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Les Œillades 2023 : Rencontre avec Lucia Sanchez, réalisatrice du documentaire Mafalda, reviens !

Sévan Lesaffre Critique cinéma LeMagduCiné

La réalisatrice Lucia Sanchez était présente au festival Les Œillades afin d’accompagner la projection de son documentaire Mafalda, reviens ! qui raconte l’histoire de la célèbre héroïne de bande dessinée croquée il y a soixante ans par l’argentin Quino, et dont l’esprit contestataire a marqué les lecteurs du monde entier.

Pourquoi avoir choisi ce titre sous forme d’apostrophe impérative ?

Lucia Sanchez : Je trouvais pertinente l’idée de faire revivre cette célèbre héroïne, symbole d’un esprit contestataire, pour que les jeunes d’aujourd’hui qui ne la connaissent pas puissent la rencontrer. Mafalda porte en elle une force, un engagement, une détermination qui bousculent et éveillent les consciences. Têtue, rebelle, elle ne baisse jamais les bras mais en même temps, elle est capable d’émouvoir, de contrarier, de faire rire. Sa méfiance du monde des adultes et du confort bourgeois nous touche à tout âge. Elle ose dire « non » et nous ramène ainsi à notre capacité à interroger le monde et à le contester. C’est là le génie de l’auteur Quino.

Il s’agit au départ d’un projet publicitaire avorté puisque la marque qui avait commandé Mafalda en 1963 n’a plus voulu d’elle. Comment avez-vous découvert le personnage ? 

J’ai découvert Mafalda dans la bibliothèque de mes parents à l’âge de neuf ou dix ans. Je me souviens qu’à l’époque, les ouvrages de Quino étaient interdits au moins de dix-huit ans.. Très vite, j’ai été fascinée par cette force de caractère, son sens de la répartie et l’efficacité des répliques. J’avoue que je ne comprenais pas toujours toutes les vignettes mais je me sentais comme transportée dans cet univers dans lequel elle côtoyait d’autres personnages incontournables : je pense notamment à Felipe, Manolito, Susanita… Je me suis rapidement identifiée à cette gamine brune à la fois impertinente et subversive, qui parle à sa mère, femme au foyer, de faire des études. Mes parents n’étaient pas politisés et j’ai appris à l’être en lisant Mafalda. Symbole de la classe moyenne, elle lutte contre les injustices, pour la paix dans le monde, et il me semblait intéressant de transmettre l’héritage de ce personnage avant-gardiste en préservant la portée de ses ambitions féministes, écologistes et politiques.

Votre enjeu était de rester fidèle au caractère politique de la bande dessinée en resituant d’abord Mafalda en Argentine, pays où elle est née. À travers son regard rebelle et l’engagement qu’elle représente, vous ouvrez une fenêtre sur l’état du monde actuel. Par ce geste de questionner le monde d’hier, vous nous ramenez à ce qu’est l’horizon incertain de la société d’aujourd’hui. 

Je dois dire que je ne suis pas spécialiste de la bande dessinée ni de l’œuvre de Quino puisque d’habitude, je réalise plutôt des films de société. Mais il m’apparaissait important de restituer à Mafalda une place dans notre monde contemporain. J’ai choisi l’animation et l’incrustation dans des prises de vues réelles pour que l’héroïne soit ancrée parmi nous, et non pas une figure du passé. D’un point de vue plus technique, le but était de s’éloigner de la série animée de 1972 pour lui créer une nouvelle démarche et une autre façon de se mouvoir dans l’espace urbain. Il fallait tout inventer, donc on tâtonnait.

Soixante-ans plus tard, Mafalda n’a pas vieilli dans ses thématiques ni son esthétique.

En effet, chacun a pu s’approprier le personnage, puisque la bande dessinée a été traduite dans plus de vingt langues. Mafalda est intemporelle grâce à la patte et à l’humour de Quino. Elle-même refuse de grandir d’ailleurs. C’est pour cela que j’ai souhaité conserver son graphisme en noir et blanc, comme dans les journaux de l’époque.

Curieuse de tout, elle pose beaucoup de questions existentielles auxquelles on ne lui apporte pas de vraies réponses. 

Il y a ce décalage entre l’âge qu’on lui donne et la maturité de ses raisonnements. C’est pour cette raison qu’elle nous plait tant. Je ne sais pas si l’humanité se porte mieux qu’avant… En tous les cas, il faut résister. 

La soupe revient comme motif récurrent dans votre documentaire. Refuser de l’avaler, c’est aussi un moyen de réfuter le capitalisme, de s’affranchir de tous les carcans, de revendiquer une forme de liberté…

Oui. Comme tous les enfants, Mafalda n’aime pas qu’on lui impose les choses. Ici, la soupe peut s’apparenter à la dictature, à la censure, aux fake news parfois relayées dans les médias ou sur les réseaux sociaux. C’est aussi celle que sa mère lui servait tous les jours alors qu’elle détestait ça. Mafalda se demandait régulièrement pourquoi il y avait des pauvres dans le monde, j’ai donc voulu filmer une soupe populaire. Mais cette séquence s’est construite pendant le tournage, elle n’était pas pré-écrite.

Vous montrez un visage idéaliste de la jeunesse. 

La jeune génération prend le relais. Elle porte en elle une énergie contestataire et une envie de protester. Elle ne baisse pas les bras, s’inquiète pour l’avenir de la planète, pour la place des femmes dans la société… Pendant la préparation du film, j’étais heureuse de rencontrer ces jeunes femmes et hommes qui se battent en défilant dans la rue, en placardant des affiches. Ces moments de partage m’étaient nécessaires. 

Mafalda, reviens ! part de l’intime pour élargir ensuite à une histoire collective, mais les deux se mêlent sans cesse et votre dispositif fait constamment le lien entre passé et présent. Comment avez-vous construit le documentaire ? 

Nous l’avons d’abord écrit avec la scénariste Cécile Vagarftig. Je souhaitais dès le départ faire revenir Mafalda dans le monde d’aujourd’hui par le biais de l’animation. Mais j’ai aussi voulu construire un décor d’appartement typique des années 1960 où, sur le canapé d’époque, je puisse imaginer le quotidien de Mafalda et recevoir les différents intervenants que je rencontrais dans la rue. Il fallait aussi disposer d’une télévision pour diffuser les images d’archives. C’est comme cela que s’est fabriqué le parallèle entre l’appartement et le monde extérieur pour recontextualiser les mutations de l’Argentine de l’époque. Je travaille beaucoup la forme et non pas uniquement sur le sujet. En documentaire, il faut penser un dispositif : comment recueillir la parole ? Qui parle ? Dans quelles circonstances ? Je me suis rendue à Buenos Aires pour filmer les origines de Mafalda et aller à la rencontre des gens qui lisaient la BD. J’ai interrogé des féministes, des syndicalistes, des militants… mais tous n’étaient pas des experts. Je me suis aperçue que souvent les gens la connaissaient mal. Les interviews pouvaient durer plus d’une heure et je n’ai gardé que trois minutes au montage. Les micro-trottoirs sur les marchés, quant à eux, ont été tournés à la fin. 

Pourquoi n’avez-vous pas fait le choix de vous arrêter un instant sur Manolito, Suzanita et Felipe, personnages qui, eux aussi, apportent un autre regard sur la société ? 

Il y a beaucoup de portes d’entrée possibles. Mafalda a douze camarades qui représentent les dix années d’histoires politiques et de travail de Quino. Je ne pouvais évidemment pas tout raconter. Mon ambition n’était pas de couvrir l’intégralité des albums dans la chronologie. Mais, en effet, Mafalda n’existe pas sans partenaires à qui parler : ses parents, ses amis.. Tout ce petit monde qui existe autour d’elle dans la bande dessinée est important.

Mafalda, reviens !
Réalisation : Lucia Sanchez
Documentaire / 51 minutes
Production : CFRT / Joparige Films / France Télévisions

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