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« La France vue par Madame Hibou » : d’une culture à l’autre

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La collection « Shampooing » des éditions Delcourt accueille La France vue par Madame Hibou, d’Emmanuel Lemaire. Ce dernier, scénariste et dessinateur, y met (à nouveau) en scène sa voisine indonésienne, tirant de ses observations de quoi portraiturer les contrastes culturels et, plus largement, la France.

Les dessins demeurent sommaires mais efficaces, dans un noir et blanc occasionnellement augmenté d’aplats, bleus pour le ciel ou les masques chirurgicaux, rouges pour ce qui touche à cette Madame Hibou présentée dans le titre de l’album. Cette dernière n’est autre que la voisine de palier d’Emmanuel Lemaire, une immigrée indonésienne, à travers laquelle le lecteur est appelé à réfléchir sur ses us et coutumes mais aussi sur les contrastes culturels séparant un Occidental d’un Asiatique (Océanique en réalité, puisque l’héroïne met elle-même en évidence cette erreur d’appréciation). Ces traits divergents forment d’ailleurs le cœur de La France vue par Madame Hibou et concernent tant les croyances que la famille, les tabous ou la bienséance.

Ainsi, si les Européens voient d’un mauvais œil un étranger roter en public, un Indonésien éprouvera le même sentiment désagréable devant un Français… se mouchant devant lui. Et le « Comment ça va ? » qui introduit la plupart des interactions sociales dans nos sociétés n’a pas d’équivalent dans le plus grand archipel du monde. D’ailleurs, là-bas, on rechignerait à prendre place dans des terrasses ou des restaurants bondés, où il est impossible d’échanger le moindre détail intime sans prendre le risque d’être écouté et entendu. Pis encore, placer ses parents dans une maison de repos reviendrait… à les abandonner et à s’exposer au mauvais karma. Car oui, en Indonésie, on croit aux esprits, aux fantômes, aux conséquences spirituelles et existentielles de nos actes.

Emmanuel Lemaire s’amuse à placer Madame Hibou en position d’observatrice commentant l’humeur des Français, leurs postures romantiques, leurs services publics (ces retards à la SNCF), leurs modes de vie (des horaires des magasins aux contraintes du temps)… Il la représente aussi s’émerveillant à la vue de la neige, ou lors de la chute des feuilles. Il la confronte aux Asian Lovers, à la stéréotypisation des comportements, au froid (inconfortable), aux chiens (qui l’effraient), aux applications de rencontre (sources de déceptions), aux superstitions (en lesquelles elle croit)… Tendre et amusant, La France vue par Madame Hibou peut être appréhendé comme une main tendue vers l’autre. Mais aussi comme un jeu sur les contrastes, culturels bien sûr, mais physiques également, tant les physionomies des deux voisins sont dissemblables.

Composé de récits courts d’une ou deux pages, cet album peut se lire d’une traite ou au compte-goutte. S’il n’arbore pas de grandes prétentions esthétiques ou narratives, il n’en demeure pas moins intéressant et divertissant, pour ce qu’il verbalise des rapports humains et interethniques, sur un ton léger et amusé, avec une bienveillance jamais démentie.

La France vue par Madame Hibou, Emmanuel Lemaire
Delcourt, août 2022, 160 pages

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Stay Awake : le poids de la maladie

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Si on ne compte plus les films traitant de l’addiction, rares sont ceux qui adoptent, non pas le point de vue du malade, mais celui des membres de la famille qui assistent et soutiennent un proche au quotidien. C’est l’intéressant parti pris de Stay Awake, premier film de Jamie Sisley présenté en compétition au Festival de Deauville. 

Lorsque l’on réfléchit à des films relatifs à la dépendance, des titres comme Requiem for a dream, Trainspotting, A star is born nous viennent rapidement en tête. Ces films possèdent un point commun : celui de raconter à travers le regard de la personne addicte. Dans Stay Awake, Jamie Sisley a souhaité aborder l’autre côté du miroir, dont l’on parle sûrement, à tort, beaucoup moins, mais qui implique tout autant épreuves et souffrances, celui des individus qui s’efforcent, corps et âme, d’aider un parent accro aux médicaments. En s’inspirant de son expérience personnelle auprès de sa mère et de son frère, il nous livre le récit d’une lutte sans fin contre la maladie ainsi qu’une magnifique relation de fraternité.

Sauver à tout prix ?

Ethan, dix-sept ans, et son frère Derek, dix-neuf ans, s’occupent de leur mère addicte aux médicaments. Ils l’accompagnent chez le médecin,  la soutiennent et passent une partie de leurs nuits debout afin de la retrouver, errante et inconsciente, dans les rues du quartier. Sans père, ils deviennent à temps plein des tuteurs de substitution pour une mère qu’ils adorent mais qui représente un poids extrêmement lourd à gérer. La recherche de solutions viables, l’assistance au jour le jour, les visites médicales, les recherches nocturnes éreintantes et les conduites régulières à l’hôpital constituent la majorité de leur existence. 

Cette charge, si permanente, si écrasante, empêche les deux jeunes frères de vivre leurs vies. Ethan aspire à déménager et à rentrer au sein d’une prestigieuse Université. Quant à Derek, il rêve de devenir acteur mais doit se contenter de figurer dans de courtes publicités locales. Ainsi, les deux protagonistes sont constamment tiraillés entre d’une part, leur devoir moral de sauver leur mère, coûte que coûte, et de l’autre, leur désir de construire leur propre avenir. C’est ce choix difficile que donne à voir Stay Awake, sans jugement et avec beaucoup de finesse.

Sur ce point, Ethan et Derek ne montrent pas le même état d’esprit. Si le premier souhaite poser plus de limites à sa mère, le second demeure prêt à tout sacrifier. Cette confrontation des points de vue, très subtile et riche, permet de s’identifier à ces deux frères et de s’interroger sur ce que nous, personnellement, envisagerions de faire. Stay Awake propose donc une réflexion, aussi actuelle que nécessaire, sur la complexité de l’assistance aux personnes dépendantes. Doit-on tout donner à un proche malade, même lorsqu’il ne réalise manifestement aucun effort pour se rétablir ? Jusqu’où peut-on aller dans la contrainte aux soins ? Faut-il être prêt à s’oublier soi-même, se sacrifier, pour secourir ce parent ? Jamie Sisley a l’intelligence de ne pas donner de réponse tranchée à ces questions. 

Stay Awake dénonce également une relative inertie, pour ne pas dire incompétence, du corps médical et du système légal. Le médecin de famille ne propose aux jeunes aucune solution. Pire, il continue de prescrire des médicaments en se laissant facilement abuser par le trucage d’échantillons effectué par la mère. Les établissements de désintoxication, essayés un par un un par les frères, ne conduisent pas même à un début de rémission. Enfin, l’hospitalisation psychiatrique, réservé aux individus qui s’auto-mutilent, demeure impossible. Le film nous montre ainsi à voir deux adolescents, pourtant dynamiques et volontaires, complètement démunis et impuissants face au poids de la maladie.

Frères de sang

A cause des épreuves qu’ils ont traversées, Ethan et Derek entretiennent des liens très fort. Désemparés, ils se sont unis face à l’insurmontable défi de l’addiction. Cette relation, à la fois naturelle, exemplaire et touchante à l’écran, compose le cœur même de Stay Awake

Les deux frères, malgré leurs différences de caractère, s’encouragent l’un l’autre dans leurs projets personnels. Aucun ne semble pouvoir échouer lorsqu’ils sont tous deux réunis. S’ils gardent évidemment quelques désaccords, notamment pour la prise en charge de leur mère, leur discussions aplanissent rapidement les malentendus et ils finissent par se comprendre sans prononcer un mot. A l’inverse, lorsqu’ils sont séparés, ils perdent pied et ne sont plus sûrs de leurs décisions. 

Malgré son côté académique, Stay Awake mérite le détour pour ses questionnements sur l’assistance aux personnes dépendantes et la beauté de sa relation fraternelle. Nul doute qu’il permettra à son public de s’éveiller à ce sujet actuel qui continue de bouleverser bien des familles. 

Stay Awake – Clip

Stay Awake – Fiche technique

Réalisation : Jamie Sisley
Scénario : Jamie Sisley
Interprétation : Wyatt Oleff (Ethan), Fin Argus (Derek), Chrissy Metz (Ashley)…
Producteurs : Shrihari Sathe, Eric Schultz
Maison de production : Dialectic
Durée : 94 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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Les Cinq Diables : le pouvoir magique insoupçonné de l’odorat

Énigmatique et enivrant, le dernier film, Les Cinq Diables de Léa Mysius nous transporte dans un univers à cheval entre le mystique et la réalité avec comme fil conducteur : l’odorat. Un scénario original qui revisite l’intrigue et le drame via une mise en scène orchestrée d’une main de maître, des personnages touchants, une image intime – filmée au 35mm – et une bande son hypnotisante. Retour à chaud sur un film qui ne laisse pas indifférent.

Synopsis : Vicky, petite fille étrange et solitaire, a un don : elle peut sentir et reproduire toutes les odeurs de son choix qu’elle collectionne dans des bocaux étiquetés avec soin. Elle a extrait en secret l’odeur de sa mère, Joanne, à qui elle voue un amour fou et exclusif, presque maladif. Un jour Julia, la sœur de son père, fait irruption dans leur vie. Vicky se lance dans l’élaboration de son odeur. Elle est alors transportée dans des souvenirs obscurs et magiques où elle découvrira les secrets de son village, de sa famille et de sa propre existence.

Une atmosphère inquiétante

Des flammes, des cris stridents et Adèle Exarchopoulos qui se retourne face caméra, des larmes coulant le long de son visage. Écran noir.

Les Cinq Diables s’ouvre sur une scène choc qui donne le ton de l’intrigue principale où la violence des flammes fait rage. Tourné au cœur des montagnes près de Grenoble, l’environnement a une place majeure dans le déroulé de l’histoire et contribue à l’atmosphère si particulière du film. Afin de renforcer cet aspect mystique, la réalisatrice a pris le parti de filmer entièrement son long métrage au 35 mm, à hauteur de 1h par jour en moyenne, pendant 7 semaines. Un pari risqué, mais qui en valait la peine. En faisant ce choix, Léa Mysius a voulu donner de la spontanéité au jeu des acteurs et amplifier l’aspect “magique” de son film. Dans son dossier de presse, la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”.

De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule” la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”. De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule”. 

L’image contribue grandement à la part de mystère du film, tout comme la musique, grave et entêtante, composée par Florencia Di Concilio, qui rythme les séquences et instaure petit à petit cette atmosphère inquiétante. On dit même qu’elle a composé une bande originale “chamanique”.

L’odeur du passé

La petite Vicky – interprétée avec brio par la jeune Sally Dramé – a ce pouvoir insoupçonné : reconnaître et reproduire des odeurs, qu’elle classe par la suite dans des bocaux placés sous son lit. Une passion atypique qui intrigue son entourage et ses petits camarades de classe qui n’hésitent pas à la mettre à l’écart et à la traiter de folle. Et c’est pourtant grâce à ce pouvoir que Vicky pourra voyager dans le passé et découvrir des secrets de famille. Ce qui est étonnant dans ce scénario pour le moins original est le fait que la réalisatrice s’entraîne elle-même, depuis son enfance, à reconnaître et à reproduire des odeurs.

Les Cinq Diables a pour thème principal l’odorat mais également la temporalité. Elle est partout, que ce soit à travers les voyages dans le temps de Vicky ou encore dans la scénarisation du film, séparé en deux grandes parties stratégiques. Effectivement, l’irruption de la tante de Vicky dans l’histoire et dans la vie de la famille bousculera à tout jamais le courant de l’intrigue. Une tension monte crescendo et c’est à partir de là que la petite fille va découvrir le passé caché et enfoui de sa famille. De là démarre une quête obsessionnelle de Vicky qui cherche absolument à avoir des réponses à son histoire.  L’odorat serait alors une sorte de machine à remonter le temps fantasmagorique.

Un film poétique

Léa Mysius s’est inspirée de plusieurs fictions cinématographiques et littéraires pour écrire Les Cinq Diables : Le Tambour, de Volker Scholöndorff, Twin Peaks de David Lynch, Shining de Stanley Kubrick ou encore Get Out de Jordan Peele.

En mêlant toutes ces références et en modelant son univers, Léa Mysius parvient à créer un film de genre ancré dans un certain réalisme des villages français. Elle arrive à faire sa propre proposition de réalité, où les femmes sont les personnages principaux, décisionnaires et puissants. La réalisatrice parvient à affirmer sa propre vision, assez poétique voire fantastique, de l’humain, sous toutes ces aspérités.

Finalement, Les Cinq Diables est un film d’introspection qui pourrait se résumer à “une histoire de vies manquées” où chacun est maître de son destin via les choix qu’il fait au cours de sa vie. Un film qui prend aux tripes et qui fait ressentir chaque émotion vécue avec passion par les personnages qui sont brûlants de sincérité et à fleur de peau. Tout ceci dans une ambiance pesante et menaçante, entourée par les flammes. Les Cinq Diables est un film qui réveille nos cinq sens.

Les Cinq Diables : bande annonce

Les Cinq Diables : Fiche technique

Réalisation : Léa Mysius
Scénario : Léa Mysius, Paul Guilhaume
Interprètes : Adèle Exarchopoulos, Sally Dramé, Swala Emati, Moustapha Mbengue, Patrick Bouchitey, Daphné Patakia, Antonia Buresi, Hugo Dillon,  Noée Abita…
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Marie Loustalot
Musique : Florencia Di Concilio
Décors : Esther Mysius
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h35
Genre : Fiction / Drame
Date de sortie : 31 août 2022

Scrap : boulevard of Broken Dreams…

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Vue la nature cathartique que leur prêtent souvent beaucoup de cinéastes, il n’est pas rare de voir ces derniers dégainer toutes leurs cartouches dès l’apparition du titre. Une rigueur que l’on retrouve bien avec Scrap qui derrière son titre évoquant une multitude de mots (ferraille, fragments, abandon, pour ne citer qu’eux), renvoie surtout vers l’idée de quelque chose attaché profondément (ou symboliquement) à la personne. 

Une idée personnifiée d’ailleurs par l’héroïne du film, Beth. Jeune mère virée à l’issue d’une restriction d’effectifs, le personnage incarné par Vivian Kerr (elle-même réalisatrice) accuse d’emblée le coup de posséder un fort caractère. La preuve en est ainsi faite avec le début du film, qui la voit se lever d’une nuit que l’on imagine courte puisque passée sur la banquette arrière de sa voiture. L’intérieur, jonché d’affaires en pagaille, suffira pour nous faire comprendre qu’à l’instar de beaucoup de ses pairs, Beth est de cette génération qui refuse de laisser transparaitre la moindre faille quand bien même, toute sa vie rencontre une grosse série de turbulences. Et déjà se profile avec cette simple entame, l’esquisse d’une idée un peu devenue le mal du siècle : la dissonance cognitive entre nos aspirations professionnelles et là ou l’on se trouve réellement. Comme un condensé de toutes les déceptions qui émaillent nos vies et qui induisent à l’autre grosse souffrance rencontrée par le personnage (et par extension, nous) : la question de la responsabilité. Car si l’on est confronté demain à un chaos dans notre vie, doit-on blâmer la vie en tant que telle qui nous offre que des mauvaises cartes ou tout simplement nous-mêmes pour ne pas avoir su les utiliser au mieux ?

Là se posent finalement tous les enjeux de Scrap qui a la bonne idée de dépeindre cette dichotomie via le truchement de 2 personnages, dont les grandes différences les rapprochent paradoxalement plus ce que l’on pourrait le penser. D’un coté, Beth, licenciée depuis plusieurs semaines mais qui refuse de dévoiler ça à son frère & surtout à sa fille qui squatte chez son oncle le temps que sa mère trouve une solution. Et de l’autre, Ben son frère auteur à succès qui rencontre lui aussi un hic : son souhait de paternité contrarié par les aléas de la nature.

2 poids 2 mesures donc mais qui à l’arrivée se fusionnent pour ne laisser voir que 2 âmes en perdition face à des frustrations existentielles étouffantes. Mais loin de s’appesantir sur ça et inviter définitivement la déprime dans l’équation, V. Kerr préfère y voir dans Scrap, les prémices d’un combat : « Le mot Scrap évoque la lutte contre un dernier défaut dont on n’arrive pas à se débarrasser, en l’occurrence la fierté de Beth. Un « scrap » est le dernier vestige, la toute dernière chose à laquelle il lui faut renoncer pour pouvoir avancer. Beth rêvait d’une autre vie, et maintenant elle dort dans sa voiture et se retrouve sans abri. »

Un combat difficile donc mais constamment ouatée par une mise en scène qui emprunte étonnamment beaucoup à la… sitcom. Photo lumineuse à l’extrême, comique de situations axé sur le décalage ou l’insolence et enfin comédiens directement issus du monde de la télévision (Anthony Snapp réchappé ici de la série Star Trek), c’est peu dire que Scrap est à mille lieues de ce que l’on peut s’imaginer quand on pense premier film, qui plus est sélectionné à Deauville. Et pourtant, c’est peut-être justement ce statut créant le décalage qui le rend si atypique et donc en soi mémorable. Néanmoins, tout aussi sincère puisse être l’essai, qui se pare surtout d’une lecture sur la maternité et la féminité à l’ère 2.0, le film ne peut éviter l’écueil d’une représentation très blanche et donc bourgeoise de son sujet. Car évoquer les traumas d’une famille dysfonctionnelle telle que celle de Beth & Ben est une chose, méconnaitre leur statut de « privilégiés » en est une autre et à ce jeu là, V.Kerr paye son inexpérience. 

En atteste les problèmes rencontrés par notre héroïne, qui sont le résultat d’une flopée de maladresses et/ou de mauvaises décisions, mais ne trahissent jamais la difficulté sans doute accrue qu’auraient rencontré la même personne si elle était issue de minorités. On pourra par ailleurs déplorer que tout aussi soignée puisse être la mise en scène, elle dégage paradoxalement un aspect trop propret, trop lisse pour illustrer au mieux ce bouillonnement d’incertitudes dans lequel est supposée évoluer Beth. Mais à ce jeu là, et si on se prête à l’auto-diagnostic, le dilemme se pose : doit-on saluer l’exercice, au risque de voir les scories propres à ce premier film s’estomper par la suite ; ou au contraire enterrer tous les espoirs de cette nouvelle venue dans le médium au risque qu’aucun film ne portera plus jamais sa patte ? Telle est la question qui se pose et dont la réponse dépendra surtout de votre appétence (ou non) pour les histoires de réconciliation & de rédemption. Mais ici, bien que relativement imparfait, on a envie d’y croire.

Raconter les affres d’une génération toute entière via le truchement d’une single mother complètement à la ramasse n’était pas une mauvaise idée en soi. Le seul petit problème réside peut-être dans son approche très orientée WASP qui finit de faire plonger Scrap dans les travers d’un cinéma américain assez bourgeois sur les bords. Très sympathique mais pas suffisamment pour permettre à l’oeuvre d’accéder à une universalité qui l’aurait définitivement inscrite dans les films à saluer de l’autre coté de l’Atlantique.

Bande-annonce : Scrap

https://www.youtube.com/watch?v=W8JWpzkG0J8

Scrap : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Vivian Kerr
Casting : Vivian Kerr, Beth Dover, Lana Parrilla, Khleo Thomas, Anthony Rapp
Photographie : Markus Mentzer
Musique : Holly Tatnall
Durée : 1h45
Genre : Comédie dramatique
USA – 2022

War Pony : odyssée de l’enfance amérindienne

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Après 1-800-hot-nite, la compétition du Festival de Deauville offre un deuxième film sur l’enfance et le passage à l’âge adulte. Loin des rues de Los Angeles, War Pony nous plonge dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Premier long-métrage des co-réalisatrices Gina Gammel et Riley Keough, War Pony relate les aventures tumultueuses de deux jeunes hommes qui peinent à tracer leurs voies. Si le thème est déjà un peu rabâché, le film parvient à trouver quelques idées intéressantes.

Des sentiers battus…

War Pony présente avec réalisme le quotidien au sein de la réserve indienne de Pine Ridge. Le film expose alors une communauté de trocs, de marchandages, au sein de laquelle tout peut s’échanger et se négocier. Les résidents amérindiens, sans emploi stable, subsistent tant bien que mal par de menus travaux et la vente de drogues. Alors que les hommes tentent désespérément de faire vivre leur famille, les femmes s’occupent des jeunes enfants. Quant aux adolescents, pas toujours scolarisés, ils traînent en bande dans les rues, fument et n’ont pour seule perspective que la même existence pénible de leurs parents. 

Dans ce milieu difficile, War Pony s’attache aux parcours de deux jeunes hommes de la tribu Oglala Lakoya. Matho, douze ans, recherche la reconnaissance de son père. Dans l’espoir de gagner de l’argent, il prend des initiatives irréfléchies qui ne feront que compromettre progressivement son avenir. Bill, de onze ans son aîné, montre une détermination sans faille pour dépasser sa propre condition. Il enchaîne plusieurs petits boulots, se lance dans l’élevage de caniches, et devient même l’homme à tout faire d’un blanc afin de grimper les échelons d’une société prédestinée à lui fermer ses portes. Bill croit donc encore au rêve américain, à la possibilité de réussir en dépit de ses origines grâce à son courage et ses efforts. Mais il se montre naïf, immature et n’assume pas encore ses responsabilités.

War Pony, tiré de faits réels, s’attache ainsi, par ces deux personnages, à mettre en lumière une jeunesse désœuvrée, oubliée, sans avenir et condamnée. Une jeunesse qui ne peut que songer, comme Bill, à un succès illusoire, ou comme Matho, à un refuge irréel construit sur un livre de magie. Le film peut donc rappeler Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao, ou encore Wind River sur le volet de l’exploitation sexuelle des Amérindiennes. Matho et Bill, malgré leur dizaine d’années d’écart, restent confrontés aux mêmes obstacles pour se forger leurs identités d’adulte. 

A la nature retrouvée

War Poney s’intéresse également à la culture amérindienne et aux rares manifestations qu’il en reste dans la réserve de Pine Ridge : les costumes traditionnels, les danses, les cérémonies. Cette culture, moquée par les Blancs, semble sur le point de s’évanouir dans le vent. Ainsi, lorsque Bill demande à son patron comment il doit capturer des animaux, on lui répond qu’il peut toujours essayer une danse indienne. Pour Halloween, un homme blanc va jusqu’à se maquiller et se déguiser en indien, révélant par là même que l’inverse demeure impossible. Le rêve de Bill d’obtenir la même réussite que les Blancs n’est qu’un désir irréalisable. Il doit alors accepter sa propre nature.

En outre, à travers l’image du bison qui apparaît à Matho, War Poney rappelle le lien si particulier que les Amérindiens entretiennent avec la nature et la terre. Lors de son premier passage au début du film, il est chassé par les enfants. Le rejet de cet animal ancestral coïncide dans le récit avec les épreuves et les souffrances traversées par le jeune Matho. Sa vision finale signifie à l’inverse l’harmonie retrouvée entre Matho et son environnement. L’adolescent, qui a brûlé tous les objets liés à sa fuite et ses forfaits, part pour un nouveau départ avec une âme regénérée.

Au-delà de sa symbolique, War Poney adopte lui-même cette approche naturaliste dans sa construction et sa réalisation. Qu’il s’agisse des dialogues, du jeu des acteurs ou de sa mise en scène, tout se déroule de manière très simple, spontanée, ce qui renforce l’authenticité de cette histoire de jeunesse. Si War Poney n’apporte pas d’innovation cinématographique, dans son sujet et son traitement, il reste un premier film intéressant et plutôt prometteur.

War Pony – Extrait

War Pony – Fiche technique

Réalisation : Gina Gammell, Riley Keough
Scénario : Gina Gammel, Franklin Sioux Bob, Bill Reddy
Interprétation : Jojo Bapteise Whiting, Ladainian Crazy Thunder, Jesse Schmockel, Wilma Colhoff…
Producteurs : Wil White, Bert Hamelinck, Ryan Zacarias, Sacha Be Harroche, Riley Keough, Gina Gammell
Maisons de production : Caviar, Felix Culpa
Durée : 114 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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La belle famille : un roman palpitant

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La maison Flammarion, à travers sa collection de littérature française, nous a habitués à des romans aux intrigues haletantes, bien ficelées, loin des livres dont l’écriture et le style priment le fond. Avec La Belle Famille, Laure de Rivières confirme la renommée de la maison et signe une œuvre incroyable, impossible à lâcher, dont l’histoire s’inspire de faits réels. Un engrenage, qui happe aussi bien le personnage principal que le lecteur. 

La Belle Famille conte le destin cruel de Manon, une jeune baby-sitter d’à peine vingt ans qui accepte de garder les cinq enfants d’un couple pour gagner un peu d’argent. Famille bourgeoise, aristocrate même, très attachée à la perpétuation des traditions, c’est l’engeance au sein de laquelle Manon plonge, et, très vite, elle y découvre une atmosphère étrange, pleine de mystère.

Lorsque la mère de famille décède subitement, Manon prend sa place auprès des enfants, par amour, par abnégation, mais aussi dans le coeur du père endeuillé, qui parvient malgré tout à la séduire par sa stature, son assurance et lui manifeste ses besoins affectifs. Si après quelques mois, le quotidien de Manon peut laisser penser à un conte de fées moderne, entre la jolie bâtisse, le bel homme assuré, cultivé, issu d’une grande famille, très vite, le décor s’obscurcit avec une première crise de colère, suivie d’une pique acerbe. Puis d’une deuxième, jusqu’au harcèlement moral. Tiraillée entre les illusions des sentiments et le dévouement pour la fratrie à laquelle elle s’est attachée, Manon se retrouve prise au piège d’une toile complexe, celle que cet homme manipulateur, catholique intégriste, tisse autour d’elle et dont elle peine à se dépêtrer.

Chapitre après chapitre, à travers les différentes voix de ce roman polyphonique, nous découvrons les attaques psychologiques dont Manon est victime, les montagnes russes qu’emprunte sa vie, et nous assistons, impuissants, au sort de la jeune femme torturée mentalement, qui reste malgré tout auprès de son bourreau dans l’expectative de jours meilleurs, enchaînée à ses espoirs.

Tous les ingrédients d’un bon roman sont présents et distillés avec brio, de la justesse et la pertinence de chaque personnage, des descriptions plus que réalistes des moeurs de l’aristocratie (des rallyes aux messes en passant par les idéologies politiques fortes), à cette intrigue subtile qui se décline peu à peu, le tout servi par une jolie plume, travaillée mais facile à lire. Les amateurs de littérature argueront sans doute que la simplicité du style le dessert, mais c’est ce qui fait le charme de ce roman : tourner les pages sans efforts et trépigner à l’idée de reprendre sa lecture après une pause.

Mais ne vous méprenez pas, La Belle Famille n’a rien d’un « page-turner » dont l’unique but serait la distraction. Il évoque des thèmes graves, la maladie mentale, le harcèlement, la manipulation. Il s’agit d’un roman brillant, à lire d’urgence ou à offrir à ses proches.

La belle famille, Laure de Rivières
Éditions Flammarion, mai 2022, 400 pages

 

 

Aftersun : à la recherche du père perdu

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La compétition du Festival de Deauville propose cette année un beau panel de premiers films autobiographiques. Aftersun de Charlotte Wells, film encore très personnel, relate les vacances d’été d’une jeune fille avec son père dans un hôtel club de la côte turque. À travers des moments partagés de grande complicité, opposés aux instants de malaise d’un père isolé, Aftersun nous incite à profiter du bonheur présent avant que celui-ci ne se fige en palette d’images dans le tableau de nos souvenirs.

À la mémoire de mon père

Aftersun expose avec délicatesse toute la beauté d’une relation père-fille aux accents presque idylliques. À la fois tendre, attentif et à l’écoute, Calum fait tout pour que le séjour de sa fille Sophie reste inoubliable. Baignades dans la mer, jeux dans la piscine et billard réunissent ainsi père et fille le temps d’un été. Entre eux, les échanges sont aussi riches, complices que naturels. Leur duo indestructible semble prêt à affronter toutes les épreuves.

En revanche, lorsque Sophie et Calum se retrouvent chacun seuls, surgissent des émotions beaucoup plus contrastées. Sophie, jeune fille de onze ans, se lie d’amitié avec une bande d’adolescents et vit de nouvelles expériences. De son côté, Calum traîne un poids énigmatique dont la cause reste incertaine. Il fume, boit et révèle une forme de dépression parfaitement dissimulée aux côtés de sa fille.

La présence de l’eau, de la mer ou de la piscine, omniprésente dans Aftersun, traduit alors son ambivalence. Tantôt accueillante et récréative lorsque Calum se trouve avec sa fille, tantôt dangereusement attirante pour un père isolé, qui juge tellement facile de se laisser couler. Le film se déroule également au fil de l’eau, page par page, sous un rythme assez lent qui peut dérouter mais laisse la part belle à la capture du moment présent, à la joie de vivre et à la tristesse insondable d’un père.

Vingt ans plus tard, Sophie se rappelle de ce séjour avec mélancolie tout en cherchant à déceler dans les images de son père un indice, une information qui lui aurait échappé jadis. Elle se remémore ses courts instants où son père s’absentait et faisait d’étranges mouvements de Tai-chi.

Charlotte Wells se place certainement elle-même dans le regard de Sophie, en signant avec Aftersun un hommage à une figure paternelle disparue. Le film, qui lui a demandé sept années d’écriture, peut faire penser à Somewhere de Sofia Coppola, ou encore au récent Flag Day de Sean Penn.

La boîte à souvenirs

Aftersun aborde avec force notre rapport à l’image et aux souvenirs. Sophie, caméra à la main, n’a de cesse de filmer ses activités de vacancière, mais surtout son père, tout en commentant ses gestes ou en discutant. Ceci lui permet non seulement de fixer le souvenir de son séjour en Turquie, mais aussi, vingt ans plus tard, de se retourner vers le passé avec un autre regard, ses yeux d’adulte, dans le but de comprendre son père.

Mais Sophie n’est pas la seule à profiter de ces vidéos. Tous les soirs, avant de s’endormir, Calum visionne seul les images filmées dans la journée. Bien plus qu’une simple distraction, c’est un moyen pour lui de capitaliser des souvenirs qu’il peut encore enregistrer avant de disparaître. En même temps que l’instant se vit, l’image du présent se sauvegarde dans le futur, à la même manière que la photo d’un polaroid se colorant progressivement sur la table du restaurant.

Aftersun semble ainsi devenir lui-même la boîte de souvenirs d’une jeune réalisatrice revenant sur son propre passé. Le film, qui a remporté le Prix French Touch lors de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2022, séduit par ses trouvailles de mise en scène, sa magnifique relation père-fille et ses questionnements sur notre rapport à la mémoire et à l’image.

Synopsis : À la fin des années 1990, Sophie, onze ans, et son père Calum passent leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et pro­fitent de la com­pa­gnie com­plice de cha­cun. Calum devient la meilleure ver­sion de lui-même lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est pos­sible auprès de lui. Lorsque la jeune fille est seule, elle se fait de nou­veaux amis et vit de nou­velles expé­riences. Tout en savou­rant chaque moment pas­sé ensemble, une part de mélan­co­lie et de mys­tère imprègne par­fois le com­por­te­ment de Calum. Vingt ans plus tard, les sou­ve­nirs de Sophie prennent une nou­velle signi­fi­ca­tion alors qu’elle tente de récon­ci­lier le père qu’elle a connu avec l’homme qu’elle ignorait.

Aftersun – Fiche technique

Réalisation : Charlotte Wells
Scénario : Charlotte Wells
Interprétation : Paul Mescal (Calum), Frankie Corio (Sophie jeune), Celia Rowlson-Hall (Sophie âgée)…
Producteurs : Mark Ceryak, Amy Jackson, Barry Jenkins, Adele Romanski
Maisons de production : BBC Films, Pastel
Durée : 98 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

3.5

Dual : satire à blanc…

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Mix assumé entre Black Mirror et l’absurde, Dual avait sur le papier toutes les cartes pour s’imposer comme un nouvel ajout de poids dans le genre de la satire grand public. Hélas, Riley Stearns n’est ni Ruben Ostlund ni Yorgos Lanthimos et échoue donc à parachever sa vision. En résulte un film-concept trop timoré dans son exploitation mais constamment rehaussé par la performance de Karen Gillan.

L’actrice, notamment vue dans Doctor Who ou la franchise des Gardiens de la Galaxie incarne ici Sarah, jeune femme promise à une mort indolore des suites d’une obscure maladie incurable. Soucieuse du bonheur de ses proches, elle se rapproche alors d’une entreprise dont le fonds de commerce est la fabrication de clones. À charge alors pour elle d’enseigner à son double, ce qui fait d’elle Sarah, pour qu’à terme, le clone prenne sa place et permette une « transition » en douceur. Sauf qu’au détour d’un passage à l’hôpital, cette dernière apprend que ses soucis de santé se sont envolés ; la laissant certes en vie mais avec un double sur les bras qui n’a pas attendu longtemps pour revendiquer son droit d’exister. Problème, dans cette société qui louche un peu beaucoup sur la nôtre, la cohabitation de deux enveloppes est prohibée et ne peut se régler que par un duel à mort. S’engage alors un combat de tous les instants pour Sarah qui doit non seulement se préparer avant l’épreuve fatidique mais composer avec des proches qui ont déjà fait le deuil (métaphorique) de sa personne en pactisant avec son autre soi considéré comme meilleur…

L’Attaque des Clones

Derrière ce titre énigmatique faisant la part belle à la dichotomie se cache les atours d’un marronnier de la science-fiction : la question du clonage. Sauf qu’à contrario de la ribambelle de films déclinant le concept pour en donner une lecture clairement orientée autour de l’action, Riley Stearns opte pour une approche différente. Ainsi, il ne sera pas tant question ici de s’intéresser au pourquoi (en atteste le processus à la base du clonage qui n’est jamais explicité) mais surtout au comment. Comment réagirions-nous en effet, si notre corps était amené à disparaitre et qu’on devait littéralement apprendre à une enveloppe nous ressemblant à devenir « nous » ? Comment pourrions-nous appréhender un tel concept en premier lieu, mais surtout le faire comprendre à notre entourage ? Et surtout, qu’est-ce que cela pourrait bien raconter de notre société ?

La réponse est finalement assez simple : l’effacement d’une certaine idée d’humanité. Que cela passe par cette scène inaugurale tour à tour glaçante et hilarante, voyant un combat à mort entre un double et son « créateur » ou le débit à la froideur clinique d’une chirurgienne, le long-métrage entend ainsi donner une certaine radiographie de l’état d’esprit de la population à l’aune d’une révolution pouvant autant redistribuer les cartes. Et ça marche parce que Riley Stearns a justement pensé sa mise en scène pour épouser cette veine très caustique mais éminemment dépressive. Teintes grisâtres permanentes (résultat d’un tournage intégralement basé en Islande) couplées à une monotonie (voulue) dans le phrasé de son actrice principale, Dual donne d’emblée le ton et semble avouer, tel un constat d’échec, qu’on est déjà perdus. Toutefois, à l’instar de beaucoup de ses pairs avant lui, Stearns a du mal à dépasser ce concept et l’amener vers des versants plus inhabituels dira-t-on. La seconde moitié du film en atteste, tant elle agit en redite de la première qui suscitait justement le rire par la propension qu’elle a, à donner à voir un personnage humain sur le papier mais dont les gestes et réflexions trahissent presque déjà une machine…

C’est cette quête d’humanité qui confère d’ailleurs au film tout son sel tant Karen Gillan, poussée dans ses derniers retranchements incarne à merveille cette clown dépressive qui perd pied gentiment et n’a de cesse de se ré-approprier quelque chose qu’on penserait pourtant inaliénable. Et ça n’est pas la présence d’Aaron Paul, justement crédité au générique de la série Westworld (à laquelle on sera forcément tenté de penser) qui changera le cap du film puisque s’il ne se renie pas en cours de route – en atteste son usage récurrent de l’humour caustique –, Dual semble sur sa fin comme engoncé dans son concept. Comme s’il avait peur de la multitude de chemins qui s’offrent à lui et optait naturellement pour le chemin le plus timoré qui soit. Dès lors, il serait mensonger de dire que le film ne réussit pas au moins dans la satire qu’il s’est fixée. En revanche, il sera parfaitement acceptable de dire que tout satirique qu’il puisse être, Dual ne sera jamais l’une des références du genre justement par sa propension à ne pas s’être départi des situations attendues.

Avec Dual, on était en droit d’attendre une œuvre prompte à dépeindre les dérives technologiques, morales, existentielles et éthiques suscitées par un tel concept. Autant de questions induites par le thème qui ne trouvent hélas qu’un faible écho dans la mouture finale ; tant au vertige existentiel espéré, Riley Stearns a préféré la comédie satirique. Une démarche qui ne saborde pas toute l’entreprise, loin s’en faut, mais qui l’empêchera clairement de la rendre mémorable.

Bande-annonce Dual :

Synopsis : Apprenant qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre, Sarah décide d’être clonée afin d’éviter à ses proches la douleur de sa perte. Mais deux ans après, la voici en rémission, avec une réplique qui lui a volé sa vie et ne compte pas la lui rendre. La loi n’autorisant pas la coexistence de l’originale et de la copie, Sarah commence à s’entraîner pour le jour du duel mortel, bien décidée à remporter la victoire..

Dual : Fiche Technique

Réalisateur & scénario : Riley Stearns
Casting : Karen Gillan, Aaron Paul, Théo James, Beulah Koale
Photographie : Michael Ragen
Musique : Emma Ruth Rundle
Genre : Thriller / Science-Fiction
Etats-Unis – 2022

La Page blanche : réinventer sa vie

2.5

Bien calibré « comédie romantique à la française », La Page blanche surprend rarement mais pioche du côté de la douceur (merci Sara Giraudeau) pour dire tout simplement qu’il est toujours possible de réinventer sa vie (même sans perdre la mémoire). Avec un personnage féminin jamais figé, toujours en mouvement, le film dresse un portrait souvent très drôle d’une fille qui se cherche. Dommage qu’il faille toujours en passer, pour l’héroïne, par la case « trouver l’amour ».

Se rencontrer soi-même

La Page blanche est un film bien ancré dans son époque. En perdant son téléphone, Eloïse perd « sa vie »,  ou du moins avec sa mémoire tout ce qui s’y cachait et renfermait ses échanges, ses amis, sa famille, bref son identité. D’abord en quête de son passé, elle fait une recherche effrénée et minutieuse pour se (re)trouver telle qu’elle était. Pourtant, très vite, Eloïse se rend compte qu’elle ne va pas spontanément vers ceux qui l’attirent vraiment, qu’elle est comme empêchée d’être elle-même. Le film tente alors de dresser le portrait d’une bande de potes dans laquelle personne ne pense pas par lui-même, chacun suit les goûts d’autrui. A ce moment, Eloïse est dans ses déplacements comme désarticulée, accélérée (le film accélère ces moments où elle déambule), car en train de se perdre, de faire les mauvaises recherches.

Peu à peu Eloïse va s’émanciper d’elle-même et décider que cette « page blanche » sera l’occasion de se réinventer ou du moins de se retrouver. A ce jeu-là, Sara Giraudeau est parfaite, pleine d’une fantaisie propre à en faire une héroïne de bande dessinée. Un peu tourné à la Frances Ha pour le côté spontané, quête et poésie, La Page blanche peine cependant à aller jusqu’au bout de ses choix. En effet, l’héroïne n’est tournée finalement que vers une quête amoureuse, c’est en tout cas ce vers quoi le film tend finalement. On voit alors Eloïse flirter au final plus vers une Emily in Paris (car le quartier du banc où elle perd la mémoire est comme le Paris fantasmé de la série) et donc se perdre dans cette quête d’identité radicale qu’on aurait pu espérer au début pour entrer dans un autre conformisme tout en croyant s’en libérer.

Un goût d’inachevé

Cet effet lisse serait-il la faute à des personnages secondaires trop caricaturaux et donc à une comédie un peu fade ? « Autant je trouvais l’histoire de Murielle (Magellan) et la personnalité d’Eloïse, très belles – on y lisait déjà ce côté à la fois mélancolique et solaire – autant je trouvais que le scénario s’égarait un peu avec les autres protagonistes. Je les sentais trop appuyés », déclare Sara Giraudeau qui explique avoir d’abord refusé le scénario avant une réécriture. Cependant, malgré le fait que Sara Giraudeau ait finalement vu un équilibre entre la personnalité multiple et désorganisée d’Eloïse et les autres personnages, il n’en demeure pas moins que le film souligne un peu trop les évidences. On se plait alors à voir Eloïse quitter Paris pour Montauban avec sa toute nouvelle copine (invisible à ses yeux auparavant) et s’émerveiller de sa famille, qu’elle rejetait avant. Là encore cependant tout est trop, même l’opposition entre le Paris branché et les petits provinciaux qui font des métiers « si utiles »… Bref, le film est doux, la quête de l’héroïne revigorante mais rien n’est assez radical et donc tout tombe un peu à plat. Certes, il faut perdre la mémoire au moins une fois dans sa vie pour tout réinventer comme dirait Eloïse, encore faut-il filmer le courage de tout changer, sans compromis scénaristique à la « happy end ».

La Page blanche : Bande annonce

La Page blanche : Fiche technique

Synopsis : Eloïse se retrouve assise seule sur un banc parisien. Qui est-elle ? Que fait-elle là ? Elle ne se souvient de rien ! Elle se lance alors dans une enquête, pleine de surprises, pour découvrir qui elle est. Et si cette amnésie lui permettait de trouver qui elle est, qui elle aime, et de réinventer sa vie ?

Réalisation : Murielle Magellan
Scénario : Murielle Magellan d’après l’oeuvre de Pénélope Bagieu et Boulet
Interprètes : Sara Giraudeau, Pierre Deladonchamps, Grégoire Ludig, Sarah Suco…
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Christine Lucas Navarro
Distribution : SND
Durée : 1h40
Genre : comédie
Date de sortie : 27 août 2022

Everything everywhere all at once : le charme discret du grand n’importe quoi

Six ans après l’ovni Swiss army man, Daniel Kwan et Daniel Scheinert reviennent en (très) grande forme avec Everything everywhere all at once, un film d’action joyeusement barré où l’inventivité poétique se conjugue à la première personne. Qui a dit que les blockbusters ne savaient pas être romantiques ?

Synopsis : Au bord de l’implosion, déçue par un quotidien monotone, Evelyn Wang voudrait changer de vie. Son souhait est contre toute attente exaucé lorsqu’elle rencontre une version alternative de son mari Alpha Waywond.

Le cinéma indé 3.0 : multivers and co

On dit parfois qu’il est impossible d’inventer de nouvelles histoires. Qu’au final on raconte toujours à peu près la même chose sur des modes différents. Si le septième art ne réinvente pas toujours le fil à couper le beurre, sa longévité l’a cependant amené à une plasticité narrative autorisant tous les dérèglements. Longue est la liste des films loufoques aux histoires tirées par les cheveux, naviguant entre le nanar assumé et le chef-d’oeuvre qui s’ignore. Citons (entre autre) The Calamari Wrestler (2004, Minoru Kawasaki) ou encore The Man from Earth (2007, Richard Schenkman) – passés (mal)heureusement sous les radars de la critique.

Jusqu’à une époque récente, il était de notoriété publique de considérer le cinéma indépendant comme un lieu privilégié de créativité et de subversion, une sorte de tensiomètre de la société. Les multiples crises économiques, auxquelles sont venus s’ajouter de nouvelles problématiques écologiques et sanitaires, auront révélé à qui mieux mieux à quel point son existence (autant que sa diversité) demeure fragile. Colosse aux pieds d’argile mais colosse quand même, pourrait-on dire du cinéma. La sortie de Everything everywhere all at once confirme nos dires. Le dernier né de Daniel Kwan et Daniel Scheinert s’inscrit dans la tradition (indé) de ces chefs-d’œuvre monstres, mobilisant une esthétique à part, peinture éclectique où s’entremêlent réflexion et poésie pure. Difficile de vous résumer l’histoire du film sans vous perdre (définitivement). Essayons tout de même.

Dirigeant une laverie avec son mari Waymond (Ke Huy Quan), Evelyn Wang (Michelle Yeoh) est une « femme au bord de la crise de nerfs » pour reprendre les mots de Pedro Almodovar. Tandis que son mariage bat de l’aile, celle-ci doit, de surcroît, gérer l’entreprise familiale. Alors qu’elle est poursuivie par le fisc, en raison de taxes impayées, cette dernière voit son quotidien bouleversé lorsqu’elle rencontre Alpha Waymond, une version alternative de son époux, venu d’un univers parallèle, qui lui apprend qu’elle doit le sauver sous peine de voir son propre monde s’effondrer. Si vous n’y comprenez rien : c’est normal (nous aussi – on a eu un peu de mal). La bonne nouvelle est que cela n’est pas grave. C’est même ce qui constitue le charme de ce film : ne rien y comprendre (et l’aimer beaucoup quand même).

Dernières nouvelles des choses

Véritable tornade visuelle qui vous emporte dans ses délires, Everything everywhere all at once fait du grand n’importe quoi un art cinématographique à part entière, l’incroyable terreau d’un nouveau cinéma autant que d’une réflexion augmentée et élargie. Les réalisateurs puisent dans leurs imaginaires et s’autorisent tous les décalages. Le quotidien devient à lui seul un gigantesque intertexte. Les choses et autres trucs qui peuplent notre environnement prennent alors une nouvelle dimension. Le mot est de mise – surtout dans un film qui fait état d’un univers multidimensionnel, en constance mutation.

Ainsi, un œil autocollant peut devenir une arme de défense. De même qu’un vulgaire trophée peut se métamorphoser en porte temporelle, capable de vous attribuer des pouvoirs surnaturels, tout cela en ne vous faisant pas bouger d’un iota. Daniel Kwan et Daniel et Scheinert sont des perfectionnistes du détail poétique. Avec eux, c’est un peu comme si Marcel Carné s’était réveillé en l’an 3000. A une ère où il est possible d’envisager de traverser la matière et le temps. Le duo réactive un réalisme poétique qu’on aurait pu croire confiné dans le cinéma d’avant-guerre. Ce faisant, les cinéastes le réimplantent dans une nouvelle (quatrième) dimension qui pousse le genre dans ses retranchements. Everything everywhere all at once prend au pied de la lettre la célèbre déclaration manifeste du peintre (Robert le Vigan) de Quai des Brumes (1938), qui, répondant au déserteur (Jean Gabin), déclare vouloir « peindre les choses qui sont cachées derrière les choses ».

L’œuvre retourne cette formule poétique. Il ne s’agit plus seulement de dévoiler ce qui se cache derrière la réalité des choses. Fini le temps où le cinéma était une peinture figurative en quête de sens. Daniel Kwan et Daniel Sheinert propulsent le septième art du côté de la composition cubiste. La surface plane de l’écran disjoncte, se difforme, passant allègrement du cinémascope au gros plan, le tout saupoudré par un montage fluide et flamboyant de maîtrise. Le résultat dépasse toutes nos espérances. La réalité n’est plus celle que l’on croit. Evelyn Wang découvre qu’elle navigue entre plusieurs niveaux de réalité qui se répondent à la manière d’un miroir inversé. Lorsqu’elle comprend que chacun de ses gestes engendre la création d’un nouvel univers, ce sont toutes ses certitudes qui vacillent. Apparaissent ainsi d’inévitables interrogations existentielles et politiques. L’œuvre dépeint un présent aux portes de la dystopie. Avoir accès à d’autres mondes suppose de pouvoir entrer en contact avec toutes les autres versions de soi. On vous laisse deviner les dégâts que cela pourrait causer.

Quand le blockbuster rencontre le réalisme poétique

Vous comprendrez, si vous regardez le film, qu’il est parfois plus « safe » – pour son bien-être et celui de l’univers – de préférer la médiocrité heureuse à une perfection sans goût et sans saveur. Evelyn emprunte ainsi les chemins de la philosophie nietzschéenne. Plutôt que de continuer à haïr sa situation, elle opte pour une nouvelle solution (plus salutaire et économe en énergie) : celle de l’aimer quoi qu’il advienne, dans un mantra involontaire tout droit sorti de « l’éternel retour ». Celle-ci renonce au stoïcisme amer du « aimer ce qui ne peut être changer » pour embrasser l’heureux pragmatisme d’un Tancrède, affirmant qu’ « Il faut que rien ne change pour tout change » (Le Guépard, Luchino Visconti, 1963).

Il paraît évident qu’à ce stade Daniel Kwan et Daniel Scheinert dynamitent le (trop ronflant) blockbuster. Loin des franchises Marvel, ils optent pour une surenchère esthétique qui fait exploser les cadres du genre dans lequel ils s’inscrivent délibérément. En résulte, une œuvre caméléon qui, en performant les codes du blockbuster, s’en détache nécessairement. Il y a de l’action. Il y a des super méchants. Il y a un montage affolé et saccadé. Mais il y a aussi – et surtout – de la nouveauté derrière ce schéma, a priori, bien huilé.

Everything everywhere all at once accorde aux personnages féminins une importance non négligeable pour que l’on puisse omettre de le mentionner. Ce sont elles qui sont au cœur de l’action, la font avancer. Le fait de mettre en avant des femmes âgées de plus de cinquante ans – et dont l’âge n’est pas masqué à l’écran – mérite là encore d’être évoqué. La chose est encore trop scandaleusement rare au cinéma. De même que de confier le premier rôle à des acteur.rice.s d’origine asiatique et/ou sino-américaine. C’est pour toutes ces choses et bien d’autres qu’il convient de voir Everything everywhere all at once.

« Le cinéma ne dit pas autrement les choses, il dit autre chose. » disait un certain Eric Rohmer. Daniel Kwan et Daniel Scheinert prouvent que le cinéma peut aussi dire – et partir – de n’importe quoi pour dire beaucoup de choses (importantes). Et c’est très bien aussi.

Bande-annonce – Everything Everything all at once

Fiche technique – Everything Everywhere all at once

Réalisation : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Scénario : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Musique : Son Lux
Interprétation : Michelle Yeoh (Evelyn Wang), Stephanie Hsu (Joy Wang / Jobu Tupaki), Ke Huy Quan (Waywond Wang), Jamie Lee Curtis (Deirdre Beaubeirdra)
Sociétés de production : A24, AGBO, Ley Line Entertainment, IAC Films
Pays : États-Unis
Genre : Science-fiction
Durée : 2h20
Sortie : 31 août 2022

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4.5

1-800-hot-nite : grandir au bout de la nuit

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Présenté en compétition au Festival de Deauville 2022, 1-800-hot-nite, premier long-métrage de Nick Richey, nous plonge dans les quartiers sombres de Los Angeles. En nous faisant suivre le parcours de trois jeunes adolescents, amis inséparables déambulant dans les rues à la nuit tombée, le film traite avec énergie, justesse et émotion du difficile passage à l’âge adulte. A travers ce parcours initiatique d’un rythme fou, 1-800-hot-nite nous emporte dans une aventure cinématographique riche et touchante.

Aux Etats-Unis, rares sont les films qui abordent la jeunesse avec véracité dans son quotidien. Face à ce constat, le réalisateur Nick Richey, venu présenter son œuvre, a exprimé sa volonté de refléter la réalité du monde adolescent, loin des rôles trop « propres » souvent proposés aux jeunes acteurs américains.

Dès sa scène d’ouverture, 1-800-hot-nite affiche le ton lors d’une conversation au téléphone rose, au cours de laquelle les trois adolescents n’hésitent pas à adopter des propos osés. Leur façon de s’habiller, de s’exprimer, d’agir, reste ainsi toujours authentique, ce qui confère au film un réalisme appréciable au sein duquel rien n’est censuré.

La sortie nocturne de Tommy, Steve et O’Neill prend un tour tragique lorsque le père de Tommy est arrêté par la police. Sans repère, par crainte de finir dans une famille d’accueil, Tommy s’enfuit avec ses deux amis. Dans son parcours effréné pour semer les services sociaux, il affronte des évènements inattendus jusqu’à se retrouver livré à lui-même, guidé par la seule voix sensuelle de la mystérieuse interlocutrice du téléphone rose.

A travers une unité théâtrale, très dramatique, de temps et de lieu, 1-800-hote-nite expose les épreuves du passage à l’âge adulte. Dans son interview, Nick Richey a expliqué qu’il voulait filmer ce moment précis de basculement, « the one night », qui transforme à jamais un enfant acquérant sa maturité. La restriction temporelle et locative du film, qui se déroule en une seule nuit dans les rues sombres de la banlieue de Los Angeles, confère à 1-800-hote-nite une allure folle, sans temps mort ni mot de trop. On se laisse donc volontiers happer par ce récit initiatique qui prend la forme d’une véritable course la montre.

Lors de ce chemin semé d’obstacles et de soutiens surprenants, Tommy perd l’insouciance et l’innocence de son enfance. Même si son cadre familial était déjà difficile, il doit encore faire face à un monde plus abrupt, où rien n’est donné gratuitement et où les meilleurs amis deviennent ennemis. Grâce la femme érotique du téléphone, il apprend également à prendre ses responsabilités et à trouver sa place, car, comme lui précise celle-ci, « dans la vie, on ne peut jouer qu’un seul rôle ».

Dans sa thématique, 1-800-hote-nite rappelle Stand by me, centré sur les aventures de quatre garçons à la recherche d’un cadavre, et Mustang, l’histoire de cinq jeunes orphelines turques aux prises avec une société patriarcale écrasante. Dans tous ces films, c’est une jeunesse libre, indépendante qui se révèle et s’affirme.

Nick Richey s’est d’ailleurs inspiré de sa propre enfance, attribuant ainsi à 1-800-hote-nite un volet éminemment personnel. Il a notamment raconté qu’il lui arrivait d’entretenir secrètement des conversations téléphoniques érotiques. Le réalisateur a également vécu, tout comme Tommy, l’arrestation de son père, et les virées nocturnes à la tombée de la nuit avec ses amis. Ce caractère très intime, qui se ressent beaucoup dans le film, le rend d’autant plus réaliste et émouvant.

Pour son premier film, tourné pendant le Covid en seulement dix-huit nuits, Nick Richey nous offre donc une œuvre prenante, vivifiante, touchante, très prometteuse pour la suite de sa jeune carrière derrière la caméra. Dans les futurs projets du réalisateur, une série portant sur des jeunes dotés de pouvoirs spéciaux donnera encore la part belle aux adolescents. Un thème cher à Nick Richey, qui pour l’instant, laisse admiratif.

L’avis d’Antoine : Ouvrir la compétition d’un festival n’est jamais chose aisée puisque c’est se confronter à un regard certes neuf, mais également exigeant de la part de festivaliers trop impatients de se frotter au cru d’un cinéma parmi les plus prisés de la planète. A ce jeu-là, pas sûr que 1-800-HOT-NITE ait été le plus affûté pour ouvrir la sélection concoctée par Bruno Barde tant derrière son vernis de coming of age movie, la mouture signée Nick Richey s’avère d’une fragilité très (trop ?) appuyée pour convaincre. Si la mise en scène peut se targuer d’emprunter à Scorsese (After Hours) ou aux frères Safdie (Good Time) pour sa volonté d’emballer le tout en une nuit, la seule originalité sera à relever du côté de son trio d’acteurs juvéniles terriblement attachant & son sens du découpage magnétique et enlevé. 

1-800-hot-nite – Bande-annonce

1-800-hot-nite – Fiche technique

Réalisation : Nick Richey
Scénario : Nick Richey
Interprétation : Dallas Young (Tommy), Gerrison Machado (O’Neill), Mylen Bradford (Steve), Ali Richey (interlocutrice du téléphone rose)…
Producteurs : Nick Richey, Ali Richey, Zach Mann, Nathan Presley, Trevor Lee Georgeson
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 96 min.
Genres : Aventure, Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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4

The Watcher : l’horreur du regard

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Il n’est jamais rare dans le cas d’un premier film de voir la personne qui en est à l’origine, dépeindre à l’écran certaines obsessions ou éléments tirés de sa vie personnelle. Un constat d’autant plus vrai à la vue de Watcher, 1er long de Chloé Okuno, qui entend dépeindre les tourments et états d’âme d’une jeune expatriée se croyant être la cible d’un stalker.

Quiconque a un jour dû déménager dans une contrée loin de sa zone de confort (qu’elle soit géographique ou tout simplement linguistique) vous le dira : la sensation est étrange. On a l’impression d’être sur une autre planète, de se sentir épié, observé et très vite perdu. L’absence de visages familiers ou de réminiscences de comportements passés devient difficile à gérer et finalement, on arrive presque systématiquement à un terrible constat  : la peur. Une peur qu’a ressentie la cinéaste américaine Chloé Okuno, qui, dès sa jeunesse, a subi une expatriation sur le Vieux Continent, la poussant à contrecœur à ressentir toutes ces désagréables choses préalablement mentionnées. Forcément, dans le monde qui est le nôtre, c’est-à-dire plus prompt à donner des sueurs froides aux femmes en raison de leurs homologues masculins, ces peurs s’amplifient. Il était donc facile de comprendre pourquoi la cinéaste a cru bon pour sa première incursion dans le milieu de donner à voir une histoire similaire. Ici, celle de Julia, qui, pour le bien de son couple, va déménager en Roumanie, fief de son homme, et ainsi être transportée dans une culture dont elle ignore tout. Mais très vite, et ce malgré ses meilleurs efforts d’intégration, elle va se heurter à un hic : une silhouette plantée devant sa fenêtre qui nuit après nuit l’observe inlassablement. Serait-ce le jet-lag qui embrume simplement son esprit ? Une paranoïa qu’on serait tenté de lui prêter eu égard à sa condition de femme évoluant au quotidien dans un environnement pas du tout acquis à sa cause ? Ou alors, la conséquence directe & d’une actualité brûlante qui voit Bucarest être la cible d’un mystérieux tueur en série ?

On sera bien avisé de s’arrêter ici dans le détricotage de l’intrigue tant derrière la redoutable efficacité de l’ensemble, le film de Chloé Okuno accuse du poids de ses (grosses) références. On pense d’abord au classique parmi les classiques Fenêtre sur cour (A.Hitchcock) dont Okuno reprend d’ailleurs la trame mais qu’elle travestit pour coller à ses obsessions : ici le handicap du héros n’est pas physique mais bien sociologique puisque Julia souffre de son manque d’intégration. On pensera aussi au Locataire (R.Polanski) qui distille quant à lui la paranoïa comme base thématique du récit, puisque longtemps durant, la question sera posée de savoir si les craintes de Julia sont justifiées ou simplement le fruit de son imagination débordantes ? Et enfin, on pourra mentionner dans sa globalité, l’œuvre de David Fincher qui au-delà de son cheptel d’anti-héros en guerre contre la société, est surtout un puissant réservoir de pervers & surtout de voyeurs.

Un thème central au récit – le voyeurisme-  qui peut se targuer d’être à plus d’un titre bien utilisé par la cinéaste. Déjà, puisqu’il draine naturellement dans son sillage un profond relent de modernité à l’heure où la question de notre image est plus que jamais au centre des débats, mais surtout puisque la réalisatrice a la bonne idée de constamment se placer du côté de l’observé(e) ; ce qui in fine change tout : on ne joue pas avec la tentation de voir ce qu’on ne devrait pas voir, mais avec la peur d’être vu, regardé à son insu. Une différence qu’elle exploite à fond mais qu’elle a surtout la bonne idée de coupler avec l’autre brillante idée contenue dans le projet : sa délocalisation en Roumanie. D’aucuns pourraient alors penser à un simple choix budgétaire vu comment les pays de l’Europe de l’Est accueillent depuis longtemps quantité de productions hollywoodiennes, mais le calcul est ici tout autre puisque en bonne nation indépendante qu’elle puisse être, la Roumanie ne peut prétendre à effacer son Histoire. Et ici, Histoire veut bien évidemment dire communisme. Une doctrine qui a infesté jusqu’à l’architecture de la ville, cette dernière accusant le coup de bâtiments décrépis et autres façades déconfites qui confèrent ainsi au décor un sentiment oppressant et usé qui contraste avec l’intérieur souvent remis à neuf. Une façon élégante de constamment ramener le film à une dualité, une dichotomie entre vue et voyeur ; tant et si bien qu’à l’arrivée, le seul réel bémol qu’on pourra lui trouver sera paradoxalement son manque de surprise. Puisque si l’ensemble peut se targuer d’une photographie léchée & de moyens visibles à l’écran (superbe sous-design qui amplifie l’enfermement de l’héroïne et la tension sous-jacente), reste que la montée en tension et le dénouement ne s’embarrassent à quasiment aucun moment de prolonger l’angle original adopté par la réalisatrice et retombent donc assez vite dans les références qui cimentent toute l’entreprise.

L’avis plus contrasté d’Ariane : Premier long-métrage de Chloe Okuno, Watcher se veut une œuvre traitant de la gestion de la solitude, de la peur de l’étranger dans un monde totalement inconnu. Malheureusement, ce thème intéressant ne sert finalement que de paravent pour dissimuler un thriller psychologique, somme toute banal et lorgnant énormément sur un mauvais traitement hitchcockien. Encore plus dérangeant, le récit, entièrement cousu de fils blancs, ne laisse aucune part véritable au suspense. Les indices laissés au spectateur, gros comme des calibres de canon, et les personnages, assez caricaturaux dans leurs rôles respectifs, ne ménagent en effet pas la moindre surprise. L’atmosphère de Watcher, plutôt réussie, et la performance convaincante de son actrice principale, Maika Monroe, peinent donc à sauver ce film dont le scénario mécanique va jusqu’à écraser ses thèmes de l’isolement et de l’étranger.

The Watcher : Bande-Annonce

Réalisation : Chloé Okuno
Scénario : Chloé Okuno d’après un scénario de Zack Ford
Casting : Maika Monroe, Burn Gorman, Karl Glusman
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Benjamin Kirk Nielsen
Durée : 96 minutes
Genre : Thriller/Drame
Etats-Unis – 2022