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« Ramsès II » : un pharaon légendaire

Rédacteur en chef adjoint du magazine Historia, Victor Battaggion s’associe au dessinateur Michael Malatini et au conseiller historique Juan Carlos Moreno García pour donner naissance à l’album Ramsès II, publié dans la collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat.

Le règne de Ramsès II, troisième pharaon de la 19e dynastie, débute en 1279 avant J.-C. dans un contexte d’incertitudes politiques et géopolitiques. Son père Séthi Ier avait réussi à consolider les frontières égyptiennes et rétablir la stabilité après les turbulences du règne hérétique d’Akhenaton. Cependant, la situation demeure précaire. Ramsès II n’ayant que 25 ans lors de son accession au trône, il doit prouver sa capacité à diriger un empire aux ambitions grandissantes. À peine vient-on de lui remettre le sceptre héqa symbolisant son nouveau pouvoir qu’il prend conscience, presque tétanisé, du travail « colossal » et « insurmontable » qui l’attend.

Les faits vont rapidement lui donner raison, puisque le jeune pharaon va être confronté à des défis géopolitiques majeurs, notamment l’expansion de l’Empire hittite non loin de ses frontières. Cette situation menace les intérêts égyptiens, sans compter que des routes maritimes et terrestres essentielles pour les échanges avec d’autres nations se voient elles aussi affectées, notamment par les Libyens. Dans leur album, graphiquement abouti, Victor Battaggion et Michael Malatini vont habilement démontrer l’impact de ces événements sur la personnalité même de Ramsès II, mais aussi sur l’organisation et l’architecture de l’Égypte ancienne.

Alors qu’il cherchait initialement à préserver des liens d’amitié sincères avec ses proches, Ramsès II se comporte de plus en plus en tyran. Il comprend que la préservation de la prospérité égyptienne passe par la protection des frontières nationales et le contrôle des routes stratégiques. Il n’hésite pas à mener plusieurs campagnes militaires d’envergure, audacieuses, contre les Hittites, dont la plus célèbre demeure sans conteste celle de Qadesh, au cœur de l’album, qu’il a ensuite abondamment exploitée à des fins de propagande – et parfois en dépit des faits. Plus tard, un traité de paix historique sera signé entre les deux empires. Entretemps, d’immenses chantiers, la construction de monuments, d’une forteresse aux confins de l’Occident et l’institution d’une nouvelle capitale en Basse-Égypte, à Pi-Ramsès, feront de lui un pharaon de la démesure, bâtisseur et… volage.

C’est une dimension importante du récit : la vie sentimentale de Ramsès II est marquée par une relation passionnée avec son épouse royale Néfertari, qu’il admire et aime sincèrement. Mais bien qu’ils partagent des sentiments profonds, le pharaon trouve du réconfort dans les bras de nombreuses autres épouses et concubines, conformément aux usages de l’époque. Ramsès II aurait ainsi engendré plus d’une centaine d’enfants, dont certains accèderont plus tard aux plus hautes fonctions de l’État. Dans l’album, cet état de fait transparaît clairement. On aperçoit un Ramsès II flattant amoureusement son épouse, puis se désolant un peu plus tard de sa disparition, au point de se refermer sur lui-même, sans toutefois que cette dernière soit ignorante de ses relations parallèles, connues et tolérées.

Un dossier historique, glissé en fin d’album, permet de creuser plus avant la personnalité et l’histoire de Ramsès II. Il comporte des précisions utiles permettant de mieux comprendre les motivations et agissements du pharaon. On y rappelle sa postérité, des histoires bibliques aux Dix commandements de Cecil B. DeMille en passant par les monuments colossaux ou les affrontements militaires ayant traversé les millénaires. Qadesh y est décrite comme une localité-clé pour le contrôle de la Syrie méridionale et des routes qui y convergent. Les intérêts commerciaux menacés et l’émergence d’une nouvelle grande puissance, l’Assyrie, y figurent également en bonne place.

Ramsès II, Victor Battaggion, Michael Malatini et Juan Carlos Moreno García
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

« Dissident Club » : dogmatisme et esprit critique

Taha Siddiqui et Hubert Maury publient aux éditions Glénat un roman graphique autobiographique, consacré au journaliste pakistanais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014.

S’il est un nom qui résonne avec la détermination et la résilience dans le microcosme journalistique, c’est bien le sien. Taha Siddiqui est né au sein d’un monde déchiré par les conflits et les divisions religieuses. Il a tôt été exposé à la politique et aux idéologies. En grandissant dans un foyer placé sous la patronage d’un père conservateur et radicalisé, en partageant sa vie entre le Pakistan et l’Arabie saoudite, en expérimentant à plusieurs reprises l’incommunicabilité contrainte entre chiites et sunnites, il a puisé de quoi forger son caractère et ses convictions, jusqu’à devenir, en dépit des résistances familiales, l’une des voix les plus respectées de sa profession.

Le jeune Taha vit ses premières années sous le soleil irradiant d’Arabie saoudite, où ses parents ont émigré. Le royaume aride est déjà extrêmement conservateur et le père Siddiqui a pris l’habitude de se conformer aux conseils du cheikh local. Pendant son enfance, Taha doit troquer les coloriages de super-héros, les films de Walt Disney et les parties de football contre des prières à la mosquée et une éducation religieuse des plus strictes. C’est à la suite de la mort du général Zia, qui avait fondé le mouvement des moudjahidines, que Taha et son frère prennent véritablement conscience de leur identité pakistanaise. Leur père, lui, ne cesse de cracher sa haine envers Benazir Bhutto et les Occidentaux, voyant des ennemis partout là où ses dogmes sont remis en question.

Dissident Club remonte le temps : ses premières pages relatent une tentative d’assassinat à l’encontre de Taha Siddiqui, avant un immense flashback qui constitue le cœur de ce roman graphique. À sa lecture, on comprend que la politique, omniprésente, influence de manière indélébile le jeune Taha. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, qui secouent le monde entier, de la guerre du Golfe ou en Afghanistan, ou de l’ascension du général Pervez Musharraf, tous ces événements contribuent à nourrir la curiosité et l’esprit critique du futur journaliste, dont le choix de travailler à la télévision, et qui plus est pour une chaîne américaine, provoquera le courroux de son père, avant une rupture filiale définitive.

Taha Siddiqui développe ainsi une fascination pour le journalisme et la quête de vérité. Tandis qu’il entreprend des études de journalisme, il découvre le dogmatisme qui prévaut sur les bancs de l’Université et débute une romance interdite avec une étudiante chiite. Cela amène à deux observations fondamentales : l’histoire est revisitée afin de glorifier le Pakistan et le sunnisme, dans une veine nationaliste et religieuse, tandis que le conservatisme dont s’imprègne la société pakistanaise se verra illustré par cette scène glaçante durant laquelle Taha et sa petite amie Sonya feront l’objet des menaces d’une foule véhémente pour… avoir flirté dans une voiture.

De nombreuses autres descriptions émaillent Dissident Club. L’album, très dialogué, montre une jeunesse se représentant Oussama Ben Laden comme un héros, fréquentant des écoles coraniques où la mixité est prohibée, soumise à la Muttawa (la police religieuse), s’éveillant à la sexualité comme elle le peut (en se tripotant entre hommes devant des films pornographiques). À Karachi, l’armée pakistanaise facilite la mise en chantier de villes-champignons. Après les attentats du 11 septembre, la croissance du pays se trouve en effet dopée par les investissements étrangers et les financements américains destinés à la lutte contre le terrorisme. Le juge Chaudrhy, le chef taliban Baitullah Mehsud, les services secrets de l’ISI, le conflit indo-pakistanais figurent eux aussi en bonne place dans le récit.

Dans un album-fleuve, Taha Siddiqui et Hubert Maury ne portraiturent finalement rien de moins qu’une banalité tétanisante. Cet oxymore se justifie pleinement quand on mesure les pulsions de haine et de mort qui accompagnent l’endoctrinement religieux et le corsetage d’une jeunesse aspirant pourtant à la liberté. Cette dernière a un prix. Pour Taha Siddiqui, ce sera celui de l’exil, en France, terre d’accueil qui le voit aujourd’hui accoucher de cet estimable testament politique et autobiographique.

Dissident Club, Taha Siddiqui et Hubert Maury
Glénat, mars 2023, 264 pages

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4

« La Verticale de la peur » : une dictature de la loi

Gilles Favarel-Garrigues publie La Verticale de la peur aux éditions La Découverte. Il y analyse le détournement de la loi à des fins coercitives dans un système poutinien caractérisé par la verticalité, le kompromat, la culture de la peur et les collusions d’intérêts.

Directeur de recherche au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues a séjourné et travaillé en Russie, jusqu’à ce que le FSB, en cheville avec les juges locaux, ne le condamne à une amende et ne l’expulse du territoire national, au prétexte qu’il se serait livré à des activités d’espionnage économique. Autant dire que l’auteur a personnellement expérimenté la manière dont la loi est exploitée à des fins de coercition sous le régime de Vladimir Poutine. En publiant La Verticale de la peur, il entend faire la lumière sur un système bien rôdé où chacun peut se voir, du jour au lendemain et parfois sans le moindre fondement légitime, exposé à la menace judiciaire.

Le système poutinien décrit dans l’ouvrage s’apparente à une machinerie aux allures bien ordonnées. Il se caractérise par une habile instrumentalisation du droit et de la justice, servant avant tout à consolider la domination politique du pouvoir en place. Les caciques du régime s’estiment intouchables tant qu’ils demeurent loyaux ; l’étoffe de ce système clientélaire se constitue d’une fonction disciplinaire du droit et des mécanismes de répression. L’une des caractéristiques distinctives de cette politique pénale réside dans l’usage de catégories fourre-tout telles que l’extrémisme, les « agents étrangers » et les fausses informations concernant la guerre en Ukraine. Le flou juridique, savamment entretenu, permet au pouvoir de cibler et réprimer à sa guise les individus jugés dangereux, ou à tout le moins gênants. Ainsi, l’exemple d’Alexandre Chestoune est abondamment rapporté par Gilles Favarel-Garrigues : en déplaisant à plus puissants que lui, l’ancien maire s’est retrouvé dans le collimateur d’une justice biaisée, subissant de nombreuses pressions, qu’il a enregistrées, avant d’être déchu et incarcéré.

La Verticale de la peur démystifie l’organisation de la justice dans la Russie poutinienne. Des professionnels du renseignement financier, tels que Viktor Zoubkov, Mikhaïl Fradkov et Mikhaïl Michoustine, accèdent aux plus hautes fonctions, renforçant l’influence du pouvoir sur la justice. La répression judiciaire se fait d’autant plus intense dans les fiefs régionaux, les ministres sont de plus en plus soumis aux caprices de la justice (les exemples ne manquent pas depuis 2010) et des oligarques tels que Vladimir Goussinski ou Boris Berezovski bâtissent de véritables empires médiatiques leur permettant d’user de leur influence pour discréditer leurs adversaires. Gilles Favarel-Garrigues donne bon nombre d’exemples concrets. Surnommé le « télé-tueur », Sergueï Dorenko n’est certainement pas le moindre d’entre eux. Il cible publiquement, avec verve, tous ceux qui contestent les politiques de Vladimir Poutine. Arkadi Mamontov constitue un autre cas d’école : obsédé par les complots anti-russes, il s’engage activement dans une lutte contre la corruption des plus dévoyées.

Comme le souligne la sociologue du droit Kathryn Hendley, la Russie demeure profondément duale en matière de justice. Bien que la plupart des décisions judiciaires soient conformes aux exigences d’un État de droit, les affaires les plus sensibles, les litiges les plus controversés et les dossiers les plus politiques démontrent que les tribunaux locaux peuvent aussi être une arme employée contre des rivaux et des opposants au pouvoir en place. Gilles Favarel-Garrigues va plus loin dans son ouvrage, en analysant la place, dans la société russe, des redresseurs de torts, des justiciers influenceurs, des organisateurs de raids (par exemple anti-migrants) ou des agences de collecte de dettes, où des juristes souvent fanfaronnants s’entourent d’anciens membres des services de sécurité et multiplient les pressions, sous des formes très variées. L’auteur fait également état de ce paradoxe : dans la Russie poutinienne où s’exerce une authentique « dictature de la loi », un Navalny et un Jirinovski, aux profils politiques fort différents, ont en commun une même intransigeance judiciaire, érigée en moyen d’influence et d’image.

Parallèlement, le modèle occidental est sciemment et obstinément dépeint en contre-exemple, à l’aide de reportages sensationnalistes dans les médias. La société civile et les ONG subissent une pression judiciaire accrue et une croisade contre l’homosexualité, parfois assimilée à de la pédophilie, a lieu dans l’indifférence quasi générale. La défiance des milieux économiques envers les services répressifs et les tribunaux ne cesse de se renforcer et la lutte anti-drogue est transformée en outil de répression à l’encontre des artistes contestataires et utile à la surveillance des salles de concert et des boîtes de nuit. Cette utilisation détournée du droit témoigne, comme l’explique avec pertinence l’auteur, d’une volonté d’exercer un contrôle sur les espaces politiques, économiques, culturels et sociaux.

Riche en exemples et très documenté, La Verticale de la peur nourrit une réflexion qui apparaît avec évidence. L’approche disciplinaire de la loi permet au pouvoir en place de maintenir un contrôle étroit sur la société et de neutraliser toutes menaces potentielles. Ce système met en lumière les tensions entre les principes d’un État de droit et les impératifs politiques d’un régime soucieux de préserver sa domination et d’imposer sa vision idéologique, au mépris des faits et des réalités.

La Verticale de la peur, Gilles Favarel-Garrigues
La Découverte, mars 2023, 235 pages

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4

« Le Voyageur » : odyssée picturale

Le Voyageur, de Théa Rojzman et Joël Alessandra, voit le jour aux éditions Daniel Maghen. On y suit les pérégrinations, quotidiennes et intérieures, d’un gardien quinquagénaire du musée du Louvre, en pleine quête existentielle.

Dans le roman graphique Le Voyageur, nous découvrons Patrick, un gardien du musée du Louvre, usé par le temps et la monotonie de son existence. L’incessant ballet des visiteurs et leurs photographies foisonnantes exaspèrent cet homme de 50 ans, solitaire et infantilisé, qui vit encore chez sa mère. Le tableau de Léonard de Vinci La Joconde est devenu un symbole de cette lassitude et de ce désenchantement, tandis que les prétendues « affaires de grandes personnes », plaidées par la matriarche pour couper court à toute discussion, illustrent bien la manière dont Patrick est diminué dans son propre foyer.

Un jour, un événement surréaliste bouleverse la vie de Patrick : il bascule littéralement dans le tableau de La Joconde. Il s’ensuit une incursion dans la Toscane du XVIe siècle, sublimement représentée par les illustrations de Joël Alessandra. Il va rencontrer Léonard de Vinci, mais aussi un jeune garçon du nom de Léonard, qui semble être une réincarnation de lui-même. Cette expérience consistant à pénétrer dans un univers pictural riche et mystérieux n’est cependant pas l’apanage de Patrick, puisqu’un bouquiniste semble partager un vécu semblable… Cette initiation à un nouveau monde, mêlée à des révélations sur son père, dont il ne savait rien, encouragent Patrick à reprendre sa vie en main et à s’émanciper en emménageant seul. Cette décision marque le début d’une quête existentielle où la sensibilité du personnage est mise à nu.

Le Voyageur se distingue par sa générosité graphique, notamment dans la représentation de Florence. Les vignettes, les doubles pages, les quelques dessins en noir et blanc fourmillent de détails et de poésie. L’œuvre explore avec beaucoup de justesse la vie intérieure de Patrick, à l’image de la série Olive, parue aux éditions Dupuis. Les deux ont en effet en commun d’offrir un voyage introspectif au cœur de l’esprit et du cœur de leur personnage principal. Plus généralement, la poésie se fait omniprésente dans l’album ; elle transparaît notamment à travers l’évocation du sfumato, technique artistique qui floute les contours des sujets et des personnages, ainsi que dans la quête de sens de la vie. Une prise de conscience s’opère chez Patrick lorsqu’il se rapproche de sa collègue Geneviève et qu’il découvre avec elle l’Italie en même temps qu’il s’éveille à l’amour.

Les thématiques familiales, finement abordées, apportent une profondeur supplémentaire à une double odyssée, personnelle et picturale. Au bout du compte, Le Voyageur apparaît comme une œuvre qui s’expérimente davantage qu’elle ne se raconte. Les auteurs se portent à la bonne hauteur pour saisir le tréfonds de leur personnage et faire naître chez lui une soif de renouveau. Tardive mais belle et optimiste.

Le Voyageur, Théa Rojzman et Joël Alessandra
Daniel Maghen, mars 2023, 150 pages

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3.5

L’Eden : métaphore du purgatoire

À l’inverse du récent Un Varón et de sa sensibilité, L’Eden préfère plonger dans la noirceur et parler de la violence colombienne de manière bien plus métaphorique et universelle. Un premier long-métrage captivant, bien qu’ayant également quelques maladresses qui le rendent difficilement abordable.

Synopsis de L’Eden : Eliú, un garçon de la campagne, est incarcéré dans un centre expérimental pour mineurs au cœur de la forêt tropicale colombienne, pour un crime qu’il a commis avec son ami El Mono. Chaque jour, les adolescents effectuent des travaux manuels éprouvants et suivent des thérapies de groupe intenses. Un jour, El Mono est transféré dans le même centre et ramène avec lui un passé dont Eliú tente de s’éloigner…

Il est tout de même malvenu de comparer Un Varón de Fabián Hernández avec L’Eden d’Andrés Ramirez Pulido. Certes les deux œuvres possèdent quelques similarités, comme ce statut de premier long-métrage pour leur réalisateur respectif, ou encore la thématique de la violence chez les jeunes colombiens, livrés à eux-mêmes et baignant dans les vices (drogue, sexe…). Mais cela s’arrête là ! En effet, alors qu’Un Varón épousait un style documentaire – Hernández allant jusqu’à s’inspirer de son vécu –  pour livrer un film sensible tout en pointant du doigt une masculinité toxique, Pulido fonce à pieds joints dans la fiction pure et dure pour être avant toute chose une métaphore. Poussant L’Eden aux frontières du fantastique et du biblique, c’est pour dire !

Car si le long-métrage s’intéresse à un programme de réinsertion de jeunes criminels, c’est plus précisément pour nous dépeindre une nouvelle vision du purgatoire. Oubliant intentionnellement tout élément spatio-temporel, le récit suit un groupe d’adolescents condamnés à restaurer une hacienda défraîchie et ainsi bâtir, de manière imagée, un tout nouveau jardin d’éden. Mais pour eux, le chemin pour le paradis – qui se traduit ici sous forme de rédemption – ne sera pas facile à atteindre tant ils seront mis à l’épreuve. Que ce soit par leurs conditions de travail (en pleine jungle, en pleine chaleur, pouvant être vus comme des esclaves…) ou leurs démons qui ne cessent de revenir les hanter. Pour le personnage principal, Eliú, ces démons sont principalement représentés par la violence qui ne cesse de parasiter son quotidien. Entre son ami El Mono qui ne regrette en rien leur crime – avoir tué un inconnu en s’étant trompé de cible –, son frère qui semble suivre le même chemin, le neveu de la victime désirant se venger et le chef de garde plus apte à les mater que de leur montrer la moindre clémence… tout autour du protagoniste l’empêche d’abandonner sa noirceur d’âme. Même le directeur du programme, ancien détenu cherchant à aider les jeunes en difficulté, n’est pas épargné ! Lui, présenté comme un signe de bonté et d’espoir, voit son programme sans cesse remis en cause et devient une douloureuse alternative de ce que pourrait être Eliú. À savoir se laisser hanter au quotidien jusqu’à commettre l’irréparable dans un moment de folie.

Vous l’aurez compris, L’Eden est avant toute chose un récit imagé au possible, et pleinement assumé dans ce sens. Et autre que l’écriture, Andrés Ramirez Pulido offre par sa mise en scène et ses choix artistiques une ambiance qui ne cesse de renforcer l’aspect lourd et mystique de l’ensemble. Via une photographie soignée et une bande son qui sait être discrète quand il le faut, le cinéaste parvient à nous livrer des plans captivants. Comme ce halo de lumière à la limite du divin, dans une grotte obscure, ou bien cette scène tout droit sortie de l’Enfer où Eliú se baigne seul dans la piscine sale de l’hacienda parmi débris, qui pourraient s’apparenter à des têtes flottantes à la surface. Et sans oublier cette image où les jeunes se retrouvent adossés à des colonnes, donnant aux spectateurs l’impression d’être loin de toute réalité. Autant dire que pour son tout premier long-métrage, Pulido ne s’est en aucun cas reposé sur ses lauriers !

Malheureusement, tout comme Un Varón – et cela sera la dernière similarité, promis ! – L’Eden porte les stigmates d’une première œuvre. Car parmi ses indéniables qualités plastiques et d’intention, le titre ne parvient pas à cacher quelques maladresses venant alourdir le résultat. Ce constat, il se traduit principalement par le fait que le titre manque cruellement d’émotion, de sensibilité. Par « maladresses », il faut entendre par là le choix du cinéaste de prendre des comédiens majoritairement non professionnels pour leur spontanéité, mais qui n’ont pas suffisamment d’expérience pour donner vie à leur personnage respectif. « Maladresses » également dans la manière qu’à Pulido de traiter l’importance de la figure paternelle. En effet, si le réalisateur s’emploie à dire que l’absence d’un père ou bien la présence d’un parent toxique est le point de départ de la violence chez nos personnages, jamais cette thématique n’est abordée autre qu’en filigrane. Tout reste à l’état de dialogues ou de background (certains protagonistes ayant le statut de « bâtards ») pour finalement ne jamais prendre le dessus. À cause de ces défauts non négligeables, L’Eden peine à se sortir d’une pesante austérité qui vient contrebalancer avec son récit et son ambiance pourtant captivants.

Mais tout comme Fabián Hernández, il est évident qu’Andrés Ramirez Pulido saura rebondir pour la suite de sa carrière grâce à son savoir-faire. Avec L’Eden, le réalisateur colombien prouve qu’il est capable de livrer une œuvre à la mise en scène léchée, maîtrisée. Et surtout qu’il peut emmener le public dans son imaginaire. Ce n’est clairement pas pour rien que ce premier long-métrage ait brillé lors du dernier Festival de Cannes, lors de la Semaine de la critique – remportant à cette occasion le Grand Prix ainsi que le Prix SACD. Ne lui reste donc plus qu’à peaufiner certains éléments, certaines petites corrections, et sa prochaine œuvre ne pourra que marquer les esprits !

L’Eden – Bande annonce

L’Eden – Fiche technique

Titre original : La Jauría
Réalisation : Andrés Ramírez Pulido
Scénario : Andrés Ramírez Pulido
Interprétation : Jhojan Estiven Jiménez (Eliú), Maicol Andrés Jiménez (El Mono), Wismer Vásquez (Calate), Jhoani Barreto (Ider), Juan Diego Mayorga (Cabezas), Dubán Aguirre (Chucho), Felipe Ortiz (Matajudios), Miguel Viera (Álvaro)…
Photographie : Balthazar Lab
Décors : Johana Agudelo Susa
Montage : Julie Duclaux et Juliette Kempf
Musique : Pierre Desprats
Producteurs : Jean-Etienne Brat, Lou Chicoteau et Andrés Ramírez Pulido
Maisons de Production : Alta Rocca Films, Valiente Gracia et Micro Climat
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 86 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  22 mars 2023
Colombie, France – 2022

 

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3

John Wick : chapitre 4, l’arc de triomphe ?

Si vous trouvez parfois les réactions de votre conjoint(e) exagérées, dites-vous que dans l’histoire du cinéma, un homme a éliminé l’équivalent d’un village, pour le meurtre d’un chien et le vol d’une voiture. Quand le premier opus de la saga John Wick est arrivé, en 2014, personne n’imaginait le formidable succès du personnage de Keanu Reeves. Nous voici donc, en 2023, 299 victimes plus tard. Il revient, plus en colère que jamais, et notre Baba Yaga s’attaque désormais à notre Paris bien-aimé.

Un sacré cœur

Si les trois premiers films de la saga se déroulent presque simultanément, renforçant au passage un effet de réaction en chaîne particulièrement savoureux, John Wick : Chapitre 4 est le premier à comporter une ellipse avec son prédécesseur. Toujours vivant (et on se demande bien comment), notre veuf particulièrement sanguin va se frotter une ultime fois à La Table pour retrouver sa liberté. Évidemment, l’organisation se montre légèrement agacée par cet assassin très doué pour réduire son effectif. Ainsi, c’est même le haut conseil que John s’est mis à dos, et il va tout tenter pour l’éliminer. Le coup classique.

Il faut le dire, le scénario n’a jamais été le point fort de la saga. Toutefois, ce 4ème opus tente de jouer la carte de l’affect. Du moins, plus que les deux précédents. Il offre même quelques belles surprises. L’antagoniste est réussi, accordant enfin au spectacteur un méchant digne de ce nom. De même, John va croiser la route de Caine, incarné par le formidable Donnie yen. Ancien ami et allié, cet assassin aveugle va traquer le Baba Yaga à contre cœur, offrant au spectateur les meilleurs moments du film. Le tout est impeccablement rythmé pendant les 2h50 du long-métrage. Oui, presque 3h de John Wick. Cela peut paraitre long, mais le tout tient particulièrement bien. Il semble, par exemple, bien plus court que les 1h40 d’Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu, actuellement en salles. Non, c’est très divertissant, malgré deux énormes défauts.

Quand il me pend dans ses bras, je vois la vie en rouge

Vous le savez, trois choses font de la saga John Wick une franchise extrêmement appréciée et populaire : sa mise en scène, sa photographie et ses chorégraphies. Pour ce quatrième chapitre, deux éléments sont toujours sur le devant de la scène. On pourrait même aller plus loin et dire que John Wick 4 est, par ses décors, sa photographie, son sens du cadrage et de la lumière, l’un des plus beaux films d’actions jamais conçus, si ce n’est le plus beau. Oui, c’est somptueux. Chaque plan du film est un tableau. Chad Stahelski, toujours aux commandes depuis les débuts, s’est surpassé et il offre une véritable claque artistique. La mise en scène, bien qu’efficace, se révèle déjà plus classique. Le film réserve malgré tout quelques passages réellement hallucinants, avec des choix de placement de caméra surprenants (et géniaux).

Vous l’aurez donc compris, c’est sur les chorégraphies que cet opus pose problème. Ceux qui commenceront la saga avec lui se prendront à coup sur une véritable baffe. Malheureusement, le constat est tout autre quand on a vu les trois autres films, particulièrement le dernier. Si quelques scènes restent superbes, particulièrement grâce à Donnie Yen, le constat est là : pour John, on a déjà tout vu. Les combats se ressemblent beaucoup trop et offrent un immense sentiment de redite. Pire, le personnage ne se sert que trop rarement du décor pour mettre à mort ses adversaires. On se souvient du premier combat de Parabellum, où John ouvrait la mâchoire d’un assassin avec un livre, dans une bibliothèque. Ici, ce genre de chose n’arrive que très rarement. Dommage et frustrant, surtout dans un film qui fait tant d’efforts pour se montrer inégalé dans divers domaines.

John Wick n’est pas faible !

Dans John Wick 4, une partie des combats a lieu en extérieur. Le film offre d’ailleurs une belle visite guidée de Paris. Le scénario envoie notre assassin aux quatre coins de la ville, dans le seul but d’offrir des affrontements dans les  lieux cultes de la capitale. Dans l’idée, c’est bien, c’est beau, c’est divertissant. Dans les faits, c’est juste beau, à s’en pâmer, et divertissant. Malheureusement, une majeure partie de ces rixes sont trop longues et apportent au film son 2ème gros défaut : John Wick est immortel. Dans les premiers opus, les gunfights et autres combats se faisaient majoritairement dans des lieux cloisonnés, permettant au héros de se mettre souvent à couvert. Avec les costumes intégralement pare-balles introduits dans Parabellum, les scénaristes se permettent d’offrir au spectateur des lieux plus aérés pour leurs scènes d’action. Mais John se contente, une grande partie du long-métrage, de se protéger avec sa manche pour bloquer les milliers de balles qu’il reçoit. Pas si forts ces assassins surentrainés… viser la tête n’est décidément pas à la portée des meilleurs tueurs de la planète.

La crédibilité en prend un coup, malgré toute notre bonne volonté pour accepter ce côté surréaliste présent depuis les débuts de la saga. Que personne ne se dise « tiens, je vais me poser 5 secondes et prendre le temps de viser la tête », pourquoi pas. Que John survive à une chute de quatre étages, avec un atterrissage qui aurait brisé en mille morceaux n’importe quel être humain, pour se relever indemne, ça passe déjà moins. Et, les quatre fois dans le film où il aurait dû mourir, il est sauvé par un personne ayant pour seule utilité d’être le deus-ex machina du film. Dommage. Finalement, ce quatrième opus est-il décevant ? Un petit peu. Il reste malgré tout très divertissant et toujours très au-dessus du lot dans le cinéma d’action. Et, bon dieu, il est incroyablement esthétique ! On veut l’Oscar de la meilleure photographie.

John Wick 4 : Bande-annonce

John Wick 4 : Fiche technique

Réalisation : Chad Stahelski
Scénario : Michael Finch
Casting : Keanu Reeves / Donnie Yen / Laurence Fishburne / Ian McShane / Lance Reddick /Bill Skarsgard
Durée : 2h50
Genre : Action
Musique : Carson X. MacDonald
Photographie : Dan Lausten
Production : Lionsgate
Société de distribution France : Metropolitan Filmexport

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3.3

« Atlantic Bar » de Fanny Molins : Em-bar-quez-vous !

Ce n’est pas un hasard si le premier long-métrage de cette jeune documentariste talentueuse s’ouvre sur les images d’un frêle esquif fendant nuitamment les eaux du Rhône. Tout n’est affaire que de flux et reflux, chez Fanny Molins, et son documentaire centré sur l’éponyme « Atlantic Bar », en Arles, pourrait s’apparenter à un traité humain sur la mécanique des fluides.

Synopsis : A l’Atlantic Bar, Nathalie, la patronne, est le centre de l’attention. Ici, on chante, on danse, on tient les uns aux autres. Après la mise en vente du bar, Nathalie et les habitués se confrontent à la fin de leur monde et d’un lieu à la fois destructeur et vital.

Le projet a pris son origine en Arles même, suite à une exposition photographique où la jeune femme avait été remarquée. Est né le désir de tourner un court-métrage, sa première réalisation, sur les personnages qui font vivre et fréquentent ce petit bar, modeste et populaire. Bien vite, la richesse de ces figures a gonflé ce projet comme une vague, et la productrice, Chloé Servel, très engagée lors des deux tournages en été, puis automne 2021, a soutenu l’idée d’un long-métrage.

Naît ainsi une galerie de portraits, depuis les gérants, Nathalie, Jean-Jacques et leur fils Sandro, jusqu’aux clients les plus fidèles, essentiellement des hommes. Malgré la diversité des statuts, les parcours ne diffèrent pas tant, marqués par beaucoup de douleurs, des morts (surtout des frères), des abandons (par les pères), l’expérience de la rue, parfois de la délinquance, et, dans presque tous les cas, l’alcoolisme, passé, présent, ou latent, risquant de déferler à nouveau. Un peu comme si l’on rencontrait, chez Robert Guédiguian, non pas des acteurs, mais les modèles qui l’inspirent. Cette authenticité, cette véracité, donnent un grand prix à la première réalisation de la documentariste Fanny Molins, et lui ouvrent d’emblée l’accès à la cour des grands.

D’autant que la caméra très précise et sensible de Martin Roux excelle à recueillir la grâce là où elle se trouve, que ce soit dans le mouvement d’un fragment de corps ou dans la caresse d’un rai de lumière. Quelques plans, somptueux, sur les rues d’Arles, en captent magnifiquement l’altière beauté, hautement clamée jusqu’au cœur du délabrement.

On sait le réel souvent généreux en histoires. Il faut voir tel habitué raconter avec élégance, presque avec fierté, comment réussir un braquage. Ou tel autre livrer son rapport à la poésie et avouer son regret de n’avoir pas vécu au Moyen-Age, pour être bouffon du roi. Des adages sont créés sous nos yeux : « Les cimetières sont pleins de héros morts. Moi, j’aime mieux être un lâche vivant qu’un héros mort ! »…

Autre générosité du réel, donnant la main au hasard : un projet de mise en vente par le propriétaire du bar vient corser la vie de ce petit monde et créer une tension dramatique orientant dangereusement le destin du lieu vers l’avenir, tout en l’arrachant au lourd passé des êtres qui s’y retrouvent. Retour, bien actuel, du politique, à travers l’inflexible question du poids et du pouvoir financiers.

La musique écrite par le duo électroacoustique A Transient State, ponctuellement mais très joliment présente, achève de conférer au documentaire sa beauté, quand ce n’est pas le bar lui-même qui nous offre l’occasion, trop rare, de réentendre « La tendresse », par le subtil et paradoxal Bourvil. « Les gens sont des légendes », chantait, quant à lui, l’immense et regretté Bashung. Nous ne sommes pas près d’oublier les visages et les voix des naufragés de l’« Atlantic Bar ».

Bande-annonce : Atlantic Bar

Un Documentaire de Fanny Molins
22 mars 2023 en salle / 1h 17min /
Distributeur : Les Alchimistes

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4

Houria : le lac des signes

On attendait beaucoup de Mounia Meddour après le succès critique et public de Papicha. Pari gagné :  avec Houria, la réalisatrice s’inscrit dans la continuité de son film précédent tout en s’aventurant sur un chemin artistique aussi singulier qu’audacieux. Du cinéma à fleur de peau et d’images, habité par la pulsion de vie de son héroïne.

Adieu au langage

La danse, Houria a ça dans le sang. Ce n’est pas une échappatoire à son quotidien en Algérie, mais une question de survie : si elle ne bouge pas, elle s’éteint. On la découvre sur les toits de son immeuble, à danser jusqu’à l’épuisement. La physicalité de la caméra de Meddour ajoute à la beauté du geste : massive et légère, ancrée et aérienne, Houria chope le spectateur aux tripes. La grâce et l’effort s’enlacent, comme si la troupe de Pina dans le film documentaire de Wim Wenders montait sur le ring de Rocky, ou l’inverse. En quelques plans, la culture ouvre ses tripes au spectateur et redevient plus essentielle que jamais.

Puis survient l’agression, brutale, immédiate. Un destin se fait couper les ailes en plein vol. Comme tant d’autres dans un pays encore marqué par les plaies de conflits irrésolus. Blessée dans sa chair et dans son âme, Houria ne parle plus, ne bouge plus. Au contact d’un groupe de femmes tout autant figées dans leurs traumatismes, Houria va se réinventer artistiquement pour reconstruire collectivement. Ensemble, elles vont remettre les histoires en mouvement : la sienne, la leur, et celle d’une nation qui n’a plus de mots à mettre sur ses maux.

La fièvre aux corps

Partout ailleurs, le spectateur aurait été astreint à attendre que Houria retrouve la parole pour surmonter son drame. Mais ci-git la tombe de la communication verbale, expropriée par les tyrans et monopolisée par les agresseurs. La thérapie par l’art, ce n’est pas une lubie d’intermittent, mais une nécessité existentielle doublée d’une réalité filmique. Se réapproprier le langage, c’est reprendre le contrôle de son destin : les vérités que personne ne veut entendre, Houria va les exprimer par le corps et le mouvement, la langue des signes et la danse classique en même temps. La « danse des signes » en somme.

La cinéaste fait en sorte que le public s’approprie ces moments de grâce qui tapent systématiquement à l’estomac, et communique avec Houria et ses sœurs sur une fréquence qui échappe aux ondes du langage parlé. On pense à ces moments où le film s’en remet complètement à l’intelligence sensible du spectateur, et bascule dans un réalisme poétique qui renvoie au travail de Peter Weir. Notamment dans la propension à fabriquer un cinéma à la fois minéral et éthéré, en apesanteur et terrien, naturaliste et fantastique. La présence de Léo Lefèvre à la caméra (l’un des chefs op’ francophones les plus passionnants du moment) n’y est pas pour rien, et récupère parfois un scénario qui chancelle sous ses ambitions romanesques.

Une étoile (re)née

À l’instar de son héroïne, Meddour fait feu de tout bois, mais contrairement à elle son langage visuel ne trouve pas toujours le chemin de la synthèse. Il lui manque parfois ce sens du découpage, qui permet au spectateur de digérer la complexité du projet dans l’évidence d’un plan. Qu’on se comprenne bien : en l’état, Houria ne manque pas d’instants prégnants, mais ils s’additionnent plus qu’ils ne se multiplient.

Reste que même lorsque le récit s’enlise, Mounia Medour peut toujours compter sur le souffle de son actrice principale pour se maintenir en altitude. Tous les ouragans de catégorie 5 se nomment au féminin, mais celui-ci a droit à un nom en plus d’un prénom sur sa fiche d’état-civil. Lyna Khoudri, vous la connaissez déjà, mais peut-être pas encore l’étendue de sa puissance de jeu. L’actrice roule à 300% en permanence sans s’épuiser elle ou le spectateur, joue et danse comme si sa vie en dépendait. Houria s’impose ainsi comme une double-confirmation : Mounia Meddour est tout sauf un feu de paille, et Lyna Khoudri l’une des meilleurs choses qui soit arrivé au cinéma français et francophone depuis longtemps.

Bande-annonce : Houria 

Fiche technique : Houria 

Réalisatrice : Mounia Meddour
Par Mounia Meddour
Avec Lyna Khoudri, Rachida Brakni, Nadia Kaci
15 mars 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur Le Pacte

« Hayat, d’Alep à Bruxelles » : sous les feux croisés

Hayat, d’Alep à Bruxelles paraît aux éditions La Boîte à bulles. Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil y narrent le récit d’une jeune Syrienne contrainte de fuir Alep en raison de la guerre civile.

Depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011, des millions de personnes ont été forcées de fuir leur foyer pour échapper aux diktats des islamistes et aux dangers de mort. Parmi les populations les plus vulnérables, on compte notamment les Doms d’Alep, une communauté nomade qui s’est établie de longue date au nord-ouest de la Syrie. Comme d’autres, les Doms ont fui en masse leur ville natale alors que les heurts se rapprochaient de plus en plus de leur domicile. Ils ont trouvé refuge ailleurs, parfois dans d’autres régions de la Syrie, ou à l’étranger. Dans Hayat, d’Alep à Bruxelles, on peut observer les différences de traitement du régime de Bachar al-Assad à l’endroit des populations d’Alep : tandis qu’il intervient pour secourir les Alaouites (sa communauté d’origine), il abandonne à leur sort les Doms (et d’autres), aux prises avec les combattants, loyalistes, djihadistes ou contestataires. Cela va évidemment conditionner la trajectoire épousée par la jeune héroïne mise en scène dans l’album.

Les scénaristes, formatrices dans un bureau d’accueil pour primo-arrivants, ont pris le parti d’entremêler plusieurs témoignages réels pour créer l’histoire fictive d’Hayat. Elles racontent sa jeunesse à Alep, dans une société conservatrice où les femmes sont déterminées par les traditions familiales, culturelles et religieuses. Elles immiscent peu à peu la guerre civile dans son quotidien de mère résiliente peinant à joindre les deux bouts. Elles content enfin l’exil, éprouvant, angoissant et parsemé d’embûches, puisque la faim se mêle à l’épuisement, aux barrières de sécurité et à l’hostilité des pays d’accueil. À travers Hayat, plusieurs thématiques affleurent : l’émancipation des femmes, la guerre civile, le dogmatisme religieux, le non-respect des droits de l’homme et des conventions internationales, la migration et ses multiples composantes… Hayat agit alors en catalyseur ; elle incarne des problématiques qui s’expriment avec force dans ses pérégrinations, souvent contraintes.

Les Doms forment une communauté marginalisée en Syrie. Lointains parents des Roms d’Europe, ils ont tendance à cacher leurs origines ethniques et à se marier entre eux, les femmes étant généralement promises à l’un de leurs cousins. Hayat, d’Alep à Bruxelles l’indique clairement, et met en vignettes les effets délétères de la guerre civile sur leur quotidien. La situation des Doms s’est en effet aggravée suite au conflit, avec la destruction de leur ville natale, ici Alep, et la nécessité de fuir sans aucune garantie de sécurité ou de soutien. De nombreux Doms ont perdu leur maison, leurs biens et même leur mode de vie traditionnel en raison de la guerre. Au moment de fuir, Hayat n’a ainsi en poche qu’une année de loyer, une somme significative mais vite dépensée. Elle suit des groupes cherchant, comme elle, à rejoindre l’Europe occidentale, en passant par la Turquie (submergée par le nombre de migrants), la frontière serbo-hongroise (fermée, étroitement surveillée, voire militarisée), les baraquements de fortune où on peut se reposer quelques heures (tout au plus), puis Bruxelles, où il faut composer avec toutes les démarches administratives, souvent complexes, inhérentes à une demande de protection et de séjour.

En se portant à la hauteur de leur jeune héroïne, les scénaristes donnent une chair humaine à un phénomène, la migration, autour duquel gravitent tous les fantasmes, et bien souvent les pires. Les épreuves traversées par Hayat sont indépendantes de sa volonté, injustes et profondément traumatisantes. L’exil n’est pas un choix, c’est une nécessité, une question de survie, pour elle comme pour ses enfants. Le sentiment d’identification au personnage est encore renforcé par la première partie de l’album, qui montre une femme malmenée par son mari, menteur, machiste, lâche, inconséquent avec l’argent du ménage et parfois violent. Une femme désireuse d’apprendre, puis de travailler, et enfin de s’affranchir des nombreuses injonctions qui pèsent sur elle. Tout y passe : le père qui commerce en Arabie saoudite et peut agrandir, peu à peu, le foyer familial ; le mariage arrangé dénué d’amour mais pas de désillusions ; les grossesses précoces dans un dénuement relatif ; les aspirations empêchées ou retardées en raison du poids des traditions… Mais malgré cela, Hayat se tient debout, elle résiste, elle porte le foyer à bout de bras.

Hayat, d’Alep à Bruxelles vaut aussi pour ce qu’il énonce de la vie à Alep sous les islamistes. La ville syrienne a tôt été divisée en trois parties contrôlées par des groupes rivaux, dont al-Nosra. Des taxes additionnelles ont été mises en place, de même que des règles sur la musique ou sur les tenues vestimentaires des femmes. Un peu plus tard, ce sont les écoles réquisitionnées par l’armée, les pénuries en tous genres ou les cadavres jonchant des rues en ruines qui ont émaillé le quotidien des populations locales. Ibrahim, le fils d’Hayat, est un témoin meurtri de ces différents événements : il mouillera à nouveau son lit quand la menace se fera plus proche et palpable, signe annonciateur des nombreux affects et tourments dont est immanquablement porteuse la guerre civile syrienne.

Cet album, de grandes sensibilité et densité, donne ainsi à voir la réalité glaçante des conflits armés et du djihadisme, tout en s’intéressant plus particulièrement aux Doms de Syrie, et surtout aux femmes de cette communauté. Pour témoigner, sensibiliser et ne jamais oublier.

Hayat, d’Alep à Bruxelles, Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil
La Boîte à bulles, février 2023, 184 pages

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4

« L’Année fantôme » : derrière le rire

La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille un nouveau roman graphique, intitulé L’Année fantôme, et signé par Didier Tronchet. Il y est question d’humour, de famille et de failles.

Pour Gilles, l’humour est un métier et une carapace bien plus qu’une disposition d’esprit. Cela transparaît à travers ses réalisations professionnelles – il tient une chronique en vue dans un grand journal et participe à des émissions radiophoniques ayant pignon sur rue – mais aussi lors des soirées où il se paie, au moindre prétexte, la tête de ses interlocuteurs. Il sait que la répartie est une arme tranchante qu’il a aiguisée mieux que personne. Mais Gilles est tout en fêlures et ses vulnérabilités remontent à l’enfance. Il suit une thérapie qui met en lumière, pour le lecteur, les nombreux trous mémoriels de son histoire personnelle. Il a rejoint Paris comme un gladiateur entre dans une arène : avec l’envie d’en découdre, le besoin de se montrer et une revanche à prendre sur un statut socioculturel (la France provençale un peu fade) dont il a honte. Gilles est aussi un père de famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui aimerait passer pour un héros aux yeux d’un fils qui se désintéresse de lui. On ne choisit pas ses admirateurs. Et on devine aisément que pour Gilles, les milliers de lecteurs ou d’auditeurs anonymes valent peu en regard de l’adolescent qui pose à peine les yeux sur lui et qui tourne volontiers en ridicule son métier d’humoriste.

L’Année fantôme est peut-être le récit le plus intimiste de Didier Tronchet. En se penchant sur le personnage de Gilles Collot-Sopiédard, il met à nu des pans entiers de notre (insignifiante mais tellement belle) humanité. Le jeu de mots qui caractérise ce patronyme en dit d’ailleurs long sur la contenance que l’on aimerait se donner en dépit de toutes les fragilités qui nous déterminent et conditionnent nos actions. Car si Gilles est aux yeux de tous un humoriste accompli, il n’en demeure pas moins, au plus profond de lui-même, un père craintif, un frère démissionnaire et un fils déçu. L’homme est tellement en délicatesse avec lui-même qu’il a gommé de sa mémoire des années entières de son existence, se rattachant aujourd’hui péniblement à quelques détails pour que la maïeutique psychothérapeutique opère et lui permette de reboucher les trous. Mais n’est-ce pas trop tard ? Y a-t-il encore quelque chose à récupérer ou, mieux, à sauver ? Peut-il se réconcilier avec cet enfant insatisfait qui rêvait de dominer la ville du regard ? L’album est mû par de nombreux reliefs intérieurs et invite le lecteur à aller au-delà des apparences. Celles de l’humour, légères et spontanées, cachent ici un mal-être empesé et gorgé de sédiments sans cesse réactualisés.

S’il se penche sur l’homme, ses affects et ses paradoxes, Didier Tronchet n’oublie pas d’évoquer ce qui le structure, la famille, le couple ou l’amour. Dans toutes ces dimensions, L’Année fantôme fait mouche, en prenant appui sur un personnage chancelant, pas tout à fait sûr de ce qu’il veut ni de qui il est. Sur le plan graphique, le résultat apparaît moins probant, dans un style certes affirmé mais peu original ou esthétique (car assez sommaire). Qu’importe, l’essentiel réside ailleurs, dans un portait haut en couleur qui va au fond des choses, là où les hommes eux-mêmes préfèrent parfois détourner le regard.

L’Année fantôme, Didier Tronchet
Dupuis, mars 2023, 192 pages

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3.5

« Carnet de prison » : au-delà des idées reçues

Les éditions Steinkis publient Carnet de prison, de Galien. Ce dernier raconte son expérience derrière les murs de la maison d’arrêt de Caen, où il a animé, dans des conditions parfois difficiles, un atelier de dessins.

C’est un secret de Polichinelle : les prisons constituent des environnements éprouvants, où les privations et les souffrances sont légion. À peine a-t-il esquissé la topographie des lieux que Galien en souligne les bruits, les odeurs et les regards indiscrets – tant humains que technologiques. Comme partout ailleurs, les cellules de la maison d’arrêt de Caen sont surpeuplées, laissant aux détenus peu d’espace, et encore moins d’intimité. S’il confesse avoir été pétri de préjugés issus de la fiction avant de prendre son poste d’animateur à Caen, Galien n’en sort pas moins conforté dans certaines idées, non pas liées aux détenus eux-mêmes, mais plutôt à leur expérience pénitentiaire.

Ainsi, en France, 17 % des détenus disposeraient de moins de 50 € par mois, alors que le coût mensuel minimum de la vie en prison serait de 200 €. Les détenus doivent donc faire preuve d’ingéniosité pour trouver un peu de réconfort au quotidien. 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont réincarcérées dans les cinq ans. Cela montre à quel point le système pénitentiaire français a du mal à réinsérer dans la société ceux qu’il a condamnés. Les effets psychologiques de l’incarcération sont avérés, bien documentés, mais les délinquants sexuels souffrent en sus d’une stigmatisation associée à leur crime et de l’isolement ou des violences corollaires.

C’est dans ce contexte difficile que Galien a animé un atelier d’écriture dans la maison d’arrêt de Caen. Il raconte avoir été vu avec défiance à la fois par les gardiens et par les détenus, puisqu’il n’appartenait à aucun des deux « camps ». Son objectif était de créer un environnement sûr et sécurisé pour les détenus, dans lequel ils pourraient s’exprimer librement et sans crainte de jugement, par la voie du dessin. Carnet de prison énonce très bien le caractère libérateur et fédérateur du dessin, mais aussi tout ce qui découle de la réalité carcérale : des cours utilisés à des fins communautaires, des vols, des personnes qui se livrent avec sincérité, d’autres qui se referment sur elles-mêmes…

Les locaux vétustes, la circulation entravée dans la prison (le plan Vigipirate a eu pour effet de durcir encore un peu plus les contrôles), le manque de produits frais, le peu de moyens alloués aux loisirs… Si « les détenus se forgent une identité crépusculaire », c’est parce qu’on les enferme dans un caveau de désespoir où le temps se dilate et où les relations humaines se distendent. Galien revient longuement sur la place de la famille, seul accès vers l’extérieur (avec la télévision…), sur les regrets de certains détenus, sur le manque de discernement des autres. Il fait état des confidences des gardiens et s’épanche plus généralement sur une société qui a conditionné l’être à l’avoir, créant ainsi des frustrations potentiellement criminogènes. C’est l’ensemble de ces constats, transcrits avec sincérité et pudeur, qui fait de ce Carnet de prison un ouvrage précieux, utile et terriblement juste.

Carnet de prison, Galien
Steinkis, mars 2023, 160 pages

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4

Redécouvrir Tintin « de A à Z »

Grand admirateur de l’œuvre d’Hergé, Patrice Leconte publie aux éditions Casterman un abécédaire passionné consacré au petit reporter belge Tintin.

Tintin est un personnage emblématique de la bande dessinée franco-belge. Créé par Hergé en 1929, ce petit reporter intrépide et dénué de famille voyage dans le monde entier pour mettre fin aux agissements de criminels éprouvés et résoudre des mystères tous plus épais les uns que les autres. Son univers fictif, riche et complexe, comprend de nombreux personnages, lieux, motifs et événements sur lesquels le cinéaste français Patrice Leconte revient abondamment dans son abécédaire, de manière subjective et enthousiaste.

Si Tintin transparaît dans les albums d’Hergé avant tout à travers les nombreuses péripéties qui le caractérisent, Patrice Leconte démystifie quelque peu le jeune homme derrière l’aventurier. Son appartement, épuré, se trouve au 26 de la rue du Labrador, à Bruxelles. Le reporter y passe peu de temps, mais il lui arrive en revanche de se rendre au marché aux puces (Le Secret de la licorne) ou de se faire une toile en compagnie du capitaine Haddock, comme c’est le cas dans l’album Coke en stock. Dandy de façade, châtelain d’adoption, marin et ivrogne de nature, Archibald Haddock fait partie d’une famille élargie, comprenant Milou, les Dupondt ou le Professeur Tournesol, qui gravite autour du jeune journaliste avec une constance qui ferait presque oublier que ce dernier est en fait dénué de toute attache familiale.

Les péripéties auxquelles Tintin est confronté sont variées et souvent imprévisibles. Du désert brûlant de l’Afrique aux montagnes enneigées du Tibet en passant par les villes cosmopolites d’Europe, Tintin doit s’adapter à des environnements différents, parfois hostiles, et trouver des solutions aux nombreux problèmes qui se présentent à lui. En guidant son lecteur de l’enfant turbulent Abdallah aux couvertures pleines de promesses d’Hergé, Patrice Leconte, lui-même passé par la bande dessinée par le biais du magazine Pilote, rend parfaitement compte des subtilités et des motifs récurrents, ainsi que de la tonalité générale, de ces histoires qui, dans son enfance, étaient publiées sous forme de feuilletons, dans un illustré attendu avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

Parmi les motifs recensés par l’auteur, on note les oiseaux et les bijoux. Ce n’est probablement pas un hasard si Patrice Leconte confesse caresser le rêve de tourner en prises de vues réelles Les Bijoux de la Castafiore, qui rassemble des objets et des personnages emblématiques de l’univers du petit reporter. Tintin de A à Z est aussi une invitation à décrypter les expressions favorites du capitaine Haddock, de portraiturer de manière amusée le Professeur Tournesol ou les Dupondt, voire d’opposer les méchants iconiques hitchcockiens et ceux, plus insignifiants ou pathétiques, qui se dressent sur la route de Tintin. Les voitures, les vocables désuets tels que sapristi, la langue anglaise ou le cinéma figurent également en bonne place dans cet abécédaire.

Il ne faut pas se méprendre sur les intentions de Patrice Leconte. Avec Tintin de A à Z, il se détache de l’examen scrupuleux et académique pour porter un regard affectueux, de passionné, sur la création d’Hergé. Cela peut parfois donner l’impression de rester à la surface des choses. Mais c’est surtout une manière personnelle, légère et efficace, de prendre langue avec un univers fictionnel qui aura marqué durablement la bande dessinée franco-belge.

Tintin de A à Z, Patrice Leconte
Casterman, mars 2023, 132 pages

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3.5