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Meurtre télécommandé… mais par qui ?

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Qui dit meurtre dit enquête. Mais avec un dessinateur comme Paul Kirchner (qui travaille sur un scénario de Janwillem van de Wetering), il faut s’attendre à quelque chose d’un peu spécial.

Le prologue nous présente le meurtre annoncé par le titre. Alors qu’il pêche dans une barque au milieu d’un lac (dans l’état du Maine), le promoteur immobilier Jones est attaqué par un avion miniature télécommandé. Après quelques passages, l’avion finit par atteindre sa cible en pleine tête ! Devenu propriétaire de terrains sur la côte, un endroit paisible où la nature est encore reine, Jones s’apprêtait à y implanter un complexe industriel propre ( ! ) à dénaturer complètement le coin. Or, parmi ses voisins, la suite nous présente quatre personnes (chacune faisant l’objet d’une planche), qui apprécient le calme, loin de l’agitation des grandes villes. Le shérif du comté commence à peine les constatations d’usage quand il apprend qu’un inspecteur de la police d’état, Jim Brady, arrive sur place pour mener l’enquête. Nous suivons Jim dès ses premiers pas sur place. On note qu’il est amené à côtoyer deux des principaux suspects, puisque c’est chez le vieux Kane qu’il achète une voiture et chez la belle Valérie qu’il sera hébergé. Bien entendu, ces contacts sont pour lui l’occasion de poser quelques questions pour entamer son enquête. Du genre misanthrope, Kane vit seul, entouré de souvenirs de guerre dans une ferme où il s’occupe de ses animaux et de ses engins. Il n’aimait pas Jones et ne regrette pas sa disparition. Valérie Courtin est une femme encore belle, ancienne artiste (Kirchner affirme qu’il a pris l’actrice Maud Adams comme modèle de ce personnage), qui vit de ses rentes tout en profitant des plaisirs que la vie lui offre. Elle affirme n’avoir rien entendu ou observé au moment du meurtre. Joe est un quadragénaire paraplégique entouré de jolies filles. Il a toujours aimé la vitesse, jusqu’à provoquer le diable. Ce dernier l’a rattrapé en provoquant l’accident (bête) qui lui vaut de rester dans un fauteuil roulant, ce qui ne l’empêche pas de continuer à circuler et vivre retiré dans son univers, entouré de ses amies aux allures de pin-up. Quant à Steve Goodrich, c’est un acteur ayant fait fortune grâce à quelques rôles de premier plan. Il s’est retiré en pleine gloire et vit dans une sorte de manoir où il s’amuse à prendre la pose comme s’il jouait encore, mais pour son seul majordome et homme à tout faire, Erik. Steve a l’allure de Clark Gable et Erik celle d’Erich von Stroheim. Steve a de gros moyens et vole en ULM à ses heures perdues. Il se fait d’ailleurs un plaisir d’emmener Jim avec lui pour lui donner quelques sensations.

Une enquête prétexte

Jim se contente d’écouter et observer ses interlocuteurs, se bornant à leur demander s’ils ont tué Jones. Il ne faut donc pas attendre de cet album une enquête mémorable. Elle intéresse si peu les auteurs qu’ils s’en débarrassent rapidement avec l’arrestation par le shérif d’un homme qui avoue le meurtre. Peu importe que cet homme soit un déséquilibré. Jim poursuit néanmoins ses investigations, tout en répondant par exemple à l’invitation de Goodrich pour une nouvelle promenade dans les airs. Il tombe également sous le charme de Valérie qui l’incite à goûter à ses tisanes aux herbes aux effets bien particuliers. Il y aura également un repas avec concert chez Joe. Et Jim arrive à la conclusion de son enquête par une déduction simpliste. À sa demande, la personne qu’il accuse lui fournit les éléments qui lui manquaient. Il est intéressant d’observer que, de retour à Augusta où il rend compte à son supérieur, Jim s’éclipse ensuite… dans un placard. À mon avis, les auteurs nous signifient ainsi qu’ils n’ont plus besoin de lui, ultime détail indiquant que l’enquête elle-même n’est qu’un prétexte pour cet album.

Aux origines de l’œuvre

L’illustration de couverture avec ce troisième œil donne déjà un indice. La lecture du dossier avec documents photographiques qui figure en fin d’album le confirme. L’œuvre résulte de la rencontre en 1981 (soit avant Le bus et donc la notoriété), de Paul Kirchner (dessinateur) avec l’écrivain d’origine hollandaise Janwillem van de Wetering (spécialiste des polars). Leurs discussions les rapprochent au point de souhaiter travailler ensemble. C’est ainsi que le Hollandais propose un scénario à l’Américain sur la base de ce qui lui tient à cœur (nombreuses influences dont le zen), laissant à Kirchner toute liberté de retravailler tout cela selon son inspiration, ce qu’il ne manque pas de faire. Ce qui intéresse Kirchner, c’est de donner libre cours à ses associations d’idées pour imbriquer le réel du récit avec des souvenirs, fantasmes et histoires de ses personnages. Il trouve donc ici un champ qui lui convient bien pour utiliser son savoir-faire technique (un dessin particulièrement élégant et soigné mis en valeur par un magnifique noir et blanc à l’encre de chine, mais aussi une belle maîtrise dans l’organisation de ses planches). De son côté, le scénario fait la part belle à certaines réflexions concernant notamment les buts qu’on se donne dans la vie, les influences du vécu, ainsi que les relations qu’on entretient avec les autres. Bien évidemment, on ne peut que remarquer un certain souci pour la préservation de l’écosystème de l’endroit, menacé par le projet de Jones. Les cinéphiles devraient apprécier les références au cinéma hollywoodien de la grande époque. Comme si les auteurs cherchaient à faire sentir que le cinéma et la bande dessinée entretiennent des relations étroites. À noter que cet album constitue la première édition en français (première parution aux Pays-Bas en 1984 et enfin en 1986 aux États-Unis).

Meurtre télécommandé, Paul Kirchner (dessin) et Janwillem van de Wetering (scénario)
Éditions Tanibis, novembre 2022

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3.5

« L’Arme à gauche » : désenchantement politique

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Les éditions Glénat publient L’Arme à gauche, de Pierre Maurel. Le scénariste et dessinateur français y narre l’histoire de Mario, personnage secondaire issu de la série Michel et principal protagoniste de ce préquel.

Quand il traverse la place du village, Mario polarise les attentions. Taiseux, solitaire, mystérieux, il fait l’objet de toutes sortes de rumeurs. Il est rustre et marginal. On le dit ex-criminel, on le soupçonne d’avoir perpétré des actes répréhensibles. Si Pierre Maurel met du temps à délivrer des informations à son sujet, le lecteur comprend d’emblée qu’il a affaire à un personnage en rupture avec son environnement, dont la place dans le monde est précaire. Quelques flashbacks lui donneront un background sulfureux : il a fui une Italie conservatrice au sein de laquelle il s’était distingué par ses activités clandestines et criminelles pour le compte de l’extrême gauche. Il a profité des libéralités offertes par François Mitterrand pour rejoindre la France et y fonder une famille, avant que Nicolas Sarkozy ne menace, en collaborant avec les autorités transalpines, la pérennité de cette dernière, et le pousse à fuir et à vivre en vagabond.

L’Arme à gauche, c’est l’histoire d’une vie qui bascule presque par mégarde. Une grève ouvrière qui aboutit à une radicalisation politique. Une errance en France qui trouve résonance dans la précarité qui frappe les réfugiés syriens. Mario est un homme entier, sincère, dont la naïveté exacerbe le caractère attachant. Il marche des centaines de kilomètres pour rejoindre d’ex-compagnons d’armes sans même soupçonner que l’un d’entre eux a depuis endossé le costume du petit patron tyrannique qu’il s’attachait à souiller autrefois. Son logiciel apparaît cependant obsolète : il mène une lutte qui n’existe plus en ces termes-là, il se tient à distance d’une société dans laquelle se sont fondus ses anciens acolytes, il a payé deux fois des agissements clandestins qui ont eu pour seul effet de l’enrichir quelque peu. Mais qu’est-ce qu’une enveloppe de billets quand on peut être privé du jour au lendemain de ce qu’on en tirerait hypothétiquement ?

De l’effervescence italienne des années 1970 au vagabondage en France à l’époque contemporaine, la vie de Mario a été tout sauf un long fleuve tranquille. Le récit de Pierre Maurel consiste à en raconter les tenants et aboutissants, avec cette sensation diffuse de vanité et de tragédie. Le regard que l’auteur porte sur son antihéros a quelque chose qui tient de Tim Burton scrutant Edward aux mains d’argent ou Ed Wood. Par-delà leur marginalité, tous les trois ont en commun une authenticité mêlée à une forme d’ingénuité. Cela contribue beaucoup à la réussite de L’Arme à gauche.

L’Arme à gauche, Pierre Maurel
Glénat, janvier 2023, 96 pages

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3.5

« Djarabane » : le Tchad vu par un aspirant artiste

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Les éditions Delcourt publient Djarabane : Au petit marché des amours perdues, d’Adjim Danngar. Inspiré de l’histoire politique du Tchad, l’album met en scène Kandji, un jeune enfant rêvant de devenir peintre dans un pays soumis à des tensions militaires et une précarité permanente.

« Sarh empeste le militaire. » On y trouve aussi des groupes d’ivrognes, des chiens errants, des vendeurs de toutes sortes, une précarité aussi ardente que le soleil qui brûle le sable sur lequel marche Kandji, sept ans au début de Djarabane : Au petit marché des amours perdues. Dans un noir et blanc précis et soigné, seulement contrarié par des essais graphiques ponctuellement différenciés, Adjim Danngar narre sa ville natale, ses vulnérabilités, ses protagonistes hauts en couleur et leurs désillusions. Nous sommes en 1984, la radio recrache les dernières nouvelles du front libyen et des soldats de rang subalterne, appelés « Gobis », patrouillent dans les rues de Sarh.

Pour un enfant comme Kandji, dont le lecteur épouse le point de vue, les lieux sont à la fois vivifiants et terriblement instables. Tout le monde semble marcher sur une corde raide qui s’effiloche un peu plus jour après jour. Le régime de Hache-Hache peut s’imposer à vous sans prévenir, vous expédier à l’autre bout du pays, prendre des décisions qui vous engagent de manière irrémédiable. Pour s’évader, Kandji développe sa vie intérieure. Celle d’un artiste en germe, fasciné par un tableau (en couleurs), obnubilé par un singe qu’il désire si puissamment qu’il soudoie une petite frappe pour l’aider à le voler à son propriétaire, le peu avenant Absakine.

L’aspect autobiographique de Djarabane : Au petit marché des amours perdues ne fait aucun doute. « Allons loin de cette guerre sans nom », pourraient scander tous les personnages croisés, tant leur existence est arrimée à l’arbitraire et l’absurde. Le récit d’Adjim Danngar repose pourtant sur un espoir né dans un océan de désillusion. Kandji veut s’accomplir en tant qu’artiste. Il poursuit, obstiné, cet objectif. On veut le payer en coupes de cheveux, en chaussures, en fruits et en légumes. Il accepte ou dispose, selon les circonstances. Mais cette abnégation invite à deux réflexions, profondes : sur la vie et le statut d’artiste d’abord, sur ses conditions d’exercice dans un pays caractérisé par ses failles ensuite.

Doué de sensibilité et d’authenticité, l’album d’Adjim Danngar raconte une histoire (encore) inachevée. Celle d’un illustrateur en devenir, qui se construit peu à peu dans un monde qui s’écroule (à sa façon, parfois silencieusement, souvent insidieusement). Un rêveur a-t-il sa place dans un milieu où le désespoir affleure ? Quelle importance donner à une représentation quand tout le reste vacille ? Et pourtant, on comprend Kandji, on s’attache à lui, on partage ses espérances. Et c’est peut-être en cela que Djarabane fait sens.

Djarabane : Au petit marché des amours perdues, Adjim Danngar
Delcourt, janvier 2023, 192 pages

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3.5

« Yézidie ! » : aux confins de l’obscurantisme

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Les éditions Dupuis publient Yézidie !, d’Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin. D’une actualité brûlante, le récit s’appuie sur l’histoire de Zéré, jeune adolescente prise à partie – et en otage – en raison de sa religion.

Les faits sont largement documentés : les combattants de Daech ont commis des atrocités massives contre les Yézidis, une minorité religieuse notamment installée en Irak et en Syrie. Considérés comme des infidèles en raison de leurs croyances païennes, ces derniers ont fait l’objet de persécutions systématiques, comprenant des exécutions, des enlèvements, des viols et des formes multiples d’esclavage, y compris sexuel. Les femmes et les jeunes filles yézidies ont été particulièrement visées, tandis que les hommes étaient assassinés ou forcés de se convertir à l’islam… Dans leur one-shot Yézidie !, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin narrent l’histoire d’une famille géographiquement éclatée, mais soumise aux agissements mortifères de ces terroristes religieux aveuglés par des dogmes dévoyés.

La couverture de l’album constitue un premier indice quant au récit à venir : une adolescente habillée à l’occidentale jette un regard apeuré derrière elle, où se tient – comme l’annonce l’ombre projetée sur le sol – un combattant armé et menaçant. Les montagnes et la poussière environnantes n’offrent aucun échappatoire à l’héroïne : l’obscurantisme qui s’impose à elle va conditionner son existence sans que rien puisse intercéder en sa faveur. Yézidie ! prend pour cadre un village du Nord de l’Irak. L’irruption des combattants de Daech y jette un profond trouble. Les habitants locaux savent à quoi s’en tenir : la télévision a depuis longtemps éventé les crimes perpétués par les terroristes dans des situations analogues. La peur le dispute à la confusion, la colère et la détresse. Si les Peshmergas organisent la résistance armée, les Yézidis qui espéraient un modus vivendi acceptable en auront pour leurs frais : leur choix se limite en réalité à la conversion à l’islam, la mort ou une spoliation complète.

En adoptant le point de vue d’une jeune héroïne courageuse et résiliente, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin lèvent le voile sur les horreurs vécues par les Yézidis (et, par extension, par toutes les victimes de Daech, quelle que soit leur religion). Avec justesse et sensibilité, le lecteur se voit immergé dans une série d’affects douloureux : l’horizon se referme sur les victimes de l’État islamique, leur quotidien vole en éclats, leurs espoirs se réduisent comme peau de chagrin, l’existentialisme le plus élémentaire est écrasé sous le poids des déterminismes religieux et terroristes. Les rues où Zéré a grandi et vécu sont maintenant remplies de la terreur effroyable de Daech. Certaines personnes sont contraintes de fuir, laissant derrière elles tout ce qu’elles ont connu et aimé. Les familles sont séparées, les enfants sont enlevés et utilisés comme esclaves ou soldats. L’humanité s’amenuise à chaque instant, la peur et l’incertitude dominent l’existence des survivants.

Yézidie ! met en exergue la modernité de ces femmes insoumises tout autant que les lâchetés et l’ignorance de combattants djihadistes manipulés et… apeurés par des menstruations féminines. Sa dernière partie, déchirante, renferme son lot de surprises. Elle raconte par ailleurs comment la résistance locale a pu altérer le cours des événements, par exemple en organisant des réseaux clandestins de secours aux femmes enlevées. Éminemment actuel, doté de personnages attachants à forts reliefs humains, l’album se rapproche, dans son appréhension des conséquences de l’occupation de Daech sur des communautés, de films tels que Timbuktu ou Les Filles du soleil. Il constitue en tout cas un témoignage précieux et très touchant.

Yézidie !, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin
Dupuis, janvier 2023, 144 pages

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« Légendes : Dormir dans les transports en commun » : du sommeil et de la mort

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Auteur du Photographe et de La Guerre d’Alan, le scénariste et dessinateur français Emmanuel Guibert a volé, le temps de quelques trajets en transports en commun, des instantanés de la vie quotidienne. Après Dessiner dans les musées et autres lieux de culte, il prend le parti de dédier le second volume de ses Légendes aux voyageurs endormis, qu’il croque avec le matériel qu’il a sous la main.

Asseyez-vous dans un bus, montez dans un train, sillonnez la ville en tram ou en métro. À chaque fois, ou presque, vous assisterez à la même scène : des quidams somnolents ou endormis, profitant d’une parenthèse d’inactivité pour se laisser submerger par le sommeil. Des individus qui se soustraient d’une communauté aléatoire et improvisée, qui s’abandonnent, qui s’exposent aux regards indiscrets sans défense ni contenance. Ils ignoraient qu’Emmanuel Guibert allait saisir l’opportunité de les croquer, au crayon, au pastel ou au marqueur, le temps de quelques secondes, de manière sommaire, ou de plusieurs minutes, d’un geste plus précis et sophistiqué.

Second tome de ses Légendes, « Dormir dans les transports en commun » fait cohabiter des dessins d’individus éteints, en sommeil, avec des textes portant sur la mort. La mise en parallèle de ces deux états ne doit évidemment rien au hasard. Quoi de plus proche en effet d’une vision de la mort que le dessin d’un individu endormi, les yeux fermés, la posture lâche ? N’appelle-t-on pas d’ailleurs le sommeil « la petite mort » ? Dans la mythologie grecque, Hypnos et Thanatos ne sont-ils pas frères jumeaux ? La littérature médiévale et les contes populaires n’ont-ils pas souvent traité les deux en parents ?

Il y a parfois du pathétique dans le sommeil, mais toujours beaucoup d’humanité. Emmanuel Guibert restitue avec énormément de justesse et de talent les scènes qu’il capture dans les transports en commun. Mais là où l’émotion affleure, c’est surtout à travers le texte. Difficile de nier qu’on touche à quelque chose d’universel, sur laquelle se projettent nombre de fantasmes, de craintes, de cérémonies et de croyances. L’auteur français raconte la mort selon différents points de vue. Il évoque ses lieux de prédilection (l’hôpital en est un exemple), les affects qui en découlent (incompréhension, douleurs, mélancolie…), la manière dont on s’y prépare (ou pas), ce qui lui succède (démarches administratives, dons d’organe, traitement du corps…).

Esthétique, humain et philosophique, « Dormir dans les transports en commun » démontre une nouvelle fois les rapports accidentés qu’entretiennent les hommes avec la mort. Sur le plan politique et législatif, la question de l’euthanasie, évoquée dans l’album, vient ponctuellement le rappeler. Mais plus généralement, et Emmanuel Guibert l’exprime avec poésie et sensibilité, la mort constitue une finitude absolue que rien ne permet d’apprivoiser. C’est le moment, forcément tardif, où s’effectue la comptabilité des occasions manquées, des souvenirs à conserver, des joies et des regrets. C’est un chapitre qui se referme, en nous laissant inévitablement sur notre faim, avec la douloureuse certitude que l’histoire en restera là, bouclée et parfois bâclée.

Légendes : Dormir dans les transports en commun, Emmanuel Guibert
Dupuis, janvier 2023, 240 pages

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3.5

« Atlas de la population mondiale » : demain, 10 milliards sur Terre ?

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Les éditions Autrement publient un très instructif Atlas de la population mondiale. Rédigé par Gilles Pison et doté des cartographies de Guillaume Balavoine, ce dernier revient sur la transition démographique, les inégalités mondiales, l’urbanisation ou encore le développement durable.

La population mondiale croît depuis plusieurs décennies à un rythme sans précédent. Selon les projections moyennes des Nations unies, la population mondiale pourrait atteindre 10 milliards de personnes en 2050. Cela représente une augmentation de deux milliards d’individus par rapport à 2022. Cette croissance démographique résulte d’une révolution caractérisée par de faibles taux de natalité et de mortalité, qui a commencé dans les pays industrialisés et qui se poursuit désormais dans les pays du sud, bien qu’elle demeure largement inachevée en Afrique subsaharienne.

Dans le détail, cet Atlas de la population mondiale nous apprend que l’Asie verra sa population passer de 1,4 milliard de personnes en 1950 à plus 5 milliards à l’horizon 2050. Les disparités demeurent cependant significatives entre les différentes régions du monde, avec des taux de fécondité très variables, allant de 0,9 enfant par femme en Corée du Sud à 6,7 enfants par femme au Niger, les deux pays étant situés aux deux extrémités de l’échelle de mesure. Les femmes d’aujourd’hui mettent au monde, en moyenne, 2,3 enfants. C’était deux fois plus, au moins, en 1950.

Quand on se penche sur la démographie mondiale, plusieurs questions s’entrecroisent et se conditionnent les unes aux autres. Gilles Pison et Guillaume Balavoine notent ainsi que la contraception est encore peu utilisée dans certaines régions d’Afrique intertropicale, que l’espérance de vie varie entre environ 84 ans au Japon, en Suisse ou en Italie et seulement 53 ans au Tchad, au Lesotho ou au Nigéria, ou encore qu’il existe une préférence pour les garçons dans certaines sociétés patrilinéaires, ce qui peut entraîner des avortements sélectifs. Les autorités coréennes ont d’ailleurs pris conscience de ce problème et ont interdit, en conséquence, les examens visant à déterminer le sexe du fœtus pendant la grossesse. La Chine, qui a longtemps pratiqué une politique de l’enfant unique et se verra prochainement dépassée par l’Inde en nombre d’habitants, a connu des problèmes similaires, puisque les garçons y étaient grandement privilégiés par rapport aux filles. Au-delà de l’avortement, les décisions en termes d’éducation, de nutrition ou de soins de santé tendraient, elles aussi, à avantager le sexe fort dans certaines sociétés – et pas seulement asiatiques, puisque les Balkans sont notamment concernés en Europe.

Les auteurs indiquent que la mortalité infantile est âprement combattue, notamment grâce à des vaccinations peu coûteuses et très efficaces, qui ont contribué à faire reculer des maladies responsables de nombreux décès chez les enfants. Cependant, certaines régions du monde, telles que l’Afrique et l’Amérique du Sud, ont une couverture vaccinale moins importante, si l’on en croit l’exemple de la rougeole. Les progrès socio-économiques et l’augmentation des rendements agricoles ont également contribué à la réduction de la mortalité infantile. Quand les famines persistent, elles sont principalement causées par les conflits civils.

La migration est un phénomène remontant à plus de 100 000 ans. Malgré les peurs et les stéréotypes y étant souvent associés, il est important de noter que sur 100 personnes, 96 vivent actuellement dans le pays où elles sont nées. Les auteurs rapportent que certaines régions du monde, telles que l’Amérique du Nord, l’Europe, la Russie et l’Australie, attirent l’immigration, tandis que d’autres, notamment en Asie ou au Venezuela, sont une grande source d’émigration. La péninsule indienne, pour ne citer que cet exemple, « exporte » chaque année des centaines de milliers de personnes. En termes de pourcentage brut, l’Australie, le Canada, l’Arabie Saoudite et l’Allemagne ont la plus forte proportion d’immigrants, tandis que la Bolivie, la Syrie, le Kazakhstan et l’Afghanistan se distinguent au contraire par leurs émigrants. Par ailleurs, bien que la pyramide démographique prenne parfois la forme d’une toupie, les défis demeurent différents selon les pays. Au Niger, l’âge médian est aujourd’hui de 14,5 ans, tandis qu’au Japon, il est de 48,7 ans !

Comme le rappelle ce très complet et didactique Atlas de la population mondiale, l’immigration peut également jouer un rôle considérable dans la lutte contre le déclin démographique. C’est par exemple le cas en Europe où, contrairement aux États-Unis, le solde naturel ne permet pas de maintenir un nombre d’habitants stable. L’écart d’espérance de vie entre les hommes et les femmes qui se creusait jusqu’au milieu des années 70 se resserre aujourd’hui, les hommes adoptant des conduites plus saines et moins risquées qu’auparavant. Sur la concentration des richesses, les auteurs notent que les 50% les plus pauvres ne disposent que de 8% du revenu mondial, tandis que les 10% les plus riches détiennent 52% du revenu mondial.

Depuis 2008, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, contre une personne sur dix en 1900 et trois sur dix en 1950. L’Amérique du Nord, l’Europe et l’Amérique latine sont les régions où la concentration urbaine est la plus forte, tandis qu’en Afrique, seuls 43 habitants sur 100 vivent dans une ville. Ces dernières se trouvent souvent dans des zones littorales de faible altitude ; elles apparaissent particulièrement menacées par le changement climatique et l’élévation du niveau des océans. Des transformations alimentées par l’empreinte écologique catastrophique de pays tels que le Qatar et le Luxembourg – l’Uruguay, de son côté, étant considéré comme un exemple à suivre.

Atlas de la population mondiale, Gilles Pison et Guillaume Balavoine
Autrement, janvier 2023, 96 pages

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Festival Gérardmer 2023 : The Watcher et The Nocebo effect

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Pour son troisième jour de compétition, le festival fantastique de Gérardmer 2023 nous offre deux beaux métrages qui sont convaincants sans pourtant nous ravir par leur manque d’envergure et leurs pistes balisées. Watcher est un thriller sorti des Etats-Unis où se mêlent inquiétude et étrangeté tandis que The Nocebo Effect nous plonge au cœur de l’intimité bourgeoise d’une famille irlandaise dont l’ordinarité cache une banalité du mal révélée par leur domestique philippine.

Watcher de Chloe Okuno –

Le soir, toujours aussi froid, mais la clarté hivernale a laissé place à l’obscurité la plus épaisse. C’est l’heure de découvrir Watcher, qu’on aurait pu aussi intituler The Stalker. L’intrigue est simple voire simpliste : de jeunes mariés américains s’installent à Bucarest pour que le mari, d’origine roumaine, puisse commencer son nouveau travail lucratif. On partage donc le point de vue de la  jeune épouse qui est livrée à elle-même dans une ville étrangère à découvrir mais surtout à toute une culture dont elle ne connaît rien. C’est cette étrangeté qui sert de toile de fond à l’inquiétude puis à l’angoisse qui se distille à mesure que Julia comprend qu’elle est épiée, suivie alors qu’un serial killer tue dans son quartier. Sentiment renforcé par une solitude croissante puisque son seul repère, son mari, Francis, quoiqu’aimant et attentionné au départ refuse de la prendre au sérieux. Cette jeune héroïne décidément seule doit alors démêler le vrai du faux pendant que son mari travaille toujours plus, la délaissant à mesure que son fantasme semble de plus paranoïaque c’est-à-dire précisément simulé pour tromper l’ennui. On le sent, Watcher déroule une mécanique assez convenue – celle de la perte de repères qui se mue en menace d’autant plus effrayante qu’elle prend place dans un environnement entre familiarité et étrangeté. Ce procédé particulièrement véhiculé par la langue ne fonctionne cependant qu’à moitié tant la Bucarest filmée ressemble à n’importe quelle grande ville américaine ( jusqu’aux voitures de police et à leurs sirènes et gyrophares) comme finalement le film en rappelle d’autres. Le dénouement ressemble ainsi à une fin de thriller classique à la sauce Fincher bon marché et le tout nous fait passer un bon moment mais guère davantage.

Fiche technique : Watcher

Réalisateur : Chloe Okuno
Scénaristes : Zack Ford, Chloe Okuno
Genres : Drame, Épouvante-Horreur, Thriller
Année : 2022
Pays d’origine : États-Unis
Durée : 1 h 31 minDate de sortie (États-Unis) : 3 juin 2022
Producteurs :Gabi Antal, Derek Dauchy, John Finemore, Zack Ford, James Hopper, Aaron Kaplan, Lee Roy, Stuart Manashil, Mason Novick, Sean Perrone, Ben Ross, Steven Schneider, Rami Yasin

The Nocebo Effect de Lorcan Finnegan –

Une famille bourgeoise irlandaise, un époux dans le marketing stratégique et une une femme styliste de mode branchouille sur laquelle se concentre le récit et une petite fille mignonne et irrévérencieuse à laquelle on s‘attache facilement, le tout dans une grande maison qui donne dans les tons manoir très bourgeois et privilégié – c’est en effet le sujet du film. Le cadre ultra convenu est posé pour un film et une intrigue qui le seront tout autant. Que peut être l’intérêt d’une histoire aussi simpliste ? Il ne vient qu’à l’arrivée d’un événement perturbateur bien sûr : la venue d’une jeune domestique philippine qui semble parfaite.. Face aux récriminations d’un mari froid et suffisant, de l’incrédulité de la mère qui ne souvient même plus avoir sollicité ses service, et de la méchanceté de la fille qui ne comprend pas bien l’irruption de Diana (bien interprétée par Chaï Fonacier), Le film livre peu à peu ses secrets et le motif de cet étrange sorcière asiatique. Surtout dans ce qui est le cœur du film : Christine est prise dans une spirale torturante psychiatrique depuis quelques mois, depuis que ses visions et pertes de mémoires ont commencé à l’occasion d’une rencontre terrifiante sur son lieu de travail entre elle et un chien décharné qui l’a contaminée d’une tique immonde qui semble l’avoir inoculé d’un mal ensorcelé et incurable. Là aussi le choc des cultures sert de prétextes à la pilule scénaristique : il suffit de croire aux rituels pour qu’ils fonctionnent, et les spectateurs occidentaux qui partagent le point de vue de Christine cèdent leur incrédulités rationalisante à la bienveillance multiculturalisme pour accepter la guérison marabout de Diana. Évidemment, cette sorcellerie se révèle être pire que le mal d’autant plus que le mal ne se révèle ne pas être fortuit, bien au contraire. Les rôles s’inversent et les points de vue aussi fans un final cruellement plaisant.

A partir d’une intrigue convenue, on se prend à partager le drame des personnage principaux, bien qu’ils soient, eux moins innocents qu’on le croit. Un film sympathique qui pourtant ne renouvelle en rien le code des genre mais s’y glisse pur lui aussi livrer une leçon, somme toute, assez sage.

Fiche technique : Nocebo

Réalisateur : Lorcan Finnegan
Scénariste : Garret Shanley
Genres : Thriller, Drame
Pays d’origine :
Philippines, Royaume-Uni, Irlande, États-UnisDurée : 1 h 36 min
Date de sortie (France) : 8 mars 2023
Producteurs : Brunella Cocchiglia, David Gilbery, Emily Leo, Marlon Vogelgesang
Distributeurs : The Jokers, Les Bookmakers

Festival de Gérardmer : La Tour – une histoire d’horreur sociale..

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Dans une tour de banlieue, un épais brouillard recouvre les entrées et sorties et empêche quiconque de passer. Des clans s’organisent pour survivre et luttent pour la nourriture et le territoire. Plus qu’un film d’épouvante, il s’agit d’une fable sociale sur la noirceur de l’âme humaine qui s’épuise plus vite que ses personnages.

De bon matin, dans le froid éclatant de Gérardmer, nous nous sommes pressés avec de nombreux festivaliers pour voir le film phare de la sélection française du cru 2023, La Tour de Guillaume Nicloux. Phare ? Car français au milieu d’un festival international mais davantage grâce à son casting qui réunit notamment Angèle Mac et Hatik, rappeur et acteur désormais accompli. Il ne s’écarte pas de son rôle de prédilection, un dealer d’une tour dans une cité perdue en France bientôt métamorphosé en leader du clan des Nord-Africains. Car Les clichés sur la banlieue, le film ne les évite malheureusement pas mais son propos très précis et encadré ne s’y embourbe pas davantage.

Un voile noir s’abat mystérieusement sur cette tour vétuste piégeant tous ses habitants à l’intérieur – comme une métaphore peu subtile du confinement – sous peine d’absorber, de déchiqueter leurs chairs s’ils s’aventurent dans le néant. Pour aussi mystérieux que soit cet espace noir dévorant, le voile ne reste qu’une trame de fond puisque le film n’explore jamais la question de ses origines et de son horizon pour se concentrer sur la relations entre les habitants de la tour, gens ordinaires soumis à une pression extraordinaire. On assiste alors à une véritable tranche de vie sociale et populaire comme on aurait pu s’y attendre ; la classe populaire blanche et française “de souche” dirait-on, les reubeus flirtant plus ou moins avec la délinquance, les noirs, les femmes seules et les vieux, les lesbiennes – les marginaux. Quels liens ces natures sociales suscitent-elles dans un contexte aussi délétère ? C’est la question que pose très tôt le film et qui agrippe la narration sans jamais la laisser tomber. Un dealer juste après l’incident un billet de cinquante euros pour signifier que la monnaie officielle n’a plus cours pour régir les transactions, il faudra trouver autre chose, en l’espèce, le mal. L’horreur devient ainsi la chose du monde la mieux partagée puisqu’elle sert à survivre et échanger toutes choses aussi bien que de support aux relations sociales ( les dialogues sont ainsi toujours ponctués d’insultes, de menaces, et d’injonctions sexuelles aussi gratuites que stériles).

Nous sommes à Gérardmer et la blancheur de la neige laisse place à la noirceur du cœur humain puisque péripéties après péripéties (dont certaines sont filmés dans une tension magistrale), c’est l’horreur de la nature humaine qui phagocyte l’espace cinématographique. Comment trouver de la nourriture dans une tour de banlieue coupée du monde ? Élevons les chiens domestiques comme du bétail, mangeons les nouveau-nés dans une cérémonie mi-vaudou mi-absurde comme une nouvelle religion macabre. Puis les morts évidemment, et enfin les cafards, seule espèce semblant s’épanouir vraiment dans cette prison. Le spectateur comprend très bien et très vite à mesure que les immondices s’amoncellent à l’écran que les différentes quêtes des protagonistes pour la survie ne justifient ni leur infamie ni leur exposition renouvelée à l’écran. Jusqu’où ? C’est la limite du film car si la tension et la musique rythment les scènes, la narration épuise très rapidement son concept à l’inverse de ses personnages qui alignent allers-retours, courses dans les étages pour échanger horreur contre nourriture. Les nombreuses directions lancées par les protagonistes disparaissent dans l’indifférence générale des spectateurs qu’un surplus de détresse morale a suscitée. A l’image de leurs nombreux va-et-vient verticaux qui ne peuvent qu’étirer l’expérience vers toujours plus d’horreur immorale. Les différents appartements se délitent comme pour représenter l’humanité qui les quitte peu sauf quelques tentatives d’amour, de liens, d’entraide qui sont elles aussi vouées à périr.

Il fallait bien trouver une fin à cette histoire qui davantage que verticale se retrouve circulaire et revoilà ainsi le point de départ qu’on devra accepter comme point d’arrivée sans avoir parcouru beaucoup de chemin. Les personnages certes attachants sombrent tous peu à peu dans la folie comme le voile noir grignote de plus en plus d’espace jusqu’à avaler la tour et se confondre avec le générique.

Finalement, nous n’assistons pas à une expérience sociale mais à une fable morale impitoyable qui n’a malheureusement que peu à dire : reubeux, noirs, babtous, dans la nécessité absolue  nous sommes tous capables et coupables de l’inhumanité la plus noire. Le film La Tour/The Lockdown Tower, nous laisse sur notre faim mais aura le mérite de rendre la banlieue à représentations sociales propres à la France en donnat à voir le problème dans la lignée de Sheitan ou Frontières. Un lieu de fantasmes malsains et obscurs où les les codes sociaux – imagine-t-on – ne résistent pas à l’enfermement et à la mise au ban.

Fiche technique : La Tour/The Lockdown Tower

Réalisé par Guillaume Nicloux
Avec Angèle Mac, Hatik, Ahmed, Abdel Laoui, Lina-Camélia Lumbroso …
Durée 1h 29min
Sortie 8 février 2023 (Cinéma)
Genre Drame, Fantastique, Horreur

Festival de Gérardmer 2023 : Lynch/Oz, Domingo et la brume, La Pietà et Zeria

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Nous poursuivons notre présentation des films du festival de Gérardmer avec le documentaire Lynch/Oz, qui présente le rapport de Lynch au Magicien d’Oz selon différentes facettes, Domingo et la brume, ou un homme face à son existence, La Pietà, folie espagnole au croisement de Lynch et Cronenberg, et Zeria, petite pépite belge sur la beauté de la vie.

Hors-compétition – Lynch/Oz

Réalisé par Alexandre O. Phillipe (Etats-Unis, 2022)

Film documentaire sur le rapport de Lynch au Magicien d’Oz, le long-métrage se découpe en six chapitres, chacun abordant une facette de cette influence d’après le regard d’une personne du cinéma.

Le film est intéressant car il présente Le magicien d’Oz comme une possible source originelle pour Lynch, dont il a digéré les codes qu’il retransmet à travers son cinéma, en soulevant l’hypothèse que cela puisse parfois même être involontaire. Ce film à participé à la construction de son imaginaire ainsi qu’a sa perception du cinéma, qui s’est ensuite mêlée au monde réel qui l’entoure.

Le résultat est intéressant mais finit rapidement par tomber dans la redite ou la surinterprétation en trouvant ce qu’il recherche un peu partout. Pas indispensable donc mais toujours sympathique à voir afin d’en apprendre un peu plus sur ce fou de Lynch.

Hors-compétition – Domingo et la brume

Réalisé par Ariel Escalante Meza (Costa Rica, Qatar, 2023)

Domingo, un vieil agriculteur vivant seul, refuse de céder ses terres aux entrepreneurs qui viennent le voir afin de construire une route. La raison semble être lié à cette étrange brume qui vient pénétrer sa maison la nuit.

Le film fait penser à un reportage sur des villages entiers allemands rachetés par des grands groupes afin d’extraire du charbon. L’un des villageois avait alors refusé de vendre sa maison, et ce, malgré les propositions de rachats ainsi que l’avancement des travaux de chantier.

La première apparition de la brume rappelle Evil Dead. Le film est très onirique et se voit bien accompagné d’une photographie très intéressante et d’un format polaroid rappelant A Ghost Story. Le film est d’ailleurs un parfait revers au film de David Lowery, avec cette fois le point de vue du vivant hanté par un mort. Car oui, nous apprenons bien vite que cette brume serait en réalité le fantôme de sa femme, et que Domingo refuse de partir car il a peur qu’elle ne réussisse pas à le retrouver.

La séquence finale laisse un doute sur le destin de Domingo, doute notamment permis par les révélations de sa fille au sujet de sa personne. Le film est donc à la fois un film social et sociétal, auquel s’ajoute cette brume, que Domingo semble être le seul à voir. Il se bat, mais ne peut rattraper ses erreurs commises du vivant de sa femme.

Même s’il traîne un peu, Domingo et la brume permet une parenthèse sur l’absurdité des vivants, auquel les morts semblent avoir subtilisé la sagesse.

Compétition – La Pietà

Réalisé par Eduardo Casanova (Espagne, Argentine, 2023)

Libertad et son fils Matéo sont inséparables. Tout semble aller pour le mieux dans ce monde rose et fantaisiste. Jusqu’à ce que Matéo ressente une envie d’indépendance, coïncident exactement avec l’apparition de son cancer du cerveau.

Souhaitant démontrer les limites d’une relation fusionnelle à la manière de Faux-semblants, le film tombe rapidement dans le piège de la surenchère graphique et comique, afin de combler un film finalement pas très bien écrit. Les parallèles avec la Corée du Nord auraient pu être une critique des médias qui présentent des rumeurs comme des faits sur une zone dont l’on ne sait finalement pas grand-chose. Mais non, le seul intérêt est de présenter une allégorie de la Caverne digne d’un collégien. La liberté est effrayante, autant retourner à l’état initial, celui du confort mental, celui de l’ignorance, celui de la Caverne. Le récit s’éternise par la suite à appuyer ce constat, rappelant Misery ou Phantom Thread, sans égaler ni l’un ni l’autre.

La mise en scène est beaucoup trop démonstrative et perd rapidement de sa folie, après un bon début faisant penser à Inland Empire. Le filtre, présent dès le début et qui disparait dans la dernière séquence reste intéressant, afin de marquer le passage de l’idéal (le cocon maternel) au monde réel. Le film se permet vers la fin une séquence faisant penser à du Almodóvar, mais qui ne va pas du tout avec le reste du film, bien trop ridicule.

Face à la subtilité, le film fait le choix du grotesque. Et quelle finesse d’appeler la mère liberté, afin d’ironiser sur le fait qu’elle représente justement l’autorité castratrice mais rassurante, face à une liberté effrayante demandant à l’individu de faire un effort.

Compétition – Zeria

Réalisé par Harry Cleven (Belgique, 2022)

Le dernier homme sur Terre raconte à son petit-fils l’histoire de sa vie, au travers d’une ode à la simplicité.

Zeria est peut-être le film le plus authentique de cette sélection, tant il transpire l’amour du cinéma. Que cela soit l’usage des maquettes à la Burton ou le choix des masques de cire pour les personnages, tout transpire le fait-maison et le désir d’offrir une expérience aux spectateurs. Le film se permet même une référence à Stalker vers la fin, afin de faire le lien entre cette Terre vide mais vivante, exactement comme l’est la Zone de Tarkovski.

Bien sûr, tout n’est pas parfait : le film comporte plusieurs défauts comme la présence des fils des marionnettes à l’écran, certains effets de ciel qui paraissent un peu ridicules, et surtout  sa fin qui ne fait pas sens avec le reste du récit. Néanmoins, la niaiserie du propos est épaulée par une certaine audace ainsi qu’une très grande dose d’inventivité.

En bref, un vrai produit de cinéma, quelque peu brut, mais qui fait plaisir au milieu d’une sélection saturée en œuvres académiques et sans grandes qualités.

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Critique : Cendres et Diamant, d’Andrzej Wajda

Andrzej Wajda, patron du cinéma polonais, clôt sa trilogie de la résistance nationale sous l’occupation allemande avec Cendres et diamant, un film-témoignage devenu une étape charnière du cinéma d’Europe de l’Est dans le contexte de la déstalinisation et de l’affirmation nationale dans le Bloc de l’Est.

Une œuvre du dégel

Le film traite d’un sujet très rarement abordé au cinéma, y compris en Pologne : les combats entre les partisans polonais non communistes et les représentants du nouveau régime inféodé à Moscou, prolongation plus active d’une scission déjà présente durant l’occupation allemande et qui marqua la conscience collective du pays. Il suit le parcours torturé de deux partisans polonais qui, en mai 1945, tentent d’assassiner un représentant du parti communiste fraîchement nommé. C’est une adaptation d’un roman de Jerzy Andrzejewski au titre inspiré par un poème homonyme de Cyprian Norwid qui, ironiquement, soutenait le camp communiste et qui sera largement trahi par le film. Subtilement, Wajda détourne cette orientation idéologique pour privilégier le point de vue des conspirateurs anticommunistes, notamment celui du protagoniste Maciek Chemiki, interprété par Zbigniew Cybulski. Qualifié de « James Dean polonais » (il partagera avec son homologue américain une fin prématurée et brutale), ce dernier impose aisément son charisme et sa beauté tragique. Du reste, il refusera de jouer dans un uniforme de partisan comme cela était prévu au départ, préférant garder sa veste et sa paire de lunettes noires qui caractériseront tant le personnage (et feront exploser les ventes de lunettes de ce type en Pologne). Il proposa également quelques changements à différentes scènes, notamment celle de la mort de son personnage tandis que Wajda ajouta au film des références explicites aux symboles chrétiens (notamment lors de la première scène de l’attentat) et changea complètement la fin. La production démarra sans en référer aux autorités. Le film fut tourné à Wroclaw entre mars et juin 1958 en soixante jours avec le format 1.85 : 1, ce qui était alors inédit en Pologne.

Comme on pouvait s’y attendre, le film fut mal accueilli en Pologne communiste, bien plus encore que Ils aimaient la vie. Il fallut batailler âprement pour convaincre les autorités de diffuser le long-métrage, Wajda recevant l’aide bienvenue d’Andrzejewski lui-même tandis que certaines personnalités, dont le réalisateur stalinien Aleksander Ford, s’opposèrent à la diffusion du film. Ce dernier sortit finalement le 8 octobre 1958. Il ne put concourir au festival de Cannes de 1959 mais fut projeté au festival de Venise de la même année et y fut récompensé du prix FIPRESCI. A l’instar des deux premiers volets de la guerre de Wajda, Cendres et diamant obtint un fort succès commercial (plus de 1,7 millions de spectateurs) tout en recevant un mauvais accueil des critiques communistes. Quelques-uns le louèrent cependant comme Stanislaw Grzelecki qui le qualifia de « nouveau et travail de l’art polonais ». En Europe de l’Ouest, le film fut aussi bien accueilli, le critique français Georges Sadoul le comparant à l’œuvre d’Erich Von Stroheim. A noter qu’en 1989, suite à la chute du régime communiste, il sera aussi très critiqué pour des raisons inverses, reproche lui étant fait de travestir la réalité en faisant des partisans anticommunistes les agresseurs et en les isolant de la société polonaise.

De nos jours, Cendres et diamant est largement reconnu comme un classique du cinéma et régulièrement cité dans les listes des meilleurs films à voir ainsi que dans celles de grands cinéastes comme Scorcese ou Coppola. Cybulski devint une star internationale et son personnage fut une référence dans la culture polonaise, inspirant auteurs et cinéastes. D’avantage encore que Ils aimaient la vie et à l’instar d’autres films d’Europe de l’Est sortis à la même époque comme Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov ou Ciel pur de Grigori Tchoukhrai, il symbolise avec magnificence la déstalinisation culturelle en Pologne tout en prolongeant les thèmes chers au cinéaste, l’héroïsme et la tragédie de l’Histoire.

La tragédie de l’héroïsme

On le sait désormais, les films de Wajda sont systématiquement tragique et reflètent l’Histoire tout aussi dramatique de son pays ainsi que l’héroïsme qui la sous-tend. Un héroïsme volontiers montré comme impuissant, voire tragiquement inutile. Cette inutilité (ou du moins cette impuissance) est ici d’autant plus soulignée qu’elle concerne une période de l’histoire polonaise que l’on sait inéluctable et dont les conséquences sont encore visibles lors de la sortie du film : la mainmise du communisme sur la Pologne. Est également abordée, de manière encore plus prononcée que dans les deux précédents opus de la trilogie de la guerre, la relation entre les individus et les évènements historiques. On suit ici le parcours de deux hommes (surtout Maciek, interprété par Cybulski) confrontés à un contexte de guerre permanent et de lutte désespérée contre un système désespérément triomphant. L’échec initial de leur mission (se soldant par la mort d’innocents) se conjugue avec leur impuissance à changer le cours des évènements et le sentiment de lassitude éprouvé par Maciek. Ce dernier, au contact d’une jeune serveuse dont il s’éprend, est de plus en plus tenté par l’abandon de la lutte et le retour à une vie tranquille.

Il est aussi facile d’y voir, comme pour les deux films précédents, une illustration de la vie nationale de la Pologne et de son peuple, aspirant à une existence tranquille mais incessamment obligée de livrer des combats désespérés pour sa survie face à des envahisseurs bien plus puissants. A peine sortis de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation nazie, les Polonais patriotes doivent se battre contre le régime communiste stalinien appuyé par Moscou et, cette fois, sans espoir d’une libération rapide par les alliés occidentaux. Là encore, les destins individuels illustrent les destins collectifs ainsi que les différentes aspirations contradictoires de la population : une volonté intransigeante de lutte opposée à une aspiration à une vie plus heureuse et paisible. Wajda se sert admirablement de la profondeur de champ pour illustrer cette dualité et l’opposition entre l’engagement idéologique et la vie ordinaire. Il met également en scène la différence de jeux entre Cybulski, très extériorisé et expansif, et Adam Pawlikowski (interprète du compagnon d’armes Andrzej), bien plus sobre et austère, qui décrit cette même opposition. Une opposition qui sera finalement tranchée et débouchera sur une issue éminemment tragique d’autant plus qu’elle se joua à fort peu de choses.

La tentation du bonheur

Par comparaison avec les deux premiers films de la trilogie de la guerre, Cendres et diamant peut paraître relativement optimiste, montrant d’avantage de moments de bonheur individuels et de personnages heureux. Ces moments paraissent surtout des pauses salvatrices dans la marche inéluctable de l’Histoire et les issues tragiques. Il s’agit d’une possible alternative, plus joyeuse et insouciante, à la sévère vie de combats incessants, alternative envisagée par certains comme Maciek mais aussi ce cadre du parti qui se laisse aller lors d’une soirée trop arrosée. Dans les deux cas, il s’agit d’un échec et ils paient chèrement leurs velléités d’échappatoire : Maciek est tué en tentant de rejoindre son train et le cadre est violemment expulsé, à peu de temps d‘intervalles.

Dans les deux cas, cette tentation peut être vue comme une certaine volonté de sortir de l’Histoire, trop dure et éprouvante pour se réfugier dans une parenthèse de paix retrouvée. Ce n’est évidemment pas par hasard si le film se situe durant les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle lutte, non déclarée, succédant immédiatement à la précédente et une nouvelle période difficile s’ouvrant pour la Pologne (et l’Europe de l’Est).

De la part de Wajda, il ne s’agit nullement d’une condamnation et, même si l’opinion du réalisateur sur le régime communiste est désormais connue, il ne saurait être question d’une simple prise de position mais plutôt d’une confrontation d’individus idéalistes avec un destin qui les broie, un thème récurrent de sa filmographie. Rompant comme toujours avec les règles établies, le cinéaste se focalise essentiellement sur l’individu, ses décisions et ses actions, rendant ainsi un hommage sans emphase mais sincère à cette génération de combattants déboussolés. Une vision qui aura déplu à pratiquement tous les bords mais lui aura permit de fixer comme personne cette période de l’Histoire de son pays pour la postérité.

Synopsis : 1945, jour de l’Armistice dans une petite ville polonaise, au cœur des combats entre communistes et nationalistes. Un de ces derniers, Maciek, jeune mais aguerri par la lutte armée, reçoit l’ordre de tuer le nouveau secrétaire général du Parti. Mais un mauvais renseignement lui fait assassiner des innocents… Il attend un nouvel ordre lui permettant d’achever sa mission et au gré de ses déambulations dans cette petite ville, il rencontre une serveuse de bar avec qui il va vivre une liaison fulgurante…

Bande annonce : Cendres et diamant

Fiche technique : Cendres et Diamant

Titre original Popiół i diament
Réalisation : Andrzej Wajda, assisté de Janusz Morgenstern
Scénario : Andrzej Wajda et Jerzy Andrzejewski d’après son roman
Interprétation : Zbigniew Cybulski (Maciek), Bogumil Kobiela (Drewnowski), Adam Pawlikowski (Andrzej), Waclaw Zastrzezynski (Szczuka)…
Décors : Roman Mann
Costumes : Katarzyna Chodorowicz
Photographie : Jerzy Wójcik
Montage : Halina Nawrocka
Musique : Filip Nowak
Genre : Guerre, drame
Durée : 103 minutes
Distributeur : Malavida
Date de sortie : 1958
Durée : 1h39

Festival de Gérardmer 2023 : Blood, Watcher et Piaffe

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Les femmes sont à l’honneur en ce début de Festival de Gérardmer 2023, avec trois héroïnes et deux réalisatrices, pour des résultats malheureusement moyennement satisfaisants : le film d’ouverture, Blood, nous plonge dans l’horreur de voir son enfant malade, le voyeurisme nous guette avec Watcher, et l’expérimental fait son nid à Gérardmer avec Piaffe.

Compétition – Blood

Réalisé par Brad Anderson (Etats-Unis, 2023)

Une mère de deux enfants, fraîchement divorcée, emménage dans la maison de sa tante décédée, avec ses deux enfants, Owen et Tyler, et leur chien. Rapidement, les choses s’enveniment et Owen est mordu par son chien qui semble avoir changé. Le jeune garçon développe par la suite un certain attrait pour le sang.

Réalisé par l’auteur de The Machinist, le film fait évidemment penser à Morse, avec son enfant vampire dont le parent fait tout pour récupérer de quoi le « nourrir ». Le résultat est néanmoins bien loin du film de Tomas Alfredson, qui avait justement brillé à Gérardmer en 2009. Ici, il n’est pas question d’onirisme ni de sujets habilement développés du point de vue d’un enfant : le film est prévisible et convenu, comme s’il n’assumait pas son propos. De plus, les nombreuses incohérences permettant de faire avancer le scénario n’aident pas le film.

C’est dommage d’ailleurs, car au-delà de l’histoire d’une mère, ancienne junkie (et tout de même infirmière ?), qui cherche à tout prix à se racheter aux yeux de ces enfants et qui est une chose vue et revue, le film souhaite proposer quelque chose d’innovant. En effet, il s’agit d’un film sur le manque et l’introduction de l’addiction de l’enfant, allégorie de l’ancienne addiction aux opioïdes de sa mère, est bien amenée et véritablement dérangeante. Le film veut montrer de façon originale comment le manque transforme complètement l’individu, en usant de la figure du vampire.

Malheureusement, du point de vue technique, la réalisation est plate, usant toujours des mêmes mouvements de caméra, sans idées de mise en scène à part de réutiliser plusieurs fois les mêmes plans. Tout est filmé de trop près, en ne servant qu’a montrer ce qui se passe, sans chercher à offrir quelque chose de plus. La photographie est « anémique », surement pour coller au thème. En bref, le film est passable mais n’ose pas s’assumer ni sortir des sentiers bien tracés par ses prédécesseurs.

Compétition – Watcher 

Réalisé par Chloé Okuno (Etats-Unis, 2022)

Une ancienne actrice, Julia, part vivre avec son mari, Francis, en Roumanie après que ce dernier a obtenu un bon poste dans le pays natal de sa mère. Malheureusement, la solitude et la barrière de la langue n’aident pas Julia à trouver ses aises et l’impression d’être observée par l’un de ses voisins n’arrange pas les choses.

Il s’agit du premier long-métrage de Chloé Okuno, c’est donc l’occasion pour elle de présenter ses obsessions et sa façon d’appréhender le cinéma, avec évidemment un certain risque d’échec du fait du manque d’expérience. Commençons par ce qui fonctionne, à savoir la très bonne photographie qui permet un rendu visuel intéressant. Elle se voit cependant freinée par la mise en scène, parfois inspirée, mais souvent banale. Le film ressemble au final à un mélange entre Lost in Translation et Fenêtre sur cour, sans rien offrir de neuf par rapport à ses inspirations.

Le rythme du film est aussi un vrai défaut, en partie à cause du scénario cousu de fil blanc, sans que vienne interférer des fausses pistes crédibles. Le film veut trop en dire alors qu’il ne fait que répéter un message féministe qui vient du cœur mais qui finit par tomber dans le piège de la naïveté : le mari se fout des affaires de sa femme, les hommes ne sont en définitive d’aucune aide, et (SPOILER) le voisin bizarre ne peut qu’être un pervers meurtrier avec un visage de mangeur d’enfants.

Le film cherche à dénoncer la frustration sexuelle masculine qui pousserait certains hommes à agir de façon extrême envers les femmes. Ce thème est principalement appuyé par le parallèle entre les femmes du club de striptease se situant derrière des vitres, tout comme les femmes observées par le voisin son derrière une fenêtre : visible, mais inaccessible. La paranoïa finit par triompher, dans un film intéressant mais qui aurait pu être bien meilleur.

Compétition – Piaffe

Réalisé par Ann Oren (Allemagne, 2022)

Eva, jeune bruiteuse introvertie, doit reprendre le poste de sa sœur après que celle-ci a fait une dépression nerveuse. Très investie sur un spot publicitaire concernant l’équithérapie, une queue de cheval lui pousse, ce qui attire un botaniste avec qui elle entame une relation de soumission.

Premier vrai raté du festival, Piaffe est un film expérimental dont l’histoire importe moins que la proposition visuelle. Ce qui marque d’abord, c’est ce visuel donc, composé d’un cadrage 4/3 avec une photo vive et de la pellicule. Le rendu final donne l’impression de l’esthétique d’un clip, avec une insistance sur le bleu et le rouge, censée participer à développer le sujet de la transidentité, présents de différentes manières dans le film. D’autres thèmes sont développés, notamment l’érotisme et le fétichisme, sans que le résultat amène la profondeur escomptée.

Avec autant de tentatives visuelles, le film offre certains plans intéressants, comme le dernier, ce qui ne nous éloigne pourtant pas de l’idée d’un film de vendeur de chaussures. L’humour que produit le film ne semble pas toujours volontaire, tant les situations se veulent intenses, alors qu’on parle d’une femme avec une queue de cheval. Premier long-métrage d’une artiste, le film n’arrive pas à marquer comme il aurait voulu le faire, et s’avère être un four ayant poussé plusieurs personnes à quitter la salle. Dommage.

Youssef Salem a du succès, mais il redoute le verdict familial

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Youssef Salem (l’humoriste Ramzy Bedia), 45 ans, a du succès comme écrivain. En effet, on parle dans la presse de son premier roman : Le choc toxique. Mais il préférerait que sa famille ne le lise pas…

Premier souci Le choc toxique évoque sans détour les raisons pour lesquelles Youssef s’est longtemps méfié des femmes, parce qu’il croyait qu’avoir des relations sexuelles ne pouvait que le tuer. Ainsi, adolescent, son attirance pour Léna, la fille du médecin de famille, le mettait à la torture (incrédule, il la retrouve au présent du film, sous les traits de la charmante Vimala Pons), car sa mère l’emmenait régulièrement consulter. Puisqu’on ne parlait jamais de sexe en famille (sujet tabou), c’est qu’il constituait le mal ultime, ce qu’on retrouve dans le livre, sous la forme d’une belle histoire d’amour qui se termine par une étreinte et une extase mortelle (le film montre l’anecdote pour illustrer la lecture d’un extrait du roman).

Second souci

Le choc toxique peut passer pour un roman aux yeux du public ou de la presse, mais pas aux yeux des frères et sœurs de Youssef (fratrie de quatre, deux garçons et deux filles). Or, même si Youssef romance, ils se reconnaissent (sauf Mouss (Oussama Kheddam) qui déplore qu’on ne parle pas de lui…). De plus, il révèle des points particulièrement sensibles. Le film s’intéresse donc à l’autofiction avec tout ce qu’elle entraine, en montrant que si lui, l’auteur considère qu’il fait œuvre d’écrivain en utilisant un matériau de base pour le retravailler selon son inspiration et avec la langue comme élément fondamental, les personnes qu’il évoque (même de façon déguisée), peuvent mal le prendre. Ici, le film aborde le sujet selon l’angle de la comédie, ce qui n’empêche pas les grincements de dents (le livre contient quelques révélations).

Attention, danger !

Le vrai souci pour Youssef, son frère et ses sœurs, c’est comment leurs parents réagiront quand ils découvriront Le choc toxique. Il faut dire que, même si Youssef fait l’impossible pour empêcher cette découverte (source de gags), il ne fait que retarder l’échéance. En effet, son père (Abbes Zahmani) étant un féru de la langue française, il se fait un devoir de relire et corriger les manuscrits de Youssef. D’ailleurs, comment Youssef a-t-il pu « oublier » de lui faire lire celui-ci (même s’il ne s’agit pas du seul qu’il attend vraiment : une biographie d’Abd el-Kader) ??

Le prix Goncourt

Tout cela passe au second plan quand Youssef apprend par son éditrice (Noémie Lvovsky) que Le choc toxique figure sur la short list du prochain prix Goncourt. L’utilisation probablement délibérée par les scénaristes (Baya Kasmi et Michel Leclerc) d’une expression anglaise bêtement élitiste (un équivalent français pour un prix littéraire emblématique de la culture française devrait s’imposer), met en valeur les réactions de la mère (Tassadit Mandi) qui comprend concours au lieu de Goncourt parce qu’elle entend mal et qui traduit short list en petite liste. Autant dire que les pratiques du microcosme littéraire français (édition, journalisme, etc.) en prennent un coup. Nous apprenons ainsi, lors d’un débat télévisé entre critiques en désaccord, que Le choc toxique comporte de nombreuses fautes d’orthographe, ce qui lui vaut quelques remarques assassines. En réalité ces fautes ont été laissées volontairement par Youssef, pour que son père ait le plaisir de les corriger. Youssef et ses contradictions !…

L’arabité en question

Alors qu’on attend de ce film réalisé par Baya Kasmi, que les origines algériennes de Youssef constituent LA problématique, on finit par se dire que sa façon d’exercer le métier d’écrivain ressort davantage. Pourtant, de nombreuses scènes familiales (essentiellement de comédie) enrichissent le film, illustrant les caractères des uns et des autres, par quelques échanges assez vifs. Exemple avec cette scène en voiture entre Youssef et sa sœur Bouchra (Melha Bedia) où le ton monte, pour se finir brusquement… et chaleureusement, laissant entendre que la confrontation n’était qu’une sorte de sketch bien orchestré. On remarque aussi que dans la famille Salem, toutes et tous sont bilingues arabe-français, signe qu’ils sont plutôt bien intégrés (Youssef a ses quartiers entre Belleville et Port-de-bouc près de Marseille, sans qu’on comprenne pourquoi). D’ailleurs, une scène dès le début montre un souvenir d’enfance crucial (scène de l’autofiction du livre), où le père de Youssef lui fait la leçon après qu’il ait commis une grave faute. Et, au chapitre des souvenirs d’enfance, une autre scène issue de l’autofiction nous indique qui a joué le rôle du grand méchant loup dans la famille : une personne réelle dont une apparition tristement célèbre à la télévision amuse par contraste.

On apprend que salope n’est pas le féminin de salaud

Le film ne se limite donc pas à un scénario avec des dialogues enlevés qui fonctionnent grâce à une bonne direction d’acteurs. Il s’avère bien rythmé (un peu moins dans sa dernière partie), aussi bien par ses choix de réalisation que par sa BO. On peut également apprécier qu’il imbrique très naturellement les scènes du présent de narration avec des souvenirs et l’illustration visuelle de scènes du roman, extraits lus en parallèle. Par contre, on finit par se dire que les tabous familiaux mis en évidence ici n’ont rien de bien extraordinaires et ne doivent donc pas grand-chose au fait qu’il s’agisse d’une famille d’algériens résidant en France. Concrètement, les enfants ont très naturellement le réflexe de taire ce qu’ils pensent devoir irriter les parents, parce que la relation parents-enfants est ainsi : chaque génération cherche à protéger l’autre, et pour ce faire on prétend que tout va bien, sans réaliser qu’on élabore une chape de silence qui peut être perçue comme une sorte d’étouffement. Ici, tout cela se trouve cristallisé par le travail d’écriture, acte que le père vénère particulièrement, au point de connaître le français mieux qu’un français de souche et allant jusqu’à reprendre Youssef, l’écrivain reconnu et célébré, sur une tournure de phrase banale à l’oral. C’est à la fois simple et compliqué et on peut en rire. C’est toute l’habileté de Youssef Salem a du succès qui mélange évidences et subtilités, ainsi que quelques contradictions et des caractères forts, pour générer de l’émotion et de la complicité.

Bande-annonce : Youssef Salem a du succès 

Fiche technique : Youssef Salem a du succès 

Production : Domino Films
Distribution : Tandem
Réalisatrice : Baya Kasmi
Scénaristes : Baya Kasmi et Michel Leclerc
Sortie française : le 18 janvier 2023 – 97 minutes

Avec :
Ramzy Bedia : Youssef Salem
– Noémie Lvovsky : Lise
– Vimala Pons : Léna
– Abbes Zahmani : Omar Salem
– Tassadit Mandi : Fatima Salem
– Melha Bedia : Bouchra Salem
– Caroline Guiela Nguyen : Loubna Salem
– Oussama Kheddam : Mouss Salem

 

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3.5