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« Dictionnaire des cinémas chinois » : un tour d’horizon érudit

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Bel ouvrage, le Dictionnaire des cinémas chinois propose une cartographie analytique et critique d’un continent cinématographique éclaté, traversé par l’histoire, la censure, les évolutions du marché et les métamorphoses des formes visuelles. Dans son édition la plus récente, enrichie, le livre dirigé par Nathalie Bittinger assume pleinement son ambition : penser ensemble les œuvres, les corps, les industries et les imaginaires.

Il nous faut d’abord dissiper un malentendu : ce « dictionnaire » n’est pas un répertoire froid de noms propres et de dates, vidé de toute substance critique. S’il en a l’apparence, il en refuse toutefois la sécheresse. Sa structure alphabétique relève davantage d’un outil de classement. On y circule ainsi de manière balisée : une entrée sur un cinéaste mène à un film, un thème renvoie à une période historique, un concept esthétique dialogue avec une mutation industrielle. Le livre se lit autant qu’il se consulte. Sporadiquement, avec des thématiques amenant à en creuser d’autres.

L’édition actuelle élargit évidemment le champ chronologique. Elle affine les analyses contemporaines et intègre des évolutions majeures survenues ces dernières années : recomposition des conglomérats chinois, renforcement du contrôle idéologique, internationalisation stratégique des studios, mais aussi persistance de cinéastes travaillant aux marges, parfois dans la clandestinité. L’ouvrage fait ainsi valoir une mise à jour critique, attentive aux fractures plus qu’aux continuités rassurantes.

Le choix du pluriel (cinémas chinois) n’est pas un simple scrupule terminologique. Il fonde tout le projet. Chine continentale, Hong Kong, Taïwan : trois espaces, trois histoires politiques, trois régimes de production, mais des circulations constantes. Le dictionnaire excelle à montrer comment ces territoires dialoguent, s’opposent, s’influencent mutuellement. Hong Kong, laboratoire de genres et de modernité urbaine ; la Chine continentale, espace de tensions entre propagande, marché et expérimentations formelles ; Taïwan, lieu d’un cinéma souvent introspectif, volontiers hanté par la mémoire et la perte. 

Parmi les grandes entrées transversales, celle consacrée aux mutations économiques, industrielles et aux coproductions est exemplaire. Elle retrace, avec une clarté rare, le passage d’un cinéma d’État à une industrie pseudo-libéralisée, dominée par des mégastructures étroitement liées au pouvoir. On y comprend comment l’ouverture aux films américains, les quotas, les joint-ventures et l’adhésion à l’OMC ont façonné un cinéma de superproductions nationales, tout en renforçant paradoxalement le contrôle idéologique. Le blockbuster chinois apparaît alors comme une forme politique à part entière : spectaculaire, rentable, mais profondément normative.

À l’autre extrémité du spectre, le dictionnaire accorde une place essentielle aux motifs esthétiques et culturels. L’entrée « Nature » rappelle combien le paysage, dans la culture chinoise, dépasse le cadre du simple décor. Héritier de la peinture lettrée et du taoïsme, le cinéma chinois a longtemps pensé la nature comme prolongement de l’homme, espace spirituel autant que social. De la sensualité paysanne de La Grande Parade aux étendues hostiles filmées par Tian Zhuangzhuang et consorts, la nature devient tour à tour refuge, mythe, contrainte ou métaphore politique. Là encore, l’analyse évite l’illustration facile pour restituer une véritable histoire des formes.

Le dictionnaire montre ailleurs comment le cinéma d’arts martiaux a porté à son apogée une conception du corps indissociable de l’esprit, héritée de la pensée chinoise classique. Mais il ne s’arrête pas à cette image héroïque : il en explore les contre-champs. Du corps glorieux de Bruce Lee, révélé par Lo Wei, aux corps épuisés, errants, parfois humiliés du cinéma contemporain (Lou Ye, Jia Zhangke), se dessine une trajectoire historique : celle d’une perte d’harmonie, d’un monde où le geste ne réconcilie plus l’homme avec le réel.

Les portraits de cinéastes, nombreux et denses, participent pleinement de cette approche. Lo Wei, encore lui, n’est pas seulement présenté comme un faiseur prolifique, mais comme un maillon décisif de l’industrie hongkongaise, capable de cristalliser un moment historique à travers un corps – celui de Bruce Lee. Patrick Tam apparaît comme un passeur, entre Nouvelle Vague européenne et modernité asiatique, tandis que Lou Ye incarne une forme de dissidence esthétique, où la caméra tremblante et le montage saccadé deviennent des gestes politiques. Le dictionnaire ne sacralise pas : il contextualise, nuance, parfois corrige les jugements critiques occidentaux.

Les entrées consacrées aux films eux-mêmes – 2046, Corbeaux et moineaux, The Longest Nite, Infernal Affairs, La Loi du terrain de chasse… – témoignent de la même exigence. Chaque œuvre est replacée dans son contexte de production, ses contraintes, ses choix formels. Corbeaux et moineaux, tourné clandestinement en 1949, apparaît ainsi comme un film-charnière, où la comédie masque à peine un geste de résistance politique. The Longest Nite devient une méditation crépusculaire sur le destin et la violence urbaine. Le polyphonique 2046 cristallise toute la poétique de Wong Kar-wai. 

Malgré la pluralité des auteurs et des approches, le Dictionnaire des cinémas chinois ne se disperse jamais et présente une grande cohérence organique. Il verbalise une vision du cinéma semblable à un champ de forces : esthétiques, économiques, philosophiques, politiques. Chaque entrée semble répondre à une autre, parfois à distance, comme si le livre lui-même dictait la circulation des motifs qu’il décrit.

En définitive, cet ouvrage s’adresse autant au chercheur qu’au cinéphile exigeant. Il rend intelligible une complexité filmique souvent réduite à des clichés : propagande contre dissidence, tradition contre modernité, Orient contre Occident. Le cinéma chinois est un cinéma de seuils, de négociations permanentes, de formes instables. Le Dictionnaire des cinémas chinois invite en tout cas à le penser. Mais aussi à regarder autrement.

Dictionnaire des cinémas chinois, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Bittinger
Hémisphères, novembre 2025, 640 pages

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