Le sanctuaire, refuge de survie

Le sanctuaire du titre, c’est une maison dans la forêt et tout le domaine qui l’entoure. Les quatre membres d’une famille y vivent : le père, la mère (Alexandra) et leurs deux filles, June et Gemma. Ce sont des survivants d’une pandémie qui a décimé la population. Cette situation post-apocalyptique est signée Jérôme Lavoine qui adapte le roman éponyme de Laurine Roux (2020).

Le genre post-apocalyptique étant déjà bien balisé, on ne peut pas lire ce roman graphique sans évoquer quelques souvenirs d’autres lectures, surtout sachant qu’il est adapté d’un roman. Autant dire que j’espérais davantage d’originalité, car une famille avec deux filles qui survivent dans la forêt, la situation rappelle étrangement ce que raconte Jean Hegland avec justement Dans la forêt (1996), puis Le temps d’après (2025). Nous avons donc une famille qui vit quasiment en autarcie dans une région boisée où elle a pu trouver sa place pour s’intégrer à l’élément naturel. Ainsi, Gemma, la plus jeune qui se trouve être la narratrice, est celle qui va à la chasse quand cela est nécessaire, avec son arc et ses flèches. Le père se réserve les sorties en dehors du domaine pour aller à la recherche de denrées qui s’épuisent naturellement, comme de l’essence, des allumettes, etc. Il semblerait qu’il visite des maisons abandonnées où il se sert selon ce qu’il y trouve. Quant à June et sa mère, elles s’occupent essentiellement des tâches domestiques. La famille entretient notamment un jardin potager devant la maison.

Les personnages

Le scénario fait la part belle à Gemma dont la particularité est d’être la seule de la cellule familiale à ne connaître que le monde d’après qui, à ses yeux, a forcément quelque chose de naturel. Par opposition, sa sœur June finit par craquer en lui disant un soir qu’à son âge elle devrait avoir d’autres préoccupations. Elle doit avoir aux alentours de 18 ans et devrait s’inquiéter de son allure générale pour savoir si elle plait aux garçons de son âge, vibrer pour une fête de fin d’année scolaire, etc. Évidemment, des garçons de son âge, il n’en traine aucun dans le coin… Plus jeune, Gemma vit essentiellement pour ses virées en pleine nature en quête de proies à ramener pour sustenter la famille. Tout cela permet de comprendre que la catastrophe ayant mené à la situation post-apocalyptique doit dater d’une quinzaine d’années et donc que les uns et les autres ont eu le temps de s’adapter. Probablement aussi, les choses ont pu se tasser depuis. Mais les quatre membres de la famille qu’on voit vivre ne sont pas les seuls survivants. Ce qui veut dire que leur isolement constitue une sorte de protection. Mais cela veut aussi dire une certaine curiosité vis-à-vis de comment les autres s’en sortent ainsi qu’une méfiance par rapport à tout ce qui pourrait arriver en cas de rencontre. Bref, tous les sujets qui ont déjà été explorés par ce qui constitue désormais un véritable genre de littérature.


La figure du père

Quant au père, on sent chez lui un besoin d’autorité, celle de celui qui sait quels dangers courent les membres de sa famille en dehors du domaine qui leur sert d’abri. Bizarrement, on réalise qu’il déteste les oiseaux et on finit par comprendre qu’il les considère comme responsables de la pandémie, avec leur capacité à se déplacer dans les airs. C’est ainsi qu’il ordonne à Gemma de tuer un aigle qu’ils aperçoivent. Gemma ira jusqu’à poursuivre l’oiseau dans la montagne. Mais, là c’est comme si elle ouvrait la boîte de Pandore. Ce qu’elle découvre, elle le cache. On la découvre alors capable de mentir et pas seulement par omission.

Vivre ou survivre

A vrai dire, si Gemma ment, c’est pour calmer le jeu. En effet, on réalise que le père devient de plus en plus nerveux et que cela se traduit par des accès de violence. Dans ces conditions, June n’a plus qu’une idée en tête : partir. Bien évidemment, ce ne sera pas si simple. Et, là aussi, on aborde un point caractéristique de ce genre de littérature. Alors, bien-sûr, on pourrait avancer qu’ici il ne s’agit pas de littérature mais d’une adaptation sous forme de bande dessinée et que le neuvième art peut apporter un plus à ce genre. Le vrai plus ici concerne le rapport avec la nature et il est apporté par les actions de Gemma. L’album est en noir et blanc, avec l’apport d’un bleu clair monochrome pour les ombres et les reliefs. Quant au dessin lui-même, il est de qualité (en particulier pour les visages) sans recherche particulière de séduction esthétique, ce qui correspond bien à un monde perturbé. Il est quand même ici question de survie. Ainsi, quand June craque, elle se lamente de ne pas vivre, mais de se contenter de survivre sans avenir véritable. On pourrait y voir une expression désespérée de la condition humaine de manière générale, où chaque individu recherche un but à son existence sous les prétextes les plus divers.

Le scénario

Il bascule logiquement avec la possibilité de sortir du domaine qui se contente évidemment de frontières naturelles. Gemma la plus âgée des sœurs y voit l’opportunité d’échapper à univers étouffant. June profite des circonstances. Bien évidemment, chacune des deux se voit confrontée à des épreuves inattendues et c’est June qui s’en sort le mieux. La tension monte jusqu’à une explosion qui amène une libération qu’on sentait venir. L’aspect gênant de cette conclusion, c’est qu’elle peut donner l’impression que le monde tournerait mieux sans les hommes. Or, si les femmes seraient plus tranquilles, leur avenir serait forcément limité.

Le sanctuaire – Jérôme Lavoine, d’après le roman éponyme de Laurine Roux (2020)
Éditions Sarbacane : sorti le 4 février 2026

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3

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