerce est plus puissante que jamais et […] fragilise dangereusement l’écosystème ». « Il n’est pas trop tard, mais presque. Ce livre est né d’un sentiment diffus, et pourtant persistant, que la culture est sur le point d’être engloutie dans un vortex d’algorithmes. » Il en appelle enfin aux aides publiques, à la formation de sociétés sans but lucratif, à la lutte contre la gentrification et à la pérennité de l’ensemble des acteurs du livre. « La défense de l’indépendance n’est pas une responsabilité que l’éditeur assume individuellement, sinon elle devient vite un vain idéal personnel. Ce n’est pas l’indépendance de chaque agent du champ qui compte : c’est celle de l’ensemble des intervenants du champ éditorial. »

Le Luxe de l’indépendance, Julien Lefort-Favreau
Lux, mars 2021, 168 pages

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La Marge et le Norm : le couple qui épouse tout, dans Fargo (J et E Coen, 1996)

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Fargo, Minnesota, hiver 96, extérieur jour, au petit matin. Marge Gunderson, cheffe de la police locale, enceinte jusqu’aux dents dégaine son latte et vient enquêter sur un double meurtre au bord d’une route enneigée. Une journée bien moins belle que la routine.

Synopsis : Un vendeur de voitures d’occasion endetté fait enlever sa femme par deux petites frappes afin de toucher la rançon qui sera versée par son richissime beau-père. Mais le plan ne va pas résister longtemps à l’épreuve des faits et au flair d’une policière enceinte, Marge Gunderson.

Un couple du matin

Quand le téléphone sonne très tôt chez un policier, on attend qu’il saute de son lit, embarque son holster au vol et grimpe dans sa voiture en oubliant son café sur le toit, sans un au-revoir à la femme qui veut le quitter secrètement à cause de ses horaires impossibles. A Fargo, Marge se réveille, lentement, surprise. Puis Norm, porté par l’énergie d’un nounours se redresse lui aussi et annonce, sentencieux « tu dois manger quelque chose » En effet, à 5 heures du matin, une femme enceinte ne doit pas partir le ventre vide, et ceux qui ont essayé de s’y opposer ne sont plus là pour en parler. Marge lui demande de se recoucher, Norm insiste, il ne se recouchera pas tant qu’il n’aura pas préparé le petit déjeuner, ingurgité par sa compagne. Il se pose en face d’elle, ils déjeunent tous les deux dans leur petite cuisine. La séquence, filmée posément dévoile un matin de tous les jours, sans personnalité. Et pourtant, les frères Coen ici filment de l’amour. Pas de dialogues, très peu, une phrase ou deux, un couple qui déjeune. C’est rien. Et tout à la fois.

Attention à la Marge

Norm et Marge sont des marginaux dans le cinéma hollywoodien. Pas de roucoulades, de passion effrénée, aucun artifice. Le mari peint et fait la cuisine, elle lui apporte des vers de terre entre deux burgers au boulot, pour aller à la pêche. Ils regardent la télé ensemble le soir dans le lit, les yeux vides. A la fin du film, ils se disent « je t’aime ». Quand elle sort de sa voiture où on lui présente la scène de meurtre, on voit la femme souriante, pétillante, qui laisse le temps aux mauvais esprits de la trouver godiche. Elle se pose, écoute son adjoint, regarde les corps, et déflore l’enquête en 5 minutes. Un grand personnage féminin naît à l’écran, interpelle tous les regards qui n’étaient pas prêts à voir cela. Les frères Coen, dont le mari de Frances McDormand, Joel, osent cette mise en scène loufoque ramenant le polar à plus de raison, par et pour des personnages qui ressemblent à des personnes. On peut croiser une Marge à tous les coins de rues.

Tout est Norman

On ne l’appelle que Norm pendant tout le film, un diminutif pas très élégant. C’est le genre de gars qu’on peut voir posé sur une chaise, qui ne décrochera pas plus de deux trois mots, mais qui sera là. Une scène est assez intrigante dans Fargo, les fans du film en parlent encore (ici en anglais) hors du récit et du temps. En cours d’enquête, une parenthèse voit Marge retrouver un ancien camarade de classe, Mike Yanagita, la draguant très lourdement lors d’un repas en lui racontant des bobards très sinistres. Il l’a vue à la télé, souhaitait la revoir et parler des anecdotes du lycée en lui faisant du rentre-dedans. Le moment est malaisant, gênant, l’homme tombe en sanglots quand Marge le démasque et le repousse aimablement, mais fermement. L’homme se ressaisit, retourne à sa place. Elle, elle est expressive, toujours à l’aise, jamais déstabilisée. Et dans cette scène innocente, elle comprend que les autres mentent, que tous ne sont pas aussi purs, et elle construit aussi son couple en aimant l’absent. C’est aussi dans ces moments-là que les couples se façonnent.

Du bon côté du miroir

Norm Gunderson est joué par John Caroll Lynch qui apporte à ce mari débonnaire et discret la juste présence magnifiant sa femme. En sous-jeu, l’acteur répond trait pour trait à la direction d’acteur choisie pour Frances McDormand. On pourrait le croire penaud, lourdaud, plouc, mais il est là. Il vient manger avec elle, lui prépare son petit déjeuner et lui dit qu’il l’aime, en méritant de l’entendre en retour. Norm est l’anti-mâle alpha, restant à la maison, ceinturé d’une belle brioche. Il a besoin d’être rassuré par sa femme, d’avoir son avis. Norm est le complément parfait de Marge, un personnage écrit aussi finement qu’elle, pour une des rares fois où le couple est mis en scène comme une entité abstraite. Marge n’a pas besoin d’action, il lui faut un port d’attache. Norm ne bronche pas, acquiesce et rassure par sa seule présence. C’est ainsi qu’il fait bien plus de bien dans le monde que tous les mâles reaganiens de la décennie qui a vu ce couple émerger, en présentant sa simple et banale normalité : c’est elle qui est à l’écran quand les accords de harpe résonnent à la fin de Fargo, devenu classique, construisant un des couples de fiction les plus purs que le cinéma américain ait montré. C’est sa façon de résister aux chasseurs de prime, aux rustres et aux scripts peu inspirés, et c’est à ce prix que sa beauté s’est dessinée.

Bande-annonce

Les couples mixtes : l’amour au-delà des barrières ethniques

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Suite à la récente Saint-Valentin, où l’amour se déclare, se décline et se célèbre, LeMagduCine revient sur les couples marginaux du septième art. Depuis toujours, l’amour combat les frontières, qu’elles soient géographiques, morales, politiques, raciales ou sociétales. Le cinéma témoigne largement de ces histoires de coeur contrariées, critiquées, jugées répréhensibles ou interdites, et ce en particulier pour les couples mixtes, où les deux partenaires appartiennent à différentes ethnies. De La flèche brisée à Pocahontas, Devine qui vient dîner… à Loving, les films sont devenus un vecteur essentiel d’évolution des mœurs, d’acceptabilité sociale et de lutte contre le racisme.

Analyse.

Le couple blanc(he) – noir(e) : une union réprouvée encore abordée

Le cinéma américain traite régulièrement du racisme, sujet qui a marqué l’histoire des États-Unis et reste encore d’actualité. En mettant en scène des couples mixtes, il a contribué à lever les tabous en prônant la tolérance et l’amour dans les relations noirs/blancs.

Dans les années 1960, seize États du Sud interdisaient toujours les mariages mixtes. Ce n’est que le 12 juin 1967 que la Cour Suprême des États-Unis, dans l’affaire « Loving contre l’État de Virginie», a déclaré inconstitutionnelle toute loi restreignant le droit au mariage sur le fondement de l’origine ethnique des époux.

Quelques mois après cette décision, le film Devine qui vient diner (1967), réalisé par Stanley Kramer, sort dans les salles américaines. Il cherche à combattre les préjugés en racontant une histoire d’amour entre Joey Drayton, une jeune fille bien élevée, et le médecin John Prentice. Ce dernier possède toutes les caractéristiques du parfait gentleman : une bonne éducation, de nombreux diplômes, un travail valorisant au service des autres. Seule sa couleur de peau, noire, devient ainsi un obstacle lorsque Joey le présente à ses parents lors d’un dîner. Le mariage de leur fille avec un homme noir, aussi honnête et intelligent soit-il, répugne les deux parents en dépit de leur refus du racisme.

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Le cinéma prend alors le relais du judiciaire pour dénoncer le racisme et encourager les couples mixtes. Malgré son amour, John refuse d’épouser Joey sans le consentement de ses parents, tandis que Joey souhaite avancer la date de leur mariage en Suisse. Les parents de John sont également réticents. Le père lance même à John : « Dans seize ou dix-sept Etats, vous serez hors-la-loi. Vous serez les criminels. » Les parents blancs comme noirs, qui refusent d’un commun accord de se mélanger, vont commencer à réviser leurs positions pour l’amour de leurs enfants.

En 1991, Spike Lee reprend le flambeau avec Jungle Fever. Il y aborde la relation amoureuse entre Angie, une secrétaire intérimaire, et Flipper, un architecte noir marié joué par Wesley Snipes. Lorsque cette relation est révélée, ils se retrouvent tous deux exclus par leurs familles. Grâce à ce récit, Spike Lee expose les difficultés d’acceptation auxquelles font face les couples mixtes. Ce film démontre qu’en dépit de l’arrêt de la Cour Suprême et des évolutions législatives, le mariage mixte reste une question sensible dans la société américaine. Jungle Fever tente de marquer les esprits en effectuant une piqûre de rappel.

Jeff Nichols relance le sujet en 2016 avec son film Loving. Il retourne aux fondamentaux en mettant en scène la lutte des époux Loving et leur procès contre l’État de Virginie. En 1958, pleine période ségrégationniste américaine, Mildred et Richard Loving affrontent les stéréotypes et les lois pour obtenir le droit de se marier. Condamnés à une peine de prison, avec suspension de la peine s’ils quittent la Virginie, les Loving s’installent à Washington et déclenchent une suite de procès qui mènera à la décision historique de la Cour suprême fédérale. L’approche de Jeff Nichols, pudique et sensible, rend le film particulièrement touchant.

Par son traitement récurrent des couples mixtes, le cinéma américain appelle encore et toujours à la non-discrimination. L’amour de ces couples, qui restent marginaux même aujourd’hui aux États-Unis, donne lieu à de très beaux moments de cinéma.

Le couple blanc – indienne : l’ouverture à une culture étrangère

Lorsqu’un Occidental croise la route d’une Indienne, il découvre un autre mode de vie. En se rapprochant d’elle, il s’ouvre à une nouvelle culture jusqu’à parfois revoir ses propres convictions. Dans le cinéma américain, les couples mixtes blanc-indienne, tout comme les couples blanc(he)-noir(e), plaident pour la tolérance. Mais plus encore, ils représentent l’union de deux mondes, l’un civilisé, l’autre sauvage, qui s’opposent et s’affrontent.

La Flèche brisée (1950), western réalisé par Delmer Daves, est le premier classique mettant en avant un couple mixte blanc-indienne. Il se déroule en 1870, dans une Arizona marquée par la guerre entre les Blancs et les Apaches. Ex-éclaireur pour l’armée de l’Union et chercheur d’or, Tom Jeffords, révolté par l’horreur des combats, cherche à arrêter le conflit. Pour ce faire, il apprend la langue et les coutumes des Apaches et rend visite au chef de la tribu, Cochise. Il tombe alors amoureux d’une jeune indienne, Sonseeahray, qu’il épousera pour sceller une paix précaire durement négociée. L’amour rapproche ainsi les peuples, et devient une clé pour pacifier les relations tumultueuses entre les Blancs et les Apaches.

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Pocahontas, une légende indienne (1995) se fonde sur des enjeux similaires. En 1607, les colons anglais en quête de richesses envahissent le Nouveau Monde. Ils croisent sur leur chemin une tribu indienne, les Powhatan. Prêts à tout pour trouver de l’or, ils envahissent le territoire et déclenchent un conflit ouvert avec les indiens.

La rencontre de Pocahontas, la fille du chef, et de John Smith, un capitaine anglais, changera le cours de la guerre. En parlant avec Pocahontas, John Smith s’ouvre à la culture et au mode de vie des Indiens. Amoureux, les deux personnages font tout pour empêcher la guerre et ainsi préserver leur union. Ici encore, l’amour parvient à franchir les barrières ethniques, malgré les réticences initiales du père de Pocahontas. Grâce à la bravoure de John Smith et à la détermination farouche de Pocahontas, l’amour s’impose face à la guerre.

En 2005, Le Nouveau monde de Terence Malick reprend le mythe de Pocahontas. Si l’histoire diverge largement du film Disney, le thème de l’amour comme vecteur d’ouverture à la culture indienne et de paix reste bien présent. L’amour transcende les ethnies et les cultures et bouleverse les conceptions des hommes.

Le couple humain – non humain : le fantasme d’un rêve impossible

Les couples mixtes les plus étonnants et marginaux du cinéma ne sont pas totalement humains. Lorsque l’homme ou la femme rencontre l’étranger, d’une race ou d’une espèce différente, la réalité se heurte à un amour rêvé ou fantasmé.

Dans Le Seigneur des anneaux, l’amour entre Aragorn et l’elfe Arwen est longtemps filmé comme un songe éveillé, une idylle impossible. Arwen apparaît comme une figure angélique à la beauté et à la pureté inaccessibles. Pour convaincre Arwen de quitter la Terre du Milieu, Aragorn lui dira d’ailleurs : « je suis un homme. Vous êtes une elfe. Ce n’était qu’un rêve Arwen, rien de plus. »

Ce n’est qu’après la défaite de Sauron et le couronnement d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux : le retour du roi que le rêve peut enfin se réaliser. Cependant, Arwen doit en payer le prix en renonçant à l’immortalité de son peuple. Le couple mixte homme-elfe, devenu réel et acceptable, implique des sacrifices. Cet amour entre Aragorn et Arwen, s’il n’occupe pas le centre du récit, conserve des répercussions essentielles pour l’histoire, en particulier l’évolution et les choix des deux personnages, ainsi que la décision d’Elrond de soutenir et de secourir les Hommes. Avatar (2009) traite encore davantage des couples mixtes humain-non humain à travers la relation amoureuse entre Jake Sully et la Na’vi Neytiri. Comme dans Pocahontas, une légende indienne, l’amour devient l’instrument de la diplomatie et du pacifisme. Il amène Jake, également écœuré par le comportement des hommes, à changer de camp puis de corps pour défendre les Na’vis. A l’instar de celui d’Aragorn et d’Arwen, cet amour semble tout d’abord impossible. Au moment d’avouer aux Na’vis la vérité sur les ordres qu’il a reçus du commandant, Jake prend conscience qu’il doit arrêter de rêver, se réveiller et revenir les pieds sur Terre. C’est finalement la victoire des Na’vis et de Toruk Makto sur les militaires mercantiles qui permettra à cet amour de se réaliser.

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Encore récemment, La Forme de l’eau (2018) de Guillermo Del Toro aborde la relation étrange entre Élisa Esposito, employée d’un laboratoire gouvernemental, et une créature amphibienne objet de recherches. Le film se déroule pendant la Guerre froide, qui place en concurrence les Américains et les Soviétiques pour toute nouvelle avancée scientifique. Fascinée par l’amphibien, Élisa lui rend régulièrement et secrètement visite, jusqu’à parvenir à instaurer une forme de communication. Face aux menaces pesant sur la créature, Élisa parvient à le faire évader. Elle ramène l’amphibien chez elle et entame avec lui une relation sentimentale. Guillermo Del Toro l’a concrétisée par une étonnante scène de sexualité, dans laquelle la salle de bain se transforme en véritable piscine.

L’amour entre Élisa et l’amphibien, menacé par les gouvernements russes et américains, semble dès le départ impossible. Si la relation physique, déjà complexe, peut se concrétiser, un monde et un grand mystère séparent les deux personnages. Pourtant, alors qu’Élisa paraît mortellement blessée, l’amphibien emporte Élisa dans le canal. Il transforme les cicatrices d’Élisa en branchies et nage avec elle vers la mer. Comme dans Avatar, l’amour implique une transformation physique, une forme de renaissance. Jake et Élisa rouvrent tous deux les yeux dans un corps différent. En définitive, les couples mixtes s’imposent comme des figures emblématiques du cinéma. Ils permettent aux films de véhiculer des valeurs d’ouverture à l’autre, de tolérance, de paix et d’amour. Ils nous montrent aussi que, malgré les obstacles apparents, tout peut un jour se réaliser. Entre rêve et réalité, les couples mixtes ont encore beaucoup à nous montrer.

Les Aventures du prince Ahmed, de Lotte Reiniger

En 1926, la réalisatrice allemande Lotte Reiniger achève Les Aventures du prince Ahmed conçu avec la technique du papier découpé, technique reconnaissable au fait que personnages et décors apparaissent en ombres chinoises. Premier film d’animation de l’histoire du cinéma, on crut un temps cette petite merveille perdue. Mais  le miracle d’une restauration effectuée en 1999 à partir d’une copie nitrate a permis à ce film de retrouver une seconde jeunesse.

Un film d’aventures

Dupé par ce coquin de mage africain, le prince Ahmed est emporté loin du royaume familial à dos de cheval ailé. A peine arrivé sur l’île de Wak Wak  il aperçoit la reine Pari Banu venue prendre un bain de minuit dans le lac enchanté. Il espère séduire la belle et la ramener dans son pays mais il n’est pas au bout de ses peines. Les cinq actes du récit nous embarquent dans un périple du pays des démons aux lointaines contrées orientales. On retrouve les figures familières des Contes des mille et une nuits, Aladin par exemple, mais également des décors exotiques – des palais en tous genres, des forêts merveilleuses – et un bestiaire fantastique qui puise dans plusieurs mythologies. Les péripéties sont nombreuses faisant la part belle à l’onirisme et même à la sensualité. Plus de 300 000 images pour un travail de titan.

La maitresse des ombres

Le film en silhouettes, popularisé ces dernières années par les réalisations de Michel Ocelot est une technique d’animation particulièrement génératrice de féérie. Les Contes de la nuit et Princes et Princesses rendent précisément hommage à la réalisatrice allemande surnommée par Jean Renoir la Maitresse des Ombres. De fait, Lotte Reiniger joue de toutes les subtilités offertes par les ombres chinoises. Finesse de la découpe, sens du détail, expressivité caractérisent son travail sur les personnages. L’imagination et la fantaisie, l’humour également sont à la fête comme dans le bras de fer que se livrent le mage et la sorcière à coup de transformations des plus incongrues. Les décors, rendus encore plus féériques par les jeux de lumière colorisée sont à tomber par terre. Une merveille pour les yeux. Vous l’aurez compris, ces Aventures du prince Ahmed sont une petite pépite à montrer aux plus jeunes comme aux moins jeunes !

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Die Abenteuer des Prinzen Achmed
  • Titre français : Les Aventures du prince Ahmed
  • Réalisation : Lotte Reiniger
  • Musique : Wolfgang Zeller
  • Animation : Lotte Reiniger, Walter Ruttman, Berthold Bartosh et Carl Koch
  • Pays d’origine : Allemagne
  • Langue originale des intertitres : allemand
  • Format : noir et blanc (teinté en couleur) – muet
  • Durée : 65 minutes (24 images par seconde)
  • Dates de sortie :
    • France 2 juillet 1926
    • Allemagne  3 septembre 1926
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Un Prince à New York 2 : fallait-il vraiment réaliser une suite après 33 ans ?

Disponible sur Amazon Prime Video depuis le 5 mars, Un Prince à New York 2 nous propose une suite au célèbre premier volet éponyme (1988) dans lequel Eddie Murphy interprétait Akeem, un prince africain venu chercher l’amour de sa vie dans le Queens, quartier pauvre de New York.
La suite est simple : n’ayant engendré que des filles, Akeem découvre qu’il a un fils illégitime né aux Etats-Unis et décide de le trouver pour le faire asseoir sur le trône, la loi de Zamunda (son pays natal) stipulant que l’héritier doit être de sexe masculin. Mais une fois arrivé dans le Queens, le monarque africain découvre que son fils et sa mère n’ont pas reçu l’éducation raffinée attendue d’un prince : la cohabitation au palais royal de Zamunda s’annonce cocasse…
Très attendue, la suite a déjà été couronnée de succès sur Prime Video puisqu’elle est devenue le film le plus regardé le temps d’un week-end, et ce depuis le début de la pandémie. Si ce succès populaire n’est pas à démentir, qu’en est-il d’un point de vue critique ?

Une comédie sans prétention à l’humour populaire assumé 

Un Prince à New York 2 annonce rapidement la couleur : celle de la comédie populaire sans prétention, qui s’appuie sur un humour de même niveau et un côté poussif totalement assumé.
Ce second film, comme le précédent volet, n’a pas peur du too much. Eddie Murphy réendosse le digne costume de l’ex-prince devenu roi Akeem, en même temps qu’il se glisse à nouveau dans la peau de quelques seconds rôles surmaquillés que sont Clarence, le coiffeur afro-américain grande gueule et son client Saul ainsi que le chanteur ringard Randy Watson, pendant qu’Arsenio Hall, en plus d’interpréter Semmi, l’ami du roi, incarne aussi le révérend Brown, Morris, un autre client du coiffeur, et un nouveau rôle : celui de Baba, sorte de marabout-conseiller royal plutôt amusant avec son côté franchement ridicule. On apprécie leur tchatche d’un autre temps qui apporte de l’humour, et pas le plus mauvais du film. D’ailleurs, la comédie n’en manque pas, notamment un humour très parodique, comme le pays voisin appelé Nexdoria (de l’anglais Next door, signifiant la « porte à côté »). On aime cette facette du film qui se moque clairement de lui-même.

Encore une fois comme dans le volet précédent, Un Prince à New York 2 se moque à la fois des classes populaires (avec la famille de Lavelle, fils illégitime d’Akeem), comme des très riches, notamment des monarques africains plus imbus d’eux-mêmes encore que le Roi Soleil. Nous avons notamment droit à un tableau stupéfiant durant lequel le roi Jaffe Joffer, se sentant en fin de vie, décide de s’organiser des funérailles grandioses auxquelles il assistera de son vivant.
On note d’ailleurs un véritable travail dans l’organisation de scènes de danses africaines avec plusieurs dizaines de danseurs, toujours aussi impressionnantes. Enfin, le gros point positif d’Un Prince à New York 2 est de nous donner à voir dans le cinéma américain, pour une fois, l’Afrique et sa culture : animaux, paysages, mais surtout costumes traditionnels, boubous, tissus wax et coiffures pour cheveux crépus, avec boucles, tresses et dreadlocks superbement mises en valeur. On salue le choix d’Eddie Murphy de nous montrer l’Afrique et sa culture, quand bien même ce n’est que de manière superficielle et dans une comédie.

Un scénario aux ficelles grosses comme les câbles d’un pont 

Malheureusement, les points positifs s’arrêtent là. Un Prince à New York 2 est complètement plombé par son scénario peu intéressant. Le titre ne colle plus car la majeure partie du film se déroule à Zamunda et casse le mythe qu’on s’en était fait dans le 1, le pays étant peu vu et donc surtout fantasmé.
C’est d’ailleurs ce qui permettait au spectateur de ne pas se poser trop de questions. Installer le film à Zamunda exige de lui créer un contexte socio et géopolitique et c’est là la première grosse erreur de ce second volet. On découvre un pays qui n’a apparemment pas d’armée et qui est soumis aux caprices d’un dictateur voisin, le général Izzi, qui sera mis au tapis, disons-le, de manière franchement ridicule. Le palais royal qui regorge normalement de gardes semble se vider de ses sentinelles dès l’arrivée du général Izzi… Et c’est ainsi que Zamunda nous apparaît comme un pays fait de carton-pâte ! Quelle chute pour ce pays si riche duquel nous venait Akeem il y a trente-trois ans !

Ce ne sont pas là les seules faiblesses d’un scénario vu et revu qui pourrait se résumer comme suit : exposition et appréciation (Akeem et son fils), dispute et sentiment de trahison, suivis par l’éternelle réconciliation qui clôt le film sur une scène de liesse (ici une grande fête de mariage). Si encore l’écriture donnait l’impression que tout cela est crédible…
Sur un film de presque deux heures, les émotions ne sont pas exploitées et tombent comme un cheveu sur la soupe : les sentiments qui unissent Lavelle à la femme qu’il finira par épouser sont à peine ébauchés et n’ont fait leur preuve que sur un baiser volé ! Il en va de même pour les personnages de Zamunda et du Queens qui se réconcilient sans explication – il y a donc un problème manifeste de montage ou d’écriture. Même les arcs féministes rajoutés sont bâclés et clichés.
Bref, ce scénario aux ficelles grosses comme les câbles d’un pont est la faille du film qui finalement nous donne à voir ce qui ne nous intéresse pas, alors qu’on en attendait tant, surtout en comparaison des scènes décalées et hilarantes du Queens que nous offrait le premier film.

Un côté studio qui déçoit 

Enfin, l’autre problème d’Un Prince à New York 2 est son image décevante. Les scènes de fêtes africaines n’ont plus le même panache et elles apparaissent comme tournées en studio, donnant une impression de faux. Les lumières colorées et criardes qui y ont été ajoutées ne sont pas pour rendre le tout plus élégant. On déplore aussi les vues du palais, des paysages et même des animaux qui sont réalisées en effets spéciaux et ce, de manière assez ostensible.
C’est ainsi que la magie n’opère plus : là où le premier film nous faisait rêver d’un palais et d’un royaume africain riche et luxuriant, cette suite nous donne à voir des intérieurs tournés en studio et des vues extérieures manifestement créées en 3D et tournées sur fond vert. Du lion aux éléphants, en passant par les vues extérieures du palais, le spectateur n’a droit qu’à du faux digne d’un jeu vidéo.

Enfin, pour couronner le tout, et alors que les relations entre les personnages n’avaient pas le temps d’être travaillées, le film est marqué par un phénomène de remplissage musical qui lasse le spectateur. Plutôt que d’écrire des arcs narratifs cohérents, écrivons des chansons qui reviennent toutes les vingt minutes pour le plus grand agacement des spectateurs.
Un Prince à New York 2 n’a pas la fraîcheur du film original. Décors intérieurs et extérieurs, animaux et émotions sonnent faux et plombent la motivation et l’intérêt pour le film.

Très et sans doute trop attendu, Un Prince à New York 2 est donc une déception qu’il vaudrait mieux éviter de revoir. On peut, bien sûr, toujours rire avec nostalgie devant le film de 1988, en oubliant qu’il a une suite. En effet, cette pause de trente-trois ans est bien trop longue. L’époque est passée et cette suite sortie du chapeau sonne plus commerciale que sincère. 

Si ce film vous donne envie d’explorer le Bronx, Manhattan et Queens par vous-même maintenant que les voyages aux États-Unis sont sur le point de reprendre, vous devrez d’abord acheter un ESTA . L’ESTA ou le visa est un document de voyage obligatoire pour tous les Français qui se rendent aux États-Unis.

Un Prince à New York 2 : bande-annonce 

Fiche technique : Un Prince à New York 2

Réalisateur : Craig Brewer
Scénaristes : Kenya Barris, Barry W. Blaustein, David Sheffield
Casting : Eddie Murphy, Arsenio Hall, James Earl Jones, Jermaine Fowler, Leslie Jones, Shari Headley, etc.
Musique : Jermaine Stegall
Sortie : 5 mars 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : comédie
Durée : 110 minutes

PS : Med Hondo, doubleur français d’Eddie Murphy nous ayant quittés en 2019, la voix française de l’acteur a été redistribuée et est à présent le travail du comédien Christophe Peyroux.

Manhunter, le labyrinthe de l’esprit

Manhunter s’offre à nous tel une énigme à résoudre. Il joue avec nos émotions, entre horreur et miséricorde, et nous pose l’ultime question : qu’est-ce qui sépare le bien du mal ?

Entrez dans l’esprit d’un tueur en série… 

Thriller psychologique, étudiant les rouages de l’instable et retraité Will Graham, sur les traces d’un tueur sévissant les nuits de pleine lune, Manhunter est un vrai terrain de jeu esthétique et sonore; avec une bande originale synthétisante, qui se lie naturellement avec l’esthétique froide et métallique du réalisateur.

Full 80s.

Entre architectures minimalistes et ambiance mannéenne, le futur primé donne un impact sensoriel à cet environnement qui fascine un spectateur noyé sous les doutes et séquelles psychologiques du personnage principal.

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Bien que la trilogie aussi délicieuse qu’imparfaite avec Anthony Hopkins soit celle dont on se souvient le plus, Manhunter nous a livré pour la première fois à l’écran, la psychologie de l’aguichante personnalité du Docteur Hannibal Lecter (ici Lektor). Fier marionnettiste et jouissant d’un contrôle absolu, le personnage joué par Brian Cox (qui nous régale actuellement avec sa performance dans Succession) arbore une présence propre sur soi et mystérieuse.

Mais l’oeuvre est plus qu’une introduction du célèbre sociopathe et se passionne au premier plan sur les approches ésotériques de l’agent spécial Will Graham (interprété par William Petersen). Celui qui aime se glisser dans la peau de sa proie, se verra instantanément pris au piège de sa propre santé mentale. La rencontre avec son tourmenteur sera l’élément déclencheur de sa psychose. Un tête-à-tête nécessaire à l’enquête, où Lektor s’amusera avec l’esprit d’un Graham, captif de sa propre prison.

Si vous voulez le trouver, trouvez-vous vous-même.

Michael Mann a toujours été soucieux du détail et a activement recherché de quoi se mettre sous la dent afin de déblayer un terrain où profiler et serial killer n’étaient encore que des balbutiements.

The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, célèbre peinture de William Blake est ici la folie du tueur, un spectre mutilé aux multiples complexes. Tom Noonan nous offre une merveilleuse mise en scène qui volerait presque la vedette à notre psychiatre préféré. Le personnage qu’il nous dépeint est de marbre, un voyeur refusant d’être vu, même durant le court instant où il s’autorise à aimer. Miroir d’un Graham torturé, aussi plastiquement glacial que sa villa habillée de Guingan, donnera lieu à un face-à-face qui laissera à l’agent spécial l’allure d’une toile de Picasso mais qui, au travers des fenêtres de son a(me)gresseur, trouvera sa liberté.

…et vous ne reviendrez peut-être jamais.

Le film est un grand thriller, finement pensé, d’une beauté indiscutable mais est malheureusement éclipsé comme plusieurs de ses compères de l’époque (The ThingTo Live and Die in Los Angeles,…). Mann explore sans tabou les tréfonds de l’âme humaine et nous prouve qu’un bon film n’est pas forcément celui qui remporte le plus de statuettes mais celui qui éventrera les conventions de chacun. Bien sûr, Manhunter n’est pas parfait, tantôt maladroit, tantôt déroutant, mais avec une consistance unique, donnant au cinéma des années 80, une patte indélébile et une introspection vierge de tout jugement.

Manhunter – Bande annonce

Manhunter – Fiche technique

  • Réalisation : Michael Mann
  • Scénario : Michael Mann d’après le roman de Thomas Harris
  • Musique : Michel Rubini et The Reds
  • Photographie : Dante Spinotti
  • Casting : William Petersen, Brian Cox, Tom Noonan, Joan Allen,…
  • Durée : 124 minutes
  • Genre : Thriller, Policier
  • Date de sortie : 1986

Des pas dans le brouillard, d’Arthur Lubin

D’Arthur Lubin on retiendra davantage ce magnifique Footsteps in the Fog que l’improbable série des Francis, le mulet parlant avec laquelle il boucla une bien étrange carrière. Véritable thriller à l’époque victorienne le film réunit le couple mythique Stewart Granger et Jean Simmons dans une relation vénéneuse. Si on ajoute une photographie somptueuse et des décors d’exception, Des pas dans le brouillard s’avère être un excellent film. Sidonis Calysta vient de le rééditer en version DVD. A découvrir !

Décors victoriens

Les deux premières scènes du film donnent le ton, aux deux sens du terme. Dans la première on assiste à l’enterrement en petit comité d’une riche aristocrate. Son époux, le très séduisant Stephen Lowry (Stewart Granger parfait) la pleure avec ostentation. On le retrouve un peu plus tard dans le décor tout en vert-de-gris et boiseries de sa demeure victorienne. Un panoramique astucieux le suit de pièce en pièce, de dos, jusqu’au portrait de sa défunte femme à laquelle il porte un toast. Surprise, les larmes ont séché et c’est un sourire épanoui qui illumine son visage. Pas besoin de longs discours pour comprendre que le veuf éploré s’est en fait débarrassé de sa femme.

Film noir

Le film hésite constamment entre les deux genres que sont le film noir et le film fantastique. L’intrigue policière pourrait être signée Agatha Christie ou Conan Doyle. Mais l’atmosphère quant à elle rappellerait davantage quelque chef-d’œuvre de la littérature fantastique. Ce à quoi contribue la photographie du chef op Christopher Challis. Ainsi le titre original fait-il écho au fog londonien, allié de circonstance des Jack l’éventreur et autres Mister Hyde.  C’est le décor romanesque et familier de la vieille Angleterre, avec ses cabs et ses lampadaires, ses manoirs et ses pubs, ses lords en hauts-de-forme et son petit peuple.

Lutte des classes

Précisément, le scénario traite en filigrane de la question sociale. Celle de la lutte des classes, de ses règles du jeu, pour reprendre la formule de Renoir. Avec la disparition de l’infortunée (mais fortunée) maitresse de maison, c’est la hiérarchie des serviteurs qui se trouve bouleversée. D’autant que le très satisfait Stephen Lowry se voit démasqué par l’une de ses domestiques. Celle-ci, incarnée par une Jean Simmons au si doux visage mais au tempérament bien trempé ne va tarder à utiliser son secret pour monter en grade. Tout en se rendant complice de son maitre. Dès lors, le jeu du chat (Jean Simmons) et de la souris (Stewart Granger) va nous tenir en haleine jusqu’à l’issue à l’ironie toute british. Ne serait-ce que pour découvrir ce couple détonnant, dans ce film comme à la ville, , Footsteps in the fog mérite d’être redécouvert… Isn’t it ?

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Footsteps in the Fog
  • Réalisation : Arthur Lubin
  • Scénario : Dorothy Davenport, Lenore J. Coffee
  • Photographie : Christopher Challis
  • Musique : Benjamin Frankel
  • Montage : Alan Osbiston
  • Genre : Drame
  • Durée : 90 minutes
  • Dates de sortie :  Angleterre : juin 1955 / France : 25 novembre 1955

Contenu :

  • Boitier contenant le DVD du film
  • Suppléments :
    • Interview de Bertrand Tavernier (20 min)
    • Entretien avec François Guérif (13 min)
    • Interview de Patrick Brion (12 min)
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Peindre la Lumière : Éclats, Ombres, Révélations – Une Quête Inachevée de l’Invisible

Avant les formes qui structurent, avant les couleurs qui vibrent, avant même le sujet qui raconte, il y a la lumière. Elle est la première condition du visible : elle révèle, efface, découpe, enveloppe, sculpte les volumes, ouvre les espaces, crée des atmosphères émotionnelles et spatiales. Peindre la lumière, c’est tenter de capturer ce qui n’a pas de contour fixe, ce qui glisse entre les doigts, ce qui change à chaque seconde, ce qui traverse le monde sans jamais s’y fixer. C’est traduire l’immatériel en matière picturale, l’éphémère en permanence, l’invisible en présence tangible. Cette quête n’est pas technique seulement ; elle est métaphysique : le peintre cherche à fixer l’insaisissable, à rendre visible l’essence même de l’apparition. De l’Antiquité à l’art contemporain, la lumière reste le grand défi, le mystère central, l’acteur silencieux de toute peinture.

La Lumière comme Origine : Révéler le Visible et Structurer le Regard

La lumière n’est pas un simple éclairage passif ; elle est la condition primordiale de la vision et de la perception. Dans l’histoire de l’art, elle a toujours été un enjeu fondamental : un défi technique autant qu’un mystère poétique, une matière à dompter autant qu’une force à célébrer. Peindre la lumière, c’est peindre la manière dont le monde se donne à voir, dont les objets émergent de l’obscurité, dont les espaces respirent.

La lumière naturelle est un phénomène vivant, instable, organique. Elle varie selon l’heure, la saison, l’humidité, les nuages, la pollution atmosphérique. Les impressionnistes comme Claude Monet en ont fait leur obsession : peindre la même meule de foin ou la même cathédrale à Rouen à différentes heures du jour, capturant comment la lumière transforme radicalement le motif. Chaque minute altère la scène ; la toile devient un journal du temps qui passe, un enregistrement de l’éphémère. Peindre la lumière naturelle, c’est accepter l’instabilité, renoncer au contrôle absolu, embrasser le mouvement perpétuel du monde.

Avec l’électricité et la lumière artificielle, tout change : la lumière devient un outil malléable, dirigé, coloré, intensifié. Les peintres modernes et contemporains l’utilisent pour sculpter l’espace, créer des tensions dramatiques, isoler des figures, générer des halos surnaturels. La lumière artificielle n’imite plus le réel ; elle le réinvente, le théâtralise, le rend surnaturel ou oppressant. Elle permet des contrastes violents, des zones d’ombre volontairement profondes, des effets de clair-obscur modernes où la lumière devient un personnage à part entière.

Éclats : La Lumière comme Impact, Choc Visuel et Révélation Brutale

La lumière peut frapper comme un événement, surgir comme une révélation soudaine, éclater dans l’obscurité comme un coup de tonnerre silencieux. Certains peintres l’utilisent comme un choc, une apparition violente qui transforme la scène.

Chez Caravage, la lumière tombe comme une sentence divine ou judiciaire. Son clair-obscur (tenebrisme) découpe les corps avec une précision chirurgicale : un rayon unique traverse l’obscurité, illumine un visage ou une main, plonge le reste dans un noir abyssal. Ce n’est pas un effet esthétique ; c’est une dramaturgie existentielle : la lumière révèle le péché, la grâce, la mort, l’instant décisif. Elle est brutale, théâtrale, presque religieuse – un éclair qui expose l’âme.

Turner pousse cette logique à l’extrême : il ne peint pas la lumière ; il peint son éblouissement, sa dissolution. Dans ses tempêtes marines ou ses levers de soleil, la lumière consume les formes : tourbillons lumineux, embrasements orangés, brouillards dorés où les contours se dissolvent. La lumière devient force cosmique, énergie dévorante, sublime terrifiant qui efface le monde pour ne laisser que son rayonnement pur.

Ombres : La Lumière par son Absence – Profondeur, Mystère et Intériorité

L’ombre n’est pas le contraire de la lumière ; elle en est la condition indispensable. Sans ombre, pas de volume, pas de profondeur, pas de mystère. Peindre la lumière, c’est aussi peindre ce qu’elle ne touche pas : les zones de retrait, de silence, d’intériorité.

Chez Rembrandt, l’ombre est habitée, vibrante, presque palpable. Elle enveloppe les visages, les protège, les fait émerger lentement d’une obscurité chaude et veloutée. La lumière devient caresse, murmure, révélation progressive. Dans ses autoportraits tardifs, l’ombre creuse les rides, accentue la vulnérabilité, transforme le visage en paysage intérieur. L’ombre n’est jamais vide ; elle est densité émotionnelle, mémoire, mélancolie.

Vilhelm Hammershøi pousse cette logique vers le silence absolu. Dans ses intérieurs danois austères, la lumière glisse doucement sur les murs blancs ou gris, laissant de larges zones d’ombre calme. Rien ne bouge ; tout respire une présence discrète. L’ombre devient atmosphère, vide habité, méditation sur l’absence et la solitude. La lumière n’envahit pas ; elle effleure, suggère, invite au recueillement.

Révélations : La Lumière comme Expérience Sensorielle et Immersive à l’Époque Contemporaine

À l’époque contemporaine, la lumière n’est plus seulement représentée ; elle devient matière première, installation, immersion. Les artistes la sculptent, la modèlent, la font respirer autour du spectateur.

James Turrell ne peint pas la lumière : il la façonne en espaces perceptifs. Ses « skyspaces » ou « ganzfeld » enveloppent le visiteur dans une lumière pure, colorée, sans source visible : les contours se dissolvent, la perception se modifie, le regard flotte dans un volume lumineux infini. La lumière devient lieu, présence physique, expérience quasi mystique où le spectateur perd ses repères et redécouvre sa propre vision.

Dan Flavin, avec ses néons fluorescents minimalistes, transforme l’architecture en sculpture lumineuse. Les tubes colorés baignent les murs de teintes froides ou chaudes ; les ombres se déplacent, l’espace se recompose. La lumière n’éclaire pas : elle structure, elle est l’œuvre elle-même, un matériau industriel devenu poétique.

Techniques pour Peindre la Lumière : Relations Chromatiques, Matières et Gestes

Peindre la lumière n’est pas une question de couleur isolée, mais de relations entre couleurs, de contrastes, de transparences, de superpositions. C’est un équilibre subtil où la lumière naît de l’interaction.

Les couleurs chaudes (jaune, orange, rouge) vibrent quand elles sont entourées de leurs complémentaires froides (violet, bleu, vert) : une lumière dorée émerge d’un halo de bleu-gris, une lueur froide s’intensifie par des touches de rose ou de vert. Les glacis (couches transparentes superposées) créent des halos diffus, des atmosphères vaporeuses ; les empâtements (pâte épaisse) captent physiquement la lumière, la réfléchissent comme des reliefs ; les transparences laissent la toile ou le blanc du support respirer, simulant la diffusion naturelle.

Le geste lui-même change : traits rapides pour les éclats vifs, lents pour les transitions douces, frottements pour les halos, grattages pour révéler la couche inférieure. La lumière se peint autant par soustraction que par addition.

La Lumière comme Présence Inachevée, Mystère Éternel

Peindre la lumière, c’est tenter de saisir ce qui ne se laisse pas saisir : un phénomène physique en émotion, un flux immatériel en matière durable. Elle n’est jamais stable, jamais acquise ; elle est passage, révélation, transformation permanente. Le peintre ne la capture pas ; il la transforme en la transformant lui-même. De Caravage à Turrell, de Rembrandt à Flavin, la lumière reste le grand mystère de l’art : elle révèle le monde et le dissimule, elle éclaire et elle aveugle. Elle est la présence ultime, insaisissable, qui fait de chaque toile un fragment d’infini.

Freddy Krueger, le « tueur onirique »

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Avec son pull rayé, son chapeau, son visage brûlé et son gant mortel, Freddy Krueger est un des personnages immédiatement reconnaissables dans le domaine du cinéma d’horreur. Dans le cadre de notre cycle sur le rêve au cinéma, un passage à travers les griffes du cauchemar d’Elm Street est incontournable.

Le cinéma d’horreur états-unien des années 70 et 80 a su créer des personnages de croquemitaines (Boogeyman en anglo-américain) qui ont fasciné les spectateurs. Parmi ces tueurs en série (“tueurs en saga”, pourrait-on même dire), il faut compter sur des célébrités comme Michael Myers, Jason Voorhees ou Leatherface.
Freddy Krueger tient une place à part dans cet univers.
D’abord, Freddy a son “costume”, immédiatement reconnaissable, un pull rayé rouge et vert et, à la main droite, un gant qu’il a recouverte de plaques de métal et dont quatre doigts sont prolongés par des lames. Son visage porte les stigmates d’une brûlure.
En effet, Freddy Krueger est mort lors d’un incendie. Un incendie provoqué par les habitants de la ville de Springwood, ville où Freddy avait sévi en assassinant des enfants avec son fameux gant.
Freddy est mort, vive Freddy !, pourrait-on dire. En effet, la mort ignominieuse du tueur en série ne met pas fin à ses activités criminelles. Les “démons du rêve” lui ont donné le pouvoir d’apparaître dans les cauchemars et, ainsi, de torturer et tuer des adolescents.

Freddy intervient donc dans les rêves. Sur le plan cinématographique, cette proposition offre deux possibilités majeures qui seront exploitées le long des films.
Tout d’abord, la peur de s’endormir. A partir du moment où les victimes potentielles comprennent qu’elles ont à faire à un tueur onirique, leur réaction consiste à… ne plus vouloir dormir. Ce procédé sera un des ressorts du suspense au fil des épisodes, ce qui souvent sera un sujet d’opposition entre les protagonistes adolescents et leurs parents, qui ne comprennent pas (ne peuvent pas comprendre ?) cette peur qu’ils estiment irrationnelle. Du coup, tous les moyens sont employés pour ne pas dormir : surconsommation de café et de pilules diverses et variées, diffusion de musique forte, appels téléphoniques entre victimes potentielles, etc.
Cet élément est d’autant plus efficace que le spectateur en connaît parfaitement l’inutilité. Cette lutte contre le sommeil ne fait que retarder l’inévitable. C’est une situation génératrice de suspense, dans le sens que le suspense consiste à retarder (à suspendre) l’aboutissement nécessaire d’un événement.
L’arrivée du sommeil est d’autant plus inévitable que Freddy n’attaque pas seulement de nuit. Si, par hasard, vous parvenez à passer une nuit blanche, alors vous risquez d’autant plus de vous endormir en cours de journée, dans votre salle de classe.
Cette lutte contre le sommeil est aussi un signe discriminant entre les victimes potentielles et les autres (adultes ou autres adolescents qui échappent à l’influence de Freddy). Seules les cibles du tueur onirique peuvent envisager le danger qu’ils affrontent. Eux seuls peuvent comprendre que le sommeil, normalement indispensable, guérisseur, réparateur, est transformé en une activité terrifiante qui confronte son protagoniste aux pires horreurs.

L’autre possibilité offerte par cette exploitation des rêves à des fins sadiques et meurtrières, c’est bien entendu la possibilité que cela offre aux cinéastes de donner libre-cours à leur créativité. Bien avant Inception, la saga Freddy montre que dans le rêve, tout devient possible. Du coup, les séances de rêves sont les centres névralgiques des films, attendues avec impatience par les spectateurs.
A ce petit jeu, c’est incontestablement le troisième film de la saga qui remporte le pompon. Une victime transformée en une marionnette macabre, une autre aspirée par un poste de télévision, une troisième mangée par un Freddy changé en ver géant… Les scènes fortes se succèdent (même si les autres opus ne sont pas toujours en reste : on peut songer à la jeune femme qui se change progressivement en insecte dans l’épisode quatre).
De plus, les cinéastes s’amusent parfois à effacer la frontière entre rêve et réalité. Du coup, le doute envahit le film, chaque scène posant la question de sa réalité. Et, une fois le rêve clairement identifié, le plaisir est dans l’attente pour savoir quel danger menace la victime et sous quelle forme va apparaître Freddy.
En conclusion, la création d’un “tueur onirique” constitue une formidable proposition de cinéma, ouvrant la porte à de nombreuses possibilités.

Liste des films :
avec Robert Englund :
_ Les Griffes de la nuit, Wes Craven, 1984
_ La Revanche de Freddy, Jack Sholder, 1985
_ Les Griffes du cauchemar, Chuck Russell, 1987
_ Le Cauchemar de Freddy, Renny Harlin, 1988
_ L’Enfant du cauchemar, Stephen Hopkins, 1989
_ La Fin de Freddy – L’ultime cauchemar, Rachel Talalay, 1991
_ Freddy sort de la nuit, Wes Craven, 1994

Crossover avec Vendredi 13 :
_ Freddy contre Jason, Ronny Yu, 2003

Série :
_ Freddy, le cauchemar de vos nuits, 44 épisodes en deux saisons, 1988

avec Jackie Earle Haley :
_ Freddy, les griffes de la nuit, Samuel Bayer, 2010

A voir aussi le documentaire de Daniel Farrands et Andrew Kasch, Never sleep again : The Elm Street legacy (2010).

Les Griffes du cauchemar : bande annonce

Tsai Ming-liang, 3 premiers films : variations autour d’obsessions

C’est à une plongée fascinante dans le cerveau d’un artiste unique que nous convie Survivance avec ce coffret DVD dédié aux trois premières œuvres de Tsai Ming-liang. Trois films intimement liés au point de constituer des variations autour des thèmes de prédilection du maître taïwanais né en Malaisie : décor urbain, laideur matérielle, incommunicabilité, solitude, sexualité, voyeurisme, etc. A maints égards, ces premières expériences particulièrement bien maîtrisées synthétisent déjà le cinéma de Tsai. On peut en dire autant de son acteur fétiche Lee Kang-sheng, que l’on voit pratiquement mûrir à l’écran et qui, dès sa première prestation, pose les bases du personnage archétypique qu’il interprétera dans tous les films suivants du cinéaste. Des suppléments roboratifs achèvent de faire de cette sortie un must absolu pour tous les amoureux du cinéma et de la personnalité attachants et hors normes de Tsai Ming-liang. 

Après avoir vécu les vingt premières années de sa vie au sein de la communauté chinoise de Kuching, en Malaisie, avec ses grands-parents, Tsai Ming-liang retourna à Taïwan, le pays d’origine de ses parents, afin d’y entamer des études en arts dramatiques et cinéma. Ce choix de vie, qui peut paraître anodin voire logique, permet de comprendre bien des choses de la psyché de l’homme… et de l’art du futur cinéaste, les deux étant forcément liés. Tsai a en effet souvent répété que cette émigration a eu pour conséquence qu’il n’a jamais été capable de savoir, de la Malaisie ou de Taïwan, à quel endroit il appartenait. Il faut certes se garder de faire de la psychologie de comptoir, et les sceptiques pourront nous rétorquer que les Taïwanais sont, par définition, des déracinés. Aujourd’hui, combien d’entre eux comptent des parents ou des amis qui ont suivi Tchang Kaï-chek en 1949, après la victoire communiste en Chine ? Combien de familles ont été séparées, parfois pour toujours ? Alors, imaginez à quel point ce sentiment d’arrachement pouvait être puissant en 1957, année de naissance de Tsai Ming-liang ! Qu’il soit resté à Taïwan ou qu’il ait migré ailleurs, le Taïwanais peut-il se sentir tout à fait chez lui ? S’il est nécessaire de resituer ce contexte historique, il faut reconnaître que le cœur des obsessions cinématographiques de Tsai se trouve là, dans cette permanence d’un sentiment d’étrangeté et d’isolement, celui d’un homme ne se sentant nulle part chez lui. Et ce ne sont pas ses trois premiers long-métrages, ni les nombreux bonus accordant une large place à ce thème, qui nous contrediront !

Après avoir produit des pièces de théâtre puis écrit et réalisé pour la télévision (c’est d’ailleurs en le dirigeant dans deux téléfilms qu’il entamera sa longue relation artistique avec Lee Kang-sheng), Tsai passe au grand écran en 1992, avec Les Rebelles du dieu néon, le premier opus contenu dans le coffret. Lee y incarne pour la première fois Hsiao-kang, un jeune homme mutique qui abandonne ses études et déambule dans les rues de Taipei. Il développe une fascination pour un jeune voyou, Ah Tze, et sa petite amie Ah Kuei, et se met en tête de les suivre, vivant désormais à travers eux. Dans ce film d’une maturité incroyable – même si Tsai est déjà âgé de 35 ans à l’époque –, le style et les thèmes du cinéaste sont déjà très affirmés. Le film le place immédiatement au premier plan de la fameuse « nouvelle vague taïwanaise » aux côtés notamment d’Ang Lee, qui a réalisé son premier film (Pushing Hands) un an plus tôt. En 1994, Tsai radicalise quelque peu son propos avec Vive l’amour, qui remporte le Lion d’Or à Venise. Le film a pour protagonistes un trio similaire au premier film. Lee Kang-sheng y campe d’ailleurs une nouvelle fois Hsiao-kang, un jeune homme qui travaille dans les pompes funèbres et s’introduit par hasard dans le même appartement vide qu’une agente immobilière (Mei Lin) et son amant occasionnel (Ah-jung), un vendeur à la sauvette qui, comme Hsiao-kang, ne semble pas avoir d’attaches… Trois ans plus tard, en 1997, Tsai propose une troisième variation sur les mêmes thèmes avec La Rivière, le propos se faisant encore plus noir que dans Vive l’amour. On y retrouve Hsiao-kang, toujours aussi énigmatique, qui est soudain saisi d’une terrible douleur au cou que rien ni personne ne semble pouvoir guérir, alors que son père fréquente des saunas gays et que sa mère tente de tromper son ennui avec un pornographe. Aucun problème ne trouve une solution, surtout ceux du cœur, qui dressent une barrière infranchissable entre les êtres…

Nous parlions plus haut de Tsai Ming-liang comme d’un metteur en scène obsessionnel. Préférons à ce terme péjoratif celui d’un artiste à motifs récurrents. Les trois premières œuvres du Taïwanais sont ainsi le portrait d’une jeunesse perdue et sans but, incapable de communiquer. Tous les personnages sont désespérément seuls et, en mal d’amour, ne parviennent à s’exprimer qu’au travers d’actes sexuels crus et sans affect, parfois franchement glauques. Si Les Rebelles du dieu néon ménage encore quelques traces de tendresse (l’ami d’Ah Tze, sévèrement tabassé, admet ne souhaiter qu’une chose, qu’une femme le prenne dans ses bras ; à la fin du film, Ah Tze lui-même baisse enfin la garde lorsqu’il rattrape de justesse sa petite amie, l’embrasse et ose poser un regard lucide sur son existence en avouant ne pas savoir quoi faire), les deux opus suivants n’offrent guère d’espoir. Ainsi, dans l’ironiquement intitulé Vive l’amour, les sentiments sont cruellement absents. La très longue scène finale où la caméra scrute le chagrin affectif (existentiel ?) de Mei Lin est en mesure de saper le moral des plus optimistes… La Rivière se révèle pourtant encore plus dur. On y retrouve la famille du premier film, trois personnages qui vivent comme des étrangers sous le même toit, ce qu’illustre le grave problème d’infiltration d’eau, dont la mère et le fils ne se préoccupent pas car le sinistre ne concerne que la chambre du père. L’image de Hsiao-kang acceptant de jouer le rôle d’un cadavre flottant sur l’eau dans le cadre d’un tournage (Ann Hui joue la réalisatrice), d’abord énigmatique, prend alors tout son sens : lui et les autres personnages sont déjà comme morts, ils n’existent pas aux yeux des autres (ce que confirme le caractère énigmatique des personnages, dont le spectateur ne sait presque rien, comme s’ils existaient à peine). Le seul qui essaye de montrer de l’intérêt envers l’autre est le père, qui accompagne son fils dans ses tentatives désespérées pour soulager sa nuque douloureuse. Comble de la cruauté, ce rapprochement tout relatif sera « puni » lors d’une scène très dérangeante d’inceste inconscient entre père et fils !

Les décors constituent un autre motif cher au cinéaste. Le cadre de vie de cette jeunesse désœuvrée est à la fois minable et très esthétique : les appartements miteux constamment inondés, les salles de jeux vidéo où l’on passe sa vie, les hôtels de passe, les ruelles encombrées où l’on se déplace en mobylette… Au désert affectif répondent des décors impersonnels. Les protagonistes évoluent toujours dans des lieux de passage anonymes, qu’il s’agisse de chambres de passe étriquées, d’un appartement mis en vente ou d’un sauna gay glauque. Incapables de trouver l’amour chez eux (encore faut-il qu’ils aient un véritable « chez eux » !), ils le cherchent désespérément à l’extérieur de la cellule familiale. Et encore cet amour n’est-il que physique et à peine incarné – le seul vrai couple que l’on trouve dans les trois films est celui formé par Ah Tze et Ah Kuei, dans Les Rebelles du dieu néon. Quant au personnage récurrent de Hsiao-kang, le coït fugace dans La Rivière représente le sommet de sa vie intime, par ailleurs constituée d’une sexualité par procuration (il se masturbe en écoutant d’autres faire l’amour) ou d’un service de rendez-vous par téléphone, dans des cabines sordides (il ne répondra même pas au téléphone).

Les nombreux traits d’union entre les trois premiers films de Tsai Ming-liang convergent évidemment dans sa muse, Lee Kang-sheng, le comédien qui a joué dans toutes les œuvres du metteur en scène à ce jour. Personnage secondaire dans les deux premières, principal dans le troisième, Hsiao-kang reste quoi qu’il en soit périphérique à l’action, énigmatique et observateur/voyeur. Parler de son jeu en évoquant une économie de moyens est un euphémisme : en combinant les trois films, Lee ne doit pas prononcer plus de dix phrases ! Dans Les Rebelles du dieu néon, l’acteur pousse le principe très loin en refusant ostensiblement la parole (quand on l’aborde, il répond par des gestes ou des moues). Pourtant la caméra de Tsai, fascinée par la lenteur de ses gestes et son regard mélancolique, reste souvent longuement fixée sur lui, y compris dans son absence de mouvement et de paroles, dotant son mal-être d’une indéfinissable poésie, esthétisant jusqu’à ses actes les plus obscènes ou incompréhensibles. Lee Kang-sheng n’est pas un comédien de l’incarnation, de « jeu » au sens classique du terme, c’est une présence, mutique et magnétique, un être secret (peut-être la réincarnation d’un démon, comme la mère superstitieuse de Hsiao-kang le croit dans Les Rebelles du dieu néon) mais aussi un corps filmé souvent et sans pudeur, qui est devenu, au fil des années, indissociable de l’idée que l’on se fait du cinéma de Tsai Ming-liang.

SUPPLÉMENTS

Survivance a inclus dans ce coffret de trois disques deux suppléments vidéo, mais pas n’importe lesquels. La pièce de résistance s’intitule Past Present, un documentaire inédit réalisé par Saw Tiong Guan qui, notamment à travers une série d’entretiens, permet de comprendre bien des facettes de la personnalité du maître taïwanais. A bon escient, une attention particulière y est accordée aux années de jeunesse du cinéaste, formatrices à maints égards. Tsai explique lui-même que l’origine de son cinéma est à chercher dans sa jeunesse passée en Malaisie et dans le rôle qu’ont joué ses grands-parents, qui l’emmenaient tous les jours au cinéma. C’est dans cet âge d’or personnel qu’est né le caractère transgressif de ses œuvres. La représentation de la sexualité, par exemple, doit beaucoup à la liberté et au brassage culturel qui caractérisait la société malaise de l’époque. Tsai évoque notamment ces films pornographiques japonais qui étaient diffusés dans les salles de cinéma, sans restriction. Lorsqu’il débarqua à Taïwan, qui sortait de quarante années de terreur blanche et où la loi martiale venait d’être abolie, son absence de pudeur a logiquement dérangé. Le cinéaste confie ainsi qu’il a dû insister pour que le comédien Chen Chao-jung accepte de simuler une scène de masturbation… où l’on ne voit pourtant rien. Tsai tournera plus tard des scènes autrement plus explicites !

Plus fondamentalement, c’est le caractère profondément nostalgique et fétichiste des œuvres du cinéaste qui est décortiqué, et là encore un détour par les années de jeunesse s’impose. Les cinémas de quartier à Kuching ont ainsi laissé une trace indélébile dans sa formation de cinéphile, mais aussi un souvenir émotionnel puissant, auquel il rendra un bien joli hommage dans son film Goodbye, Dragon Inn. L’évocation de cette œuvre tournée en 2003 permet de donner la parole aux réalisateurs Apichatpong Weerasethakul et Ang Lee, touchants de sincérité, qui ne tarissent pas d’éloges pour ce film, le second y reliant d’ailleurs ses propres souvenirs personnels et parlant de « revisiter les fantômes du passé » pour qualifier l’approche de Tsai dans ce film. D’autres personnalités sont interviewées, notamment Hou Hsiao-hsien qui, avec ses collègues précités, partage la sensibilité de Tsai. La dernière image de ce documentaire particulièrement éclairant est magnifique. On y voit Tsai se recueillir sur une tombe qu’on imagine être celle de sa grand-mère adorée, sans artifice et sans un mot prononcé. L’on se dit alors qu’il est décidément difficile de ne pas aimer et respecter cet artiste…

Le documentaire est parfaitement complété par une interview du cinéaste accompagné de son comédien fétiche, Lee Kang-sheng. L’on constate rapidement que Lee ne « joue » pas vraiment dans les films de son ami, sa discrétion (Tsai parle la plupart du temps) prouvant qu’elle fait tout simplement partie de son caractère. Malgré cela, il est amusant de noter que le comédien, peu disert, prononce ici en vingt minutes plus de paroles que dans les trois films inclus dans le coffret ! L’intérêt est bien sûr ailleurs, et la qualité des mots prime sur leur quantité. Tsai admet que Lee a fait évoluer son cinéma, le réalisateur s’étant surtout adapté au rythme lent de son comédien, qui était totalement amateur lors du premier film tourné ensemble. On apprend également que l’étrange affection à la nuque accablant le personnage de Hsiao-kang dans La Rivière, au point qu’il veuille mourir, est vraiment arrivée à Lee, qui a failli rester paralysé, avant le tournage du film précédent, Vive l’Amour ! Une épreuve personnelle qui a, sans nul doute, encore rapproché les deux hommes, humainement et artistiquement, au point d’être aujourd’hui indéfectiblement liés.

Pour ceux qui en veulent toujours plus, le coffret contient également un livret de 36 pages proposant deux textes inédits, des analyses pointues du cinéma de Tsai. Le premier, signé de l’auteur et réalisateur Olivier Cheval (Quelques vestiges de la matière), offre un éclairage passionnant sur divers aspects du cinéma du Taïwanais que l’on retrouve dans ses trois premiers opus : le caractère obsessionnel, la rencontre avec Lee Kang-sheng, les thématiques, etc. A noter, un point de vue intéressant sur l’inclination étrangement burlesque de Tsai, pas évidente à première vue mais bien argumentée, et dont la scène de l’inceste dans La Rivière pourrait représenter une forme de culmination atroce. Le second texte, plus volumineux, a été écrit par Wafa Gherman, professeure à l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle. Comme son titre l’indique (Taipei : A City of Sadness), il s’intéresse aux lieux où se déroulent les films, plus particulièrement à Taipei, une ville dont le metteur en scène a observé la mutation rapide alors que le pays entamait son décollage économique, après la levée de la loi martiale. Une plongée captivante dans les divers quartiers de la capitale taïwanaise, en compagnie d’un des artistes qui l’ont le plus filmée.

Tsai Ming-liang est un artiste complexe et son cinéma peut parfois paraître hermétique. Mais si la poésie du désespoir moderne qui caractérise ses œuvres, et notamment les trois remarquables films « de jeunesse » (notre préférence personnelle va au moins dur du lot, Les Rebelles du dieu néon, au charme étrange) proposés dans ce coffret, ne vous laisse pas indifférent, cette édition devrait sans peine vous combler. Une référence !

Suppléments de l’édition DVD :

  • Past Present (2013, 76 min), documentaire inédit de Saw Tiong Guan
  • Entretien inédit (2019, 20 min) avec Tsai Ming-liang et Lee Kang-sheng
  • Livret 36 pages : textes inédits d’Olivier Cheval et Wafa Ghermani
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Le Silence dans la Peinture : Immobilité, Tension, Respiration – Une Présence Subtile et Dense

Il existe des tableaux qui ne racontent rien, qui ne décrivent presque rien, qui ne montrent qu’un fragment du monde – et pourtant, ils nous arrêtent net. Ils nous obligent à ralentir, à écouter le silence qui émane d’eux, à respirer autrement. Le silence en peinture n’est pas une absence de bruit ou de sujet : c’est une présence subtile, dense, presque physique. Une manière de suspendre le temps, de créer un intervalle où quelque chose pourrait advenir mais reste en suspens. Il n’est pas vide ; il est chargé d’attente, de retenue, de respiration intérieure. Dans un monde saturé d’images bruyantes et d’informations incessantes, ces œuvres silencieuses deviennent des refuges, des espaces de recueillement où le regard peut enfin se poser, se reposer, se perdre. Le silence pictural est une forme d’éloquence inversée : il dit par ce qu’il refuse de dire, il montre par ce qu’il cache, il touche par ce qu’il retient.

Le Silence comme Espace : Quand la Peinture Ouvre un Intervalle

Le silence n’est pas un vide ; c’est un intervalle délibéré, un espace où l’événement potentiel reste en attente. Dans la peinture, il se manifeste par des compositions dépouillées, des gestes mesurés, des atmosphères immobiles qui créent une tension douce, presque palpable. Il invite le spectateur à entrer dans une temporalité différente : plus lente, plus contemplative, presque méditative.

Chez Vilhelm Hammershøi, les intérieurs danois du début du XXe siècle semblent figés dans une lumière grise, poussiéreuse, voilée. Portes closes, silhouettes de dos ou absentes, pièces vides ou à peine habitées : rien ne bouge, rien ne se passe, et pourtant tout respire. Le silence devient matière picturale : il enveloppe le regard, imprègne les murs, flotte dans l’air. Ce n’est pas une absence de sons que Hammershøi peint, mais une qualité de lumière et de silence qui filtre le monde extérieur, le rend lointain, irréel. Ses tableaux sont des espaces de retrait, où le spectateur peut enfin entendre le battement de son propre pouls, le murmure de ses pensées. Le silence y est une atmosphère dense, presque tactile.

Giorgio Morandi, lui, fait du silence une méditation sur les objets les plus humbles. Bouteilles, boîtes, vases – toujours les mêmes, toujours légèrement déplacés d’un millimètre – sont peints dans une palette extrêmement réduite : gris, beiges, ocres pâles, blancs cassés. Rien n’est spectaculaire, rien n’est narratif ; tout est essentiel. Le silence naît de la répétition obsessionnelle, de la retenue extrême du geste, de la douceur des tons qui refusent tout éclat. Morandi ne peint pas des objets : il peint le silence qui les entoure, le vide qui les sépare, l’attente qui les habite. Comme un moine zen répétant un même koan, il atteint par l’économie une profondeur presque mystique. Ses natures mortes sont des exercices de présence silencieuse : elles ne disent rien, mais elles font taire le monde autour.

Le Silence comme Tension : Ce qui se Retient, Ce qui se Prépare

Le silence peut être serein, mais il peut aussi être chargé, électrique, presque oppressant. Il devient alors une tension sourde, un avant ou un après dramatique, une suspension où quelque chose est sur le point d’arriver – ou vient de se produire.

Dans les scènes d’Edward Hopper, le silence est narratif, presque cinématographique. Une femme assise seule dans un café nocturne, un homme regardant par la fenêtre, une station-service déserte sous un ciel immense : tout semble arrêté juste avant ou juste après un événement. Le silence est lourd, habité par ce qui n’est pas dit, par ce qui reste en suspens. Hopper peint le moment où le monde retient son souffle : la solitude urbaine, l’aliénation moderne, l’attente infinie. Ses tableaux sont des arrêts sur image dans une vie qui continue ailleurs ; le silence y est le bruit absent de la conversation, de l’amour, du contact. Il devient une forme de mélancolie visuelle, une tension qui ne se résout jamais.

Mark Rothko pousse cette tension vers une dimension presque spirituelle. Ses grands champs de couleur (souvent rouge-noir, violet-noir, bleu-noir) ne sont pas silencieux parce qu’ils sont vides, mais parce qu’ils absorbent le regard, le plongent dans une vibration lente, une respiration profonde. Devant un Rothko, on n’écoute pas le tableau : on s’écoute soi-même. Le silence devient une expérience intérieure, une confrontation avec le vide existentiel, une invitation à la contemplation prolongée. Ces toiles ne racontent rien ; elles font taire le spectateur pour qu’il entende enfin ce qui se passe en lui. Le silence est ici une profondeur abyssale, une ouverture vers l’inconnu.

Le Silence comme Geste : Retenue, Effacement, Économie

Le silence peut être un choix actif, technique, presque ascétique. Un geste retenu, une palette réduite, une composition épurée : le peintre décide de ne pas tout dire, de ne pas tout montrer, de laisser respirer l’espace et le regard.

Agnes Martin incarne cette retenue extrême. Ses lignes horizontales, presque imperceptibles, se répètent avec une régularité hypnotique sur des fonds pâles (blanc cassé, gris clair, beige). Le geste est effacé, dissous dans la répétition ; le silence naît de cette douceur, de cette absence d’emphase. Ses tableaux ne s’imposent pas : ils s’offrent lentement, comme une respiration calme. Martin parlait de « beauté », de « joie innocente », de « silence intérieur » : son travail est une méditation visuelle où le moins devient le plus, où l’effacement du geste révèle une présence pure.

Dans le minimalisme (Carl Andre, Donald Judd, mais aussi certaines œuvres de Robert Ryman ou Brice Marden), le silence devient stratégie délibérée. Réduire les formes, les couleurs, les gestes jusqu’à l’essentiel ; laisser de l’espace au regard, de l’air à la pensée. Le silence n’est pas un défaut : c’est une ouverture, une invitation à la perception pure, sans distraction. Il force le spectateur à ralentir, à habiter l’œuvre, à laisser le temps faire son travail.

Techniques du Silence : Lumière Douce, Palette Réduite, Composition Ouverte

Le silence en peinture ne naît pas par hasard ; il se construit par des choix précis, souvent subtils et exigeants.

La lumière douce, diffuse, voilée est essentielle : éviter les contrastes violents, privilégier les gris, les blancs cassés, les lumières grises du nord (comme chez Hammershøi ou Hammershøi). Une lumière qui n’envahit pas, mais enveloppe, qui ne découpe pas mais suggère.

La palette réduite limite les éclats : tons sourds, gris, beiges, ocres pâles, noirs profonds mais veloutés. Peu de couleurs primaires, peu de saturation ; tout est atténué, murmuré. Morandi ou Martin en sont des maîtres : le silence naît de cette économie chromatique.

La composition ouverte laisse respirer l’espace : grands fonds vides, lignes qui s’arrêtent avant le bord, objets isolés au centre d’un vide immense. L’œil peut vagabonder, se reposer ; le silence devient spatial, respiratoire.

 Le Silence comme Présence, comme Ouverture, comme Respiration

Le silence dans la peinture n’est pas un manque ; c’est une plénitude discrète. Il suspend le temps, ouvre un intervalle, crée une respiration intérieure. Il oblige le spectateur à ralentir, à écouter ce qui se passe en lui-même, à habiter l’œuvre plutôt qu’à la consommer. Dans un monde saturé de bruit visuel, ces tableaux silencieux deviennent des espaces de résistance, de recueillement, de vérité nue. Ils ne racontent rien ; ils font taire tout le reste pour que quelque chose d’essentiel puisse enfin se faire entendre. Le silence n’est pas la fin de la peinture : c’est son commencement le plus profond.

Je suis un aventurier (1954), d’Anthony Mann : nouvelle édition DVD/Blu-Ray d’un sombre western en Technicolor

Sidonis Calysta nous gratifie d’une nouvelle édition d’un des meilleurs westerns issus de la collaboration entre un réalisateur, Anthony Mann, et un acteur, James Stewart : The Far Country, ou Je suis un aventurier. Le film, sorti en 1954, vient de s’offrir, le 12 février dernier, une toute nouvelle édition DVD/Blu-Ray digne de ce nom.

On le sait : James Stewart peut tout jouer. Mais s’il a souvent interprété des rôles de bienfaiteur auquel le spectateur a toujours pu s’identifier (il est le héros rooseveltien par excellence, l’éternel jeune premier du cinéma de Capra), sa collaboration avec Anthony Mann lui permit d’exprimer son talent à travers des personnages plus nuancés, plus ambigus, plus sombres. Ensemble, ils tournèrent cinq westerns de renom pour les amateurs du genre, en l’espace de six ans à peine : Winchester 73’, Les Affameurs, L’Appât, Je suis un aventurier et L’Homme de la plaine. Avant-dernier du cycle, Je suis un aventurier est avant tout un film de « cow-boys » au sens premier du terme, dans la droite lignée de La Rivière rouge de Hawks réalisé quelques années auparavant : une histoire de troupeau de bétail à emmener vers les horizons enneigés et encore vierges des montagnes canadiennes. Une sorte de road movie sur fond de ruée vers l’or, mais dont les enjeux passent en réalité au second plan, puisque c’est d’abord la psychologie du personnage principal qui fera l’intérêt du film. Jeff Webster, incarné avec ambivalence par James Stewart, est introduit au spectateur comme un hors-la-loi fuyant le Wyoming pour refaire sa vie à l’abri des regards. De son passé, on ne saura jamais rien – sinon qu’il fut amené à tuer des hommes pour défendre son bétail. Il est égoïste, cynique, peu courageux, parfois injuste envers ses amis. Un individualiste faisant fi de l’intérêt commun comme de la justice, et ne se satisfaisant que de la compagnie de son compagnon de toujours, Ben Tatum. Jeff Webster est donc un anti-héros, dont le caractère n’est justifié par aucune circonstance atténuante.

Heureusement, Stewart n’est pas le seul à briller, et Je suis un aventurier brille aussi pour sa galerie de personnages secondaires incarnés par des acteurs et actrices marquants. Walter Brennan alias Ben Tatum, qui joue le fidèle ami de Jeff avec sa grande naïveté, sa fragilité de cow-boy vieillissant, sa conscience morale et sa dévotion indéfectibles : un personnage qu’on sent presque ne pas être le bienvenu tant il est bon et honnête, et que la violence des autres n’épargnera d’ailleurs pas. Son pendant féminin est sans doute Renee Vallon, interprétée par la Française Corinne Calvet : une jeune ingénue aussi admirative qu’amoureuse de Jeff, mais dont la candeur sera là aussi un frein à sa réussite personnelle (en l’occurrence, dans sa relation à sens unique avec Jeff). Enfin, Ronda Castle, personnage féminin assez extraordinaire incarné avec force et élégance par Ruth Roman : un style vestimentaire mémorable, avec son manteau à carreaux, son chapeau très masculin et sa classe bourgeoise. Elle sera une sorte de guide moral pour Jeff, et en même temps un miroir : un modèle de liberté et de détermination, comme lui, mais aussi d’empathie et d’altruisme, qui témoignent de son avancée par rapport à Jeff en termes de développement psychologique. Quelques sourires mémorables venant briser son apparente droiture, une séquence introductive dans la cabine du bateau (franchement osée pour l’époque), et une relation à la fois fusionnelle et distanciée avec Jeff font de ce personnage l’une des plus grandes réussites du film.

Je suis un aventurier est tout sauf un western académique, « classique » et encore moins quelconque – chose qu’on pourrait lui reprocher d’être au premier visionnage, où à n’y regarder que de loin. En plus du contre-emploi de sa vedette et de la dureté de son protagoniste, le film déjoue aussi les attentes en termes d’écriture des personnages : le comportement de Jeff sera intelligemment nuancé, adouci sans pour autant changer du tout au tout, conservant une part d’individualisme malgré son ouverture progressive à des problématiques collectives ; son rapport aux femmes ne trouvera aucune résolution attendue, chose peu commune dans les westerns de l’époque (Jeff ne « finira » ni avec Ronda Castle – trop indépendante et ambitieuse –, ni avec Renee Vallon – trop jeune et candide).

Les attentes seront également déjouées concernant le décorum du film, amenant une dissonance entre d’un côté les couleurs chatoyantes du Technicolor – magnifiant les routes, les montagnes, les grands espaces vides de l’Alaska, mais aussi les nuits et les intérieurs faiblement éclairés –, et de l’autre l’hostilité d’une région sauvage où le danger peut surgir de n’importe où. À voir certains plans du film, notamment les paysages enneigés, le voyage semble pourtant paisible et revigorant, dans une sorte de retour à la nature pour des cow-boys qui ont tout des « aventuriers » progressant dans un monde immobile, silencieux et encore intact de toute appropriation humaine. Les couleurs sont belles, notamment celles des costumes qui se marient idéalement avec l’environnement. Le ciel est bleu, le soleil éclatant, à nous faire presque ressentir la chaleur hivernale étouffant sous les manteaux. D’ailleurs, le film fut tourné durant l’été 1953, vers la fin août, dans les Rocheuses canadiennes ; mais c’est à mettre au crédit de Mann que d’avoir réussi à rendre l’atmosphère (réelle) aussi palpable dans son film, tout en lui donnant une valeur dramaturgique à part entière. Car c’est bien de ces montagnes quasi bucoliques que naissent la plupart des dangers : des bandits surgissant des bois, une avalanche dévastant une route, etc.

Ainsi, cette impression de promenade de santé, appuyée par la lenteur de l’expédition et du rythme du film en général, est bien entendu trompeuse. Derrière le plaisir de découvrir de nouveaux horizons, derrière les perspectives d’or et de villes nouvelles, et malgré les dangers naturels inhérents à toute région sauvage, se sont bien les maux proprement humains qui ressurgissent : l’immoralité en absence de lois instituées, l’ivresse du pouvoir et de la richesse, la fragilité de la justice et la difficile conciliation des intérêts communs aux dépens de certains rêves égoïstes. En ce sens, les deux personnages mis en opposition connaissent une trajectoire inverse : d’un côté Jeff, un hors-la-loi qui prendra petit à petit conscience que l’intérêt commun vaut mieux que le reste, prêt à rentrer dans les rangs d’une nouvelle société à bâtir. De l’autre Gannon, le shérif poursuivant Jeff, a priori homme de bien au service de la communauté et de la justice, mais qui prendra de plus en plus le chemin de l’illégalité, de la corruption et de la manipulation à des fins personnelles, à mesure qu’il s’éloignera des terres sous sa juridiction. Cette épopée canadienne sera donc pour l’un l’occasion d’une forme de rédemption, passant par l’ouverture à des problématiques sociales et la découverte de sa propre empathie ; inversement, elle sera pour l’autre un basculement vers l’individualisme et l’immoralité.

Car finalement, le vrai shérif du film devient officieusement Jeff Webster lui-même, bien qu’il refuse dans un premier temps l’insigne : il est celui en qui les autres ont confiance, celui à qui l’on fait appel pour régler les conflits internes, celui qu’on estime capable de protéger la communauté. Cette responsabilité, que le personnage de Stewart sent de plus en plus peser sur ses épaules, trouve un écho évident lors de la scène tardive où Jeff, assis dans sa cabane dans le silence de la nuit, les mains jointes, porte son regard perdu sur son arme accrochée au mur devant lui. Comme seul face à ses responsabilités, c’est peut-être lors de cette scène, au moment où il se lève pour attraper son ceinturon, que Jeff accepte à la fois le pacte social, mais aussi sa responsabilité d’homme de justice qui doit chasser les bandits véreux (qui sont donc, ironiquement, le shérif et ses hommes). S’ouvre donc le dernier acte du film, mis en scène avec maestria par Mann, avec pour acmé cette scène de l’arrivée du cheval, sans cavalier, dans le silence de la nuit et au rythme d’une clochette sonnant le glas de l’innocence.

Suppléments :

En plus du film lui-même, livré dans une superbe copie dont la netteté du Technicolor rend un bel hommage aux paysages, l’édition Blu-Ray du film s’accompagne d’un contenu digital additionnel de qualité : les habituelles présentations par Bertrand Tavernier (de 30 minutes !) et Patrick Brion (d’une dizaine de minutes), toujours précieuses pour appréhender le film d’un point de vue thématique mais aussi historique ; deux documentaires d’environ une demi-heure chacun, consacrés à la carrière d’Anthony Mann et plus particulièrement à son exploration du western. De quoi passer au moins autant d’heures, voire plus, dans la section « bonus » du DVD que devant le film lui-même !
Enfin, le médiabook offre, comme son nom l’indique, un livret de 110 pages que nous n’avons malheureusement pas pu explorer du fait de notre copie presse ; mais nous faisons confiance à Sidonis Calysta qui a l’habitude de proposer des livrets denses et passionnants par ailleurs.

Je suis un aventurier – Bande-annonce :

Synopsis : Jeff Webster est un cow-boy aventurier et individualiste originaire du Wyoming. La seule personne avec laquelle il partage une amitié désintéressée est Ben. Tous deux font commerce d’un troupeau de bovins vers l’Alaska lors la ruée vers l’or du Klondike. Arrivés à Dawson City, au Canada, ils achètent une concession pour exploiter une mine d’or afin de s’offrir enfin le ranch de leur rêve.