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Tsai Ming-liang, 3 premiers films : variations autour d’obsessions

C’est à une plongée fascinante dans le cerveau d’un artiste unique que nous convie Survivance avec ce coffret DVD dédié aux trois premières œuvres de Tsai Ming-liang. Trois films intimement liés au point de constituer des variations autour des thèmes de prédilection du maître taïwanais né en Malaisie : décor urbain, laideur matérielle, incommunicabilité, solitude, sexualité, voyeurisme, etc. A maints égards, ces premières expériences particulièrement bien maîtrisées synthétisent déjà le cinéma de Tsai. On peut en dire autant de son acteur fétiche Lee Kang-sheng, que l’on voit pratiquement mûrir à l’écran et qui, dès sa première prestation, pose les bases du personnage archétypique qu’il interprétera dans tous les films suivants du cinéaste. Des suppléments roboratifs achèvent de faire de cette sortie un must absolu pour tous les amoureux du cinéma et de la personnalité attachants et hors normes de Tsai Ming-liang. 

Après avoir vécu les vingt premières années de sa vie au sein de la communauté chinoise de Kuching, en Malaisie, avec ses grands-parents, Tsai Ming-liang retourna à Taïwan, le pays d’origine de ses parents, afin d’y entamer des études en arts dramatiques et cinéma. Ce choix de vie, qui peut paraître anodin voire logique, permet de comprendre bien des choses de la psyché de l’homme… et de l’art du futur cinéaste, les deux étant forcément liés. Tsai a en effet souvent répété que cette émigration a eu pour conséquence qu’il n’a jamais été capable de savoir, de la Malaisie ou de Taïwan, à quel endroit il appartenait. Il faut certes se garder de faire de la psychologie de comptoir, et les sceptiques pourront nous rétorquer que les Taïwanais sont, par définition, des déracinés. Aujourd’hui, combien d’entre eux comptent des parents ou des amis qui ont suivi Tchang Kaï-chek en 1949, après la victoire communiste en Chine ? Combien de familles ont été séparées, parfois pour toujours ? Alors, imaginez à quel point ce sentiment d’arrachement pouvait être puissant en 1957, année de naissance de Tsai Ming-liang ! Qu’il soit resté à Taïwan ou qu’il ait migré ailleurs, le Taïwanais peut-il se sentir tout à fait chez lui ? S’il est nécessaire de resituer ce contexte historique, il faut reconnaître que le cœur des obsessions cinématographiques de Tsai se trouve là, dans cette permanence d’un sentiment d’étrangeté et d’isolement, celui d’un homme ne se sentant nulle part chez lui. Et ce ne sont pas ses trois premiers long-métrages, ni les nombreux bonus accordant une large place à ce thème, qui nous contrediront !

Après avoir produit des pièces de théâtre puis écrit et réalisé pour la télévision (c’est d’ailleurs en le dirigeant dans deux téléfilms qu’il entamera sa longue relation artistique avec Lee Kang-sheng), Tsai passe au grand écran en 1992, avec Les Rebelles du dieu néon, le premier opus contenu dans le coffret. Lee y incarne pour la première fois Hsiao-kang, un jeune homme mutique qui abandonne ses études et déambule dans les rues de Taipei. Il développe une fascination pour un jeune voyou, Ah Tze, et sa petite amie Ah Kuei, et se met en tête de les suivre, vivant désormais à travers eux. Dans ce film d’une maturité incroyable – même si Tsai est déjà âgé de 35 ans à l’époque –, le style et les thèmes du cinéaste sont déjà très affirmés. Le film le place immédiatement au premier plan de la fameuse « nouvelle vague taïwanaise » aux côtés notamment d’Ang Lee, qui a réalisé son premier film (Pushing Hands) un an plus tôt. En 1994, Tsai radicalise quelque peu son propos avec Vive l’amour, qui remporte le Lion d’Or à Venise. Le film a pour protagonistes un trio similaire au premier film. Lee Kang-sheng y campe d’ailleurs une nouvelle fois Hsiao-kang, un jeune homme qui travaille dans les pompes funèbres et s’introduit par hasard dans le même appartement vide qu’une agente immobilière (Mei Lin) et son amant occasionnel (Ah-jung), un vendeur à la sauvette qui, comme Hsiao-kang, ne semble pas avoir d’attaches… Trois ans plus tard, en 1997, Tsai propose une troisième variation sur les mêmes thèmes avec La Rivière, le propos se faisant encore plus noir que dans Vive l’amour. On y retrouve Hsiao-kang, toujours aussi énigmatique, qui est soudain saisi d’une terrible douleur au cou que rien ni personne ne semble pouvoir guérir, alors que son père fréquente des saunas gays et que sa mère tente de tromper son ennui avec un pornographe. Aucun problème ne trouve une solution, surtout ceux du cœur, qui dressent une barrière infranchissable entre les êtres…

Nous parlions plus haut de Tsai Ming-liang comme d’un metteur en scène obsessionnel. Préférons à ce terme péjoratif celui d’un artiste à motifs récurrents. Les trois premières œuvres du Taïwanais sont ainsi le portrait d’une jeunesse perdue et sans but, incapable de communiquer. Tous les personnages sont désespérément seuls et, en mal d’amour, ne parviennent à s’exprimer qu’au travers d’actes sexuels crus et sans affect, parfois franchement glauques. Si Les Rebelles du dieu néon ménage encore quelques traces de tendresse (l’ami d’Ah Tze, sévèrement tabassé, admet ne souhaiter qu’une chose, qu’une femme le prenne dans ses bras ; à la fin du film, Ah Tze lui-même baisse enfin la garde lorsqu’il rattrape de justesse sa petite amie, l’embrasse et ose poser un regard lucide sur son existence en avouant ne pas savoir quoi faire), les deux opus suivants n’offrent guère d’espoir. Ainsi, dans l’ironiquement intitulé Vive l’amour, les sentiments sont cruellement absents. La très longue scène finale où la caméra scrute le chagrin affectif (existentiel ?) de Mei Lin est en mesure de saper le moral des plus optimistes… La Rivière se révèle pourtant encore plus dur. On y retrouve la famille du premier film, trois personnages qui vivent comme des étrangers sous le même toit, ce qu’illustre le grave problème d’infiltration d’eau, dont la mère et le fils ne se préoccupent pas car le sinistre ne concerne que la chambre du père. L’image de Hsiao-kang acceptant de jouer le rôle d’un cadavre flottant sur l’eau dans le cadre d’un tournage (Ann Hui joue la réalisatrice), d’abord énigmatique, prend alors tout son sens : lui et les autres personnages sont déjà comme morts, ils n’existent pas aux yeux des autres (ce que confirme le caractère énigmatique des personnages, dont le spectateur ne sait presque rien, comme s’ils existaient à peine). Le seul qui essaye de montrer de l’intérêt envers l’autre est le père, qui accompagne son fils dans ses tentatives désespérées pour soulager sa nuque douloureuse. Comble de la cruauté, ce rapprochement tout relatif sera « puni » lors d’une scène très dérangeante d’inceste inconscient entre père et fils !

Les décors constituent un autre motif cher au cinéaste. Le cadre de vie de cette jeunesse désœuvrée est à la fois minable et très esthétique : les appartements miteux constamment inondés, les salles de jeux vidéo où l’on passe sa vie, les hôtels de passe, les ruelles encombrées où l’on se déplace en mobylette… Au désert affectif répondent des décors impersonnels. Les protagonistes évoluent toujours dans des lieux de passage anonymes, qu’il s’agisse de chambres de passe étriquées, d’un appartement mis en vente ou d’un sauna gay glauque. Incapables de trouver l’amour chez eux (encore faut-il qu’ils aient un véritable « chez eux » !), ils le cherchent désespérément à l’extérieur de la cellule familiale. Et encore cet amour n’est-il que physique et à peine incarné – le seul vrai couple que l’on trouve dans les trois films est celui formé par Ah Tze et Ah Kuei, dans Les Rebelles du dieu néon. Quant au personnage récurrent de Hsiao-kang, le coït fugace dans La Rivière représente le sommet de sa vie intime, par ailleurs constituée d’une sexualité par procuration (il se masturbe en écoutant d’autres faire l’amour) ou d’un service de rendez-vous par téléphone, dans des cabines sordides (il ne répondra même pas au téléphone).

Les nombreux traits d’union entre les trois premiers films de Tsai Ming-liang convergent évidemment dans sa muse, Lee Kang-sheng, le comédien qui a joué dans toutes les œuvres du metteur en scène à ce jour. Personnage secondaire dans les deux premières, principal dans le troisième, Hsiao-kang reste quoi qu’il en soit périphérique à l’action, énigmatique et observateur/voyeur. Parler de son jeu en évoquant une économie de moyens est un euphémisme : en combinant les trois films, Lee ne doit pas prononcer plus de dix phrases ! Dans Les Rebelles du dieu néon, l’acteur pousse le principe très loin en refusant ostensiblement la parole (quand on l’aborde, il répond par des gestes ou des moues). Pourtant la caméra de Tsai, fascinée par la lenteur de ses gestes et son regard mélancolique, reste souvent longuement fixée sur lui, y compris dans son absence de mouvement et de paroles, dotant son mal-être d’une indéfinissable poésie, esthétisant jusqu’à ses actes les plus obscènes ou incompréhensibles. Lee Kang-sheng n’est pas un comédien de l’incarnation, de « jeu » au sens classique du terme, c’est une présence, mutique et magnétique, un être secret (peut-être la réincarnation d’un démon, comme la mère superstitieuse de Hsiao-kang le croit dans Les Rebelles du dieu néon) mais aussi un corps filmé souvent et sans pudeur, qui est devenu, au fil des années, indissociable de l’idée que l’on se fait du cinéma de Tsai Ming-liang.

SUPPLÉMENTS

Survivance a inclus dans ce coffret de trois disques deux suppléments vidéo, mais pas n’importe lesquels. La pièce de résistance s’intitule Past Present, un documentaire inédit réalisé par Saw Tiong Guan qui, notamment à travers une série d’entretiens, permet de comprendre bien des facettes de la personnalité du maître taïwanais. A bon escient, une attention particulière y est accordée aux années de jeunesse du cinéaste, formatrices à maints égards. Tsai explique lui-même que l’origine de son cinéma est à chercher dans sa jeunesse passée en Malaisie et dans le rôle qu’ont joué ses grands-parents, qui l’emmenaient tous les jours au cinéma. C’est dans cet âge d’or personnel qu’est né le caractère transgressif de ses œuvres. La représentation de la sexualité, par exemple, doit beaucoup à la liberté et au brassage culturel qui caractérisait la société malaise de l’époque. Tsai évoque notamment ces films pornographiques japonais qui étaient diffusés dans les salles de cinéma, sans restriction. Lorsqu’il débarqua à Taïwan, qui sortait de quarante années de terreur blanche et où la loi martiale venait d’être abolie, son absence de pudeur a logiquement dérangé. Le cinéaste confie ainsi qu’il a dû insister pour que le comédien Chen Chao-jung accepte de simuler une scène de masturbation… où l’on ne voit pourtant rien. Tsai tournera plus tard des scènes autrement plus explicites !

Plus fondamentalement, c’est le caractère profondément nostalgique et fétichiste des œuvres du cinéaste qui est décortiqué, et là encore un détour par les années de jeunesse s’impose. Les cinémas de quartier à Kuching ont ainsi laissé une trace indélébile dans sa formation de cinéphile, mais aussi un souvenir émotionnel puissant, auquel il rendra un bien joli hommage dans son film Goodbye, Dragon Inn. L’évocation de cette œuvre tournée en 2003 permet de donner la parole aux réalisateurs Apichatpong Weerasethakul et Ang Lee, touchants de sincérité, qui ne tarissent pas d’éloges pour ce film, le second y reliant d’ailleurs ses propres souvenirs personnels et parlant de « revisiter les fantômes du passé » pour qualifier l’approche de Tsai dans ce film. D’autres personnalités sont interviewées, notamment Hou Hsiao-hsien qui, avec ses collègues précités, partage la sensibilité de Tsai. La dernière image de ce documentaire particulièrement éclairant est magnifique. On y voit Tsai se recueillir sur une tombe qu’on imagine être celle de sa grand-mère adorée, sans artifice et sans un mot prononcé. L’on se dit alors qu’il est décidément difficile de ne pas aimer et respecter cet artiste…

Le documentaire est parfaitement complété par une interview du cinéaste accompagné de son comédien fétiche, Lee Kang-sheng. L’on constate rapidement que Lee ne « joue » pas vraiment dans les films de son ami, sa discrétion (Tsai parle la plupart du temps) prouvant qu’elle fait tout simplement partie de son caractère. Malgré cela, il est amusant de noter que le comédien, peu disert, prononce ici en vingt minutes plus de paroles que dans les trois films inclus dans le coffret ! L’intérêt est bien sûr ailleurs, et la qualité des mots prime sur leur quantité. Tsai admet que Lee a fait évoluer son cinéma, le réalisateur s’étant surtout adapté au rythme lent de son comédien, qui était totalement amateur lors du premier film tourné ensemble. On apprend également que l’étrange affection à la nuque accablant le personnage de Hsiao-kang dans La Rivière, au point qu’il veuille mourir, est vraiment arrivée à Lee, qui a failli rester paralysé, avant le tournage du film précédent, Vive l’Amour ! Une épreuve personnelle qui a, sans nul doute, encore rapproché les deux hommes, humainement et artistiquement, au point d’être aujourd’hui indéfectiblement liés.

Pour ceux qui en veulent toujours, le coffret contient également un livret de 36 pages proposant deux textes inédits, des analyses pointues du cinéma de Tsai. Le premier, signé de l’auteur et réalisateur Olivier Cheval (Quelques vestiges de la matière), offre un éclairage passionnant sur divers aspects du cinéma du Taïwanais que l’on retrouve dans ses trois premiers opus : le caractère obsessionnel, la rencontre avec Lee Kang-sheng, les thématiques, etc. A noter, un point de vue intéressant sur l’inclination étrangement burlesque de Tsai, pas évidente à première vue mais bien argumentée, et dont la scène de l’inceste dans La Rivière pourrait représenter une forme de culmination atroce. Le second texte, plus volumineux, a été écrit par Wafa Gherman, professeure à l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle. Comme son titre l’indique (Taipei : A City of Sadness), il s’intéresse aux lieux où se déroulent les films, plus particulièrement à Taipei, une ville dont le metteur en scène a observé la mutation rapide alors que le pays entamait son décollage économique, après la levée de la loi martiale. Une plongée captivante dans les divers quartiers de la capitale taïwanaise, en compagnie d’un des artistes qui l’ont le plus filmée.

Tsai Ming-liang est un artiste complexe et son cinéma peut parfois paraître hermétique. Mais si la poésie du désespoir moderne qui caractérise ses œuvres, et notamment les trois remarquables films « de jeunesse » (notre préférence personnelle va au moins dur du lot, Les Rebelles du dieu néon, au charme étrange) proposés dans ce coffret, cette édition devrait sans peine vous combler. Une référence !

Suppléments de l’édition DVD :

  • Past Present (2013, 76 min), documentaire inédit de Saw Tiong Guan
  • Entretien inédit (2019, 20 min) avec Tsai Ming-liang et Lee Kang-sheng
  • Livret 36 pages : textes inédits d’Olivier Cheval et Wafa Ghermani
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