Accueil Blog Page 196

House : Aunty et ses drôles de dames

46 ans après sa sortie, le public de l’hexagone a officiellement l’honneur de découvrir une comédie horrifique pop et jouissive, dont nous connaissons que trop bien les cinéastes qui s’en sont inspirés. Rocambolesque, visuellement sidérant et terrorisant, House possède une saveur unique dont le premier visionnage, et sans doute pas le dernier, nous donne l’impression d’avoir le cerveau qui se liquéfie, la tête qui flotte et les doigts engourdis, soit à peu tout ce qu’on l’on trouvera dans cette sinistre maison hantée en somme.

Synopsis : Une lycéenne rend visite à sa tante malade en compagnie de six amies. Isolées dans une grande demeure perdue au milieu de nulle part, les jeunes filles assistent à d’inquiétants événements surnaturels une fois la nuit tombée.

Été 1975, de nombreuses phobies sont nées dans les salles obscures. Steven Spielberg n’a fait qu’une bouchée du box-office avec Les Dents de la Mer et autant dire que ce succès a attiré l’attention de la Tōhō, dès lors en pleine crise financière. Nobuhiko Ōbayashi fut appelé à la rescousse à la force de sa créativité afin de conquérir le cœur du grand public dans une œuvre horrifique. Ce film est donc né et pensé comme un blockbuster, que l’on tourne dans des studios qui deviendront le théâtre de cauchemars à la stylisation modernisée. C’est d’ailleurs en s’inspirant des mauvaises nuits de sa propre fille âgée de onze ans, Chigumi Ôbayashi, que le cinéaste élabore son antre démoniaque. Il a ensuite fallu que Chiho Katsura vienne consolider le voyage fantastique gothique d’un groupe d’écolières. Et le résultat séduit, autant dans ses idées visuelles que dans ses thématiques empruntées aux premiers films d’animation de Walt Disney.

Belle-mère et les sept écolières

Les vacances d’été arrivent enfin. Fini les cours, direction les centres de loisirs. Malheureusement pour le groupe d’écolières, le programme a rapidement changé et elles vont toutes se retrouver chez la tante d’Oshare, qui vient tout juste d’entrer en conflit avec sa belle-mère. Les sept jeunes femmes prennent ainsi la route des campagnes pour atteindre la seule maison qui surplombe une région où ne semble vivre qu’un mystérieux vendeur de pastèques. Il ne nous faut pas longtemps pour comprendre le traquenard dans lequel elles sont tombées. Loin d’être aussi enchanté que les univers de Blanche-Neige et les Sept Nains ou d’Alice au pays des merveilles, le conte horrifique du cinéaste japonais nous emmène tout droit dans la gueule d’un démon affamé.

Belle, Fantasy, Melody, Prof, Sweet, Kung-Fu et Mac n’ont qu’à bien tenir si elles veulent éviter un sort tragique. Quand bien même le danger guette chaque coin de cette propriété et jusqu’aux objets les plus attractifs, tels un piano ou un puits en guise de réfrigérateur naturel. La tante ne rassure pas non plus, avec ses mimiques désincarnées et son aura ténébreuse. À ce jeu-là les couleurs nous frappent immédiatement, car les personnages sont constamment plongés en contraste avec le décor et l’ambiance surréaliste est omniprésente à chaque séquence. On assiste à un collage qui semble partir en vrille, mais qui a suffisamment étudié ses options pour ne pas être dans le hors-sujet.

Ōbayashi se donne à cœur joie d’expérimenter toutes sortes d’outils, afin de provoquer un état de transe chez le spectateur, que ça puisse titiller sa rétine autant que sa curiosité. Prévoir le plan suivant est mission impossible et avec un tel élan d’originalité et de générosité, le cinéaste enchaîne les techniques de transition et de découpage qui font penser à des spots publicitaires. Ayant fait ses armes dans la communication et au diapason de son audience, jeune et pleine de vie, il n’est pas étonnant de le voir s’épanouir avec un budget confortable et un plateau géant pour répondre à tous ses désirs mortifères. Plans superposés, arrêts sur image, stop-motion, ralentis, accélérations, filtres de couleur et rendu épileptique par moments, c’est ce genre de descente aux enfers dont on capte volontiers les effets qu’une drogue aurait sur nous.

La maison des illusions

Cependant, cet aspect cartoonesque ne doit pas éclipser le fond mis en place pour justifier la dramaturgie, qui existe bel et bien, malgré tout ce que l’on a pu citer auparavant. Cette maison hantée est une figure maléfique qui dévore ses occupants, un peu comme un traumatisme qui nous consume de l’intérieur. Le cinéaste originaire de la préfecture d’Hiroshima en sait quelque chose et injecte dans son œuvre l’ombre de la guerre et les conséquences vengeresses qui en découle, à l’image du Godzilla d’Ishirō Honda. Nous ne trouverons pas de créatures radioactives dans cette demeure, mais l’esprit qui hante ce lieu est de nature aussi titanesque que le lézard géant. Seulement, il pourrait bien se cacher sous la fourrure d’un chat blanc, un alibi efficace pour passer inaperçu et pour pleinement profiter de l’instinct de prédation.

Aucun prince charmant ne viendra sauver les demoiselles. Les hommes sont les grands absents du récit. Ces derniers sont soit morts, soit en train de tituber entre deux verres et sont incapables d’honorer leur promesse faites aux femmes. Elles sont seules face à une malédiction voisine d’Opération Peur de Mario Bava, mais c’est de nouveau dans la forme particulière de l’œuvre que l’on diverge. Les archétypes sont gravés à même le nom des protagonistes et Ōbayashi s’amuse à les mettre dans des situations outrancières. Il emprunte le burlesque du cinéma muet, du spectaculaire Charlie Chaplin aux périlleuses cascades de Bustier Keaton. Les mangas influent également sur ses partis pris les plus loufoques, notamment lorsqu’il s’agit de repousser les assauts de rondins de bois maléfiques ou tout autre objet du décor.

Véritable pépite d’un genre nouveau, on prend un véritable plaisir à traverser House à toute allure. Ce premier long-métrage de cinéma pour Nobuhiko Ōbayashi est une réussite, qui hante le spectateur du premier au dernier plan. On s’y perd joyeusement dans cette fable survoltée, où le refrain mélancolique des compositeurs Asei Kobayashi et Mickie Yoshino nous restent en tête. Et autant dire que les yeux de Sam Raimi se sont forcément posés sur cette œuvre culte avant de concevoir son Evil Dead. De même on peut également y voir les stigmates du cinéma de Quentin Tarantino, Joe Dante, John Landis et plein d’autres cinéastes occidentaux. Ce trésor bien gardé partage dorénavant tous ses bienfaits, car son auteur est parvenu à vulgariser de manière visuelle comment vivre l’horreur. Il nous le démontre de façon ludique et hilarante, car toute sa mise en scène repose sur des paramètres optiques et auditifs, en nous arrachant la précieuse bouée qui nous raccroche à la réalité. C’est à se demander si l’on revient entièrement d’une telle expérience, mais dans tous les cas, on en garde un souvenir merveilleusement impérissable.

Bande-annonce : House

Fiche technique : House

Titre original : Hausu
Réalisation : Nobuhiko Ōbayashi
Scénario : Chiho Katsura, Chigumi Ōbayashi
Photographie : Yoshitaka Sakamoto
Montage : Nobuo Ogawa
Musique : Asei Kobayashi, Micky Yoshino
Production : Tōhō
Pays de production : Japon
Distribution France : Potemkine Films
Durée : 1h28
Genre : Fantastique, Epouvante-Horreur, Comédie
Date de sortie : 30 juillet 1977 (28 juin 2023 en France)

House : Aunty et ses drôles de dames
Note des lecteurs0 Note
4

« Une Cordée » : ascension au cœur des troupes de montagne

À travers l’album Une Cordée, Hervé Loiselet et Mauro Salvatori nous invitent à l’ascension des sommets de l’engagement et du courage, plongeant les lecteurs dans l’intimité des troupes de montagne. Une œuvre à la fois historique et humaine, ancrée dans la réalité des conflits contemporains.

Pour un panorama authentique et documenté des troupes de montagne, Hervé Loiselet et Mauro Salvatori nous convient à une incursion vertigineuse au cœur des récits de guerre avec leur album bien nommé Une Cordée. S’appuyant sur l’expertise d’un ancien officier de chasseurs alpins et les témoignages de soldats, cet album, tout en didactisme et en précision, dresse le portrait de ces combattants d’un genre particulier, courageux et solidaires.

L’histoire suit le parcours de Thomas, Élodie et Imad, trois jeunes qui s’engagent dans les troupes de montagne, et dont la vie va osciller entre aventures palpitantes, moments de doute et liens d’amitié indéfectibles. En explorant l’univers de ces guerriers de l’altitude, Une Cordée éclaire sur la réalité des terrains d’opérations les plus ardus, des montagnes afghanes aux reliefs de Centrafrique et du Mali. Les auteurs donnent à voir avec justesse la complexité des missions, les défis météorologiques et les douleurs suscitées par les pertes humaines. Ils reviennent aussi sur les liens entre Français et Américains.

Hervé Loiselet, depuis longtemps rompu à l’univers de la bande dessinée, use de son expérience pour créer une œuvre à la fois immersive et instructive. Le dessinateur italien Mauro Salvatori apporte quant à lui son talent pour donner vie aux paysages montagneux, aux visages vifs ou marqués des soldats, ainsi qu’aux réalités crues du combat. Qu’il s’agisse de faire face aux Talibans, de contrôler des milices hostiles ou de sécuriser de potentielles zones de transit, les soldats de montagne se tiennent prêts à intervenir, méticuleusement préparés, caractérisés par la bravoure et le professionnalisme.

Si les chasseurs alpins ont été créés à la fin du XIXe siècle, leur rôle, leur uniforme, leurs coutumes ont bien évolué. De la Grande Guerre à nos jours, ces soldats se sont forgés une histoire riche, entre exploits guerriers et résilience humaine. Une Cordée illustre avec brio cette mutation et perpétue le récit de ces combattants de l’extrême, notamment à travers un important dossier didactique glissé en fin d’album.

C’est une œuvre à la fois passionnante et édifiante que nous offrent ici les éditions Glénat. Une Cordée est un album de bande dessinée à mettre entre toutes les mains, pour mieux comprendre le monde militaire de ces troupes si particulières et rendre hommage à ces hommes et femmes qui ont fait le choix de la montagne comme alliée.

Une Cordée, Hervé Loiselet et Mauro Salvatori
Glénat, juin 2023, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Le second tome d’« Elias Ferguson » paraît aux éditions Glénat

Après un premier tome prometteur, Simon Second et Lender Shell poursuivent leur travail et donnent à la série Elias Ferguson un second tome solide.

« 1937, l’héritier » se déroulait dans le contexte explosif de la Seconde Guerre mondiale. Elias Ferguson, dans une épopée initiatrice, devait abandonner sa vie d’universitaire pour assumer la responsabilité d’une entreprise scientifique convoitée à la fois par les Américains et les Allemands. Le jeune homme entretenait des liens complexes avec son père, désormais disparu, et devait prendre sa relève et coordonner une équipe scientifique secrète composée d’ingénieurs, de chimistes et de physiciens œuvrant pour la préservation de l’humanité. C’est ainsi qu’il se retrouvait plongé au cœur de jeux d’influence diplomatiques et militaires, exposant sa vie ainsi que celle de ses proches à des menaces potentiellement mortelles.

La valeur de ce train sous-marin révolutionnaire dont on lui parle sans cesse justifie-t-elle vraiment tant d’attention ? Dans le deuxième tome d’Elias Ferguson, l’histoire continue avec Elias qui est désormais aux commandes de l’entreprise familiale et apparaît déterminé à l’idée de réaliser l’ambition de son père : créer le premier train sous-marin reliant les États-Unis à l’Europe. Malgré les menaces, les tentatives de déstabilisation et de sabotage, le jeune homme, parfois dépeint comme caractériel, reste résolu à mener à bien ce projet colossal.

Dans ce contexte, Elias accepte de transporter un scientifique allemand juif, Kurt Spire, vers les États-Unis à bord du Transatlantique. Kurt détient des informations qui pourraient bouleverser le monde alors que le nazisme gagne du terrain. L’odyssée sous-marine s’avère être une aventure pleine de péripéties, car les secrets de Kurt les mettent tous en danger pendant leur traversée. En ce sens, le récit de ce second tome se caractérise par une progression rapide des événements. En plus de devoir terminer le train sous-marin, la montée au pouvoir d’Hitler et la découverte des camps de concentration et de la persécution des Juifs par les nazis viennent renforcent la détermination d’Elias à mettre les bouchées doubles.

Probablement plus mature que le premier volet, avec des antagonistes plus marqués et des enjeux davantage palpables, cette suite agréable et aérée fait place à une tension permanente, de l’action et des cases de grande taille, dynamiques et bien dessinées. Tapissée de problématiques politiques, elle parvient tenir le lecteur en haleine, tout en consolidant la caractérisation d’Elias, obstiné et droit, malgré les nombreux obstacles qui se dressent sur sa route.

Elias Ferguson (T.02), Simon Second et Lender Shell
Glénat, juin 2023, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« Montgomery Clift, l’enfer du décor » : comment le comédien reflétait l’homme

Avec Montgomery Clift, l’enfer du décor, publié aux éditions LettMotif en version brochée, Sébastien Monod se penche sur l’un des acteurs majeurs de son temps, dont le parcours personnel, accidenté, a trouvé de nombreuses résonances dans une filmographie riche et sélective.

La persona de Montgomery Clift est double : s’il peut se poser en incarnation du mythe américain, il reste également, de manière paradoxale, son contre-exemple. Car si le comédien pouvait se prévaloir d’un charisme débordant, d’un talent indubitable, d’une beauté presque mystique et d’une gloire instantanée, il se caractérisait aussi par sa relative solitude, ses problèmes de santé (dysenterie), son alcoolisme, une douloureuse mise au ban familiale et une quête identitaire et sexuelle largement débattue depuis. Clift était un homme torturé, en décalage avec le monde qui l’entourait, un individu vulnérable, souvent en doute, pris dans les feux de la rampe, jusqu’à l’épuisement.

Né d’un père absent et d’une mère très exigeante, le jeune Montgomery suit une éducation pour le moins atypique. Sébastien Monod rappelle pêle-mêle sa scolarité à domicile, ses voyages initiatiques en Europe, mais aussi les objectifs élevés fixés par une figure maternelle dominante. Touche-à-tout, autodidacte, le futur comédien est vite attiré par les arts, et notamment ceux de la scène. À 14 ans, il fait ses débuts à Broadway dans la pièce Fly Away Home. Il ne tarde pas à enchaîner les rôles et à s’attirer les bonnes grâces de la critique, lucide quant à ses aptitudes scéniques.

Au cinéma, c’est Howard Hawks, dans Red River, qui lui met le pied à l’étrier. Montgomery Clift tourne ensuite avec Alfred Zinnemann, William Wyler, Alfred Hitchcock, Elia Kazan ou encore John Huston. Très vite, il porte une grande attention à l’écriture de ses rôles, retouche les scénarios et rencontre divers problèmes causés par la présence un peu trop visible de sa conseillère personnelle Mira Rostova. Le comédien, qui a partie liée avec l’Actors Studio et la Méthode de Lee Strasberg, choisit des rôles qui lui ressemblent, dans lesquels il peut fondre des parties de lui-même. Peu après ses débuts à Hollywood, la Paramount lui offre un contrat très favorable, avec des latitudes décisionnelles inespérées. Quelque chose est en marche, à n’en pas douter.

Un ouvrage multidimensionnel

Sortant du cadre conventionnel de la biographie, Sébastien Monod opère des va-et-vient systématiques entre la vie privée de Montgomery Clift et sa carrière cinématographique. S’il ne manque pas de narrer les étapes itinérantes d’une ascension fulgurante – il sera presque immédiatement considéré comme une grande star en devenir –, il analyse aussi la complexité de ses rôles, la manière dont il s’en empare et tout ce qui peut entourer sa personne (les ruptures familiales, l’homosexualité cachée, la dépendance à l’alcool, l’amitié fusionnelle avec Elizabeth Taylor, etc.) et son image (les photographies « commandées », le statut de sex-symbol, les rumeurs, etc.).

Certains des événements les plus marquants de sa filmographie se voient abondamment commentés : l’interprétation du père Logan dans La Loi du silence et la notion très hitchcockienne de culpabilité, manifeste et sous-jacente ; les ambiguïtés sexuelles du bien nommé Tant qu’il y aura des hommes, tellement raccord avec les orientations personnelles de Clift ; les nombreuses et plurielles métaphores fléchées de Soudain l’été dernier ; le rôle qui sera peut-être celui de la postérité avec Les Désaxés, qui regroupe deux acteurs tout en fêlures, Monroe et Clift, dans un film qui tend à mettre leur propre vie en perspective. En ligne de mire : toujours ces itérations dans lesquelles Sébastien Monod porte la plume, sans jamais oublier de verbaliser la sensibilité, l’exigence et les subtilités de Montgomery Clift.

Très documenté, passionnant de bout en bout, Montgomery Clift, l’enfer du décor se conclut avec les rendez-vous manqués du comédien, que l’on aurait pu retrouver dans des films tels que La Corde, Sur les quais ou Boulevard du crépuscule, avec une panoplie de propos rapportés, lui appartenant ou le concernant, mais aussi avec son héritage culturel, transmédiatique, allant de la bande dessinée (Fred Guardineer) à la musique (R.E.M. ou The Clash) en passant par le cinéma ou le théâtre (les exemples sont bien entendu légion).

Montgomery Clift, l’enfer du décor, Sébastien Monod
LettMotif, juin 2023, 400 pages (version brochée)

Note des lecteurs0 Note
4

Des images qui parlent – Repenser le droit

Que peut l’image au droit ? Cette question qui traverse l’ensemble de l’ouvrage de Serge Sur, professeur émérite de l’Université Panthéon-Assas et membre de l’Institut, la situe comme une problématique de représente apte à approfondir le sens de certaines œuvres populaires.

C’est en effet le corpus convoqué par Sur qui assure d’abord la singularité de son étude. Empruntant tantôt au cinéma-spectacle classique (Ouragan sur le Caine [Edward Dmytryk, 1954] ; Le Pont de la rivière Kwaï [David Lean, 1957]), au cinéma d’auteur contemporain (Rien sur Robert [Pascal Bonitzer, 1999] ; Ave, César ! [Joel et Ethan Coen, 2016] ; Ma Loute [Bruno Dumont, 2016]), aux grandes productions du patrimoine francophone (Plein Soleil [René Clément, 1960] ou aux titres moins connus de ses réalisateurs (Nada [Claude Chabrol, 1974]), Sur ne se prive pas de lorgner du côté de la bande dessinée (Tintin, Spirou, Lucky Luke) pour développer ses arguments.

Cet éclectisme permet à l’auteur de revenir sur ses problématiques en valorisant leur pluralité. Le droit international et social, entre exercice du pouvoir et lutte des classes, trouve dans les images des modalités d’expression dont l’ouvrage explicite parfaitement les enjeux. L’intérêt de l’argumentaire de Sur est de ne pas considérer le film comme une simple illustration mais bien comme un document historique témoignant d’un point de vue singulier. Ce sont donc bien les images qui parlent et à travers elles l’opinion d’époques dont Sur s’emploie à éclairer les concepts et les prolongements contemporains (la politique de Trump, la guerre en Ukraine).

Si l’on peut regretter que la mise en scène n’occupe qu’une place minoritaire dans les réflexions de l’auteur, il faut reconnaître la qualité de cette lecture transversale des scénarii envisagés. À partir des exemples concrets que constituent films et bandes dessinées, Sur en vient à interroger les rapports souvent poreux entre l’imaginaire et le réel. Sur ce point, le normatif est justement relativisé à la lumière des genres et registres qui déterminent les récits filmiques et graphiques étudiés.

De l’idéal collectif au règne de l’individuel, Sur décrypte les mythes du monde moderne à travers une rigueur scientifique qui se répercute sur l’étude même des films. Considéré comme des symptômes historiques et culturels, ces derniers apparaissent comme des réservoirs de signification que Sur cherche moins à épuiser qu’à traduire en termes objectifs. Cette objectivité assure la cohérence de l’ensemble et invite à relire les productions selon des catégories critiques différentes.

Une originalité certaine se déploie ainsi au sein du travail analytique proposé par l’auteur qui invite à se ressaisir de l’écart entre le pouvoir et le droit. Au creux des images, nous suggère Sur, les luttes du réel se décalquent à la manière de reflets plus ou moins fidèles. Comme une invite à repenser notre monde.

Des images qui parlent, Serge Sur
PUF, mai 2023, 240 pages.

« Filmer, juger » de Christian Delage

Cette nouvelle édition de l’ouvrage essentiel de Christian Delage, historien et réalisateur, professeur émérite à l’Université Paris 8, s’enrichit d’un chapitre supplémentaire consacré à la guerre en Ukraine et au rôle prépondérant joué par les images en mouvement dans la reconstitution et la prise en compte des crimes de guerre.

Cette actualité offre un nouvel éclairage à l’ensemble du propos de Delage qui perçoit à juste titre les procès de Nuremberg comme un événement matriciel dans l’usage du film comme preuve judiciaire. Que le président Zelensky se soit référé à de nombreuses reprises à ces procès pour faire valoir la nécessité d’organiser un tribunal où seraient jugées les exactions criminelles de l’armée russe valide l’hypothèse de l’historien et contribue à légitimer encore davantage ses analyses précédentes.

Si le chapitrage de l’ouvrage se focalise sur certains événements en particulier (la libération des camps, l’organisation des fameux procès, l’agression de Rodney King par la police de Los Angeles, l’assassinat de George Floyd, ou la découverte des charniers de Boutcha), c’est bien le film et sa place dans la production du récit historique qui se présente comme l’objet central de la réflexion de Delage. Des productions de propagande aux images amateurs capturées par des témoins présents sur les lieux de l’action en passant par les fictions faisant un usage direct ou indirect des archives, l’historien analyse avec une grande clarté les possibilités offertes et les limites imposées par l’image en mouvement dans l’appréhension de notre actualité et de notre passé.

Cette dernière remarque souligne l’un des enjeux majeurs de cette étude : distinguer les sphères du journalisme d’investigation et des sciences historiques. Car si le travail du premier prend de plus en plus d’importance dans la définition de l’image comme indice du réel, la tâche de l’historien est de conférer une objectivité à ces documents en les inscrivant dans un plus large processus d’écriture. C’est justement à cette tâche que s’emploie Delage. Le travail approfondi sur les archives (auquel font écho les annexes fournis de l’ouvrage : des illustrations à l’index des noms et des titres de films) lui permet d’élaborer son corpus en fonction de critères précis et d’élaborer un travail comparatif qui permet de mieux comprendre l’origine et les perspectives offertes par le film sur notre perception des événements.

Cette méthodologie d’historien s’enrichit par ailleurs d’une attention toute particulière au travail formel du film. Delage revient de façon très précise sur les mouvements de caméra, le montage, l’utilisation du son et le cadrage pour distinguer récurrences et différences et interpréter leurs intérêts respectifs dans le cadre d’un événement en particulier. Au-delà de ces seuls enjeux de production, l’historien s’attarde sur les conditions de diffusion et de réception de ces films. Les moyens de visionnage font ainsi écho aux conditions de production, s’alignant sur ces dernières ou produisant un effet inattendu qui doit nécessairement interpeller l’analyste. Le retour sur les nouvelles technologies mises à la disposition des enquêteurs (la « science forensique » permettant de composer un modèle 3D d’un objet ou d’un corps), des témoins et des historiens (les documents en libre accès sur Internet) enrichissent le propos et permettent à Delage d’interroger les potentiels risques de cette production et circulation massive des images. Cette nécessaire mise en garde n’empêche la constance du point de vue général de l’historien : « l’image, fixe ou animée, (…), publique ou privée » repose sur une « puissance véritative [qui] en fait un instrument majeur du questionnement problématique qui détermine le travail d’écriture de l’histoire et l’analyse des interactions sociales qu’elle enregistre et qu’elle nous donne à voir ».

À l’ère où la désinformation est utilisée comme un nouvel outil dans l’échiquier des conflits politiques et nationaux, la réflexion de Delage permet de rétablir le bien-fondé de l’emploi et de l’analyse de la représentation comme source et aboutissement d’une réflexion à la croisée de l’Histoire, de la sociologie et de la philosophie. Un droit de l’image en somme dont Delage défend et affirme la viabilité passée, présente et à venir.

Filmer, juger. De la Seconde Guerre mondiale à l’invasion de l’Ukraine, Christian Delage
Gallimard, mai 2023, 576 pages.

Alain Tanner. 50 ans de cinéma d’auteur

Disparu en septembre 2022, le réalisateur Alain Tanner fut aux côtés de Francis Reusser et Michel Soutter l’un des grands représentants du cinéma d’auteur helvétique. L’ouvrage d’Alain Boillat, professeur en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne rend honneur à la puissance poétique de cette œuvre encore trop peu commentée et permet de mieux comprendre la méthodologie d’un réalisateur réfractaire à toute orthodoxie cinématographique.

La première qualité de cette étude tient à sa clarté. Après un premier chapitre introductif, Boillat propose une analyse chronologique de l’œuvre de Tanner. Cette approche monographique s’attache à chaque film et permet ainsi de relever les différences essentielles qui structurent les productions du réalisateur tout en mettant en évidence le caractère unitaire qui se rattache à son œuvre. Par le biais d’encarts, l’auteur propose de revenir sur les collaborateurs de création du cinéaste (le chef-opérateur Renato Berta) mais également de recontextualiser ce tour d’horizon en abordant certains éléments structurels (l’Association suisse des réalisateurs de films cocrée par Tanner) et historiques (l’octroi de subsides et de primes à la qualité permis par la loi fédérale sur le cinéma) qui éclaire l’attachement et les actions de Tanner en faveur du cinéma suisse mais également les raisons de l’épanouissement de sa propre filmographie.

Au cœur de ce cheminement, le travail de l’écriture occupe une place centrale. Le troisième chapitre, qui aborde de front la question de la mise en scène et du caractère transgressif qui anime le tempérament stylistique de Tanner, met en évidence un paradoxe fécond : si le réalisateur a toujours situé le scénario comme un à-côté nécessaire, celui-ci prend la forme d’un motif quasi obsessionnel qui anime tout à la fois ses réflexions sur le cinéma mais le récit-même de ses films (ainsi de La Salamandre [1971]).

Cette attitude symptomatique de la tendance moderne qui traverse les cinématographies européennes des années 1960 et 1970 est justement commentée et mise en cause par Boillat. Son étude génétique reposant sur le recours à des documents de préproduction et de production permet de réévaluer certains propos du cinéaste tout en approfondissant le sens de ses mots (ainsi de Dans la ville blanche [1983] que Tanner avait expliqué avoir tourné de façon improvisé, au jour le jour). Ce travail d’archive permet de dresser le portrait d’un réalisateur qui sut s’adapter aux contingences d’un système (la nécessité de fournir synopsis et successions de séquences pour faire valider ses projets auprès de l’Office fédérale de la culture suisse) pour mieux affirmer son indépendance d’esprit et de ton.

Ce désir d’autonomie et cette volonté d’aller à contre-courant des conventions se retrouve à travers la représentation des genres et des espaces que Tanner s’emploie fréquemment à délocaliser pour mieux en comprendre le sens et en capturer les sensations. Les nombreuses illustrations (en noir et blanc et couleurs) soutiennent ainsi les arguments de Boillat dont les analyses précises et stimulantes affirment la singularité constante de Tanner. Cette originalité invite naturellement l’auteur à décrypter l’héritage complexe laissé par le réalisateur. Cette difficulté à identifier une descendance claire n’empêche la volonté de transmission qui, par le biais de rétrospectives et de restaurations numériques, permet de faire connaître cette œuvre à de nouvelles générations de spectateurs. Au sein de ce travail de reconnaissance, l’ouvrage de Boillat occupe donc une place de choix, offrant une vision à la fois large et précise d’une production dont on mesure aujourd’hui la pleine résonnance.   

Alain Tanner. 50 ans de cinéma d’auteur, Alain Boillat.
EPFL Press, mai 2023, 160 pages.

Ecocritiques – Penser l’image et son environnement

Depuis la fin des années 2010, la réflexion écocritique (initiée dès la fin des années 1970 et popularisée au début des années 1990 dans les pays anglo-saxons) a investi le champ des études cinématographiques francophones à travers la parution de différentes études et articles. Le présent ouvrage collectif dirigé par Gaspard Delon, Charlie Hewison et Aymeric Pantet, enseignants-chercheurs à l’Université Paris Cité, met en lumière la pluralité des approches et des sujets que convoque l’application de ces différentes théories aux images en mouvement.

C’est en effet d’abord l’éclectisme de ces différentes contributions qui frappe. L’étude des films à la lumière de l’écocritique brasse un large corpus de cinématographies différentes. Des vues des frères Lumière au cinéma japonais contemporain (entre prise de vue réelle et animation) en passant par le cinéma hongrois des années 1960 et les productions indépendantes ou les blockbusters nord-américains, les auteurs cherchent moins à appliquer sur leurs exemples des concepts préconçus qu’à comprendre comment les récits et les mises en scène mettent en relief certaines problématiques contemporaines. À la croisée du travail formel, de thématiques sociales et d’enjeux techniques particuliers, l’écocritique invite le cinéma à une autoréflexivité salutaire.

En se proposant de (re)définir « l’ontologie du cinéma à l’ère de la crise écologique », Teresa Castro ouvre ainsi la réflexion par un retour sur l’implication environnemental de la pellicule qui, au-delà de sa fonction d’imprimer le réel, pose une série d’interrogations écologiques qu’il s’agit de comprendre et de résoudre. Cette nécessité, Ysé Sorel Guérin la perçoit à l’œuvre au sein du Diable probablement (1977) de Robert Bresson et de Night Moves (2013) de Kelly Reichardt dont l’analyse révèle la présence d’une « écocritique de l’imagerie militante ».

Présent dans les thématiques, l’écocritique infuse également les modalités de réalisation des films et plus particulièrement les propriétés de l’espace cinématographique. Damien Marguet se propose ainsi de relire Les Sans-Espoir (Miklós Jancsó, 1965) et Damnation (Béla Tarr, 1985) à la lumière des concepts de la « dark ecology » développée par le philosophe Tomothy Morton. L’originalité des deux films trouve au sein de cette appréhension sensible des changements climatiques un moyen de s’enrichir de valeurs nouvelles qui insistent sur la nécessité de revoir les films du passé à la lumière d’un prisme différent.

À ces révisions du regard répond une volonté d’ouvrir la réflexion à des cinématographies et à des pratiques moins connues. Elio Della Noce se focalise ainsi sur certaines productions expérimentales et la façon dont celles-ci usent du végétal pour enrichir le médium filmique de nouvelles modalités de création. Cet intérêt pour le médium se prolonge à travers les mutations du dispositif cinématographique encouragées par l’écocritique. À travers un bel article, Patricia Limido développe la réflexion au champ de différents arts visuels qui, de l’image fixe à l’image en mouvement, bénéficient communément d’un renouvellement de l’expérience esthétique à travers l’exploitation artistique des notions d’immersion et du sensoriel. De critique, l’épistémologie écologique devient pleinement poétique comme le prouve Nathalie Mauffrey à travers l’exemple des Glaneurs et de la glaneuse (2000) d’Agnès Varda qui du grand écran aux installations muséales réévalue et reconsidère le geste porté vers la terre et les productions de cette dernière.

Entre pratiques concrètes et imaginaires, l’écocritique offre un vivier de pistes interprétatives et un réservoir de formes à même de comprendre autrement les arts de l’écran et ses interactions avec d’autres disciplines (la peinture, la musique). Si l’on regrette l’absence d’une bibliographie qui aurait permis de cartographier ce nouveau territoire théorique, la profusion de cet ouvrage collectif justifie pleinement l’enthousiasme suscité par l’introduction et l’épanouissement des problématiques de l’écocritique dans le domaine des représentations audio-visuelles.

Ecocritiques. Cinéma, audiovisuel, arts, Gaspard Delon, Charlie Hewison, Aymeric Pantet
Hermann, mai 2023, 228 pages.

 

 

La mer à boire… trop salée

0

Un homme désigné par la lettre B arrive par le train à Bruxelles. À l’hôtel Métropole (5 étoiles), il demande après A qui devrait l’attendre. Il s’agit d’une jeune femme qui arrive peu après et le cherche à son tour.

Les premières planches amènent beaucoup d’observations étonnantes et autant de questions. La façon dont B se comporte laisse à penser que l’album serait une suite d’un ou plusieurs autres. A priori, il n’en est rien. En fait, on sent que l’auteur cherche à s’affranchir de cette idée de début et de fin. Confirmation avec ce qu’on observe plus loin : les indications éditoriales plusieurs planches avant celle clôturant l’album. Un procédé déjà utilisé par Marc-Antoine Mathieu pour Le Décalage, sixième album de sa série des Aventures de Julius-Corentin Acquefacques. Mais chez Marc-Antoine Mathieu, le procédé relevait d’une logique aussi délirante que cohérente. Ici, on reste perplexe, même si on devine les intentions. Parmi les détails qui frappent d’emblée, on comprend que si B arrive à Bruxelles, cette ville n’est pas la capitale de la Belgique. On aurait pu s’en douter dès la première planche (collée à la couverture), avec une vue du train en pleine montagne qui ne correspond pas au plat pays. En fait, B évolue en Amérique et il observe un Indien sur le quai de la gare. Il a ensuite un échange avec un ermite nommé Daniel, qui semble le connaître (il l‘appelle Espoir-du-soir), alors qu’il grimpe en dehors de la ville, vers l’hôtel Métropole. L’ermite l’incite à se méfier de sa tendance au sentimentalisme. Évidemment, il n’en fera qu’à sa tête et fonce tête baissée vers son rendez-vous…

Amour, BD et cinéma

Le scénario laisse rêveur, ce qui est certainement voulu puisque Blutch joue avec l’onirisme tout au long de l’album. Il laisse entendre qu’il faut se méfier de la réalité et il joue avec tout ce qu’il peut comme clichés. Ainsi, B est un homme déjà mûr avec le crâne dégarni (façon autoportrait), détail qui ne se voit qu’occasionnellement, puisqu’il arbore un chapeau genre Stetson. Quant à A, malgré son surnom d’Incartade (en référence à un slogan pour parfum : « La femme est un caprice. Incartade est son parfum »), c’est une jeune femme au look très androgyne, quasiment sans rondeurs et un visage pouvant passer pour celui d’un garçon, surtout avec ses cheveux courts. On notera au passage que le cinéma est la cible privilégiée des publicitaires élaborant des clips pour parfums. Ces observations ne sont qu’un aperçu de ce que le dessinateur s’amuse à détourner. Ajoutons qu’une partie de l’album pourrait justifier qu’il fasse partie de la série BD-cul, avec A dans des situations très scabreuses où elle joue les ingénues.

L’aventure de l’amour

Reconnaissons que certains aspects de l’album font mouche, mais seulement sur des détails. L’ensemble manque terriblement de cohérence, ce que l’auteur assume puisque l’album joue avec l’onirisme, mêlant réalité des personnages avec situations imaginaires ou fantasmées. Mais à force d’enchainer des situations surréalistes, le dessinateur-scénariste finit par décourager toute lecture cohérente. Cela part dans tous les sens et Blutch a beau jouer avec le fait que dans un rêve tout est possible (comme tout amour relève d’une alchimie étrange) et s’enchaîne selon une logique propre au subconscient. Faute de la connaissance de son subconscient, Blutch nous perd au fil des planches. D’autre part, le dessin dans l’ensemble est assez décevant, nettement moins séduisant que celui de la couverture qui retient l’attention par une foule de détails. On pourra toujours dire que l’amour est une aventure en soi qui s’avère généralement une idée qui peut virer à l’obsession et aussi que les deux partenaires en ont chacun une vision personnelle, chacun avec ses références, son vécu, etc. Une histoire où chacun se fait son cinéma, d’où cette interaction avec des scènes qui pourraient sortir d’un film, le western en étant un genre particulièrement représentatif. On peut également faire une lecture symbolique de l’histoire, en considérant que l’amour en est le fil directeur – un fil que Blutch dessine effectivement – et qu’à partir de sentiments même forts, la vie fait que ses protagonistes sont sans cesse confrontés à des imprévus.

C’est pas la mer à boire

Bref, un album qui présente un certain intérêt en lecture approfondie, mais qui se lit sans doute trop vite pour qu’on s’y attache particulièrement. Comme un rêve, on peut l’oublier aussi vite qu’on l’a parcouru. La faute à un dessin pas assez soigné avec trop peu de cases marquantes (malgré la belle taille de certaines), des couleurs relativement pâles et un scénario qui s’éparpille. Quant à l’histoire d’amour, elle ne sert que de prétexte et n’est pas approfondie. Enfin, la présentation des informations éditoriales un peu avant la fin de l’album ne sert qu’à marquer le moment où les tourtereaux se demandent quelle est la part du rêve dans leur histoire. Et si, par moments, l’album rappelle la manière de Fred, c’est en moins bien.

La mer à boire, Blutch
Éditions 2024, novembre 2022
Note des lecteurs0 Note
3

Indiana Jones et le Cadran de la destiné, chapeau bas Mr Ford !

Harrison Ford, on ne peut pas lui retirer un talent rare : sa capacité à revenir conclure ses rôles au cinéma pour un résultat souvent efficace. Qu’on le déteste ou non, Star Wars : Le Réveil de la Force offrait une belle fin au personnage d’Han Solo (enfin, d’un certain point de vue…) et le chef-d’œuvre Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve permettait un retour plus que triomphal à Rick Deckard. Aujourd’hui, du haut de ses 80 ans, c’est le chapeau du plus célèbre archéologue que l’acteur décide d’enfiler, une dernière fois. Le résultat vaut le détour, à défaut de convaincre complètement.

I have a bad feeling about this

Vous le savez, il existe une belle malédiction qui plane sur les suites de films à succès, longtemps après les opus originaux. Les exemples de naufrages artistiques et financiers ne manquent pas. Indiana Jones et le Royaume du Crâne de cristal, quatrième opus de la saga en a même fait l’expérience, dix-neuf ans après La Dernière CroisadeBoudé par une partie des fans et de la presse, le film de Steven Spielberg avait déçu et c’est avec cet opus controversé que semblait s’achever la saga. Aujourd’hui, quinze ans plus tard, James Mangold ressort notre archéologue du placard pour une ultime aventure. Et, aux vues des dernières productions du Monsieur (le brillant Mans 66 et l’exceptionnel Logan), on s’est dit… Pourquoi pas ? Malheureusement, disons le d’emblée, le génie de Mangold déployé dans ses dernières productions peine à se dévoiler ici. Indiana Jones et le Cadran de la destinée se préoccupe surtout de respecter l’ADN de la saga et d’offrir un très sympathique divertissement. À cela, il réussit son pari. Très proche des films d’aventures acclamés dans les années 80/90, cette (vraie) dernière croisade offre un retour aux sources empli de nostalgie, retrouvant des codes cinématographiques presque désuets en 2023.

Le film débute en pleine Seconde Guerre mondiale avec un Indy rajeuni numériquement pour un résultat très honnête. D’une bonne vingtaine de minutes, cette introduction prend le temps d’introduire le méchant et le MacGuffin (l’objet à récupérer tout au long de l’aventure) avant de reprendre place en 1969.  Indiana Jones est proche de la retraite et semble bien malheureux.  Désormais âgé de 70 ans, c’est dans un tout nouveau contexte que nous retrouvons l’archéologue chapeauté par George Lucas et Spielberg en 1891. L’arrivée de sa filleule, Elena (Phoebe Waller-Bridge), va lui permettre de revêtir sa tenue une dernière fois, dans une chasse au trésor aux quatre coins du monde, le tout en échappant à un ancien nazi, incarné par Mads Mikkelsen. Hé, si ça c’est pas un pitch des années 80 ! Le résultat est sympathique et parfaitement respectueux de ce qu’est Indiana Jones, à quelques détails près.

Sa place n’est pas dans un musée !

Si tout se suit avec plaisir, on regrette l’absence de quelques gros éléments de la saga, comme la présence de serpents ou encore ce combat entre Indy et le sous-fifre du grand méchant.  Les éléments les plus fâcheux restent les facilités scénaristiques, parfois difficiles à avaler et qui n’aident pas un scénario cousu de fil blanc. Si le personnage de Voller (Mads Mikkelson) est plutôt dans la veine des anciens antagonistes de la saga sur le fond, son traitement et ceux de ses alliés restent vraiment décevants, particulièrement sur le climax. D’ailleurs, le dernier acte en surprendra plus d’un et il est regrettable que Mangold et les scénaristes n’aient pas décidé d’exploiter pleinement ce nouveau potentiel. Malgré tout, on sent une réelle volonté de bien faire et d’honorer cet aventurier légendaire, que ce soit dans l’écriture ou dans la réalisation.

Car oui, Mangold n’est pas un Yes Man ou un réalisateur du dimanche comme Disney les aime bien depuis quelques années. Non, contrairement à la saga Jurassic Park, Spielberg a laissé son bébé à un homme talentueux. Tout ce que vous avez aimé dans les premiers films, vous le retrouverez ici, avec une fidélité qui en fera sourire plus d’un. Visuellement chiadé, assez drôle et empli d’un véritable sens du spectaculaire, le long métrage assure le spectacle, malgré sa durée inutilement étendue. Si les 2h30 passent assez vite, difficile de ne pas remarquer les quelques ventres mous après la quatrième course-poursuite. Ce que l’on aime aussi et surtout, c’est tout simplement le respect des auteurs pour le vieillissement du personnage et de son interprète. On craignait des cascades à l’ancienne ou la présence abondante d’effets numériques destinés à cacher l’âge d’Harrison Ford, il n’en est rien. Oui, Indy est désormais vieux et cette aventure le sait. À une époque ou les studios (surtout Disney) sont prêts à tout pour garder la jeunesse éternelle de leurs stars, on ne peut qu’apprécier. Alors, oui, on était en droit d’attendre un chef-d’oeuvre après Logan et Le mans 66. Oui, avec le passif de Mangold et celui d’Indiana Jones, ce cinquième opus peut ressembler à une très légère déception pour ceux qui auraient mis la barre trop haute. Mais, honnêtement, ça fait combien de temps que nous n’avions pas eu un film familial de cette trempe ?

Bande-annonce : Indiana Jones et le Cadran de la destiné

Fiche Technique : Indiana Jones et le Cadran de la destiné

Réalisation : James Mangold
Scénario : Jez Butterworth, John-Henry Butterworth, David Koepp, James Mangold d’après : les personnages de : Philip Kaufman, George Lucas
Interprétation : Harrison Ford (Indiana Jones), Phoebe Waller-Bridge (Helena Shaw), Mads Mikkelsen (Jürgen Voller), Antonio Banderas (Renaldo), John Rhys-Davies (Sallah), Karen Allen (Marion), Tobie Jones (Basil Shaw)…
Musique : John Williams
Producteur(s) : Kathleen Kennedy, Frank Marshall, Simon Emanuel, Steven Spielberg, George Lucas
Production : Walt Disney Pictures, Lucasfilms Ltd.
Distributeur : The Walt Disney Company France
Date de sortie : 28 juin 2023
Durée : 2h34

Note des lecteurs0 Note

3.5

Elle s’appelle Barbara : la fiancée du djihadiste

Avec Elle s’appelle Barbara, Sérgio Tréfaut signe un septième long-métrage saisissant, en accompagnant son héroïne en Irak, dans un camp de prisonniers djihadistes.

On ne risquera pas d’accuser Sérgio Tréfaut d’avoir coulé tous ses films dans le même moule. Croyant reconnaître son nom, on hésite à l’identifier comme étant le réalisateur du fascinant Paraíso (2022), documentaire consacré à de vieux habitants de Rio de Janeiro prenant plaisir à se retrouver dans les jardins de l’ancien palais présidentiel pour y faire résonner leurs chants favoris. Et pourtant, si ! Ce natif de Saõ Paulo, le 23 février 1965, d’un père brésilien et d’une mère française, longtemps exilé en France puis au Portugal, ne craint visiblement pas les grands écarts, aussi bien géographiques que thématiques. Par le biais d’une fiction, il se penche sur le cas de ces épouses et compagnes de djihadistes, souvent mères de leurs enfants, et les ayant suivis en Irak, lorsqu’ils rejoignaient les rangs de Daech. Lorsque l’Etat islamique est défait au Moyen-Orient à partir de 2017 et ses combattants bien souvent exécutés, qu’advient-il des femmes qui restent, derrière eux, sur ces territoires d’exil guerrier ?

Souvent cadrée de très près par João Ribeiro à l’image, presque comme si la caméra avait elle-même son champ de vision limité par un niqab, apparaît ainsi Barbara, incarnée par une Joana Bernardo qui semble avoir communiqué à l’ensemble du film la nuance très pâle de ses yeux bleus, soulignée par le noir du tissu dans lequel elle se drape, comme toutes ses semblables. Car si le film impressionne par son suivi du parcours de cette héroïne d’origine portugaise (dans le camp des prisonnières, puis assistant à l’exécution de son époux, puis transportée, par le biais d’un long transfert, vers le lieu de son propre procès), il saisit encore davantage par ses vues d’ensemble sur des paysages, surtout urbains, que l’on n’imaginerait pas : amas de ruines sillonnées de rues, fleuve glissant imperturbablement à travers une ville sinistrée et véritablement retournée à la poussière, enfant montrant fièrement l’un de ces tas : « Tu vois ce bâtiment ? C’est mon père qui l’a détruit ! ». Gloire de la destruction, règne de la désolation, tout de gris, ocre et bleu très pâle, vie qui n’est plus que survie, c’est cela que peint Sérgio Tréfaut, d’une façon tellement prégnante qu’elle en est presque insoutenable. Sans parler des silhouettes noires se déplaçant souvent en groupe, et auxquelles on n’aurait pas l’idée de donner le nom de femmes.

Si le réalisateur, également au scénario, ménage un entretien développé et très touchant entre Barbara et son père (Hugo Bentes), il livre ici un long-métrage aux antipodes de l’hédonisme langoureux et résistant à l’âge qui animait sa réalisation précédente.

Bande-annonce : Elle s’appelle Barbara

https://www.youtube.com/watch?v=D9ZCUSlEBxM

Fiche Technique : Elle s’appelle Barbara

Titre original A Noiva
Réalisateur : Sérgio Tréfaut
Par Sérgio Tréfaut
Avec Joana Bernardo, Hugo Bentes, Lola Dueñas…
28 juin 2023 en salle / 1h 21min / Drame
Distributeur : Alfama Films

Synopsis du film : Barbara, une jeune femme, a suivi en Irak son époux qui est devenu un combattant de Daech. Trois ans plus tard, sa vie a radicalement changé et elle vit maintenant dans un camp de prisonniers djihadistes. Elle est déjà mère de deux enfants et en attend un troisième. Après l’exécution de son mari, Barbara sera bientôt jugée par les tribunaux du pays. Que reste-t-il d’elle après avoir vécu la guerre et l’embrigadement ?

Note des lecteurs0 Note

3.5

Les Tournesols sauvages : une « éducation sentimentale », contemporaine et au féminin

Jaime Rosales, dont Les Tournesols sauvages est le septième long-métrage, examine les trois liens amoureux qui permettront à une jeune femme moderne de faire son « éducation sentimentale » et d’apprendre à trouver le délicat point d’équilibre de son bonheur.

Ils se multiplient, ces temps-ci, les réalisateurs hommes qui se penchent avec une réelle bienveillance et un réel désir de compréhension sur les vents qui régissent les destins et les choix d’héroïnes féminines lancées dans la quête du bonheur et de son accomplissement. Que l’on songe, également en Espagne, à Jonás Trueba, avec Eva en août (1 août 2019), ou bien, plus récemment, dans le contexte libanais, à Carlos Chahine et La Nuit du verre d’eau, sorti le 14 juin 2023

Ici, Julia, incarnée par la lumineuse Anna Castillo, que l’on avait eu le plaisir de découvrir dans Viaje (2018), de Celia Rico Clavellino, est une jeune femme moderne, indépendante, déjà mère de deux enfants qu’elle élève seule, sans pour autant renoncer à une vie amoureuse. Non pas « cœur d’artichaut », selon l’amusante expression française, mais tête tournesol, comme le montre l’affiche, c’est-à-dire orientant et organisant sa vie selon les désirs de l’homme qu’elle s’est choisi pour soleil.
« Une femme sous influence », en quelque sorte. Mais Jaime Rosales (2 janvier 1970, Barcelone -), également au scénario, où Bárbara Díez le seconde, relativise d’emblée cette « servitude volontaire » en la chapitrant : trois prénoms masculins vont successivement scander le film, annonçant simultanément un règne et son caractère transitoire. Trois chapitres, comme autant de vies, autant d’impasses ou de chances explorées.

Le premier, ancré à Barcelone et titré « Oscar », est placé sous le signe d’un homme séduisant mais habité par une violence qui ne demande qu’à exploser. Le magnétique Oriol Pia lui prête sa personne tout entière, entre charme et déraison. Lui succède « Marcos » (Ouim Avila), le père des deux enfants, qui entraîne cette fois la ductile Julia jusqu’à Melilla, enclave espagnole au nord du Maroc. Militaire, il exerce ses responsabilités dans ce métier avec sans doute plus de rigueur que dans celui de père. Il faudra attendre « Alex » (Luis Marquès), avec retour à Barcelone, pour que la relation, instruite par les précédents échecs, puisse s’approfondir et ne pas sombrer aux premiers écueils rencontrés.

Trois liens, trois climats, saisis avec sensibilité par la caméra d’Hélène Louvart, qui passe du clinquant attaché au premier lien, avec des couleurs vives, très espagnoles, à une palette bien plus douce et mesurée pour la dernière relation, bien plus posée jusque dans son chromatisme, en ayant transité par les ocres de la destination la plus lointaine.

Jaime Rosales explique avoir souhaité brosser un « portrait de femme », en même temps que celui de « trois typologies de masculinité ». A l’heure du post Me Too, et alors qu’un certain féminisme va jusqu’à prôner l’abstinence comme voie suprême vers la libération, il est bienfaisant de voir admise l’importance du lien jusque dans la part de dépendance que celui-ci peut générer, mais pour mieux aboutir à la liberté ultime qui consiste à s’être trouvé. Autre richesse du film : loin d’en rester au constat désespérant, imposé par les premiers liens, selon lequel aimer ne suffit pas pour qu’un amour survive, Jaime Rosales ménage une voie d’espoir, en créant une héroïne qui sait tirer profit de son expérience et apprendre des liens successifs qu’elle connaît pour faire de son existence une véritable « éducation sentimentale », moderne et au féminin, permettant ainsi au bonheur de trouver son point d’équilibre. Comme un cheminement vers la découverte des « liens qui libèrent »…

Synopsis du film : À Barcelone, Julia, 22 ans, élevant seule ses deux enfants, rêve de liberté et d’émancipation. Comme un tournesol suivant sans relâche la lumière, elle part chercher le soleil sous d’autres horizons. Lorsque le hasard remet sur son chemin deux hommes qu’elle a connus par le passé, la voilà confrontée à des émotions contraires.

Bande-annonce : Les Tournesols sauvages

Fiche technique : Les Tournesols sauvages

Titre original : Girasoles silvestres
Réalisatrice : Jaime Rosales
Par Jaime Rosales, Bárbara Díez
Avec Anna Castillo, Oriol Pla, Quim Ávila..
2 août 2023 en salle / 1h 47min / Drame
Distributeur : Condor Distribution

Note des lecteurs0 Note

4