« Deathbringer » : au seuil des ténèbres

Publié aux éditions Delcourt, Deathbringer laisse la fantasy s’échapper de ses oripeaux héroïques pour plonger dans un maelström d’angoisse sacrée, de mythologie déviante et d’humanité blessée. Un récit ample, noir et viscéral, qui interroge autant qu’il fascine, servi par un dessin d’une grande densité.

Un mot d’abord sur le style graphique. Le noir et blanc très contrasté donne au récit une présence immédiate et souligne autant la rudesse de l’action que la gravité de l’univers mis en vignettes. L’œil s’attarde volontiers sur les textures, les expressions, les visages meurtris ou outrés, les silhouettes massives. Il y a là une dimension quasi expressionniste, avec une mise en scène qui alterne plans intimes et compositions plus spectaculaires, donnant à la bande dessinée un ton sombre mais jamais inutilement appuyé.

L’album s’ancre dans une fantasy médiévale que l’on croit d’abord familière, avec ses citadelles, ses inquisiteurs, ses rituels, avant d’en renverser les certitudes. Très vite en effet, Deathbringer dévoile ses lézardes : une religion inquisitoriale rongée par ses démons intérieurs, des prêtresses qui préservent un secret trop lourd pour elles, des silhouettes d’enfants trimbalées et sacrifiées. Tout ici raconte la faille sous le dogme.

Askaton apparaît ici comme un monde mourant, miroir brisé d’un autre plan d’existence. Il donne au récit une ampleur cosmique, proche de certaines visions lovecraftiennes où l’inconnu déborde l’échelle humaine. Mais l’album ramène constamment le fantastique à des corps vulnérables, à des visages marqués, à des destins empêchés. Gerod Uth Kalandar, guerrier marqué malgré lui par un lourd héritage, traverse les mondes pour briser le destin qu’on a voulu lui imposer. Sa sœur, enfant sacrifiée puis reconstruite par la magie noire, a été l’instrument de l’Inquisition, qui abhorre pourtant sa nature.

Les personnages ne se contentent pas de camper un rôle dans le mythe : ils le subissent, ils luttent contre lui, ou tentent désespérément d’en réécrire les règles. Les jumeaux au cœur du récit ont été écartelés entre deux réalités et portent en eux un destin qui devrait les écraser, et pourtant l’album leur réserve un espace de tendresse inattendu. Le thème de la filiation blessée, au sens propre comme au sens symbolique, traverse également l’œuvre : mères sacrifiées, enfants arrachés, lignées dévoyées… 

L’album aborde par ailleurs avec finesse les dérives de l’autorité spirituelle. Sans lourdeur démonstrative, il expose les ravages d’une foi qui préfère le dogme à la compassion, la peur au discernement. 

Deathbringer est une œuvre dense, très exigeante, parfois âpre, mais profondément habitée. Ismaël Legrand s’impose autant par la richesse de son monde que par l’humanité de ses personnages. On lui doit une superbe fable noire, à la fois torturée et lumineuse, qui laisse une empreinte durable et qui appelle, quasi immédiatement, à une seconde lecture, pour en épuiser toutes les strates.

Deathbringer, Ismaël Legrand
Delcourt, novembre 2025, 216 pages

Note des lecteurs0 Note
5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.