« Dictionnaire des cinémas chinois » : un tour d’horizon érudit

Bel ouvrage, le Dictionnaire des cinémas chinois propose une cartographie analytique et critique d’un continent cinématographique éclaté, traversé par l’histoire, la censure, les évolutions du marché et les métamorphoses des formes visuelles. Dans son édition la plus récente, enrichie, le livre dirigé par Nathalie Bittinger assume pleinement son ambition : penser ensemble les œuvres, les corps, les industries et les imaginaires.

Il nous faut d’abord dissiper un malentendu : ce « dictionnaire » n’est pas un répertoire froid de noms propres et de dates, vidé de toute substance critique. S’il en a l’apparence, il en refuse toutefois la sécheresse. Sa structure alphabétique relève davantage d’un outil de classement. On y circule ainsi de manière balisée : une entrée sur un cinéaste mène à un film, un thème renvoie à une période historique, un concept esthétique dialogue avec une mutation industrielle. Le livre se lit autant qu’il se consulte. Sporadiquement, avec des thématiques amenant à en creuser d’autres.

L’édition actuelle élargit évidemment le champ chronologique. Elle affine les analyses contemporaines et intègre des évolutions majeures survenues ces dernières années : recomposition des conglomérats chinois, renforcement du contrôle idéologique, internationalisation stratégique des studios, mais aussi persistance de cinéastes travaillant aux marges, parfois dans la clandestinité. L’ouvrage fait ainsi valoir une mise à jour critique, attentive aux fractures plus qu’aux continuités rassurantes.

Le choix du pluriel (cinémas chinois) n’est pas un simple scrupule terminologique. Il fonde tout le projet. Chine continentale, Hong Kong, Taïwan : trois espaces, trois histoires politiques, trois régimes de production, mais des circulations constantes. Le dictionnaire excelle à montrer comment ces territoires dialoguent, s’opposent, s’influencent mutuellement. Hong Kong, laboratoire de genres et de modernité urbaine ; la Chine continentale, espace de tensions entre propagande, marché et expérimentations formelles ; Taïwan, lieu d’un cinéma souvent introspectif, volontiers hanté par la mémoire et la perte. 

Parmi les grandes entrées transversales, celle consacrée aux mutations économiques, industrielles et aux coproductions est exemplaire. Elle retrace, avec une clarté rare, le passage d’un cinéma d’État à une industrie pseudo-libéralisée, dominée par des mégastructures étroitement liées au pouvoir. On y comprend comment l’ouverture aux films américains, les quotas, les joint-ventures et l’adhésion à l’OMC ont façonné un cinéma de superproductions nationales, tout en renforçant paradoxalement le contrôle idéologique. Le blockbuster chinois apparaît alors comme une forme politique à part entière : spectaculaire, rentable, mais profondément normative.

À l’autre extrémité du spectre, le dictionnaire accorde une place essentielle aux motifs esthétiques et culturels. L’entrée « Nature » rappelle combien le paysage, dans la culture chinoise, dépasse le cadre du simple décor. Héritier de la peinture lettrée et du taoïsme, le cinéma chinois a longtemps pensé la nature comme prolongement de l’homme, espace spirituel autant que social. De la sensualité paysanne de La Grande Parade aux étendues hostiles filmées par Tian Zhuangzhuang et consorts, la nature devient tour à tour refuge, mythe, contrainte ou métaphore politique. Là encore, l’analyse évite l’illustration facile pour restituer une véritable histoire des formes.

Le dictionnaire montre ailleurs comment le cinéma d’arts martiaux a porté à son apogée une conception du corps indissociable de l’esprit, héritée de la pensée chinoise classique. Mais il ne s’arrête pas à cette image héroïque : il en explore les contre-champs. Du corps glorieux de Bruce Lee, révélé par Lo Wei, aux corps épuisés, errants, parfois humiliés du cinéma contemporain (Lou Ye, Jia Zhangke), se dessine une trajectoire historique : celle d’une perte d’harmonie, d’un monde où le geste ne réconcilie plus l’homme avec le réel.

Les portraits de cinéastes, nombreux et denses, participent pleinement de cette approche. Lo Wei, encore lui, n’est pas seulement présenté comme un faiseur prolifique, mais comme un maillon décisif de l’industrie hongkongaise, capable de cristalliser un moment historique à travers un corps – celui de Bruce Lee. Patrick Tam apparaît comme un passeur, entre Nouvelle Vague européenne et modernité asiatique, tandis que Lou Ye incarne une forme de dissidence esthétique, où la caméra tremblante et le montage saccadé deviennent des gestes politiques. Le dictionnaire ne sacralise pas : il contextualise, nuance, parfois corrige les jugements critiques occidentaux.

Les entrées consacrées aux films eux-mêmes – 2046, Corbeaux et moineaux, The Longest Nite, Infernal Affairs, La Loi du terrain de chasse… – témoignent de la même exigence. Chaque œuvre est replacée dans son contexte de production, ses contraintes, ses choix formels. Corbeaux et moineaux, tourné clandestinement en 1949, apparaît ainsi comme un film-charnière, où la comédie masque à peine un geste de résistance politique. The Longest Nite devient une méditation crépusculaire sur le destin et la violence urbaine. Le polyphonique 2046 cristallise toute la poétique de Wong Kar-wai. 

Malgré la pluralité des auteurs et des approches, le Dictionnaire des cinémas chinois ne se disperse jamais et présente une grande cohérence organique. Il verbalise une vision du cinéma semblable à un champ de forces : esthétiques, économiques, philosophiques, politiques. Chaque entrée semble répondre à une autre, parfois à distance, comme si le livre lui-même dictait la circulation des motifs qu’il décrit.

En définitive, cet ouvrage s’adresse autant au chercheur qu’au cinéphile exigeant. Il rend intelligible une complexité filmique souvent réduite à des clichés : propagande contre dissidence, tradition contre modernité, Orient contre Occident. Le cinéma chinois est un cinéma de seuils, de négociations permanentes, de formes instables. Le Dictionnaire des cinémas chinois invite en tout cas à le penser. Mais aussi à regarder autrement.

Dictionnaire des cinémas chinois, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Bittinger
Hémisphères, novembre 2025, 640 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.