« Légendes : Dormir dans les transports en commun » : du sommeil et de la mort

Auteur du Photographe et de La Guerre d’Alan, le scénariste et dessinateur français Emmanuel Guibert a volé, le temps de quelques trajets en transports en commun, des instantanés de la vie quotidienne. Après Dessiner dans les musées et autres lieux de culte, il prend le parti de dédier le second volume de ses Légendes aux voyageurs endormis, qu’il croque avec le matériel qu’il a sous la main.

Asseyez-vous dans un bus, montez dans un train, sillonnez la ville en tram ou en métro. À chaque fois, ou presque, vous assisterez à la même scène : des quidams somnolents ou endormis, profitant d’une parenthèse d’inactivité pour se laisser submerger par le sommeil. Des individus qui se soustraient d’une communauté aléatoire et improvisée, qui s’abandonnent, qui s’exposent aux regards indiscrets sans défense ni contenance. Ils ignoraient qu’Emmanuel Guibert allait saisir l’opportunité de les croquer, au crayon, au pastel ou au marqueur, le temps de quelques secondes, de manière sommaire, ou de plusieurs minutes, d’un geste plus précis et sophistiqué.

Second tome de ses Légendes, « Dormir dans les transports en commun » fait cohabiter des dessins d’individus éteints, en sommeil, avec des textes portant sur la mort. La mise en parallèle de ces deux états ne doit évidemment rien au hasard. Quoi de plus proche en effet d’une vision de la mort que le dessin d’un individu endormi, les yeux fermés, la posture lâche ? N’appelle-t-on pas d’ailleurs le sommeil « la petite mort » ? Dans la mythologie grecque, Hypnos et Thanatos ne sont-ils pas frères jumeaux ? La littérature médiévale et les contes populaires n’ont-ils pas souvent traité les deux en parents ?

Il y a parfois du pathétique dans le sommeil, mais toujours beaucoup d’humanité. Emmanuel Guibert restitue avec énormément de justesse et de talent les scènes qu’il capture dans les transports en commun. Mais là où l’émotion affleure, c’est surtout à travers le texte. Difficile de nier qu’on touche à quelque chose d’universel, sur laquelle se projettent nombre de fantasmes, de craintes, de cérémonies et de croyances. L’auteur français raconte la mort selon différents points de vue. Il évoque ses lieux de prédilection (l’hôpital en est un exemple), les affects qui en découlent (incompréhension, douleurs, mélancolie…), la manière dont on s’y prépare (ou pas), ce qui lui succède (démarches administratives, dons d’organe, traitement du corps…).

Esthétique, humain et philosophique, « Dormir dans les transports en commun » démontre une nouvelle fois les rapports accidentés qu’entretiennent les hommes avec la mort. Sur le plan politique et législatif, la question de l’euthanasie, évoquée dans l’album, vient ponctuellement le rappeler. Mais plus généralement, et Emmanuel Guibert l’exprime avec poésie et sensibilité, la mort constitue une finitude absolue que rien ne permet d’apprivoiser. C’est le moment, forcément tardif, où s’effectue la comptabilité des occasions manquées, des souvenirs à conserver, des joies et des regrets. C’est un chapitre qui se referme, en nous laissant inévitablement sur notre faim, avec la douloureuse certitude que l’histoire en restera là, bouclée et parfois bâclée.

Légendes : Dormir dans les transports en commun, Emmanuel Guibert
Dupuis, janvier 2023, 240 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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