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« Le Monde de Charline » : classe verte, tempêtes intérieures et doudou en cavale

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Entre les chutes spectaculaires, les peurs nocturnes et des stratégies d’enfants dignes d’un conseil de guerre miniature, ce troisième tome du Monde de Charline transforme une banale classe verte en odyssée haute en couleur. Sous ses airs de comédie cartoonesque, l’album de Raoul Paoli raconte l’enfance telle qu’elle se vit : excessive, drôle, fragile et furieusement sincère.

À première vue, Raoul Paoli semble jouer la carte du gag immédiat : grimaces, roulades improbables, postures outrées, cris… Chaque planche fonctionne comme une petite machine à produire du burlesque : chutes en série, panneaux contre-productifs, disputes qui dégénèrent et autres catastrophes à hauteur d’enfant.

Mais il n’est pas impossible que cette mécanique comique serve un propos plus fin. Comment trouver sa place dans le groupe ? Comment survivre aux moqueries ? Comment apprivoiser la peur du noir ? Comment rester brave quand on a surtout envie de pleurer ?

Heureusement, il y a Bubble, ce compagnon discret mais central, autour duquel gravite une bonne partie de l’album. L’animal de compagnie est le symptôme visible d’un besoin d’assurance. Charline ne pouvait décemment pas quitter le foyer sans emporter de quoi le lui rappeler.

La galerie d’adultes, elle, supporte également son lot d’absurdités : là, c’est maman qui vérifie la pression des pneus et les freins du car avant le départ de Charline ; ici, c’est l’institutrice qui est forcée d’accueillir dans son lit des enfants apeurés par l’orage.

Autre réussite : la façon dont l’album observe les micro-dynamiques sociales. Rivalités filles/garçons, chefs autoproclamés, humiliations ordinaires, alliances de circonstance… Tout se joue à coups de regards, de petites phrases assassines et de bravades théâtrales. Les classes vertes, c’est une forme d’apprentissage, parfois dans l’adversité.

Il y a aussi cette idée très juste : pour un enfant, chaque événement se vit à une hauteur parfois oubliée. Se perdre cinq minutes, dessiner ses parents éloignés, faire face aux peurs nocturnes… Raoul Paoli en rend compte avec justesse. Mais son dessin cartoonesque ne s’exprime jamais mieux que dans les compétitions et fanfaronnades de ces petites têtes blondes : les garçons sont ainsi manipulés pour faire le ménage ou sortir ridiculement déguisés.  

Le Monde de Charline est une chronique tendre de ces jeunes années turbulentes et formatrices. Une lecture légère, distrayante et efficace.

Le Monde de Charline (tome 3), Raoul Paoli
Bamboo, janvier 2026, 48 pages

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Stand By Me : l’été 59 des outsiders du rêve américain

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Monument du cinéma américain de 1986, Stand By Me de Rob Reiner (réalisateur de Misery) fait partie de ces métrages rares qui n’ont cessé de briller par éclats au fil des décennies, des événements et des générations. Plus encore, la disparition tragique et soudaine de River Phoenix en 1993, puis celle de Reiner, assassiné fin 2025, chargent aujourd’hui le film d’une mélancolie presque spectrale.

Pour son 40ᵉ anniversaire, Splendor Films ressort en salles ce classique fondateur. Il constitue une pierre angulaire d’un imaginaire de l’adolescence américaine, tenue à distance par une nostalgie (déjà) inquiète. Ainsi, du Mud de Jeff Nichols aux Ça de l’Argentin Muschietti, jusqu’à Stranger Things des frères Duffer, Stand By Me continue de résonner par échos. Une empreinte rémanente d’une œuvre devenue pionnière de la culture populaire contemporaine. Retour sur un grand film sur l’enfance, adapté de Stephen King, chaudement naturaliste et éminemment politique.

Synopsis : Dans une petite ville de l’Oregon, durant l’été 1959, un groupe d’amis — Gordie (Wil Wheaton), Chris (River Phoenix), Teddy (Corey Feldman) et Vern (Jerry O’Connell) — part à la recherche du corps d’un adolescent disparu. Déterminés à devenir à tout prix des héros aux yeux de leur ville, ils se lancent alors dans une expédition inoubliable de deux jours qui se transforme en une véritable odyssée vers la découverte de soi.

L’enfance au bord du monde

Ce n’est un secret pour personne, Stand By Me s’inscrit pleinement dans cet Hollywood bariolé, espiègle et aventurier des eighties. Un cinéma épris de récits nostalgiques d’une Amérique en mutation dont on retient surtout l’imaginaire de Spielberg, de E.T l’extra-terrestre aux Goonies. Bijou éternel de camaraderie au milieu d’un grand voyage initiatique, cet énorme succès domestique demeure visionnaire et incontournable pour son traitement du passage à l’âge adulte, sa capture des blessures émotionnelles et ses adieux à l’enfance. Toutefois, au-delà de cette épopée attendrissante portée par de jeunes adolescents en quête de vérité et de sensations, Stand By Me s’est ultimement imposé en tant qu’œuvre politique.

En réalité, Rob Reiner donne un visage et une voix à ces jeunes Américains laissés-pour-compte. Le film se fait le témoignage d’un des enfants devenu écrivain en 1986, à la manière d’un Stephen King ouvrant le métrage. Des décennies avant que la nostalgie des années 80 ne devienne un terrain de jeu contemporain — Stranger Things en tête —, Stand By Me déployait déjà une évanescence des fifties. Il y révèle une jeunesse innocente et délaissée, prise dans les fissures d’une Amérique rurale secouée par les bouleversements socio-économiques.

À la lisière des sublimes paysages orangés de l’Oregon, Gordie adulte, incarné par Richard Dreyfuss, se replonge dans ses souvenirs en voyant une brève morbide et deux garçons à vélo. Le film s’ouvre sur la réplique culte : « J’allais sur mes treize ans la première fois que j’ai vu un mort. » Et si la bande originale puise dans des classiques intemporels — de Ben E. King à Buddy Holly, en passant par Jerry Lee Lewis —, l’ouverture du film est pourtant contrebalancée par la musique insaisissable et feutrée du compositeur Jack Nitzsche.

Les oubliés des fifties

La résonance contemporaine et naturaliste de Stand By Me, renforcée par les qualités organiques de sa pellicule (fidèlement préservées dans une remastérisation d’orfèvre), n’a jamais été aussi belle. Elle éclaire les inégalités et les marges, à rebours d’un fantasme persistant d’un passé idéalisé du rêve américain. De fait, le film s’inscrit à contre-courant des récits enjolivés et naïfs, faisant corps avec un territoire américain laissé dans l’angle mort du progrès. À cet égard, Rob Reiner restera un défenseur résolu des minorités oubliées, régulièrement pris pour cible par les réactionnaires jusque dans la trivialité des railleries de Donald Trump à l’annonce de sa mort.

Car Stand By Me, malgré sa légèreté apparente et son humour éloquent, s’inscrit moins dans la nostalgie muséale d’American Graffiti que dans la veine plus rugueuse d’Outsiders. Cette autre Amérique mise en scène par Francis Ford Coppola est aussi au centre de Stand By Me : des États-Unis âpres et injustes, où une jeunesse est aussi sacrifiée. La traversée de la voie ferrée, motif central du film, cristallise ici cette idée implacable et puissante. En effet, la prospérité s’installe sans ces quatre enfants, menant autant à la mort qu’à l’émancipation. Et derrière cette quête macabre, ce sont avant tout des enfances déjà brisées que Reiner fige au cours d’un été, marquées par la violence familiale, l’abandon et le deuil — autant de stigmates souterrains d’un modèle américain fracturé.

Bande-annonce – Stand By Me

Fiche Technique : Stand By Me

Réalisation : Rob Reiner
Scénario : Raynold Gideon et Bruce A. Evans, d’après la nouvelle Le Corps de Stephen King
Production : Rob Reiner et Stuart Cornfeld
Musique originale : Jack Nitzsche
Distribution : Splendor Films
États-Unis – 1986 – 89 min
Avec Wil Wheaton, River Phoenix, Corey Feldman et Jerry O’Connell
Reprise le 11 février 2026

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4.5

Urchin : le paumé de la terre

Fils spirituel du Naked de Mike Leigh, cousin d’âme de Lynne Ramsay et Andrea Arnold, Harris Dickinson signe avec Urchin un premier film aussi hérissé que son titre. L’oursin, le gamin des rues, l’ébouriffé : son héros porte tous ces noms, et refuse obstinément de se laisser polir. Porté par un Frank Dillane intense (prix d’interprétation à Cannes), ce récit à rebrousse-poil plonge dans les marges londoniennes avec une rudesse électrique et une empathie viscérale. Sans misérabilisme, sans rédemption facile, Dickinson capte l’entropie d’un homme qui ne peut pas — ne veut pas — devenir un produit du Capital. Une claque non formatée, tendue comme un dégoût de nos sociétés sans âme.

Entre Mike Leigh (surtout Naked pour son personnage de clochard) Lynne Ramsay et Andrea Arnold, Harris Dickinson signe avec Urchin un premier film fiévreux, tendu, d’une rudesse électrique, mais jamais dénué de tendresse. Acteur-cinéaste, Dickinson embrasse ici la sémantique de son titre. Urchin, en anglais, c’est à la fois l’oursin, l’ébouriffé et le gamin des rues.

Un film à rebrousse-poil, un personnage pas facile

Son film est à cette image : un objet non formaté, à la durée atypique (enfin un film d’1h39), qui déconcerte, pique, va résolument à rebrousse-poil des récits lisses et misérabilistes. En son centre, un personnage corrosif, incarné par l’intense Frank Dillane (prix d’interprétation à Cannes dans la catégorie Un certain regard 2025) tour à tour électrique et vidé.

Dès la première scène, Mike est un déchet à même le bitume, hirsute, en manque, en cavale permanente après de l’argent, de l’alcool, de la drogue, un peu de répit. Rien que le choix de ce personnage est audacieux et subversif. Le scénario lui donne de quoi être aidé, supporté, réparé : il va rencontrer les bonnes personnes et pourtant le personnage demeure rétif à tout polissage, inapte à toute forme de vie stable et équilibrée.

Ultra-réalisme empathique : porter le point de vue de la rédemption dans un monde faux

La caméra, nerveuse, lui colle au visage et cheveux, épouse sa survie au jour le jour. On pense aux premières saisons de Top Boy, cette plongée magistrale dans les marges londoniennes portée par des rappers devenus acteurs. Même ultra-réalisme, même empathie viscérale, même avancée vers les failles et déséquilibres déterminés socialement, même noirceur nimbée, ouverte. Dickinson capte la débrouille, les hébergements d’urgence, les rendez-vous avec l’assistante sociale ou la contrôleuse judiciaire, les dialogues de justice restaurative, les petits boulots, les amours précaires, les amitiés possibles. Ces scènes saisissent quelque chose de très juste d’une rédemption et relation possibles. Mais la détermination du personnage à ne pas pouvoir être un produit du Capital emporte tout ; sa force noire à agir contre lui-même, à refuser de faire le minimum, cette entropie creuse, happe le spectateur et est le vrai sujet du film.

La vie qui se barre

Mais là où d’autres cinéastes offriraient une trajectoire, Dickinson installe un vertige. Mike trouve un job dans un restaurant miteux certes. Il pourrait s’en sortir. Il suffirait de cuire le poulet, de ne pas servir les frites froides. L’élémentaire. Pourtant, il refuse. Non par paresse, non par autosabotage romantique. Mais parce que devenir un produit du Capital, fût-ce un petit produit docile et ponctuel, lui est physiologiquement impossible. Sa force détestable et troublante, c’est de lutter contre lui-même.

Mike ne parvient pas à s’accrocher. Peut-être parce que personne, au fond, ne croit vraiment qu’il le peut. Urchin capture cette mécanique de l’abandon avec une justesse déchirante : l’impossible réparation, la vie qui fuit là où elle devrait simplement tenir.

Une scène, magnifique, condense tout le film. Mike assiste à une performance expressionniste — une danseuse contorsionne son corps pour figurer l’aliénation néolibérale, le système défiguré. Dickinson filme la gêne, l’incompréhension presque physique de son personnage. Mike ne voit pas le sens de ce qui lui est montré. Il est trop dedans. Il est le système qui souffre, pas son spectateur.

Poinçonner l’âme, oser l’antipathie 

Reste que Urchin, malgré quelques enluminures surnaturelles et torsions expérimentales superflues, fait ce que trop peu de films osent : il tranche, il pousse au bout, il dit ce que le réel nous coûte. Sans misérabilisme, sans lissage. Avec grâce et maladresse mêlées. Un objet non formaté — 1h39, une durée qui respire — qui ne répare pas son personnage, qui le regarde se bagarrer avec les autres, le système et lui-même, mais surtout un film qui accepte un anti-héros dégouté.

Dickinson, en une seule œuvre, s’inscrit dans une lignée exigeante. Et signe un premier film qui a déjà la rage des films qui franchissent un inacceptable.

Urchin – bande-annonce

Urchin – fiche technique

Réalisation : Harris Dickinson
Scénario : Harris Dickinson
Interprètes : Frank Dillane, Megan Northam, Karyna Khymchuk, Shonagh Marie, Amr Waked
Photographie : Josée Deshaies
Directrice de production : Anna Rhodes
Costumes : Cobbie Yates
Maquillage et coiffure : Lisa Mustafa
Montage : Rafael Torres Calderón
Musique : Alan Myson
Casting : Shaheen Baig
Producteurs délégués : Archie Pearch, Scott O’Donnell
Producteurs exécutifs : Alexandra Tynion, Olivia Tyson, Eva Yates, Ama Ampadu
Société de production : Devisio Pictures, Somesuch, BBC Film, BFI, Tricky Knot
Pays de production : Royaume-Uni
Société de distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h39
Genre : Drame
Date de sortie : 11 février 2026

Hurlevent : Le vent sans la tempête

Pour la Saint-Valentin, Emerald Fennell offre un anti-cadeau : une passion destructrice filmée comme un cauchemar charnel où le sang remplace les roses. Son Hurlevent mise tout sur la provocation visuelle — sang, désir, textures organiques — mais dilue la violence morale du roman. La stylisation excessive s’oppose à la profondeur émotionnelle, débouchant ainsi sur une adaptation qui fascine autant qu’elle frustre.

Publié en 1847, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë demeure une œuvre singulière dans l’histoire du roman amoureux. Loin de proposer une simple tragédie sentimentale, son seul et unique texte dissèque une passion dont la violence excède les catégories morales et sociales de son époque : amour fusionnel jusqu’à l’effacement de soi, désir de possession, obsession vengeresse, et survivance du lien au-delà de la mort. Par sa structure narrative enchâssée et sa galerie de personnages ambivalents, Brontë ne cherche pas à idéaliser la relation entre Catherine et Heathcliff mais à en explorer les contradictions — la cruauté, le déni, les fractures de classe — faisant de la passion une force à la fois constitutive et destructrice. C’est précisément cette densité psychologique et émotionnelle, indissociable d’un récit multigénérationnel ample et complexe, qui rend toute adaptation particulièrement périlleuse.

L’adaptation portée par Juliette Binoche et Ralph Fiennes en 1992 condense cette architecture romanesque en un récit nécessairement resserré. Si elle conserve l’essentiel des jalons narratifs, cette compression entraîne une réduction de l’expérience émotionnelle : les transitions psychologiques sont accélérées, les tensions générationnelles abrégées, et la relation centrale tend à être perçue davantage comme un mélodrame tragique que comme un processus lent d’aliénation et de destruction mutuelle. Le film transmet l’histoire, mais peine à restituer le poids affectif que le roman construit par la durée, la répétition et l’accumulation des conséquences.

L’adaptation d’Emerald Fennell s’engage quant à elle sur un autre terrain. En privilégiant la stylisation visuelle et sensorielle, elle semble d’abord promettre une radicalité nouvelle ; pourtant, cette radicalité demeure souvent superficielle. Moins cruel et moins dérangeant qu’il n’y paraît, le film atténue la violence morale et psychologique qui fondait la puissance du roman. À mesure que la mise en scène se déploie — textures organiques, excès esthétiques, intensité physique — l’émotion tend à s’amenuiser. L’exercice de style — même au niveau musical — prend alors le pas sur l’exploration des limites de la passion, qu’elle soit sentimentale ou vengeresse. La relation devient sensation plutôt que questionnement, et la promesse d’une expérience viscérale se dissipe dès lors qu’on interroge sa profondeur.

Ainsi, entre condensation narrative et stylisation expressive, ces deux adaptations illustrent chacune à leur manière la difficulté de transposer à l’écran une œuvre dont la force réside moins dans son intrigue que dans l’analyse progressive et inconfortable de ce que la passion peut produire de plus extrême.

L’appel des landes

Adapter Les Hauts de Hurlevent semble pourtant une évidence pour Emerald Fennell, tant son goût prononcé pour les conflits de classe et de genre — déjà traversés de transgression et d’une vulgarité assumée — irrigue ses premiers longs métrages, Promising Young Woman et Saltburn. La cinéaste aborde ici le désir avec une provocation fidèle à son cinéma, presque instinctive. En témoigne l’ouverture mémorable où le sexe et la mort se confondent jusqu’à suffoquer le spectateur. Il ne s’agit pourtant que d’une pendaison, où la violence est redirigée vers cet anonyme qui vit ses derniers instants dans l’indécence d’une érection incontrôlée. En contrechamp, une foule — composée notamment de femmes — observe le châtiment avec une joie et une curiosité outrancière. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’empreinte laissée sur la jeune Catherine Earnshaw. À la fois déclaration d’intention et avertissement, la scène porte la signature de Fennell.

La trajectoire se poursuit vers Hurlevent : non pas une maison mais un donjon insalubre, isolé dans les landes du Yorkshire. Dans l’attente perpétuelle d’un homme riche qui viendrait l’arracher aux griffes d’un père alcoolique et lui garantir une ascension sociale, Catherine dérive au gré du vent, toujours accompagnée de Heathcliff, orphelin recueilli par la famille. L’amour qui les lie est absolu, mais jamais formulé, et ce silence nourrit les tensions. L’apparition d’Edgar Linton, célibataire fortuné dont le domaine lumineux contraste violemment avec la décrépitude d’Hurlevent, accentue encore la fracture. Là où sa demeure florale capte la lumière et promet l’errance confortable dans ses multiples pièces, la définition du bonheur qu’elle incarne vacille bientôt dans le cœur de Catherine. Elle finit par blesser celui qui était tout à la fois — ami, alter ego et âme sœur.

Jusque-là, le film installe efficacement une aura quasi mystique sur ces landes brumeuses dont on ressent presque physiquement l’appel du départ. Fennell recentre alors son regard sur Catherine jusqu’au retour de Heathcliff, paré de l’apparat du vengeur maudit. Mais le jeu de la cruauté — pourtant central dans le roman — reste en retrait. Les personnages, que l’on attendait monstrueux et irréconciliables, apparaissent moins dérangeants que prévu, comme si la violence morale demeurait esquissée plutôt qu’éprouvée.

Le vent, le sang et le désir

Ce décalage se ressent également dans l’incarnation des personnages. Margot Robbie et Jacob Elordi composent des figures sombres et blessées, mais rarement véritablement inquiétantes — comme si la monstruosité demeurait esthétique plutôt qu’existentielle. La comparaison s’impose d’autant plus que l’on a vu récemment Elordi explorer une altérité plus radicale dans le Frankenstein de Guillermo del Toro — où la difformité devenait matière émotionnelle et morale. Ici, le monstre reste séduisant, lisible, presque apprivoisé. Leur jeu privilégie l’élan romantique et la vulnérabilité, au détriment de la brutalité intérieure qui aurait pu fissurer davantage le récit. On n’en retient que les déclarations outrancières de Heathcliff, si bien qu’on s’en amuse au bout de la énième répétition.

La réalisatrice détourne ainsi le texte pour provoquer une réaction « primale », privilégiant l’expérience visuelle à la profondeur émotionnelle, quitte à pousser l’esthétique vers l’excès. Son décor gothique contemporain, à la frontière du conte, évoque parfois l’imaginaire de Matteo Garrone (Tale of Tales), tandis que d’autres références affleurent — de Romeo + Juliette à une citation formelle d’Autant en emporte le vent lors d’une chevauchée endeuillée de Heathcliff. Ces choix participent à une désacralisation de la romance tragique. Pourtant, toutes les images ne possèdent pas la même justesse : la montagne de bouteilles érigée en tombeau symbolique ou la mare de sang censée incarner la vie manquent de subtilité. Ce paradoxe frappe d’autant plus que la première partie prouvait la capacité de Fennell à réunir désir et douleur dans un même plan. Si le sang relie ces pôles, l’essence du roman, elle, demeure insaisissable.

Les métaphores sexuelles foisonnent — doigts plongés dans des œufs brisés, gestes pénétrant un bloc de gelée, pétrissage sensuel du pain — autant de signes appuyés de l’éveil charnel de Catherine. Là encore, cette stylisation se montrait plus audacieuse et frontale dans Saltburn. Ici, elle demeure presque pudique, concentrée dans une scène clé où Catherine épie des ébats passionnés tandis qu’on lui couvre bouche et yeux. Un moment d’une efficacité sensorielle remarquable, mais que le film n’égale plus par la suite.

Le récit s’enlise progressivement dans un mélodrame précipité, amplifié par un montage rapide, parfois clipesque, qui crée une distance avec des personnages que l’on souhaiterait pourtant suivre dans leur intimité psychologique. Leur tourment — confusion, déni, jalousie — reste une piste ouverte puis abandonnée. C’est précisément ici que la présence de Nelly Dean (Hong Chau) prend sens : héritière de la narration interne du roman, elle continue de filtrer les événements et d’introduire une médiation entre le spectateur et le drame. Mais cette fonction narrative, au lieu d’approfondir l’intériorité, renforce paradoxalement la distance — la subjectivité devient un écran supplémentaire plutôt qu’un accès privilégié aux failles émotionnelles des personnages.

Emerald Fennell demeure néanmoins une cinéaste à suivre avec attention, même lorsque l’expérience vacille. Cette adaptation des Hauts de Hurlevent, dérapage autant fascinant que frustrant, ne séduira pas tous les regards et ne ravive que partiellement l’esprit d’Emily Brontë. La cinéaste britannique laisse derrière elle une impression étrange : celle d’un vent puissant qui peine à atteindre le cœur de la tempête intérieure qui faisait la violence inaltérable du roman et de ses amants maudits.

Hurlevent – bande-annonce

Hurlevent – fiche technique

Titre original : Wuthering Heights
Réalisation : Emerald Fannell
Scénario : Emerald Fannell (d’après le roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë)
Interprètes : Margot Robbie, Jacob Elordi, Alison Oliver, Shazad Latif, Hong Chau, Charlotte Mellington, Owen Cooper, Vy Nguyen
Photographie : Linus Sandgren
Direction artistique : Caroline Barclay, Lydia Fry, Neneh Lucia, Elena Real-Davies
Décors : Suzie Davies
Costumes : Jacqueline Durran
Montage : Victoria Boydell
Musique : Anthony Willis
Son : Nina Rice
Producteurs : Emerald Fennell, Margot Robbie, Tom Ackerley et Josey McNamara
Producteurs exécutifs : Pete Chiappetta, Anthony Tittanegro, Andrew Lary
Société de production : Lie Still, LuckyChap Entertainment, MRC
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Société de distribution France : Warner Bors. Pictures
Durée : 2h16
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 11 février 2026

Hurlevent : Le vent sans la tempête
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Aucun autre choix : la guerre de l’emploi

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3.5

Retrouver un poste n’est pas toujours une chose aisée, d’autant plus dans le milieu ouvrier, où la machine remplace progressivement la main de l’homme. Pour survivre dans ce monde capitaliste en déclin, un père de famille licencié ne trouve qu’une seule solution : éliminer, un par un, ses concurrents potentiels. L’histoire est connue. Tirée du roman Le Couperet de Donald Westlake, déjà adapté en 2005 par Costa-Gavras, elle se marie volontiers à tous les registres et toutes les langues. Aucun autre choix, la version de Park Chan-Wook, compose une satire sociale acerbe mêlant violence, humour noir et grotesque. Un mélange des genres bien rodé, qui manque malheureusement de sel.

La Corée du Sud nous offre depuis quelques années des thrillers sociaux captivants. Parasite, la série Squid Game, et A Normal Family, sorti l’année dernière, témoignent de ce mouvement dont se sont emparés les plus grands cinéastes d’un « Pays du Matin calme » tout sauf paisible à l’écran. Dans cette lignée, Aucun autre choix brosse le portrait d’un système de travail aux rouages implacables, où le mépris collectif devient source de violence individuelle.

Vingt-cinq ans après Joint Security Area, Park Chan-Wook retrouve Lee Byung-hun, mondialement connu pour son rôle dans la série Squid Game. Ici, l’heure n’est plus à la fraternité contrariée entre soldats, mais bien au fratricide de confrères, dans l’espoir fou de survivre au sein d’un marché du travail régi par la loi du plus fort.

Vadémécum du chômeur endetté

You Man-Su, employé modèle chez Solar Paper, mène une existence sereine. Une grande maison, acquise avec peine, deux enfants et deux chiens forment le cadre idyllique d’une famille épanouie. Jusqu’au jour où son entreprise, rachetée par les Américains, le prive de son emploi et de sa dignité. Exploité pendant 25 ans, Man-Su ne se voit accorder en échange que 25 minutes pour quitter son poste.

Aucun autre choix expose au grand jour les paradoxes d’une société à la fois conditionnée à la réussite personnelle et génératrice de fractures profondes entre des patrons soucieux de rentabilité et des ouvriers obsolètes. Dans cette quête du profit, l’homme ne s’apparente qu’à une matière négligeable, dont la respectabilité s’écrase sous des presses à papier. Sans travail, il s’appauvrit, mais est surtout dépossédé de son statut, de son rôle de chef de famille. Un anéantissement individuel qui amène Man-Su à mendier pour un emploi jusque devant la porte des toilettes.

À l’instar de Bong Joon Ho dans Parasite, Park Chan-Wook s’intéresse à la manière dont les hommes broyés par ce système capitaliste tentent de subsister. Comme l’explique très bien la femme de l’un des rivaux de Man-Su : « ce qui compte, ce n’est pas d’être au chômage, c’est comment tu le vis« . Le film n’expose que deux options : renoncer et sombrer dans l’alcool et la dépression ou se battre sans pitié contre ses pairs. En optant pour la seconde voie, Man-Su échafaude une stratégie aussi radicale qu’absurde, une liste à la Kill Bill de concurrents à éliminer. Il ne remet jamais en cause la légitimité de son plan et se persuade simplement qu’il n’a pas d’autre choix, phrase qu’il répète comme une litanie tragique. C’est donc une question de survie, qui contraint un homme au pied du mur à des agissements désespérés.

Loin du tueur glaçant incarné par José Garcia dans Le Couperet, Park Chan-Wook met en scène un serial killer néophyte dont la maladresse n’égale que la détermination. En recourant à l’humour, absent du roman, il rend son anti-héros malhabile digne de compassion. Grâce à une réalisation assez jouissive, le cinéaste joue avec les changements de registres, de l’humour au tragique, en passant par l’absurde et des moments de grâce sublimés par le Piano Concerto n°23 de Mozart.

Cependant, le récit d’Aucun autre choix n’arrive pas à suivre le tumulte de sa mise en scène. Connaissant le prodige coréen, on aurait pu s’attendre à des retournements savoureux, des mystères envoûtants ou des séquences marquantes à la violence dégénérée. Rien de tout cela ici. La tension joue les abonnés absents, faute à une narration plate, programmatique et sans apothéose. Et malgré le traitement exagérément humoristique du livre, on rit peu. Il ne reste finalement en tête qu’une séquence virtuose à la musique assourdissante.

Park Chan-Wook s’était pourtant déjà essayé à l’exercice de l’adaptation. Old Boy se basait en effet sur le manga éponyme et Mademoiselle sur le roman Du bout des doigts de Sarah Waters. Mais Seo-kyeong Jeong, co-scénariste de longue date du réalisateur (Lady Vengeance, Thirst, ceci est mon sang et Decision To Leave) n’a pas collaboré à Aucun autre choix. Elle a été remplacée par Kyoung-mi Lee, qui a participé aux séries Netflix Persona et The School Nurse Files. Ce changement pourrait expliquer la moindre résonance du film, qui ne convainc que relativement peu pour son comique et encore moins pour son suspense. Aucun autre choix compose donc une version sans grande surprise du roman, avec une liberté de ton appréciable, mais sans vision véritablement novatrice. Dommage car le travail d’adaptation, au contraire du titre du film, ouvre justement un panel infini de possibilités.

Aucun autre choix – bande-annonce

Aucun autre choix – fiche technique

Titre original : 어쩔수가없다
Titre international : No Other Choice
Réalisation : Park Chan-wook
Scénario : Park Chan-wook, Lee Ja-hye, Lee Kyoung-mi, Don McKellar (d’après le roman Le Couperet (The Ax) de Donald E. Westlake)
Interprètes : Lee Byung-hun, Son Yejin, Park Hee-soon, Lee Sung-min, Yeom Hye-ran, Cha Seung-won
Photographie : Kim Woo-hyung
Décors : Ryu Seong-hie
Costumes : Cho Sang-kyung
Maquillage et coiffure : Song Jong-hee
Montage : Kim Sang-beom, Kim Ho-bin
Musique : Cho Young-wuk
Mixage : Ahn Bock-nam
Son : Kim Suk-won
VFX : Lee Seung-jae
Étalonnage : Park Jin-ho
Producteurs : Park Chan-wook, Back Ji-sun, Michèle Ray Gavras, Alexandre Gavras
Société de production : Moho Film
Pays de production : Corée du sud
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 2h19
Genre : Comédie, Thriller
Date de sortie : 11 février 2026

« Instants d’années » : les éditions Delcourt en fragments mémoriels

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Avec Instants d’années, l’illustrateur Alfred signe un livre-hommage à l’occasion des quarante ans de la maison d’édition Delcourt. Un leporello tout en images, conçu comme une mosaïque d’émotions et de souvenirs. Une célébration élégante, presque intime, mais qui laisse aussi poindre un regret : celui d’une histoire racontée davantage par impressions que par récits.

Pensé comme un accordéon d’images, Instants d’années comprend près de deux cents fragments carrés, qui sont autant de micro-scènes qui composent un portrait kaléidoscopique de la maison d’édition fondée par Guy Delcourt.

Ce grand gaufrier visuel, traversé de couleurs franches, a quelque chose qui tient de la capsule temporelle. Alfred laisse volontairement cohabiter styles et textures. Le résultat épouse la logique même des éditions Delcourt : une constellation d’esthétiques, de voix, de générations. La diversité comme principe fondateur.

L’ambition n’est aucunement encyclopédique. Instants d’années ne déroule pas une chronologie classique, ne hiérarchise pas les œuvres, n’érige aucun panthéon. Il préfère l’ellipse à la synthèse. Chaque image renvoie à un souvenir précis – un bureau encombré, une rencontre décisive, une fête improvisée, une couverture passée à la postérité –, toujours accompagné d’une courte légende pour ne pas perdre le lecteur dans ce labyrinthe mémoriel. 

Cette approche a sa beauté propre. Elle restitue quelque chose de très juste du quotidien d’un éditeur : les rencontres fondatrices, les dessins qui naissent dans le désordre, les décisions qui deviennent des tournants de carrière. On y sent la matière humaine de l’édition, ce mélange de ferveur artisanale et de chaos organisé. 

Mais c’est aussi là que le bât blesse, légèrement. Car si l’album séduit par sa dimension sensorielle, il frustre par son silence relatif sur l’histoire éditoriale elle-même. Les grandes étapes de la maison, ses mutations, ses collections phares, ses auteurs majeurs ne sont qu’effleurés, dissous dans le flux des images. On aurait aimé, par endroits, un texte plus généreux, une mise en perspective plus élaborée : quelques pages pour raconter les choix stratégiques, les virages esthétiques, l’évolution du catalogue, les secousses du marché de la BD. Bref, une colonne vertébrale narrative venant dialoguer avec cette profusion visuelle.

À la place, Alfred propose une promenade sensible. Un livre qui se vit davantage qu’il ne s’analyse. Qui privilégie le ressenti à l’information, le détail vécu à la grande histoire. C’est un parti pris assumé, et respectable, mais qui peut laisser le lecteur amateur d’archives un peu sur sa faim.

Reste un très bel objet, pensé comme un hommage passionné à une maison d’édition devenue, au fil des décennies, un acteur central du paysage de la bande dessinée française. Instants d’années narre Delcourt par touches successives, comme on saisirait une conversation à travers une porte entrouverte. Un livre-mémoire, en somme, mais plus proche du carnet intime que de la chronique historique.

Instants d’années, Alfred
Delcourt, janvier 2026 

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3.5

« Fashion Sphere » : luxe sous acide, satire en tension

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Il suffit d’un regard à la couverture de Fashion Sphere pour comprendre la posture adoptée par l’album. Quatre silhouettes bardées de lunettes noires, une attitude hautaine, presque hostile : le décor est planté. L’ouvrage signé Anne Montouroy (au scénario) et Isabelle Oziol de Pignol (au dessin) choisit l’angle frontal. Celui d’un milieu décrit comme brutal, pressé, cynique – un monde où l’élégance sert surtout de vernis à des rapports de force permanents.

Le récit nous plonge dans les coulisses d’une grande maison de luxe, en prise avec les injonctions contemporaines : durabilité, image, rentabilité, désirabilité. Dès les premières pages, l’essentiel est rappelé : séduire les clientes chinoises, faire du chiffre avec les accessoires. Le reste – valeurs, engagements, discours sociétaux – apparaît avant tout comme un bruit de fond, utile surtout à alimenter la communication.

L’album accumule alors les scènes symptomatiques : mannequins irascibles, stylistes surbookés, réunions saturées d’anglicismes, cocaïne pour tenir le rythme et, accessoirement, éviter de grossir. Un sac ayant servi à transporter des sandwichs peut soudainement devenir l’objet de brainstorming créatif. La minceur, le sexe, l’apparence circulent dans les dialogues avec une futilité parfois crue, presque adolescente : les insultes fusent comme dans une cour de récréation chic.

Sur le plan graphique, cette acidité est renforcée par une ligne claire très maîtrisée : corps longilignes, visages fermés, décors réduits à l’essentiel. Quelques touches de couleur (accessoires, talons, bijoux…) guident le regard et rappellent que tout, ici, est affaire de détail et de signe extérieur. Le dessin épouse le propos : froid, clinique. Même les moments supposés plus intimes semblent passés au filtre d’un showroom.

Fashion Sphere aborde aussi les enjeux environnementaux. Lors d’une conférence de presse d’ONG, il est question de recyclage truqué, de contournement des obligations légales, de greenwashing institutionnalisé. Le message est clair : on veut tellement rentabiliser chaque parcelle de matière qu’on finit par regarder ailleurs quand il s’agit de respecter les engagements sociétaux. La critique a le mérite de rappeler combien l’écologie peut devenir un simple argument marketing de plus.

La violence des rapports humains est peut-être ce qu’il y a de plus vertigineux. Le départ de Chloé déclenche la fureur de Richard, qui l’accuse de trahison et l’insulte, suggérant qu’elle n’aurait obtenu son poste qu’en couchant. Derrière l’anecdote, l’album pointe un système où les promotions attisent rancœurs et fantasmes, où chacun se demande qui utilise qui pour parvenir à ses fins. Ainsi, même la mort du grand patron ne suspend qu’un instant la mécanique. Les ressources humaines et la communication accourent pour « soutenir » les équipes, mais très vite les questions de succession et de calendrier reprennent le dessus. 

Au cimetière, certains demandent déjà s’il y aura un after. Sous la pluie, les parapluies exhibent leurs logos (Rolex, Jaguar, Roland-Garros) pendant que circulent des phrases déplacées. Plus loin, on pourra lire : « Il ne faut pas pleurer pour lui, il n’aurait pas pleuré pour nous. » Business as usual.

Cependant, à force d’empiler les symptômes – alcoolisme, chirurgie esthétique (genoux, pommettes), drogue, mépris de classe, langue de vipère – Fashion Sphere frôle parfois la saturation. La caricature devient un mode d’écriture quasi permanent. Était-ce un choix délibéré ? Probablement. Est-ce la réalité de ce milieu ? Peut-être, en partie. Mais cette accumulation tend à aplatir les personnages, réduits à des archétypes : le créatif coké, la mannequin hautaine, le manager cynique.

Pour autant, difficile de balayer l’ouvrage d’un revers de main. Un monde décrit comme un marécage de crocodiles et de regards venimeux, où la logique des affaires l’emporte toujours sur l’émotion. Après tout, l’album ne prétend pas à la subtilité psychologique ; il lui préfère volontiers le panorama corrosif, la fresque d’un écosystème sous tension permanente.

Fashion Sphere n’est donc ni un traité sociologique ni une enquête définitive sur l’industrie du luxe. C’est une satire graphique, parfois lourde, souvent acide, qui met en lumière les contradictions d’un secteur obsédé par l’image, la vitesse et la rentabilité, tout en se drapant de discours vertueux. 

Fashion Sphère, Anne Montouroy (au scénario) et Isabelle Oziol de Pignol (au dessin)
Beta Publisher, 6 février 2026, 204 pages

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3

Le sanctuaire, refuge de survie

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Le sanctuaire du titre, c’est une maison dans la forêt et tout le domaine qui l’entoure. Les quatre membres d’une famille y vivent : le père, la mère (Alexandra) et leurs deux filles, June et Gemma. Ce sont des survivants d’une pandémie qui a décimé la population. Cette situation post-apocalyptique est signée Jérôme Lavoine qui adapte le roman éponyme de Laurine Roux (2020).

Le genre post-apocalyptique étant déjà bien balisé, on ne peut pas lire ce roman graphique sans évoquer quelques souvenirs d’autres lectures, surtout sachant qu’il est adapté d’un roman. Autant dire que j’espérais davantage d’originalité, car une famille avec deux filles qui survivent dans la forêt, la situation rappelle étrangement ce que raconte Jean Hegland avec justement Dans la forêt (1996), puis Le temps d’après (2025). Nous avons donc une famille qui vit quasiment en autarcie dans une région boisée où elle a pu trouver sa place pour s’intégrer à l’élément naturel. Ainsi, Gemma, la plus jeune qui se trouve être la narratrice, est celle qui va à la chasse quand cela est nécessaire, avec son arc et ses flèches. Le père se réserve les sorties en dehors du domaine pour aller à la recherche de denrées qui s’épuisent naturellement, comme de l’essence, des allumettes, etc. Il semblerait qu’il visite des maisons abandonnées où il se sert selon ce qu’il y trouve. Quant à June et sa mère, elles s’occupent essentiellement des tâches domestiques. La famille entretient notamment un jardin potager devant la maison.

Les personnages

Le scénario fait la part belle à Gemma dont la particularité est d’être la seule de la cellule familiale à ne connaître que le monde d’après qui, à ses yeux, a forcément quelque chose de naturel. Par opposition, sa sœur June finit par craquer en lui disant un soir qu’à son âge elle devrait avoir d’autres préoccupations. Elle doit avoir aux alentours de 18 ans et devrait s’inquiéter de son allure générale pour savoir si elle plait aux garçons de son âge, vibrer pour une fête de fin d’année scolaire, etc. Évidemment, des garçons de son âge, il n’en traine aucun dans le coin… Plus jeune, Gemma vit essentiellement pour ses virées en pleine nature en quête de proies à ramener pour sustenter la famille. Tout cela permet de comprendre que la catastrophe ayant mené à la situation post-apocalyptique doit dater d’une quinzaine d’années et donc que les uns et les autres ont eu le temps de s’adapter. Probablement aussi, les choses ont pu se tasser depuis. Mais les quatre membres de la famille qu’on voit vivre ne sont pas les seuls survivants. Ce qui veut dire que leur isolement constitue une sorte de protection. Mais cela veut aussi dire une certaine curiosité vis-à-vis de comment les autres s’en sortent ainsi qu’une méfiance par rapport à tout ce qui pourrait arriver en cas de rencontre. Bref, tous les sujets qui ont déjà été explorés par ce qui constitue désormais un véritable genre de littérature.


La figure du père

Quant au père, on sent chez lui un besoin d’autorité, celle de celui qui sait quels dangers courent les membres de sa famille en dehors du domaine qui leur sert d’abri. Bizarrement, on réalise qu’il déteste les oiseaux et on finit par comprendre qu’il les considère comme responsables de la pandémie, avec leur capacité à se déplacer dans les airs. C’est ainsi qu’il ordonne à Gemma de tuer un aigle qu’ils aperçoivent. Gemma ira jusqu’à poursuivre l’oiseau dans la montagne. Mais, là c’est comme si elle ouvrait la boîte de Pandore. Ce qu’elle découvre, elle le cache. On la découvre alors capable de mentir et pas seulement par omission.

Vivre ou survivre

A vrai dire, si Gemma ment, c’est pour calmer le jeu. En effet, on réalise que le père devient de plus en plus nerveux et que cela se traduit par des accès de violence. Dans ces conditions, June n’a plus qu’une idée en tête : partir. Bien évidemment, ce ne sera pas si simple. Et, là aussi, on aborde un point caractéristique de ce genre de littérature. Alors, bien-sûr, on pourrait avancer qu’ici il ne s’agit pas de littérature mais d’une adaptation sous forme de bande dessinée et que le neuvième art peut apporter un plus à ce genre. Le vrai plus ici concerne le rapport avec la nature et il est apporté par les actions de Gemma. L’album est en noir et blanc, avec l’apport d’un bleu clair monochrome pour les ombres et les reliefs. Quant au dessin lui-même, il est de qualité (en particulier pour les visages) sans recherche particulière de séduction esthétique, ce qui correspond bien à un monde perturbé. Il est quand même ici question de survie. Ainsi, quand June craque, elle se lamente de ne pas vivre, mais de se contenter de survivre sans avenir véritable. On pourrait y voir une expression désespérée de la condition humaine de manière générale, où chaque individu recherche un but à son existence sous les prétextes les plus divers.

Le scénario

Il bascule logiquement avec la possibilité de sortir du domaine qui se contente évidemment de frontières naturelles. Gemma la plus âgée des sœurs y voit l’opportunité d’échapper à univers étouffant. June profite des circonstances. Bien évidemment, chacune des deux se voit confrontée à des épreuves inattendues et c’est June qui s’en sort le mieux. La tension monte jusqu’à une explosion qui amène une libération qu’on sentait venir. L’aspect gênant de cette conclusion, c’est qu’elle peut donner l’impression que le monde tournerait mieux sans les hommes. Or, si les femmes seraient plus tranquilles, leur avenir serait forcément limité.

Le sanctuaire – Jérôme Lavoine, d’après le roman éponyme de Laurine Roux (2020)
Éditions Sarbacane : sorti le 4 février 2026

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3

God Bless America, but welcome in Hell

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Si comme moi vous n’avez pas lu Le Cherokee (2019), roman de Richard Morgiève que Pierre-François Radice adapte ici, attention à vos attentes de lecture. Compter sur une enquête policière classique serait risquer d’arriver déçu à la fin, en vous disant que vous n’avez pas tout compris. Ce roman graphique ne pouvant que prêter à interprétation, tout un chacun se fera la sienne. En effet, si la trame narrative nous mène au cœur de deux investigations policières qui se croisent, on finit par réaliser que les vrais enjeux se situent plutôt au niveau de l’introspection autour du personnage principal, Nick Corey.

L’action se concentre sur quelques jours à partir du samedi 25 septembre 1954, pour un final qui nous mène au lundi 16 mai 1955. Tout se passe dans un coin perdu des États-Unis, essentiellement autour de Panguitch (Utah) dont Nick Corey est le shérif, même si le tout début se situe ailleurs. Le hasard fait de Nick le témoin d’une scène étrange : le crash d’un avion (un chasseur Sabre) non loin du cimetière de Panguitch, alors qu’il venait de découvrir une voiture apparemment abandonnée : une Hudson Sedan verte immatriculée au Nouveau-Mexique. Personne dans l’avion, mais un ticket d’une station-essence de Cortez (Colorado) dissimulé dans le carter de la voiture. Et, non loin de la voiture, une trace d’un escarpin de taille 36. Tout cela est aussi incompréhensible pour Nick que l’assassinat de ses parents alors qu’il était enfant. Venus à Panguitch pour un congrès, ils avaient dormi au Red Shadows Inn, hôtel où ils avaient été massacrés dans le lit. Réveillé en sursaut alors qu’il dormait dehors, Nick avait découvert une scène d’horreur le traumatisant pour le reste de ses jours. Il connaît donc la violence aveugle depuis son jeune âge et en garde la sensation d’être mort à ce moment-là, comme s’il aurait dû mourir lui aussi. Ce qui ne l’empêche pas, régulièrement, de retrouver des paroles fortes de ses parents, surtout son père. Il est également marqué par la fatalité, car il considère que c’est le hasard qui a mis cette sorte d’incarnation du Diable sur le chemin de ses parents et donc de lui-même. En effet, il considère que le tueur n’a pas achevé son œuvre et qu’il joue avec lui.

Nick

Il vit avec un passé amoureux inoubliable, aussi bien dans le sens positif (celle qu’il a aimé lui reste très chère) que dans le sens négatif (l’histoire a échoué). En fait, on sent qu’il vit pour son métier et qu’il ne l’exerce pas à Panguitch par hasard. Il vit dans l’idée de retrouver l’assassin de ses parents et se sent très capable de tuer. D’ailleurs, dans cette histoire, la mort est très présente et active. Mais, Nick peine à comprendre qu’en suivant à la trace ce tueur au rire de dindon comme disent les témoins, c’est la mort qu’il poursuit.

Hasard et destinée

Quant au titre choisi par le dessinateur, j’y vois une terrible ironie, puisque ce roman graphique confronte une croyance chrétienne profonde partagée par les différents personnages (illustrée par les nombreux symboles qu’on observe : bible, crucifix, église, cercueils, etc.) avec ce qui se passe, à savoir l’action d’un tueur à la cruauté diabolique (plusieurs meurtres bien dégueulasses qui confrontent régulièrement Nick avec la mort). L’ensemble constitue une parfaite illustration du genre noir, comme on le connaît bien au cinéma et dans la littérature. Tout est présenté pour qu’on finisse par comprendre que le tueur diabolique que Nick poursuit est une représentation de son destin. A ce titre, les réflexions de Nick (« Au fond, c’était la seule possibilité de transformation et d’évolution de l’homme : dégrader et corrompre pour avancer. ») qui se mêlent au souvenir d’une parole de son père (« il n’y a pas de criminel dans la nature, disait papa, c’est le diable qui a inventé le crime pour perdre l’homme… ») aux pages 122-123 (sur un total de 205) sont particulièrement significatives. A vrai dire, l’autre partie de l’enquête policière, qui nous vaut la rencontre de Nick avec Jack White, agent du FBI qui, lui, recherche une bombe subtilisée par un groupe envisageant une action de type terroriste, n’est quasiment qu’un prétexte.

Interprétation

Il faut maintenant évoquer l’ambiance générale, très noire, qu’on trouve dans cette histoire. Des personnages que croise Nick Corey, on pourrait dire qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre, ce qui correspond à la noirceur masculine. Dans ce tableau, les figures féminines apparaissent assez angéliques en dépit de menées pas toujours très… catholiques. Cette ambiance doit beaucoup au choix du noir et blanc qui accentue l’oppression ressentie à la lecture, car les paysages sont envahis par cette noirceur qui laisse la plupart des détails dans l’ombre. Cela peut être mis en parallèle avec le fait que le tueur reste lui aussi quasiment une ombre. Sans motif identifiable, il pousse le sadisme jusqu’à faire en sorte que Nick se sente coupable d’une certaine façon des meurtres qu’il commet. J’en arrive à la conclusion que ce roman graphique peut être analysé sous un angle s’apparentant à la métaphysique, puisque l’identité de l’assassin n’a finalement pas plus d’importance que ses motivations. S’il joue avec Nick (voir les indices qu’il laisse trainer), c’est que celui-ci, en restant en poste à Panguitch, accepte cette situation, comme ceux qui le côtoient acceptent les risques effroyables qu’ils courent en jouant son jeu. Ayant perdu tous ceux qu’il aimait, Nick se comporte finalement comme si la mort l’indifférait.

Pour conclure

A noter le travail éditorial soigné, avec un papier épais de qualité, mais pas spécialement lourd. Quant au dessinateur Pierre-François Radice, son style s’avère ici original, avec donc des paysages qui restent bien souvent à peine esquissés et des visages et silhouettes aux traits juste assez détaillés pour faire sentir les multiples facettes de la noirceur humaine. Et, comme par hasard, l’ensemble procure des sensations très cinématographiques, avec beaucoup de vignettes rappelant le format cinémascope, des gros plans sur certains détails, etc.

God Bless America – Pierre-François Radice, d’après Le Cherokee (2019), de Richard Morgiève
Éditions Sarbacane : sorti le 7 janvier 2026
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4

Green Witch Village : la sorcière verte

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Ce one shot est une fantaisie qui fonctionne aussi bien que son titre astucieux. En revisitant le ton des comics à l’ancienne qui paraissaient dans la presse sous forme de strips, les auteurs instituent une ambiance originale et placent leurs personnages dans une intrigue à multiples rebondissements.

Tabatha est une jeune femme de 30 ans qui vit à New York en 1959, dans un appartement qu’elle partage avec ses amies, Erika la grande blonde et Gwen la brune. Prise d’un malaise, Tabatha émerge avec des sensations bizarres. Elle ne comprend rien à ce qui lui arrive et à ce qui l’entoure. Elle a le physique de Tabatha mais la conscience d’une jeune femme venue de 2025. Très rapidement, la voilà entrainée dans des situations où elle n’a pas d’autre solution que d’endosser l’identité de Tabatha tout en ayant le vécu et les connaissances d’une autre. Elle se confie à ses colocataires, mais celles-ci l’écoutent à peine : comment pourraient-elles la croire quand elle dit qu’en 2025 il n’y a pas de voitures volantes ?

Tabatha l’actrice

Le scénario joue habilement sur le décalage entre 1959 et 2025. Soudain, Tabatha qui vit en 1959 se comporte comme une jeune femme de 2025, avec ses nombreuses habitudes et ses connaissances. Ainsi, elle n’est pas du tout soumise comme une femme de 1959 et elle a pas mal de connaissances inattendues pour ses interlocuteurs : notamment celles acquises sur Internet ou grâce à sa fréquentation assidue des réseaux sociaux. Et comme elle ne se met pas en retrait, elle a rapidement l’occasion d’attirer l’attention et d’éveiller l’intérêt. Craignant de ne pas assurer à la librairie où elle travaille, Tabatha (petit air d’Audrey Hepburn) préfère accompagner Erika (petit air d’Anita Ekberg) qui joue dans une série TV, surveillée par un agent qui dirige ses intérêts. Engagée au pied levé, voilà Tabatha avec un look de sorcière (witch), perruque rousse, chapeau pointu et la robe verte qu’on lui voit sur l’illustration de couverture. Toujours dans cette tenue, elle explore le quartier de… Greenwich Village ! Là, le fantastique prend une nouvelle dimension lors d’un tête-à-tête avec une voyante. Mais le scénario va beaucoup plus loin, car il exploite un fait méconnu. Depuis le début de la guerre froide, l’armée américaine faisait de nombreux exercices, dont certains avec des bombes atomiques tout ce qu’il y a de plus réelles. Or, des situations ont entrainé des confusions et des fausses manœuvres. A tel point que des bombes (oui, plusieurs) ont été perdues. Dans ces conditions, on imagine bien les manœuvres de la CIA et du KGB. Vous saurez comment Tabatha va se retrouver mêlée à cet imbroglio en lisant cette étonnante BD.

Une collaboration qui fonctionne bien

Le scénario joue donc sur beaucoup de tableaux pour nous promener de rebondissement en rebondissement. Les péripéties sont nombreuses et on s’amuse pas mal de l’inventivité déployée par le scénario. En fait, celui-ci constitue un véritable hommage aux comics de l’époque (1959), comme expliqué dans les bonus de fin d’album. En effet, chacune des 93 planches est conçue de la même façon, avec 4 bandes, dont la première est en un seul dessin horizontal. Cela permet d’envisager la publication sous la forme de strips comme cela se faisait à l’époque. Il faut aussi savoir que chaque planche est un ensemble conçu comme pouvant se suffire à lui-même, car il s’achève sur une chute. Ceci dit, lire l’album planche par planche montre quand même une vraie progression d’ailleurs assez savoureuse. Le dessin est signé Franck Biancarelli qui n’est pas un inconnu puisqu’on lui doit notamment la série Karmela Krimm et l’album Grand Est. Déjà élégant, le dessin est bien mis en valeur par les couleurs de Jérôme Maffre qui donnent un aspect pimpant franchement agréable. Quant au scénario, il est signé Lewis Trondheim, membre fondateur de l’éditeur L’Association ainsi que du collectif L’OuBaPo, de la collection Shampooing chez Delcourt et scénariste des séries Donjon , Les formidables aventures de Lapinot ainsi que de nombreux autres albums qui lui valent des collaborations avec de multiples dessinateurs.

Conclusion

Le résultat de cette collaboration est donc un album original aussi bien dans la forme que dans son scénario qui évite les temps morts. Sans autre prétention que la distraction de ses lecteurs, il mêle fantastique, aventure, action, décors et costumes rétro, dans une BD qui permet de s’amuser de l’évolution de la condition féminine sur plus de 60 ans. Si l’aspect fantastique se passe d’explication (observation très classique), il va peut-être un peu loin en apportant quelques facilités scénaristiques (interventions d’une sorte d’ectoplasme). Il illustre néanmoins le paradoxe temporel lié aux voyages dans le temps, puisque Tabatha peut considérer son aventure sous cet angle. Bref, on peut lire cet album pour le simple plaisir, son inventivité et son intelligence, sa réussite esthétique et apprécier ses contraintes de conception qui n’en limitent absolument pas la portée.

Green Witch Village – Lewis Trondheim (scénario), Franck Biancarelli (dessin) et Jérôme Maffre (couleurs)
Lombard (collection « Signé ») : sortie le 26 septembre 2025

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3.5

Guitares saturées sur Siegfried, harpes éthérées pour Merlin : le clash qui réveille Wagner

Rock moderne pour une légende germanique du Ve siècle, symphonie classique pour un druide breton, janvier 2026 aura vu deux compositeurs faire des paris diamétralement opposés sur la même question impossible : quelle musique pour des mythes qu’on chante depuis l’âge du Bronze ? Die Nibelungen – Kampf der Königreiche ose l’hybridation et provoque un scandale en Allemagne, The Pendragon Cycle: Rise of the Merlin joue la sécurité wagnérienne et rassure les critiques. Mais au-delà du clash esthétique, ce qui se joue vraiment ici c’est notre rapport à la tradition, à l’authenticité, à ce qu’on accepte d’entendre quand on voit des chevaliers en armure. Voici les morceaux essentiels, les plateformes où les trouver, et pourquoi tout ça remonte jusqu’aux scaldes vikings.

Les guitares électriques hurlent pendant que Siegfried tue le dragon. L’orchestre enveloppe Merlin dans une nappe de cordes éthérées. Deux séries sorties à seize jours d’intervalle en janvier 2026, deux paris musicaux diamétralement opposés — Die Nibelungen – Kampf der Königreiche provoque un scandale avec son mélange rock-orchestre tandis que The Pendragon Cycle rassure avec sa partition classique. L’un divise l’Allemagne, l’autre rassemble les critiques, mais derrière cette opposition se cache une question beaucoup plus profonde : comment fait-on sonner un mythe qu’on chante depuis 4000 ans ? Voici les morceaux clés, où les trouver, et pourquoi Wagner reste la clé pour tout comprendre.

Les premiers accords de guitare électrique éclatent pendant que Siegfried brandit son épée face au dragon Fafnir, et quelque part en Allemagne un spectateur scandalisé éteint sa télévision en marmonnant que Wagner doit se retourner dans sa tombe — pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, un orchestre symphonique de quatre-vingts musiciens enveloppe le jeune Merlin dans une nappe de cordes éthérées qui rappelle immédiatement Howard Shore et rassure instantanément le public qui sait reconnaître les codes établis de la fantasy épique. Janvier 2026 aura marqué le retour fracassant des grandes légendes médiévales sur nos écrans, mais surtout, il aura cristallisé en deux bandes originales radicalement opposées un débat aussi vieux que la musique elle-même : faut-il respecter religieusement les conventions ou oser la transgression au risque du scandale ?

Die Nibelungen: Kampf der Königreiche et The Pendragon Cycle: Rise of the Merlin racontent au fond la même histoire éternelle de héros confrontés à leur destin, de dragons à abattre et de royaumes à sauver, mais leurs compositeurs ont fait des choix musicaux si diamétralement opposés qu’ils incarnent parfaitement les deux écoles de pensée qui s’affrontent depuis que Richard Wagner a inventé la musique fantasy au XIXe siècle. Jacob Shea et Adam Lukas pour Die Nibelungen ont osé mélanger l’orchestre symphonique traditionnel avec du rock moderne incarné par des groupes comme Johnossi, Sigur Rós et Vita and the Woolf, provoquant une levée de boucliers chez les puristes allemands qui trouvent ce mariage incongru et anachronique — Kyle McCuiston pour The Pendragon Cycle a au contraire choisi la voie de la sécurité en livrant une partition orchestrale pure qui suit scrupuleusement les codes établis par Howard Shore pour Le Seigneur des Anneaux, récoltant des critiques élogieuses mais ne prenant absolument aucun risque esthétique.

Si vous voulez comprendre pourquoi cette opposition réactive en réalité quatre mille ans de tradition de transmission mythologique par la musique, pourquoi ces deux approches antagonistes renvoient aux bardes celtes et aux scaldes germaniques qui chantaient déjà ces histoires il y a quinze siècles, et pourquoi Wagner constitue le chaînon manquant indispensable pour saisir ce qui se joue vraiment dans ce débat, nous avons consacré une analyse approfondie à ces questions dans notre article « De Wagner aux séries 2026 : 4000 ans de légendes en musique ». Mais ici, on va parler concrètement — quels morceaux écouter, où les trouver, comment se faire sa propre opinion, et surtout, comment construire la playlist fantasy ultime qui vous permettra de contextualiser ces deux bandes originales dans l’héritage musical qui les précède et qui continuera bien après elles.

Die Nibelungen – Kampf der Königreiche : la bande originale qui divise l’Allemagne

Jacob Shea et Adam Lukas ne sont pas des inconnus dans le monde de la musique de film et de série — Shea a notamment travaillé sur The Great Wall et diverses productions Netflix, tandis que Lukas s’est fait remarquer pour ses collaborations sur des documentaires musicaux et des projets indépendants — mais La Guerre des Royaumes représente leur projet le plus ambitieux et le plus risqué à ce jour, celui où ils ont décidé de tester les limites de ce qu’un public contemporain peut accepter comme musique pour une légende médiévale germanique. Leur concept de départ était simple mais radical : et si, au lieu de reproduire une énième fois les conventions wagnériennes que tout le monde attend instinctivement quand on voit des chevaliers en armure et des dragons crachant du feu, on tentait de reconnecter avec la fonction sociale originelle de cette musique, qui était d’être une musique populaire, une musique pour le peuple, une musique qui galvanise et qui rassemble autour du feu plutôt qu’une musique savante qui impose le respect à distance dans une salle de concert ?

Concrètement, cela donne une bande originale hybride qui alterne entre des passages orchestraux épiques tout ce qu’il y a de plus conventionnel (cordes massives, cuivres éclatants, percussions martiales) et des morceaux de rock moderne qui surgissent pendant les scènes les plus intenses et qui créent une rupture stylistique que certains trouvent rafraîchissante et vivifiante tandis que d’autres la jugent insupportable et destructrice de toute immersion. Voici les morceaux clés qu’il faut absolument écouter pour comprendre ce pari esthétique et vous forger votre propre opinion :

1. « Mavericks » – Johnossi

Ce morceau du duo rock suédois Johnossi accompagne les scènes où Siegfried affronte ses ennemis dans des chorégraphies de combat ultra-violentes filmées avec une caméra nerveuse qui multiplie les plans rapprochés et les ralentis expressifs. Les guitares saturées entrent en collision frontale avec ce qu’on voit à l’écran — des guerriers en cotte de mailles qui s’entretuent dans la boue d’un champ de bataille du Ve siècle — et c’est précisément cette collision qui fait tout l’intérêt du choix ou tout son problème selon votre sensibilité. L’énergie brute du rock fonctionne viscéralement, elle fait battre le cœur plus vite, elle transforme le combat en transe presque rituelle, mais elle détruit aussi complètement l’illusion historique que les décors et les costumes tentaient péniblement de construire. Disponible sur Spotify dans l’album Cockroach Karma de Johnossi, et visible dans toutes les bandes-annonces de la série qui l’utilisent massivement pour accrocher le public jeune.

2. « Blóðberg » – Sigur Rós

Complètement différent dans l’approche, ce morceau du groupe islandais Sigur Rós (extrait de leur album ÁTTA sorti en 2023) apporte ces nappes post-rock planantes et mélancoliques qui évoquent les paysages nordiques désolés avec une efficacité redoutable pendant les scènes contemplatives où les personnages méditent sur leur destin tragique ou traversent des forêts enneigées dans un silence pesant. Ici, l’anachronisme est beaucoup moins violent parce que Sigur Rós chante en islandais (enfin, en « hopelandic », leur langue inventée) avec une voix éthérée qui pourrait presque passer pour du chant liturgique médiéval si on ne prêtait pas trop attention aux textures sonores résolument modernes. Le morceau fonctionne remarquablement bien dans son contexte et représente probablement le meilleur exemple de la façon dont Shea et Lukas tentent de créer des ponts entre ancien et moderne sans que la greffe soit trop visible.

3. « Feline » – Vita and the Woolf

Ce titre du duo folk-pop britannique Vita and the Woolf intervient pendant les rares moments d’intimité et de vulnérabilité que la série accorde à ses personnages entre deux bains de sang — conversations nocturnes autour du feu, scènes d’amour naissant, instants volés de tendresse avant que le destin tragique ne reprenne ses droits. La voix fragile et cristalline contraste violemment avec la brutalité ambiante et crée des respirations bienvenues dans une série qui pourrait sinon sombrer dans la surenchère de violence gratuite. Moins controversé que les autres choix musicaux parce que plus discret et moins agressivement moderne, ce morceau divise néanmoins les critiques entre ceux qui apprécient cette touche de douceur contemporaine et ceux qui auraient préféré une complainte médiévale authentique ou reconstituée.

Hagen – Im Tal der Nibelungen (Original Soundtrack)

La controverse qui entoure cette bande originale se résume assez bien dans cette citation d’un critique musical allemand parue dans Die Zeit quelques jours après la sortie de la série : « La série ajoute des éléments pop et rock modernes qui ne semblent pas toujours cohérents avec l’univers médiéval germanique qu’elle tente de représenter, et le mariage entre l’orchestre symphonique traditionnel et les guitares électriques saturées perd sa cohérence tonale au point de créer une dissonance cognitive qui empêche toute immersion véritable dans le récit. » Face à cette accusation, les défenseurs du choix de Shea et Lukas rétorquent que les scaldes vikings qui chantaient ces mêmes histoires au IXe siècle jouaient eux aussi une musique populaire de leur époque, une musique directe et puissante destinée à capturer l’attention de guerriers ivres dans des halls enfumés, et que le rock moderne remplit exactement la même fonction sociale aujourd’hui — mais cet argument, aussi séduisant soit-il intellectuellement, ne suffit manifestement pas à convaincre une oreille contemporaine formatée par cent cinquante ans de conventions wagnériennes.

En ce qui concerne la disponibilité de cette musique, la situation reste frustrante pour les amateurs qui voudraient écouter l’intégralité de la partition — au moment où ces lignes sont écrites en février 2026, aucun album officiel complet n’a été publié par Constantin Film ou RTL+, et les morceaux restent éparpillés entre les albums des artistes individuels (Johnossi, Sigur Rós, Vita and the Woolf) et quelques extraits orchestraux qui ont fuité sur YouTube. Les fans ont créé des playlists non-officielles sur Spotify qui tentent de rassembler tout ce matériel disponible, mais l’absence d’une sortie commerciale organisée suggère peut-être que les producteurs eux-mêmes ne sont pas entièrement convaincus du succès de leur pari esthétique et préfèrent attendre de voir comment le public réagit avant de s’engager davantage.

The Pendragon Cycle: Rise of the Merlin : l’orchestre qui rassemble

Kyle McCuiston représente exactement le profil opposé à celui de Shea et Lukas — là où ceux-ci ont pris des risques calculés en hybridant les genres, McCuiston a au contraire fait le choix de la continuité et de la sécurité en s’inscrivant délibérément dans la tradition wagnérienne telle qu’elle a été réactualisée et popularisée par Howard Shore pour la trilogie du Seigneur des Anneaux au début des années 2000. Compositeur américain formé à la Juilliard School et ayant travaillé principalement sur des projets indépendants avant The Pendragon Cycle, McCuiston a manifestement étudié avec soin non seulement les opéras de Wagner mais aussi les grandes bandes originales fantasy des vingt-cinq dernières années, et il livre une partition qui coche toutes les cases attendues : leitmotivs récurrents pour chaque personnage majeur, utilisation dramatique des cuivres pour les scènes de bataille et de couronnement, cordes éthérées pour tout ce qui touche à Merlin et à la magie ancienne, chœurs en pseudo-latin pour évoquer le christianisme naissant qui cohabite encore avec les croyances païennes, et harpes omniprésentes qui rappellent constamment l’origine celte de ces légendes.

Cette approche conservatrice au sens noble du terme fonctionne remarquablement bien si l’on en croit les critiques qui saluent unanimement ce « sumptuous sound bed », cette nappe sonore luxuriante qui enveloppe le spectateur dans un cocon familier et confortable — mais on peut aussi se demander si cette réussite ne repose pas justement sur cette familiarité, sur le fait que McCuiston donne au public exactement ce qu’il attend sans jamais le bousculer ni lui proposer une perspective nouvelle sur ces légendes qu’il croit déjà connaître par cœur. Voici les morceaux clés de cet album officiel disponible sur toutes les plateformes depuis le 22 janvier 2026 :

1. « The Merlin Theme » (Track 1, 4:32)

Le thème principal de Merlin ouvre l’album et établit immédiatement le caractère surnaturel et énigmatique du druide qui sera au centre de toute la série — harpe cristalline, cordes éthérées qui semblent flotter dans l’air sans jamais vraiment se poser, flûte traversière qui évoque les forêts enchantées et les brumes matinales de la Bretagne romaine. Ce thème incarne parfaitement ce que Georges Dumézil appelait la « fonction sacerdotale » dans les sociétés indo-européennes, cette dimension du sacré, de la magie et du savoir ésotérique qui se distingue radicalement de la fonction guerrière incarnée par Arthur (que nous ne verrons d’ailleurs pas encore dans cette première saison consacrée à la jeunesse de Merlin). La comparaison avec le thème de Gandalf composé par Howard Shore pour Le Seigneur des Anneaux s’impose immédiatement tant les ressemblances sont flagrantes — même instrumentation, même progression harmonique ascendante qui suggère l’élévation spirituelle, même refus de la résolution tonale complète qui maintient le mystère et l’ambiguïté.

2. « Battle of Mount Badon » (Track 8, 6:18)

Bien que la série se concentre sur Merlin avant Arthur, elle ne peut évidemment pas ignorer complètement le contexte historique des guerres entre Bretons et Saxons qui forment l’arrière-plan de toute la légende arthurienne — et cette pièce de bravoure orchestrale accompagne une bataille majeure où le jeune Merlin utilise ses pouvoirs naissants pour influencer le cours des combats sans que les guerriers eux-mêmes comprennent ce qui se passe. Cuivres massifs qui évoquent les charges de cavalerie, percussions martiales qui scandent le rythme des affrontements, cordes frénétiques qui traduisent la confusion et le chaos de la mêlée — tout ce qu’on attend d’une musique de bataille épique est présent ici, exécuté avec un professionnalisme impeccable mais sans aucune surprise ni innovation. La comparaison avec « The Bridge of Khazad-dûm » de Shore ou avec « Battle of the Bastards » de Ramin Djawadi pour Game of Thrones montre que McCuiston maîtrise parfaitement les codes du genre mais n’apporte rien de nouveau à la conversation.

3. « Guinevere’s Lament » (Track 12, 5:03)

Encore une fois, Guenièvre n’apparaît pas directement dans cette saison consacrée à la jeunesse de Merlin, mais McCuiston anticipe déjà son importance future en introduisant un thème d’amour impossible qui évoque directement le « Liebestod » de Wagner pour Tristan und Isolde — violon solo déchirant accompagné de cordes qui montent progressivement vers une apogée émotionnelle insoutenable avant de retomber dans une résignation mélancolique. Ce morceau fonctionne remarquablement bien sur le plan purement musical et démontre la maîtrise technique de McCuiston dans l’art de manipuler les émotions du spectateur, mais là encore, on a entendu exactement la même chose des dizaines de fois dans des dizaines de bandes originales fantasy depuis vingt ans, et l’absence totale d’originalité finit par devenir presque problématique tant elle révèle une approche purement derivative qui se contente de reproduire des formules éprouvées sans jamais tenter de les dépasser.

4. « The Old Ways Are Dying » (Track 5, 3:47)

Paradoxalement, c’est peut-être le morceau le plus court de l’album qui représente aussi le plus intéressant et le plus original — McCuiston abandonne ici l’orchestre symphonique complet pour une instrumentation beaucoup plus dépouillée qui utilise des instruments acoustiques censés évoquer la musique celte authentique : harpe jouée selon les techniques traditionnelles irlandaises, tambour-cadre (bodhrán), flûte en bois, et une voix féminine qui chante en gallois des paroles inspirées de poèmes bardiques médiévaux. Ce morceau accompagne une scène pivotale où Merlin assiste à la destruction d’un bosquet sacré druidique par des moines chrétiens, symbolisant la transition violente entre le paganisme celte agonisant et le christianisme triomphant qui façonnera la Bretagne médiévale. Les critiques ont unanimement salué ce morceau comme le meilleur de l’album précisément parce qu’il ose sortir des conventions et proposer quelque chose de plus personnel et de plus risqué — ironiquement, c’est quand McCuiston arrête de copier Shore et Wagner qu’il devient enfin intéressant.

Contrairement à Die Nibelungen, l’album complet de The Pendragon Cycle: Rise of the Merlin est disponible sur absolument toutes les plateformes de streaming depuis le jour de la sortie de la série — Spotify, Apple Music, YouTube Music, Deezer, Amazon Music — avec un total de dix-huit pistes pour une durée totale d’environ soixante-quinze minutes. DailyWire+ a même publié une version « deluxe » avec huit pistes bonus comprenant des versions alternatives de certains thèmes et des suites orchestrales étendues pour les amateurs qui veulent vraiment s’immerger dans cet univers sonore. Cette disponibilité immédiate et cette promotion agressive suggèrent que les producteurs sont parfaitement confiants dans la qualité et dans l’appeal commercial de cette bande originale, et les chiffres semblent leur donner raison puisque l’album a rapidement grimpé dans les charts de musique classique/soundtrack sur toutes les plateformes.

Comprendre l’héritage Wagner en trois morceaux essentiels

Si vous voulez vraiment comprendre pourquoi ces deux bandes originales 2026 font ce qu’elles font, pourquoi McCuiston structure ses thèmes exactement de cette façon et pourquoi même Shea et Lukas dans leur tentative de transgression restent profondément redevables à Wagner, il est absolument indispensable d’écouter au moins quelques extraits des opéras du maître de Bayreuth — pas les quinze heures complètes du Ring évidemment (quoique si vous avez le temps et le courage, l’expérience vaut vraiment la peine), mais au moins ces trois morceaux qui contiennent à eux seuls l’essentiel de ce que Wagner a apporté à la musique fantasy et qui continue d’irriguer absolument toutes les productions contemporaines du genre.

1. « Ride of the Valkyries » (extrait de La Walkyrie, Acte III)

C’est de loin le morceau wagnérien le plus célèbre et le plus immédiatement reconnaissable, celui que tout le monde a entendu au moins une fois même sans savoir que c’était Wagner, celui qu’on entend dans Apocalypse Now pendant la scène du bombardement au napalm, celui que les orchestres jouent en concert pour attirer le grand public. Musicalement, ce galop frénétique des Valkyries chevauchant dans le ciel pour ramener les guerriers morts au Walhalla représente la quintessence de ce que Dumézil appelait la « fonction guerrière » — tout ici évoque la puissance brute, le courage au combat, l’héroïsme martial sans aucune subtilité ni nuance. Écoutez attentivement comment Wagner construit ce crescendo implacable qui commence avec quelques cors isolés et qui finit par mobiliser tout l’orchestre dans une déferlante sonore absolument irrésistible, et vous comprendrez immédiatement pourquoi tous les compositeurs de musique de bataille depuis cent cinquante ans copient exactement la même structure — cela fonctionne, viscéralement, et personne n’a jamais trouvé de meilleure façon de traduire musicalement l’ivresse du combat. Disponible partout, mais la version de référence reste celle dirigée par Herbert von Karajan avec l’orchestre philharmonique de Berlin dans les années 1960.

2. « Siegfried’s Funeral March » (extrait du Crépuscule des dieux)

Si la Chevauchée des Valkyries représente le sommet de l’héroïsme guerrier, la Marche funèbre de Siegfried incarne au contraire le moment où tout s’effondre, où le héros invincible tombe victime d’une trahison et où son corps est porté solennellement vers le bûcher funéraire pendant que l’orchestre entrelace tous les leitmotivs associés au personnage dans une tresse musicale d’une complexité vertigineuse. Ce qui est absolument fascinant dans ce morceau de sept minutes et demie, c’est la façon dont Wagner transforme une défaite et une mort en apothéose musicale — Siegfried meurt tragiquement mais sa gloire survit dans la musique qui continue de résonner, et c’est exactement ce mécanisme que toutes les musiques de fantasy modernes reproduisent quand elles accompagnent la mort d’un héros important (pensez à Boromir dans Le Seigneur des Anneaux, à Hodor dans Game of Thrones, à tous ces moments où la musique nous dit que la mort n’est pas une fin mais une transfiguration). Comprendre ce morceau, c’est comprendre pourquoi la musique est absolument indissociable de la transmission mythologique — sans elle, Siegfried ne serait qu’un personnage de plus dans un vieux manuscrit que personne ne lit, mais avec elle, il devient immortel.

3. « Prélude et Liebestod » (extrait de Tristan und Isolde)

Chronologiquement, Tristan se situe entre le deuxième et le troisième opéra du Ring, et Wagner l’a composé en pleine crise existentielle amoureuse avec Mathilde Wesendock, l’épouse de son mécène, transposant directement sa passion impossible dans cette relecture de la légende celte de Tristan et Iseut. Le « Liebestod » (littéralement « mort d’amour ») qui conclut l’opéra représente probablement le sommet absolu de l’art wagnérien — Isolde chante au-dessus du cadavre de Tristan pendant que l’orchestre monte progressivement vers une extase harmonique qui ne trouve sa résolution que dans la mort elle-même, seule issue possible à un désir qui ne peut être satisfait dans le monde des vivants. Ce morceau de dix-sept minutes (en comptant le Prélude qui l’annonce) a révolutionné toute la musique occidentale qui a suivi en introduisant le fameux « accord de Tristan », cette progression harmonique instable qui refuse obstinément de se résoudre et qui maintient l’auditeur dans un état de tension permanente — et c’est exactement cette tension irrésolue que vous entendez dans « Guinevere’s Lament » de McCuiston ou dans n’importe quelle musique qui veut évoquer un amour impossible. La version recommandée pour découvrir ce chef-d’œuvre est celle chantée par Kirsten Flagstad sous la direction de Wilhelm Furtwängler, ou pour une approche plus accessible, la version avec Anna Netrebko disponible sur toutes les plateformes.

Pour les plus courageux qui voudraient vraiment comprendre l’intégralité du système wagnérien, le cycle complet de L’Anneau des Nibelungen dans la version dirigée par Georg Solti entre 1958 et 1965 avec l’orchestre philharmonique de Vienne reste la référence absolue — quinze heures de musique certes, mais quinze heures qui vous donneront les clés pour décoder absolument toute la musique fantasy qui a été composée depuis. Cela dit, si quinze heures vous semblent excessives (et c’est parfaitement compréhensible), ces trois morceaux totalisant environ trente minutes vous donneront déjà 80% de ce que vous avez besoin de savoir pour apprécier pleinement ce que tentent de faire Shea, Lukas et McCuiston en 2026.

La playlist fantasy ultime pour contextualiser

Si  Hagen – Im Tal der Nibelungen et The Pendragon Cycle vous ont plu (ou vous ont au moins intrigué suffisamment pour que vous lisiez cet article jusqu’ici), voici les autres bandes originales fantasy majeures qu’il faut absolument connaître pour comprendre d’où vient ce genre musical et où il va probablement aller dans les années qui viennent. Chacune de ces œuvres représente une approche différente du même problème fondamental : comment traduire en musique des récits mythologiques qui parlent de héros surhumains, de magie ancienne, de royaumes en guerre et de destins tragiques ?

Le Seigneur des Anneaux – Howard Shore (2001-2003)

C’est évidemment la référence absolue, celle qui a défini tous les standards du genre pour les vingt-cinq années qui ont suivi et qui continue d’influencer massivement tout ce qui se fait aujourd’hui en matière de musique fantasy épique. Shore a composé près de neuf heures de musique originale pour les trois films, créant un réseau de leitmotivs d’une complexité qui rivalise avec Wagner lui-même — le thème de la Comté qui évoque la fonction productive de Dumézil avec ses instruments folkloriques chaleureux (tin whistle, violon, accordéon), le thème de la Communauté qui représente la fonction guerrière avec ses cuivres nobles et ses rythmes de marche, le thème de Lothlórien qui incarne la fonction sacerdotale avec ses voix éthérées et ses harmonies modales. Si vous ne deviez écouter que trois morceaux : « Concerning Hobbits » pour comprendre comment la musique peut évoquer la simplicité et la vie tranquille du peuple, « The Bridge of Khazad-dûm » pour la fonction guerrière poussée jusqu’à la terreur et la mort, et « Lothlórien » pour la dimension mystique et sacrée. L’album complet est disponible partout, mais pour l’expérience ultime, cherchez les « Complete Recordings » qui contiennent absolument toute la musique composée par Shore même ce qui n’apparaît pas dans le montage final des films.

Game of Thrones – Ramin Djawadi (2011-2019)

Djawadi représente une approche radicalement différente de Shore — là où celui-ci compose dans la tradition romantique allemande héritée de Wagner, Djawadi introduit des éléments de minimalisme moderne, d’électronique discrète et même de piano solo qui n’avaient jamais vraiment eu leur place dans la fantasy épique auparavant. Son thème principal est devenu instantanément iconique avec son ostinato obsédant au cello qui monte progressivement vers le fortissimo, mais c’est « Light of the Seven » (saison 6, épisode 10) qui représente probablement son chef-d’œuvre — un morceau qui commence au piano et à l’orgue dans un registre quasi-religieux avant d’exploser dans une apocalypse orchestrale qui accompagne l’un des moments les plus choquants de toute la série. Djawadi démontre qu’on peut faire de la fantasy épique musicalement sophistiquée sans forcément copier Wagner note pour note, en acceptant que le monde représenté soit plus cynique et plus désenchanté que celui de Tolkien et que la musique doit refléter cette différence de ton.

Vikings – Trevor Morris (2013-2020)

Puisque Die Nibelungen – Kampf der Königreiche s’inscrit directement dans l’héritage des sagas scandinaves, il est indispensable d’écouter ce que Trevor Morris a fait pour la série Vikings qui explore exactement le même univers culturel — Morris a fait le choix audacieux de collaborer avec le groupe norvégien Wardruna qui utilise de véritables instruments nordiques anciens reconstitués archéologiquement (lyre, harpe, cornes, tambours-cadres) et qui chante en vieux norrois des textes inspirés de l’Edda poétique. Le résultat est une bande originale qui sonne effectivement « ancienne » sans pour autant tomber dans la reconstitution muséale stérile, et qui démontre qu’il est possible de créer quelque chose de moderne et d’accessible tout en restant fidèle à l’esprit des traditions musicales scandinaves médiévales. Si Shea et Lukas avaient pris le temps d’écouter sérieusement ce travail, ils auraient peut-être trouvé un meilleur équilibre entre leur désir de modernité et le respect des conventions du genre.

The Witcher – Sonya Belousova & Giona Ostinelli (2019-présent)

Cette série Netflix basée sur les romans polonais d’Andrzej Sapkowski propose encore une autre approche du mélange entre musique folklorique et orchestre moderne — Belousova et Ostinelli ont incorporé des instruments et des styles musicaux d’Europe de l’Est (violon tzigane, accordéon, rythmes slaves) pour créer une couleur locale qui distingue immédiatement The Witcher des productions anglo-saxonnes dominantes. Le morceau « Toss a Coin to Your Witcher » est devenu viral sur internet précisément parce qu’il ose mélanger une mélodie folklorique accrocheuse avec des arrangements orchestraux modernes et des paroles délibérément humoristiques, démontrant qu’on peut faire de la fantasy musicalement sophistiquée sans se prendre mortellement au sérieux à chaque instant. C’est peut-être le modèle que Shea et Lukas tentaient de suivre avec leur approche hybride pour Die Nibelungen, mais The Witcher réussit là où ils échouent partiellement parce que l’hybridation est présente dès la conception du projet et non pas plaquée après coup sur un univers qui ne la demandait pas nécessairement.

Pour ceux qui veulent gagner du temps et accéder directement à des playlists toutes faites qui rassemblent le meilleur de la musique fantasy épique, Spotify propose « Epic Fantasy Soundtracks » (plus de 100 heures de musique), YouTube Music a « From Wagner to Game of Thrones » (une playlist chronologique fascinante qui montre l’évolution du genre), et Apple Music offre « Orchestral Fantasy Essentials » qui se concentre sur les morceaux les plus emblématiques. Mais honnêtement, le mieux reste encore de créer votre propre playlist en piochant dans toutes ces sources et en y ajoutant vos découvertes personnelles — c’est en écoutant, en comparant, en développant votre propre sensibilité à ces musiques que vous finirez par comprendre vraiment ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, et pourquoi certaines bandes originales traversent les décennies tandis que d’autres sont oubliées six mois après leur sortie.

Verdict : deux approches, aucune bonne réponse

Après avoir écouté toute cette musique, après avoir comparé les choix audacieux de Shea et Lukas avec l’approche sécuritaire de McCuiston, après avoir remonté jusqu’à Wagner pour comprendre d’où vient vraiment tout ceci, quelle conclusion peut-on tirer sur la « bonne » façon de mettre en musique des légendes médiévales pour un public contemporain ? La réponse frustrante mais honnête est qu’il n’y a pas de bonne réponse — les scaldes vikings qui chantaient la Völsunga saga au IXe siècle auraient peut-être adoré les guitares saturées de Johnossi et l’énergie brute du rock moderne, ou peut-être auraient-ils trouvé cela aussi anachronique et déplacé que les critiques allemands contemporains, nous ne le saurons jamais parce que ces scaldes sont morts depuis plus de mille ans et n’ont laissé aucun enregistrement de ce qu’ils chantaient vraiment.

Ce que nous savons avec certitude, c’est que les deux approches tentent de résoudre le même problème fondamental et probablement insoluble : comment faire résonner en 2026 des histoires qu’on chante depuis quatre mille ans, comment transmettre à des gens qui écoutent du rap et de l’électro dans leur vie quotidienne des récits qui ont été créés par des nomades proto-indo-européens qui ne connaissaient que les instruments acoustiques les plus primitifs ? McCuiston a choisi la voie de la continuité en s’appuyant sur les conventions établies par Wagner et actualisées par Shore, garantissant ainsi une réception favorable des critiques et une familiarité rassurante pour le public, mais au prix d’une absence totale d’originalité et d’une incapacité à proposer quoi que ce soit de nouveau à la conversation. Shea et Lukas ont choisi la voie du risque en tentant d’hybrider l’orchestre symphonique avec le rock moderne, cherchant à reconnecter avec la fonction sociale originelle de ces chants qui était d’être une musique populaire et accessible plutôt qu’une musique savante réservée aux connaisseurs, mais au prix d’une cohérence tonale compromise et d’une réception critique mitigée voire carrément hostile.

La seule façon de trancher pour vous-même est d’écouter les deux bandes originales, de les comparer directement, de voir laquelle vous touche émotionnellement et vous fait vibrer même détachée des images, et de ne pas vous laisser intimider par les jugements des critiques professionnels qui ont leurs propres préjugés et leurs propres agendas. Créez votre playlist personnelle qui mélange des extraits de Die Nibelungen, de Pendragon, de Wagner, de Shore, de Djawadi, de Morris, et écoutez tout cela successivement pour sentir comment ces musiques se parlent entre elles, comment elles se répondent à travers les siècles, comment elles transforment progressivement les mêmes motifs mélodiques hérités des bardes celtes et des scaldes germaniques. Et si vous voulez vraiment comprendre pourquoi ces transformations se produisent, pourquoi ces deux compositeurs 2026 font exactement ces choix-là et pas d’autres, n’oubliez pas de consulter notre article complet « De Wagner aux séries 2026 : 4000 ans de légendes en musique » qui explore les racines indo-européennes de ces mythes et explique pourquoi la musique a toujours été absolument indissociable de leur transmission de génération en génération.

De la steppe pontique où des conteurs proto-indo-européens accompagnés de lyres primitives chantaient déjà il y a quarante-cinq siècles les exploits d’un héros tuant un monstre pour conquérir un trésor maudit, jusqu’aux studios d’enregistrement ultramodernes de 2026 où des orchestres de quatre-vingts musiciens et des rockeurs suédois tentent de capturer cette même essence mythologique avec des moyens techniques que nos ancêtres n’auraient jamais pu imaginer, la même mélodie continue de résonner — transformée, réinventée, parfois méconnaissable mais toujours fidèle au fond à son essence première, celle d’un chant qui célèbre ce que signifie être humain, mortel, héroïque malgré tout et tragiquement conscient que tout ce que nous construisons finira par retourner à la poussière, mais que la chanson elle-même ne meurt jamais vraiment tant qu’il reste quelqu’un pour l’écouter, la transmettre, et la chanter à nouveau pour la génération suivante.

Pour aller plus loin : Découvrez notre analyse approfondie « De Wagner aux séries 2026 : 4000 ans de légendes en musique » qui explore les origines indo-européennes de ces mythes et explique pourquoi la musique a toujours été indissociable de leur transmission.

De Wagner aux séries 2026 : pourquoi ces légendes obsèdent la musique depuis 4000 ans

La controverse éclate dès janvier 2026 : faut-il du rock électrique pour raconter Siegfried tuant le dragon, ou un orchestre classique pour évoquer la magie de Merlin ? Derrière ce clash musical entre deux séries se cache une question vertigineuse, depuis combien de temps chantons-nous exactement les mêmes histoires ?

Janvier 2026 a débuté avec l’arrivée presque simultanée de deux séries fantasy épiques qui, en apparence, n’auraient pas grand-chose à partager si ce n’est leur goût prononcé pour les épées, la magie et les royaumes en péril — Die Nibelungen: Kampf der Königreiche, produite par Constantin Film pour RTL+ et lancée le 6 janvier, plonge dans l’univers germanique de Siegfried, du dragon Fafnir et de l’or maudit des Nibelungen, tandis que The Pendragon Cycle: Rise of the Merlin, portée par DailyWire+ et diffusée dès le 22 janvier, explore la jeunesse de Merlin dans une Bretagne romaine en pleine décomposition, bien avant que le roi Arthur ne brandisse Excalibur pour la première fois. Les deux séries se déroulent à la même époque historique, cette période trouble du Ve siècle après Jésus-Christ où l’Empire romain agonisait sous les coups répétés des invasions barbares, fragmentant l’Europe en une mosaïque de royaumes tremblants qui tentaient désespérément de survivre à la nuit qui tombait sur la civilisation, et toutes deux racontent, au fond, la même histoire éternelle du héros confronté à son destin, du pouvoir qui corrompt, de l’amour impossible et de la trahison qui détruit ce que l’on croyait indestructible.

Mais là où ces deux productions divergent radicalement, là où leurs créateurs ont fait des choix qui révèlent en creux quelque chose de fascinant sur notre rapport contemporain à ces mythes ancestraux, c’est dans leur approche musicale, cette dimension qui, paradoxalement, constitue peut-être l’élément le plus essentiel pour comprendre pourquoi ces histoires nous obsèdent depuis des millénaires — car si Hagen – Im Tal der Nibelungen (La Guerre des Royaumes)  a confié sa partition à Jacob Shea et Adam Lukas, qui ont opté pour un mélange audacieux et franchement controversé d’orchestrations épiques traditionnelles et de rock moderne incarné par des morceaux de Johnossi (le tonitruant « Mavericks » qui accompagne les exploits de Siegfried), de Sigur Rós (le planant « Blóðberg ») et de Vita and the Woolf (« Feline »), suscitant des critiques acerbes de la part de spectateurs allemands qui trouvent ce mariage incongru et qui déplorent que la série « perd sa cohérence tonale » en tentant de faire cohabiter deux univers sonores aussi éloignés, The Pendragon Cycle a choisi une voie diamétralement opposée en confiant sa bande originale à Kyle McCuiston, qui livre une partition orchestrale pure et traditionnelle, saluée par les critiques pour son « sumptuous sound bed », cette nappe symphonique luxuriante qui enveloppe les images dans un cocon familier de cordes, de cuivres et de chœurs éthérés.

Face à ces deux philosophies musicales antagonistes qui cherchent chacune à leur manière à traduire en sons l’essence d’un mythe vieux de quinze siècles, une question s’impose avec une acuité troublante — pourquoi diable la musique est-elle si cruciale pour raconter ces histoires de dragons, de magiciens et de héros maudits, et pourquoi chaque époque semble-t-elle ressentir le besoin impérieux de réinventer la sonorité de ces légendes tout en respectant quelque chose d’ineffable qui les traverse depuis l’aube des temps ? La réponse à cette question, vertigineuse, ne se trouve pas dans les studios d’enregistrement de Munich ou de Los Angeles, ni même dans les salles de montage où compositeurs et réalisateurs ajustent chaque note au millième de seconde près pour qu’elle épouse parfaitement le mouvement de la caméra, mais bien plus loin dans le temps, bien plus profondément dans la mémoire collective de l’humanité, là où les peuples indo-européens qui migraient des steppes pontiques vers l’Europe vers 2500 avant notre ère portaient avec eux, nichées dans leur langue commune et dans leurs chants épiques transmis de génération en génération autour des feux de camp, les graines de ces récits qui, quatre mille ans plus tard, continuent de résonner dans nos salles obscures et sur nos écrans plats avec une persistance qui défie toute logique.

Wagner, l’inventeur de la fantasy musicale

Lorsque Richard Wagner, au milieu du XIXe siècle, se plonge avec une obsession maladive dans les manuscrits médiévaux qui racontent les exploits de Siegfried tuant le dragon Fafnir pour s’emparer d’un trésor maudit, ou les amours impossibles de Tristan et Iseut liés par un philtre magique qui scelle leur destin tragique, il n’est pas simplement un compositeur en quête d’un bon livret pour ses opéras monumentaux — Wagner, qui a étudié la philologie et qui connaît le Nibelungenlied, cette épopée germanique du XIIIe siècle composée de 2400 strophes, aussi bien que l’Edda scandinave et les textes arthuriens de Chrétien de Troyes, pressent intuitivement quelque chose que les universitaires ne démontreront formellement que bien plus tard : ces légendes, qu’elles viennent de la tradition germanique du nord ou de la tradition celte de l’ouest, ne sont pas des créations indépendantes surgies par hasard aux quatre coins de l’Europe médiévale, mais les branches d’un arbre commun dont les racines plongent dans un passé si lointain qu’il précède l’invention de l’écriture elle-même.

Entre 1848 et 1874, pendant vingt-six années de labeur acharné entrecoupées de crises existentielles, d’exils politiques et de passions amoureuses tumultueuses, Wagner compose L’Anneau des Nibelungen, cette tétralogie démesurée en quatre opéras qui totalise près de quinze heures de musique ininterrompue et qui nécessite un orchestre de dimensions titanesques déployé dans une fosse spécialement conçue pour accueillir cette masse instrumentale — mais Wagner ne s’arrête pas là, car en 1857, en plein milieu de son travail sur l’Anneau, il interrompt tout pour composer Tristan und Isolde. Wagner passera la dernière décennie de sa vie dans sa villa de Bayreuth, où il a fait construire un théâtre spécifiquement conçu pour accueillir ses œuvres monumentales, et où il supervisera personnellement chaque répétition avec une rigueur maniaque, exigeant que chaque musicien comprenne non seulement les notes qu’il joue mais aussi la mythologie qui les sous-tend.

L’innovation la plus révolutionnaire de Wagner, celle qui influencera absolument toute la musique de film et de série qui suivra, c’est l’invention du leitmotiv, ce thème musical récurrent qui s’attache à un personnage, un objet ou une idée et qui revient, se transforme, se mêle à d’autres motifs tout au long de l’œuvre pour créer un réseau de significations qui fonctionne en parallèle du texte chanté. Cette technique du leitmotiv, directement héritée par John Williams qui l’utilise pour Star Wars, par Howard Shore qui en fait la colonne vertébrale de ses partitions pour la trilogie du Seigneur des Anneaux, et finalement par Jacob Shea, Adam Lukas et Kyle McCuiston pour nos deux séries de 2026, constitue l’ADN même de toute musique fantasy épique.

Le secret indo-européen : 4000 ans de musique et mythe

Mais si Wagner pressentait que les légendes de Siegfried et de Tristan partageaient une origine commune, il lui manquait les outils scientifiques pour le prouver — ces outils nous ont été donnés au XXe siècle par des chercheurs comme Georges Dumézil, linguiste et historien des religions français qui a passé sa vie à démontrer l’existence d’une structure tripartite qui organise les sociétés de tous les peuples indo-européens. Selon Dumézil, ces sociétés étaient structurées selon trois fonctions fondamentales : la fonction sacerdotale (druides, prêtres, Merlin), la fonction guerrière (héros comme Arthur, Siegfried, Achille), et la fonction productive (le peuple, la richesse, le Graal).

Cette structure tripartite ne peut s’expliquer que par une origine commune — vers 2500 avant notre ère, des peuples qui partageaient une langue ancestrale, le proto-indo-européen, ont entrepris des migrations massives depuis les steppes au nord de la mer Noire vers l’Europe, emportant avec eux non seulement leur langue mais aussi leurs dieux, leurs rituels et, élément absolument crucial, leurs chants épiques. Car ces peuples ne connaissaient pas l’écriture, et la transmission se faisait en vers, en rythmes, en mélodies qui aidaient à mémoriser ces récits immenses et qui transformaient chaque conteur en musicien, chaque barde en compositeur.

Les découvertes archéologiques l’attestent — on a retrouvé des harpes celtes dans des tombes datant de l’âge du Bronze, des lyres germaniques dans des sépultures de chefs vikings. La musique n’était pas un divertissement accessoire mais le véhicule même par lequel la culture se perpétuait. Quand les Celtes s’installent en Europe occidentale vers 1000 avant notre ère, ils apportent ces chants qui deviendront Arthur, Merlin, Tristan — quand les Germains colonisent le nord, ils portent ce qui deviendra Siegfried et les Nibelungen.

Bernard Sergent, dans ses travaux pionniers sur la mythologie comparée indo-européenne, démontre de manière convaincante qu’il a existé une « pré-Iliade », un récit épique chanté qui circulait parmi les peuples proto-indo-européens vers 2000 avant notre ère et dont le héros principal, ancêtre commun d’Achille le Grec et de Cúchulainn l’Irlandais, possédait déjà tous les attributs que nous retrouvons dans Siegfried — la force surhumaine acquise par un acte magique, le point faible fatal, la mort tragique provoquée par une trahison, la gloire éternelle qui survit au héros tombé trop jeune.

— Bernard Sergent, historien et anthropologue français

Cette continuité musicale et narrative qui traverse quatre millénaires explique pourquoi les compositeurs modernes, consciemment ou non, reproduisent des structures sonores qui correspondent exactement aux trois fonctions de Dumézil — la fonction sacerdotale est systématiquement représentée par des harpes et voix éthérées (exactement ce que fait Kyle McCuiston pour Merlin), la fonction guerrière par des cuivres éclatants et percussions martiales (ce que tentent Shea et Lukas dans Hagen – Im Tal der Nibelungen), et la fonction productive par des cordes chaleureuses et mélodies folkloriques. Ces codes musicaux ne sont pas des conventions arbitraires mais les échos lointains de structures archétypales qui organisent notre inconscient collectif depuis quarante-cinq siècles.

Die Nibelungen : quand la lyre germanique rencontre la guitare électrique

L’histoire des Nibelungen a d’abord vécu pendant des siècles comme un chant transmis de scalde en scalde dans les cours des rois scandinaves et germaniques — imaginez une grande salle enfumée au IXe siècle quelque part dans les fjords norvégiens, où des guerriers se rassemblent autour du feu central pendant qu’un scalde, accompagné de sa lyre à six cordes, entonne la Völsunga saga, récitant de mémoire des milliers de vers. Cette performance n’était pas un simple divertissement mais un rite social essentiel, le moment où la communauté se souvient de ses origines, où elle transmet aux jeunes générations les modèles de comportement qui définissent ce qu’est un héros.

Lorsque cette tradition orale est enfin couchée sur parchemin au début du XIIIe siècle dans le Nibelungenlied, quelque chose se perd inévitablement — le texte écrit fixe les mots mais ne peut pas transcrire la mélodie. Paradoxalement, c’est cette perte qui permet à Wagner, six siècles plus tard, de réinventer complètement la dimension musicale de ce mythe. Wagner ne cherche pas à reproduire la musique médiévale mais à créer une musique qui produise sur son public du XIXe siècle le même effet que les scaldes produisaient sur leur auditoire du IXe siècle.

C’est précisément ce dilemme qu’ont affronté Jacob Shea et Adam Lukas lorsqu’ils ont accepté de composer la musique de Die Nibelungen: Kampf der Königreiche — fallait-il suivre la voie wagnérienne orchestrale pure, ou tenter quelque chose de radicalement différent qui reconnecterait avec la fonction originelle de cette musique, qui était d’être une musique populaire, une musique qui galvanise ? Ils ont choisi la seconde voie. Les scaldes vikings ne jouaient pas pour des aristocrates raffinés dans des salles de concert mais pour des guerriers dans des halls enfumés où leur musique devait être puissante, directe, capable de capturer l’attention d’hommes qui avaient vu la mort de près. Le rock moderne, avec ses guitares saturées, partage exactement cette esthétique de la puissance brute et de l’impact immédiat.

Sauf que cette logique se heurte au fait que notre oreille contemporaine attend un certain type de sonorité quand elle voit des chevaliers en armure — et cette sonorité, c’est celle de l’orchestre symphonique romantique du XIXe siècle. Les critiques allemandes traduisent ce conflit : d’un côté, ceux qui pointent que « la série ajoute des éléments pop et rock modernes qui ne semblent pas toujours cohérents », que le mariage entre orchestre et guitares électriques « perd sa cohérence tonale » ; de l’autre, ceux qui saluent cette tentative de revitaliser un mythe qui risquait de se momifier dans des conventions musicales qui n’ont rien d’originel puisque les scaldes du IXe siècle n’avaient jamais entendu un orchestre symphonique de leur vie.

Arthur, Merlin, Tristan : la harpe celte devient symphonie

Pendant que les traditions germaniques se développaient dans le nord, une autre branche de la grande famille indo-européenne florissait dans l’ouest — les Celtes développaient leurs propres épopées qui racontaient essentiellement les mêmes archétypes narratifs mais dans des décors différents. Les bardes celtes accompagnaient leurs récitations d’une harpe dont le son cristallin est devenu indissociable de l’imaginaire celte — et cette association n’a rien d’arbitraire puisque la harpe était véritablement l’instrument sacré des druides celtes, celui dont les vibrations étaient censées ouvrir des portes entre le monde visible et le monde invisible.

Les légendes arthuriennes qui émergent au VIIIe siècle contiennent plusieurs cycles narratifs distincts — le cycle d’Arthur lui-même, ce chef de guerre breton qui aurait remporté douze batailles contre les Saxons avant d’être transformé par la tradition orale en roi légendaire ; le cycle de Merlin, ce druide chrétien hybride qui incarne la transition entre paganisme celte et christianisme ; et le cycle de Tristan et Iseut, qui constitue probablement la couche la plus ancienne puisqu’on peut en retrouver la structure narrative dans des récits irlandais encore plus anciens comme La fuite de Diarmaid et Grainne.

Cette histoire de Tristan et Iseut révèle comment les Celtes ont adapté des archétypes indo-européens beaucoup plus anciens — le récit suit un schéma « aithed », type d’histoire d’amour tragique où une reine tombe amoureuse du compagnon de son mari, où cet amour devient irrésistible à cause d’un élément magique (philtre, geis), où les amants fuient dans une forêt refuge, et où tout se termine par une mort tragique. Ce schéma se retrouve dans des dizaines de récits celtes — et Wagner, qui compose Tristan und Isolde en plein milieu de son travail sur L’Anneau, perçoit intuitivement que ces deux traditions parlent la même langue mythologique.

La harpe celte produisait un son que les textes médiévaux décrivent comme capable d’endormir, de réveiller, de faire rire ou pleurer selon la façon dont le barde la jouait — les trois « airs » traditionnels que devait maîtriser tout harpiste professionnel étaient le goltraí (air de lamentation), le geantraí (air de joie) et le suantraí (air de sommeil), et cette triple fonction se retrouve encore aujourd’hui dans la façon dont les compositeurs modernes utilisent la harpe.

— Traditions bardiques irlandaises médiévales

McCuiston fait le choix opposé de Shea et Lukas — là où ceux-ci ont pris le risque de la modernité radicale, McCuiston s’inscrit délibérément dans la lignée wagnérienne réactualisée par Howard Shore, proposant une partition orchestrale pure avec tous les codes établis : leitmotivs récurrents, cuivres dramatiques, cordes éthérées pour Merlin, harpes omniprésentes. Cette approche conservatrice fonctionne remarquablement bien si l’on en croit les critiques qui saluent ce « sumptuous sound bed » — mais on peut se demander si cette réussite ne repose pas justement sur cette familiarité, sur le fait que McCuiston donne au public exactement ce qu’il attend, au risque de ne produire aucune surprise.

Pourquoi ces légendes traversent les siècles

Si les récits de Siegfried, d’Arthur, de Merlin et de Tristan continuent de fasciner vingt-cinq siècles après que leurs formes proto-indo-européennes ont commencé à circuler, c’est parce qu’ils parlent de quelque chose d’universel dans l’expérience humaine — le jeune homme qui découvre qu’un destin extraordinaire l’attend, le héros qui conserve un point faible fatal, l’amour impossible, la trahison, le trésor maudit, le royaume qui s’effondre. Tous ces motifs narratifs fonctionnent comme des archétypes qui organisent notre expérience du monde et qui émergent spontanément dans les mythes de toutes les cultures parce qu’elles correspondent à des réalités psychologiques fondamentales.

Mais si les archétypes sont éternels, leur actualisation change avec chaque époque — le XIXe siècle romantique voit Wagner composer ses opéras monumentaux quand l’Europe industrialisée se retourne vers un passé médiéval fantasmé ; les années post-Première Guerre mondiale voient Tolkien créer Le Seigneur des Anneaux en se nourrissant du Beowulf qu’il a traduit ; les années 2000 marquent un tournant avec la trilogie cinématographique qui prouve qu’une fantasy épique peut rencontrer un succès planétaire ; et maintenant, en 2026, nous assistons à une nouvelle résurgence avec Die Nibelungen et The Pendragon Cycle.

Tolkien était professeur de langue et littérature anglaise à Oxford, spécialiste du vieil anglais et du vieux norrois, et il a produit une traduction magistrale de Beowulf qui fait encore autorité — cette immersion totale dans les épopées germaniques anciennes transparaît à chaque page du Seigneur des Anneaux, où l’on retrouve les mêmes thèmes du trésor maudit (l’Anneau Unique fonctionne exactement comme l’or des Nibelungen), du héros humble appelé à un destin qui le dépasse, de la nostalgie pour un passé héroïque à jamais perdu. Et quand Howard Shore compose sa partition pour la trilogie de Peter Jackson, il puise consciemment dans l’héritage wagnérien parce qu’il sait que Wagner et Tolkien buvaient à la même source mythologique.

2026 : deux philosophies musicales, un dilemme universel

Ce conflit entre l’approche hybride de Shea-Lukas et l’approche traditionnelle de McCuiston cristallise un débat beaucoup plus large sur ce que devrait être la musique pour des récits mythologiques à l’ère du streaming — d’un côté, on peut argumenter que ces légendes méritent d’être traitées avec le respect qu’implique leur ancienneté millénaire, ce qui signifie adopter un langage musical qui évoque cette profondeur temporelle ; de l’autre, on peut soutenir que figer ces mythes dans un carcan musical conventionnel les tue lentement en les transformant en objets de musée émotionnellement morts.

Le problème fondamental, c’est que nous ne savons absolument pas à quoi ressemblait la musique qui accompagnait réellement ces récits à l’époque orale — les instruments ont disparu, les mélodies n’ont pas été transcrites, et tout ce que nous possédons ce sont des descriptions vagues. Les tentatives de reconstruction restent fondamentalement spéculatives — et de toute façon, même si nous disposions d’enregistrements fidèles de ce que chantaient les scaldes au IXe siècle, un public du XXIe siècle habitué à la richesse harmonique moderne trouverait probablement ces chants primitifs et ennuyeux.

Ce paradoxe explique pourquoi le débat entre authenticité et modernisation est intrinsèquement insoluble — si par « authenticité » on entend une fidélité archéologique à une musique que nous ne connaissons pas, alors l’authenticité est impossible ; mais si par « authenticité » on entend une fidélité à la fonction sociale et émotionnelle que remplissait cette musique (galvaniser, émouvoir, transporter), alors paradoxalement c’est peut-être l’approche modernisatrice qui est la plus authentique parce qu’elle utilise les moyens sonores qui fonctionnent sur notre sensibilité contemporaine.

Ralph Bakshi, réalisateur du film d’animation Le Seigneur des Anneaux sorti en 1978, avait confié la musique à Leonard Rosenman — mais le résultat fut catastrophique, produisant ce qu’un critique musical a décrit comme « rien de plus qu’un bâtard générique entre une partition fantasy années 70 et le thème de Hogan’s Heroes, avec un thème principal constitué des six pires notes que Rosenman aurait pu choisir dans le pire ordre et la pire tonalité possibles ». Cette bande originale ratée illustre parfaitement ce qui arrive quand un compositeur ne comprend pas ou ne respecte pas la profondeur mythologique de ce qu’il est censé mettre en musique.

— Critique musicale sur l’adaptation Bakshi de Tolkien (1978)

McCuiston a choisi la sécurité de la tradition wagnérienne, livrant une partition qui fonctionne impeccablement mais qui ne prend aucun risque esthétique — on y retrouve tous les codes attendus, et c’est exactement ce qu’on pourrait lui reprocher : cette absence d’originalité, cette volonté de donner au public exactement ce qu’il attend sans jamais le bousculer. Shea et Lukas ont choisi le risque de l’hybridation, tentant de créer quelque chose qui n’avait jamais été fait exactement sous cette forme — certains y voient une trahison catastrophique, d’autres y reconnaissent une tentative courageuse de reconnecter avec la fonction sociale originelle de cette musique.

Mais ce qui est fascinant, c’est que ce débat réactive un conflit vieux de quatre millénaires sur la façon dont les sociétés doivent transmettre leurs mythes fondateurs — faut-il les conserver dans leur forme la plus ancienne possible en acceptant qu’elle devienne progressivement incompréhensible, ou faut-il les réinventer constamment en prenant le risque de les dénaturer mais en maintenant leur vitalité ? Les bardes celtes du VIIIe siècle qui chantaient Arthur ne reproduisaient probablement pas fidèlement des chants proto-celtiques datant de mille ans plus tôt mais les adaptaient à leur époque — et c’est exactement ce processus de réinvention permanente qui a permis à ces récits de traverser les siècles.

La musique comme preuve de l’indestructibilité du mythe

Quand Wagner, en 1876, fait jouer pour la première fois le cycle complet de L’Anneau des Nibelungen dans son théâtre de Bayreuth, devant un public qui comprend l’empereur Guillaume Ier, le roi Louis II de Bavière, Tchaïkovski, Liszt, Nietzsche et tout ce que l’Europe cultivée compte de personnalités, il ne présente pas simplement un chef-d’œuvre musical mais il accomplit un acte qui possède une dimension presque rituelle — il reconvoque publiquement, dans une société industrielle du XIXe siècle qui a perdu tout contact avec ses racines mythologiques païennes, les dieux et les héros que ses ancêtres germaniques adoraient deux mille ans plus tôt, et il le fait en utilisant le médium de la musique parce qu’il a compris intuitivement que ces récits étaient à l’origine inséparables de leur dimension musicale, qu’ils vivaient dans et par le chant.

Cette compréhension profonde que la musique n’est pas un simple accompagnement décoratif mais constitue l’essence même de la transmission mythologique explique pourquoi, cent cinquante ans après Wagner, nous continuons d’investir des ressources colossales dans la création de bandes originales sophistiquées pour des séries télévisées qui racontent ces mêmes histoires — Die Nibelungen et The Pendragon Cycle ne sont que les deux dernières incarnations d’une chaîne ininterrompue qui remonte aux bardes celtes chantant dans les cours bretonnes du VIIIe siècle, aux scaldes germaniques récitant la Völsunga saga dans les halls vikings du IXe siècle, et au-delà encore jusqu’à ces conteurs proto-indo-européens qui, il y a quatre mille cinq cents ans dans les steppes au nord de la mer Noire, accompagnés de lyres primitives dont le bois a depuis longtemps pourri, chantaient déjà les exploits d’un héros qui tuait un monstre pour conquérir un trésor maudit, qui devenait invincible sauf en un point fatal, qui aimait une femme qu’il ne pouvait posséder, qui était trahi par ceux qu’il croyait ses amis, et qui mourait jeune dans une gloire tragique qui le rendait immortel.

La musique PROUVE la profondeur insondable de ces mythes d’une façon que les textes seuls ne pourraient jamais démontrer — car si ces histoires n’étaient que des anecdotes divertissantes inventées au Moyen Âge, elles auraient disparu depuis longtemps. Mais le fait que nous ressentions encore le besoin impérieux, en 2026, de créer des partitions originales pour accompagner Siegfried affrontant Fafnir ou Merlin guidant Arthur, le fait que nous débattions passionnément pour savoir si ces musiques doivent être orchestrales ou rock, prouve que ces récits touchent quelque chose de tellement profond en nous qu’aucune époque ne peut les laisser dormir tranquillement mais doit absolument se les réapproprier, les réactualiser, les faire résonner à nouveau avec les instruments et les sensibilités de son temps.

De la steppe pontique où des nomades proto-indo-européens chantaient autour de feux de camp qui se sont éteints il y a quarante-cinq siècles jusqu’aux plateformes de streaming qui diffusent en 4K HDR des séries produites avec des budgets de dizaines de millions de dollars, de la harpe du druide celte résonnant dans une forêt de Bretagne au premier siècle jusqu’à l’orchestre symphonique enregistrant à Abbey Road en 2025, de la lyre du scalde viking scandant des vers dans un hall norvégien du IXe siècle jusqu’aux guitares électriques de Johnossi hurlant dans les haut-parleurs en 2026, la même mélodie continue de résonner, transformée mais reconnaissable, réinventée mais fidèle à son essence — celle d’un héros qui se lève pour affronter l’impossible, d’un dragon qui incarne tout ce qui menace la civilisation, d’un amour qui défie les lois mais ne peut échapper à la mort, d’un trésor qui promet le bonheur mais apporte la malédiction, d’un royaume qui s’élève vers la gloire avant de s’effondrer dans la trahison et les cendres.

Quatre mille ans plus tard, dans des langues que nos ancêtres proto-indo-européens ne reconnaîtraient même pas, avec des instruments dont ils n’auraient jamais pu imaginer l’existence, nous chantons encore et toujours les mêmes chansons — parce que ce sont les chansons de ce que signifie être humain, mortel, héroïque malgré tout et tragiquement conscient que tout ce que nous construisons finira par retourner à la poussière, mais que la chanson elle-même ne meurt jamais vraiment tant qu’il reste quelqu’un pour l’écouter et la transmettre.

Sources et références :
Bibliothèque nationale d’Allemagne : Manuscrit du Nibelungenlied (XIIIe siècle)
British Library : Collections manuscrites arthuriennes médiévales
Bayreuth Festival : Archives Wagner et représentations historiques
Bibliothèque nationale de France : Fonds médiéval celtique et manuscrits irlandais
Oxford Indo-European Studies : Publications sur les migrations proto-indo-européennes