« Yézidie ! » : aux confins de l’obscurantisme

Les éditions Dupuis publient Yézidie !, d’Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin. D’une actualité brûlante, le récit s’appuie sur l’histoire de Zéré, jeune adolescente prise à partie – et en otage – en raison de sa religion.

Les faits sont largement documentés : les combattants de Daech ont commis des atrocités massives contre les Yézidis, une minorité religieuse notamment installée en Irak et en Syrie. Considérés comme des infidèles en raison de leurs croyances païennes, ces derniers ont fait l’objet de persécutions systématiques, comprenant des exécutions, des enlèvements, des viols et des formes multiples d’esclavage, y compris sexuel. Les femmes et les jeunes filles yézidies ont été particulièrement visées, tandis que les hommes étaient assassinés ou forcés de se convertir à l’islam… Dans leur one-shot Yézidie !, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin narrent l’histoire d’une famille géographiquement éclatée, mais soumise aux agissements mortifères de ces terroristes religieux aveuglés par des dogmes dévoyés.

La couverture de l’album constitue un premier indice quant au récit à venir : une adolescente habillée à l’occidentale jette un regard apeuré derrière elle, où se tient – comme l’annonce l’ombre projetée sur le sol – un combattant armé et menaçant. Les montagnes et la poussière environnantes n’offrent aucun échappatoire à l’héroïne : l’obscurantisme qui s’impose à elle va conditionner son existence sans que rien puisse intercéder en sa faveur. Yézidie ! prend pour cadre un village du Nord de l’Irak. L’irruption des combattants de Daech y jette un profond trouble. Les habitants locaux savent à quoi s’en tenir : la télévision a depuis longtemps éventé les crimes perpétués par les terroristes dans des situations analogues. La peur le dispute à la confusion, la colère et la détresse. Si les Peshmergas organisent la résistance armée, les Yézidis qui espéraient un modus vivendi acceptable en auront pour leurs frais : leur choix se limite en réalité à la conversion à l’islam, la mort ou une spoliation complète.

En adoptant le point de vue d’une jeune héroïne courageuse et résiliente, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin lèvent le voile sur les horreurs vécues par les Yézidis (et, par extension, par toutes les victimes de Daech, quelle que soit leur religion). Avec justesse et sensibilité, le lecteur se voit immergé dans une série d’affects douloureux : l’horizon se referme sur les victimes de l’État islamique, leur quotidien vole en éclats, leurs espoirs se réduisent comme peau de chagrin, l’existentialisme le plus élémentaire est écrasé sous le poids des déterminismes religieux et terroristes. Les rues où Zéré a grandi et vécu sont maintenant remplies de la terreur effroyable de Daech. Certaines personnes sont contraintes de fuir, laissant derrière elles tout ce qu’elles ont connu et aimé. Les familles sont séparées, les enfants sont enlevés et utilisés comme esclaves ou soldats. L’humanité s’amenuise à chaque instant, la peur et l’incertitude dominent l’existence des survivants.

Yézidie ! met en exergue la modernité de ces femmes insoumises tout autant que les lâchetés et l’ignorance de combattants djihadistes manipulés et… apeurés par des menstruations féminines. Sa dernière partie, déchirante, renferme son lot de surprises. Elle raconte par ailleurs comment la résistance locale a pu altérer le cours des événements, par exemple en organisant des réseaux clandestins de secours aux femmes enlevées. Éminemment actuel, doté de personnages attachants à forts reliefs humains, l’album se rapproche, dans son appréhension des conséquences de l’occupation de Daech sur des communautés, de films tels que Timbuktu ou Les Filles du soleil. Il constitue en tout cas un témoignage précieux et très touchant.

Yézidie !, Aurélien Ducoudray et Mini Ludvin
Dupuis, janvier 2023, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.