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L’Enfant naturel face à ses semblables

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Avec cet album inclassable, le dessinateur-scénariste Guillaume Soulatges ne cherche pas la facilité, au point de risquer des réactions d’incompréhension. Ayant discuté avec son éditeur avant d’acquérir cette BD (festival BD de Colomiers 2025), je profite des informations enregistrées à ce moment-là pour cette chronique.

Première information (qui a failli me dissuader d’acheter l’album), le dessinateur s’intéresse à la pornographie, du moins à la façon dont elle est représentée et perçue par des publics parfois non avertis (voir l’album Porno crade (2010) qu’il cosigne avec plusieurs autres dessinateurs). Ici, pas question de pornographie, ce qui ne veut pas dire que l’album propose une lecture confortable, alors que l’illustration de couverture irait bien dans ce sens. Cependant, on remarque qu’elle n’apporte aucune information écrite. Les mentions de titre, auteur et éditeur ne figurent qu’en quatrième de couverture. Il faut également savoir que l’intérieur de l’album ne comporte aucune couleur, mais un noir et blanc de qualité.

Le scénario

Il s’intéresse à un jeune garçon, le narrateur, dont on ne saura jamais le prénom. Il se rend à l’école alors qu’il habite une maison isolée à la campagne. La particularité de cet album, c’est qu’il se présente sous la forme d’un album au format italien comportant un dessin par page, sans dialogue. Cependant, du texte accompagne chaque illustration : les réflexions du narrateur pendant son trajet de chez lui à l’école. Au lecteur de faire l’association. Ainsi, Guillaume Soulatges cherche à nous intriguer et nous inciter à lire en allant à la pêche aux informations. Autre élément déconcertant concernant le début, aucune silhouette humaine n’apparaît avant la page 10. Et encore, le décompte reste bloqué à 1 jusqu’à la page 14 (numérotation à vrai dire inexistante) où on peut supposer découvrir l’aspect physique du narrateur.

Les illustrations

Elles vont de lieux isolés dans la campagne à des vues de plus en plus urbaines à mesure que le narrateur s’approche de l’école. Parmi les informations éditeur, il faut savoir que le dessinateur travaille à partir de photographies et que les lieux qu’il représente sont complètement dispersés de par le monde, ce qui ne nuit pas à l’unité de l’ensemble grâce à l’ambiance créée (style graphique associé au texte). D’autre part, les physiques des personnages représentés sont déformés non pas pour préserver leur anonymat, mais pour donner des indications sur les personnalités qui peuplent cette BD. L’album est donc à classer dans la catégorie BD… faute de mieux. On pourrait préférer l’option livre illustré. Mais cela pourrait laisser croire qu’il soit destiné à un public jeune, ce qui n’est pas le cas.

Le style graphique

Il est à la hauteur de ce qu’on observe sur l’illustration de couverture, avec un trait sûr et élégant et une façon de faire apparaître les détails par une technique qui s’apparente au pointillisme. Tout cela permet de très bien rendre les paysages et donc la nature, ainsi que les habitations et les décors de manière générale. Par contre, dès qu’il s’agit de représenter des humains (des visages, surtout), le dessinateur use de déformations pour souligner les perversions de caractère. A noter que la mère du narrateur n’est apparemment jamais représentée, alors que le narrateur l’évoque plusieurs fois, pour la tendresse réciproque qui existe entre eux, mais aussi pour signaler qu’elle est très mal perçue dans son voisinage.

Conclusion

Guillaume Soulatges se méfie énormément de la nature humaine de manière générale. Sa représentation des individus laisse entendre que tous subissent des influences franchement négatives de leurs semblables, les pervertis s’acharnant à pervertir ceux qu’ils croisent et ne le seraient pas assez à leur goût. La perversion humaine consiste essentiellement à exercer une domination humiliante vis-à-vis de tout individu estimé plus faible que soi. Cette volonté de domination peut s’exercer sur des animaux, laissant émerger une cruauté gratuite. Souvent humilié, le narrateur va jusqu’à considérer que, lui-même amoureux de la nature (où il trouve une forme de paix, de sérénité), a été tenté de reporter ainsi ses frustrations. Cela explique son aspect physique et son isolement. En tant qu’humain ayant un certain recul, Guillaume Soulatges préfère donc largement représenter la nature où la cruauté n’existe pas, bien qu’elle ne soit pas exempte des relations dominant/dominé, chaque espèce tentant de se protéger de ses prédateurs. Il accorde cependant un certain respect aux constructions utilitaires de l’homme et très probablement aux œuvres d’art qui subliment toutes les frustrations humaines.

L’Enfant naturel, Guillaume Soulatges
Adverse : sorti le 2 octobre 2021

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3.5

« Dictionnaire des cinémas chinois » : un tour d’horizon érudit

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Bel ouvrage, le Dictionnaire des cinémas chinois propose une cartographie analytique et critique d’un continent cinématographique éclaté, traversé par l’histoire, la censure, les évolutions du marché et les métamorphoses des formes visuelles. Dans son édition la plus récente, enrichie, le livre dirigé par Nathalie Bittinger assume pleinement son ambition : penser ensemble les œuvres, les corps, les industries et les imaginaires.

Il nous faut d’abord dissiper un malentendu : ce « dictionnaire » n’est pas un répertoire froid de noms propres et de dates, vidé de toute substance critique. S’il en a l’apparence, il en refuse toutefois la sécheresse. Sa structure alphabétique relève davantage d’un outil de classement. On y circule ainsi de manière balisée : une entrée sur un cinéaste mène à un film, un thème renvoie à une période historique, un concept esthétique dialogue avec une mutation industrielle. Le livre se lit autant qu’il se consulte. Sporadiquement, avec des thématiques amenant à en creuser d’autres.

L’édition actuelle élargit évidemment le champ chronologique. Elle affine les analyses contemporaines et intègre des évolutions majeures survenues ces dernières années : recomposition des conglomérats chinois, renforcement du contrôle idéologique, internationalisation stratégique des studios, mais aussi persistance de cinéastes travaillant aux marges, parfois dans la clandestinité. L’ouvrage fait ainsi valoir une mise à jour critique, attentive aux fractures plus qu’aux continuités rassurantes.

Le choix du pluriel (cinémas chinois) n’est pas un simple scrupule terminologique. Il fonde tout le projet. Chine continentale, Hong Kong, Taïwan : trois espaces, trois histoires politiques, trois régimes de production, mais des circulations constantes. Le dictionnaire excelle à montrer comment ces territoires dialoguent, s’opposent, s’influencent mutuellement. Hong Kong, laboratoire de genres et de modernité urbaine ; la Chine continentale, espace de tensions entre propagande, marché et expérimentations formelles ; Taïwan, lieu d’un cinéma souvent introspectif, volontiers hanté par la mémoire et la perte. 

Parmi les grandes entrées transversales, celle consacrée aux mutations économiques, industrielles et aux coproductions est exemplaire. Elle retrace, avec une clarté rare, le passage d’un cinéma d’État à une industrie pseudo-libéralisée, dominée par des mégastructures étroitement liées au pouvoir. On y comprend comment l’ouverture aux films américains, les quotas, les joint-ventures et l’adhésion à l’OMC ont façonné un cinéma de superproductions nationales, tout en renforçant paradoxalement le contrôle idéologique. Le blockbuster chinois apparaît alors comme une forme politique à part entière : spectaculaire, rentable, mais profondément normative.

À l’autre extrémité du spectre, le dictionnaire accorde une place essentielle aux motifs esthétiques et culturels. L’entrée « Nature » rappelle combien le paysage, dans la culture chinoise, dépasse le cadre du simple décor. Héritier de la peinture lettrée et du taoïsme, le cinéma chinois a longtemps pensé la nature comme prolongement de l’homme, espace spirituel autant que social. De la sensualité paysanne de La Grande Parade aux étendues hostiles filmées par Tian Zhuangzhuang et consorts, la nature devient tour à tour refuge, mythe, contrainte ou métaphore politique. Là encore, l’analyse évite l’illustration facile pour restituer une véritable histoire des formes.

Le dictionnaire montre ailleurs comment le cinéma d’arts martiaux a porté à son apogée une conception du corps indissociable de l’esprit, héritée de la pensée chinoise classique. Mais il ne s’arrête pas à cette image héroïque : il en explore les contre-champs. Du corps glorieux de Bruce Lee, révélé par Lo Wei, aux corps épuisés, errants, parfois humiliés du cinéma contemporain (Lou Ye, Jia Zhangke), se dessine une trajectoire historique : celle d’une perte d’harmonie, d’un monde où le geste ne réconcilie plus l’homme avec le réel.

Les portraits de cinéastes, nombreux et denses, participent pleinement de cette approche. Lo Wei, encore lui, n’est pas seulement présenté comme un faiseur prolifique, mais comme un maillon décisif de l’industrie hongkongaise, capable de cristalliser un moment historique à travers un corps – celui de Bruce Lee. Patrick Tam apparaît comme un passeur, entre Nouvelle Vague européenne et modernité asiatique, tandis que Lou Ye incarne une forme de dissidence esthétique, où la caméra tremblante et le montage saccadé deviennent des gestes politiques. Le dictionnaire ne sacralise pas : il contextualise, nuance, parfois corrige les jugements critiques occidentaux.

Les entrées consacrées aux films eux-mêmes – 2046, Corbeaux et moineaux, The Longest Nite, Infernal Affairs, La Loi du terrain de chasse… – témoignent de la même exigence. Chaque œuvre est replacée dans son contexte de production, ses contraintes, ses choix formels. Corbeaux et moineaux, tourné clandestinement en 1949, apparaît ainsi comme un film-charnière, où la comédie masque à peine un geste de résistance politique. The Longest Nite devient une méditation crépusculaire sur le destin et la violence urbaine. Le polyphonique 2046 cristallise toute la poétique de Wong Kar-wai. 

Malgré la pluralité des auteurs et des approches, le Dictionnaire des cinémas chinois ne se disperse jamais et présente une grande cohérence organique. Il verbalise une vision du cinéma semblable à un champ de forces : esthétiques, économiques, philosophiques, politiques. Chaque entrée semble répondre à une autre, parfois à distance, comme si le livre lui-même dictait la circulation des motifs qu’il décrit.

En définitive, cet ouvrage s’adresse autant au chercheur qu’au cinéphile exigeant. Il rend intelligible une complexité filmique souvent réduite à des clichés : propagande contre dissidence, tradition contre modernité, Orient contre Occident. Le cinéma chinois est un cinéma de seuils, de négociations permanentes, de formes instables. Le Dictionnaire des cinémas chinois invite en tout cas à le penser. Mais aussi à regarder autrement.

Dictionnaire des cinémas chinois, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Bittinger
Hémisphères, novembre 2025, 640 pages

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Sorties instantanées et Streaming Rush : plaisir ou surcharge ?

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Le phénomène du Streaming Rush transforme radicalement la manière dont les Français consomment le cinéma et les séries. Chaque semaine, surtout les vendredis ou au début du mois, Netflix, Disney+, Prime Video et Canal+ lancent de nombreuses sorties. Les spectateurs se ruent alors pour visionner toutes ces nouveautés. Un tel choix de contenus offre une liberté extraordinaire aux spectateurs. Ils peuvent choisir ce qu’ils veulent regarder et le moment où ils souhaitent le regarder. Et ce, sans avoir à se déplacer dans une salle de cinéma.

movie night popcorn

Toutefois, ce bouleversement entraîne son lot de questions. Notamment sur la qualité des productions et la surcharge d’informations. En France, le contexte est encore plus particulier. La chronologie des médias protège encore les salles de cinéma, même si les plateformes numériques gagnent du terrain. Dans cet article, nous allons explorer ce phénomène pour mieux le comprendre.

Qu’est-ce que le Streaming Rush ?

Le Streaming Rush se définit comme la pratique des plateformes streaming qui consiste à publier simultanément plusieurs nouveautés. Notamment des films, des séries ou des documentaires sur leur catalogue. Cette pratique a souvent lieu en fin de semaine (le vendredi) ou en début de mois. La raison de ce choix est simple : capter rapidement l’attention des spectateurs et créer un engouement autour des sorties récentes.

Netflix, Disney+, Prime Video ou Canal+ rivalisent pour proposer ces contenus. C’est un phénomène qui a profondément modifié les habitudes de visionnage en France. Le marché français se distingue toutefois par sa réglementation stricte, notamment la chronologie des médias. Celle-ci protège les salles de cinéma en limitant l’accès des films aux plateformes avant une période définie. Certaines productions bénéficient cependant de sorties quasi simultanées, ce qui montre bien la montée en puissance de ce phénomène.

Parmi les caractéristiques clés du streaming rush, il y a :

  • La concurrence entre les plateformes : chacune cherche à capter les spectateurs avec un maximum de nouveautés.
  • La diversité de l’offre : séries, sorties cinéma, documentaires et contenus internationaux accessibles en quelques clics.
  • La personnalisation : avec des recommandations basées sur les goûts du spectateur, favorisant ainsi le visionnage prolongé.
  • Le marketing ciblé : bande-annonces, teasers et notifications pour créer l’événement autour de chaque sortie.

Pour le spectateur français, le Streaming Rush ouvre un accès inédit à des contenus mondiaux. Mais il peut aussi engendrer une surcharge d’options qui peut compliquer le choix. La quantité prime parfois sur la qualité, ce qui pose de nouvelles questions sur l’équilibre entre diversité et saturation.

La liberté du spectateur face au choix illimité

Le Streaming Rush a profondément changé la façon dont les spectateurs français accèdent aux films et aux séries. Avec la multiplication des sorties simultanées sur Netflix, Disney+, Prime Video ou Canal+, chacun peut désormais choisir ce qu’il souhaite regarder. Et surtout, quand il souhaite regarder le contenu. Cette liberté est devenue un atout majeur dans la bataille cinéma vs streaming. Finies les limites liées aux horaires des salles de cinéma ou à la disponibilité restreinte des films à la télévision.

Les plateformes permettent un choix personnalisé, grâce à des recommandations basées sur les goûts et l’historique de visionnage de chacun. Les spectateurs peuvent également accéder à des productions internationales, découvrant des films et séries venus de tous les continents. Cette diversité culturelle était rarement accessible auparavant.

La souplesse horaire est un autre avantage. Il est désormais possible de regarder un film tôt le matin ou une série tard dans la nuit, sans aucune contrainte. La diversité des contenus pousse également les utilisateurs à expérimenter de nouveaux genres. Cette même logique de divertissement à domicile se retrouve dans les jeux en ligne. Comme pour le streaming, les casinos en ligne permettent de profiter de bonus attractifs et de jeux gratuits.

Par exemple, de nombreux sites proposent des bonus sans dépôt, permettant aux joueurs de tester des machines à sous et des jeux de casino sans investir d’argent. Les amateurs peuvent ainsi découvrir différents jeux, profiter d’une expérience casino, ou encore essayer des slots en ligne en mode démo. Et ce, exactement comme un spectateur peut explorer librement les nouveautés d’une plateforme de streaming.

Pourtant, ce choix illimité peut parfois submerger le spectateur. Malgré tout, le Streaming Rush montre que la liberté et la diversité de contenus sont des atouts essentiels pour capter et fidéliser le public.

une femme se tient devant un écran d'appareils électroniques

Qualité vs quantité : le piège du choix illimité

Comme nous l’avons vu, le Streaming Rush permet aux plateformes de proposer un flux massif de nouveautés chaque semaine. Mais cette multiplication des sorties comporte des risques. La profusion de films et séries entraîne souvent une surcharge cognitive pour le spectateur. Il peut se sentir submergé par le choix et peiner à identifier les productions réellement intéressantes. C’est ce que l’on nomme la fatigue streaming. C’est-à-dire une sensation de lassitude et de désengagement face au choix illimité de contenus.

Si la quantité explose, la qualité des contenus n’est pas toujours au rendez-vous, et de nombreuses œuvres sont médiocres. Pour mieux comprendre cette dynamique, voici un tableau comparatif :

Plateforme Nombre de sorties moyen par mois Note moyenne IMBD/Allociné Remarque
Netflix entre 40 et 60 6,8 – 7,0 grande variété mais une qualité inégale
Disney+ de 15 à 25 7,2 – 7,5 contenus familiaux, moins de risques de médiocrité
Prime Video entre 30 et 50 6,5 – 6,8 quantité élevée, mais beaucoup de productions mineures
Canal+ de 10 à 20 7,0 – 7,2 moins de sorties, mais qualité plus constante

Ce tableau montre clairement le dilemme du Streaming Rush. Certaines plateformes privilégient la quantité pour fidéliser les abonnés et créer un flux constant d’événements. D’autres mettent l’accent sur la qualité, avec moins de nouveautés mais plus marquantes.

Au-delà de la qualité des œuvres, ce phénomène a également un impact sur les salles de cinéma traditionnelles. Avec tant de contenus accessibles depuis chez soi, le public est moins incité à se déplacer pour voir des films. Ce qui peut réduire la fréquentation et mettre la pression sur l’industrie cinématographique.

Concrètement, le Streaming Rush offre une diversité sans précédent. Cependant, les spectateurs doivent faire face à des contenus souvent inégaux.
african american man watching streaming service

Zoom sur le binge watching

Autre phénomène lié au streaming rush, le binge watching (ou visionnage intensif en français). Ce terme désigne le fait de regarder plusieurs épisodes d’une série à la suite. Les plateformes comme Netflix, Disney+ ou Prime Video ont plutôt tendance à encourager ce comportement. Notamment grâce à la lecture automatique, aux recommandations personnalisées et à la disponibilité immédiate de plusieurs saisons.

Si ce mode de consommation peut sembler gratifiant, il cache souvent ce que l’on pourrait appeler l’illusion du plaisir. C’est-à-dire un sentiment d’évasion et de satisfaction immédiate qui masque la fatigue, la perte de temps et l’impact sur le bien-être. Pour certains professionnels, cette pratique pourrait conduire à des comportements addictifs. Il s’agit donc d’un phénomène qui ne doit pas être pris à la légère.

Le binge-watching peut avoir plusieurs effets :

  • De la fatigue et des troubles du sommeil : passer plusieurs heures devant un écran nuit à la régularité du sommeil et à la vigilance.
  • Une surcharge cognitive : l’accumulation rapide d’informations et de scénarios peut provoquer un épuisement mental.
  • Un engagement émotionnel intense mais temporaire : l’attachement aux personnages est renforcé, mais s’épuise rapidement après la fin de la série.
  • Une perte de contrôle du temps : il est facile de regarder « juste un épisode de plus », ce qui peut entraîner une consommation excessive.

Malgré ces effets, le binge-watching procure une satisfaction immédiate et un sentiment de liberté. Cela renforce l’idée d’un contrôle du temps de divertissement. L’illusion du plaisir découle du contraste entre cette gratification instantanée et les conséquences réelles sur la santé et le rythme de vie.

En France, ce phénomène se retrouve particulièrement chez les jeunes adultes. Ils profitent de la diversité offerte par les plateformes pour enchaîner les épisodes. Il est vrai que le binge-watching permet de découvrir rapidement de nombreuses séries. Toutefois, cette pratique montre l’intérêt de réfléchir à ce que l’on consomme. Et ce, afin de profiter pleinement du streaming sans tomber dans l’excès. Et surtout, pour préserver son bien-être physique et mental.

Avec le streaming rush, les spectateurs français profitent d’une liberté et d’un choix inédits. Cependant, il faut garder à l’esprit que ce choix illimité de contenus peut entraîner une fatigue streaming et une surcharge mentale. Notamment si ces sorties s’accompagnent de binge watching. Pour profiter pleinement du streaming, il est essentiel d’adopter une consommation réfléchie, en alternant visionnage intensif et pauses. D’autres pratiques émergent, comme le speed watching, qui permet d’accélérer le rythme tout en gardant le contrôle. Le spectateur moderne doit donc trouver le juste équilibre entre plaisir et excès.

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« Wolf-Man » : double visage

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Sous la bannière d’Invincible Univers, Robert Kirkman et Jason Howard revisitent le mythe du lycanthrope en 300 pages tranchantes où le pouvoir, la culpabilité et la manipulation cohabitent. Wolf-Man n’est pas l’histoire d’une bête libérée, mais celle d’un homme dévasté qui cherche, dans la nuit, la moindre issue vers la vérité.

(Cette chronique contient des spoilers)

Gary Hampton n’avait a priori rien du héros maudit promis aux affres des comics. PDG réputé, mari et père de famille aimant, il appartient à cette catégorie de personnes que rien ne semble pouvoir dévier du succès. Et pourtant, il suffira d’une attaque sauvage lors de vacances supposées paisibles pour faire basculer l’édifice. Mordu par un loup-garou ancestral, Gary survit mais se voit condamné à une métamorphose cyclique. Il devient lui-même prédateur lorsque la lune se remplit. Au lieu de céder à l’instinct primaire, il choisit la voie inverse : canaliser la malédiction, en tirer une forme de justice nocturne. Ainsi naît Wolf-Man, avec sa discipline, ses dispositifs de contention et cette volonté de prouver qu’un monstre, en dépit de son apparence, peut servir la loi.

C’est là que Robert Kirkman va introduire la fissure. Car dans l’ombre de cet apprentissage se tient Zechariah, un vampire affable, persuasif, mentor improvisé à la patience venimeuse. Il montre à Gary comment patrouiller, comment peser sa force, comment donner à Wolf-Man l’épaisseur d’un justicier. Mais ce modèle n’en est pas un : il orchestre en coulisse un projet dont on ne connaît pas encore tous les tenants, allant jusqu’à subjuguer les Actioneers, une super-équipe transformée en meute vampirique. 

Rapidement, la tension monte chez les Hampton. Lors d’une confrontation qui vire au drame, Rebecca tombe sous les crocs de Zechariah, et Gary, surpris en pleine transformation serrant le corps sans vie de son épouse, devient instantanément le coupable idéal. Ce basculement brutal constitue l’épicentre du premier tome : le héros naissant est pulvérisé en un tournemain, traité en paria, traqué par les autorités et rejeté par sa propre fille.

À partir de là, l’intrigue se durcit. Gary est un fugitif éreinté, que le Pentagone rêve de mettre sous cloche. Hunter, un agent immortel, entame sa chasse à l’homme. Chaque tentative de se disculper échoue – ou presque. Le monde voit en lui un prédateur ; sa fille Chloe le croit meurtrier. L’ironie tragique est totale : elle choisit précisément de s’en remettre à celui qui a détruit sa famille.

Autour de ce drame, Kirkman et Howard articulent une mythologie plus vaste, où la généalogie des loups-garous est évoquée. Gary appartient à une lignée pure, dotée d’une puissance originelle que les siècles ont affadie chez d’autres. Cette dimension, encore sous-exploitée, élargit quelque peu le récit, le tirant du simple thriller super-héroïque vers un terrain où traditions occultes, castes lupines et vieilles rivalités (avec les vampires, notamment) redessinent l’horizon dramatique.

La dernière séquence nous montre Gary en pleurs devant la tombe de Rebecca. On a alors affaire à un homme terrassé, conscient trop tard de sa naïveté, rongé par le remords et obsédé par l’idée de faire triompher sa propre vérité. Wolf-Man s’impose alors comme le récit d’un effondrement plus que d’une origin story : un plongeon sec dans la fabrication d’un monstre que les faits, pourtant, démentent.

La reconstruction sera longue. La morsure, elle, définitive.

Invincible Univers : Wolfman, Robert Kirkman et Jason Howard 
Delcourt, décembre 2025, 300 pages

« Pompoko » : l’épopée écologique des tanukis contre la modernité

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Quand Isao Takahata s’empare en 1994 de la figure folklorique du tanuki pour en faire le héros d’un film d’animation, il offre au Studio Ghibli l’une de ses œuvres les plus singulières. Pompoko raconte la résistance désespérée d’une communauté de tanukis anthropomorphes face à l’urbanisation galopante de leur habitat naturel dans les collines de Tama, près de Tokyo. L’anime comics publié par les éditions Glénat permet de redécouvrir cette fable écologique d’une richesse narrative exceptionnelle.

Le film, ainsi que l’anime comics qui nous intéresse, s’inspirent directement du développement urbain de la région de Tama dans les années 1960-1970, période de croissance économique effrénée au Japon. Les tanukis, créatures du folklore japonais réputées pour leurs pouvoirs de métamorphose, voient leur forêt détruite par les bulldozers et les chantiers de construction. Face à cette menace existentielle, ils décident de s’organiser et de mobiliser leurs capacités surnaturelles pour saboter les travaux.

L’intrigue s’étire sur plusieurs années, suivant une structure qui détaille les différentes phases de la résistance : de l’insouciance initiale à une prise de conscience collective, des premiers actes de sabotage jusqu’à la parade spectaculaire où les tanukis transforment le paysage urbain en visions féériques.

Les tanukis, parfois dessinés de manière réaliste comme de véritables animaux, apparaissent d’autres fois sous une forme semi-anthropomorphe caricaturale, ou encore totalement humanisés quand ils se transforment. Cet acte de métamorphose constitue d’ailleurs le principal outil de lutte pour eux : ils s’initient, apprennent de leurs aînés, s’immergent auprès des hommes pour mieux les appréhender, organisent la résistance… 

Des enjeux écologiques et existentiels

Au-delà du discours écologique évident, Pompoko interroge la possibilité même de résister à la modernité. Les tanukis ne sont pas idéalisés : ils se disputent, certains abandonnent la lutte pour s’intégrer à la société humaine, d’autres s’accrochent à des stratégies vouées à l’échec. Le film montre avec une lucidité désenchantée que même la magie ne peut arrêter le béton. Et que face à la menace, les postures des uns et des autres peuvent considérablement diverger, entre la violence totale et la recherche d’un compromis.

L’histoire se caractérise par une approche chorale. Parmi la communauté, plusieurs figures émergent, dont Gonta, adversaire radical des humains, qui prône la violence directe. Les anciens maîtres se voient quant à eux rappelés des montagnes pour enseigner l’art ancien de la métamorphose. Mais tous concourent finalement à préserver leurs espaces de vie, tandis que les hommes étendent leurs villes dans une nature jusque-là sacralisée.

L’anime comics des éditions Glénat permet d’apprécier la richesse visuelle de cette œuvre, des scènes de transformation aux tableaux méticuleux de destruction environnementale, le tout sous couvert d’un esprit certes politisé mais bon enfant. Ce dernier, évidemment, n’enlève rien à la gravité des enjeux. Ainsi, on pourra se délecter devant ces ouvriers apeurés par des « apparitions » tout en se solidarisant de ces tanukis qui, après avoir fêté une victoire, se rendent rapidement compte qu’elle n’était que provisoire.

Pompoko, Isao Takahata
Glénat, décembre 2025, 640 pages

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Un nouveau volume du One Piece Magazine

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Dans ce quinzième volume publié par Glénat, le One Piece Magazine s’intéresse à One Piece Film : Red. Riche en entretiens, croquis préparatoires, analyses musicales et documents de production, il dévoile les dessous d’un film pensé autant comme une expérience visuelle que comme une œuvre musicale. Un numéro qui se lit comme une véritable exploration de la fabrique du film.

Pas de doute, One Piece Film : Red constitue bel et bien la matrice autour de laquelle s’organise toute la ligne éditoriale de ce numéro. Superviseur général du long métrage, Eiichiro Oda revient par exemple, au cours d’un long entretien, sur la place que la musique y occupe. Le lecteur comprend rapidement que le film s’est bâti en sens inverse des habitudes de la franchise : non pas un récit auquel on ajoute des chansons, mais une héroïne dont la musique devient le langage premier. Toujours sur la musique, on pourra notamment lire Ado détailler avec une étonnante franchise la genèse et l’interprétation de plusieurs morceaux composant l’ossature émotionnelle du film.

À mesure que l’on avance, le magazine met en lumière une autre facette, souvent invisibilisée : celle des interprètes. Le double témoignage Ado × Kaori Nazuka est à ce titre passionnant. L’une incarne le chant, l’autre la voix parlée d’Uta. Les deux artistes évoquent leur manière d’habiter le personnage, ses failles, ses changements d’humeur et la difficulté de suivre sa trajectoire dramatique. Autour d’elles gravitent Mayumi Tanaka (Luffy), Shuichi Ikeda (Shanks) ou encore Kenjiro Tsuda (Gordon), qui détaillent l’approche adoptée pour ce film plus intériorisé qu’à l’accoutumée. 

En parallèle, un vaste cahier visuel dévoile les arcanes du travail de conception. Les Art Boards révèlent des croquis d’architectures immenses, tantôt solaires, tantôt inquiétantes : la cathédrale aux vitraux mouvants, le château aux proportions presque gothiques, les couloirs souterrains baignés de teintes acides, jusqu’à la chambre d’Uta esquissée comme un sanctuaire suspendu. Ces dessins sont souvent accompagnés de leurs premières versions crayonnées.

Le Character Guide prolonge cette démarche en dévoilant les tenues inédites de l’équipage du Chapeau de paille. Luffy s’y pare d’un manteau sombre et de motifs pirates revisités, Zoro arbore un costume pop au détail ciselé, Nami mêle élégance de scène et clin d’œil burlesque au style pirate. Ces variations vestimentaires racontent probablement autant le film que les personnages eux-mêmes.

Comme à son habitude, le magazine ne se limite pas au strict dossier central et parsème son volume de respirations : une nouvelle inédite dans la série des One Piece Novel Heroines, des illustrations exclusives d’Orihara, un reportage sur le One Piece Premier Summer 2022. En fin de parcours, une large section présente la collaboration Hobonichi × One Piece Magazine, une collection d’agendas, d’accessoires de bureau, qui prolonge l’esthétique d’Oda jusque dans la papeterie, preuve supplémentaire de la transversalité de la série.

Au terme de cette lecture dense et agréable, on en sait davantage sur les tenants du film, sur ses coulisses. En réunissant artistes, doubleurs, musiciens, designers et croquis préparatoires, Glénat nous offre un accès privilégié à l’envers d’une production devenue, un peu plus, un phénomène culturel.

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3.5

« Deathbringer » : au seuil des ténèbres

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Publié aux éditions Delcourt, Deathbringer laisse la fantasy s’échapper de ses oripeaux héroïques pour plonger dans un maelström d’angoisse sacrée, de mythologie déviante et d’humanité blessée. Un récit ample, noir et viscéral, qui interroge autant qu’il fascine, servi par un dessin d’une grande densité.

Un mot d’abord sur le style graphique. Le noir et blanc très contrasté donne au récit une présence immédiate et souligne autant la rudesse de l’action que la gravité de l’univers mis en vignettes. L’œil s’attarde volontiers sur les textures, les expressions, les visages meurtris ou outrés, les silhouettes massives. Il y a là une dimension quasi expressionniste, avec une mise en scène qui alterne plans intimes et compositions plus spectaculaires, donnant à la bande dessinée un ton sombre mais jamais inutilement appuyé.

L’album s’ancre dans une fantasy médiévale que l’on croit d’abord familière, avec ses citadelles, ses inquisiteurs, ses rituels, avant d’en renverser les certitudes. Très vite en effet, Deathbringer dévoile ses lézardes : une religion inquisitoriale rongée par ses démons intérieurs, des prêtresses qui préservent un secret trop lourd pour elles, des silhouettes d’enfants trimbalées et sacrifiées. Tout ici raconte la faille sous le dogme.

Askaton apparaît ici comme un monde mourant, miroir brisé d’un autre plan d’existence. Il donne au récit une ampleur cosmique, proche de certaines visions lovecraftiennes où l’inconnu déborde l’échelle humaine. Mais l’album ramène constamment le fantastique à des corps vulnérables, à des visages marqués, à des destins empêchés. Gerod Uth Kalandar, guerrier marqué malgré lui par un lourd héritage, traverse les mondes pour briser le destin qu’on a voulu lui imposer. Sa sœur, enfant sacrifiée puis reconstruite par la magie noire, a été l’instrument de l’Inquisition, qui abhorre pourtant sa nature.

Les personnages ne se contentent pas de camper un rôle dans le mythe : ils le subissent, ils luttent contre lui, ou tentent désespérément d’en réécrire les règles. Les jumeaux au cœur du récit ont été écartelés entre deux réalités et portent en eux un destin qui devrait les écraser, et pourtant l’album leur réserve un espace de tendresse inattendu. Le thème de la filiation blessée, au sens propre comme au sens symbolique, traverse également l’œuvre : mères sacrifiées, enfants arrachés, lignées dévoyées… 

L’album aborde par ailleurs avec finesse les dérives de l’autorité spirituelle. Sans lourdeur démonstrative, il expose les ravages d’une foi qui préfère le dogme à la compassion, la peur au discernement. 

Deathbringer est une œuvre dense, très exigeante, parfois âpre, mais profondément habitée. Ismaël Legrand s’impose autant par la richesse de son monde que par l’humanité de ses personnages. On lui doit une superbe fable noire, à la fois torturée et lumineuse, qui laisse une empreinte durable et qui appelle, quasi immédiatement, à une seconde lecture, pour en épuiser toutes les strates.

Deathbringer, Ismaël Legrand
Delcourt, novembre 2025, 216 pages

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5

Impasse des deux palais, Le Caire confidentiel

Publié en 1956, ce roman est le premier d’une trilogie comprenant également Le palais du désir (1957) puis Le jardin du passé (1957) qui désignent tous des lieux parmi lesquels l’Égyptien Naguib Mahfouz a passé son enfance. Cette trilogie a largement contribué à la réputation de son auteur qui a obtenu le Prix Nobel de littérature (1988) pour l’ensemble de son œuvre.

Entamer Impasse des deux palais aujourd’hui, c’est se confronter à un choc. En effet, le roman nous immerge dans la vie d’une famille cairote à la fin de la Grande Guerre. Le premier chapitre nous fait comprendre la façon dont Amina la mère se situe. Autant dire que cela peut provoquer le rejet. En effet, Amina se comporte en épouse et mère quasiment reléguée au rang d’esclave familiale. Quand son mari Ahmed Abd el-gawwad rentre le soir et lui chuchote « Bonsoir, Amina ! » elle lui répond « Bonsoir, seigneur » détail d’autant plus révélateur qu’à d’autres occasions elle l’appelle Maître. Amina accepte sa condition de femme totalement soumise aux désirs et caprices de son mari. La relation avec ses enfants est à l’avenant, celle d’une mère totalement dévouée à leur bien-être. Ils sont trois garçons, Yasine l’aîné, puis Fahmi et Kamal et deux filles, Khadiga et Aïsha. Mahfouz centre la première partie sur le père, en insistant sur tous les aspects de sa personnalité. Héritier d’une longue tradition familiale, c’est un commerçant aisé et respecté qui fait régner la crainte dans sa famille, par un aspect autoritaire jamais mis en défaut. Il va bien au-delà du simple machisme, en instaurant toutes les règles de vie dans sa famille. La principale concerne Amina qui passe ses jours quasiment cloitrée dans la maison, ne sortant qu’à de rares occasions (fêtes de famille) littéralement enveloppée dans sa mélayé, à bord d’une carriole où elle s’applique à regarder devant elle, évitant de poser son regard sur quiconque croiserait leur chemin. Par contre, Ahmed Abd el-gawwad sort chaque soir pour faire la fête avec ses amis, jusque tard dans la nuit. Il rentre régulièrement éméché. En fait, il ne se gêne pas pour entretenir autant de liaisons que cela lui chante. Et ce ne sont pas que des histoires d’amour platonique. Il s’arrange seulement pour que ces histoires restent discrètes. D’ailleurs, il aurait tendance à cloisonner sa vie, ne mélangeant pas la famille avec le travail et les amis.

Égypte et Égyptiens

Mais le roman s’intéresse aussi et en détail aux enfants de la famille, leurs centres d’intérêt et leurs aspirations. Au cœur de l’histoire familiale, chacun à son tour se trouve en personnage principal de certains chapitres. La première partie est essentiellement consacrée à l’ambiance familiale et aux relations qui lient les membres de la famille. C’est l’occasion pour Mahfouz d’évoquer de nombreux points typiques de la vie au Caire à cette époque. L’auteur en profite également pour donner une réelle épaisseur à ses personnages. Et cela va au-delà du cercle familial, pour évoquer des voisins, des employés, etc. Chacun de ses personnages a ses qualités et ses défauts. Et si le couple formé par Ahmed et Amina peut sembler un peu caricatural, leurs caractères s’affinent au fil des pages et des chapitres, de même que ceux de leurs enfants.

Évolutions

La deuxième partie est celle des changements. Ceux de la situation politique du pays s’accompagnent des changements familiaux. Les enfants grandissent et songent au mariage (avec des demandes contredisant les aspirations naturelles), sauf Kamal qui voit tout cela de son œil de gamin un peu déluré qui aimerait tout comprendre. Yasine est en fait le fils d’une première femme d’Ahmed Abd el-gawwad dont il n’a que de rares nouvelles. On peut imaginer que c’est ce qui fait de lui quelqu’un d’assez instable, peu courageux et qui finit par céder à des tendances qui apportent la honte sur sa famille, quelque chose que son père aura beaucoup de mal à gérer. Mais celui-ci a également beaucoup de mal avec l’attitude de Fahmi, son cadet. Celui-ci, étudiant, suit de très près le début de mouvement révolutionnaire qui demande l’indépendance de l’Égypte, alors sous protectorat anglais. Ce qui surprend un peu, c’est que dans la première partie, les uns et les autres se plaignent surtout de la présence des Australiens. Intelligemment, Mahfouz fait un parallèle entre la volonté d’indépendance des Égyptiens et un début de révolte familiale, même si la petite incartade d’Amina lui vaut des conséquences qui tendent d’abord à se retourner contre elle. On réalise qu’Ahmed Abd el-gawwad se satisfait finalement de la situation initiale qui lui permet de mener la belle vie, sans pour autant viser le luxe. Ainsi, il veut bien de cette révolution, mais sans que son entourage prenne le moindre risque. Et il ne se positionne que lorsque les Anglais acceptent la défaite. De même, il n’affiche que des convictions religieuses de façade, n’emmenant ses fils à la mosquée que tardivement. Il se contente d’afficher comme philosophie de vie qu’un « Dieu est grand » très passe-partout qui lui permet d’envisager de vivre éternellement de la façon qui lui permet de profiter de ce qui lui convient sans trop se poser de questions.

Un écrivain remarquable

Naguib Mahfouz convainc et séduit par sa capacité à rendre ce roman particulièrement vivant. Ahmed Abd el-gawwad et sa famille sont criants de vérité. Malgré leurs défauts et outrances, on peut s’attacher à la plupart des personnages. Très rigide à la maison, le père affiche un tout autre visage avec ses amis et même dans sa boutique. Et s’il n’est même pas religieux à l’extrême pour justifier son attitude générale, on sent le poids des traditions. Sans doute d’une intelligence très moyenne, il s’est enfermé dans des comportements ayant pour seul but de maintenir sa position de chef de famille, puisqu’il est incapable de comprendre les injustices relationnelles qu’il maintient et parfois même qu’il couvre. L’évolution de l’intrigue place clairement Mahfouz dans la lignée des écrivains qui rappellent l’impermanence de toutes choses en ce monde. Sa façon de rattacher l’histoire de la famille d’Ahmed Abd el-gawwad à celle de l’Égypte est admirable et procure de nombreuses émotions fortes. On observera pour conclure que ce roman se lit bien, malgré son épaisseur (666 pages dans Le Livre de Poche), des paragraphes souvent bien longs et très peu de dialogues. Il comprend de nombreuses indications bienvenues qui permettent de mieux situer certains détails, aussi bien culinaires que vestimentaires, mais aussi historiques, de quartiers, etc.

Impasse des deux palais, Naguib Mahfouz

JC Lattès : 1985 (traduit de l’arabe par Philippe Vigreux)

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Rebuilding, l’exode des cowboys errants

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Le cinéma présente souvent les cowboys comme des héros solitaires, des hommes en souffrance qui peinent à subsister au sein d’un monde à la dérive. En s’attachant à l’histoire d’un père qui a déjà tout perdu, Rebuilding dresse le portrait de cowboys déracinés, privés de leur terre et de leur raison d’être. Un beau drame qui redonne foi en l’avenir.

Max Walker-Silverman a déjà signé un premier long-métrage, A Love Song, une romance rurale située dans l’Ouest sauvage, qui a été sélectionnée au Festival de Sundance et à la Berlinale 2022. Avec Rebuilding, le réalisateur américain montre à nouveau son attachement aux paysages en tournant au cœur du Colorado, le décor de son enfance. Également projeté au Festival de Sundance, le film a été présenté en compétition au Festival de Deauville 2025.

Dans la lignée de The Rider et Bull, deux drames attachés à la figure du cowboy moderne, Rebuilding nous plonge dans le quotidien d’un homme en quête de sens et de résilience, bien loin des idéaux du rêve américain. 

Périple en terre brûlée

Dès ses premières images, Rebuilding montre le paysage comme un reflet de notre identité. En témoigne le surnom adopté par le personnage principal, Dusty, incarné par un Josh O’Connor à l’honneur cette année (The Mastermind, Le Son des souvenirs). Cette référence à la poussière fait directement écho à la perte de son ranch, détruit par les flammes. Anéanti, Dusty n’a d’autre choix que de renaître de ses cendres pour se reconstruire. Rebuilding s’imprègne ainsi d’un certain état d’esprit américain, fondamentalement attaché à ses racines. Dans cette mentalité, quitter le lieu où l’on a grandi demeure une perspective complexe et écœurante, car seul le décor, familier et sécurisant, offre un sentiment d’appartenance au monde.

L’affection aux plaines du Colorado est bien tout ce qu’il reste à Dusty. Séparé de sa femme, et de sa fille qu’il garde parfois le week-end, il vagabonde en quête de sens et de réconciliation. Il s’installe alors dans un camp de fortune, sur un terrain attribué par l’État pour le relogement de réfugiés. Tout comme Omaha et The New West, également sélectionnés à Deauville, Rebuilding montre l’impuissance des pouvoirs publics américains à secourir les plus démunis, pas même aidés par un système d’assurance habitation en cas de sinistre. Malgré cette situation désespérée, le film porte un beau message de solidarité et d’espoir en l’avenir. À travers une communauté de laissés-pour-compte toujours prête à se serrer les coudes, il nous incite à faire preuve de gentillesse, de bonté et d’entraide pour que la société avance dans la bonne direction.

Le propos parvient à ne pas tomber dans les clichés en déployant un récit lent, mais assez profond. Le choix de contenir les émotions, tout en retenue, n’offre pas de fulgurance dramatique mais n’empêche pas de s’attacher aux personnages. La mise en scène minimaliste adoptée par Max Walker-Silverman, les silences, les regards qui traduisent nombre de questionnements intérieurs renforcent ce traitement épuré. Avec une simplicité naturelle, Rebuilding nous invite à rebâtir ensemble des maisons incendiées et à recomposer des vies brisées. Un geste de cinéma engagé pour colmater les fractures de notre société individualiste.

Bande-annonce – Rebuilding

Fiche technique – Rebuilding

Réalisation : Max Walker-Silverman
Scénario : Max Walker-Silverman
Producteurs : Jesse Hope, Dan Janvey, Paul Mezay
Distribution : KMBO, MK2 Films
Interprétation : Josh O’connor, Lily Latorre, Meghann Fahy, Kali Reis, Jefferson Mays, Amy Madigan…
Genre : drame
Date de sortie : 17 décembre 2025
Durée : 1h35
Pays : États-Unis

Un été chez grand-père (1984) de Hou Hsiao-hsien : la fin de l’innocence

C’est dans une version restaurée en 2K (distribuée par Carlotta Films) que ressort en salles ce film précoce et peu connu de HHH. S’inscrivant dans la veine autobiographique qui caractérise cette partie de la carrière du maître taïwanais, Un été chez grand-père est un récit initiatique dans lequel l’insouciance de l’enfance se heurte progressivement aux dures réalités de la vie. Un été de découvertes, de mises à l’épreuve et de révélations, dont frère et sœur sortiront transformés. Les jeux ont pris fin, les cris des enfants se sont tus : une page a bel et bien été tournée.

Si Hou Hsiao-Hsien démarra sa carrière en 1980 avec une série d’opus légers à vocation commerciale, il prit un virage à 180 degrés dès 1983 lorsqu’il participa au film collectif L’Homme-sandwich, véritable acte de naissance de ce qu’on nommera plus tard la Nouvelle vague taïwanaise, marquée par un style réaliste et un désir d’offrir une représentation authentique de la vie. Hou entame dès lors une série de quatre films largement autobiographiques, brillamment inaugurée par Les Garçons de Fengkuei (1983) qui demeure une des œuvres matricielles de sa filmographie. Si Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985) en est un autre titre-phare, il ne s’agit pas d’oublier qu’entre les deux sortit Un été chez grand-père, un opus nourri des souvenirs de Hou et de sa coscénariste Chu T’ien-wen.

Le thème du film pourrait être résumé comme une version enfantine des Garçons de Fengkuei. Dans ce dernier, des étudiants qui ne savent pas quoi faire de leur avenir découvrent les dures réalités de la vie adulte. Derrière les paysages campagnards, les jeux d’enfants et le soleil estival qui servent de décor à Un été chez grand-père, ce film n’en est pas moins dur que son aîné. Alors qu’à Taipei leur mère est hospitalisée, Tung-Tung et Ting-Ting sont envoyés à la campagne chez leur grand-père pour y passer l’été. Les premiers jours semblent confirmer le triomphe de l’insouciance enfantine. Les enfants y retrouvent une partie de leur famille et leurs amis, les journées étant rythmées par les jeux et les bêtises, dans le cadre enchanteur de la province. Les problèmes de santé de leur mère paraissent bien loin ! Les grands-parents, quant à eux, tantôt observent les enfants de loin, comme un monde ancien qui leur rappelle de bons souvenirs, tantôt incarnent un rôle presque banal de transmission (comme lorsque le grand-père fait écouter ses vinyles à Tung-Tung et lui montre de vieux albums photo).

Cette entame sous forme de Guerre des boutons à la sauce taïwanaise n’est qu’un leurre. Elle n’est en réalité que le dernier acte de l’enfance insouciante. Sans requérir d’élément déclencheur, le récit va peu à peu imposer le monde des adultes à celui des enfants, qui le subissent d’abord malgré eux avant d’en être réduits à des témoins impuissants, dépassés par une réalité qu’ils ne comprennent pas. Omniprésents à l’écran au début du film, les enfants cèdent d’ailleurs progressivement leur place – littéralement – aux adultes, au point de se voir relégués au rôle d’observateurs silencieux, à l’air maussade, qui ne sortent plus que rarement de la maison. Ting-Ting, la petite fille craquante, est traitée très durement par tout le monde, y compris par sa propre famille – seule la folle du village, qui lui a sauvé la vie, lui offre de l’attention. Les adultes, trop préoccupés par leurs problèmes, ne donnent plus de place aux enfants.

Hou Hsiao-Hsien propose alors un tableau peu plaisant, mais jamais caricatural ni ouvertement critique, du monde adulte. Adultère, comportement immoral, criminalité, angoisses, inconséquence et cruauté rythment les événements affectant la vie de la maisonnée. Le jeune oncle des enfants est peu épargné : il est d’abord chassé de la maison par son père pour avoir mis enceinte sa compagne, puis il passe quelque temps en prison pour avoir hébergé des criminels, qui sont des copains d’enfance. La dure réalité de Taipei se rappelle également au souvenir des enfants, leur mère demeurant un moment entre la vie et la mort.

Le grand-père, patriarche respecté et personnage mis en évidence dans le titre du film, contribue lui aussi à briser la candeur des enfants. Médecin fait d’un bois ancien, taciturne, éminence grise de la famille, il soigne régulièrement les villageois et jouit d’une position respectée. Lorsque son fils se trouve impliqué dans toutes sortes de problèmes, sa réaction intransigeante témoigne d’un chamboulement à la fois intérieur et social. L’honneur de sa famille a été bafoué, bousculant brusquement cet homme aux certitudes bien ancrées et affectant sa réputation au sein d’une communauté reposant sur des codes sociaux stricts. Le grand-père introduira néanmoins avec beaucoup de sagesses la conclusion plus douce du film, distillant à son petit-fils une leçon simple mais importante sur le rôle des parents.

HHH en profite pour introduire de l’humour (l’oncle criant de douleur après s’être fait opérer des hémorroïdes !) et de la bienveillance (le père, incarné par le cinéaste Edward Yang, vient chercher les enfants pour les ramener auprès de leur mère guérie) avant le carton final, comme s’il voulait signifier que les souvenirs d’enfance qu’il a partagés avec nous étaient, au final, une chose précieuse et non douloureuse. Ce contraste illustre à lui seul le rapport délibérément sélectif que beaucoup d’entre nous entretiennent avec leur enfance. Il est difficile de réfléchir sereinement aux ombres qui pèsent sur notre passé… Ce film prouve qu’elles sont universelles.

Synopsis : Leur mère étant gravement malade, Tung-Tun et Ting-Ting vont passer quelques semaines chez leur grand-père, à la campagne. Un été lumineux, gorgé de soleil et de rires. En apparence seulement, car les jeux et les farces dissimulent des drames insoupçonnés. La mort rôde partout, obsessionnelle, en embuscade dans la pénombre d’une enfance naïvement heureuse et secrètement meurtrie. 

Un été chez grand-père : Bande-annonce

Un été chez grand-père : Fiche technique

Titre original : Dōngdōng de jiàqī
Réalisateur : Hou Hsiao-hsien
Scénario : Hou Hsiao-hsien et Chu T’ien-wen
Interprétation : Chi-Kuang Wang (Tung-Tung), Shu-Chen Li (Ting-Ting)
Photographie : Chen Kunhou
Montage : Liao Ching-sung
Musique : Edward Yang
Producteur : Wu-Fu Wu
Société de production : Central Motion Pictures Corporation (CMPC)
Durée : 94 min.
Genre : Drame familial
Date de sortie de la version restaurée : 26 novembre 2025
Distribution et programmation de la version restaurée : Carlotta Films
Taïwan – 1984

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Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

Plongée dans le souffle lent et intime des vies, Les Saisons, la mini-série écrite et réalisée par Nicolas Maury avec Hélène Duchateau, se déploie comme un objet singulier, à contretemps des productions spectaculaires ou socialement marquées. Loin des têtes d’affiche et des récits démonstratifs, elle choisit d’épouser la vulnérabilité des existences, la friabilité des parcours amoureux, la lumière mouvante d’une Vendée poétique et songeuse.

Entre mélancolie romantique et naturalisme délicat, Maury y cherche moins à raconter qu’à peindre en impressionniste : filmer la vérité fugace des sentiments, les cœurs qui doutent, les amours qui résistent ou s’effilochent, les couleurs des admirations ou des trahisons. Ici, pas de leçon ni de public ciblé, mais une œuvre qui, à l’image du temps qu’elle tente de « tanguer », crée son propre espace de réception – une confidence visuelle pour qui accepte de se laisser bercer par la justesse d’un frémissement.

À rebours des productions contemporaines qui misent sur des têtes d’affiche ou une écriture résolument sociale, la mini-série Les Saisons, écrite par Nicolas Maury et Hélène Duchateau et réalisée par Maury lui-même, se déploie comme un objet singulier, presque secret. Elle n’impose pas une histoire, elle en épouse le souffle.

Filmer le sentiment de vérité

Le pari est celui d’un tempo intérieur, d’une mélopée douce et contemplative, centrée sur les amours, durables ou évanescentes, d’un trio de jeunes gens (Camille, jouée par la trop rare Stéphane Caillard, inoubliable dans son interprétation de Florence Arthaud, Alexandre/Lucas Bravo et Martin/Abraham Wapler). Dès les premières images, la série surprend par sa retenue, son refus de l’ostentation.

Elle cherche à saisir, presque à même la durée, la vulnérabilité de nos existences, la contingence de nos choix, la friabilité des parcours. La lumière vendéenne, mouvante, aérienne, incertaine et songeuse, en devient la métaphore visuelle. Édouard Louis, dans Que faire de la littérature, a cette très belle phrase : « Je suis triste du monde », qui pourrait être le climat de cette mini-série.

L’enjeu pour Maury, acteur et réalisateur, est ici celui de l’incarnation : comment filmer cette vérité fugace et fuyante des sentiments ? Comment montrer les cœurs en train de s’éprendre, de rompre ou de douter ? Les vies dans leurs émotions labiles, souvent indicibles ? Le rythme volontairement languide sert cette quête. Maury ose un parti pris profondément mélodramatique, oscillant avec finesse entre mélancolie romantique et naturalisme poétique.

La relation des parents de Camille – dont on suit les déboires amoureux – en est une illustration saisissante. Nicolas Maury y incarne un patriarche fatigué, bourru, mi-ironique, mi-désillusionné, tandis que Géraldine Pailhas compose une épouse revêche, complexe, peu consensuelle et étonnamment tonique. Leur alchimie, loin des clichés, révèle l’une des forces narratives de la série : le désir de montrer l’amour dans ses aspérités, ses usures, ses résurgences.

Tout ce qui advient dans Les Saisons sur une trentaine d’années a pu nous arriver : les atermoiements de l’âme adolescente, les lassitudes du couple, les risques de la vie, les musiques intimes de nos aspirations et de nos peurs. Le personnage de Mado, la grand-mère de Camille (admirable Martine Chevalier, prise dans les affres de la maladie d’Alzheimer), est observé avec douceur et dit, sans pathos, la délicate gravité de l’existence.

Rien n’y est figé, rien n’insiste trop ; les humeurs, les sentiments, les grâces ou les disgrâces apparaissent et s’estompent comme dans la vie même. On est loin de la précision ethno-romanesque naïve d’un Rohmer, plus proche d’une certaine acidité légère, d’une poésie sans emphase.

Surtout, Nicolas Maury ne cherche pas forcément à plaire ni à s’adresser à un public ciblé. L’œuvre, sincère et assurée, crée son propre espace de réception et, comme le dit Geoffroy de Lagasnerie, crée son propre public. Le public, c’est le temps. C’est nous dans le temps, et Les Saisons sont nos saisons, qui sauront s’installer dans cette temporalité diffuse et languissante. Les Saisons assument, sans honte ni fard, l’effet parfois déceptif d’une mise en scène sans esbroufe, préférant la justesse du frémissement à la séduction de l’évidence.

Les âmes, les âges et les vagues : tanguer le temps

Dans une conférence donnée au Collège de France en 1977 et publiée dans Comment vivre ensemble ?, Roland Barthes a exploré le « fantasme d’une vie, d’un régime, d’un style de vie » qui n’était ni reclus ni communautaire : « Quelque chose comme une solitude interrompue d’une façon réglée ». Il a appelé cela l’idiorythmie, le rythme propre. C’est cela qu’invente Les Saisons.

Peinture des sentiments et des choses de la vie, portrait d’une certaine France populaire, la série capte, par le point d’évanescence des désirs qu’elle saisit et par le rythme qu’elle déploie, une matière rare. L’artiste est celui qui sait traverser les brûlures, les chutes et les blessures, les habiter pour en ressortir aérien et témoin d’une époque. L’écriture de Duchateau et Maury a cette grâce de l’artiste épris de Duras, Woolf, Kane, et profondément habité par la nécessité de dire un monde, ses phrases, ses Mr Cliché ou ses Miss Paradis, de tanguer les temps. Le sien, le nôtre, le leur.

Les Saisons – bande-annonce

Les Saisons – fiche technique

Format : Mini-série
Genre : Drame sentimental / Chronique intime
Création : Nicolas Maury
Réalisation : Nicolas Maury
Scénario : Nicolas Maury, Hélène Duchateau
Interprètes : Stéphane Caillard, Lucas Bravo, Abraham Wapler, Nicolas Maury, Géraldine Pailhas, Martine Chevalier
Pays de production : France

Disponible jusqu’au 17/03/2026 sur Arte.tv

Cinémania 2025 : Monia Chokri, championne du nombre de films au festival avec 4 !

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Monia Chokri à Cinémania : quatre films et l’art de l’équilibre

Hasard du calendrier, choix volontaire du festival ou tapis rouge à une actrice québécoise consacrée récemment ? Peut-être tout cela à la fois ! En tout cas, le fait est que Monia Chokri, récemment césarisée pour sa réalisation « Simple comme Sylvain », était à l’affiche de quatre films dans les différentes sélections du festival cette année. Trois français et un québécois, tous sortis en rafale entre novembre et décembre. Elle y obtient le titre informel de femme la plus occupée du festival – juste devant Laurent Lafitte et ses trois films. Une fatigue perceptible lors de notre rencontre, peut-être, mais une disponibilité précieuse.

« Une envie d’aller respirer dans d’autres créativités »

Face à une telle concentration de projets, la première question s’impose : s’agit-il d’un choix délibéré ou d’un concours de circonstances ?

« Non, c’est juste que j’ai eu l’espace, ça faisait quelques années que j’étais plutôt sur la réalisation et puis ces propositions sont arrivées par hasard quand j’en avais fini avec « Simple comme Sylvain » et sa promotion hors Québec… Tous ces films-là se sont tournés entre mai et décembre de l’année dernière, ça s’est enchaîné naturellement et j’avais cette envie-là d’aller respirer dans d’autres créativités que la mienne. »

Elle cite, avec un enthousiasme non dissimulé, les désirs précis qui ont guidé chaque « oui » : ne pas passer à côté du film d’Alice Girard (« Des preuves d’amour »), collaborer avec Nathan Ambrosini (« Les Enfants vont bien ») ou s’immerger dans l’univers d’Anna Cazenave Cambet (« Love me tender »).

Portraits sérieux, tournages joyeux

Parmi cette sélection, deux films la voient en premier rôle sur des terrains sensibles : l’adoption pour les couples homosexuels et l’euthanasie. Des sujets qui, pourtant, ne se sont pas ressentis comme des fardeaux sur les plateaux.

« Dans le film d’Alice, il y a quand même énormément d’humour… je ne le percevais pas vraiment comme un film sérieux, complexe ou pesant. Dans le film de Brigitte Poupard, c’était un sujet lourd oui mais c’était une ambiance tellement joyeuse sur le tournage… que ça m’a aidé. »

Et d’ajouter, coupant court à toute projection autobiographique : « Non, pas du tout. Je n’ai jamais eu d’agresseurs dans ma famille, je n’ai pas d’enfant avec une femme… Je n’ai pas demandé d’aide médicale à mourir. Donc c’est tout à fait nouveau pour moi. »

Premier ou second rôle, même engagement

De la mère de famille dans « Les enfants vont bien » à l’employée fantasmante dans « Love me tender », l’investissement change-t-il selon l’importance du rôle à l’écran ?

« C’est juste une question de temps sur le tournage… Mais reste que quand on est là, ce qu’on donne a la même valeur. Moi j’ai le même engagement dans tous ces films-là… j’en ai pris aucun avec plus de légèreté parce que je n’étais pas un rôle principal. »

Tourner en France : une immersion stratégique

Ce retour intensif devant la caméra en France n’est pas un hasard. Il précède et nourrit son prochain projet de réalisation, qu’elle tournera justement de l’autre côté de l’Atlantique.

« C’était intéressant de tourner en France, car mon prochain film, je vais justement le tourner là-bas… D’ailleurs, des personnes de ces équipes vont travailler avec moi sur mon film, donc ça c’est vraiment bien. »

Intitulé « Ni le jour, ni la nuit », ce film racontera l’histoire d’un couple animant une matinale radio depuis dix ans, dont l’équilibre est brisé par une trahison. Un mélange de drame et de comédie, à l’image de son parcours.

Le vertige du César et les frontières invisibles

Difficile de ne pas évoquer l’éléphant dans la pièce : son César de la meilleure réalisation, remporté face à Christopher Nolan notamment. Un souvenir encore vif d’émotion.

« Je ne m’y attendais pas du tout… J’étais persuadée que ça allait être Nolan. Ça m’a mis du temps à réaliser… C’est vertigineux… Le succès comme l’échec, de toute manière. »

Entre le Québec et la France, elle ne perçoit finalement qu’une différence tangible : « On tourne plus d’heures par journée au Québec donc c’est plus fatigant. Sinon, créer et faire des films, ça n’a pas de frontières ni de langues. » Son avenir ? Elle le voit en collaboration, et surtout, avec des femmes : « J’aimerais beaucoup travailler avec Justine Triet ou Rebecca Zlotowsky. Avec beaucoup de femmes, en fait. »

On termine la rencontre et on la remercie!