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Les Œillades 2023 : Amal, un esprit libre de Jawad Rhalib, violente est l’emprise

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Porté par le cri incandescent de Lubna Azabal, Amal, un esprit libre dénonce avec force les défaillances de tout un système éducatif impuissant face à l’intégrisme qui gangrène et fracture nos sociétés. Dans cette œuvre éminemment politique à l’actualité brûlante, Jawad Rhalib brosse le portrait enflammé d’une enseignante de littérature abattue par la radicalisation latente d’un groupe d’élèves et en rage contre l’inaction de son établissement. Tout comme son personnage-titre, le cinéaste belgo-marocain veut croire en les vertus citoyennes de l’école laïque, mais donne surtout à voir les solitudes, les anxiétés et les espoirs des jeunes, ces adultes en lointain devenir hélas livrés à eux-mêmes.

À travers le courageux combat d’une femme qui revendique avec force sa liberté d’enseigner la littérature, Amal, un esprit libre dissèque les mécaniques de l’islamisme radical et de la haine de l’autre, sans jamais chercher à les transformer en objets théoriques inaccessibles. Le film agit alors comme la synthèse du cinéma social et engagé de Jawad Rhalib, qui luttait déjà contre l’intégrisme dans son précieux documentaire Au temps où les Arabes dansaient sorti en 2018.

En effet, le cinéaste dresse ici le constat pessimiste d’une école bruxelloise complètement ravagée par les discriminations, injures, bagarres et conflits stériles, véritable poudrière autrefois forteresse imprenable où se forgeaient l’esprit critique et l’ouverture au monde. La frontalité du dispositif quasi documentaire d’Amal, un esprit libre — le plan-séquence permet notamment de fabriquer des débats spontanés dans l’écrin intime de la salle de classe mue en théâtre de toutes les tensions politiques latentes —, sert la mise en scène frénétique et anxiogène du harcèlement scolaire (dans l’enceinte du lycée mais aussi en ligne) ainsi que le propos sur la liberté des méthodes pédagogiques, ou encore l’importance des structures d’accompagnement des jeunes, victimes de violences psychologiques.

Au cœur du film trône l’interprétation directe et vibrante de Lubna Azabal (Le Bleu du caftan, Pour la France), absolument saisissante en professeure de lettres au bord du burn-out, qui, entre exigence et bienveillance, tente de concilier au mieux son métier devenu un fardeau et sa vie de femme de confession musulmane, vivement menacée par une élève radicalisée. Autour d’elle, la proviseure frileuse (Catherine Salée) et le collègue ambigu (Fabrizio Rongione) incarnent avec justesse ce corps enseignant totalement impuissant, dépassé par l’ampleur des tensions communautaires ou certaines revendications hors-sol des parents, et au sein duquel règne une politique du « pas de vagues » tout à fait révoltante.

Rempart contre le fondamentalisme religieux, Amal, un esprit libre se fait le portrait désespéré d’un système éducatif à bout de souffle et se pose en observateur de contradictions simplement humaines. Un film nécessaire qui à ce jour n’a pourtant pas trouvé de distributeur en France, mais remporte le prix du public au festival du film francophone d’Albi. Sévan Lesaffre

Amal, un esprit libre – Bande-annonce

Synopsis : Professeure de français dans une école laïque bruxelloise, Amal encourage ses élèves à cultiver la passion de la lecture, revendiquer la liberté d’expression et prôner l’acceptation de l’autre. Mais son franc-parler dérange la communauté musulmane, qui s’oppose à ses méthodes pédagogiques avec virulence. Pourtant, Amal résiste et ne se laisse pas envahir par la peur. Surtout lorsqu’elle doit venir en aide à l’une de ses étudiantes, la discrète Monia, qui, soupçonnée d’être homosexuelle, est agressée, harcelée et menacée.

Amal, un esprit libre – Fiche technique

Réalisation : Jawad Rhalib
Scénario : Jawad  Rhalib, David Lambert, Chloé Léonil
Avec : Lubna Azabal, Catherine Salée, Fabrizio Rongione, Kenza Benbouchta, Ethelle Gonzalez-Lardued, Johan Heldenberg, Babetida Sadjo, Mehdy Khachachi…
Production : Geneviève Lemal
Photographie : Lisa Willame
Costumes : Audrey Wilmotte
Montage : Nicolas Rumpl
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h51
Genre : Drame
Sortie : 17 avril 2024

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Les Œillades 2023 : Rencontre avec Lucia Sanchez, réalisatrice du documentaire Mafalda, reviens !

La réalisatrice Lucia Sanchez était présente au festival Les Œillades afin d’accompagner la projection du film Mafalda, reviens ! qui raconte l’histoire de la célèbre héroïne de bande dessinée croquée il y a soixante ans par l’argentin Quino, et dont l’esprit contestataire a marqué les lecteurs du monde entier. Retour sur la genèse et les intentions d’un documentaire à l’actualité brûlante.

Pourquoi avoir choisi ce titre sous forme d’apostrophe impérative ?

Lucia Sanchez : Je trouvais pertinente l’idée de faire revivre cette célèbre héroïne, symbole d’un esprit contestataire, pour que les jeunes d’aujourd’hui qui ne la connaissent pas puissent la rencontrer. Mafalda porte en elle une force, un engagement, une détermination qui bousculent et éveillent les consciences. Têtue, rebelle, elle ne baisse jamais les bras mais en même temps, elle est capable d’émouvoir, de contrarier, de faire rire. Sa méfiance du monde des adultes et du confort bourgeois nous touche à tout âge. Elle ose dire « non » et nous ramène ainsi à notre capacité à interroger le monde et à le contester. C’est là le génie de l’auteur Quino.

Il s’agit au départ d’un projet publicitaire avorté puisque la marque qui avait commandé Mafalda en 1963 n’a plus voulu d’elle. Comment avez-vous découvert le personnage ? 

J’ai découvert Mafalda dans la bibliothèque de mes parents à l’âge de neuf ou dix ans. Je me souviens qu’à l’époque, les ouvrages de Quino étaient interdits au moins de dix-huit ans.. Très vite, j’ai été fascinée par cette force de caractère, son sens de la répartie et l’efficacité des répliques. J’avoue que je ne comprenais pas toujours toutes les vignettes mais je me sentais comme transportée dans cet univers dans lequel elle côtoyait d’autres personnages incontournables : je pense notamment à Felipe, Manolito, Susanita… Je me suis rapidement identifiée à cette gamine brune à la fois impertinente et subversive, qui parle à sa mère, femme au foyer, de faire des études. Mes parents n’étaient pas politisés et j’ai appris à l’être en lisant Mafalda. Symbole de la classe moyenne, elle lutte contre les injustices, pour la paix dans le monde, et il me semblait intéressant de transmettre l’héritage de ce personnage avant-gardiste en préservant la portée de ses ambitions féministes, écologistes et politiques.

Votre enjeu était de rester fidèle au caractère politique de la bande dessinée en resituant d’abord Mafalda en Argentine, pays où elle est née. À travers son regard rebelle et l’engagement qu’elle représente, vous ouvrez une fenêtre sur l’état du monde actuel. Par ce geste de questionner le monde d’hier, vous nous ramenez à ce qu’est l’horizon incertain de la société d’aujourd’hui. 

Je dois dire que je ne suis pas spécialiste de la bande dessinée ni de l’œuvre de Quino puisque d’habitude, je réalise plutôt des films de société. Mais il m’apparaissait important de restituer à Mafalda une place dans notre monde contemporain. J’ai choisi l’animation et l’incrustation dans des prises de vues réelles pour que l’héroïne soit ancrée parmi nous, et non pas une figure du passé. D’un point de vue plus technique, le but était de s’éloigner de la série animée de 1972 pour lui créer une nouvelle démarche et une autre façon de se mouvoir dans l’espace urbain. Il fallait tout inventer, donc on tâtonnait.

Soixante-ans plus tard, Mafalda n’a pas vieilli dans ses thématiques ni son esthétique.

En effet, chacun a pu s’approprier le personnage, puisque la bande dessinée a été traduite dans plus de vingt langues. Mafalda est intemporelle grâce à la patte et à l’humour de Quino. Elle-même refuse de grandir d’ailleurs. C’est pour cela que j’ai souhaité conserver son graphisme en noir et blanc, comme dans les journaux de l’époque.

Curieuse de tout, elle pose beaucoup de questions existentielles auxquelles on ne lui apporte pas de vraies réponses. 

Il y a ce décalage entre l’âge qu’on lui donne et la maturité de ses raisonnements. C’est pour cette raison qu’elle nous plait tant. Je ne sais pas si l’humanité se porte mieux qu’avant… En tous les cas, il faut résister. 

La soupe revient comme motif récurrent dans votre documentaire. Refuser de l’avaler, c’est aussi un moyen de réfuter le capitalisme, de s’affranchir de tous les carcans, de revendiquer une forme de liberté…

Oui. Comme tous les enfants, Mafalda n’aime pas qu’on lui impose les choses. Ici, la soupe peut s’apparenter à la dictature, à la censure, aux fake news parfois relayées dans les médias ou sur les réseaux sociaux. C’est aussi celle que sa mère lui servait tous les jours alors qu’elle détestait ça. Mafalda se demandait régulièrement pourquoi il y avait des pauvres dans le monde, j’ai donc voulu filmer une soupe populaire. Mais cette séquence s’est construite pendant le tournage, elle n’était pas pré-écrite.

Vous montrez un visage idéaliste de la jeunesse. 

La jeune génération prend le relais. Elle porte en elle une énergie contestataire et une envie de protester. Elle ne baisse pas les bras, s’inquiète pour l’avenir de la planète, pour la place des femmes dans la société… Pendant la préparation du film, j’étais heureuse de rencontrer ces jeunes femmes et hommes qui se battent en défilant dans la rue, en placardant des affiches. Ces moments de partage m’étaient nécessaires. 

Mafalda, reviens ! part de l’intime pour élargir ensuite à une histoire collective, mais les deux se mêlent sans cesse et votre dispositif fait constamment le lien entre passé et présent. Comment avez-vous construit le documentaire ? 

Nous l’avons d’abord écrit avec la scénariste Cécile Vagarftig. Je souhaitais dès le départ faire revenir Mafalda dans le monde d’aujourd’hui par le biais de l’animation. Mais j’ai aussi voulu construire un décor d’appartement typique des années 1960 où, sur le canapé d’époque, je puisse imaginer le quotidien de Mafalda et recevoir les différents intervenants que je rencontrais dans la rue. Il fallait aussi disposer d’une télévision pour diffuser les images d’archives. C’est comme cela que s’est fabriqué le parallèle entre l’appartement et le monde extérieur pour recontextualiser les mutations de l’Argentine de l’époque. Je travaille beaucoup la forme et non pas uniquement sur le sujet. En documentaire, il faut penser un dispositif : comment recueillir la parole ? Qui parle ? Dans quelles circonstances ? Je me suis rendue à Buenos Aires pour filmer les origines de Mafalda et aller à la rencontre des gens qui lisaient la BD. J’ai interrogé des féministes, des syndicalistes, des militants… mais tous n’étaient pas des experts. Je me suis aperçue que souvent les gens la connaissaient mal. Les interviews pouvaient durer plus d’une heure et je n’ai gardé que trois minutes au montage. Les micro-trottoirs sur les marchés, quant à eux, ont été tournés à la fin. 

Pourquoi n’avez-vous pas fait le choix de vous arrêter un instant sur Manolito, Suzanita et Felipe, personnages qui, eux aussi, apportent un autre regard sur la société ? 

Il y a beaucoup de portes d’entrée possibles. Mafalda a douze camarades qui représentent les dix années d’histoires politiques et de travail de Quino. Je ne pouvais évidemment pas tout raconter. Mon ambition n’était pas de couvrir l’intégralité des albums dans la chronologie. Mais, en effet, Mafalda n’existe pas sans partenaires à qui parler : ses parents, ses amis.. Tout ce petit monde qui existe autour d’elle dans la bande dessinée est important.

Mafalda, reviens !
Réalisation : Lucia Sanchez
Documentaire / 51 minutes
Production : CFRT / Joparige Films / France Télévisions

« Immortal Sergeant » : odyssée filiale

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L’album Immortal Sergeant de Joe Kelly et Ken Niimura paraît aux éditions HiComics. Alors que Michael, 35 ans, vient assister à la fête organisée en l’honneur de son père, sur le point d’être pensionné, il se retrouve, un peu malgré lui, embarqué dans un road-trip motivé par l’obsession d’un vieux policier.

Les premières scènes d’Immortal Sergeant sont aussi silencieuses que programmatiques. Jim Sargent, le protagoniste de Joe Kelly et Ken Niimura, est un détective au bord de la retraite, dont l’attitude trahit clairement l’irritation et la désillusion. Vieux jeu, l’homme est en passe de rendre l’insigne, mais une vieille affaire d’infanticide, non résolue, continue de le tourmenter. Il n’a que faire des cérémonies associées à sa pension, il veut saisir, vaille que vaille, cette chance ultime, qui s’offre enfin à lui, de faire payer à un assassin le crime infâme qu’il a commis des années plus tôt.

Joe Kelly ne cherche pas tant à démêler les noeuds d’une enquête policière qu’à se concentrer sur la caractérisation de Sargent. Son approche en la matière met en lumière les luttes intérieures du personnage, exposant ses vulnérabilités sous une façade dure et rétrograde. Jim va embarquer son fils Michael par-delà les frontières de sa juridiction, aux trousses d’un homme qui pourrait le mettre sur la piste de l’assassin. Une traque obstinée qui en dit long sur l’abnégation du policier mais aussi sur la nature de ses relations, dysfonctionnelles, avec son fils.

C’est évidemment l’autre versant de ce road-trip filial. Michael confectionne des jeux vidéo qui ne lui rapportent pas vraiment de quoi subvenir aux besoins de sa famille. C’est son épouse, forte tête, qui tient la culotte dans le couple. Jim, viriliste et aussi raciste que peuvent l’être les vieux flics des films noirs, semble mépriser son fils au plus haut point. Il lui demande toutefois son aide, en l’enjoignant à prendre part à quelque chose de réellement important. Si cela motive Michael (reconnaissance paternelle, sensations enivrantes…), les choses ne vont pas sans obstacle.

Joe Kelly et Ken Niimura explorent alors les dynamiques relationnelles complexes entre Michael et son père. Au cours de leurs aventures apparaissent des conflits familiaux et internes, très bien restitués à la faveur d’une narration visuelle privée de couleurs mais inventive et engageante. Si toute la dimension absurde et pathétique de la famille (élargie) Sargent transparaît çà et là, Immortal Sergeant déjoue en sus nos attentes avec quelques révélations tardives remettant en question les certitudes de Jim et les aprioris du lecteur (qui en découlaient).

Immortal Sergeant mélange les genres – buddy, policier, néo-noir, comédie, revenge – avec une grande habileté. Très réussi, l’album se distingue par l’étoffe accordée à ses deux principaux protagonistes, dont les relations erratiques en constituent la sève. Il scrute aussi, en creux, des enjeux plus profonds, liés à la condition humaine, à la criminalité, à la maturité et aux heurts générationnels. L’ensemble tient lieu de pièce maîtresse.

Immortal Sergeant, Joe Kelly et Ken Niimura
HiComics, novembre 2023

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4

« Dr. Brain » : dualité

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Le roman graphique Dr. Brain, de Jacga Hong, paraît aux éditions Kbooks Life. Entre suspense et science-fiction, l’histoire dépeint un monde où la technologie cérébrale avancée permet d’explorer les souvenirs post-mortem. Le protagoniste, Sewon, un individu atteint du syndrome d’Asperger, par ailleurs chercheur en neurosciences, prend part à une enquête complexe et troublante.

Sewon est un personnage énigmatique et peu sociable. Ce chercheur en neurosciences est introduit par le détective privé Aaron Morris dans une enquête impliquant une firme pharmaceutique. Le jeune homme se connecte au cortex cérébral d’un défunt, une expérience lui offrant une porte d’entrée vers un labyrinthe de souvenirs emmêlés, où le réel et l’imaginaire finissent parfois par se confondre.

Mais remontons un peu le temps. C’est la mort précoce de sa mère, victime d’un accident causé par un narcoleptique, qui a laissé en Sewon une empreinte indélébile le guidant vers les neurosciences. La technologie de connexion cérébrale, encore balbutiante mais dans laquelle il se distingue, lui offre un moyen d’explorer la mémoire d’autrui. Mais elle implique aussi l’apparition d’effets secondaires inattendus…

C’est la première grande révélation de Jacga Hong. Aaron Morris et Sewon ne font qu’un. L’ex-policier est décédé il y a plusieurs semaines et c’est à l’occasion d’une connexion cérébrale que sa personnalité s’est entrelacée avec celle du jeune chercheur. Décrit comme « un policier hors pair » dont « l’ardeur prenait parfois le dessus sur le protocole », il semble poursuivre son enquête outre-tombe. Cette cohabitation force Sewon à naviguer entre deux identités, entre la justice et l’obsession.

Le premier défunt était lié à St Pharma, une entreprise impliquée dans un scandale de somnifères génériques aux effets secondaires dangereux. Ce fil conducteur mène Sewon dans les méandres d’une conspiration où la science et la morale se heurtent. Haletant, le récit va se densifier avec cette affaire et ses ramifications, ainsi que les personnages qui y sont liés, de près comme de loin, dont les inspecteurs Mélanie et Vincent.

Si les révélations finales s’avèrent assez convenues, et si le vernis neuro-scientifique a ses limites, Dr. Brain n’en demeure pas moins un page-turner redoutablement efficace. Sewon et son double Aaron sont suffisamment bien caractérisés pour que le lecteur s’intéresse à leurs pérégrinations et l’altérité devient même un pivot du récit. Jacga Hong réussit à tisser une intrigue bien rythmée, où chaque fil narratif est soigneusement noué aux autres.

Dr. Brain, Jacga Hong
Delcourt/Kbooks life, novembre 2023, 350 pages

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3.5

« Dragon Ball: Le Super Livre » revient avec un troisième tome

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Les éditions Glénat publient le troisième tome de Dragon Ball : Le Super Livre, un beau-livre richement illustré prenant pour objet l’univers étendu de Dragon Ball, en s’intéressant notamment à la série Dragon Ball GT et aux films.

Le présent tome, réédition augmentée des Grands Livres de Dragon Ball (tome 3, 5 et 6) publiés en 1995 et 1996, commence par un résumé de Dragon Ball GT, mettant en lumière des personnages emblématiques tels que Shinron, le Super Saiyan 4 ou Oob fusionné.

Le livre se penche ensuite sur ce qui constituera une part substantielle de son corpus : les films et téléfilms. Les auteurs révèlent des détails fascinants sur des œuvres telles que La Poursuite de Garlic, Le Robot des Glaces, La Revanche de Cooler ou encore Attaque Super-Warrior !. Chaque analyse est ponctuée d’observations sur les scènes iconiques et les contributions significatives à l’univers de Dragon Ball. La section consacrée à Broly, le Super Guerrier, par exemple, souligne l’importance de ce personnage dans la mythologie de Dragon Ball. Pour aider à la compréhension, des repères temporels sont inclus dans les fiches dédiées, reliant les films aux arcs équivalents dans le manga et la série animée.

Une place de choix est par ailleurs accordée aux galeries de dessins préparatoires pour toutes les créations Dragon Ball. Cette immersion dans les coulisses artistiques offre une perspective unique sur le processus créatif d’Akira Toriyama et ses équipes. Les fans apprécieront particulièrement les character designs qui présentent les personnages sous toutes les coutures.

Une section plus spécifique, glissée en fin d’ouvrage, est dédiée à une analyse détaillée de L’Armée du Ruban Rouge. Elle permet d’explorer plus avant les personnages principaux et secondaires, la mise en scène ou encore l’utilisation innovante de la 3D. L’attention portée aux détails, comme les véhicules et l’architecture de la Muscle Tower, enrichit la compréhension de cet élément central de l’univers Dragon Ball.

Chemin faisant, le lecteur se sera familiarisé avec les lieutenants de Cooler, aura replongé dans le futur de Trunks ou renoué avec Bio Broly. Les évolutions au stade 4, le super C-17 ou encore Pilaf n’auront plus aucun secret pour lui. Les plus curieux pourront même lire le résumé des 291 épisodes de Dragon Ball et de Dragon Ball Z, ainsi que des 64 épisodes de Dragon Ball GT. Les films dérivés ont suivi le succès phénoménal du manga et de la série animée, cherchant à capitaliser sur l’engouement des fans. Bien que principalement non canoniques par rapport à l’histoire principale, ils ont introduit de nouveaux personnages fascinants et exploré des scénarios alternatifs engageants.

Dragon Ball: Le Super Livre (Tome 3) est un ouvrage essentiel pour tout passionné de l’univers de Dragon Ball. Ses quelque 360 pages regorgent de détails, d’analyses, et de visuels captivants, offrant une exploration variée de cet univers foisonnant. La combinaison de résumés narratifs, d’études de personnages et d’aperçus des coulisses fait de ce livre un trésor pour les amateurs du manga et/ou de la série animée.

Dragon Ball : Le Super Livre (Tome 3) – Guide de l’animation, 2e partie, collectif
Glénat, novembre 2023, 358 pages

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4

« Marx et Engels » à travers les yeux de Che Guevara

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Dans l’ouvrage Marx et Engels, écrit par Che Guevara et publié aux éditions Au Diable Vauvert, on peut observer une fusion entre la biographie, la théorie révolutionnaire et l’introspection philosophique. 

Médecin de formation, Ernesto Che Guevara entame sa plongée dans le marxisme au Guatemala, influencé par Hilda Gadea, une économiste péruvienne proche du gouvernement de Jacobo Arbenz Guzman. C’est là qu’il découvre les écrits de Marx et Engels, ainsi que ceux de José Carlos Mariategui, une figure influente du socialisme en Amérique latine. Cette période marque le début de sa transformation de médecin voyageur en fervent révolutionnaire, bientôt recruté par Fidel Castro pour lutter contre la dictature de Batista à Cuba.

Dans son ouvrage, sobrement intitulé Marx et Engels, Che Guevara rédige une courte biographie commentée de Karl Marx et Friedrich Engels. Il détaille la vie du premier entre Berlin, Paris, Bruxelles et Londres, sa précarité financière, la perte douloureuse de son fils Edgar et ses contributions au New York Herald Tribune. Parallèlement, il évoque les soutiens financiers d’Engels à Marx, soulignant, en sus de leur amitié et leur collaboration intellectuelle, l’aide précieuse apportée par le natif de Barmen à son ami, qui a tout sacrifié à ses travaux théoriques.

Che Guevara explore brièvement, mais avec intérêt, les travaux de Marx et Engels, notamment sur l’économie et la philosophie, révélant la complexité de leurs théories sur la valeur, la force de travail et le concept de plus-value. Il décrit les années consacrées à l’écriture de l’ouvrage Le Capital et à la Première Internationale, ainsi que les dernières années difficiles de Marx, marquées par le deuil de sa femme Jenny, qui a tout cédé pour lui, et de leur fille homonyme.

Une comparaison tout sauf anodine apparaît dans Marx et Engels. Elle se porte sur Karl Marx et Charles Darwin, suggérant que l’un a découvert les lois régissant l’histoire humaine quand l’autre a plutôt démystifié celles de l’évolution. Bien que schématique, l’analogie est pleine d’à-propos. Passionnant, incluant des photographies, une chronologie et des extraits de documents, cet opuscule intègre par ailleurs dans son appendice une liste de lectures ayant influencé Che Guevara ainsi qu’un article additionnel très pertinent. 

Ce dernier, datant de 1960, et intitulé « Notes pour l’étude de l’idéologie de la Révolution cubaine », affirme : « Le mérite de Marx est de produire soudain un changement qualitatif dans l’histoire de la pensée sociale ; il interprète l’histoire, il comprend sa dynamique, il prévoit l’avenir mais, en plus de le prévoir, là où devrait s’achever son obligation scientifique, il exprime un concept révolutionnaire : on ne doit pas seulement interpréter la nature, il faut la transformer. »

Marx et Engels est une fenêtre sur l’horizon intellectuel de Guevara, un aperçu de la pensée de trois figures historiques majeures, entrelacées dans une quête commune de changement social et de justice. Ce petit livre est également un point de référence pour comprendre les dynamiques révolutionnaires du XXe siècle.

Marx et Engels, Che Guevara
Au Diable Vauvert, novembre 2023, 144 pages

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3.5

Axolot : insolite et intrigant

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Le sixième tome de la série Axolot, supervisée par le scénariste Patrick Baud, ne déroge pas aux règles établies précédemment. Kaléidoscope de récits étonnants, l’album mène le lecteur dans les abysses de l’histoire, la science et, plus généralement, les curiosités humaines. Décrit comme un « cabinet de curiosités », il fait état d’événements aussi insolites que passionnants. 

L’histoire la plus significative sur le plan politique est probablement celle du partenariat improbable entre Pepsi et l’URSS, digne d’un roman d’espionnage. Donald Kendall, aidé en cela par Richard Nixon en personne, parvient à introduire Pepsi en territoire soviétique. Dans un premier temps, il s’agit de prendre un cliché de Nikita Khrouchtchev avec le soda à la main. Ensuite, l’affaire se corse : Pepsi obtient un monopole et, de manière surréaliste, l’entreprise américaine se voit contrainte de troquer sa boisson contre de la vodka Stolichnaya en raison de l’impossibilité de convertir le rouble en monnaie étrangère. Mais il y a plus loufoque encore : quand la vodka ne suffit plus à couvrir les immenses commandes soviétiques de Pepsi, c’est contre des équipements militaires que les Américains troquent leur boisson ! Le fait que Pepsi devienne temporairement une puissance navale majeure prête à la réflexion sur les étranges méandres du commerce international en pleine Guerre Froide…

Autre récit, autre ambiance. Angus MacAskill, géant écossais, nous est présenté comme un titan parmi les hommes, à l’instar de Louis Cyr. Les exploits de ce dernier, tenant presque du mythe (il aurait été capable de soulever plus de 200 kg avec un seul doigt), résonnent encore aujourd’hui, notamment à travers sa statue érigée à Montréal… dans le parc des Hommes-Forts. Les histoires d’Ada Blackjack ou du grand magicien Lafayette, dans des registres tout à fait différents, ne sont pas moins surprenantes. La première a été une Robinson Crusoé malgré elle, tandis que le second a été déclaré mort sur base de la dépouille… de sa doublure.

Curiosités diverses

Le tome se penche également sur d’autres récits fascinants, tels que l’histoire de la noix de coco qui a orné le bureau présidentiel de John Kennedy (utilisée comme un moyen de communication de survie) ou encore le parcours de Dimitri Mendeleïev, dont la quête d’ordre a mené à la classification des éléments chimiques que nous connaissons tous aujourd’hui. L’anecdote des morceaux d’avion des frères Wright emmenés sur la Lune par Neil Armstrong a quant à elle quelque chose de poétique dans la continuité des explorations humaines.

Axolot épouse différentes formes : de petits textes relevant de l’anecdote rapportée, des récits illustrés et, évidemment, des planches de bandes dessinées. Toutes ont cependant en commun de radiographier la dimension insolite de l’histoire humaine. Cette dernière peut se cacher derrière la biographie épique du poseur de bombes John Birges, le rêve fondateur de Niels Bohr lui permettant de comprendre et théoriser la structure de l’atome, la sortie simultanée sur deux continents différents des aventures de Dennis la malice ou les agissements clandestins et mystérieux d’un « monstre aux 21 visages » qui harcelait les entreprises alimentaires japonaises dans les années 1980.

Le tome 6 d’Axolot se constitue d’une mosaïque d’histoires qui éclairent des pans méconnus de notre monde. À travers des récits allant de l’exploit humain aux bizarreries les plus diverses, cet ouvrage enrichit notre compréhension de l’extraordinaire pluralité des expériences humaines. Une lecture incontournable pour les amateurs d’histoires insolites et de faits étonnants.

Axolot (tome 6), ouvrage collectif
Delcourt, novembre 2023 

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4

Une femme fidèle : à quel prix !

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Ce petit livre (114 pages, avec la courte préface, dans une police de caractère relativement grosse) comporte Une Femme fidèle (74 pages) et L’Histoire de Biwa (36 pages), deux récits qui datent tous deux de 1896 (publication à un mois d’intervalle).

La réputation du premier récit peut s’expliquer par sa construction qui nous apporte régulièrement des informations capitales tout au long de ses 15 chapitres. De plus, il semble révélateur de plusieurs caractéristiques de son auteur, Izumi Kyōka (1873-1939), à savoir son goût pour le fantastique (léger), son romantisme (à une époque où le naturalisme dominait) et des situations sentimentales impossibles que les protagonistes s’avèrent incapables de résoudre autrement que par la violence (qui fait écho à celle de la courte guerre sino-japonaise que l’auteur réprouve) : ce que nous apprend la préface. Il y est question d’une femme mariée qui n’aime pas son mari. À son domicile, elle discute avec un autre homme, avec qui elle se sent en confiance. Que fait cet homme chez elle, qui est-il ? Et qu’éprouve-t-elle pour lui exactement ? Nous ne l’apprenons que progressivement. Le titre donne une indication de la mentalité de la femme, héritée de son éducation. Le dénouement sera cruel.

L’Histoire de Biwa

Le récit séduit par sa concision et par cette opposition immédiate entre un homme et sa femme qui ne s’aiment pas non plus. Le face-à-face initial ne laisse aucun doute : ils ne se feront pas de cadeau. Lui sait que sa femme en aime un autre, mais il va faire le nécessaire pour qu’elle ne puisse jamais ne serait-ce que le revoir. Elle promet à son mari qu’elle le trompera sans hésitation si l’opportunité se présente, ce qu’elle tentera évidemment de provoquer. Là aussi le dénouement est particulièrement cruel, après une montée en tension impitoyable. On notera que Biwa est un perroquet à la blancheur immaculée (le blanc, couleur du deuil pour les Japonais), ainsi que quelques détails évoquant les us et coutumes japonaises.

Bref mais dense

Selon mon impression, le second récit est le plus marquant des deux, car il fait intervenir davantage d’éléments révélateurs, non seulement de la manière de son auteur, mais aussi des mentalités et de l’ambiance dans le Japon de l’époque. Ainsi, celui que la femme aime, est un soldat qui doit partir à la guerre et elle ne fait mystère ni de son amour pour lui ni de ses intentions jusqu’au-boutistes. Quant à Izumi, malgré son choix de la concision il s’avère capable d’en dire long, en particulier sur la condition féminine de son époque, avec audace.

Une Femme fidèle – Izumi Kyōka
Philippe Piquier : paru le 24 janvier 1998 (parution initiale au Japon : 1896)


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3.5

Les Désaxés, ou les mirages de l’Ouest

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Après Le Faucon maltais, Quand la ville dort, L’Odyssée de l’African Queen ou Moby Dick, John Huston filmait, avec Les Désaxés, les contrecoups d’un héritage historique, celui des pionniers de l’Ouest américain. Soit le bilan d’un vieux monde, qui était enfin montré à l’écran. Une réussite qui a acquis la réputation de film crépusculaire, signant la disparition future de grandes figures du cinéma et la fin d’une certaine idée de l’American Dream.

Le mythe de l’Ouest américain a fasciné Hollywood et généré un nombre considérable d’œuvres artistiques et culturelles (Il était une fois dans l’Ouest, La Ruée vers l’Ouest, La Conquête de l’Ouest, Rio Bravo, Au nom de la loi, Les Mystères de l’Ouest…). Les raisons de cet attrait, de cette productivité sur bobines sont avant tout géo-historiques. L’appropriation du territoire nord-américain par les colons, après le massacre des Amérindiens, était la promesse d’une vie à l’Ouest, avec des terres vierges à exploiter, renforçant l’idée d’une expansion providentielle. Ce fut l’époque des cowboys, des trappeurs, des ranchs face aux collines, des carcasses de bisons, des chemins de fer, de la ruée vers l’or californien. Lorsqu’on stagnait à l’Est, l’Ouest offrait des nouvelles opportunités et symbolisait une partie du rêve américain. Les Désaxés est l’histoire de la désillusion de ce rêve, à travers quatre personnages aveuglés par les mirages d’une zone désertique : ceux du Nevada. Ses étendues sauvages sont le théâtre d’âmes qui s’étiolent, devant le contrecoup d’une société moderne qui bâillonne les aspirations individuelles, les désirs d’autonomie, les puissantes envies de liberté.

Le long métrage évoque de façon permanente ce mythe de l’Ouest en arrière-plan. La réalité montre qu’il n’en reste que des vestiges.

De la difficulté d’être en marge

Les désaxés, ce sont Roslyn Taber, “ex-épouse désenchantée”, Gay Langland, “cowboy vieillissant”, Guido, “mécanicien au cœur brisé”, et Perce Howland, “cavalier de rodéo usé par le temps”.

Un soin particulier a été accordé à l’écriture de chacun de ces personnages qui verbalisent le propos général du film et son sous-texte.

Ce sont des marginaux, des individus en dehors de l’éventail des normes, ne suivant pas les règles généralement attendues par la société. Tous vivent une crise existentielle qui les pousse à revoir l’écosystème de leur vie (leur environnement, leur relation sociale, leur moyen de subsistance) et forment un groupe qui décide de passer du temps ensemble, le plus souvent avec quelques verres de whisky. Au milieu du désert, l’alcool permet d’oublier, de mieux se comprendre, d’aller à l’essentiel, d’enivrer une danse, mais provoque aussi des rancœurs, des peurs, et réactive de vieilles souffrances.

Chacun est victime d’un passé, d’un trauma ayant engendré un mal-être.

L’ex-épouse désenchantée

Roslyn Taber d’abord, incarnée par Marilyn Monroe. Diaphane, perdue, à fleur de peau, ses élans de vie spontanés masquent un divorce qu’elle essaye de fuir, faisant écho à la propre vie de l’actrice (elle était en instance de devenir l’ex-épouse d’Arthur Miller, scénariste du film.)

C’est une femme qui pense que le plus important n’est pas de dire que son ex-mari était violent, mais qu’il semblait toujours absent.

On pouvait le toucher, mais il n’était pas là.

Son maquillage nacré, son regard candide, ses gestes graciles évoquent une fragilité, une mélancolie latente.

Je trouve qu’on ne devrait jamais avoir d’enfant, sauf si on s’aime, car les enfants voient la différence. J’ai vu cette différence.

Elle porte un regard sur le monde avec la grâce et l’innocence d’une enfant, même si elle peut se montrer lucide. Lorsqu’une discussion devient conflictuelle, elle s’élance tout à coup dans l’espace avec enthousiasme, se rue vers un ailleurs pour mieux s’extraire des difficultés de l’instant présent. Ce mécanisme de protection l’empêche de progresser, de gagner en maturité et d’être face à elle-même. Mais elle possède d’autres qualités, comme son empathie qui peut être débordante.

Tu as quelque chose qui compte plus que la connaissance. Tu prends les choses à cœur. Ce qui arrive aux autres t’arrive à toi aussi. C’est une bénédiction.

Elle représente le point de rencontre des rêves des trois autres. Ces rêves sont ceux d’un vieux monde vendu comme un idéal, ce qui participe au maintien de l’illusion. Si elle y croit, eux aussi peuvent y croire.

Sa grande amie l’aura pourtant prévenue, non sans une pointe de cynisme.

Les cowboys sont les derniers hommes. Ils sont aussi fiables que des évadés.

Trois expériences participeront à percer chez elle son mirage : voir le personnage de Clark Gable avec l’intention de tuer un animal pour sauver son potager, assister aux dangers et aux voltiges d’un rodéo, et se joindre à une chasse aux chevaux dans les montagnes.

Elle est la figure centrale du film. Les autres personnages tournent en orbite autour d’elle à la recherche d’une échappatoire, d’un salut.

Le cowboy vieillissant

Gay Langland (Clark Gable) est quant à lui un vieux cowboy séducteur. Son âge avancé fait de lui le témoin du vieux monde.

Autrefois, on attrapait les chevaux pour qu’ils soient montés. Aujourd’hui, on conduit des scooters. Les chevaux sont tués et finissent par être de la pâtée pour chien.

Le slogan du Nevada est : tout est permis, mais ne te plains pas si tout a disparu.

C’est un individu qui a besoin d’un choc salvateur, d’une prise de conscience de ce qu’il est et ce qu’il doit devenir. Il rejette le mode de vie des travailleurs modernes.

– Les cowboys sont des bons à rien, des malheureux.

– C’est toujours mieux qu’un salaire fixe.

Roslyn, en mal d’affection, trouve chez lui un rôle de protecteur, une figure paternelle, avec ses petites attentions, ses bons mots, sa relative sagesse, même s’il se montre parfois rude.

Il est victime d’un passé enfoui. Son ex-femme l’a trompé pour son cousin et il ne voit ses enfants qu’à l’occasion.

J’ai bousillé mes mômes.

Il faut le voir alcoolisé dans un désert nocturne, complètement perdu, appelant ses enfants disparus en hurlant, pour se rendre compte du profond trauma qu’il a subi. Cette scène montre une grande détresse chez lui, que le whisky réussit à dévoiler.

Il n’arrive pas à s’adapter à l’évolution du monde.

Je fais ce que j’ai toujours fait. C’est ce qui va autour qui a changé.

Le mécanicien au cœur brisé

Guido, de son côté, interprété par Eli Wallach, est un mécanicien qui démissionne sur un coup de tête et décide de quitter la ville.

Nous autres, on cherche un endroit où se terrer pour observer la vie s’écouler.

Sa maison de campagne inachevée vit avec le spectre de sa femme défunte. Roselyn sera pour lui l’espoir d’un grand amour, ce qui n’arrivera jamais.

Ancien bombardier pendant la guerre, c’est un homme complexe, qui peut être touchant, juste, mais aussi maladroit et aigri.

– Qu’est-ce qui te ronge ?
– Ma vie, c’est tout.

Il sera le dernier sursaut d’espoir d’une vie libre et sauvage, quand tous les autres se retrouveront conscients des impasses de leur marginalité, en partie parce qu’il digèrera mal ce que Roslyn lui dira dans la dernière séquence, celle de la chasse aux chevaux, qui fera office de catalyseur.

Le cavalier de rodéo usé par le temps

Perce Howland, enfin (Montgomery Clift) représente une jeunesse perdue et sans repère.

La cicatrice sur son visage est le symbole d’une autodestruction. Elle évoque la mort, donc le vide, comme il y a un vide dans sa vie depuis la mort de son père. Son dépérissement progressif se fait à coup de chocs sur des chevaux et des taureaux dans des rodéos particulièrement violents.

Sa mère était pour lui une “sainte”. Elle était “digne”. Après la mort de son père, elle s’est mise avec un autre homme et a changé.

Il erre de ville en ville et vit à travers la mémoire d’un père décédé qui lui avait promis un ranch, ce qu’il ne pourra jamais obtenir.

Roselyn est pour lui une amie qui couve, qui rassure et qui materne. Sa vision des femmes est celle de l’avenir.

Je n’aime pas comment ils considèrent les femmes par ici. Ne les laisse pas te traiter comme un objet.

Il sera le premier à avoir conscience des artifices d’une vie dans l’Ouest.

Les derniers vestiges

Ville, servitude, affranchissement, désert, liberté, enchantement, désenchantement, traumas, mélancolie, déperdition : le champ lexical du film évoque une œuvre testamentaire, subtile, parfois audacieuse, quelque part progressiste et consciente de la fin de l’âge d’or hollywoodien.

Le sable du Nevada est la poussière d’une époque révolue. Entre la vie sauvage de l’Ouest et les contraintes de la société moderne, difficile de tracer sa route. Peut-être faut-il imaginer un autre monde.

Clark Gable décédera avant la sortie du film. Montgomery Clift ne tournera que trois longs métrages ensuite. Marilyn, elle, n’aura pas assez de temps pour achever son projet suivant, Something’s Got to Give. Elle sera retrouvée morte, chez elle, le 5 août 1962. Son domaine de Brentwood, à Los Angeles, aura été son ultime refuge, son dernier territoire secret, et son cimetière éphémère.

Bande-annonce : Les Désaxés

Fiche Technique : Les Désaxés

Synopsis : Une ex-effeuilleuse nommée Roslyn Taber rencontre un cowboy devenu joueur vieillissant au nom de Gay Langland et un ancien pilote de la Seconde Guerre mondiale, Guido Racanelli. Les deux hommes deviennent instantanément amoureux de Roslyn. D’un coup de vent, les trois déménagent ensemble dans la maison – à moitié finie – de Guido dans le désert. Quand un ex-chevaucheur de rodéo arrive, les quatre personnes créent une entreprise où ils capturent des chevaux sauvages.

  • Titre original : The Misfits
  • Réalisation : John Huston
  • Scénario : Arthur Miller d’après son roman-scénario Les Misfits publié en 1957.
  • Image : Russell Metty
  • Musique : Alex North
  • Direction artistique : Stephen B. Grimes et Bill Newberry
  • Décorateur de plateau : Frank R. McKelvy
  • Costumes de Marilyn Monroe : Jean Louis
  • Son : Charles Grenzbach, Philip Mitchell
  • Montage : George Tomasini
  • Production : Frank E. Taylor
  • Société de production : Seven Arts Productions
  • Distribution : United Artists
  • Budget : $4 millions
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : Noir et blanc
  • Son : Mono (Westrex Recording System)
  • Genre : Drame
  • Durée : 124 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis (1er février 1961) ; France (19 avril 1961)
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Interview Jérémie Périn pour Mars Express

Mars Express de Jérémie Périn est un film d’animation, et pas n’importe lequel. De la SF cyberpunk orientée ado/adulte qui mêle brillamment 2D et 3D, fait tenir un univers foisonnant en 1H25 de polar qui file droit au but sans laisser le spectateur sur la touche, prend soin de ne pas geeker  avec ses références 90’s afin de raconter le monde de demain pour le public d’aujourd’hui, connait son abécédaire de genre et en revitalise la grammaire à l’aune de transgressions bien senties. Et en plus c’est français. Oui madame.

Tout ça sans fausse note, et avec un chef d’orchestre surdoué à la partition. On a rencontré durant son passage à l’Arras Film Festival, et en vous enjoint à aller voir ce petit miracle en salles.

« Les sujets de prédilection de la SF sont de plus en plus rattrapés par le réel »

LMDC : Comment on fait pour monter un film comme Mars Express en France ?

Jérémie Périn :  Déjà il faut convaincre un producteur, mais en l’occurrence, ce producteur (Didier Creste) était facilement disposé. On avait travaillé ensemble sur The Last Man, une série dont j’avais réalisé la saison 1 et qui déjà tentait des trucs qui se faisaient rarement chez nous en France : une série de genre ado-adulte feuilletonante. Ce qui se faisait moins en France, parce que les chaines aiment bien diffuser les épisodes dans le désordre, et les animés étaient souvent pour enfant. Ça fait une typologie bizarre mais qui a eu du succès, ce qui a permis d’enfoncer cette porte de l’animation ado/adule….

Le producteur de The Last Man nous a donc demandé ce qu’on voulait faire avec le scénariste Laurent Sarfati…. Il nous a proposé une saison 2 puis un film, et j’ai dit non à chaque fois. Puis il nous a dit « Ben oui, mais alors vous voulez faire quoi ?! Parce que je veux qu’on retravaille ensemble ! ». Avec Laurent ça fait longtemps qu’on avait envie de faire un film de science-fiction. On lui a proposé ça, et il nous a dit oui.

Maintenant c’est vrai que c’était qu’une volonté de SF, on n’avait pas encore de scénario à ce moment-là. On s’est lancé dans un pitch, synopsis puis scénario dialogué, étapes par étapes… Mais c’était pas le plus compliqué de convaincre Didier Creste, mais de rassembler le budget d’un film comme ça. Là il y a plusieurs facteurs qui entrent en compte. Il y a plein de guichets auquel un producteur peut s’adresser pour faire ses demandes de financement. Par chance on a eu un peu toutes les aides possibles du CNC, qui a été convaincu par notre projet. On a aussi eu des aides de Canal Plus, France Télévisions, les trucs assez classiques ; mais aussi les aides des régions, ce qui se fait de plus en plus souvent dans l’animation, car elles ont de plus en plus de dépenses culturelles dans l’audiovisuel. On on a été toqué aux portes de celles qui comptent des studios d’animation sur leur territoire. Parce que lorsqu’on tape aux portes des aides de régions, il est demandé- c’est une condition sine qua non– de dépenser cet argent au sein des régions elles-mêmes.

C’est pourquoi on a 5 régions qui ont chacune travaillé sur ce film dans des studios différents, et on a un peu réparti la chaine de fabrication à travers tous ces endroits. À Lille , le studio Tchak a fait les décors, Amopix à Strasbourg a participé au compositing, à Angoulême Borderline s’est occupé de la moitié de l’animation 2D des personnages, à la Réunion Gao Shan a fait l’animation et la modélisation des véhicules. À Paris Je suis bien content a chapeauté tous ces studios s’est aussi un peu occupé d’animation 2D, du compositing… Tous les chefs de postes étaient à Paris pour centraliser les efforts.

 LMDC : Vous n’avez pas divisé le travail pour dire de le diviser. Il y avait vraiment une spécialité par régions.

JP : On a essayé de faire comme ça, parce que si tous les studios s’occupaient un petit peu de tout, ça aurait été le meilleur moyen de se perdre. On savait quand on s’adressait à un studio qu’on allait les voir pour les décors, pour la 3D etc. Ça simplifiait le travail. C’est déjà compliqué d’avoir 5 studios à gérer à distance… Et le COVID qui a aussi ajouté de la difficulté.

LMDC : Ça doit être plus gratifiant aussi, de savoir identifier précisément sa contribution à un projet comme celui-là. Ça vous permet de créer une synergie.

JP : Oui complètement. Même au sien des studios ils savent quels types de travailleurs et de travailleuses ils doivent rechercher, pas se mettre en quête de gens avec plein de capacité différentes… Ça simplifie énormément le travail pour tout le monde.

« J’aimerais faire un film où il y a zéro références, qui naisse de rien. Mais c’est impossible. »

LMDC : On reconnait les influences qui sont les vôtres, des plus évidentes aux moins évidentes, mais on a jamais l’impression que Mars Express est une addition de morceaux d’autres films. Comment vous avez fait pour maturer ça ?

JP : Ben, c’est un peu la magie du « On y réfléchit pas trop » (rires). C’est aussi parce que le scénario arrive d’abord, et qu’au moment de le mettre en images il y a des réflexes esthétiques d’influences qu’on a tous. Ou pas d’ailleurs, je pense aussi qu’il y a des choses moins connues qui ont infusé dans le dessin-animé. C’est notre bagage cumulé de spectateur, de spectatrices, de Laurent coscénariste, de Michaël Robert le directeur artistique, et de tous les chefs de postes du film qui ont travaillé sur le film. Ce sont des accumulations d’idées, chacun y met un peu du sien et voilà.  Y a des moments au scénario où il y a des idées qui me semblaient trop copié-collé d’autres films, et où j’ai dit « non, ça se voit un peu trop ». Trop gratuit, on peut trouver une idée de traverse plus intéressante, une vision en peu plus en diagonale.

Mais ça arrive aussi d’utiliser des figures qui ont été tellement efficaces ailleurs qu’on peut pas y échapper. À condition que ça raconte quelque chose de la situation et du personnage. S’il y a un dialogue avec un autre film il doit pas être gratuit, il doit pouvoir nourrir le film et sa référence. Dans ces cas-là je l’acceptais, mais sinon quand c’était juste pour le clin d’œil…

LMDC : Vous ne vouliez pas faire un film de geek en fait.

JP : Voilà, exactement. Si tu captes pas la réf c’est pas grave, si tu la captes pas c’est pas grave non plus. Idéalement j’aimerais faire un film où il y a zéro références, qui naisse de rien. Mais c’est impossible en fait.

LMDC : Surtout aujourd’hui.

Oui bien sûr. Surtout on est dans une ère du geek roi. Je pense qu’il y a énormément d’anciens films qu’on adore et qui sont blindés de refs qu’on ne voit plus car trop anciennes. Je pense à Indiana Jones, on a pas vu les sérials auxquels il fait référence. Star Wars c’est pareil, c’est le début de Flash Gordon… Ce sont des films syncrétiques. C’est un peu la culture geek qui maintenant cherche des références partout, tout le temps. C’est un jeu qui est marrant quand même mais bon…

« Je voulais m’adresser à l’intelligence des spectateurs, et rester exigeant. »

LMDC : Cette démarche de refuser le « Youpi popculturel » passe aussi par un scénario qui est extrêmement dense, pour une durée très ramassée…

JM : Oui c’est vrai (sourires). Nous ce qu’on aime bien avec Laurent c’est mettre le spectateur dans des chaussons qu’il connait bien : SF, détective privé etc. Puis au fur et à mesure, on casse et on retourne les codes jusqu’à obtenir idéalement un retournement total du truc, et surprendre le spectateur qui pensait être sur un chemin balisé. En ça, je pense que voir des références dans le film peut aussi aider à pas mal de raccourcis.

De toutes façons le cinéma de genre a comme intérêt aujourd’hui d’être très codifié, et ces codes permettent une accélération des enjeux et de la caractérisation des personnages. Détective alcolo on connait, on a pas besoin d’en dire tellement plus, on peut se permettre de raconter beaucoup plus de choses entre les lignes. Parce qu’il y a tout un passé esthétique autour de ce genre d’archétypes. C’est pas valable que pour les personnages mais aussi le type d’histoire qu’on raconte, les thématiques.

LMDC : C’est l’idée que le spectateur d’aujourd’hui est lui aussi syncrétique.

JM : Oui tout à fait.

LMDC : Malgré toutes ses influences, le film conserve une couleur très française. Je trouve que ça passe beaucoup dans le personnage d’Aline. Notamment son alcoolisme qui est traité avec une certaine légèreté, voir même un côté rabelaisien dans certaines séquences…

JP : Ouais, c’est un truc qu’on m’a dit, « Tu traites même pas l’alcoolisme comme un truc négatif au final », et je m’en étais même pas rendu compte tant que ça. Ce qui aurait le cas dans un film américain peut-être. C’est vrai que je porte pas de jugement là-dessus, elle se débat avec cette envie de ne plus boire… Et en plus dans le film elle devient plus sympathique en étant bourré (rires). C’était aussi un parcours que j’aimais bien.

Et je pense aussi comme tu le dis qu’Aline a aussi cet aspect français ne serait-ce que par sa voix. Par le jeu de Léa Drucker, qui a au début du film un aspect très Catherine Deneuve dans ce personnage un peu froid, un peu bourgeois et qui au fur et à mesure du film se délite, et devient plus sympathique. Je trouve que Léa Drucker a fait un truc assez subtil que j’aime beaucoup dans cette transition d’un personnage détaché et distant, qui devient plus empathique et humaine au fil du film.

Et ça coïncide avec sa prise de conscience de la situation racontée. En même temps qu’elle se rend compte qu’elle est trahie par des proches dont elle se pensait sinon l’égal, du moins la protégée, qui appartiennent à une classe un peu plus nantie. Ses vêtements se déclassent au fur et à mesure, elle démarre avec des habits un peu stylisés, et elle termine en bleu de travail. Elle est passée de CSP + à prolo parce qu’elle se rend compte qu’elle peut passer à la trappe comme les autres dans ce monde détenu par les corporations.

LMDC : L’alcool est un moyen de gérer sa lucidité en fait …

JM : C’est ça. Et aussi parce que la plupart des personnages du film ont des addictions ou des obsessions. Ça nous semblait intéressant parce que l’un des sujets charrié par la thématique des robots et des IA de manière générale, c’est le rapport entre le déterminisme et le libre-arbitre.  Je pense que c’est aussi un miroir qu’on tend aux spectateurs et aux spectatrices, à quel point ils sont eux-mêmes déterminés, et possèdent eux-mêmes un libre-arbitre. C’est une question séculaire on va dire. Et le fait que les personnages humains ont des addictions et des obsessions, c’est une façon de questionner ça. C’est une espèce de petits jeux, avec des indices comme ça qui nous permettait d’explorer cette thématique.

« En 2000, à ce moment- là jamais j’aurais pu faire Mars Express ou Last Man »

LMDC : Si on devait trouver une œuvre « miroir » – j’insiste sur les guillemets- avec Mars Express, ça serait peut-être Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, ne serait-ce que pour la relation entre Adeline et Carlos. Mais votre film est plus cyberpunk au sens politique du terme. Adeline est très robotique au début, mais elle se réhumanise dans le combat. C’était essentiel, cette dimension politique pour vous ?

JP : Oui, dans Ghost in the shell, la dimension politique est plus distante, très éloigné, existentielle… Qu’on a aussi dans notre film, car il y a aussi l’aspect existentiel des machines, des robots et des humains, mais traitée assez différemment. C’est un film que j’aime beaucoup Ghost in the shell je vais pas faire semblant mais il est pas dans les références de Laurent (coscénariste). Lui c’est plutôt Blade Runner, et moi Blade Runner je l’ai pas tant que ça en tête. C’est marrant parce que c’est souvent les deux réfs qu’on me sort, et lui n’aime pas beaucoup Ghost in the Shell, et moi Blade Runner on est en position inverse. Je conçois totalement que Blade Runner soit un jallon de la SF, et peu importe mon avis. Mais c’est pas un film que je porte beaucoup dans mon cœur parce qu’à chaque fois je m’endors devant. Je le trouve un peu chiant (rires), chacun ses goûts.

Mais quand Ghost in the Shell est sorti, tout le monde disait : « C’est Blade Runner », et aujourd’hui plus tellement. C’est juste Ghost in the Shell quoi. J’espère que chemin faisant, on va se détacher de ces références-là. Mais je le prends bien, comme un argument d’autorité. Si vous aimez ça, vous aimerez ça, ça veut dire qu’on est sur un niveau approchant.

LMDC : À mon avis la disjonction va se faire assez facilement. Que ce soit Blade Runner ou Ghost in the Shell,  à leur époque respective, c’étaient des films de visionnaires sur un futur lointain. Je ne dis pas que le vôtre ne l’est pas, mais aujourd’hui, c’est presque un futur immédiat.

JP : Tout à fait. On est un peu face à un mur dans la SF. Je pense que c’est pour ça qu’aujourd’hui il n’y a pas tellement de SF ou de Hard-SF, mais plus de la SF fantasy. Les sujets de prédilection de la SF sont de plus en plus rattrapés par le réel. On a quand même voulu tenter le coup, ne serait-ce que pour traiter l’actu sur le prisme d’une hyperbole à travers la SF et les technos. Ce que la SF fait depuis longtemps, si on pense à Soleil Vert, Mad Max, Métropolis… C’étaient déjà des sujets politiques d’époque, mais traités pour être maximisés par l’avenir.« La jeunesse n’a pas de difficultés à se projeter dans un personnage qui n’est pas représenté photographiquement. »

LMDC : J’ai vu votre film dans une salle pleine, composée majoritairement de jeunes de 20 ans nés avec cette culture, notamment manga. Je sais que c’est compliqué pour un artiste de se situer dans l’air du temps, mais est-ce que tu  penses qu’il y a une espèce de momentum en train d’advenir pour des propositions comme les tiennes ? 

JP : Je suis obligé de constater que quand je suis sorti des Gobelins, qui est une école réputée, en 2000, j’aurais jamais pu faire Mars Express ou Last Man. La production française était sclérosée dans la série pour enfants, familiales, un peu tirée par le bas, en imitation des séries américaines d’il y a 10 ans… Il y avait des séries qui fonctionnaient, bien vendus à travers le monde et tout, mais il y avait pas de proposition comme on est capable d’en faire aujourd’hui. Et je parle pas que de moi, il y a plein de studios, de films qui sont sortis… Ça sort pas de nulle part, c’est un continuum, il y a eu plein de tentatives précédentes.

Déjà, je pense l’animation française s’est relancée avec Kirikou de Michel Ocelot, que j’aime beaucoup, mais qui est un dessin animé à destination tout public. En France la production de de dessin animé était assez de niche. Si on excepte les Astérix mais ça a toujours été un ilot d’irréductibles (rires) à part, et c’est une institution en France. L’autre moment c’est Persepolis de Marjane Satrapi, parce que c’est un film davantage à l’attention des adultes avec des sujets importants, sous-jacents. Et de là a rebondi pas mal d’autres films, et même plus récemment avec J’ai perdu mon corps, Les hirondelles de Kaboul, et Le Sommet des Dieux.Et moi ce que je voulais c’est encore ouvrir le spectre des possibles en amenant le genre là-dedans. Parce que c’est vrai que ces films étaient plus dans une typologie de cinéma d’auteur art et essai, et historique. C’est un type assez particulier.

Et tout ça est possible, comme tu le disais par la normalisation de l’animation japonaise, qui est une proposition différente de l’animation américaine ou française. Ça a longtemps été compliqué. Moi dans les années 90, fallait que je me batte pour convaincre mes parents qu’il y avait de la valeur dans cette production-là.

« En 2000, à ce moment- là jamais j’aurais pu faire Mars Express ou Last Man »

LMDC : Je comprends de quoi tu parles (rires).

JP : Voilà, c’était compliqué. Il y avait Télérama, Paris Match…

LMDC : Ségolène Royale…

JP : … Ils étaient en guerre contre l’animation japonaise. On parlait de japoniaiserie, tout ça. Aujourd’hui le paradigme s’est renversé. Ça veut pas dire que tout est génial, il y a des productions japonaises qui sont nulles, d’autres qui sont des chef-d’œuvres… Comme toutes les productions audiovisuelles il y a du bon et du mauvais.

Et on sous-estime je pense le jeu-vidéo. Parce qu’il y a un rapport à l’image qui est également artificiel, c’est-à-dire pas de la photo comme le cinéma. Même si aujourd’hui le médium est passé au numérique, c’est une suite de photogrammes. Et pendant longtemps la fiction audiovisuelle était assimilée à la représentation photographique. L’animation était assimilée à un filtre qui empêchait de penser que ça pouvait être à destination des adultes ou des plus âgés. Or le jeu-vidéo a une esthétique qui est tellement à part que la jeunesse n’a pas de difficultés à se projeter dans un personnage qui n’est pas représenté photographiquement.

LMDC : Je pense aussi que le cinéma de genre français a pendant longtemps reproduit les défauts attribués au cinéma d’auteur français. C’est-à-dire tu t’adresses à un public de happy-few, mais geeks. Et là, c’était comme si les choses devenaient assez mures pour s’adresser à un grand-public, sans que ce soit un public de masse.

JP : Après toute la difficulté avec ce film, c’était que je le voulais populaire, tout en étant ambitieux. Je voulais quand même m’adresser à l’intelligence des spectateurs, et rester exigeant. C’est vrai qu’il y a plein de raccourcis dans le film, mais il y a aussi plein de choses qui sont pas expliquées dans le dialogue et qui sont comme pris sur le vif de ce monde sans explications. Donc il y a un travail demandé aux spectateurs et au spectatrice de s’intéresser à cet univers et de le décrypter.  Notamment l’utilisation des technologies, qui n’est pas expliquée mais montrée. C’est plus de jouer avec l’intuition des spectateurs, en lui donnant des petits indices sur le fonctionnement de ce monde. J’adore le côté politique, existentiel de la SF, mais j’adore aussi la baston qu’on peut avoir dans ce monde-là entre des monstres et des robots.

LMDC : Je pense que ça se sent même dans certains moments-clés du film. On s’attend à une certaine issue dans la façon dont tu mets les choses en place, et d’un coup BAM !

JP : Oui, et ça c’est aussi des habitudes qu’on a trop prises de film de divertissement où il y a plus d’enjeux, où tout le monde s’en sort tout le temps, on fait une petite blague etc. Moi j’ai rien contre faire des blagues dans les films, il y en a dans Mars Express. Mais c’est pas un humour au détriment de la tension dramatique, pas non plus cynique ou méta. C’est les bizarreries de l’existence qui font que de temps en temps il y a quiproquo situationnel.

LMDC : C’est pas Marvel quoi.

JP : Voilà. C’est le pinacle de ce qui m’agace au cinéma. T’as des réalisateurs différents mais les films se ressemblent tous, c’est juste un nom qui change d’un film à l’autre… Je me sens pas impliqué dans ces films-là, c’est terrible.

Les Œillades 2023 : L’Homme d’argile d’Anaïs Tellenne, La Bête et la Belle

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Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile est un conte existentiel, onirique et sensuel sur le pouvoir expressif du regard et la monstruosité des illusions. Dans cette relecture contemporaine et romantico-mélancolique du mythe de Pygmalion et Galatée, la jeune réalisatrice met en scène l’histoire d’amour impossible d’Emmanuelle Devos et Raphaël Thiéry, l’une artiste plasticienne en panne d’inspiration, et l’autre son étrange créature-muse au masculin. Toute la beauté du film réside dans la métaphore chimique et l’éclat déchirant de leurs deux visages, qui, enfermés dans un manoir hors du temps, oscillent constamment entre pudeur et désir, ennui solitaire et admiration mutuelle. D’un bout à l’autre, tout sonne juste. Une vraie réussite.

Premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, L’Homme d’argile raconte avec un romantisme tout à fait singulier la rencontre foudroyante de deux âmes solitaires recluses dans un manoir aux traits saillants, longilignes et terriblement cinématographiques. Célibataire endurci estropié par la vie, rebuté par son apparence et moqué par sa mère octogénaire (la géniale Mireille Pitot), le jardinier Raphaël — Thiéry, magnifique sous son masque de cyclope — veille sur la propriété abandonnée. Par une nuit d’orage, la mystérieuse « dame en bleu » revient au château. Elle n’est autre que Garance Chaptel (Emmanuelle Devos, impeccable), artiste plasticienne égocentrée en pleine traversée du désert, dont l’escale imprévue va provoquer un coup de foudre illusoire. Lui, attendant patiemment le crépuscule pour souffler dans sa cornemuse, collectionne les cadavres de taupes ramassés dans le grand parc. Elle, tatouée à la façon d’une découpe de boucher, recueille ses propres larmes dans de petites fioles comme pour emprisonner l’essence dramatique de tous ses chagrins. Leurs deux musées intimes et contradictoires vont alors s’entrechoquer. 

L'acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.
L’acteur Raphaël Thiéry, présent aux Œillades.

Imprégnée d’un perpétuel jeu de regards et gestes tendres, chaque strate de la mise en scène de L’Homme d’argile fascine. Anaïs Tellenne capture avec une volupté muette la métaphore chimique de deux corps étrangers et à fleur de peau qui, peu à peu, vont s’apprivoiser à la lueur ensorcelante du clair de lune. « Quand je vous regarde, j’ai l’impression de parcourir un paysage » confie Garance à sa nouvelle muse, brisant ainsi les barrières physiques et sociales qui les séparent. En effet, c’est la carapace imposante mais craquelée du monstre prolétaire qui relance la fièvre créatrice de la sculptrice bourgeoise, faisant de ce majordome torturé et taiseux le modèle de sa poétique statue d’argile.

Renvoyant au mythe de Pandore, aux esthétiques mythiques de Demy ou Cocteau, ainsi qu’au réalisme enchanté de Guiraudie, la réalisatrice convoque ici tout un univers imaginaire qui fabrique l’atmosphère onirique de cette sublime fable nimbée d’une brume orangée : Golem des temps modernes, Raphaël quitte son piédestal pour aller à la fontaine comme dans un conte de Perrault, tandis que Garance se tient au balcon telle une Juliette shakespearienne. Enfermés dans leurs dilemmes impossibles, Thiéry et Devos, dont le jeu dépouillé repose sur une belle incarnation sensuelle, habitent, hantent le film de long en large, tout en magnifiant l’idée émancipatrice que le regard admiratif de l’un puisse révéler l’enveloppe charnelle de l’autre. Des moments de cinéma d’une grâce absolue.

Sévan Lesaffre

Extrait

Synopsis : Raphaël n’a qu’un œil. Il est le gardien d’un manoir dans lequel plus personne ne vit. À presque 60 ans, il habite avec sa mère un petit pavillon situé à l’entrée du grand domaine bourgeois. Entre la chasse aux taupes, la cornemuse et les tours dans la Kangoo de la postière, les jours se suivent et se ressemblent. Par une nuit d’orage, Garance, l’héritière, revient dans la demeure familiale. Plus rien ne sera jamais pareil.

L’Homme d’argile – Fiche technique

Réalisation : Anaïs Tellenne
Scénario : Anaïs Tellenne
Avec : Emmanuelle Devos, Raphaël Thiéry, Mireille Pitot, Marie-Christine Orry, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma…
Production : Céline Chapdaniel, Diane Jassem
Photographie : Fanny Mazoyer
Montage : Héloïse Pelloquet
Costumes : Nathalie Raoul
Musique : Amaury Chabauty
Distributeur : New Story
Durée : 1h34
Genre : Drame
Sortie : 24 janvier 2024

Note des lecteurs5 Notes

4

Napoléon, le jour de gloire n’est pas arrivé..

On en espérait sans doute trop, après les deux derniers films de Ridley Scott. On aurait dû le voir venir, quand on a su que la version cinéma serait amputée de près d’un tiers de son contenu. Pourtant, difficile de s’attendre à une telle déception venant d’un aussi grand réalisateur. Oui, la version cinéma de Napoléon frôle bel et bien la catastrophe.

Au coin, Napoléon !

2h38. Telle est la durée de ce semi-biopic. Pourquoi semi ? Tout simplement car le film s’éloigne régulièrement de la réalité, tant pour ce qu’il raconte que pour la personnalité de son Napoléon. Malgré tout, un élément capital doit être précisé : le vrai projet, destiné à une sortie sur Apple TV +, dure 4h. La version cinéma, disponible aujourd’hui en salles, est une version amputée d’1h30. C’est colossal et, dans les faits, incroyablement visible. Le problème principal de l’œuvre vient-il de là ? En tout cas, cela n’arrange rien. Avec son nouveau bébé, qu’il défend d’ailleurs corps et âme face à la presse et aux historiens, Ridley Scott entend raconter sa propre histoire. Vous êtes prévenus, celle-ci est plus proche de la fiction que de la réalité.

Dans l’idée, ce parti pris aurait pu être intéressant. Les films s’éloignant des faits historique sont nombreux et Napoléon n’a jamais été vendu comme un biopic. Dans les faits, le film ne semble jamais savoir sur quel pied danser, se concentrant principalement sur l’amour entre l’Empereur et Joséphine. Le problème est que rien ne va dans cette histoire amputée. Les scènes s’enchainent sans vraiment de fil rouge, voire même dans l’incohérence la plus totale. Il devient évident que des passages entiers ont disparu entre deux séquences. Finalement, on ne regarde qu’un enchaînement de dialogues insipides au possible, dépeignant un Napoléon immature voire proche de l’autisme. Puis, pour quelques superbes batailles, sa personnalité change du tout au tout. On y découvre lors de ces affrontements un homme stratège, intelligent et calculateur. Puis, de retour en France, l’homme se comporte comme un enfant, à qui on aurait retiré ses jouets. Ainsi le film alterne, sans prendre le temps de poser le moindre contexte, tel  évènement A avec tel évènement B sans fil conducteur. Oubliez le général stratège et bienvenue dans l’histoire d’amour la plus ennuyeuse de ces dernières années. Même Joaquin Phoenix semble s’ennuyer, forcé de composer avec un rôle qui ne lui laisse que peu de chances de briller. Un comble !

L’étendard sanglant élevé

Heureusement, Ridley Scott continue de démontrer tout son savoir-faire et, malgré un comportement douteux pour la promotion de son film, force est de constater que le réalisateur de 85 ans n’a pas perdu la main. C’est certainement le plus rageant, dans cet ébauche d’histoire qui n’a visiblement jamais dépassé le stade de brouillon (en attendant la version longue, évidemment), pour tout ce qui touche à la mise en scène et à la reconstitution historique, il excelle. Les décors sont beaux, les plans réfléchis et parfaitement cadrés, les costumes et le sound-design irréprochables : les éléments pour un grand film étaient là. Malheureusement, en plus de la narration insupportablement ennuyeuse, une photographie grisâtre peu judicieuse retire au film toute chaleur.

Seules éclaircies dans cet enfer nuageux, les scènes de batailles sont sublimes, particulièrement celle d’Austerlitz qui rassemble tout le génie de Scott derrière une caméra. Violente, implacable, dure, jubilatoire, on est sur un grand moment de cinéma. Seulement voilà, l’affrontement est expédié en 10 minutes, bien loin des neuf heures de la réalité de Décembre 1805. Si l’on additionne la scène d’ouverture, un très (très) court instant en milieu de film et la bataille de Waterloo, on est sur un total de vingt minutes de bonheur, en tout et pour tout. Et encore, le film broyant constamment la règle du fusil de Tchekhov, le manque d’introduction aux évènements majeurs du film sort le spectateur de tout enjeu émotionnel. Ajoutez-y une fin absolument pathétique et incroyablement mal amenée, on obtient avec Napoléon la déception de l’année.

Napoléon – Bande-annonce

Napoléon – Fiche Technique

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : David Scarpa
Casting : Joaquin Phoenix / Vanessa Kirby / Tahar Rahim / Ben Miles
Musique : Martin Phipps
Production : Apple Studios / Scott Free Productions
Distribution : Apple TV + (VOD) / Sony Pictures (France)
Genre  : Drame / Historique
Durée : 158 minutes
Sortie : 22 Novembre 2023 en salles

Note des lecteurs0 Note

1.7